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Dans le regard d’Auguste Klimt

Roman

Dans le regard d’Auguste Klimt

JOEL WOLFS

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Dans le regard d’Auguste Klimt

Le 13 juillet 20..

Ma tendre Amie,

Tu m’as fait promettre, lors de


notre dernière rencontre, de te
parler de mon enfance. J’ai jusqu’à
présent toujours refusé. La brutalité
de ta réaction m’a depuis fait
comprendre la gravité de mon erreur.
Je sais bien qu’une simple lettre ne
suffira pas à réparer totalement la
douleur que mon refus t’a fait
endurer, je joins à cette lettre un
récit détaillé qui je l’espère
vivement, te rendra à même de saisir
les raisons exactes de mes
réticences.
J’ai choisi cependant de ne te
rendre compte que d’une période très
courte, quelques jours, c'est-à-dire
à peine plus de quelques heures, qui
tu le verras ont pourtant tout
changé.
Je n’avais pas encore treize ans
lorsque cette histoire s’est passée.
C’étaient les premiers jours du mois
de novembre, mais le ciel immaculé,
qui laissait le soleil diffuser sa
chaleur à loisir, tentait insolemment
de prolonger l’été d’encore quelques
jours.
Moi, je venais d’entrer en
sixième, ce qui ne m’impressionnait

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Dans le regard d’Auguste Klimt

pas particulièrement puisque je ne


changeais pas réellement d’école.
Jusqu’à l’âge de dix huit ans et
mon départ pour l’université, je n’ai
à vrai dire connu qu’un seul
établissement. L’institution Saint
Jean de Matha se faisait en effet une
grande fierté de fournir une
éducation complète à ses élèves. Ce
dernier adjectif ne signifiait pas
seulement que l’enseignement y allait
de la maternelle à la terminale.
L’institution Saint Jean de Matha
promettait en effet aux parents qui
lui faisaient la confiance de placer
leurs enfants en son sein de leur
assurer, une éducation morale et de
qualité, tant sur le plan scolaire
que religieux. Même si cela n’a qu’un
rapport distant avec notre histoire,
tu devines déjà à quel point il a pu
m’être compliqué de passer ma puberté
en un tel endroit. L’établissement
avait été fondé par des religieuses
trinitaires, il y a près de deux
siècles, et celles-ci en assumaient
encore la direction. Bien que le
manque de vocations les aient
progressivement contraintes à
recourir à un nombre sans cesse
croissant de laïcs, les religieuses
tenaient obstinément à assurer
l’essentiel de la gestion et de
l’enseignement.
L’école était un vieux bâtiment de
l’avenue du moulin notre dame, une
charmante rue d’Avignon qui commence
à peine à sept ou huit cent mètres
des remparts de la vieille ville.
Cette rue m’a toujours semblé hors du
temps. C’est une sorte de barrière de
jardins, d’arbres et de verdure, un
pan de village qui coupe la ville –la
nouvelle- du nord au sud sans se
soucier de cette rocade qui la fend
désormais en son milieu, ni des

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habitations, à loyer modéré ou non,


qui tentent peu à peu de la noyer
sous leurs ombres de béton.
Tu pardonneras, je l’espère, ses
accès de lyrisme à un homme qui a
passé là-bas l’essentiel de son
enfance. L’institution Saint Jean de
Matha était en effet l’un des
derniers établissements scolaires de
la ville à conserver quelques élèves
en internat. J’étais l’un d’entre
eux.
Il faut te dire que je n’ai pas
vraiment connu mes parents. Un matin,
je me suis réveillé, et ils n’étaient
plus là. J’avais trois ans et c’est
alors tante Madeleine qui s’est
occupée de moi. Ce n’est finalement
que vers l’âge de sept ans que j’ai
finalement appris le sort de mes
parents, tous deux morts alors que je
n’avais que trois ans. Ma tante
avait préféré attendre, et s’était
finalement résignée à me dire que mes
parents étaient morts dans un
accident de voiture.
Longtemps, Je n’ai pas su grand’
chose au sujet de mes parents. Sur
les photos que j’ai d’elle, ma mère
est grande blonde et belle. Elle a
l’air heureux. Au delà de la simple
image d'un sourire figé sur papier
glacé, deux choses, principalement me
venaient à l’esprit lorsque je
pensais à elle à cette époque. La
première, c’est qu’elle s’appelait
Juliette, comme la fille du bouquin
de Shakespeare. La seconde, c’est que
selon tante Madeleine ; elle était
malade. Durant les toutes premières
années de mon enfance, je me suis
contenté de ce mot « malade », sans
demander plus de précisions. Je
suppose que les enfants ne se posent
pas ce genre de questions… Cette
maladie évoquait cependant en moi de

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Dans le regard d’Auguste Klimt

nombreuses questions que je me


refusais pourtant à formuler, ni pire
même à penser.
De mon père, on m’avait
principalement dit qu’il était
avocat. Pas un de ces grands dont on
voit le nom dans les journaux. Non.
Mais un avocat quand même. Je
n’avais qu’une très vague idée de ce
que cela pouvait signifier, mais je
caressais alors un vague espoir de
devenir comme lui.

Ma tante Madeleine était


religieuse à Saint Jean, où elle
occupait aussi un poste, en tant que
professeur de Français. Elle
ressemblait un peu aux autres sœurs
mais en plus douce, en plus libre
également. Elle me disait souvent
« Robin, la curiosité n’est pas
seulement un vilain défaut, c’est
aussi un péché ». Robin c’est moi, et
je dois vous dire que si j’ai
toujours écouté les leçons de
français de tante Madeleine, je crois
que j’ai bien fait de ne pas suivre
son conseil au sujet de la curiosité.

J’ai longtemps attendu avant


d'entamer l’écriture de cette
histoire. Pour être franc, ce ne sont
pas les recherches auxquelles j’ai du
me livrer afin de reconstituer de la
manière le moins infidèle possible
les événements de ces quelques jours
qui m’ont le plus retardé. A la
vérité, j’ai longtemps cru que jamais
je ne ferais part à quiconque de ce
qui s’est réellement passé ce jour
là. Aujourd'hui, cependant la vérité
est devenue une urgence. Confronté au
risque de te perdre, je ne peux plus
attendre. Je n'ai plus ce choix.

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Dans le regard d’Auguste Klimt

L'histoire que je vais tenter de


te raconter ne parle cependant pas
uniquement de moi, elle concerne
aussi ma tante Sophie, son compagnon,
le lieutenant de police David Coste,
et plus encore peut être son étrange
acolyte Auguste Klimt.

Je vais essayer de retrouver leurs


traces. De t’aider à mettre tes pas
dans les leurs. Pour me rendre la
tache moins difficile, essaie de
penser à l'odeur des platanes, à
leurs feuilles jaunies par le mois de
novembre. Imagine une brise légère où
préfigure un mistral dont le rythme
circulaire et incessant ne saurait
tarder à s'abattre. Les sensations,
je vais tacher de te les faire
retrouver, de te guider dans ce chaos
que l'on cherche à ordonner en
l'appelant la vie. Et je l’espère,
toi aussi, tu comprendras bien plus
que ce qui ce qui s’est passé,
pourquoi cela s’est passé de cette
manière.

Ton, Robin.

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Dans le regard d’Auguste Klimt

Vendredi 9:34

C’est avec une certaine appréhension que


sœur Cécile avait accepté lorsque Sœur Gabrielle
sa supérieure lui avait demandé de travailler
exceptionnellement à l’accueil. Il avait fallu
remplacer Sœur Agnès qui occupait
habituellement ce poste, mais qui s’était réveillée
souffrante. Le docteur Jacquot qui avait comme à
son habitude consenti à faire le déplacement,
avait diagnostiqué une grippe sévère qui risquait
fort de la tenir au lit une semaine, au moins.
Si le contact des gens lui avait toujours
semblé facile au sein de l’institution, ceux de
l’extérieur déclenchaient en sœur Cécile une gêne
qui ne cessait de s’accroître avec le temps.
Heureusement, jusqu’à cet instant, la matinée
avait été particulièrement calme.
La religieuse se sentait d’humeur maussade
ce matin là. A bien y réfléchir, ce que la
dérangeait le plus, ce n’était pas le fait d’avoir dû
changer ses habitudes de travail pour quelques
heures. Non, ce qui lui était le plus pénible, c’était
l’idée d’avoir à supporter ces étrangers qu’elle
savait devoir arriver quelques heures plus tard,
pour séjourner dans l’école le temps de deux
jours entiers.

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Sœur Madeleine avait eu la fâcheuse idée,


trois ans plus tôt, d’organiser une réunion
annuelle d’anciens élèves. L’événement ne
réunissait certes pas grand’ monde, mais les
participants étaient jusqu’à présent restés fidèles.
Comme chaque année, sœur Cécile attendait
l’événement sans broncher mais en fustigeant
intérieurement sa supérieure laquelle avait une
fois de plus accepté d’organiser cette fête qui
troublait si vivement la quiétude de la « maison ».

Depuis trente et un ans, sœur Cécile occupait


au gré des heures et des besoins les fonctions
d’infirmière et de directrice de la chorale, ce qui
lui procurait une immense fierté. Bien sûr, elle
n’en aurait fait part à personne tant elle craignait
que cette fierté ne fut perçue comme de l'orgueil.
Cependant, elle mettait toute son énergie à se
rendre indispensable dans chacune taches qu’elle
assumait. Les candidatures n’étaient pourtant pas
nombreuses ; la communauté ne comptait en effet
plus guère que neuf membres.
Désormais âgée de soixante neuf ans, Sœur
Cécile pensait de plus en plus souvent au
vieillissement de sa communauté, dont le nombre
réduisait inexorablement chaque année.
Contrairement aux religieuses, l’institution Saint
Jean de Matha, conservait bien au contraire une
santé vigoureuse. Les demandes d’inscription
affluaient sans cesse, et à chaque rentrée se
faisaient encore un peu plus nombreuses.

L’uniforme bleu marine et blanc imposé à


chacun des élèves, la blouse, qui se portait

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jusqu’en classe de cinquième, la persistance d’un


véritable enseignement religieux représentaient
aux yeux de nombre de parents autant de gages
de confiance. Beaucoup d’entre eux venaient en
effet chercher dans l’institution, bien plus que
l’enseignement d’une religion en laquelle tous ne
croyaient pas, la certitude d’un enseignement au
contenu rigoureux. En réponse à l’insistance des
demandes, il avait même été décidé depuis une
dizaine d’années de rouvrir l’internat qui comptait
un nombre restreint mais honorable de six élèves
garçons et filles âgés de douze à seize ans.

Le Carillon retentit. D’une pression sur un


bouton, Sœur Cécile ouvrit la lourde porte de bois.
La religieuse se leva lorsqu’elle vit Monsieur Jules,
le facteur pénétrer dans le hall. Il lui fit signe de
ne pas se déranger, mais particulièrement
soucieuse de son travail, celle-ci vint quand
même à sa rencontre.
La liasse de courrier était épaisse. La saison
était en effet celle à laquelle l’école exigeait le
règlement des frais du premier trimestre aux
parents qui ne les avaient pas encore
intégralement acquittés. Nombre des chèques
arrivaient en recommandé, ce qui semblait
rassurer certains parents. Aussi, ni sœur Cécile ni
le facteur ne prêtèrent la moindre attention à la
petite enveloppe recommandée pourtant
directement adressée à sœur Madeleine.

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Ce n’est que quelques minutes plus tard, plus


précisément après avoir téléphoné aux parents de
deux élèves qui ne s’étaient pas présentés en
cours, que la religieuse commença
méthodiquement à ouvrir et trier le courrier. Il
s'agissait essentiellement de deux types de
lettres ; celles professionnelles –principalement
des factures, des règlements et des lettres de
parents- qui ne concernaient que
l’établissement et celles personnelles qui étaient
directement adressées aux religieuses par leurs
proches. Pour cette raison, il était d’usage de trier
le courrier en deux tas ; le plus important en
nombre, était évidemment celui qui concernait
l’institution.
Les courriers recommandés concernaient
ordinairement exclusivement le tas en question. Si
Sœur Gabrielle avait été à l'accueil ce matin là, elle
se serait étonnée de ce recommandé adressé en
propre à l'une des religieuses. Seulement sœur
Cécile, qui éprouvait à peu près aussi peu d'intérêt
pour le tri du courrier que pour tout ce qui venait
généralement de l'extérieur, n'y prêta pas la
moindre attention.

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La porte sonna à nouveau. Sœur Cécile


l’ouvrit à l’aide du même bouton et vint accueillir
à contrecoeur la nouvelle arrivante. Il s'agissait de
la maman d'une élève de l'école primaire, qui
insistait à toute force pour qu'on remette une
écharpe à sa fille qui l'avait oubliée et qui était
extrêmement sensible au froid. Ce dernier terme
correspond plutôt bien à l'accueil dont sœur
Cécile la gratifia, aussi cette dernière repartit
aussitôt el vêtement déposé.

La religieuse posa l'écharpe sur un coin du


bureau puis se rassit. Lorsqu'elle commença à
décacheter les deux piles de courrier, elle ne
remarqua pas l'absence, au sommet de la pile du
courrier personnel, de la lettre recommandée.

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Dans le regard d’Auguste Klimt

Assis sur un siège couleur orangée, un


enfant à la tête ronde et aux joues sales balayait
un feutre au bouchon mordillé d’un bout à l’autre
d’une page de sa bande dessinée. Coté fenêtre, sa
mère, le front posé contre la vitre, fixait un point
imaginaire de ses grands yeux vides.
Face à l’enfant, un homme, dont le ventre
qui émergeait sous le tissu d’une chemise
visiblement neuve et menaçait d'en faire sauter
plusieurs boutons, semblait au comble de la
fatigue et de l’ennui. Les plis de son menton
chevauchaient par endroits celui plus fin de son
col, sa cuisse droite débordait du siège et pendait
littéralement dans le vide. Tout dans l'aspect de
cet homme semblait prêt à sortir de lui même
comme pour se déverser sur le sol.
L’homme s’appelait David Coste, et à cet
instant, une phrase tournait sans cesse dans son
esprit ; ce voyage était une gigantesque connerie.

Il tourna la tête sur sa droite, et glissa à


l’oreille voisine :

- Sophie, je t’avais bien dit de nous prendre


des places en première. Regarde ; je tiens à
peine sur le siège.

La jeune femme à qui il venait de s’adresser


lui répondit, agacée :

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- David, Cesse de râler un peu tu veux, tu


n’as pas arrêté depuis qu’on est partis.
- Mais puisque je te dis que je ne tiendrais
jamais deux foutues heures quarante sur ce
siège. Je déborde à moitié.
- David, fais encore un effort, il n’y en pas
pour deux heures quarante, il doit rester à
peine une heure et demie de voyage.
- Ca ne fait rien, je ne tiendrai pas une minute
de plus à cette place, ce n’est pas un
fauteuil, c’est un rehausseur de siège pour
bébé…
- David, arrête un peu de te plaindre. Nos
moyens ne sont pas extensibles, et ça ne
valait pas le coup de dépenser le prix de
deux billets en première, tu sais bien.
- Non, je ne sais pas.
- Mais on en avait discuté pourtant…
- Et je t’avais dit que je voulais être en
première.
- Ce que tu peux être borné !

David ne répondit pas, signe, qu’il était


réellement fâché. Face à lui, l’enfant le fixait
maintenant avec une mine amusée. David eut la
nette impression qu’un poids supplémentaire
s’abattait sur ses épaules. Pour une raison qu’il
n’avait jamais pu distinctement identifier, la
présence d’enfants avait toujours eu pour effet de
le plonger dans un réel malaise. Il ne s’agissait
pas, bien sûr, d’une peur panique, mais la gêne
était bien réelle, et suffisamment présente pour le
priver de l’ensemble de ses moyens de réflexion

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Dans le regard d’Auguste Klimt

dès qu’il se trouvait en contact immédiat avec


toute personne de moins de quatorze ou quinze
ans. La question d’en avoir un à lui, un qui
grandirait et qui ferait du bruit et des bêtises ne
s’était heureusement jusqu’alors jamais posée.

Lorsque Sophie reprit la parole, la colère


dams sa voix était encore montée d’une mesure.
David mit quelques instants avant de réaliser que
ses paroles s’adressaient à un autre que lui.

- Dis-moi bonhomme, tu ne devrais pas


abîmer ton livre comme ça. Tu sais c’est
précieux un livre.

La mère du « bonhomme » choisit ce moment


pour décoller sa tête de la vitre :

- Dites vous, de quel droit vous engueulez


mon gamin ?
- Excusez-moi, mais tout d’abord, je ne
l’engeule pas, je lui parle. Et ensuite je n’ai
pas l’impression que vous vous en occupiez
beaucoup de votre « gamin ».
- Vous vous prenez pour qui ? Vous êtes de la
police ?

David ne put s’empêcher d’intervenir, il sortit


sa carte de la poche de sa chemise, ou elle
traînait en compagnie de papiers divers et dit
précipitamment :

- Précisément madame, lieutenant de


police David coste. Et si vous le

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permettez, maintenant nous allons


prendre congé.

D’un même mouvement, il saisit d’une main


le bras de sa compagne, et de l’autre la hanse du
sac qu’ils avaient choisi de partager pour le
voyage. En à peine quelques secondes, Sophie et
David parcoururent les quelques mètres qui les
séparaient du wagon Bar, non sans être suivis du
regard par les autres passagers, témoins aussi
anonymes qu’involontaires de leur saute
d’humeur.

David, désormais libéré de la contrainte du


siège, sentait peu à peu son calme revenir. Il
s’approcha du comptoir et commanda à
l’employé qui s’y trouvait, deux sandwichs, un
yaourt et une bouteille d’eau, puis se tourna en
direction de Sophie et lui demanda distraitement
« tu veux quelque chose ? ».

Comme son regard en témoignait d’une


manière si évidente ; en fait de mauvaise humeur
Sophie était incroyablement mieux pourvue que
David. Pire, des larmes pointaient à présent
brillantes et frémissantes au coin de ses yeux
verts. David passa sa main dans les cheveux noirs
de la jeune fille et tenta de rassembler toute sa
tendresse dans sa voix le temps de dire :

- Ma princesse, je suis désolé, j’étais


juste très mal assis.
- Ce n’est pas ça.
- Qu’est-ce que c’est alors ?

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- je ne sais pas, c’est juste que je n’ais


pas l’impression que tu sois content de
partir avec moi.
- Bien sûr que si je suis content.
- C’est la première fois qu’on part en
vacances tous les deux, et toi tu n’as
pas l’air d’avoir envie de partir.
- Bien sûr que si j’ai envie de partir. C’est
juste que…
- Quoi ??
- J’avais juste imaginé que pour notre
premier voyage en amoureux, on
choisirait d’aller ailleurs que chez les
curés !
- On ne va pas « chez les curés ». Nous
allons voir ma sœur et mon neveu chez
des religieuses, dans mon ancienne
école.
- Ce n’est pas franchement mieux, à mon
avis…
- Tu vois, tu ne veux pas comprendre.
- Bien sûr que si je comprends. Tu as
envie d’aller voir ta sœur que tu n’as
pas vue depuis longtemps.
- Tu vas rencontrer les seules personnes
qui me restent de ma famille, et ça n’a
pas l’air d’avoir d’importance pour toi.
- Si. Ca en a. C’est juste que pour nos
premières vacances, j’aurais souhaité
un cadre un peu plus intime.
- C’est la réunion qui t’embête ?
- Ca, et les sœurs. Admet que passer la
semaine dans un établissement de
curés…

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- …de religieuses…
- bref, avec des bonnes sœurs. C’est déjà
pas facile pour moi. Mais me coltiner en
plus une réunion d’anciens élèves tout
le week-end, il y quand même plus
folichon !
- Madeleine organise cette réunion
d’anciens élèves tous les ans, elle serait
très triste si nous n’y allions pas.
- C’est bien pour ça que nous y allons.
Comprends simplement que je ne sois
pas très enthousiaste à l’idée d’aller là-
bas. Je ne suis même pas croyant !
- David mon cœur, promets-moi de faire
un effort.

David secoua la tête énergiquement de haut


en bas, mais refusa obstinément de desserrer les
dents. A cet instant, une part de lui pensait à
d’Auguste Klimt, ce jeune lieutenant qui depuis
maintenant plusieurs mois refusait de le lâcher
d’une semelle. Klimt, qui comme à chacune de ses
vacances était allé passer quelques jours dans la
maison qu’il possédait à Aix en Provence, lui avait
en effet proposé avec insistance de
l’accompagner. La question d’un choix entre
Sophie et Klimt ne se posait pas. C’est donc sans
hésitation que David avait refusé la proposition du
jeune homme et avait choisi de se rendre en
Avignon avec Sophie. Depuis son départ de Paris
cependant, David ne cessait de ruminer son choix.
Plus les kilomètres avançaient et plus il se
demandait comment il allait pouvoir passer

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Dans le regard d’Auguste Klimt

plusieurs jours en compagnies de ces bonnes


sœurs et leurs superstitions religieuses.

Il se tourna à nouveau en direction de


Sophie, et plus pour la convaincre de sa réelle
bonne volonté que par intérêt véritable, il
demanda :

- Tu m’as déjà parlé de ta grande sœur, de


l’école, de tout ca quoi, mais tu ne m’as
presque pas parlé de Robin ton neveu.
- C’est vrai, c’est juste que…
- Que quoi ?
- Eh bien, en fait, disons que je sais que tu
n’aimes pas les enfants, alors je ne voulais
pas t’ennuyer avec ca. C’est tout.
- Ne dis pas que je n’aime pas les enfants, ce
n’est pas vrai.
- Tu préfères que je dise quoi, que tu en as
peur ?
- Je n’ai pas peur des enfants, ils me mettent
mal à l’aise voila tout.
- Tu vois. Pourtant tu en étais un toi aussi il
n’y a pas si longtemps.
- -Mouais, peut-être.
- Il faudra bien que tu acceptes de me parler
de ca un jour.
- Je le ferai, c’est promis, un jour. Mais pour
l’instant parle-moi un peu de Robin, je vais
devoir le côtoyer lui aussi pendant quelques
jours, j’aimerai en savoir un peu sur lui.
- Eh bien, en fait, je ne le connais pas
beaucoup, je ne l’ai pas vu depuis quatre ou
cinq ans, il doit en avoir douze ou treize

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Dans le regard d’Auguste Klimt

aujourd’hui. Comme je te l’ai déjà dit, je


crois, c’est le fils de mon frère Charles, qui
était avocat, et qui est mort il y a une
dizaine d’années. Ma sœur Madeleine l’élève
depuis. D’après elle, c’est un très gentil
garçon.
- Charles, tu ne m’a jamais dit comment il est
mort.
- En fait, je n’aime pas beaucoup en parler.
- Pourquoi ?
- Disons que je n’ai jamais compris ce qui
s’était réellement passé. j’étais jeune à
l’époque, et dans la famille, il y a des choses
dont on n’aimait pas parler.
- Comment ça ?
- Et bien en fait, Charles et sa femme sont
morts le même jour, dans des circonstances
qui sont encore un peu floues aujourd’hui.
- C'est-à-dire ?
- Ca y est, tu recommences à faire le flic.
- Non, j’essaie de comprendre c’est tout,
parce que nous allons passer quelques jours
en compagnie de Robin, par ce que ça te
concerne...
- Et ?
- Et parce que je t’aime, c’est tout.
- Moi aussi je t’aime, nigaud.
- Donc, ces circonstances étranges.
- Bon, puisque tu insistes… en fait comme je
te le disais, je ne sais presque rien.
- Tu sais que j’adore les histoires courtes.
- En fait ce qu’il faut savoir, c’est que Charles
et Lex ont fait une partie de leurs études
ensemble à Aix en Provence. Ils étaient très

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Dans le regard d’Auguste Klimt

amis. C’est d’ailleurs grâce à lui que je suis


devenu la secrétaire de Lex.

David sentit une mélancolie inhabituelle se


glisser en lui même. Le souvenir de Maître
Lucius Lexter dit « Lex » et celui de Sophie
étaient en effet définitivement et
indissociablement liés en lui. C’est en
enquêtant sur la disparition tragique de
l’associé de cet avocat alors inscrit au barreau
de Paris que le policier avait fait la
connaissance de celle qui partageait sa vie
depuis. David se demanda un instant ce que
l’avocat avait pu devenir suite à la fermeture de
son cabinet. Puis, la curiosité prenant le pas
demanda ;

- Sa mort a un rapport avec Lex ?


- Non, pas vraiment, disons que Lex s’est
toujours senti un peu responsable pour ce
qui s’est passé… de ne pas avoir pu
l’empêcher.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Ma belle-sœur et mon frère avaient chacun
de gros problèmes, elle de santé, et lui
d’argent. Le chevauchement des deux a fini
par entraîner des tentations.
- Après l’affaire sur laquelle on s’est
rencontrés, tu te rappelle forcément ce
qu’est la CARPA, cet organisme sur le
compte duquel les avocats sont tenus de
mettre en séquestre toutes les sommes qui
transitent par leurs mains, et chez lequel se

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Dans le regard d’Auguste Klimt

trouvent par conséquent en permanence des


sommes très importantes.
- Et qui génère il est vrai bien des tentations.
- Tu sais, c’est très surveillé.
- Pas si bien que ça, si tu veux mon avis. J’en
ai eu un vibrant exemple.
- A force de voir transiter des sommes folles
alors qu’il avait tant besoin d’argent,
Charles a monté un plan, à même de lui
permettre de voler la CARPA.
- Mais, ton ex-patron m’avait juré que c’était
impossible ?
- Il faut croire qu’il t’a menti… je serais
incapable de t’expliquer comment Charles a
pu procéder, mais je sais qu’il a réussi à
partir avec plusieurs millions de francs en
poche.
- Joli paquet. Et qu’est-ce qui s’est passé
ensuite ?
- Je ne sais à peu près que ce qu’on m’en a
dit l’époque, c’est à dire très peu. En
rentrant chez lui, après avoir fait son coup,
Charles aurait trouvé le corps sans vie de sa
femme, suicidée. Il ne l’aurait pas supporté,
et se serait suicidé à son tour.
- « Serait » ? Pourquoi un conditionnel ?
- Tu sais ce que c’est dans ce genre
d’histoires, les gens fantasment. Certains
préfèrent imaginer qu’il aurait fini riche
sous les cocotiers.
- On n’a pas retrouvé le corps ?
- Précisément non. Il aurait roulé jusqu’à
Marseille, on a repêché sa voiture dans le
vieux port, les policiers n’ont pu que

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Dans le regard d’Auguste Klimt

supposer que le corps avait été entraîné au


loin.
- Je vois, et tu y crois toi à cette histoire ?
- Tu sais, mon frère et moi, on avait une
grosse différence d’age, et du coup, on
n’était pas vraiment très proches… mais je
suis sûre d’une chose, jamais il ne se serait
enfui sans emmener Robin.
- Ca se tient. Mais d’un autre coté, je suis
persuadé que tu étais également convaincue
que jamais il ne se serait suicidé.
- C’est vrai.
- Mais je suppose que si tout le monde
fantasme, c’est parce que l’argent n’a pas
été retrouvé, c’est ça ?
- Précisément.
- Enfin une bonne nouvelle, tu aurais du m’en
parler plus tôt. Rien de tel qu’une bonne
chasse au trésor pour me convaincre de
venir.
- Idiot !
- Mais j’y pense, et le gamin, il est au
courant ?
- Non, je crois que Madeleine n’a toujours pas
trouvé le courage de lui dire, quant il était
petit on a inventé une histoire d’accident
de voiture, et toute la famille s’y tient
depuis…
- Pauv’ gosse…

Le regard dans le vague, David laissait déjà de


nouveau filer ses idées au rythme des trainées qui
fuyait au travers des larges vitres du TGV. Des
religieuses, un enfant, et un trésor… La simple

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Dans le regard d’Auguste Klimt

idée de ce curieux mélange lui donnait faim.


David revint se placer au comptoir et commanda
un nouveau sandwich.

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Dans le regard d’Auguste Klimt

…/…

Sur la table, il y avait une veille édition du


vicomte de Bragelonne. C’était certainement la
présence de ce livre qui le dérangeait le plus.
Cet objet n’aurait pas du se trouver là. Il n’avait
certes aucune raison de ne pas souhaiter la
présence de ce livre. Bien au contraire, c’est un
roman qu’il avait eu l’occasion de lire et de
relire. Il avait d’ailleurs pleuré, chaque fois, à la
lecture de la mort de l’un de joyeux
mousquetaires incapable de retenir ses larmes
comme touché en son être par la disparition d’un
véritable ami. Aujourd’hui encore, il possédait
une édition de ce texte plus récente, moins
belle… Voila. En fait, ce n’était pas la présence
du roman en lui-même qui le dérangeait, c’était
cette édition, qui n’aurait pas du se trouver là.
Cette édition, il l’avait offerte à Alice.
Sa présence sur cette table était
impossible. Non. Ou alors, elle ne pouvait
signifier qu’une seule chose : Alice était là
quelque part.
Il voulut prendre le livre dans ses mains
quelques instants, faire glisser la douceur de ses
pages au boute de ses doigts. Mais ses mains
semblaient comme passer au travers du livre, et
s’arrêter sur la table elle-même. Impuissant, il
se retourna et commença à appeler, à crier le
nom d’Alice, mais en vain. En dépit de ses
efforts violents, sa voix semblait comme
impuissante à briser le silence. De rage, il courut
vers la porte, mais elle n’avait pas de poignée.
Auguste Klimt s’assit dans la poussière qui
tombait maintenant sur le parquet en flocons
gris. Puis il ferma les yeux.

25
Dans le regard d’Auguste Klimt

Tante Madeleine ne sut pas trop si elle


devait me réprimander ou me féliciter lorsque je
lui remis la lettre recommandée qui portait son
nom. Elle choisit donc une solution médiane et se
mit à rire. J’étais particulièrement fier de moi et je
ne m’en cachais pas. Il faut dire j’avais en horreur
la sale habitude qu’avait la religieuse de l’accueil
de lire tant les lettres de ma tante que les
miennes. Bien que consciente de mon état, Tante
Madeleine ne dit mot. L’éducation qu’elle tentait à
toute force de m’inculquer ne lui permettait certes
pas de m’approuver ouvertement, mais la largeur
de son sourire fut pour la plus belle des
bénédictions.

Lorsqu’elle posa ses yeux sur l’unique feuille


que contenait l’enveloppe, je vis sans vraiment le
comprendre son regard se voiler. Elle fouilla
précipitamment dans le troisième tiroir de sa
commode, celle qui lui venait de sa grand-mère et
possédait un compartiment secret, et sortit de ce
compartiment précis une boite de bonbons. Elle
m'en remit une poignée. Ma tante ne cachait rien
de bien précieux dans ce tiroir, mais elle me disait
qu’il lui était nécessaire, afin de garder une part
même infime de son intimité.
Tante Madeleine ne regrettait pas d’être
devenue religieuse. A quarante trois ans, elle était
heureuse, souriante et d’une humeur inoxydable.
Elle prenait de plus un plaisir chaque jour assumé

26
Dans le regard d’Auguste Klimt

à vivre au sein de la communauté des trinitaires


de l'institution saint Jean de Matha. Pourtant, elle
n’avait jamais réellement accepté la surveillance
continuelle à laquelle elle était astreinte et au
sujet de laquelle la supérieure martelait qu’elle
était une « condition nécessaire à la bonne
moralité de l’institution ».
Après m’avoir enjoint avec insistance de ne
pas manger les bonbons qu’elle venait de me
remettre pendant les heures de cours, tante
Madeleine me dit qu’elle avait à faire et me pria de
sortir.

Je n’ai lu cette fameuse lettre que bien plus


tard. C’était une petite feuille d’un bristol
anonyme sur laquelle avaient été tapés, quelques
mots à l’encre rouge. Il me semble, pour la vérité
de cette histoire, que dès à présent, je peux vous
en donner les termes.

Tu bafoue et déshonores ta fonction,


Ton serment.
Bientôt tu ramperas et paiera l’addition,
Toi serpent.
Dans la maison près du gymnase,
Ensemble je vous ai vus,
Tous deux m’avez volé mon du,
Mais je n’aurai de cesse que ta faute t’écrase.
Sa trahison infâme vous rapporte beaucoup,
Mais tu n’en profiteras pas.
Ce qui est mien me reviendra,
Car à la fin tu plieras, sous mon juste courroux.

27
Dans le regard d’Auguste Klimt

La récréation était déjà bien entamée. Je me


dirigeai rapidement vers la cour. En passant, je
rencontrai Quentin Vitali devant le bureau de sœur
Gabrielle. Quentin et moi avions notre age en
commun, ainsi que le fait d’être deux des six
derniers internes de l’institution. Contrairement à
moi cependant qui semblais quelque peu protégé
par l’identité de ma tante, les punitions ne
cessaient que rarement de s’abattre sur Quentin.
Sa réputation d’élève turbulent le précédait ;
portée par le flot des paroles qui s’échouait
inlassablement en salle des professeurs. Il en
découlait qu’un nombre important de professeurs
soucieux d’asseoir leur autorité fragile
choisissaient d’appliquer à Quentin le principe de
la punition préventive.
A son visage, je n’eus pas grand’ mal à
deviner que l’une de ces innombrables sanctions
venait une fois de plus de s’abattre sur mon ami.
Il m’apprit qu’il venait de passer l’heure entière à
fixer l’ancienne pendule qui surplombait, tel un
fléau divin, la tête sévère de la redoutable
supérieure, laquelle avait passé tout ce temps à
infliger une désagréable litanie plainte à la mère
du pauvre garçon une fois de plus prévenue que
la comportement de son fils, s’il perdurait, ne
serait plus toléré bien longtemps. Le regard
plongé dans l’invincible mouvement des aiguilles

28
Dans le regard d’Auguste Klimt

dorées, Quentin n’avait à peu près rien écouté de


la conversation. L’habitude semblait peu à peu
l’avoir rendu comme imperméable à toute forme
de sanction.
Puisqu’il nous restait encore quelques
minutes de récréation, nous sommes allés comme
bien souvent rendre visite à notre ami Paul
Bourret.

Pour tous, excepté Quentin et moi, Paul


Bourret n’était que l’homme à tout faire de l’école.
A ce titre, il ne comptait que bien peu pour la
plupart des autre élèves souvent issus d’un milieu
très aisé. Pour nous, seulement, il était bien
différend. Son nom tout d’abord, comme chacun
de ses amis, nous ne l’appelions pas Monsieur
Bourret, mais Vieux Paul. En dépit de son surnom,
le Vieux Paul n’était âgé que d’une cinquantaine
d’année, mais tant son aspect que son allure
avaient contribué à l’image d’un affable grand
père. Par Sa fonction ensuite, le vieux Paul était à
nos yeux différend, puisque pour nous, bien avant
d’être agent d’entretien, il était magicien. Sa
longue barbe grise n’était pas seule responsable,
ce qui l’était, c’étaient ces doigts longs et agiles
qui d’un geste indéfinissable faisaient apparaître
ou disparaître les objets les plus surprenants.
C’était aussi sa voix forte et assurée, et son dos
rond, sa parole droite et ses idées emmêlées.
C’est en cet homme que j’ai puisé, enfant,
l’essentiel de mon appétit littéraire. Sa culture
était pour moi la source d’un perpétuel
émerveillement pour l’enfant que j’étais, et je
passais des heures innombrables à me nourrir des

29
Dans le regard d’Auguste Klimt

ouvrages qu’il voulait bien me prêter. Bien avant


les lettres et la magie, sa passion première était le
travail du métal. Le vieux Paul passait en effet
l’essentiel de son temps libre à réaliser de plus ou
moins grandes sculptures animales qui occupaient
chez lui une place sans cesse grandissante. Le
Vieux Paul vivait dans une toute petite maison
située au fond de la cour de l’école, derrière le
gymnase, et une haie de platanes. La relative
distance entre cette maison et le bâtiment
principal, celui au sein duquel les cours avaient
lieu nous valut à Quentin et à moi de nombreux
retards, et d’aussi nombreuses heures de colle.
L’arrivée dans cette maison était cependant pour
nous un inaltérable émerveillement.
Des pigeons de fer brillaient sur les branches
de trois platanes, un chien d’acier dormait à
l’entrée de sa niche, et toutes sortes de
compagnons venaient progressivement se joindre
à eux.
Ce matin là, la porte d’entrée de la maison du
vieux Paul était ouverte, et un bruit de coups
répétés résonnait violemment. Comme souvent,
nous trouvâmes notre ami, couché sur son large
bureau, un marteau à la main. Un fer à souder
encore chaud était posé en équilibre relatif sur
une extrémité du bureau. Je ne sais lequel de
Quentin ou de moi fut le plus surpris de ce qui se
trouvait au milieu de la pièce. La dernière création
du vieux Paul était en effet véritablement
stupéfiante. La vérité troublante qui émanait de ce
taureau de métal aux naseaux écarquillés et aux
cornes encore rouge du passage du fer à souder
nous laissa tous deux muets durant de longues

30
Dans le regard d’Auguste Klimt

secondes. Ce n’était pas tant la taille de l’animal


qui impressionnait –celui-ci était à l’échelle -
c’étaient plutôt ces saillies musculeuses qui
dérivaient le long du corps de l’animal et qui par
une captation subtile de la lumière achevaient de
donner au corps de la bête un mouvement
constant et bien vivace.
Des outils étaient posés sans raison
apparente sur l’une de ces piles de livres de la
taille d’un homme adulte que nous connaissions
bien. Il me serait bien long de vous faire le
complet inventaire d’un bestiaire dont l’ambition
affichée était d’épuiser l’imagination de son
auteur. Tous les animaux, qu’ils aient été vus,
ouïs, ou seulement rêvés vieux Paul, tous
semblaient avoir leur place en cet endroit. De
pégase à l’hippocampe, du brachiosaure au
labrador, je dois le concéder, c’est en cet endroit
face à ces bêtes de métal à la peau lisse, froide et
figée que j’ai vu et découverte ces créatures. Je
serais, je crois, habité pour le restant de mes
jours par ces sculptures. C’est avec une certaine
gêne que je l’avoue, mais aujourd’hui encore, je
suis perpétuellement fasciné par la vue d’un
animal en mouvement. J’y perçois plus ou moins
consciemment une magie, celle d’un vieux Paul
qui serait arrivé, enfin à son but ultime, donner
vie à ses créations.
Notre ami posa son marteau lorsqu’il nous vit
entrer. Il sauta sur ses deux pieds dans un
mouvement enfantin, et le soulèvement des poils
de sa barbe nous révéla qu’il souriait. Il nous dit
d’attraper les deux verres qui se trouvaient à
portée de nos mains, le premier sur une table,

31
Dans le regard d’Auguste Klimt

l’autre sur une chaise, et prit la direction du


réfrigérateur dont il tira deux bouteilles de coca.
Le vieux Paul avait toujours du coca en réserve. Je
ne vous parle pas de celui que l’on vend
aujourd’hui dans la plupart des distributeurs de
boissons. Non. Le coca du vieux Paul, c’était du
vrai coca en bouteille en verre de trente trois
centilitres, le vrai, le seul. Il fit claquer ses doigts
au dessus de chacune des bouteilles, les capsules
volèrent et vinrent d’écraser au sol dans un petit
tintement. Le saut des capsules était l’un des
tours préférés du vieux Paul.
En sus de ses sculptures, le vieux Paul avait
en effet fabriqué la moindre poignée de porte ou
me moindre pied de table qui avait du être
remplacé depuis son arrivée des années plus tôt.
La plus belle de ses œuvres destinées à
l’usage de l’institution était cependant loin d’être
notre préférée, il s’agissait en fait de la lourde
cloche de l’école.
L’institution Saint Jean de Matha, qui était
fort attachée aux symboles, l’était
particulièrement à celui-là. Le vieux Paul n’avait
certes pas forgé la cloche, elle était bien trop
vieille pour cela, mais il avait rivé sur ses courbes
lisses des figures d’une finesse stupéfiante et qui
représentaient saint jean de Matha libérant des
prisonniers. A mon avis, il y avait une certaine
ironie dans ces figures. Seul le vieux Paul avait pu
avoir l'idée de réduire à un symbole de liberté cet
objet qui seul décidait du rythme de chacun des
jours de mon enfance.
C'est cette même cloche qui vint ce jour là
comme tous les autres nous tirer de la joie dans

32
Dans le regard d’Auguste Klimt

laquelle nous plongeaient chacune de nos visites


au vieux Paul.
Nous avons nos verres d'une simple gorgée,
puis nous avons pris congé de notre ami qui déjà
lorgnait en direction de ses outils, et nous nous
miment à courir en direction du bâtiment
principal.

33
Dans le regard d’Auguste Klimt

Philippe Harcourt avait dès l’adolescence été


taillé tout en muscles. L'age adulte l'avait depuis
sublimé. Sa masse anguleuse se dessinait
désormais harmonieusement sous un costume
noir aux fines rayures bleues. Philippe venait juste
d’avoir trente ans. Il avait quitté l’institution à
l’age de dix-neuf ans et n’y était pas retourné
depuis.
Ma tante possédait un talent véritable pour
composer des cartes d’une tendresse absolue.
C’est ainsi sans hésiter, et pris d'un sentiment
mêlé de nostalgie et de curiosité, que Philippe
Harcourt avait accepté sans hésiter la proposition
de sœur Madeleine de participer à sa réunion
d’anciens élèves. Il fut surprit de retrouver à
l’accueil la douce sœur Cécile, mais à vrai dire pas
autant que d’avoir à se présenter à elle. La
religieuse quant à elle songeait qu’il n’était que
seize heures trente, c’est à dire bien tôt pour se
présenter dans une école un jour de classe. Elle
sentait également sa gêne monter devant cet
étranger à l’allure si ostentatoire. Son nom lui
disait bien quelque chose, mais son être tout
entier se refusait à reconnaître le petit Philippe
qu’elle avait souvent soigné avec bonheur dans ce
grand homme si mal rasé. Par obligation plus que
par réelle envie elle entama la conversation.

34
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Vous venez pour la réunion des anciens


élèves c’est bien ça ?
- Bien sûr ma sœur. Mais vous savez, ce
n’est pas parce que j’ai un peu grandi
que vous ne pouvez plus me tutoyer.

Elle hocha la tête machinalement, en


enchaîna avec un insensible tremblement
dans la voix.

- Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?


- Je suis vétérinaire, je me suis installé à
Paris. la clinique tourne plutôt bien,
bref, ça se passe pas mal.
- ça m’a l’air très bien.
- Je suis content de vous revoir, vous ne
pouvez pas savoir.
- Nous aussi nous sommes contents de
voir ce que sont devenus nos petits.

Sœur Cécile sentait son cœur battre de plus


en plus vite, elle le savait, ce week-end serait un
supplice. A cet instant seulement, elle sembla
remarquer la personne qui se trouvait à coté de
Philippe. Son allure n’était pourtant pas à
proprement parler d’une discrétion extrême.
C’était une jeune femme à la beauté calibrée. Les
mathématiciens, qui ont après tout bien autant le
droit que les autres hommes de s’intéresser aux
jolies femmes n’auraient pu voir autre chose en
elle que l’incarnation véritable d’un axe de
symétrie. Ses jambes que découvrait largement la
fente d’une jupe noire et plissée étaient, comme
ses bras, longues et finement musclées. Ses

35
Dans le regard d’Auguste Klimt

fesses rondes et dessinées faisaient écho à des


seins lourds et insolents. Sans bien plus de
surprise, elle avait des yeux bleus, immenses et
des cheveux longs, blonds et brillants.
Sans même lui jeter un regard, Sœur Cécile
se résigna à interroger Philippe Harcourt à son
sujet.

- Et qui est cette jeune personne ?


- Je vous présente ma petite amie,
Fleur Valentin.
- Votre épouse?
- Non, je me trouve encore un peu
jeune pour envisager ça…
- Votre fiancée alors?
- Pas encore, nous sommes ensemble
depuis un mois à peine.
- Ah.

Amener sa dernière conquête dans un lieu


de prière, quel manque d'éducation! Sœur Cécile
avait peine à croire que ce Philippe Harcourt soit
un ancien élève de l'institution. Plus encore, elle
avait hâte de se défaire de ces importuns.

Elle pria le jeune homme et celle qu’il appelait


sa « petite amie » de la suivre et les conduits à la
chambre de sœur Madeleine.
Ma tante rangea précipitamment sa lettre
dans le double fond de son tiroir lorsqu’elle
entendit sonner à la porte. Elle n’avait cessé
depuis plusieurs heures de la sortir pour la
parcourir quelques instants ; ce qu’elle contenait
l'affectait au point qu'elle éprouvait les plus

36
Dans le regard d’Auguste Klimt

grandes difficultés à focaliser son attention sur


autre chose. Elle se jeta ensuite sur la poignée de
la porte, s’arma de son éternel sourire, et l’ouvrit.
Lorsqu’elle reconnut Philippe, ce si beau
petit garçon qu’elle avait connu alors qu’elle
n’était encore qu’une novice, elle ne put
s’empêcher de le prendre dans ses bras et de
l’embrasser. Le jeune homme fit les présentations,
et fut visiblement heureux de la réaction de ma
tante, ô combien plus enthousiaste que celle de
sœur Cécile. Tante Madeleine ne cessait en effet
de répéter « qu’est-ce que vous êtes beaux mes
enfants, qu’est-ce que vous êtes beaux ! »

Dix sept heures. Le son de la cloche mit fin au


dernier cours. Philippe avait une puissante envie
de parcourir à nouveau les couloirs de son
enfance et de les faire découvrir à sa petite amie.
Tante Madeleine avait dit-elle encore
quelque chose à faire. Tous trois convinrent donc
de se retrouver une demi-heure plus tard face à la
salle des professeurs.

Tante Madeleine resta quelques instants


adossée à la porte de sa chambre. Lorsque les
bruits de pas se furent suffisamment éloignés, elle
sortit, descendit l’escalier en direction du
bâtiment principal et prit la direction du gymnase.

37
Dans le regard d’Auguste Klimt

Il était un peu moins de dix neuf heures


lorsque Tante Sophie posa le doigt sur le bouton
de la sonnette. Tante Madeleine qui n’avait pas
quitté le hall d’accueil depuis un peu plus d’une
heure vint elle même lui ouvrir.
Les deux sœurs se jetèrent dans les bras
l’une de l’autre. Les effusions de joies furent vives
et laissèrent le temps à David Coste de s’adosser
contre l’unes des colonnes du hall. Je me trouvais
également dans la pièce. J’étais comme fasciné
par cet homme dont l’aspect n’était
qu’hyperbole. Je me pris à penser que sa masse
était si colossale que sans lumière, j’aurais
probablement éprouvé les plus grandes difficultés
à distinguer où finissait l’homme et où
commençait la pierre. Son visage était crispé au
point de déformer ses traits ordinairement figés
dans une permanente rondeur. Il affectait
cependant un demi-sourire figé, qui, bien au
contraire de l’effet recherché ne rendait qu’encore
plus apparent son malaise intérieur.
Pas une fois dans sa vie, David Coste n’avait
accepté de mettre un pied dans une église. L’idée
de passer plusieurs jours à faire des risettes à des
bonnes sœurs lui était en fait si étrangère que
même ses plus violents efforts pour paraître
serein ne faisaient qu’aggraver son état. Pour faire
plaisir à Sophie, il était venu. Pour faire plaisir à
Sophie, il tenterait de faire bonne figure. Qu’on ne

38
Dans le regard d’Auguste Klimt

lui demande pas cependant d’y prendre


effectivement du plaisir.
Lorsqu’enfin mes deux tantes parvinrent à
s’arracher à leurs étreintes respectives, Sophie se
tourna vers David. Elle était certainement la
personne la mieux placée au monde pour lire les
émotions sur le visage de cet homme. Ces
compétences étaient cependant si superflues dans
ce cas précis que Sophie entra dans une rage
folle. Le contexte n’était cependant guère propice
à une dispute. Elle choisit donc de remettre celle-
ci à plus tard.
Tante Madeleine insista pour que je vienne
embrasser ma tante Sophie. Comme tout enfant
de mon âge sommé de venir embrasser une tante
qu’il n’a pas vue depuis l’âge de sept ans,
j’obtempérai avec peu d’entrain. Pour tout dire,
c’est presque à une étrangère qu’il me sembla
dire bonjour ce jour-là. Tante Sophie elle aussi
eut naturellement toute la peine du monde à me
reconnaitre « tant j’avais grandi ». Elle me
présenta à David Coste en disant : « Je te présente
Robin, mon neveu dont je t’ai déjà parlé. Le gros
homme lui répondit qu’il savait, que bien sûr il se
souvenait. Il me tendit ensuite une main fuyante,
lâchant un inaudible « salut » entre ses lèvres.
David Coste et ma tante étaient les derniers
invités que tante Madeleine avait réussi à faire
venir. Selon une expression quelle employait
souvent et dont je n’ai jamais précisément saisi le
sens, ma tante avait souhaité mettre les invités en
situation de permettre « à une petite osmose de
décanter ». Pour ce faire, elle avait réuni tous les
anciens élèves dans la salle des professeurs ;

39
Dans le regard d’Auguste Klimt

reconvertie pour l’occasion en salon improvisé.


Lorsque nous y arrivâmes, les invités tenaient à la
main des biscuits et des jus d’orange auxquels je
m’empressai de gouter.
Près de l’entrée, se trouvait une petite table,
sur laquelle les invités étaient invités à prendre le
programme que ma tante avait concocté pour le
Week-end. Celui-ci précisait :

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Dans le regard d’Auguste Klimt

Réunion des anciens élèves


Institution saint Jean de Matha
Vendredi A partir de 17h Arrivée des invités
20h00 Messe dans la chapelle
20h45 Repas de fête au self

Samedi jusqu’à 9h30 Petit déjeuner dans la salle à manger des religieuses
Jusqu’à 12 Repos et détente
12h Déjeuner au self
14h30 Promenade aux alentours de l’abbaye St Michel de Frigolet
16h30 Goûter en pleine nature
18h00 Retour à l’établissement
Jusqu’à19h30 repos
19h30 Repas au self

dimanch Jusqu’à 9 h00 Petit déjeuner dans la salle à manger des religieuses
e
9h30 messe
12h Déjeuner au self
14h30 Projection de diapositives
16h30 Goûter au self

Les anciens élèves qui avaient répondu à


l’invitation de ma tante étaient en fait peu
nombreux.
D’entre eux, il était absolument impossible
de remarquer quiconque avant Charles
Desmarets. Cet ancien directeur usine de textiles
avait une voix puissante qu’il n’aurait bridée sous
aucun prétexte. Il portait une sorte d’uniforme de
notable à la retraite qui consistait en un blazer
noir à boutons dorés et un pantalon à pinces gris.
Par endroits, il ponctuait son discours d’un signe
de tête en direction de son épouse Viviane dont il
feignait de rechercher l’assentiment sans jamais
lui laisser le temps de manifester clairement un
avis quelconque. Cette dernière, bien au contraire
restait assise et muette dans son tailleur gris.
A leur gauche, Violette Moreau écoutait avec
un émerveillement sans cesse renouvelé le

41
Dans le regard d’Auguste Klimt

discours de l’ancien directeur. Je connaissais bien


Violette Moreau. En plus d’être une ancienne élève
de Saint Jean, elle était avant tout la plus assidue
de ces dames du voisinage qui ne quittaient
jamais réellement les couloirs de l’institution.
Cette ancienne infirmière d’une cinquantaine
d’années était venue habiter aussitôt qu’elle avait
pris sa retraite, aux abords de l’établissement, et
venait depuis très régulièrement assister à l’office
avec les religieuses. Elle se portait également
chaque année volontaire pour aider à l’infirmerie,
ou s’occuper de groupes de catéchismes.
Scotché au buffet, un verre de jus d’orange à
la main, je reconnus tout aussi immédiatement
Nicolas Paillardier, le plus jeune des invités,
puisqu'il n’avait quitté l’école que quelques mois
plus tôt lequel fut ravi de m’apprendre qu’il
commençait des à la faculté de sciences
d’Avignon.
Corentin Mialet un libraire d’une
cinquantaine d’années au regard fuyant et aux
manières bien trop affables à mon goût tentait
sans grand succès d'entamer un semblant de
conversation avec lui.
Il y avait enfin Philippe Harcourt, le
vétérinaire dont j’ai déjà eu l’occasion de vous
parler, ainsi que sa copine, la jolie Fleur Valentin
qui ne cessait de répéter que « Non, elle n’était
pas une ancienne élève de l’école ».

Lorsqu’elle vit Philippe Harcourt, tante


Sophie poussa une exclamation de joie et se
précipita dans sa direction. Je jetai un œil dans la
direction de David Coste qui mâchonnait

42
Dans le regard d’Auguste Klimt

désormais convulsivement sa lèvre inférieure. Il fit


un pas dans leur direction. Cette fois-ci tout à ses
retrouvailles, Tante Sophie ne sembla pas se
rendre compte de la réaction de David. Elle lui
expliqua que Philippe Harcourt, avait deux ans de
plus qu’elle, c'est-à-dire 31 ans, que pour cette
raison ils n’avaient jamais été dans la même
classe, mais qu’à l’époque toutes les filles étaient
amoureuses de lui. David, maladroit, ne put
s’empêcher de lui souffler, inquiet :
« heureusement, tu es bien mieux que toutes les
filles ». Sophie bien plus maladroite encore lui
souffla à l’oreille dans un petit éclat de rire : « j’ai
fait bien mieux, moi je suis sortie avec lui ! ».

Incapable d’en entendre plus, David se


dirigea vers le buffet et empoigna d’un air morne
trois petites parts de pizza.

43
Dans le regard d’Auguste Klimt

Pour David, tante Madeleine était deux fois


sœur. Sœur de sa femme et sœur tout court.
Lorsque elle annonça que les anciens élèves et
leurs proches étaient tous conviés à une petite
messe célébrée en l’honneur de leur arrivée, Il se
dit que décidemment on est toujours trahi par sa
famille.
La messe qui ne dura guère plus d’une
demi-heure ne fut, heureusement pour lui, pas
particulièrement solennelle. C’est donc avec un
soulagement non-feint que David la vit s’achever.
Les neuf invités furent ensuite conduits à la
cantine et le repas fut servi ce soir là à vingt et
une heure, c'est-à-dire exceptionnellement tard.

A l’intérieur du self, c’est un véritable


concerto pour trois tables et vingt six couverts qui
avait été disposé.
La première des tables était d’évidence
destinée aux invités. Sœur Gabrielle et ma tante
Madeleine avaient choisi de se joindre à eux.
La seconde d’entre elles accueillait les autres
religieuses qui ne souhaitaient pas trop modifier
leurs habitudes. Venaient dans l’ordre deux
novices malgaches dont je ne crois pas avoir
jamais connu le nom, sœur Bernadette-Marie la
responsable de l’enseignement, sœur Françoise
qui était cette année là mon professeur d’histoire-
géographie, sœur Blandine qui eu égard à son
très grand âge n’occupait plus guère de fonctions

44
Dans le regard d’Auguste Klimt

au sein de l’établissement et enfin Sœur Cécile


dont j’ai déjà eu l’occasion de parler.
Je m’assis à la troisième table à laquelle se
trouvaient les six internes de l’établissement. En
sus de moi et Quentin quatre autres élèves
vivaient ordinairement à l’école et ne rentraient
chez eux qu’à l’occasion des vacances. Grégory
Clavel et Jean Sargos étaient deux élèves de
première dont le comportement était notoirement
mauvais. Line Guichard était venait quant à elle de
rentrer en quatrième. C’était une fille gentille et
timide, mais dont je n’ai jamais vraiment
recherché la compagnie Comment cela aurait—il
d’ailleurs été possible alors que Marion Deloire se
trouvait dans la même école ? J’ai mis de longues
années avant de réussir à parler à Marion sans
qu’un tremblement incontrôlable ne traverse
littéralement l’ensemble de mon être. Pour cette
raison peut être, aujourd’hui encore, je conserve
d’elle un souvenir incroyablement vivace. Cette
petite brune aux yeux noirs venait alors de rentrer
en quatrième. Moi j’étais fasciné, ébloui même.
J’avais un an de moins, mais face à elle je me
sentais plus petit encore. Pire encore, j’étais loin
d’être le seul à remarquer qu’elle était belle. Pour
cette raison principalement, Quentin me répétait
sans cesse de penser à une autre ; ce que j’étais
bien incapable de faire.

Afin de garantir le calme, on avait demandé à


Monsieur Buvat, le conseiller d’éducation et au
Vieux Paul de s’asseoir à notre table. Si le premier
prenait comme à son habitude un plaisir visible à
cette fonction purement disciplinaire, le vieux Paul

45
Dans le regard d’Auguste Klimt

la rendait prétexte à toutes sortes de jeux. Il


profitait ainsi du moindre relâchement d’attention
pour faire sortir des endroits les plus divers des
jouets qu’il avait pour la plupart lui même
fabriqué. Ce soir, là, une fleur en papier sortit de
l’oreille de Marion Deloire, un rhinocéros de métal
sculpté émergea du col du vieux Paul et chacun
d’entre nous repartit avec un petit trésor enfermé
au creux de sa main.
Seule entorse au plan de table qui avait été
décidé, Violette Moreau s’était assise à coté du
vieux Paul dont elle semblait apprécier la
compagnie autant que nous. J’avais d’ailleurs eu
moult fois l’occasion de le regretter puisque sa
présence constante dans la maison du vieux Paul
nous avait empêché souvent Quentin et moi de
profiter de la compagnie de notre ami.
Les invités parlaient sans retenue jouant les
basses, ce qui nous servit d’excuse pour en faire
autant et donner la pleine mesure de nos
cymbales. Monsieur Buvat, qui ne pouvait nous
interdire de faire ce que tous faisaient autour de
nous, s’y résigna sans vraiment combattre. Le
repas fut ainsi exceptionnellement bruyant, mais
également exceptionnellement bref. Légèrement
avant vingt deux heures, nombre des religieuses,
peu habituées à autant d’agitation avaient en effet
commencé à manifester leur intention d’aller se
coucher.

Peu à peu, tout le monde se leva pour se


diriger vers la sortie. David n’avait pas desserré
les dents de tout le repas. C’était je crois une
manière pour lui de se venger de Sophie qui

46
Dans le regard d’Auguste Klimt

n’avait cessé de partager la foultitude de


souvenirs qu’elle avait en commun avec Philippe
Harcourt. Alors qu’il entamait une seconde crème
brûlée -qui se trouvait en fait être celle de
Sophie- je remarquai qu’à cet instant Tante
Madeleine attira à elle sa sœur dans l’intention
visible de lui parler à l’écart.

47
Dans le regard d’Auguste Klimt

…/…

Dans le reflet, Auguste Klimt avait les


cheveux longs. Dans le reflet, il portait un
cartable de cuir épais et chargé. Il était un peu
plus beau aussi. Non, pas vraiment plus beau,
différent simplement, plus heureux peut être.
Quelques gouttes fines et chaudes commençaient
à tomber. Alice était la elle aussi. Elle portait
ses cheveux blonds plus courts. Un rien plus
court. Sa main aussi était différente. Tout
d’abord elle portait une bague. Ensuite, elle se
trouvait dans la main d’Auguste.
Dans le reflet, les choses paraissaient
évidentes. Dans le reflet il n’y avait pas cette
douleur lancinante dans son ventre.

Auguste se retourna et fit quelques pas. Le


papier se détachait des murs. Pas simplement
par endroits sous l’effet du temps et de
l’humidité ; le papier se décollait à vue d’œil et
se tordait en des formes maladroites et
variantes. La peinture sur la porte se craquelait
elle aussi pour se répandre au sol.
Lorsqu’Auguste qui s’avançait posa les pieds
dessus, les restes de peinture cassèrent dans un
bruit d’oignon qu’on pèle. Auguste serra la
poignée ronde au creux de sa paume et la fit
tourner dans un geste lent. Il ne s’étonna pas de
sentir la peau de sa main craquer elle aussi et
commencer de se déposer sur le sol en pelures
inertes.

Avant de quitter la pièce, Auguste tenta de


jeter encore un œil en direction du reflet, mais
déjà les formes qui émanaient des murs
commençaient à le dévorer.
Déjà presque résigné, Auguste fit un pas au
dehors. Une pulsion gigantesque issue de tout
son être lui refusa cependant de faire le second.
Déjà ses pas saisis d’une nouvelle liberté
changeaient son train en une course irrésistible à
travers la pièce. Les obstacles se dressaient,

48
Dans le regard d’Auguste Klimt

nombreux, évoluant sans cesse en des


circonvolutions innombrables qui semblaient
suivre ses pas pour lui faire barrage. Auguste
bondissait, roulait et glissait tour à tour cheval,
félin et reptile. Toujours et obstinément
cependant les formes lui barraient la route. Les
craquelures de la porte, les pelures mêmes de sa
peau tentaient de se collaient à lui sans pourtant
parvenir à ralentir sa course.
Soudain les formes espérées surgirent au
détour de sa course. Le reflet qui lui faisait face
n’avait cependant déjà plus rien de commun
avec celui qu’il avait si douloureusement
contemplé quelques instants plus tôt.
A présent, dans le reflet Auguste était vécu
de l’un de ces petits pulls qu’il portait
ordinairement. Plus précisément, il portait le
bleu, celui au col rond, celui qu’il avait déchiré
le jour de son entrée à l’école de police.
Pourtant, à bien y regarder, l’accroc n’y était
pas, ni même le point qu’avait dû faire sa mère
pour le rapiécer.

Auguste ne remarqua pas les formes autour


de lui qui lentement se rétractaient, pas plus
qu’il ne s’intéressa à sa main dont la jeunesse lui
revenait peu à peu. Quelques notes de cours à la
main, son reflet le fixait des regrets plein les
yeux.

49
Dans le regard d’Auguste Klimt

La terreur visible qui se lisait sur le visage de


tante Madeleine inquiéta immédiatement tante
Sophie. Sa sœur refusa cependant obstinément
de répondre à ses questions. En lieu et place, elle
sortit de sa poche la petite feuille de bristol
arrivée par le courrier du matin.

- Tu comprends quelque chose à ce


message ?
- Je ne suis pas certaine, mais je crois
savoir à qui il fait référence.
- Explique-toi…
- Eh bien en fait, il y a une chose que
j’aurais du te dire depuis longtemps
maintenant.
- Tu me fais des secrets maintenant ?
- C’est très compliqué, et quand tu sauras
tout, j’espère que tu ne me tiendras pas
rigueur.
- C’est grave ?
- Assez, je mens depuis des années. A toi,
aux autres. J’y suis forcée pour protéger
quelqu’un que j’aime. Que le seigneur
me pardonne.
- Madeleine, explique-moi.
- Pas ici, il y a trop de monde autour de
nous, je ne veux pas qu’on entende. je

50
Dans le regard d’Auguste Klimt

viendrai te chercher cette nuit attends-


moi.
- je t’attendrai.

Pour les autres convives, plus ou moins


pressés d’aller se coucher, rejoindre le bâtiment
principal, celui dans lequel chacun était logé,
impliquait de nécessairement passer pas la cour
de l’école. Alors que la lourde cloche sonnait vingt
deux heures, nous y étions tous rassemblés à
l’exception de quelques religieuses qui avaient
regagné leur chambre sans attendre plus
longtemps. Quelques uns des invités au premier
rang desquels se trouvait Nicolas Paillardier, en
profitèrent pour allumer discrètement une
cigarette en dépit des froncements de sourcils
frénétiques qui agitaient le regard de sœur
Gabrielle. Charles Desmarets avait quant à lui
allumé un vigoureux cigare et tentait d’en offrir à
la ronde ce que réprouvait aussi profondément
qu’ostensiblement la pourtant si douce Violette
Moreau laquelle n’était certes, guère habituée à
voir ainsi tolérés de tels comportements au sein
de l’institution. Son offre n’eut cependant de
succès qu’auprès du timide Corentin Mialet. Le
libraire fut si flatté de ce qu’il considérait
apparemment comme au grand honneur qu’il
suivit le vieil homme et continua de le remercier
longtemps encore après que l’objet de sa
reconnaissance se fut entièrement consumé.

C’est sœur Gabrielle qui déclencha


l’explosion. Lasse d’attendre le retour de tante
Madeleine, la supérieure se résigna en effet à

51
Dans le regard d’Auguste Klimt

réunir elle-même les invités afin de leur annoncer


la disposition des chambres.
Cette annonce eut pour effet inattendu de
pousser David au comble de la colère. Avec une
perversité assumée, la supérieure avait en effet
décidé de signifier sa désapprobation aux deux
couples non mariés qui avaient osé se présenter à
elle. Il était en effet absolument inenvisageable à
ses yeux que Philippe Harcourt et celle qu’il
n’hésitait pas à appeler sa « petite » amie d’une
part et David Coste et tante Sophie par ailleurs
puissent partager la même chambre au sein de
l’établissement.
Une simple séparation imposée aurait certes
atteint de manière notable l’humeur déjà
considérablement amoindrie du policier, mais elle
aurait de toute évidence représenté une solution
bien plus acceptable que celle qu’avait de toute
évidence choisie à dessein la redoutable
supérieure. C’est avec un enthousiasme non feint
que sœur Gabrielle annonça que pour des raisons
de commodité, il avait été décidé que tante Sophie
et Fleur Valentin partageraient la même chambre,
et que de leur coté, leurs compagnons respectifs
en feraient de même.

Cette annonce ne pouvait avoir qu’une


conséquence possible pour le déjà très éprouvé
David Coste. L’obligation qu’on lui faisait de
partager avec celui qu’il considérait obstinément
et depuis qu’il l’avait rencontré comme un rival fit
naître ne lui une amertume qui ne mit guère de
temps à se répandre dans tout son être tel un
venin invincible. Sans un mot ni un regard pour

52
Dans le regard d’Auguste Klimt

quiconque, il se dirigea vers l’autre bout de la


cour, celui où il savait trouver successivement le
Hall d’accueil puis la porte de l’établissement.

Tante Sophie courut à sa poursuite. De la où


je me trouvais je la vis faire quelques gestes, lever
et descendre les bras. David, lui ne ralentit pas
son pas, ne souffla pas un mot. Il y eut quelques
cris, puis la voix de Sophie se tut, et la porte de
Hall se referma. Ma tante, la tête entre ses mains,
s’y adossa sans un bruit.

53
Dans le regard d’Auguste Klimt

…/…

Le lit remuait maintenant au gré des


vagues. Auguste Klimt replaça son tricorne, et
hissa le drap au mat d’artimon. Les grains
successifs qu’il avait du essuyer l’avaient
contraint à sans cesse modifier son cap.
Heureusement, le navire était solide. D’un coup
rapide sur le polochon, il vira à tribord. Le
capitaine Klimt leva la tête vers les étoiles mais
n’y vit que le gris du plafond. Tant que le temps
resterait couvert, il lui serait impossible de se
guider aux étoiles. De sous son oreiller, le
capitaine Klimt tira une carte et la déplia sur sa
couverture. Pour rien au monde il ne l’aurait
avoué à l’équipage, mais il était absolument
perdu. Depuis des jours, il espérait que la météo
lui fasse la grâce d’une accalmie, mais en vain.
Le plus éprouvant, c’était certainement cette
brume qui ne désemparait pas et le forçait à
rester constamment en éveil dans la crainte d’un
choc imprévu.
La cloche se mit à sonner. Le dîner devait
être prêt.

54
Dans le regard d’Auguste Klimt

David Coste remontait lentement l’avenue


Monclar.
Il pensa tout d’abord errer dans les rues
quelques minutes le temps de trouver un endroit
où s’asseoir, et pourquoi pas, grignoter un
morceau ? Mais à la réflexion, non, il n’était pas
certain d’être d’humeur à manger. Dans la poche
de son pantalon, son téléphone rebondissait
contre sa cuisse, mais ne sonnait pas. D’un geste
machinal, David fit glisser le clapet de celui-ci
pour en découvrir le clavier. Il sélectionna ensuite
sur le nom de Klimt dans son répertoire.

La voix du jeune lieutenant était hésitante et


pleine de raclements.

- Je vous réveille Klimt ?


- Ah, c’est vous lieutenant ? Non vous ne
me réveillez pas. A vrai dire un peu peut
être… Je m’étais assoupi un instant mais
je ne crois pas que j’arriverais à me
rendormir.
- Ah ?
- Mal de mer… rien de grave… Mais
pourquoi m’appelez-vous à cette heure ?
il est… un instant… voila… il n’est pas
loin de vingt trois heures maintenant.
- C’est que… vous savez… j’ai repensé à
votre proposition, pour les vacances…

55
Dans le regard d’Auguste Klimt

- C’est pas grave lieutenant, ne vous en


faites pas… Je comprends très bien. Je me
demande vraiment comment j’ai pu être
bête au point de vous proposer de… …à
propos, vos vacances se passent bien ?
- Eh bien justement…
- Il y a un problème lieutenant ?
- Non aucun problème, tout va bien. C’est
juste que… je me demandais…
- Si ma proposition tenait toujours c’est ca?
- Exactement.
- Bien sûr, et avec plaisir, croyez-moi.
- Merci, Klimt.
- Ne me remerciez pas lieutenant, moi
aussi je suis content que vous veniez.
- Ca ne vous ennuie pas trop de venir me
chercher à la gare ? Je n’ai jamais mis un
seul foutu pied dans Aix.
- Lieutenant, ça m’étonnerait fort que vous
trouviez un train à cette heure. Je passe
vous prendre à Avignon.
- Ne vous dérangez pas Klimt, vous n’allez
pas faire de la route à cette heure. Je vais
me débrouiller comme un grand garçon,
prendre une chambre d’hôtel et vous dire
à demain.
- Non. Vraiment lieutenant. Croyez moi ça
me fait plaisir. En me laissant venir, c’est
à moi que vous rendez service.

L’inhabituelle détermination qui teintait la


voix d’Auguste Klimt, sa si évidente sincérité
ôtèrent subitement toute velléité de contradiction

56
Dans le regard d’Auguste Klimt

à David Coste, qui n’était de toute manière guère


en état d’opposer une véritable résistance.

57
Dans le regard d’Auguste Klimt

10

En dépit de la fraicheur de son arrivée au sein


des services de police seulement quelques mois
plus tôt, la réputation d’Auguste Klimt
commençait déjà transcender sa propre personne.
Chacun au sein du service savait désormais ses
talents ; grand maître de poésie, joueur d’échec
lyrique l’homme était tour à tour précieux et
passionnant.
Ses théories étranges, ses marottes peu
communes, sa conversation, souvent interminable
et opaque constituaient cependant un obstacle
majeur à sa popularité. Ainsi tous fuyaient autant
que de possible toute conversation autre que
strictement inévitable avec le jeune lieutenant.
A cela s’ajoutait l’omniprésence de sa mère
avec laquelle il partageait son appartement, et
dont la présence transpirait des Vêtements du
jeune lieutenant jusque dans la moindre de ses
phrases.
Plus encore que tout cela, le véhicule
d’auguste Klimt que peu osaient en vérité appeler
une voiture était un sujet de raillerie commun qui,
s’il participait de la bonne humeur au sein du
service, n’aidait guère à l’intégration du jeune
homme.
Auguste Klimt se déplaçait en effet au volant
d’une voiture d’un modèle aussi russe qu’oublié,
peinte dans un bleu passé. Dans un moment
d’innocente bêtise, l’encombrante génitrice du
jeune lieutenant de police, avait eu l’idée

58
Dans le regard d’Auguste Klimt

improbable de décorer le véhicule de fleurs


colorées et autocollantes lesquelles s’étaient par
la suite révélées impossible à décoller sans causer
des dégâts plus grands encore quant à l’aspect du
véhicule, et se trouvaient depuis éparpillées sur la
carrosserie telle une gênante éruption d’acné.
Rivé au tableau de bord Klimt avait fixé un antique
radio réveil rose. L’appareil n’arrivait cependant
qu’à grand’ peine à couvrir le bruit du moteur, et
se révélait par ailleurs à l’usage plus que
gourmant en piles dont les reliques usagées
s’accumulaient et roulaient incessamment au sol.
Des piles de journaux plus ou moins sérieux
encombraient le plancher dont la moquette usée
affichait tant de variations de teinte qu’il eut été
bien impossible à tout autre que klimt de savoir
quelle avait été sa couleur originelle.
Pour une raison plus encore insondable
Auguste Klimt aimait follement sa voiture.

Les yeux crispés, le jeune lieutenant vit


apparaître devant ses yeux les fines arcades de
Lançon de Provence. Ni l’âge ni la faible cylindrée
de sa voiture ne lui permettaient guère de
s’aventurer bien au-delà des cent vingt kilomètre-
heure, mais grâce à la quasi-absence véhicules
alentours il arriverait probablement à Avignon peu
avant minuit.

L’appel du lieutenant Coste avait été aussi


surprenant que providentiel pour le jeune policier.
Alors qu’une fois de plus, ses vacances à Aix
menaçaient de n’être rien de mieux qu’un grand
couloir peint couleur spleen. Auguste pensa

59
Dans le regard d’Auguste Klimt

longuement à cet appel. Il n’était pas dans les


habitudes du lieutenant de demander de l’aide.
C’était cependant la seule signification possible
de son appel. La vie aime l’ironie. Elle le fait sentir
à chaque instant à chaque détour. Auguste Klimt
ressentait entre tous le besoin de demander de
l’aide. Le si soudain et si évident appel au secours
de son ami venait précisément de lui épargner
cette peine. Bien malin qui aurait pu dire ce soir là
lequel des deux amis venait en fait au cœur de
cette nuit au secours de l’autre.

60
Dans le regard d’Auguste Klimt

11

Prendre un second diner n’avait pas dérangé


le policier. Selon son expérience, manger était
encore le moyen le plus sûr de faire agréablement
passer le temps. Cette règle exceptait bien sûr la
présence de tante Sophie, mais pour ce soir du
moins, David ne disposait pas de cette option.
Depuis une heure maintenant, qu’il était attablé,
les occasions de se distraire n’avaient cependant
pas manqué. Il y avait la décoration si étonnante
de l’endroit d’abord, d’inclassables patchworks
qui ne cachaient que bien maladroitement des
murs aux couleurs depuis longtemps palies, des
tables boiteuses sur le bois desquelles avaient été
jetées des nappes dont les motifs aux fleurs
démodées peinaient à cacher l’usure. Il se
dégageait pourtant de l’établissement une chaleur
réellement palpable, laquelle émanait certes bien
plus de la personnalité du propriétaire que des
murs eux-mêmes.
C’est dans cet homme que reposait l’attrait
véritable du restaurant, tant il en était visiblement
indissociable. En effet, tout dans le charme de
l’endroit semblait exsuder de la personne même
de Michel Pierret. La cuisine était certes plus que
bonne, mais le plaisir reposait plus à vrai dire
dans l’honnêteté ostensible des recettes que dans
leur réelle originalité. Cette dernière se situait en
fait plus au niveau de la carte, laquelle était à
proprement parler inexistante. Loin de vouloir

61
Dans le regard d’Auguste Klimt

figer sa cuisine dans l’encre d’un menu dans


lequel la plupart des restaurants s’enferment,
Michel Pierret avait fait le choix assumé de ne
proposer à ses clients que le fruit de l’union de
ses courses et de ses envies quotidiennes. Par
ailleurs, seul en piste, l’homme assumait tour à
tour les fonctions d’hôte, de serveur ou de
cuisinier. C’est ainsi qu’en dépit de l’heure
tardive, le lieutenant Coste put apprécier
successivement des aiguillettes de canard bien
plus qu’honorables qu’il eut le plaisir de faire
glisser jusqu’à son estomac à l’aide d’une tarte
aux figues encore chaude. C’était bien mieux que
ce que son estomac lui réclamait, mais cependant
pas suffisant pour effacer le trouble que les
événements de la soirée avaient jeté sur lui.
Michel Pierret dont le visage semblait
littéralement évoluer au fil de ses changements
successifs de fonction arborait à ce stade le
sourire convenu mais sincère de l’hôte véritable.
Sa main se balançait avec une grâce travaillée au
travaillée au rythme d’un air de Gershwin. David
Coste se dit qu’il s’agissait bien là d’un homme
d’une sorte telle que seul Klimt pouvait la
dénicher. C’est le moment que choisit Michel
Pierret pour ouvrir et poser sur la table du policier
une seconde bouteille de vin de laquelle il servit
deux verres, dont un à sa propre intention.

David était resté jusqu’alors resté aussi


David qui était resté jusqu’alors resté aussi muet
que sa politesse le lui permettait, laissa le vin le
prendre au jeu de la conversation.

62
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Je vous remercie.
- Le plaisir est pour moi.
- J’ai très bien mangé.
- Ravi que ça vous ait plu.
- Vous avez réussi à créer une ambiance
particulière ici. C’est sympa.
- Vous savez, c’est un assemblage de choses,
d’autres, il n’y a pas vraiment de dessein
particulier.
- Disons que vous n’êtes pas vraiment dans le
ton du quartier.
- Et vous alors ? Les hommes qui tirent votre
tête, on les trouve plus souvent au bar
qu’au restaurant à cette heure.
- A vrai dire j’apprécie plus vos aiguillettes de
canard que la bière. Et puis quitte à manger,
un ami m’a conseillé de venir ici plutôt
qu’ailleurs.
- Je ne remercierai jamais assez Auguste pour
le nombre de clients qu’il m’envoie.
- Vous connaissez Auguste ?
- Oui, on se connaît depuis un moment.
- Et il vous a appelé pour vous dire que
j’arrivais.
- Précisément.
- Et que vous a-t-il dit d’autre ?
- Rien, ou presque, c’est dire que vous auriez
envie manger, beaucoup, de boire, un peu,
mais pas vraiment de parler.
- Mmmhmmh, donc, vous enfreignez la
consigne là.
- Pas exactement, Auguste m’a seulement
parlé de ce dont vous auriez envie, j’ai toute

63
Dans le regard d’Auguste Klimt

latitude en ce qui concerne ce dont vous


avez besoin.
- Et selon vous, de quoi ais-je besoin.
- Ca je ne sais pas encore. Tout ce que je sais
pour l’instant, c’est êtes mieux en train de
discuter avec moi, un verre à la main, que
seul, des idées noires plein la tête.
- Je ne suis pas sûr de comprendre, vous êtes
cuisinier, psy ou philosophe ?
- Probablement un peu tout ça à la fois. J’ai
été écrivain, dans une autre vie…
- C'est-à-dire ?
- Tiens, en parlant d’écrivain, voila le vieux
Paul.
- Mais, il travaille à l’institution saint Jean ?
- Oui, il fait un peu de tout là bas, vous avez
eu l’occasion d’y aller ?
- Ma compagne est de la famille de l’une des
religieuses.
- Ah, je vois…
- Qu’est ce que vous voyez ?
- En fait pas grand’ chose. Mais par contre
j’entends. Votre intonation lorsque vous
prononcez le mot « religieuse » par
exemple.
- C’est vrai, ça ne m’enchante pas. J’ai
toujours eu du mal avec tous ces trucs de
curés.
- Moi c’est l’inverse, disons que ce sont eux
qui généralement ne m’aiment pas trop.
- Ah ?
- Je vous ressers du vin ?
- Volontiers, et le vieux Paul, lui vous aiment
bien.

64
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Disons qu’on s’entend bien, qu’on a des


points communs et qu’on se rend service
aussi.
- C'est-à-dire ?
- Et bien en fait, avant, j’écrivais pour moi,
des romans principalement. Paul, lui, écrit
pour les autres.
- Un peu comme un nègre ?
- Pas vraiment, plutôt comme écrivain public.
- Je me sens un peu bête, mais je ne sais pas
ce que c’est.
- N’ayez pas honte, il n’y a pas de quoi. Ce
métier est tombé en désuétude depuis si
longtemps que votre ignorance est bien
compréhensible. Voyez-vous, à l’échelle de
notre civilisation ca ne fait pas si longtemps
que la plupart des gens savent lire et écrire.
jusqu’au dix-neuvième siècle, les gens qui
n’avaient pas suffisamment d’instruction
pour écrire eux même leurs
correspondances pouvaient avoir recours à
un écrivain public qu’ils chargeaient de
mettre en forme leurs missives à leurs
place.
- Pardonnez-moi si je dis encore une bêtise…
Mais de nos jours à peu près tout le monde
sait lire et écrire ?
- Croyez-moi, il y a beaucoup de gens dans
ce quartier qui ont besoin des services du
vieux Paul. D’abord, il y a tous ceux qui sont
incapable de comprendre le français, dont
nombre d’immigrés qu’on a mis sur la
touche Il y a aussi tous ceux qui, bien que
français d’origine, n’ont que très peu

65
Dans le regard d’Auguste Klimt

d’instruction. Il y en a beaucoup plus que


vous ne le supposez.
- Et en pratique, il fait quoi pour eux. ?
- Le vieux Paul met de l’ordre dans leurs
papiers, écrit des lettres de motivation pour
les uns qui cherchent un emploi, des lettres
de réclamations pour d’autres qui se
retrouvent démunis confrontés à un
commerçant indélicat, ou encore les aide à
solliciter la bienveillance d’administrations
qu’ils ne comprennent pas plus qu’elle ne
les comprend.
- Si je comprends bien, il fait un peu un
boulot d’assistante sociale.
- C’est plus important que ca. Les gens qui
viennent voir le vieux Paul, ils savent qu’on
ne les jugera pas, ils savent que lui fera son
possible pour résoudre leurs problèmes,
mais Que contrairement à une assistante
sociale, il ne fera pas d’ingérence dans leur
vie.
- Je comprends, et les sœurs, elles en disent
quoi ?
- Je ne crois pas qu’elles soient au courant, le
vieux Paul reçoit ici, cinq soirs par semaine.
- Et vous, ca ne vous gène pas qu’il reçoive
chez vous ?
- Outre la satisfaction de rendre service, ca
me donne la certitude d’avoir des clients
tous les soirs, disons que nous exerçons en
symbiose. Et, ne le répétez à personne,
mais il écrit choses pour moi à l’occasion. Il
a un vrai talent, comment croyez-vous

66
Dans le regard d’Auguste Klimt

qu’un vieux machin usé et sans le sou


comme moi arrive encore à séduire ?

Peut être à dessein, probablement par hasard, le


vieux Paul choisit ce moment pour s’approcher de
la table de David. Après avoir chaudement serré la
main de chacun de ses deux occupants, il se
tourna un œil de plomb en direction du policier et
lui lança :

- Dites, c’est vraiment pas sympa ce que vous


lui avez fait à la petite !

David se vit bondir, puis se jeter sur le vieux Paul,


heureusement, le restaurateur anticipa son geste,
d’un regard sévère il renvoya le vieux Paul à sa
chaise et, lui montrant la porte d’un doigt ferme
lui précisa :

- Paul, tu devrais aller t’asseoir, voila ton


premier client.

Michel Pierret se tourna ensuite vers David, et son


regard s’adoucit. Il ajouta :

- Je nous sers une fois de plus, il faut la finir.

David Coste entendit en fait Auguste Klimt arriver


bien avant de le voir. Pour une oreille avertie, le cri de
son improbable moyen de transport était à la vérité
reconnaissable entre tous. Il devait être à, peine plus
de minuit et demi, et David entamait une seconde part
de tarte aux figues, que Michel Pierret avait refusé de
servir sans une ouvrir une nouvelle bouteille de vin.

67
Dans le regard d’Auguste Klimt

Klimt gara sa voiture en face de la vitrine du


restaurant, et s’avança d’un pas dolent. Il portait un
pantalon de velours à la coupe passée qu’on avait fort
peu discrètement rapiécé à la hauteur du genou droit.
A ce détail, ainsi qu’à sa chemise froissée, David
déduit sans peine que le jeune lieutenant n’avait pas
vu son encombrante génitrice depuis au moins
quelques jours. Sans attendre, il s’assit et se servit un
verre qu’il prit sur une table voisine.

- Bonsoir lieutenant, la cuisine vous a plu ?


- Vous aviez raison Klimt, c’était fameux.
- Vous devriez me croire plus souvent sur
parole.
- Mais je vous crois sur parole, enfin quand
vous parlez de la vie d’Akhenaton ou de
l’histoire du Journal de Mickey. D’ailleurs je
suis bien obligé de vous croire, comment
voudriez-vous que j’aille vérifier des choses
pareilles ? C’est juste que…
- Que ?
- Que vous n’aimez jamais ce que tout le
monde aime. Et que vous aimez ce que
personne ne connaît, alors quand vous
conseillez, forcément, on se méfie.
- Je ne sais pas comment je dois le prendre.
- Vous devez probablement vous demander
pourquoi je vous ai appelé à cette heure ?
- Oui, mais si vous aviez eu envie de me le dire
vous l’auriez fait au téléphone.
- Vous êtes chiant Klimt. Vous tournez toujours
les choses de manière à avoir raison.
- Vous avez pris de la tarte aux figues c’est ça ?
- Oui, elle est très bonne.

68
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Je vais vous accompagner.

Il fit un signe en direction du restaurateur, qui


apporta une inévitable part de tarte, Il s’assit ensuite à
leur table, non sans avoir empli le verre de chacun.
Klimt lui dit, feignant une mine extrêmement
pénétrée :

- J’adore les pommes, c’est un fruit qui a de la


tenue.

L’autre lui répondit, pas même un petit peu


étonné :

- Je suis bien d’accord avec toi.

Coste ne comprenait déjà plus grand chose, Klimt


tourna la tête dans sa direction :

- C’est vrai lieutenant vous avez forcément déjà


essayé de manger une poire ou un brugnon en
public.

Michel Pierret renchérit :

- C’est absolument abominable. Aux limites


de la correction.

Klimt exultait, et tachait de la montrer :

- Ca dégouline de partout, on se retrouve à


s’essuyer avec tout ce qui passe.

69
Dans le regard d’Auguste Klimt

Coste, qui atteignait les limites de l’incrédulité


ne put se retenir de crier ;

- Vous êtes de mèche, c’est pas possible !

Klimt, visiblement ravi mit un terme à la


plaisanterie,
Lieutenant, je vous présente mon Parrain.

Sa mère exceptée, Klimt ne faisait pour ainsi dire


jamais mention de sa famille. C’était chez lui un sujet
éternellement flou et fuyant Chacune des précédentes
tentatives de David pour essayer d’en savoir plus à ce
sujet n’avait d’ailleurs jusque là rencontré que des
silences évasifs et des réponses brumeuses. Aussi, le
lieutenant fut-il particulièrement surpris de découvrir
de manière si inattendue que son jeune ami avait
réellement une famille. Mieux, il fut réellement honoré
de cette soudaine marque de confiance et d’amitié.

David Coste, plongea le nez dans son verre.


Depuis la brève altercation avec le vieux Paul, il pensait
à Sophie.
Sophie qui ne l’avait pas encore appelé pour
s’excuser. Qui attendait surement qu’il le fasse. Qui
risquait d’attendre longtemps. Mais qui risquait tout
autant de ne pas rappeler. Et de lui en vouloir plus
encore. David se noya plus avant dans son verre.

70
Dans le regard d’Auguste Klimt

12

Samedi 1:21

La route fut tout d’abord silencieuse. Chacun des


deux amis ressentait vivement le besoin de la présence
de l’autre, pas encore celui de se confier. Tous deux
ruminaient des pensés mélancoliques. Le soutient
muet d’un ami proche les confortaient au mieux dans
la certitude de la légitimité de leur détresse. Sur son
radio réveil, Klimt fit tourner la cassette d’un vieil
album d’Alain Souchon qui eut le temps de tourner
deux fois durant le trajet, bien qu’en raison de l’usure
de la bande chacune des chansons ait souffert d’un
infime mais sensible ralenti.

Klimt alluma une cigarette. David s’en étonna,


mais ne fit pas la moindre réflexion à ce sujet. Tout au
plus demanda t’il à son ami de lui en donner une.
David dut s’y prendre à plusieurs fois avant d’allumer
la sienne puis se résigna à fermer sa fenêtre par
laquelle s’engouffraient des trainées de l’air frais de
cette nuit de novembre. La cigarette les détendit tous
deux. Enfin, David qui commençait probablement à
sentir les effets de l’alcool se dissiper crut devoir
entamer la conversation.

- Vous avez du être surpris que je vous appelle,


non ?
- Franchement ?

71
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Oui, franchement, si je voulais entendre autre


chose qu’une réponse franche, je ne vous
poserai pas la question.
- Ca je n’en suis pas sûr, mais…
- Mais j’aimerai que vous me répondiez, vous vous
attendiez à mon appel, oui ou non ?
- Je ne m’attendais pas à votre appel mais il ne
m’a pas surpris.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- Pas besoin d’être Hercule Poirot pour
comprendre que vous vous êtes disputé avec
Sophie.
- Pas vraiment non.
- Alors, voila, je suis surpris par votre appel, mais
Je ne suis pas vraiment surpris que vous vous
soyez disputé avec elle voila tout.
- Klimt, ca vous embêterait d’être un peu plus
clair ?
- C’est la première fois que vous partez en
vacances ensemble. C’est le premier vrai test.
- Comment ca ?
- Vous connaissez ca mieux que moi ; le nombre
de plaintes pour violences conjugales qui
explose durant les vacances.
- Klimt, vous savez bien que je ne frapperais
jamais Sophie.
- Ce n’est pas du tout ce que je veux dire
lieutenant. Ces plaintes ne sont qu’un
symptôme, c’est de ca que je veux parler.
- Bordel Klimt, pour la dernière fois, ce soir et
particulièrement à cette heure j’aimerais que
vous essayiez de vous exprimer comme tout le
monde.

72
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Lieutenant. Je ne suis pas bien vieux, mais il y


une chose que j’ai eu le temps de constater ;
c’est que contrairement à cette idée
communément admise, ce n’est pas la routine
qui fait exploser bien des couples, mais bien les
vacances. Beaucoup de couples ne se voient en
fait que quelques heures par jour seulement, qui
plus est avec la télé allumée, ce qui est au fond
un excellent moyen de ne pas voir à se parler.
- Je vois que vous avez une charmante vision de
mon couple…
- Laissez-moi finir, je vous en prie. Vous m’avez
posé une question, laissez-moi au moins y
répondre jusqu’au bout. Les vacances sont le
moment de l’année auquel les gens sont obligés
de passer leurs journées ensembles, de se parler,
d’être vraiment eux-mêmes en fait. Ajoutez à ca
un décor différent du quotidien, des choix à faire
ensemble sur des sujets aussi conflictuels que le
programme de la journée, le repas de midi ou
pire encore ; l’emploi du budget des vacances.
- C’est vrai que décrit de cette manière, ca à l’air
assez explosif…
- Et bien des couples n’y résistent pas.
- Je comprends ce que vous voulez dire, Klimt.
Mais je crois que ce qui nous arrive est un rien
plus compliqué.
- Ca l’est toujours.
- C’est juste que, vous voyez, j’ai toujours cru que
ce qui fait tenir un couple, c’est la certitude de
vouloir aller dans la même direction, de
continuer à construire des choses ensembles,
même aussi infimes que la journée du
lendemain.

73
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Pas mal comme définition. Vous voyez que je ne


suis pas le seul à avoir envie de dire des choses
un peu subtiles à cette heure…
- Et en fait, je ne suis plus tout à fait sûr de ca
avec Sophie.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Vous savez, ce n’est jamais un instant précis,
juste une succession de moments infimes, de
sensations imperceptibles…
- C’est vrai, mais ce soir, il y a bien eu un
catalyseur, la célèbre goutte d’eau qui fait
déborder l’eau des fleurs…
- Je vous ai dit où elle comptait m’emmener. C’est
juste que… voila… je savais qu’elle voulait aller
voir sa sœur chez les curés.
- Je crois plutôt que vous m’aviez parlé de bonnes
sœurs.
- Oui, c’est ca. Eh bien je n’avais jamais réalisé à
quel point elle pouvait être attachée à ces choses
là. Je ne veux pas qu’elle m’impose ces
conneries.
- Elle a déjà essayé de vous emmener à la messe ?
- Une fois, oui. Mais elle a vite compris qu’elle
n’avait aucune chance de réussir.
- Et depuis ?
- Depuis quoi ?
- A-t’elle réessayé ?
- Non. Enfin, jusqu’à ce week-end…
- Il ne s’agit que de quelques jours.
- Oui mais après ?
- Que voulez-vous qu’il arrive après ?
- Je ne sais pas c’est juste que je suis différend
depuis que je suis avec elle. J’ai parfois

74
Dans le regard d’Auguste Klimt

l’impression qu’elle me fait devenir quelqu’un


d’autre.
- C’est vrai.
- Vous voyez bien.
- Lieutenant. Je ne sais pas si les changements
qu’elle génère en vous sont pour le meilleur ou
pas. Mais par contre il y a une chose dont je suis
certain.
- Laquelle ?
- Je suis certain, autant que l’on peut l’être, que si
vous aviez réellement souhaité vous contenter de
rester l’homme que vous étiez, tel que vous
étiez, jamais vous n’auriez été la chercher.
- Klimt, vous m’emmerdez.

Rivé au tableau de bord, le radio réveil


crachotait péniblement : « elle me dit que j’pleure tout
l’temps, que j’suis comme un tout petit enfant,
qu’aime plus ses jeux sa vie sa maman, elle me dit que
j’suis : carrément méchant, jamais content… ».

75
Dans le regard d’Auguste Klimt

…/…

C’est leur cri qui l’ennuyait le plus, bien avant


l’odeur.
La gueule ouverte, étrangement assises sur des
chaises disposées en rangées successives, elles le
regardaient et semblaient attendre une réaction de sa
part. On dit couramment que hyènes rient. Celles là
au contraire, sans devoir ne serait-ce que reprendre
un seul souffle, poussaient une plainte continue dans
laquelle Klimt percevait de la manière la plus
certaine et la plus évidente tant une douleur qu’une
lassitude infinie.
Non en fait, le plus dérangeant, c’était leur
position, leur attente si visible, et ces petits bureaux
face à elles. Et ces crayons, posés, inutiles et vains.
Klimt fit un demi-tour sur lui-même. Le tableau
noir. Et un portrait, son portrait dont le contour seul
avait été tracé à la craie. Et le balancier, en lieu et
place de son visage. Le balancier.

76
Dans le regard d’Auguste Klimt

13

Auguste Klimt fixait la vieille horloge du salon,


comme hypnotisé, bien plus en fait par la douleur
angoissée qui lui serrait les entrailles que par le
mouvement du balancier.
Les deux amis étaient arrivés à Aix peu après
minuit et demi.
Ni la fatigue, ni l’heure, ni les humeurs
respectives des deux lieutenants ne se prêtaient à une
véritable visite des lieux. Elle consista en fait en un
passage rapide à la cuisine, le temps de sortir une
bouteille de cognac et un grand paquet de pistaches
d’un premier placard et deux verres d’un second.
Les deux amis avaient parlé un peu de tout, mais
surtout de rien. Coste avait achevé les confidences
dans la voiture. Son besoin de se confier était
provisoirement épanché. Klimt, quant à lui ne se
sentait pas encore d’humeur. Il refusait encore de se
poser les questions, rien au monde n’aurait donc pu le
décider à chercher la moindre réponse dans la
conversation de son ami. La bouteille s’était peu à peu
vidée. Les aiguilles de l’horloge avaient tourné,
chacune plusieurs fois, et la discussion était tout
d’abord devenue peu à peu plus légère, puis de plus en
plus brumeuse, avant de finalement se dissiper. Ce fut
David en fait qui mit réellement un terme à la
conversation. Le large canapé du salon, en dépit de ses
trous et de son abominable teinte vert passé s’était
révélé si à son gout qu’à l’occasion de l’une des

77
Dans le regard d’Auguste Klimt

circonvolutions de l’une des interminables phrases de


Klimt, il avait finit par s’y assoupir.

Klimt, lui veillait. Par manque d’envie surtout, il


avait refusé de s’essayer au sommeil. Il avait en fait
fixé tout d’abord les yeux clos de son ami, puis la
pendule pour ne plus en bouger. Le regard fixe, Il
attendait.

Klimt ferma les yeux. Ces petites formes qui


dansent dans la nuit d’un regard clos, et qu’on appelle
les lumières entoptiques tournaient et viraient comme
un film directement projeté sur le pourpre de ses
paupières. Puis les formes firent place, à des
silhouettes peu à moins informes. Comme souvent, ce
fut le contour du visage d’Alice qui apparut le premier,
insolent. La douleur qui vrillait le creux de son ventre
força d’un tour supplémentaire. Ce visage, il arrivait de
plus en plus difficilement à s’en défaire.

78
Dans le regard d’Auguste Klimt

14

Sophie attendait également. Sur la table de


chevet, se trouvait une petite lampe en plastique
phosphorescent qui représentait la vierge Marie. Outre
l’absence totale de charme de l’objet, elle s’était
sincèrement demandé la raison de la présence d’un
objet aussi surprenant dans une chambre à l’aspect
pourtant si austère. Dans l’obscurité de la pièce, elle
n’avait cessé de fixer les aiguilles du fin réveil qui
brillaient insolemment. Il était maintenant plus de
quatre heures. La jeune femme ne s’était pas vraiment
forcée à rester éveillée. Le départ de David aurait suffi
à lui seul à la priver de sommeil. Seulement, au départ
de David s’ajoutaient les paroles de Madeleine. Sophie
repensa à l’étrange enchaînement des événements, qui
pour être distincts, n’en étaient pas moins
indéfectiblement liés. Après tout, s’il n’y avait pas eu
cette conversation avec Madeleine, elle aurait
certainement pu empêcher le départ de David. Mais
après tout, l’aurait elle vraiment voulu ? Il n’avait fait
aucun effort, pourquoi en ferait elle ?

Les aiguilles continuaient leur chemin sur le


cadran de l’horloge mais Madeleine n’arrivait toujours
pas. Elle avait promis de passer pendant la nuit, et à la
nuance effrayée qu’elle avait perçue dans la voix de sa
sœur, Sophie était convaincue que pour rien au monde
elle ne renoncerait à sa visite. Comme un vêtement
trop serré, cette pensait s’était ancrée en elle jusqu’à

79
Dans le regard d’Auguste Klimt

comprimer sa respiration. L’inquiétude était montée en


elle au rythme lent mais inexorable de secondes que
marquait le cadran du réveil.

80
Dans le regard d’Auguste Klimt

15

La veille maison qu’il avait héritée de son père


avait l’une de ces façades grises qui forment la rue
Mazarin. Les économies de la famille y étaient passées,
mais Auguste s’en fichait, tant il tenait infiniment à ce
souvenir de son père, le plus précieux entre tous.
Selon son vœu, la maison était restée dans l’état
exact qui était le sien lorsque dix huit ans plus tôt il en
avait hérité. Son emploi, dans une ville si éloignée, et
la nécessité ressentie par sa mère de vivre avec lui
laissait la demeure inoccupée, ce qu’auguste regrettait
infiniment. L’essentiel de ses vacances était passé en
ce lieu, qui lui semblait réellement comme une part
vivante de son identité. Pour Auguste, chacun des
meubles de cette maison lui était un véritable organe,
et chaque livre était plus encore, comme un pan de
son âme. Mme Klimt, quant à elle refusait obstinément
de revenir dans ce lieu qu’elle avait quitté incapable
d’y rester encore. Plus que le souvenir de la joie des
années passées en compagnie de son mari, cette
maison était pour elle comme une cicatrice, la marque
bien visible de l’infinie douleur que lui avait causée la
perte de l’être aimé.

Six heures quarante cinq à la grande horloge. C’est


blême et titubant que Klimt, enfin, se leva de son
fauteuil. Il attrapa une couverture qui trainait dans un
coin de la pièce, la jeta sur le corps de son ami et se
dirigea vers la porte.

81
Dans le regard d’Auguste Klimt

16

Klimt tourna à l’angle de l’Hotel du Roi René et


arriva devant le parc Jourdan quelques minutes avant
sept heures. La grille était encore fermée, mais le
gardien, se trouvait déjà au bout de la rue. Après avoir
poliment salué le policier, il entama sa tournée du parc
afin d’en ouvrir les autres accès. Lentement, Klimt lui
emboita le pas.
Le parc Jourdan n’est pas un square, c’est une
métaphore. Une fois traversée la grille, on se trouve
face à une étendue aride de gravier et de bancs de
pierre. Puis viennent des marches, au, milieu
desquelles un bassin se trouve comme posé. Puis c’est
l’arrivée sur second plateau semé d’arbres et de gazon.
Du rien, des efforts, de l’eau, puis la vie. Auguste avait
aimé enfant, s’y promener, jouer, se perdre. C’est
cependant pour tenter de s’y retrouver qu’il y venait ce
matin.

C’est en ce lieu qu’il avait vu Alice pour la dernière


fois, il y a plusieurs mois déjà. En mai peut être ? Si la
date exacte restait lui échapper, les détails de cette
rencontre résonnaient en lui avec une vigueur
étonnante. Ce jour là justement, il s’était une fois de
plus étonné. Sa capacité à s’émerveiller un peu plus à
chaque fois de la beauté de cette femme, n’avait pas
faibli au cours des années. Un vent frais et matinal
courait le long de ses joues. Klimt, lui ne courait pas.
Au contraire d’ailleurs, il marchait d’un pas
étonnamment lent. Il se plaisait assez en flâneur

82
Dans le regard d’Auguste Klimt

matinal et prolongeait à dessin sa route au sein du


parc. Arrivé au fond, face à la passerelle qui descend
jusqu’à la faculté de droit, il fit demi-tour, et reprit sa
route vers l’entrée. C’est à cet instant précis qu’elle
s’était trouvée face à lui, un baladeur sur ses oreilles
que découvraient ses longs cheveux qui volaient
emportés par sa course. Car Alice courait en effet.
Qu’aurait-elle d’ailleurs raisonnablement pu faire
d’autre qu’un jogging dans un square et à une heure si
matinale ? Auguste avait cru tout d’abord qu’elle ne le
verrait pas. Il avait cru qu’elle passerait simplement,
puis s’estomperait peu à peu avant de disparaitre
comme le font ordinairement les souvenirs. Seulement,
le souvenir d’Alice était pour lui bien plus qu’une
ombre imprécise et fuyante. Ce souvenir là méritait
mieux, et c’est précisément ce que ce matin lui offrit.

Leur conversation manqua cependant d’être l’une


de celles que partagent de vieilles connaissances qui
se croisent sans trop s’y attendre ni vraiment le
désirer. Pourtant, pointaient encore les restes d’une
intimité pas entièrement oubliée. Klimt avait en effet
eu pour Alice des sentiments bien plus que forts. Elle,
du moins l’avait-il fortement espéré, avait ressenti à
son égard bien moins que de l’indifférence. Elle lui
demanda donc :

- Auguste ! Toujours aussi matinal à ce que je


vois, alors qu’est ce que tu deviens ?
- Bonjour Alice… eh… bien… je deviens
lieutenant de Police. Et toi ?
- Sans surprise, je suis prof de français, en
lycée.
- Tu es ici à Aix ?

83
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Non, en fait j’ai eu un poste au lycée Thiers à


Marseille. Alors je fais la route tous les jours.
- Pas trop long les trajets ?
- Tu sais j’en ai pour une demi-heure de train.
Il y en a un qui part toutes les heures. De
chez moi, je suis au boulot en moins d’une
heure.
- Oh ! Je connais des parisiens qui font pire.
- Tu es à Paris ?
- Oui.
- Et, tu vis seul ?
- Non.
- Marié ?
- Avec ma mère.
- euh… excuse-moi.
- Et toi ?
- Seule, et contente de l’être.
- Ah ?
- Disons que je suis lasse de ces hommes
pour lesquels ma personnalité confine à la
fermeté de mon postérieur !
- Ah.
- et tu viens souvent à Aix ?

Le téléphone de Klimt avait sonné, sa mère, bien


sûr, qui d’autre à cette heure ? Alice avait fait un signe
en direction de sa montre, que le jeune homme n’avait
tout d’abord bien compris, emporté qu’il était dans le
flot de paroles dont le téléphone l’abreuvait. Puis
l’évidence s’était imposée, lasse ou peut-être
seulement pressée, Alice était partie.
Elle venait d’atteindre l’entrée du square
lorsqu’Auguste réalisa son départ. Il était encore temps
pour lui de courir derrière elle. Mais le jeune homme

84
Dans le regard d’Auguste Klimt

avait craint de donner de lui une impression étrange.


C’est donc d’un pas rêveur, et l’esprit lent qu’il était
finalement rentré ce matin là. Alice n’était pas venue le
jour suivant. Puis Klimt avait dû rentrer à Paris.

Tous ses matins passés à Aix avaient depuis


commencé par cette même promenade. Et comme
chacun des ces matins, Auguste dut se résigner à
rentrer. Il fallait s’y résoudre ; Alice ne viendrait plus.

85
Dans le regard d’Auguste Klimt

17

David Coste était adossé à la fenêtre du salon


lorsque Klimt revint. Il ruminait encore cet appel de
Sophie qu’il espérait et qui tardait tant à venir. Les
passants étonnés de la présence de ce gros bonhomme
qui les regardait au travers des barreaux passaient à la
hauteur de la maison avec des regards amusés pour les
uns, interloqués pour la plupart. Klimt se montra quant
à lui particulièrement réjoui de la scène.
Coste ne lui posa aucune question sur son lever
matinal. Pourquoi d’ailleurs en aurait-il posé ? Le
sachet de croissants et le pain aux olives que le jeune
lieutenant tenait apparents dans chacune de ses mains
se voulaient d’évidence comme la meilleure des
réponses. David ne jeta qu’un regard furtif en direction
des croissants mais saisit un couteau d’une main et le
pain aux olives de l’autre.

- Klimt, j’ai fais du café, je vous en sers ?


- Volontiers lieutenant.
- Klimt, vous savez, on n’est pas à Paris, ni
en service, alors de grâce, au moins pour
quelques jours, essayez de m’appeler
David.
- Promis lieutenant, j’essaierais, mais à
condition que vous m’appeliez aussi par
mon prénom.
- Mais je vous appelle par votre prénom.

86
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Alors allez-y, dites-le. A force, je suis


quasiment persuadé que vous ne vous en
souvenez même plus.
- Ne dites pas de bêtises Klimt, bien sûr que
je connais votre prénom. Vous vous
appelez Lieutenant, Lieutenant Klimt.
Mmmmh et, dites, il est fameux votre pain.
Vous auriez du roquefort par hasard ?
- Bien sûr je vous en ai acheté aussi. Dites
Lieutenant, qu’avez-vous envie de faire ce
midi ?
- Rien, en fait.
- Je vois.
- Pour ce midi j’avais pensé aller faire trois
courses chez un traiteur qui se trouve, vous
allez rire ; rue d’Italie.
- Ah. Ils ont été inspirés.
- Ce qu’ils font l’est aussi.
- On verra ca, alors.
- En parlant de la rue d’Italie, vous ne
devinerez jamais ce que j’y ai vu.
- Je ne suis pas d’humeur pour les
devinettes.
- Sur la façade de l’immeuble voisin se
trouve la plaque de Lucius Lexter, c’est là
qu’il a installé son nouveau cabinet.
- Il doit bien manger alors… oui je savais
qu’il était à Aix.
- C’est vrai, vous l’avez su par Sophie. A
force, j’ai tendance à oublier qu’elle a été
sa secrétaire.
- Il n’a pas repris d’associé je crois ?
- Non, pas à ma connaissance. En même
temps, le premier est mort assassiné, et le

87
Dans le regard d’Auguste Klimt

second est en prison. Ca m’étonnerait qu’il


ait envie de prendre le risque d’en prendre
un troisième.
- Revenons à votre traiteur, vous croyez
qu’ils ont du Limoncello ? J’adore le
Limoncello.
- Ne vous inquiétez pas, ils sont plutôt bien
achalandés. Et… à propos de Sophie,
toujours pas de coup de fil ?
- Non.
- Toujours pas décidé à l’appeler.
- Non.
- Notez que ca m’arrange. A ce rythme, je
vais pouvoir vous garder pour les vacances.
- Dites Klimt, il y a une raison particulière
pour laquelle vous aviez en vie de m’avoir
avec vous pour les vacances ?
- Non pourquoi ? C’est juste que puisque
cette année ma mère n’a pas pu
m’accompagner… je me suis dit que ce
serait plus sympa à deux.
- Je ne sais pas. Je vous trouve juste…
différend.

Klimt prit un second croissant dans le sachet certes par


gourmandise, mais aussi pour se donner le temps de
répondre.

- Je crois que c’est la première fois que vous


me voyez en vacances, lieutenant, je dois
être plus détendu qu’à Paris au boulot.
-Klimt, je vous ai entendu partir ce matin.
Vous avez mis plus d’une heure pour les
acheter vos croissants.

88
Dans le regard d’Auguste Klimt

- J’avais à faire, c’est vrai.


- Et ce que vous avez fait, vous le faites
souvent ?
- Lorsque je suis ici, oui, assez.
- C’est pour ca que vous venez ici si
souvent ?
- La maison a besoin d’entretien.
- Klimt, ne me prenez pas pour un idiot.
Votre mère pense que vous venez ici pour
cette raison. Ce que je vous demande, c’est
pour quelle raison VOUS y venez.

L’intonation particulière dont David avait accentué


sa dernière phrase ne laissait guère de place à la
contradiction. Klimt alluma une nouvelle cigarette.

- Si vous avez envie d’en parler, n’hésitez


pas.
- Merci lieutenant. J’y penserai.

89
Dans le regard d’Auguste Klimt

18

Sophie parvint à s’arrêter de pleurer quelques


instants. Moi j’étais assis contre le mur du fond de
la chambre. L’évidence s’était trouvée à quelques
centimètres de moi seulement, et pourtant je
n’avais qu’une idée vague et immédiate de ce qui
était en train de se passer. Ma tante Sophie resta
quelques instants à fixer son téléphone avant de
se décider à appeler.

De mon coté de la ligne la conversation


ressemblait à peu près à ca :

- David, c’est moi.


- …
- Ca ne va pas du tout non. Laisse moi parler je
t’en prie. C’est très grave.
- …
- j’avais rendez-vous avec ma sœur cette nuit.
- …
- Oui, cette nuit. Elle m’avait donné rendez-
vous, et elle voulait me parler discrètement.
- …
- s’il te plait, ne recommences pas, ce n’est pas
le moment.
- …
- Madeleine avait dit qu’elle viendrait cette nuit.
Je n’arrivais pas à dormir de toute façon, alors
je l’ai attendue. Vers quatre heures, je n’en
pouvais plus d’attendre, alors je me suis
levée, et je suis allée jusqu’à sa chambre. La

90
Dans le regard d’Auguste Klimt

porte n’était pas fermée, alors je suis entrée.


Madeleine était étendue sur son lit. J’ai failli
repartir, je me suis dit qu’elle s’était endormie
et … je ne sais pas comment t’expliquer ca,
c’était pas naturel, alors j’ai essayé de la
réveiller.
- …
- Non heureusement, mais il s’en est fallu de
peu. J’ai appelé le SAMU, d’après eux, elle
aurait fait une crise cardiaque. Je reviens de
l’hôpital, elle ne s’est toujours pas réveillée.
- …
- David, j’ai besoin que tu reviennes, je suis très
inquiète.
- …
- C’est que… eh bien, il y a plein de détails qui
ne tournent pas rond. En plus de ce qu’elle
m’a dit, il y a la porte. Tu sais, ma sœur a
beau être très chaleureuse, avec sa mentalité
de « bonne sœur » comme tu dis, elle est
quand même assez peureuse, jamais elle ne
se serait couchée sans avoir verrouillé sa
porte. Et puis, il y a cette lettre si méchante.
Robin m’a dit qu’elle l’avait reçue ce matin.
- …
- je ne sais pas vraiment de quoi ça parle, ça
parle d’un gymnase, de l’école peut être, je ne
comprends rien. Mais d’après ce que m’a dit
Madeleine, ça aurait un rapport avec Charles.
- …
- Fais vite s’il te plait.
- …
- Moi aussi, je t’aime.

91
Dans le regard d’Auguste Klimt

C’est de cette manière étrange que David


Coste et tante Sophie se sont réconciliés. C’est là
que ma curiosité est entrée en jeu pour la
première fois dans cette histoire. Tante Sophie
n’avait en effet pas été la seule à trouver étrange
la subite attaque cardiaque de ma tante
sophie. J’avais donc pris sur moi de lui révéler
l’existence du tiroir à trésor de tante Madeleine, et
de la mystérieuse lettre qui s’y trouvait.

Ma tante déposa le téléphone au fond de son


sac, puis elle me regarda intensément. Et comme
si cette simple phrase pouvait effacer les
événements de la matinée, elle me dit de la voix la
plus calme qu’elle parvint à composer : « David
arrive ».

92
Dans le regard d’Auguste Klimt

19

Les traînées fuyantes des paysages que


traversait l’autoroute n’intéressaient nullement
David Coste. Pourtant l’inquiétude et la nervosité
le laissaient strictement incapable de détourner
son regard de la vitre. Sur son oreille, l’écouteur
du téléphone. Klimt sourit en entendant la
musique d’attente s’en échapper. David s’en vexa.

- Ca vous fait rire Klimt ? vous savez qu’on va


devoir faire demi-tour si je n’arrive pas à
l’avoir ?
- Ce n’est pas ça lieutenant. C’est juste que,
comme toujours, l musique d’attente c’est
de la musique de chambre.
- Et alors ?
- Et alors vous aimez la musique de chambre
vous ?
- Pas spécialement non.
- Et vous connaissez beaucoup de gens qui
apprécient la musique de chambre vous ?
- Non plus.
- Alors, je me demandais, est ce que les gens
se désintéressent de cette musique parce
qu’ils en ont assez de l’entendre comme
musique d’attente ou est-ce plutôt pour
tenter de décourager les gens que les
standards téléphoniques en diffusent ?
- Klimt ?
- Oui ?

93
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Vous m’expliquez en quoi c’est censé


m’aider ?
- Pardonnez-moi.
- Ah… ça y est, une secrétaire.

- Cabinet d’avocat bonjour !


- Madame bonjour, lieutenant de Police David
Coste.
- Oui…
- Je souhaiterai parler à Maître Lexter s’il vous
plait.
- Je suis vraiment désolée monsieur, il est à
l’audience.
- Quand puis-je le rappeler ?
- Il est au correctionnel, je ne sais vraiment
pas à quelle heure il peut finir.
- C’est très urgent. Je suis un ami. Pourriez-
vous lui demander de me rappeler.
- Attendez, je note. C’est le numéro avec
lequel vous m’appelez et qui s’affiche sur
mon écran ?
- C’est ça.
- et… pourriez-vous me rappeler votre nom ?
- Coste, David Coste. Lieutenant de Police.
- Très bien, au revoir monsieur.

- A votre avis lieutenant, il aura le message ?


- Aucune idée Klimt. Mais à l’instant, on n’a
pas le choix.
- Qu’est ce qu’on fait ? on rentre ?
- On continue, la priorité c’est d’aller voir
Sophie. Si on n’arrive pas à joindre Lex au
téléphone, on reviendra à Aix, voila tout.

94
Dans le regard d’Auguste Klimt

Sa réserve de la veille n’ayant désormais plus de


véritable raison d’être, Klimt profita du trajet pour se
faire raconter par son ami les moindres événements de
la veille. Cette soudaine action lui faisait du bien. Peu à
peu, le jeune lieutenant se sentait reprendre le contrôle
de lui même.

95
Dans le regard d’Auguste Klimt

20

Ce n’est probablement qu’à cet instant que j’ai


commencé à prendre conscience de l’état de tante
Madeleine. C’est probablement ca devenir adulte ;
réaliser la pleine mesure des événements qui vous
arrivent, savoir qu’ils auront des conséquences. Tante
Sophie, semblait être en pleine mesure de
l’événement, et son inquiétude transpirait de
l’ensemble de son corps, de la moindre intonation de
sa voix. En raison de cette même conscience, Sophie
devait bien se douter de l’impact que pouvait avoir sur
moi la mention du nom de mon père associé à une
probable atteinte à la personne de ma tante. La
nécessité de l’interroger à ce sujet s’imposait
irrésistiblement en moi comme une urgence. Sophie
me prit dans ses bras. Comme tout garçon de mon
âge, je tentais instinctivement de résister, avent de
céder à sa chaleur apaisante.
C’est dans ces conditions qu’elle finit par me
révéler tout ce qu’elle savait des derniers jours qui
avaient précédé la disparition de mon père, et cette
faute commise et si lourde qu’elle devait rejaillir sur
ma pourtant si innocente tante Madeleine.
Par un effet surprenant du destin, précisément au
même moment, David Coste apprenait également les
circonstances véritables de la disparition de mon père.

96
Dans le regard d’Auguste Klimt

21

Ce n‘est qu’arrivé en vue de l’institution saint


jean que le téléphone de David Coste se mit finalement
à sonner. La voix chaleureuse et amicale de Lucius
Lexter permit au policier de reprendre peu à peu la
contenance que les événements des derniers jours
avaient achevé de lui faire perdre.

- Allo, David ?
- Bonjour maitre. Désolé de vous déranger, vous
devez avoir un emploi du temps chargé.
- Vous ne m’appelez plus Lex ? En est encore amis
que je sache ? Et pour mon temps, rassurez-vous
le hasard et la bêtise d’un magistrat viennent de
me dégager un peu de temps libre.
- Comment ca ?
- Vous voyez, ce matin je devais représenter un
type qui c’est fait arrêter à 230 sur l’autoroute,
Le dossier stupide… On l’envoie en
correctionnelle, c’est le tarif depuis qu’ils ont
crée le « délit de grande vitesse ». Vous savez, le
tribunal correctionnel c’est peu le zoo ; on
appelle à la suite les filles qui piquent dans les
supermarchés, les dealers, les patrons dont un
salarié s’est tué par accident et à qui on reproche
de n’avoir pas respecté des normes de sécurité,
et maintenant les gens qui roulent trop vite.
- Je sais, j’ai déjà eu l’occasion d’y assister.

97
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Eh bien, il se trouve que ce matin, je croise le


président à huit heures et demie… Mon cabinet
est à deux pas.
- Je sais.
- Ah ? bon, on parle du dossier en passant, je lui
demande à quelle heure il susceptible de passer,
histoire de ne pas perdre trop de temps à
attendre. Il me dit que le dossier ne passera pas
avant dix heures et demie. Je vais au cabinet,
parce que pour que les dossiers avancent, il faut
bien passer du temps dessus…
- Et ?
- Le client m’appelle à neuf heures et demie.
furieux. Le dossier venait d’être appelé. Alors
bien sûr, je fonce à l’audience, je fais un
scandale bien entendu.
- Ils ont accepté de rejuger ?
- Pas possible. Le président a reconnu son erreur,
il s’est confondu en excuses. Le problème c’est
qu’au lieu de mettre en délibéré, vu que le
dossier était facile, il a préféré prononcer son
verdict immédiatement.
- Il ne pouvait pas revenir dessus ?
- Ca s’appelle un faux en écriture publique, c’est
un délit. Et le proc’ ne s’est pas privé de lui
rappeler. Il été jusqu’à lui sortir en pleine
audience qu’au moindre geste en ce sens en
direction du greffier, il le mettrait en garde à vue
immédiatement.
- Dingue !
- Je ne vous le fais pas dire. Vous savez, c’est une
constante de la justice en France, comme
partout, Aix le parquet et le siège sont à
couteaux tirés.

98
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Et dans un cas pareil, vous allez faire quoi ?


- Appel bien sûr… qu’est ce que vous voulez que
je fasse d’autre ? mais en attendant, le client s’en
tire avec l’annulation de son permis et une
grosse amende. Ca aurait pu être pire bien sur…
mais il risque quand même de perdre son job à
cause de ca.
- Votre client doit être furieux ?
- Je ne vous le fais pas dire. Mais avec les excuses
publiques du magistrat, au moins, il sait que je
n’y suis pour rien.
- Vos magistrats, ils n’ont pas l’air triste… Et
Perrine ; comment va-t-elle ?
- Pas mal, je crois. La dernière fois que j’ai eu de
ses nouvelles, elle se trouvait du coté de
Bamako.
- C’était quand ?
- Il y a deux mois.
- J’ai l’impression qu’avec elle ca n’est toujours
pas particulièrement simple ?
- Avec les femmes ca ne l’est jamais. Vous devriez
savoir ca maintenant David. Mais cette fois, je ne
m’inquiète pas trop. Je suis certain qu’elle
reviendra vite.
- Pourquoi ca ?
- Disons pour faire simple, qu’elle a emmené un
bout de moi avec elle…
- Félicitations ! Je suis ravi pour vous deux.
- Mais David, je suppose que vous ne m’appelez
pas pour discuter le coup ? Je me trompe ?
- Non, en fait, c’est au sujet de Sophie.
- Sophie ? Si elle cherche du boulot, je l’embauche
dans la seconde.

99
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Sa sœur est à l’hôpital, on ne sait pas encore si


elle va s’en sortir.
- Madeleine ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Ca ressemble à une crise cardiaque, je ne sais
pas encore ce que les médecins en pensent. Je
tiens mes renseignements de Sophie. Elle sort à
peine de l’hôpital, avec son neveu.
- Robin était là-bas ? Il est encore dans cette
institution ?
- Vous connaissez saint Jean ?
- Oui et je connaissais bien Charles Allemand, le
frère de Sophie. Et il se trouve que je suis le
parrain de Robin.
- C’est précisément pour ça que je voulais vous
parler.
- Comment ça ?
- En fait, Sophie, et le petit je crois, ils pensent
qu’il s’agirait d’une tentative de meurtre.
- Et vous ?
- Pour tout vous dire, je ne sais pas encore, pour
l’instant, je ne suis pas même sur les lieux, alors
j’ai un peu de mal à me faire une idée.
- A-t-elle des raisons sérieuses de penser cela ?
- Et bien, en fait, il y a un certain nombre
d’éléments troublants dans cette histoire. Une
porte qui ne devrait pas être ouverte, un rendez-
vous fixé par Madeleine la nuit précise où elle a
une attaque…
- David, dites- moi, en quoi Charles aurait-il à voir
avec cette histoire au juste ?
- Je ne sais pas trop à vrai dire. En fait, Madeleine
aurait reçu le matin de sa mort, une lettre assez
étrange. Menaçante.
- C'est-à-dire ?

100
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Je ne sais pas exactement, mais d’après


Madeleine, cela aurait un rapport avec Charles.
- Je commence à comprendre… mais qu’est ce que
vous attendez de moi exactement ?
- En fait, j’espérais que vous pourriez m’en dire
plus…
- Sophie ne vous a pas parlé des circonstances de
la disparition de Charles non ?
- Non. Mais je crois qu’elle ne sait que très peu de
choses à vrai dire. Ca à l’air d’être une sorte de
Tabou dans la famille.
- C’est exact.
- Mais il se trouve que j’ai besoin de savoir. Il s’est
passé quelque chose. Une chose si grave qu’elle
pourrait pousser quelqu’un à tuer et je crois que
ça a un rapport étroit avec la disparition de
Charles Allemand.
- David, n’en prenez pas ombrage, mais Charles
était un ami. Je n’ai pas très envie de rouvrir sa
tombe. Et certainement pas pour qu’on aille
fouiller à l’intérieur.
- Mais c’est pourtant un fait. Quelqu’un est déjà en
train de fouiller sa tombe. Et s’il s’en est pris à
l’une des sœurs, les chances sont grandes qu’il
tente ensuite de s’attaquer à la seconde.
- Vous avez raison. Et d’ailleurs à quoi bon
maintenant ? Je vais vous dire ce que je sais.
Comme vous le savez peut être par Sophie,
Charles et moi avons fait nos études ensemble.
Ici à Aix. Par la suite, il est devenu avocat, s’est
installé ici, et s’est marié. Il était très amoureux
de sa femme, Juliette. C’était une femme d’une
beauté, d’une douceur et d’une intelligence peu
communes. Seulement voila, il y avait quelque

101
Dans le regard d’Auguste Klimt

chose de brisé en elle. La plaie jamais vraiment


cicatrisée ouverte durant une enfance difficile.
Vous vous figurez bien le schéma, je suppose,
des parents alcooliques et violents, et je ne sais
quoi d’autre exactement. Il se trouve que Juliette
était Maniaco-dépressive, et sous traitement
constant. Il fallait qu’elle par jour des
neuroleptiques prenne plusieurs fois. Elle était
comme assommée, et ce l’essentiel de la
journée. Charles le vivait extrêmement mal. Il
prenait sur ses heures de travail le temps pour
s’occuper d’elle. Vous savez, le métier d’avocat
demande énormément d’investissement
personnel. Et Charles n’avait pas le temps de se
consacrer assez à son cabinet. Ce qui
l’empêchait de gagner beaucoup d’argent. Il faut
dire que Juliette avait des crises, violentes et
imprévisibles. Elle accusait Charles de toutes
sortes de choses, de la tromper, souvent. Il
l’aimait tellement qu’il aurait d’ailleurs été bien
incapable de le faire… Puis Robin est arrivé.
Juliette a été mieux. Elle était transformée par la
présence de son bébé. Un temps, les choses se
sont arrangées, puis il y a eu l’incendie.
- -L’incendie ?
- Juliette s’est assoupie, une cigarette à la main.
Les pompiers sont arrivés et ont pu la sauver,
elle et l’enfant, mais la maison a été détruite.
Seulement, l’assurance opposa une non-
garantie. En l’état des antécédents de Juliette,
elle prétendait que l’incendie était volontaire.
Charles a du lancer une procédure, mais il savait
que la procédure serait longue. C’est à cette
période que les problèmes d’argent de Charles

102
Dans le regard d’Auguste Klimt

se sont faits plus aigus. Il fallait se reloger, et


Robin coûtait de plus en plus cher. Charles allait
de plus en, plus mal. Et comme tous els gens qui
vont mal, il s’est mis à la recherche d’une
solution miracle.
- Qu’a-t-il fait ?
- Une connerie bien sûr, une grosse…
- Voler la CARPA.
- Vous êtes au courant…
- De ça, oui, mais j’ignore tout des détails, des
faits, or il n’y a qu’eux qui peuvent me guider.
- Je comprends, il faut dire que le coup était
brillant. Malheureusement il nous a coûté cher.
- Comment ça ?
- Disons que dans ce genre de cas, c’est aux
autres avocats de renflouer.
- Je vois, il vaut peut être mieux pour lui que
Charles soit mort. Si on l’avait retrouvé…
- L’Ordre des avocats ne lui aurait pas fait de
cadeau.
- Mais comment a-t-il fait au juste, le système est
extrêmement verrouillé je crois ?
- J’ai déjà eu l’occasion de vous expliquer les
grandes lignes du mécanisme qui régit la CARPA.
Lorsque nous recevons des fonds à destination
d’un client, le plus souvent des dommages et
intérêts, nous les lui adressons, après un délai de
trois semaines pendant lequel l’argent doit être
tenu en séquestre, sous la forme d’un chèque de
banque tiré sur le compte de la CARPA. C’est en
principe une sécurité destinée à garantir la
fiabilité des transferts de fonds. Et bien, c’est
précisément cette sécurité que Charles a eu
l’idée de détourner à son avantage. Par ailleurs, il

103
Dans le regard d’Auguste Klimt

se trouve que Charles avait également


connaissance d’un fait important qu’il faut que je
vous explique.
- Allez-y, je vous suis.
- Et bien, il se trouve à Marseille un guichet de
Banque un peu particulier.
- Particulier à quel titre ?
- Il s’agit en fait d’un guichet d’une banque
Marocaine ouvert au sein d’une agence bien
particulière d’une banque Francaise.
- Comment est-ce possible ?
- Disons que c’est l’un des arrangements que la
France a discrètement consenti au royaume du
Maroc en échange d’importants accords
commerciaux.
- Et ce guichet sert à quoi en pratique ?
- En fait, les ouvriers marocains qui travaillent à
Marseille peuvent y déposer leurs salaires sur
leurs comptes personnels. C’est du même coup
un excellent moyen pour eux d’envoyer
gratuitement de l’argent à leurs familles au
pays.
- Mais, ce système peut permettre de faire sortir
impunément de France des sommes colossales.
C’est le paradis des trafiquants.
- Précisément. Mais il y a mieux. Tout d’abord, les
comptes sont presque anonymes, pas de nom
pas d’adresse, juste un prénom et un numéro de
compte.
- C’est absolument dingue…
- Deuxièmement, les guichets Marocains n’ont pas
le détail des opérations effectuées en France, et
respectivement.

104
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Comment peuvent-ils savoir combien il y a


d’argent sur le compte ?
- Par compensation. Les soldes sont mis à jour et
échangés en temps réel, mais pas le détail des
opérations.
- Je commence à comprendre l’intérêt du système.
- La suite est assez simple. Charles avait besoin
d’argent il était prêt à tout quitter pour partir
avec sa femme et son fils. Alors, il est allé voir
l’un de ses anciens clients. Un de ceux que l’une
de mes vieilles amies appelle des « escrocs à la
petite semelle ».
- On ne dit pas plutôt semaine ?
- Diane est un peu bizarre… Il a donc été voir ce
type, dont le nom était presque un bégaiement,
un dénommée Achille Leleu, et lui a demandé de
lui procurer des papiers d’identité au nom de
certains de ses clients pour le compte desquels
de fortes sommes étaient en séquestre. Il a bien
sûr fallu attendre quelques jours que tous les
chèques arrivent, puis Charles est allé les
déposer sur des comptes ouverts dans les livres
de la banque dont je vous ai parlé.
- Et ensuite ? Que s’est-il passé ?
- Son plan était presque parfait, pourtant la fin ne
s’est pas passée comme prévu. passé comme
prévu. Il a essayé d’obtenir plus que prévu. Je ne
sais pas exactement ce qui s’est passé. Ils se
sont battus… le type est vraisemblablement
tombé, et il s’est ouvert le crâne.
- Il est mort ?
- Non, mais il a été salement amoché. Il a eu
l’occasion de tout raconter à la police, lorsqu’elle
est venue le chercher quelques jours plus tard.

105
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Mais Leleu, laissé pour mort n’empêchait pas la


fuite de Charles Allemand, car c’est bien ce qui
était prévu ?
- Oui, mais Charles devait d’abord rentrer chez lui,
vous devinez dans quel état. Et c’est là qu’il a
commis sa plus grande erreur. Avant de
demander à Juliette de faire les bagages, il a du
d’abord tout lui expliquer.
- Il ne lui avait rien dit ?
- Non, d’abord, il n’était pas sûr que son plan soit
réalisable, et ensuite, conscient de la fragilité de
sa femme, il avait jugé plus sage de ne
provisoirement rien lui expliquer.
- Comment l’a-t-elle pris ?
- Mal. Extrêmement mal. En fait, seul Charles
pourrait vraiment nous raconter en détail ce qui
s’est passé cette nuit là. Ce qui est certain
cependant, c’est qu’on n’a retrouvé le cadavre de
Juliette dans la cour de l’immeuble le lendemain
matin. Il semble qu’elle n’ait pas supporté l’idée
de ce qu’avait fait son mari, et qu’elle ait sauté
par la fenêtre.
- Et lui, qu’est-il devenu ?
- Charles était mortifié. Plus que tout, il se sentait
responsable de la mort de sa femme. Il s’est
rendu à Avignon avec le petit Robin, qui n’avait
pas trois ans, et il l’a confié à Madeleine. Le
pauvre gosse a toujours cru que son père était
mort dans un accident de voiture, vous pensez,
c’était plus facile.
- Je comprends… il a donc abandonné son gamin,
comme ça… pourquoi ne l’a t’il pas emmené ?
- C’était plus facile, je suppose. Charles était
persuadé à ce moment d’avoir causé la mort de

106
Dans le regard d’Auguste Klimt

sa femme. Je suppose qu’il croyait protéger son


gosse en disparaissant.
- Et Charles Allemand, qu’est il devenu ?
- L’argent avait été viré immédiatement sur un
compte au Centrafrique. c‘est un pays où les
investigations sont presque impossibles. De plus,
ils n’ont aucune convention d’extradition avec la
France. S’il avait voulu, on ne l’aurait jamais
rattrapé. De plus sans la mort de Juliette, et le
témoignage de Leleu on aurait mis des semaines,
peut être des mois avant de s’apercevoir que
l’argent avait disparu.
- Un cambriolage presque parfait…
- Qui a très mal tourné. La suite, je suppose que
Sophie vous l’a racontée, on a retrouvé la voiture
de Charles au fond du vieux port, il semble qu’il
se soit noyé.
- Ne me dites pas que vous croyez à cette
histoire. Pourquoi il ne serait pas parti rejoindre
cet argent au Centrafrique ?
- Si, je crois à cette version. Je connaissais bien
Charles, et je peux vous dire une chose, il aimait
son fils. Vraiment. Pourquoi l’aurait il laissé à
Madeleine si son intention était de partir ?
- C’est exactement la thèse que soutient Sophie. A
croire que vous vous êtes donné le mot.
- Si nous partageons la même version David, c’est
parce qu’elle est la seule qui correspondent
vraiment avec la personnalité de Charles.
- Peut être… Et l’argent ? au vu de la somme en
jeu, comment ce fait-il que la justice n’ait pas
poursuivi ?
- Les services officiels ne pouvaient rien faire… du
moment que Charles passait par le Centrafrique,

107
Dans le regard d’Auguste Klimt

il savait créer autour de lui un écran


extrêmement opaque. De plus, lui mort, nous
n’avons plus aucun moyen de savoir ou se trouve
l’argent aujourd’hui.
- Et les services moins officiels ?
- Il semble qu’eux aussi se soient cassé les dents.
Ajoutez à ca la peur du scandale...
- Ca aurait pu donner des idées à certains…
- Et jeter le discrédit sur la profession.
- Je comprends. Ne rien faire était somme toute la
solution la plus « rentable ».
- Je comprends. Encore une question, combien a-
t-il réussi à détourner ?
- Aux alentours de 30 millions de francs.
- Près de 4 millions d’euros…
- Il y a là effectivement de quoi exciter des
convoitises.
- Et aussi de quoi faire sérieusement prendre
corps aux inquiétudes de Sophie.
- Pour le moins. Vous en savez autant que moi
maintenant.
- Je vais vous laisser.
- David, encore une chose…
- Oui ?
- Mon numéro s’est bien affiché sur votre
téléphone ?
- Oui.
- Alors… je vous le demande comme un service…
Quoi que vous trouviez ; j’aimerais que vous me
teniez au courant.
- C’est promis. Au revoir.
- Au revoir…

108
Dans le regard d’Auguste Klimt

22

L’idée ne m’avait pas quitté depuis maintenant


plusieurs heures, mais en l’absence de toute certitude
je n’avais osé en faire part à tante Sophie. L’allusion à
la maison près du gymnase contenue dans la lettre
désignait sans doute possible le vieux Paul ; j’étais
donc décidé à lui parler. Sur le chemin, je croisai Fleur
Valentin, qui semblait justement revenir des abords du
gymnase. Elle me salua d’un charmant sourire qui je
l’avoue ne me laissa guère indifférent. J’avais
cependant en tête des questions si impérieuses que je
ne m’attardai guère sur ces fugaces sentiments. La
découverte de ce qu’avait fait mon père, cette figure
lisse et si souriante sur mes photos avait fait naitre en
moi des sentiments mêlés. Il me paraissait improbable
de jamais connaitre la vérité de ce qui s’était
réellement passé, telle qu’il avait pu la ressentir.
Cependant j’éprouvais un besoin irrépressible de
creuser, de fouiller, plus peut être d’ailleurs pour me
donner le sentiment d’agir qu’avec un espoir véritable.
Ma douleur la plus grande provenait certainement
du mensonge de tante Madeleine. Entre tous, elle avait
été le fondement du sentiment de confiance tel que je
le connaissais. Si je comprenais parfaitement les
raisons qui avaient pu la pousser à me masquer la
vérité, son geste remettait en cause la conception
même du cours des choses tel que je le ressentais.
J’avais été contraint de me défaire de la lettre,
que tante Sophie tenait à réserver à l’examen expert de
David. Son contenu était cependant encore

109
Dans le regard d’Auguste Klimt

suffisamment présent dans ma mémoire pour me


permettre une discussion avec le vieux Paul, que je
pressentais comme nécessaire.
Le vieux Paul lisait lorsque j’entrai dans sa
maison, sans frapper, puisque le vieux Paul me l’avait
toujours interdit. Un coude posé sur sa table, il ses
yeux filaient de d’un cote puis de l’autre, rapides et
attentifs le long des pages d’un volume aux reliures
anciennes.
Mes poings étaient si serrés qu’ils en étaient
parcourus de marques blanches. Et j’ai voulu crier ces
mots qui ne sont pourtant sortis que dans un sanglot
étranglé : « Qu’est ce que tu sais à propos de mon
père ? »
Le vieux Paul me prit dans ses bras, et attendit
quelques secondes que j’aie repris un peu de ma
contenance avant de me demander la raison de sa
question. Je lui expliquai les événements de la nuit
passée, l’état de ma tante, son allusion à propos de
ma tante, et bien sûr la lettre. Il relâcha quelque peu
son étreinte pour mieux me faire face. Il me dit
« Robin, je suis incapable de répondre à ta question. Et
je n’ai pas la moindre implication de ce qui est arrivé à
ta tante crois-moi. Mais je vais tout faire pour tirer ça
au clair. Et si cette histoire a réellement un rapport
arec moi je te le dirai. »
Il se leva ensuite. Le ton qu’il avait employé était
sans appel, mais de toutes façons, je n’avais plus les
forces suffisantes pour revenir à la charge. Le vieux
Paul se dirigea ensuite vers l’une de ses commodes et
en sortit un petit sachet de feutre dont il sortit une
pièce de bronze. Il me la tendit en disant : « tiens,
prends en soin, c’est pour toi. Je crois que tu en auras
besoin un jour ». Puis il se dirigea vers la porte.

110
Dans le regard d’Auguste Klimt

Je restai un instant figé, comme fasciné par


l’étrange cadeau que venait de me faire le vieux Paul.
Si son style se reconnaissait, évident, dans la fine pièce
de bronze de forme ovale que je tenais dans la main, je
ressentais à sa vue une impression étrange, presque
inquiétante.
Sur l’une des faces de la pièce était gravée une
clé de forme compliquée. Sur l’autre se trouvait une
simple phrase latine :

VULNERANT OMNES ULTIMA NECAT

111
Dans le regard d’Auguste Klimt

23

Peu avant midi, David Coste et Auguste Klimt se


faisaient servir deux verres de Baumes de Venise par le
parrain du dernier nommé. Tous deux attablés, ils
attendaient depuis quelques minutes déjà l’arrivée de
Sophie et la mienne. Bien que tous deux nous nous
sentions à peu près incapables de manger, il avait été
convenu avec les deux policiers de prendre le déjeuner
à l’extérieur de l’institution ce qui faciliterait
naturellement la liberté de la discussion. Le restaurant
de Michel Pierret avait semblé tout indiqué pour cette
opération. Les invités de tant Madeleine étaient quant à
eux restés manger à l’institution, mais en l’état de la
soudaine hospitalisation de ma tante, nombre d’entre
eux, privés de l’essentielle motivation de leur venue
avaient manifesté dès le petit déjeuner leur désir
d’abréger leur séjour par un départ matinal. Soeur
Gabrielle avait cependant usé de toute son influence,
et finalement tous avaient finalement accepté de rester
comme prévu jusqu’au lendemain soir.
Tout en nous attendant, les deux policiers
tentaient quant à eux déjà de faire un premier point de
la situation. Plus au fait des événements, David Coste
choisit de commencer :

- En fait, que savons-nous ?


- Peu de choses lieutenant. Tout d’abord : il y
a cette lettre.
- C’est vrai, que dit-elle ? On ne le sait pas
encore avec précision.

112
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Mais Madeleine nous a assuré qu’elle aurait


un rapport avec son frère.
- Charles, l’ancien avocat malheureux, qui est
mort en faisant disparaître un sacré pactole.
- Exact. Mais là se pose une question, qui
pouvait être au courant ?
- Je ne crois pas trop à cette hypothèse Klimt.
Les membres de la famille sont discrets sur
le sujet. Et de toute façon, même Sophie ne
connaissait pas les détails exacts de cette
histoire
- Peut être un autre avocat qui aurait entendu
parler du coup ?
- Possible, mais peu probable, là encore ça
m’étonnerait que l’histoire soit beaucoup
racontée dans ce milieu. Or, vu la frousse
que sa lettre a filé à Sœur Madeleine, notre
coupable connaît forcément des détails
précis.
- Ca ne va pas vous plaire lieutenant… mais Il
y aurait bien Lexter… il correspond plutôt
bien au profil.
- Mais nous avons déjà eu tous deux
l’occasion de nous convaincre de son
honnêteté.
- Je suis d’accord. Reste le complice.
- Leleu ? Pendant l’enquête, il a forcément eu
connaissance de ce qui exactement passé. Et
il a été le seul à plonger, sans avoir gagné
quoi que ce soit. C’est vrai qu’il a du lui en
vouloir à Charles Allemand.
- Il faudrait savoir ce qu’il est devenu celui là.
- Ca ne devrait pas être trop compliqué à
savoir. Appelez le bureau Klimt. Il doit bien

113
Dans le regard d’Auguste Klimt

y avoir un ou deux collègues qui vous


doivent un service ?
- Je vais sortir quelques instants, ce sera plus
discret.

C’est durant les quelques minutes pendant


lesquelles Klimt était parti téléphoner que le vieux Paul
entra dans le restaurant. David Coste passait
distraitement sa main sur sa joue, et mâchonnait une
olive. Le vieux Paul vint dans sa direction lorsqu’il le
vit. Il lui dit :

- Le petit, Robin, il m’a dit ce que vous avez


fait, c’est bien d’être revenu. La petite
Sophie, c’est une fille bien, il faut en prendre
soin.

David hocha la tête, peu habitué à de tels élans et lui


répondit fermement :

- C’est bien ce que j’ai l’intention de faire.

Puis le vieux Paul se dirigea vers le bar ou la main


tendue de Michel Pierret l’attendait, chaleureuse. Ils
n’échangèrent que quelques mots, lesquels furent
cependant saisis au vol par l’oreille curieuse de David
Coste. La conversation ne semblait cependant guère
présenter d’intérêt, tout juste le vieux Paul prévenait-il
son ami d’un retard probable à son rendez-vous de dix
neuf heures en raison d’un autre prévu à un horaire
rapproché, et lui demandait-il de faire patienter un de
ses clients.

114
Dans le regard d’Auguste Klimt

Klimt revint assez rapidement, et demanda


immédiatement à son ami s’il connaissait l’identité du
nouveau venu.

- Lui, c’est l’homme à tout faire de saint Jean.


- Ah ?
- Et il travaille un peu ici aussi.
- Je ne savais pas que mon parrain avait
embauché quelqu’un ? ce serait un vrai
changement ici.
- A vrai dire non. Il ne travaille pas pour votre
parrain. Il travaille ici. Votre parrain lui
permet de recevoir ses clients chez lui.
- Et qu’est-ce qu’il fait exactement ce
monsieur ?
- A ce que dit votre parrain, il serait « écrivain
public », ça veut dire qu’il…
- Merci lieutenant, je sais ce que sais.
- Forcément… vous me désespérez parfois.
- Mais je ne savais pas qu’il en existait encore.
C’est drôle.
- D’après ce que m’a dit votre parrain, il aurait
un sacré talent. Apparemment, il lui sert de
nègre pour son courrier du cœur.
- Intéressant…
- Mais revenons aux choses importantes. Ce
renseignement, vous l’avez ?
- Leleu est mort en prison deux ans après
Charles. Overdose d’héroïne.
- Banqueroute Klimt, on n‘en sortira pas !
- Attendez Lieutenant, ce n’est pas fini. Leleu
avait une fille !
- Et ?

115
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Et à mon sens elle aurait elle aussi de


bonnes raisons d’en vouloir à Charles
Allemand et sa famille.
- Plausible.
- Elle s’appelle Julie Biscarat, du nom de sa
mère. Et aujourd’hui, elle aurait vingt six
ans.
- Beau travail, Klimt, ça peut être une piste
intéressante.
- Il y a une question que nous n’avons
toujours pas abordée ; l’argent. Qu’est il
devenu ?
- je crois que nous pensons la même chose à
ce sujet lieutenant. Après s’être donné tant
de mal, et surtout après avoir tant perdu
dans l’opération, Charles Allemand n’aurait
jamais laissé l’argent disparaître totalement.
- Il a forcément laissé une indication.
- Et logiquement, c’est à Madeleine qu’il aurait
du la laisser. Puisqu’il lui confiait son fils, il
semble cohérent qu’il lui ait également
confié le moyen de lui faire recouvrer son
héritage.
- C’est du moins ce que j’aurais fait à sa place.
Pendant que j’y pense, Klimt, il faut
absolument que nous allions à l’hôpital.
Parce qu’après tout, nous ne savons toujours
pas s’il s’agit ou non d’une crise cardiaque
ou d’un meurtre. Nous nous trouvons peut
être simplement face à une série de
coïncidences.
- Peu probable, vous le savez aussi bien que
moi, à partir d’un certain nombre de faits

116
Dans le regard d’Auguste Klimt

troublants, il ne peut plus s’agir de


coïncidences.
- C’est également mon avis, pourtant je ne
m’explique toujours pas comment la
prétendue crise cardiaque de sœur
Madeleine aurait pu être provoquée. Il ne
s’est tout de même pas déguisé en fantôme
pour lui faire peur tout de même !
- Vous savez, lieutenant, avec de solides
connaissances médicales tout est possible.
- Ca, ca reste à voir.
- Mon père a eu l’occasion d’enquêter sur un
cas de ce genre, il y a une vingtaine
d’années, il aimait bien en parler, une de ses
grandes fiertés.

David manqua de s’exclamer, « vous avez eu aussi un


père ? » au lieu de cela, il dit simplement :

‒ Votre père était flic Klimt ?


‒ Commissaire, oui. C’était une histoire
moche, Comme souvent. Une femme d’une
quarantaine d’années appelle en plein milieu
de la nuit, pour déclarer la mort de son mari.
Crise cardiaque. Les flics du coin viennent
comme il se doit constater le décès. Ca
aurait du se finir comme ca. Seulement voila,
le lendemain matin, une jolie fille débarque
en larmes au commissariat.
‒ Laissez-moi deviner ; la maitresse.
‒ Bien sûr. Elle avait entendu une rumeur au
sujet du décès du mari et venait vérifier la
véracité de l’information. Et attendez, le

117
Dans le regard d’Auguste Klimt

meilleur est à venir, ils devaient justement


prendre un avion tous les deux le lendemain.
‒ Il emmenait sa maitresse en vacances ?
‒ Oui, mais surtout, il quittait sa femme.
‒ Le rapport du médecin, était formel, il
s’agissait bien d’une mort naturelle causée
par une crise cardiaque. Mon père s’est fait
traiter de fou dans le service, ce qui ne l’a
cependant pas empêché de faire pratiquer
un second examen médical.
‒ Qu’ont-ils trouvé ?
‒ Une minuscule trace de piqure. Pourtant les
analyses toxicologiques restaient vierges.
‒ Mais elle était coupable ?
‒ Bien sûr, il s’est trouvé que la donzelle était
infirmière. Mon père a fait examiner de près
l’inventaire des stocks de l’hôpital. Il s’avère
que la veille de la mort de son mari, notre
charmante infirmière avait déclaré avoir
renversé une dose d’adrénaline.
‒ Et ?
‒ Et c’est après avoir interrogé les médecins
que mon père a finalement compris ce qui
s’était passé. Il s’avère qu’une surdose
d’adrénaline injectée en intraveineuse peut
provoquer une crise cardiaque.
‒ Mais l’analyse toxicologique aurait
forcément du faire mention de cette surdose.
‒ Précisément non. L’adrénaline est un
produit du corps humain, et à ce titre, il est
très difficile de distinguer celle qui a été
fabriquée par la victime de celle qui lui a été
injectée. De plus, elle est très rapidement

118
Dans le regard d’Auguste Klimt

métabolisée, de sorte que quelques heures


après la mort toutes les traces sont effacées.
‒ A l’exception d’une petite piqure d’aiguille.
‒ C’est qu’il avait une sacrée truffe votre
paternel !
‒ Oui, il avait du flair. Et il en fallait pour
soupçonner ce petit bout de femme. Il parait
qu’elle était assez jolie. Malheureusement,
l’idée de savoir son homme dans les bras
d’une autre l’avait rendue hors de contrôle.
‒ Elle a été condamnée.
‒ Oui, à douze ans de réclusion criminelle. En
dépit de la préméditation, le jury semble
avoir tenu compte des faits. Et du caractère
passionnel de l’affaire.
‒ Et vous pensez que nous nous trouvons
devant un mode opératoire similaire ?
‒ Ca je ne sais pas encore lieutenant.
‒ A l’instant, il n’y a guère que Sœur
Madeleine, ou plutôt sa peau, qui porte ou
non une trace de piqure.
‒ Voila donc ce que nous devons chercher.

C’est précisément à cet instant que le vieux Paul


ouvrit la porte du restaurant et mit un pied sur le
trottoir. Il n’eut le temps de faite que quelques pas
dans la rue avant d’être rattrapé par Auguste Klimt,
lequel avait littéralement bondit de sa chaise, dans un
mouvement quasi félin pour se lancer à sa poursuite.
Les deux hommes discutèrent près d’un quart
d’heure. Ce laps de temps nous permit à Tante Sophie
et à moi d’arriver jusqu’au restaurant, puis de prendre
place à table en compagnie de David Coste. Lorsque
finalement, le jeune lieutenant de police consentit à

119
Dans le regard d’Auguste Klimt

nous rejoindre, il refusa cependant obstinément et


malgré nos triples protestations de nous rendre
compte de son entretien avec le vieux Paul.

120
Dans le regard d’Auguste Klimt

24

Charles Desmarets avait commencé à chanter le


premier. Son épouse l’écoutait bien sûr en silence, et
n’avait pas quitté ce sourire de muette approbation
qu’elle avait affecté depuis son arrivée, mais aussi
probablement depuis de longues années. Corentin
Mialet, le timide libraire qui s’était fait depuis la veille
un devoir de se conformer en tous points à l’attitude
de l’ancien chef d’entreprise, chantait lui aussi d’une
voix faible mais étonnant juste. D’autres, comme
Philippe Harcourt et Nicolas Paillardier préféraient
discuter.

Monsieur Buvat, qui avait accepté sur demande


de tante Madeleine de travailler exceptionnellement et
bénévolement un samedi, conduisait le bus. Il ne
parvenait qu’à grand’ peine à cacher son agacement.
Servir de chauffeur à des adultes en plein retour à
l’enfance se révélait en pratique une tache bien plus
éprouvante que lorsqu’il s’agissait d’enfants. En effet,
si le conseiller d’éducation savait de longue expérience
comment maintenir la discipline dans un bus, cette
tache lui était cependant interdite, tant il aurait semblé
malvenu de faire la leçon à des invités.

L’irascible conseiller d’éducation ne fut


cependant pas le seul à éprouver des sentiments forts
cette après midi là. La promenade qui avait été prévue
par ma tante Madeleine pour occuper l’après midi fut
en effet pour moi le cadre d’émotions toutes

121
Dans le regard d’Auguste Klimt

particulières. L’ensemble des internes, bien que non


tenus par une quelconque obligation de participer
avaient tous tenus à venir pour me témoigner leur
soutien. Je fus bien sûr ému par ce geste général, c’est
cependant une attention bien particulière qui me reste
en mémoire aujourd’hui encore. La douce Marion
Deloire insista en effet auprès de Quentin dont, c’était
la place habituelle, pour s’asseoir à coté de moi dans
le bus. Les cahots constants dus aux suspensions
fatiguées de l’éprouvé bus de l’école furent
exceptionnellement pour moi le plus doux des
massages. Tantôt la main, tantôt la cuisse de Marion
venaient en effet heurter le long de mon corps à
intervalles bien moins réguliers que délicieux.

En l’absence de Tante Madeleine, seules deux


religieuses avaient accepté de se joindre à la
supérieure. Cette dernière avait des bonnes conditions
de l’achèvement de la réunion d’anciens élèves une
question de principe. Elle n’arrivait cependant que de
plus en plus difficilement à cacher sa lassitude tant
cette tache, se révélait fastidieuse. Ce n’était pas tant
l’organisation et la gestion de l’éventement qui étaient
éprouvantes, mais bien la nécessité de les conjuguer
avec la vie de la communauté. Il est vrai que la
présence d’étrangers au sein de l’établissement
troublait particulièrement la vie des religieuses, ce
dont beaucoup s’étaient plaintes. A l’opposé, d’autres
s’étaient montrées ravies à l’idée de faire une si
exceptionnelle promenade en pleine nature. Tant
d’avis si contradictoires sonnaient aux oreilles de sœur
Gabrielle, qu’à force, elle n’écoutait plus personne. A
cela s’ajoutait bien sûr l’inquiétude que toutes

122
Dans le regard d’Auguste Klimt

ressentaient au sujet de celle qui était pour elles une


sœur véritable.

Le bus de l’école était un objet au moins aussi


pittoresque que le véhicule d’Auguste Klimt. La masse
de tôle blanche sautait à la moindre irrégularité de la
route, dans un tremblement qui se changeait
cependant un une régulière vibration, sitôt atteinte la
vitesse de croisière. Les banquettes de cuir brun et les
quelques strapontins se trouvaient, en dépit de l’âge
du véhicule et des générations d’enfants qui avaient
eu l’occasion des les user, dans un état honorable qui
devait certes beaucoup à l’autoritaire conseiller
d’éducation.

David Coste, Tante Sophie et Auguste Klimt


s’étaient répartis au sein du bus. Tous trois convaincus
que l’auteur de la lettre se trouvait dans le bus, et dans
l’incapacité de mener des interrogatoires au sens
véritable du terme, les trois amis avaient opté pour une
approche plus en douceur mais aussi plus incertaine.
Cette approche, la seule qui leur était véritablement
ouverte, consistait à faire connaissance avec chacun
des invités afin de tenter d’isoler un suspect. Mieux
qu’une longue description, le schéma ci-dessous
résume assez précisément les places que tous,
occupions ce jour là.

123
Dans le regard d’Auguste Klimt

Porte

Auguste Klimt MarieSœur Bernadette

Sœur Françoise
Sœur Gabrielle
Monsieur Buvat

Philipe Harcourt DesmaretsViviane

Marion Deloire GuichardLine AllemandSophie DesmaretsCharles

David Coste Corentin Mialet


strapontins

strapontins
couloir

Violette Moreau
Nicolas Paillardier VitaliQuentin Fleur Valentin

Porte
Robin Allemand

Gregory Clavel
Jean Sargos

La lettre ; Auguste Klimt y pensait justement. Les


termes précis s’étaient gravés dans sa mémoire avec
une facilité stupéfiante. Le jeune policier disposait
certes d’une mémoire peu commune, mais en l’espèce,
sa volonté d’occuper son esprit semblait avoir fait
office d’éponge. La difficulté principale provenait en

124
Dans le regard d’Auguste Klimt

fait des termes de la lettre eux-mêmes. Ainsi, leur


caractère général résistait à toute analyse rigoureuse.
On pouvait certes supposer que le « juste courroux »
invoqué à la dernière ligne faisait référence à la crise
cardiaque dont avait depuis été victime Sœur
Madeleine. On pouvait également spéculer sur la
trahison qui était revendiquée et l’assimiler aux
agissements de Charles Desmarets. En l’absence de
démonstration médicale de la première, et sans
véritable référence précise quant à la seconde, il restait
strictement impossible de tirer une quelconque
conclusion définitive. Comme j’avais moi même été
amené à le constater, un seul élément précis se
trouvait en fait contenu dans la lettre ; il s’agissait de
l’allusion, évidente à la maison près du gymnase.
Sophie n’avait pas manqué d’indiquer aux deux
policiers que cette maison était habitée par le vieux
Paul. Il avait en conséquence été unanimement décidé
de lui faire une visite dès le retour de la promenade.
Klimt s’était immédiatement proposé. Face à la
réaction de Sophie, laquelle refusait obstinément d’être
écartée du moindre pan d’une qui concernait si
directement sa famille, c’est finalement une approche à
trois qui avait été décidée. Le jeune lieutenant avait
caché sa déception, pour une raison qu’il ne souhaitait
pas révéler, il lui fallait passer quelques minutes, au
moins, seul en compagnie du vieux Paul.

Pour l’heure, il faudrait attendre, Klimt se trouvait


au milieu d’une banquette, et il lui fallait saisir
l’occasion de faire connaissance avec Corentin Mialet,
ainsi qu’avec l’exubérant Charles Desmarets et son
épouse.

125
Dans le regard d’Auguste Klimt

Il semble que la conversation se soit déroulée plus ou


moins de cette façon :

Klimt : Excusez-moi, savez vous où l’on va


exactement ?
Mialet : A saint Michel de Frigolet
Klimt : C’est un monastère ?
Mialet : Une Abbaye.
Klimt : Vous connaissez bien ?
Mialet : comme tous les anciens élèves.
Klimt : Comment ça ?
Mialet : Vous n’êtes pas un ancien élève, vous.
Klimt : Non, j’accompagne mes amis, c’est tout.
Mialet : Ah.
C. Desmarets : C’est d’ailleurs très gentil de vous joindre à
nous mon garçon.
Klimt : Le plaisir est pour moi. Je m’appelle
Auguste Klimt.
C. Desmarets : Je suis Charles Desmarets. Alors, que
pensez-vous de notre école ?
Klimt : le plus grand bien. Vous avez été élève
longtemps à saint Jean ?
C. Desmarets : J’y ai fait toute ma scolarité, jeune homme.
Voyez ce qu’une bonne école a fait de nous.
N’est-ce pas pupuce ?
V. Desmarets : Oui, mon chéri.
Klimt : Vous avez également fait vos études ici
madame ?
C. Desmarets : Exactement. Nous étions au lycée, et nous
avions 17 ans, c'est-à-dire il y a déjà 45
Klimt : ans.
C. Desmarets : Je vois. Et que faites vous dans la vie ?
Je profite de ma retraite, en compagnie de

126
Dans le regard d’Auguste Klimt

Klimt : mon épouse. Et vous ?


Je suis… journaliste. Mais rassurez-vous ;
C. Desmarets : je suis en vacances.
Klimt : Et vous travaillez dans un journal ?
Pas précisément, je suis ce qu’on appelle un
pigiste, je vais ou on veut bien de moi. Et,
C. Desmarets : vous connaissez bien sœur Madeleine ?
Pas vraiment, en fait. disons qu’elle est un
peu jeune pour avoir été notre enseignante.
En fait, nous ne l’avons rencontrée que
l’année dernière, pour la précédente
Mialet : réunion. Tout comme vous Mialet, c’est bien
ça ?
Klimt : C’est ça oui. Elle est très sympathique, c’est
Mialet : pour ça que nous sommes revenus.
C. Desmarets : Vous connaissez son frère peut être ?
Non, il travaille aussi dans l’établissement ?
Ah ça non, j’en suis certain, je n’oublie
Klimt : jamais personne, je m’en souviendrais !
n’est-ce pas Pupuce ?
C’est bien vrai mon chéri.

A ce stade de la conversation, Klimt était à peu près


convaincu de chercher dans la mauvaise direction.
Sophie et David quant à eux, bien qu’assis à proximité
partageaient deux conversations bien différentes.
Sophie était bien sur toute à ses retrouvailles avec le
beau vétérinaire.

Sophie : …Philippe, tu ne m’a même pas dit hier soir,


vous vous êtes rencontrés où Fleur et toi ?
Philippe : Tu ne changes pas toi, dès qu’un potin
passe à ta portée…
Sophie : Allez ! te fais pas prier, je sais que tu adores

127
Dans le regard d’Auguste Klimt

parler de toi.
Philippe : Non mais. T’es toujours aussi impossible toi
! Attends, si tu veux vraiment rigoler, c’est
Fleur qui va te raconter.
Fleur : Pff… j’ai pas très envie !
Philippe : Oh ! elle est amusante pourtant cette
Fleur : histoire !
Philippe : Vas-y, raconte, toi !
Fleur : Non, c’est bien plus drôle si c’est toi.
Il faut savoir que je vais au cinéma à peu
Philippe : près quatre à cinq fois par semaine.
Alors que moi j’y vais une ou deux fois par
Fleur : hasard…
En fait, j’étais assise derrière Philippe
pendant un film. J’ai pas trop suivi l’intrigue
Sophie : si tu vois ce que je veux dire. Je le trouvais
Fleur : super beau…
Et… ?!
Et en fait pendant les bandes annonces, je
Philippe : l’avais entendu dire qu’il était à l’école
vétérinaire de Maisons-Alfort.
En fait, je n’ai pas eu le temps de
t’expliquer, mais en plus de la clinique, je
donne des cours à l’école nationale
Sophie : vétérinaire d’Alfort. C’est plutôt sympa
comme boulot, et ca stabilise mes rentrées
Philippe : d’argent.
Fleur : Je vois. Mais ce ne m’explique toujours pas
comment…
C’est vrai, continues…
Sophie : Eh bien, en fait, je suis allé là bas, je me suis
Philippe : un peu renseignée sur son emploi du temps,
et j’ai attendu Philippe à la fin d’un de ses
Fleur : cours.

128
Dans le regard d’Auguste Klimt

Philippe : Rien que ca ?


Sophie : Il faut dire qu’elle est plus jeune que moi,
Fleur : elle n’a que vingt cinq ans !
Philippe : Vingt six !
Et elle m’a même invité à diner !
Sophie : Tu es entreprenante, dis donc !
Un peu.
Philippe : Mais, toi ? on n’a pas encore parlé de toi. Tu
Sophie : as des nouvelles de ta sœur ?
Non, pas encore. L’hôpital doit m’appeler si
Philippe : elle se réveille.
Tu me tiendras au courant s’il te plait ?
Sophie : Bien sûr. Mais, dis-moi tu avais eu des
nouvelles de ma sœur avant de venir ?
Oui. J’ai reçu son petit mot ; comme tout le
monde.
Je vois.

David avait du se résigner à laisser Sophie en


compagnie de Philippe harcourt. Leur longue amitié en
faisait après tout mieux qualifiée pour tenter d’en
apprendre plus sur lui. Le policier en concevait
cependant une humeur exécrable sur laquelle il se
refusait à apposer le nom de jalousie. C’est dans ces
très exactes dispositions qu’il entama une nécessaire
conversation avec Violette Moreau.

129
Dans le regard d’Auguste Klimt

David : Excusez-moi madame, vous connaissez


sœur Madeleine depuis longtemps ?
V. Moreau : Ca va faire trois ans, en fait, depuis que je
suis revenue vivre ici. Vous avez des
nouvelles ? J’espère qu’elle va se remettre
David : rapidement.
J’ai l’impression que vous êtes très présente
V. Moreau : dans l’établissement ?
J’essaie. Quant on trouve enfin un havre
dans lequel les valeurs vraiment
importantes tiennent encore un place
David: importante, je crois qu’il ne faut pas hésiter
V. Moreau : à s’investir.
David : Vous croyez en Dieu ?
V. Moreau : Evidement ! pas vous ?
David : C’est un domaine que je connais assez mal.
Qu’est ce que vous êtes venu faire ici ?
V. Moreau : J’accompagne ma femme. Elle a foi en dieu,
et j’ai foi en elle, ca me suffit.
Vous ne devriez pas parler comme cela. On
David : ne devrait jamais laisser passer qui que ce
V. Moreau : soit avant sa relation à Dieu.
David : Excusez-moi, madame, vous êtes mariée ?
Cela ne vous regarde pas mais non.
V. Moreau : Je vois… Mais, autre chose, dites-moi, vous
David : avez de bonnes relations avec Sœur
V. Moreau : Madeleine ?
Dans l’ensemble, oui.
David : Pourquoi, « dans l’ensemble » ?
V. Moreau : Nous avions des divergences d’opinion sur
différents sujets.
C'est-à-dire ?
Je suis très attachée aux traditions voyez-
vous. Et j’ai eu l’occasion de constater à

130
Dans le regard d’Auguste Klimt

quel point les valeurs se perdent dans notre


David : société, y compris dans notre église. Et je
V. Moreau : pense que l’église catholique devrait s’en
tenir à ses fondamentaux.
La messe en latin et tout ce genre de
choses ?
La messe est une chose hautement sérieuse,
monsieur. On ne devrait pas en parler avec
David : un ton si léger. Et pour répondre à votre
V. Moreau : question, oui je pense que la célébration du
don du seigneur gagnerait à retrouver toute
la solennité qu’elle mérite.
David : Et Charles ? vous avez connu Charles
Allemand ?
V. Moreau : Le père de Robin ? non je ne l’ai pas connu.
Il s’est donné la mort bien avant que je ne
David : revienne à l’institution.
Vous réprouvez le fait qu’il se soit donné la
V. Moreau : mort ?
Profondément. Si vous voulez mon avis,
c’est une lâcheté et un manque de foi.
C’est peut être simplement un geste de
désespoir, un trop plein de souffrance ?
Je ne sais pas. Et d’abord, quelle raison
avait-il de souffrir ? Non. Il avait un enfant à
assumer, cet homme est impardonnable.
D’ailleurs il faut voir comment sa tante
l’élève ce gosse. Aucune discipline. Il est
pourri-gâté !
David : Tiens. je crois qu’on arrive.

David avait raison, c’est à peu près à ce moment


que le bus est arrivé à la hauteur de l’abbaye saint
Michel de Frigolet. En raison des différences

131
Dans le regard d’Auguste Klimt

importantes d’âge et de forme physique des


participants, tante Madeleine avait du renoncer à la
randonnée qui avait initialement été prévue. En lieu et
place de celle-ci, l’après-midi devait être entièrement
consacrée à une douce et libre promenade aux
alentours de l’abbaye.
J’aime beaucoup de petit coin de montagnette
pour m’y être bien souvent baladé. David Coste, Tante
Sophie et Auguste Klimt, ne s’intéressaient guère
cependant à la beauté du lieu. Après une brève
discussion, les amis se séparèrent pour chacun suivre
l’un des petit groupes qui venaient de se former.

132
Dans le regard d’Auguste Klimt

25

Tante Sophie s’était jointe à moi et aux autres


internes, à l’instar de Nicolas Paillardier. Tante Sophie
éprouvait les plus grandes difficultés pour soupçonner
Nicolas. Pour tout dire, j’avais le même sentiment.
Tante Sophie avait déjà eu l’occasion de rencontrer
Nicolas lors de précédentes visites, et éprouvait pour
lui une sympathie véritable. Nicolas avait été, outre un
élève de l’école, un interne tout comme moi. Il en avait
découlé une relation particulière, teintée de
camaraderie et de muette compréhension.
Sans véritablement nous concerter, nous nous
étions immédiatement dirigés vers le petit chemin qui
contourne l’abbaye en direction du petit enclos dans
lequel les moines élèvent encore une poignée de
chèvres.
C’est Nicolas, qui le premier est venu parler à ma
tante.

‒ Sophie, ca va ?
‒ J’encaisse…
‒ Des nouvelles de sœur Madeleine ?
‒ Pas pour l’instant. Tout le monde me pose
la question… je ne sais pas trop quoi
répondre. J’attends.
‒ Je comprends. J’espère que ca va aller.
‒ Moi aussi.
‒ Et Robin ?
‒ Il encaisse aussi. Il est costaud, bien plus
que tout ce que j’aurais pu imaginer.
‒ Je devrais pas dire ca… mais…

133
Dans le regard d’Auguste Klimt

‒ Quoi, Nicolas ?
‒ C’est juste que j’aimerais vraiment… je ne
sais pas trop comment dire ca à Robin. On
s’entend bien, mais on ne se connait pas
plus que ca…
‒ Qu’est ce que tu veux me dire Nicolas.
‒ Juste que j’habite pas loin, et que si ca
devait mal se passer, je ne suis pas loin…
‒ Merci, Nicolas. Tu es très gentil.

Tante Sophie n’apprit rien de plus intéressant. Au


loin, elle aperçut Auguste Klimt qui amorçait
l’ascension d’une colline, en compagnie de Philippe
Harcourt et Fleur Valentin.

134
Dans le regard d’Auguste Klimt

26

A l’agenda de la journée, tel que voulu et prévu


par tante Madeleine, figurait un goûter, aux alentours
de seize heures trente. Ma tante avait une affection
particulière pour le goûter. J’aime, aujourd’hui encore,
consacrer le plus souvent possible quelques instants à
ce repas qui n’en est pas un, puisque sa fonction
véritable n’est que d’assouvir plaisir et gourmandise.
Plus important encore, le goûter est un moment
d’échange. Chaque repas n’est réellement complet
que s’il est partagé. Nous le savons tous, pour l’avoir
ressenti, plus encore peut être à l’occasion de ceux
que nous avons passés seuls. C’est précisément cette
recherche de l’autre qu’espérait ma tante et qui l’avait
motivée à ponctuer l’emploi du temps de chaque après
midi de la réunion d’un de ces goûters. Cet espoir
négligeait cependant une réalité invincible : on ne
cesse jamais vraiment d’être écolier. Il y a dans les
cours de récréation du monde entier comme une
reproduction miniature de ce monde lui-même.
Partout où il se trouve nombreux et mélangé, l’humain
semble éprouver ce besoin intime et tribal de
fractionner le groupe ; comme pour consacrer
l’appartenance à une famille provisoire mais choisie
telle l’expression manifeste de son intime singularité.
L’esplanade qui s’étend derrière l’abbaye de
Frigolet, siège du goûter prévu, ne pouvait que servir
de cadre d’expression à ces groupes qui naturellement
et dès le premier instant avaient cherché

135
Dans le regard d’Auguste Klimt

instinctivement à éclore. Précisément parce que ces


groupes s’étaient formés dès le premier jour, et aussi
parce qu’ils n’avaient depuis guère varié. Je ne crois
pas utile de vous les décrire une fois encore. Je dois
cependant préciser que pour le plaisir de la douce
compagnie de Marion Deloire, je renonçai à prendre
part à discussion qui eut lieu entre Auguste Klimt, son
ami et ma tante Sophie. C’est pourtant bien à eux que
je vais m’intéresser, tant ils ont, paradoxalement, une
importance plus grande quant à la suite de mon
histoire.

Sophie épluchait adroitement une mandarine. Elle


était assise en tailleur, et cette particulière position
faisait plus encore ressortir les courbes de ses cuisses.
Je ne sais pourtant si le regard gourmand de David
s’adressait plus à elle ou au fruit juteux qui glissait et
tournait entre ses doigts.
Auguste Klimt n’avait pas faim. Du moins, il ne
mangeait pas. Il avait le regard fixe, mais l’esprit en
mouvement. Il analysait un à chaque détail depuis son
arrivée, sans pouvoir en tirer une seule certitude. Le
jeune homme s’était tout d’abord senti étrangement
mieux depuis l’appel de David. Il s’y était engouffré
comme on s’enferme dans l’alcool ; pour s’isoler
l’esprit. Ca avait plutôt bien marché au début. Comme
toujours, il se servait de son métier de flic pour
oublier, parce que l’analyse minutieuse et précise de la
vie des autres lui était le meilleur prétexte pour
négliger la sienne. Emmagasiner, chercher, analyser
des informations, ça il savait le faire. Après tout, quitte
à devoir faire quelque chose de sa vie, autant que ce
soit des choses que l’on fait bien. Ce raisonnement
l’avait habité depuis des années maintenant, mais

136
Dans le regard d’Auguste Klimt

l’absurdité de la situation semblait le rendre vain


désormais. Parce que la situation était vraiment
absurde ; que faisait il ici au juste ? Enquêtait-il sur
une supposée tentative de meurtre ? Pas vraiment. Les
discussions auxquelles il avait occupé sa journée ne
pouvaient pas à proprement parler se voir donner le
nom d’enquête. Tentait-il d’identifier l’auteur d’une
lettre de menaces ? Si l’on acceptait d’aborder le
problème avec raison, les probabilités étaient grandes,
somme toute que cette lettre ne soit qu’une farce, une
probable et mauvaise farce issue de l’esprit d’un élève.
Il n’y avait probablement pas de criminel, juste des
fantômes. Car c’est de la tombe de Charles allemand
qu’était sortie toute cette histoire. Une blague de
gosse ; cette enquête en avait toutes les allures. Il y
avait une lettre anonyme, un secret, l’ombre de la fille
d’un truand mort, et même un trésor.

David et Sophie quant à eux s’étaient peu à peu


lancés dans un débat passionné. Chacun avait profité
de l’après midi pour converser et tacher de cerner au
mieux des occasions qui lui avaient été offertes. Tous
deux portaient cependant leurs soupçons dans la
même direction. Fleur Valentin avait le même age que
Valentine Leleu. Son nom de famille même sonnait à
l’oreille comme un troublant homonyme. A cela
s’ajoutaient les conditions de sa rencontre encore
fraîche avec Philippe Harcourt. Il n’était après tout pas
improbable que la jeune fille se soit servie de lui
comme Ulysse de son cheval de bois. Sophie se tourna
vers Auguste Klimt qui à aucun moment n’avait même
semblé s’intéresser à la conversation.

137
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Et vous Auguste, qu’est ce que vous en


pensez de cette fille ?
- Je ne sais pas encore bien ce que je pense de
cette enquête…
- Mais vous avez bien un avis sur elle ?
- Sur elle ? bien sûr. A mon avis, cette fille est
comme le doryphore à la pomme de terre.
C’est une douve.
- Une douve ?
- Oui. Un parasite, rien de plus…

Auguste Klimt se leva, et prit lentement la


direction de l’abbaye.

138
Dans le regard d’Auguste Klimt

…/…

Auguste Klimt n’avait jamais su correctement


jouer de la flûte. Les exigences de la classe de
musique l’avaient parfois contraint à travailler cet
instrument, mais sans résultat véritable. En dépit de
ses efforts sincères, Klimt n’avait d’ailleurs jamais
fait montre d’un quelconque talent pour la musique.
Pourtant, depuis qu’il s’était adossé à cet arbre,
qu’il avait pris cette flûte de roseau entre ses mains,
qu’il l’avait faite glisser le long de ses lèvres, la
musique semblait en sortir comme mue du tréfonds de
son être. L’air était à présent chargé des volutes
d’une vapeur colorée dont les formes évoluaient sous
le joug de sa mélodie.
Klimt fit quelques pas. Les formes tressautaient
au bruit de ses sabots. La teinte grise des murs de
l’abbaye s’effaçait peu à. Elle non plus ne pouvait
résister au vert de la forêt qui peu à peu s’imposait,
pour maintenant envahir l’entier champ de vision du
jeune homme.
Klimt baissa les yeux un instant. Un lac s’étendait
à ses pieds. Bien que ce fût impossible, nul
mouvement n’en troublait la surface. L’eau était
grise et brillante.
Auguste Klimt regarda son reflet. Il ne fur pas
surpris par la barbe épaisse qui couvrait son visage.
Pas plus ne prêta t’il attention à ses oreilles longues
droites et couvertes de poil qui montaient de chaque
coté de sa tête jusqu’à presque toucher deux cornes
fines et émoussées.
Non, ce qui inquiétait Klimt, ce qui le troublait
véritablement, ce n’était pas son visage, mais un
objet. Un petit anneau, fin, doré, se trouvait
maintenant à l’annulaire de sa main gauche.
Le reflet se troubla, et la surface de l’eau, qui
n’avait jusqu’alors été à ses yeux qu’un immense
miroir laissa apparaître un instant le fond du lac.
Klimt avança ses deux pattes plus avant et fit
deux pas dans le lac. Ses sabots s’enfonçaient et
glissaient sur la terre meuble. Etrangement, il lui fut

139
Dans le regard d’Auguste Klimt

impossible de discerner véritablement la température


de l’eau. Il y plongea la main cependant ; certain
déjà de ce qu’il allait trouver. Lorsqu’elle en
ressortit, le jeune homme laissa lentement glisser le
long de sa paume, entre chacun de ses doigts la terre
toute chargée d’eau. La photographie dans le coin
supérieur gauche était abîmée, mais les inscriptions
portées sur la carte demeuraient encre bien lisible.
Klimt referma son poing avant de tomber à genoux.
Comme il le savait déjà, la carte appartenait au
commissaire Bastien Klimt.

140
Dans le regard d’Auguste Klimt

27

C’est parce qu’il était dix sept heures que les


cloches de l’abbaye avaient sonné. Le téléphone de
tante Sophie avait sonné également, mais l’heure n’y
était pour rien. La conversation avait été très brève,
mais pas suffisamment cependant pour ne pas
produire une vibrante émotion chez ma tante.
Comment d’ailleurs aurait il pu en être autrement
d’ailleurs alors qu’une infirmière venait de lui annoncer
le réveil de sa sœur ?
C’est dans ces conditions et dans un réflexe
unanime que l’après midi à Frigolet avait été abrégée.
Ainsi, c’est dans un calme poli, qui contrastait avec
une particulière violence avec les heures qui avaient
précédé que le bus de l’école avait ramené chacun à
l’école.
Ma tante, ses deux amis et sœur Gabrielle
avaient bien sûr immédiatement souhaité rejoindre
l’hôpital sans tarder. A la vue du véhicule de Klimt,
cette dernière avait cependant insisté pour prendre sa
voiture. Le jeune lieutenant qui s’était manifestement
senti insulté par pareille réaction avait campé sur une
position identique, et il fut décidé, cette fois sans
résistance aucune que l’on prendrait deux véhicules.
Gage de paix, sœur Gabrielle avait même proposé à
David de l’accompagner, certes bien plus confortable,
ce que le policier avait poliment refusé, certainement
plus encore par défi que réellement pour exprimer sa
fidélité à son ami. C’est donc moi qui embarquai dans
la voiture de la supérieure, sans d’ailleurs qu’on m’ait
laissé réellement le choix.

141
Dans le regard d’Auguste Klimt

Notre déception avait été grande une fois arrivés à


l’hôpital. Une infirmière aux poignets adipeux et à la
voix trop grave nous indiqua en effet que nous ne
pourrions parler à tante Madeleine qui avait du être
placée sous sédatif. Nous fumes cependant autorisés,
tante Sophie, David Coste et moi à la voir au moins
quelques instants.
Klimt, qui n’avait pas dit un mot depuis notre
départ de l’école avait manifesté d’un hochement de
tête qu’il préférait rester à attendre dans le couloir.
Sœur Gabrielle, qui en dépit de ses liens étroit avec ma
tante Madeleine, n’était cependant pas de la famille,
avait préféré attendre elle aussi.

Après une dizaine de minutes environ, David Coste


sortit le premier de la chambre. Stupéfait, il ne put
qu’apprendre le départ de Klimt de la bouche de la
supérieure.

Par son attitude, Klimt s’était déjà désolidarisé de


l’enquête, l’après midi même à l’abbaye. Par son
départ subit, il recommençait. Depuis son bref séjour à
Aix en Provence David Coste avait su que son ami lui
caché quelque chose. Par amitié, par pudeur, mais
aussi, et même s’il refusait de se l’avouer ouvertement,
certainement par paresse, David n’avait pas cherché à
en savoir plus. Il le pressentait maintenant, cela avait
été une erreur. D’ailleurs, le fait même d’avoir ramené
Auguste Klimt à Avignon n’en était il pas une ? Somme
toute, cette affaire ne le concernait pas.

Après avoir posé quelques questions à sœur


Gabrielle, et non sans lui avoir emprunté ses clés de

142
Dans le regard d’Auguste Klimt

voiture, fébrile et tremblant ; David Coste s’élança à


travers le couloir en direction de l’ascenseur.

143
Dans le regard d’Auguste Klimt

28

Certaines personnes ne se sentent à leur aise


qu’en enfer. Klimt se mit à conduire avec une rage que
lui-même ne se soupçonnait pas. Les vibrations et le
bruit aigu de la voiture arrivaient à créer une
impression de vitesse inattendue. Klimt, muet,
déplaçait ses mains du levier de vitesse au volant avec
dextérité et précision. Posé en équilibre instable sur le
tableau de bord, Klimt jeta un œil fou vers son
téléphone qui vibrait à présent.
Comme pris d’une intuition subite, Klimt avait
demandé sœur Gabrielle : « Depuis combien de temps
Paul Bourret travaille t’il pour vous ? ». La réponse,
évidente, il aurait du la soupçonner, la considérer du
moins dès sa première rencontre avec le vieux Paul. En
lieu et place, il avait aveugle. Pire, il s’était aveuglé lui-
même en donnant à cet homme un rôle que jamais il
n’aurait du lui confier en l’état de l’enquête, en l’état
des faits qui se présentaient à lui.
Oui, Auguste Klimt avait dès raisons de s’en
vouloir. Car Paul Bourret, l’homme à tout faire génial,
l’écrivain public à la fois héraut et héros du quartier
travaillait dans l’institution depuis environ dix ans.

144
Dans le regard d’Auguste Klimt

29

Paul Bourret avait les yeux grands et brillants


comme étonnés de ce qui venait d’arriver. La bouche
était légèrement ouverte, encore tordue et crispée de
douleur. Ses mains étaient inhabituellement blanches
et tombaient mollement contre chacun de ses cotés. Le
taureau de métal brillait dans la pénombre. La toile des
saillies innombrables qui parcouraient son corps
musculeux était maintenant teintée d’un pourpre, qui
lentement s’insinuait le long du corps de la bête. La
lumière douce et orangée du soir illuminait l’ensemble
d’une infinité de tons rouges et rosés. Le visage du
vieux Paul lui même en était coloré. L’une des cornes
de l’animal, rouge encore, avait transpercé son corps.

Klimt fit quelques pas en direction du bureau.


Une enveloppe marquée à son nom s’y trouvait. Il
l’ouvrit, et vérifia son contenu, puis la mit dans sa
poche. David Coste choisit ce moment pour signaler sa
présence, par un violent coup de poing dans la porte.

- Qu’est ce que vous foutez là, Klimt ?


- Lieutenant, ce n’est pas du tout ce que vous
pensez.
- A l’instant, je ne pense pas, Klimt. Je ne
peux pas, et vous savez pourquoi ? parce
que je suis furieux. Vous m’avez menti. Vous
m’avez sciemment caché des informations.
Et maintenant, je vous trouve ici, presque

145
Dans le regard d’Auguste Klimt

penché sur le cadavre de Charles Allemand.


Car c’est bien lui n’est-ce pas ?
- C’est ce que j’étais venu vérifier.
- Et alors ?
- J’ai trouvé ca dans un tiroir. Une vieille carte
professionnelle. Il a dix ans, une barbe et
vingt kilos de plus, mais c’est bien lui.
- Quand est-ce que vous avez compris ?
- Il y a une demi-heure environ, dans le
couloir de l’hôpital. Et vous ?
- J’ai demandé à la supérieure de quoi vous
aviez parlé. Vous n’aviez pas vraiment
masqué vos traces.
- Je vois.
- Klimt, je vais vous poser une question,
répondez moi franchement, je vous en prie.
- Vous croyez que je l’ai tué ?
- Je vous le demande.
- Mais pourquoi aurais-je fait ça ?
- Pour l’argent, pourquoi d’autre ?
- Non. Je ne l’ai pas tué.
- Une dernière question, et cette fois, je ne me
contenterai pas de l’une de vos fuites
habituelles, qu’est ce qui vous arrive bon
Dieu ? Et c’est quoi cette lettre ?!
- C’est étrange, lieutenant. Vous n’avez pas
passé deux jours dans cet endroit vous me
parlez déjà de Dieu.
- Klimt, je ne plaisante pas.
- Je sais. Ce matin, je vous ai parlé de mon
père. Lorsqu’il est mort, je venais de réussir
l’agrégation de français. Je voulais être prof.
- Vous ne m’en aviez jamais parlé…

146
Dans le regard d’Auguste Klimt

- J’avais un rendez-vous ce soir là. La fille


s’appelait Alice. Elle était étudiante avec moi.
J’ai eu envie d’elle à la seconde ou je l’ai vue
descendre les marches de l’amphithéâtre. A
chacune de ces marches je la trouvais un peu
plus belle, et pourtant, il y en avait quelques
unes. Avant même qu’elle me parle, j’ai su
que jamais plus je ne voudrais me passer du
son de sa voix.
- Et qu’est ce qui s’est passé ?
- J’étais absent de la maison, parce que j’étais
avec elle. Un homme a sonné à la porte. Il
s’appelait Brice Crassas. Vous savez ce que
c’est, dans notre boulot on a tous quelques
types qui nous en veulent salement. Il a
frappé ma mère. Un coup de poing sévère
dans la mâchoire. Elle est tombée au sol,
assommée. Mon père prenait son bain.
Crassas l’a noyé. Il a noyé mon père pendant
que moi, je dînais avec Alice.
- Et c’est à cause de cela que vous êtes
devenu flic…
- Je m’en voulais, je voulais me mettre en
position d’agir.
- Et Alice ?
- Je l’ai appelée, pour lui annoncer mon
départ, qui n’eut en fait lieu que plusieurs
semaines plus tard.
- Vous ne l’avez jamais revue ?
- Si, précisément.
- Je vois. Pardonnez-moi Klimt, mais j’ai un
peu de mal à saisir le rapport entre l’affaire
qui nous occupe et…
- je ne crois pas qu’il y en ait.

147
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Klimt, ca vous ennuierait d’être clair, rien


qu’un instant ?
- Je ne suis pas certain d’en être capable. Pour
faire simple, je n’ai jamais réussi à oublier
Alice.
- C’est humain, mais ca n’a toujours rien à
voir avec notre affaire.
- J’ai essayé de la rappeler, mais je ne savais
pas vraiment comment faire, quoi lui dire.
Alors je me suis mis à lui écrire. le problème,
c’est que j’étais paradoxalement bien trop
concerné pour rédiger une lettre
véritablement à la hauteur de mes
sentiments. Alors, j’ai eu recours au vieux
Paul.
- C’est donc cette lettre qui se trouve dans
l’enveloppe que vous avez glissé dans votre
poche lorsque je suis arrivé…
- C’est bien ca.
- Et le résultat est à la hauteur de vos
espérances.
- Je ne sais pas encore.
- Klimt, cette fois, il n’a plus de doute
possible ; quelqu’un a bien essayé d’attenter
à la vie de Madeleine Allemand. Et cette
personne est l’assassin de son frère Charles.
- Je le crois aussi.
- Et nous n’avons pas le moindre début de
commencement de preuve.
- Je ne suis pas d’accord avec vous lieutenant.
- Expliquez-vous ?
- Charles Allemand ne s’est pas enfui, il a
choisi de se cacher, près de sa sœur, qui
savait forcément, près de son fils qu’il aimait

148
Dans le regard d’Auguste Klimt

tendrement. Je n’ai pas l’impression qu’il ait


d’une manière ou d’une autre pris le temps
de profiter de son butin…
- La culpabilité Klimt, c’est bien
compréhensible.
- … ce qui signifie qu’il a forcément laissé un
moyen de retrouver cet argent.
- Vous pensez que Madeleine est au courant ?
- Je n’en sais rien.
- Alors, que faisons-nous ?
- La seule chose à faire lieutenant : nous
allons parler à Robin.

149
Dans le regard d’Auguste Klimt

30

Auguste Klimt me prit par les épaules. Nous


sommes allés marcher dans le jardin de l’école. La nuit
était déjà quelque peu entamée. Lentement,
doucement, il m’expliqua ses découvertes. Je suis allé
m’asseoir sur un banc. J’ai passé mes doigts le long de
ces inscriptions que j’y avais moi-même faites. J’avais
perdu mon père, il y a bien longtemps déjà, je ne
pouvais guère le pleurer plus. Bien que désormais au
fait de son identité véritable, je ressentais la perte du
vieux Paul comme distincte cependant. Sa disparition
me laissait comme vide.
Dans la même journée, un second mensonge
venait de m’être révélé. Dans cette même journée
j’avais retrouvé mon père, et perdu celui qui avait
toujours fais en sorte de tenir son rôle.
J’en éprouvais une colère vive, et un désespoir
profond.
Auguste Klimt avait raison cependant. L’heure
n’était qu’à l’action. Notre meilleure chance de trouver
le tueur était de suivre la piste de l’argent. Il fallait
présumer que l’assassin était arrivé à ses fins. Il fallait
présumer encore que cette piste était connue de lui.
Cette piste, je savais maintenant être en ma possession
le moyen de la suivre.

150
Dans le regard d’Auguste Klimt

31

David Coste composa le numéro de Lucius


Lexter. S’il lui répugnait à devoir lui demander un
service, il lui semblait cependant que l’ancien
avocat, qui lui avait d’ailleurs lui-même demandé
de le tenir au courant du suivi de l’affaire était plus
que particulièrement bien placé pour répondre à
ses interrogations présentes. Au bout de deux
sonneries à peines, Lex le saluait avec un
particulier enthousiasme.

- Allo, David ? je suis content de vous


entendre.
- Je vous avais promis de vous appeler.
- Ou en êtes-vous ?
- Ca se passe mal.
- Comment ca.
- Répondez moi franchement ; saviez vous
que Charles Allemand se cachait à saint
Jean ?
- …
- Répondez-moi. C’est important.
- Oui, je savais.
- Dès que j’ai su, je m’en suis douté. Et
cela explique votre réaction lorsque j’ai
évoqué l’institution, hier au téléphone.
- J’étais certain que vous trouveriez, mais
je ne pouvais pas trahir Charles.
- Vous auriez dû m’en parler.
- Je n’avais pas de raison impérieuse de
trahir mon ami.

151
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Je suis désolé de vous l’apprendre dans


ces circonstances, mais votre ami est
décédé, ce soir même.
- Que s’est-il passé ?
- il a été assassiné. Klimt suppose qu’il a
été tué par l’auteur de la lettre anonyme
dont je vous ai parlé. Et je suis d’accord
avec lui.
- Alors vous êtes convaincu cette fois que
quelqu’un a cherché à s’en prendre à
Madeleine ?
- C’est probable, oui.
- David. Répondez-moi franchement.
Pensez-vous que vous auriez pu sauver
Charles, si je vous avais fait confiance au
point de vous dire qu’il vivait à saint
Jean ?
- Je ne sais pas.
- Et… vous avez une piste ?
- Peut être. Mais j’ai besoin de votre aide.
- Elle vous est acquise, si ce dont vous
avez besoin est dans mes moyens.
- En fait, c’est de l’un de vos amis que j’ai
besoin. Vous fréquentez toujours
Damien Cairoix ?
- Assez peu en fait. Après mon aventure
au Mexique…
- Je comprends. J’aurais besoin cependant
que vous lui demandiez des d’effectuer
des recherches pour mon compte. Je ne
dispose pas des moyens d’investigations
officiels, et de plus, j’ai besoin d’une
célérité et d’une discrétion que ne
m’accordent pas la procédure pénale.

152
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Dites moi tout, je fais mon affaire de


Damien, il me doit encore quelques
services.
- Disons que j’aurais besoin de
renseignements sur plusieurs
personnes.
- Envoyez-moi ce que vous avez. Vous
avez de quoi noter ?
- Un instant…
- Je vais vous donner mon numéro de fax.
Faites moi une liste des renseignements
dont vous avez besoin. S’il est un moyen
de vous les trouver ; Damien vous les
trouvera.
- Merci.
- Ne me remerciez pas. Je ne suis pas
certain de le mériter. Mais de grâce,
trouvez le salopard qui a fait ca.
- Je le ferais. Au revoir.
- Au revoir.

David referma le clapet de son téléphone et fit


trois pas en direction de la porte. La réunion était
sur le point de commencer.

153
Dans le regard d’Auguste Klimt

32

David Coste regardait la main gauche


d’Auguste Klimt, dans laquelle se trouvait la fine
pièce de métal. Il doutait, sans véritablement s’en
cacher, que cet objet si petit ait la faculté réelle de
nous guider plus avant. Klimt, qui se tenait
debout, au centre de la pièce, était tout autrement
convaincu. C’est à son initiative que notre petit
groupe s’était réuni dans la salle à manger des
religieuses. Outre la supérieure, tante Sophie,
David Coste et moi ; un litre de café avait
également été invité à cette réunion.
Auguste Klimt se tenait légèrement penché en
avant, ses mains posées sur la table. Il y avait à
présent au fond de son regard une profondeur
sagace que je n’avais jusqu’alors pas remarquée.
Après nous avoir fixés quelques instants en
silence, c’est en direction de sœur Gabrielle la
supérieure qu’il prononça ses premières paroles.

« Tous dans cette salle, êtes à présent au fait de la


mort du vieux Paul. Comme nous l’avons appris il
y a quelques instants, sa véritable identité n’était
pas Paul Bourret. Sœur Gabrielle pourra d’ailleurs
vous le confirmer. »

Aussi directement confrontée à l’évidence,


sœur Gabrielle n’opposa guère de résistance. Avec
l’assurance de celle qui sait avoir fait le bien, elle
hocha la tête en signe d’assentiment. Si elle
regrettait bien sûr le mensonge qui avait

154
Dans le regard d’Auguste Klimt

accompagné sa décision, jamais elle n’avait


regretté son choix d’accueillir Charles Allemand.
Comme l’avait à présent compris auguste Klimt,
jamais mon père n’aurait pu intégrer
l’établissement sans la complicité de la supérieure.
Le cacher lui avait semblé le meilleur moyen de
permettre à mon père de rester avec sa famille
présence de sa famille, mais aussi de travailler
pour construire à nouveau sa vie. Maintenant que
nous connaissions tous la vérité, son aveu n’avait à
vrai dire plus guère d’importance. Je fus cependant
touché de découvrir dans le regard et la voix de
cette femme une tendresse à mon égard
jusqu’alors occultée par des allures sévères qui
m’avaient souvent déplu ; parfois même jusqu’à
l’indignation.
Auguste Klimt reprit :

« Cette mort n’a rien d’accidentel. Il est à présent


certain qu’un assassin se trouve au sein de
l’établissement. Il s’agit d’un individu
extrêmement déterminé. Il semble que cette
personne soit l’auteur de la lettre de menace reçue
par sœur Madeleine ce matin. Il semble que ce soit
également cette personne qui a attenté à la vie de
sœur Madeleine ce matin. »

La supérieure tenta d’objecter que rien encore


ne permettait d’établir qu’on s’en était réellement
pris à sœur Madeleine. Klimt fit engloutit sa
remarque dans la noirceur de son regard.

« L’heure n’est plus au doute. Nous pouvions


certes douter il y a quelques heures encore, je l’ai

155
Dans le regard d’Auguste Klimt

fait moi-même ; mais confrontés à un tel


enchainement d’événement, on ne peut plus
soupçonner le hasard ou les coïncidences, mais
bel et bien un meurtrier. Pourtant nous
n’appellerons pas la police tout de suite. Nous
avons quelque chose à faire tout d’abord».

Klimt sortit de la poche de sa chemise la fine


pièce de bronze que je lui avais remis quelques
minutes seulement auparavant. Il la fit tourner
plusieurs fois entre ses doigts, fit quelques pas
dans la pièce, puis revint se placer face à nous.

« Notre individu a un mobile ; c’est certain. Ses


actes sont précis, organisés, il poursuit un but
déterminé, j’en suis profondément convaincu. Et
pour le découvrir ; nous ne pouvons que nous
référer à ses agissements passés. Il s’en est pris à
sœur Madeleine, mais aussi à son frère Charles. Je
crois que c’est un événement dans leurs vies
respectives qui a poussé l’assassin à agir. Il doit
s’agir de cet argent que Charles a détourné. C’est
un beau mobile. Et s’il s’agit bien de cet argent,
nous devons en être plus ou moins au même point
que le tueur : nous ne savons pas où l’argent est
caché, mais nous avons un moyen de le
découvrir. »

Klimt fit glisser la pièce de bronze jusqu’au


milieu de la table. Tous pouvaient à présent y lire
les inscriptions gravées. De l’avis de Klimt, bien
plus que la symbolique de la clé ; laquelle ne se
trouvait gravée que pour indiquer la fonction de

156
Dans le regard d’Auguste Klimt

l’objet, les mots qui y avaient été portés lui


semblaient avoir une importance véritable.

VULNERANT OMNES ULTIMA NECAT

Ces mots n’évoquaient strictement rien pour


David Coste. S’il était bien forcé d’admettre que le
jeune homme battu de plusieurs mesures quant à
l’enquête, la pompe et les mystères que Klimt
affectaient à présent l’agaçaient cependant avec
une force grandissante. Il demanda, ironique :

- Y a-t-il des latinistes distingués dans la


salle ? Klimt, je suis sûr que vous parlez
latin bien sûr?
- Je n’ai pas la prétention de le parler,
lieutenant, mais je le comprends, c’est
exact.
- Alors vous allez pouvoir nous traduire.
- Chaque Heure blesse, la dernière tue.
- C’est charmant vous ne pensez quand
même pas que Charles Allemand a voulu
nous indiquer son assassin ?
- Non. En fait il s’agit d’une vieille maxime
assez connue. On la trouve
ordinairement sur les cadrans solaires,
les pendules, les horloges.
- Vous pensez que Charles Allemand
aurait caché son butin dans une
horloge ?
- Pas précisément. Mais on pourrait y
trouver le moyen d’accéder à l’argent ;
des coordonnées bancaires par exemple.
- Peut-être.

157
Dans le regard d’Auguste Klimt

Klimt n’était plus à présent un homme, mais


une direction. Tout son être tendait désormais vers
un but unique, qui n’était pas tant en vérité
l’arrestation de l’assassin, mais bien l’expiation de
sa secrète erreur. Car Klimt s’était bien gardé de
préciser à tous ce que Coste savait désormais. Le
cheminement qui l’avait conduit à identifier
Charles Allemand était sinueux, personnel et
parsemé d’orties. C’est en se servant des talents
d’écrivain public de l’ancien avocat que Klimt avait
entrevu la vérité, mais en lui confiant un travail si
intime, et si personnel, il s’était dans le même
temps aveuglé. Car auguste Klimt en était
profondément convaincu, s’il s’était contenté de
pense à l’enquête, il aurait eu un regard bien
différend sur le vieux Paul, et ce regard, lui faisant
entrevoir la vérité aurait bien pu sauver la vie de
cet homme. Klimt demanda, comme on lance un
ordre :

- Où peut-on trouver une horloge dans


l’école, ma sœur ?
- Un peu partout vous savez. Il s’en
trouve une dans chaque classe.
- Non, ce n’est pas ce genre d’horloge.
S’en trouve t’il une qui soit plus
ancienne, plus belle ou plus précieuse
que les autres ?

Sans aucune hésitation, j’ai saisi l’occasion


d’intervenir. J’avais encore en mémoire le souvenir
de l’heure qu’avait passé la veille mon ami Quentin
dans le bureau de la supérieure, c’est pourquoi j’ai

158
Dans le regard d’Auguste Klimt

crié, tout en frappant violemment la table de mon


poing gauche :

« La pendule de sœur Gabrielle, celle qui est dans


son bureau, je suis certain que c’est la plus
ancienne et la plus belle de toutes ! »

Auguste Klimt fit trois pas en direction de la


supérieure, et lui fit signe de la conduire le plus
rapidement possible à son bureau.

159
Dans le regard d’Auguste Klimt

33

Auguste Klimt avait couru. Pourtant, ce n’était pas


la fatigue qui lui coupait le souffle. Charles Desmarets
et son épouse Viviane, dont la chambre n’était guère
éloignée du bureau de la supérieure se trouvaient déjà
devant la porte. Cette dernière était ouverte, ce qui
était assez inhabituel. L’explication de ce fait
exceptionnel était particulièrement visible.
L’encadrement de la porte (laquelle était presqu’aussi
fine qu’ancienne) portait la marque d’un choc violent ;
probablement porté au moyen d’une barre métallique.
La supérieure pénétra précipitamment dans son
bureau. Auguste Klimt, au contraire resta quelques
instants sur le seuil. Soudainement, toute curiosité
l’avait quitté. Il savait par avance ce qu’il allait trouver ;
c'est-à-dire rien, ou presque. Bien qu’il ne put encore
les voir de la où il se tenait, il devinait les morceaux
dispersés de ce qui avait été la pendule de sœur
Gabrielle. L’existence de ces débris prouvait certes la
justesse de sa théorie, mais ce sentiment ne lui
procurait aucune joie. Une fois encore, l’assassin
semblait avoir une longueur d’avance, pire, leur seule
piste sérieuse était désormais éteinte.

Klimt se résigna à entrer, puis il fit quelques pas


dans le bureau. Il ne prêta pas la moindre attention
aux commentaires de Charles Desmarets, qui semblait
véritablement parcouru d’un frisson à l’idée d’un
quelconque mystère. Sous le regard incrédule de sœur
Gabrielle et Viviane Desmarets, Klimt aussi lentement

160
Dans le regard d’Auguste Klimt

que silencieusement le tour de la pièce. Il s’attarda un


instant face à la bibliothèque, qu’il contempla dans un
demi-sourire, puis s’approcha de la fenêtre. Il s’arrêta
un moment, et le regard baissé sur les ombres de la
cour de l’école. Sœur Gabrielle le fixait avec
insistance, et l’invitait du regard à s’intéresser à la
pendule. Klimt, fit par y consentir, mais rien qu’un
instant, et de loin seulement, puisqu’il ne daigna pas
même se baisser.

Tante Sophie et David Coste arrivèrent finalement.


Tous deux entrèrent dans la pièce et marchèrent doit
en direction de la pendule. Klimt se mordit la lèvre
inférieure, puis secoua la tête de droite et de gauche.
Lentement il marcha en direction de la porte puis se
dirigea vers l’escalier.

Il s’y trouvait encore d’ailleurs lorsqu’un fracas


de métal brisé se fit soudain entendre au dehors. Tous
coururent en direction de la fenêtre, à l’exception
notable de Klimt, qui se rua aussi vite qu’il lui était
possible dans la cour. Car c’est précisément de la cour
que le bruit provenait ; Klimt, qui ne croyait guère plus
pouvoir être surpris ce soir là fut pourtant
particulièrement de ce qu’il découvrit. La solide et
ancienne cloche de l’école venait de s’écraser
lourdement au sol pour se briser en de nombreux
éclats brillants.

Klimt se baissa pour regarder l’un deux. Les


caractères qui y étaient gravés ne laissaient aucun
doute quant à leur sens.

161
Dans le regard d’Auguste Klimt

34

Klimt ne mit guère de temps à apprendre que la


cloche, ce symbole du temps, sur laquelle avait été
gravée la sentence latine de la pièce de bronze avait
été restaurée, peu après son arrivée par mon père,
Charles Allemand alors fraîchement réincarné en Paul
Bourret. Après un rapide examen de la cloche, il
découvrit également que celui qui l’avait faite chuter
ne s’était pas contenté de la briser. Le but véritable de
celui qui avait décroché la cloche était en effet de faire
disparaitre le message qui s’y trouvait gravé. Klimt mit
un genou à terre et ramassa un morceau de métal ; la
série de lettres et de chiffres qui s’y était trouvé était
désormais indéchiffrable pour avoir été soigneusement
rayée à l’aide d’une pointe. Le petit groupe qui se
trouvait encore quelques instants plus tôt dans le
bureau de la supérieure courait à présent en direction
d’Auguste Klimt. Celui-ci baissa les yeux un instant,
puis se tourna vers David Coste et lui dit ; « je suis
désolé lieutenant, on s’est encore fait prendre de
vitesse ». Il lui tendit ensuite le fragment rayé de la
cloche puis ajouta ; « je crois que je vais essayer de
dormir un peu, si vous avez besoin de moi, je serai
chez mon parrain ».

162
Dans le regard d’Auguste Klimt

35

David Coste avait donné à sœur Gabrielle la


consigne de maintenir les portes du bâtiment principal
fermées à clé. Puisque chacune des fenêtres du
bâtiment était munie de grilles, le policier savait, ainsi
couper toute retraite à l’assassin. Il se dirigeait à
présent en direction de l’aile ouest, où se trouvait la
chambre que partageaient Sophie et Fleur Valentin.
Sophie ne s’y trouvait pas cependant. Bien que les
heures de visites soient passées depuis longtemps, elle
avait choisi de se rendre de nouveau à l’hôpital, dans
l’espoir de voir sa sœur l’espace de quelques instants.
Fleur Valentin était pour ainsi dire la seule suspecte de
David. Pourtant, il ne croyait plus guère en cette piste.
D’une part, il n’avait contre elle que son age, qu’elle
partageait avec Julie Biscarat, par ailleurs, son instinct
peinait à assimiler la douce beauté de la jeune femme
à la sauvagerie avec laquelle un individu avait
transpercé le corps de Charles Allemand.

163
Dans le regard d’Auguste Klimt

36

Dimanche 0 :13

Michel Pierret mit un tour de Clé puis revint


s’asseoir en face de son filleul. Il sourit largement au
moment de s’asseoir, le restaurant était à présent vide,
et tous deux allaient pouvoir enfin finir leur bouteille
sans être dérangés. Au contraire de ce qu’il avait
annoncé, auguste Klimt n’avait nullement l’intention de
dormir. Il en était d’ailleurs bien incapable. Puisqu’il
avait lui-même demandé à la supérieure de na pas
avertir la police avant le lendemain matin, il avait
véritablement pris l’engagement de démasquer
l’assassin avant cette échéance. Pourtant, son esprit,
n’avait depuis plusieurs jour guère eu plus d’efficacité
qu’un plat de spaghettis, et il ne voyait pas vraiment
comment dans ces conditions, et à cette heure de
surcroît il pourrait arriver rapidement à un quelconque
résultat.

Il n’avait cessé depuis de jours de repenser à


l’infirmière que son père avait arrêtée des années plus
tôt. Bien qu’ »il ne l’ait en fait jamais vue, il avait été
véritablement fasciné enfant par cette l’histoire de
cette femme. A présent, et pour la première fois
depuis qu’il était devenu flic, Il lui sentait apercevoir
son ombre dans les couloirs étroits de l’institution
saint Jean de Matha. Si réellement quelqu’un s’en était
pris à sœur Madeleine, cette personne avait
probablement utilisé la même méthode, pourtant peu
évidente.

164
Dans le regard d’Auguste Klimt

Posée sur la table se trouvait également la lettre


de menace, laquelle avait été la première manifestation
ostensible de l’assassin. Cette lettre, David et Klimt ne
lui avaient somme toute accordé que bien peu
d’attention. Il la relut à voix haute : comme si sa voix
propre pouvait soudain lui révéler un contenu à la fois
second et profondément caché.

- Tu bafoue et déshonores ta fonction, ton


serment. Bientôt tu ramperas et paiera
l’addition, toi serpent. Dans la maison
près du gymnase, ensemble je vous ai
vus. Tous deux m’avez volé mon du, Mais
je n’aurai de cesse que ta faute t’écrase.
Sa trahison infâme vous rapporte
beaucoup, mais tu n’en profiteras pas. Ce
qui est mien me reviendra, car à la fin tu
plieras, sous mon juste courroux.
- Auguste, je n’aime pas que tu lises ce
genre de choses chez moi.
- Je suis désolé, Michel, mais il faut que je
comprenne.
- Je sais bien. Moi aussi j’ai envie qu’on
l’attrape celui qui a fait ça au vieux Paul.
- Il s’appelait Charles Allemand.
- Pas en ce qui me concerne. Tu sais, Paul,
il était mon ami. C’était quelqu’un de
bien.
- Parles-moi de lui.
- Je ne sais pas quoi te dire. Il passait ses
soirées là. Il travaillait, on buvait
ensemble, on parlait littérature.
- Littérature ?

165
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Oui, il était particulièrement amateur de


littérature américaine ; Jim Harrison, Paul
Auster, Bret Easton Ellis, tu sais c’est
aussi un peu ma culture tout ca.
- Je vois. Mais e persiste à penser que cette
histoire trouve son origine dans un
événement que nous ne voyons pas.
- Que veux-tu dire ?
- Est-ce que Charles te parlait parfois de
sa sœur, enfin, de sœur Madeleine ?
- Jamais.
- Ca tombe sous le sens, ils devaient, je
suppose, se fréquenter le moins possible
pour ne pas attirer l’attention.
- Mais…
- Mais ?
- Ce n’est probablement rien.
- Dis toujours.
- Depuis quelques mois, il y a une rumeur
étrange dans le quartier au sujet de Paul
et Sœur Madeleine.
- C'est-à-dire ?
- Tu devines, un homme qui habite chez
des bonnes sœurs, ca fait toujours
fantasmer…
- On racontait qu’ils étaient amants ?
- C’est ce qu’on disait dans le quartier,
mais je n’y ai jamais prêté beaucoup
d’attention.
- Ah ?
- Tu sais, on se parlait un peu, et je sais
qu’il avait quelqu’un depuis quelque
temps.
- Tu sais de qui il s’agissait ?

166
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Oui, je t’avoue que je n’ai pas bien


compris ce qu’il lui trouvait, mais Paul
sortait avec la petite bigote qui passe sa
vie à Saint Jean…
- Violette moreau.
- Oui, c’est ca. Tu la connais ?
- Un peu. Et tu viens de me donner une
idée.

Dans la maison près du gymnase, ensemble


je vous ai vus. Jusqu’à présent, ni Klimt ni David
Coste n’avaient pu trouver d’explication
convenable à cette phrase. Les déclarations de
Michel Pierret l’éclairaient d’une manière plausible
et absolument nouvelle. Klimt pensa à nouveau à
l’infirmière. Une fois de plus, les faits faisaient
écho à son histoire. Klimt fit signe à son parrain
de lui ouvrir la porte, l’embrassa un instant, puis
courut vers sa voiture. Aussitôt au volant, il
composa le numéro de David Coste.

- Lieutenant, je crois que j’ai du nouveau.


- Moi aussi Klimt. Je viens d’avoir Lexter au
téléphone.
- A quel sujet ?
- Je lui ai demandé de faire quelques
recherches au sujet de diverses personnes.
- Son ami des R.G. ?
- Tout à fait.
- Julie Biscarat ?
- Décédée l’année dernière dans un accident
de voiture.
- On en est certains ?

167
Dans le regard d’Auguste Klimt

- J’ai posé exactement la même question


que vous, klimt.
- Et ?
- L’information est absolument certaine.
Quand à Fleur Valentin, elle n’a pas l’air
d’avoir un quelconque rapport avec notre
assassin. Mais attendez, vous ne savez pas
encore le meilleur ; Violette Moreau…
- Violette Moreau n’existe pas. Ils n’ont pu
trouver aucune information sur elle.
- Comment le savez-vous ?
- Une vieille histoire de famille. Vous vous
souvenez de l’infirmière qui avait tué son
mari en provoquant une crise cardiaque à
l’adrénaline. Celle dont je vous ai parlé
hier ?
- Oui, bien sûr.
- Et bien, je crois que notre tueur c’est elle.
Je crois qu’elle a refait le même coup.
- Hein ?
- Je pense suis convaincu que l’assassin que
nous recherchons, c’est Violette Moreau.
- Vous en êtes certain ?
- Autant qu’on peut l’être.
- Je fonce jusqu’à sa chambre.

168
Dans le regard d’Auguste Klimt

37

Lorsqu’Auguste Klimt entra dans la


chambre, il ne put tout d’abord rien distinguer
tant le dos de son ami constituait un obstacle
massif et imperméable au regard. David Coste fit
deux pas de coté pour le laisser entrer puis il dit :
« Vous aviez raison sur toute la ligne Klimt. Je
viens d’avoir Sophie au téléphone, elle et encore à
l’hôpital. Ils ont effectivement trouvé la marque
dont vous aviez parlé. Si l’on n’avait pas posé la
question, les médecins ne s’en seraient
probablement pas rendu compte. Mais après tout
maintenant, nous n’avons plus besoin de cette
indication. Nous savons. »

Klimt avança jusqu’au lit, et baissa les yeux sur le


corps froid de violette Moreau. Une seringue
dépassait de son bras. Son visage était
affreusement déformé dans une grimace qui
n’était que douleur. Klimt resta silencieux un
instant, puis finit par répondre ;

- Oui, à présent nous savons.


- Comment avez-vous compris ?
- C’est grâce à mon père.
- L’histoire de l’infirmière… vous pensez
toujours que c’est elle ?
- Ca n’a plus beaucoup d’importance, mais
après tout l’enquête, l’autre, celle des
policiers d’ici nous l’apprendra

169
Dans le regard d’Auguste Klimt

probablement. Je suppose que vous avez


appelé nos collègues du commissariat
d’Avignon ?
- C’est exact, mais, comment avez-vous
compris ?
- Nous avons raisonné de travers du début
à la fin lieutenant. Il me manque encore
quelques détails, mais en substance je
crois que les choses se sont passées
comme je vais vous l’expliquer.
- Alors je vous écoute.
- Violette Moreau, qui est probablement
mon infirmière, est arrivée ici il y a
quelques années. Elle cherchait à
construire une nouvelle vie, une nouvelle
famille, et c’est à saint Jean qu’elle l’a
trouvée. Elle a alors fait la connaissance
de Charles Allemand ; le vieux Paul. Ils
avaient, sans le savoir, en commun un
passé trouble, qu’ils cherchaient à
effacer. Ce détail les a probablement
rapprochées, et ils ont commencé à sortir
plus ou moins ensemble. Leur liaison est
restée plus ou moins secrète, puisque
Violette Moreau n’aurait jamais avoué
une liaison hors mariage. Elle devait
d’ailleurs souffrir de cette situation, mais
ni l’un ni l’autre ne pouvaient de toute
façon se permettre de passer à l’occasion
d’un mariage devant monsieur le maire
puisque leurs états civils à tous deux
étaient faux.
- Comment avez-vous appris tout ca ?

170
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Mon parrain… Mais ca n’a pas beaucoup


d’importance… les choses se passaient,
Charles et Madeleine devaient se voir
souvent, et c’est ainsi que la rumeur a
commencé à courir dans le quartier que
sœur Madeleine et le vieux Paul étaient
amants.
- Violette Moreau ne l’a pas supporté.
- Précisément. C’est alors qu’elle a envoyé
la lettre. Vous la relirez, elle coïncide
parfaitement avec ma version des faits.
- Mais alors, pourquoi s’en est elle prit à
Madeleine ? vous pensez qu’elle aurait
changé d’avis et finalement décidé
d’éliminer sa rivale ?
- Peut être, mais je ne crois pas que cela ce
soit passé comme cela. A mon avis cela a
un rapport avec la réaction de Madeleine.
Après avoir reçu la lettre, elle est allée
trouver Sophie, elle voulait lui parler de
Charles. Elle ne pouvait pas parler du
vieux Paul, qui n’aurait rien évoqué à
Sophie, c’est pourquoi elle a prononcé le
nom de Charles.
- C’est exact, en ce qui me concerne, c’est
à ce moment que tout a commencé.
- Je crois que Madeleine est allée voir son
frère. Je crois également qu’elle lui a
parlé de la lettre.
- Charles, au contraire de nous, a compris
bien sûr de quoi il s’agissait. Il a donné
rendez-vous à Violette Moreau, chez lui
vers sept heures.

171
Dans le regard d’Auguste Klimt

- Vous pensez que c’est pour cette raison


qu’il a décalé son rendez-vous chez votre
parrain ?
- Précisément.
- Mais, il y a un problème dans votre
théorie. La façon dont Charles a été tué
ne correspond pas.
- C’est pour cette raison que je suis
convaincu que la mort de Charles
Allemand est un accident.
- Vous n’êtes pas sérieux ?
- je n’ai jamais été aussi sérieux. Je crois
que Violette Moreau et Charles Allemand
se sont disputés, violemment même, et
qu’il est tombé en arrière sur la corne de
son propre taureau de métal. Je ne sais
pas vous lieutenant, mais j’ai toujours eu
beaucoup de mal à imaginer quelqu’un
empaler froidement Charles Allemand.
- Mais, et le trésor, et la cloche ?
- Je n’en sais rien. Malheureusement
violette Moreau n’est plus là pour nous
l’expliquer.

Auguste Klimt me sourit. Je me trouvais face à


lui, dans l’embrasure de la porte depuis de longues
minutes déjà.

172
Dans le regard d’Auguste Klimt

38

Auguste Klimt s’avança lentement en


direction de la porte. Tante Madeleine était encire
pale, elle l’embrassa longuement sur la joue.
Klimt ne put s’empêcher de rougir. Il passa à ma
hauteur, et laissa son regard traîner quelques
instants encore tout au fond de mes yeux. Je l’ai
remercié, sans un mot, par un sourire qu’il sembla
comprendre.

David fit quelques pas avec lui. Lorsqu’ils se


furent éloignés un peu, David sortit une feuille
blanche de sa poche, la tendit à Klimt et lui dit :

« Voici un dernier cadeau de la part de Lucius


Lexter et de la mienne. Je crois qu’il manquait une
adresse à votre lettre ».

173
Dans le regard d’Auguste Klimt

Le 06.08.20..

Ma tendre Amie,

Tu as eu le temps, je suppose, de
lire mon histoire. Parce que tu me
connais bien ; toi aussi tu as lu dans
le regard d’Auguste Klimt. Comme lui, je
suppose, tu as maintenant compris.

Car lui seul avait été capable de


reconstituer l’intégralité des
événements qui s’étaient produits.
La pièce de bronze était un message
que me père me savait pouvoir comprendre
aisément. J’ai rapidement su comment
trouver l’argent qu’avait caché mon
père. Cependant, il me fallait à la fois
accéder à ses indications et les rendre
inaccessibles à tout autre.
Pour cette raison, j’ai
volontairement orienté Klimt sur une
fausse piste. C’est Quentin, qui a forcé
le bureau de la supérieure. Je dois
avouer qu’il en rêvait depuis longtemps.
C’est lui aussi qui m’a aidé à décrocher
la cloche.
Mon père avait inscrit à l’intérieur
le nom de la banque dans les livres de
laquelle il avait placé les fonds volés.
Il s’agissait d’une banque suisse ; sans
surprise.
Je n’ai pas oublié Quentin, comme tu
le sais ; puisqu’il dirige encore à ce
jour l’une de mes sociétés, et que tu as
eu maintes fois l’occasion de le
rencontrer.

Je n’ai jamais pu révéler à


quiconque l’origine de ma fortune ;
comprends-le, ces trois jours ont été

174
Dans le regard d’Auguste Klimt

pour moi une seconde naissance, mais


également une blessure.
Tu sais à présent comment l’homme
que tu aimes, a acquis sa maison, et la
vie que tu lui connais. Je ne regrette
rien, sauf si je te perds.
Aime moi encore un peu, et
pardonnes-moi si tu le peux.

Amoureusement,

Ton Robin.

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