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Le blog Marcel Gauchet : http://gauchet.blogspot.

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Il faut un effort collectif pour repenser


ce qui donne du sens aux savoirs à l’école

Marcel Gauchet
Europe 1, samedi 25 octobre 2008

Marcel Gauchet était l'invité de l'émission "C'est arrivé cette semaine" ce samedi 25 octobre
à 9h00. Il y aborde notamment la mutation de l'enseignement de la littérature et des sciences
ainsi que la question de l'autorité du professeur. Ecoutez ou ré-écoutez l'émission.

Dominique Souchier- Marcel Gauchet, bonjour !

Marcel Gauchet- Bonjour.

Vous êtes un de nos grands philosophes et dans le livre que vous co-signez chez Stock,
Conditions de l’éducation, je vais dire tout de suite ce que vous écrivez dès les premières
pages. Pour vous, ce qui est urgent, c’est de réfléchir. Vous dîtes : « il est urgent de
réfléchir ». Est-ce vous trouvez vraiment que sur l’éducation on n’a pas déjà encore
beaucoup réfléchi. Qu’est-ce que vous avez pu trouver de nouveau à dire ?

On a beaucoup parlé. On réforme toutes les semaines et en même temps dans le vide. On
change tout le temps et rien ne bouge. Voilà la situation de l’éducation.

Qu’est-ce qui fait problème pour vous ?

Ce qui fait problème, au-delà des questions légitimes de moyens et de programmes, ce sont en
effet les conditions mêmes qui permettent à l’éducation de s’exercer. Les transformations
sociales énormes que nous avons connues depuis une trentaine d’années ont complètement
modifié les conditions dans lesquelles s’exerce l’enseignement. On n’a pas pris en compte ces
changements et leurs impacts sur la situation du système éducatif. Voilà ce qui me paraît faire
le plus grand problème.

Concrètement, vous pensez que la connaissance, le savoir, la culture font beaucoup


moins rêver aujourd’hui l’élève ou le lycéen qu’autrefois.

Ils ne font plus du tout rêver. En fait, l’école était bien sûr un lieu où on apprenait mais c’était
aussi un lieu où l’imaginaire trouvait à s’exercer.

Vous dîtes qu’il n’y a plus de goût pour l’école.

Non, je n’irais pas jusque là parce qu’à l’école il y a toutes sortes de choses qui font qu’on
peut avoir du goût pour elle. Par exemple, on y retrouve ses copains. La socialisation
qu’assure l’école est très importante pour les jeunes et pour les enfants mais il est certain que
la motivation n’est plus du tout la même. Elle est essentiellement utilitaire et du coup elle n’a
pas le même ressort existentiel pour tout un chacun.

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Soyons concrets : parlons des disciplines. La littérature était à l’école la reine des
disciplines. Vous dîtes qu’aujourd’hui elle est une « reine découronnée ». Par quoi et par
qui ?

Par plusieurs causes. Primordialement, la littérature est affectée par un nouveau culte social de
l’expression de l’authenticité qui fait que les détours, l’artifice, la complexité de l’écriture
littéraire, qui paraissait autrefois le modèle du bon langage - de la manière à laquelle il fallait
accéder pour vraiment bien s’exprimer- ne fait plus autorité. La littérature apparaît comme
quelque chose de « coupé de la vie » comme on dit, très loin de la manière spontanée de
s’exprimer et dont l’utilité pour accéder à ce qu’on voudrait vraiment dire n’est plus du tout
évidente.

Donc le professeur de français devrait cesser d’enseigner les grands auteurs que sont
Molière, Corneille, Racine ou Voltaire ?

Non, ce n’est pas du tout comme cela que le problème se pose mais je crois qu’il faut
repenser, en effet, la manière de légitimer le détour par la littérature. Cela ne va plus de soi. Il
faut donc un effort collectif pour repenser ce qui donne du sens aux savoirs à l’école.

Ça c’est un diagnostic mais concrètement comment pensez-vous qu’il faudrait enseigner


le français ? La littérature, vous donnez cette définition, c’est « l’art de bien dire ». Cela
ne doit plus être l’art de bien dire ?

Ce qui prime pour nos contemporains ce n’est pas « bien dire » mais c’est « se dire de
manière sincère et authentique ».

Se raconter ?

« Se raconter » c’est encore autre chose parce que là, en effet, je crois beaucoup à la vertu du
récit parce que raconter est un art. Peut-être que « bien dire » ne mobilise plus beaucoup
spontanément les élèves. En revanche, le souci de « bien raconter » les motive puissamment.
Par conséquent, il faut aussi savoir se déplacer éventuellement là où se porte l’intérêt des
élèves.

C’est un conseil pour les profs de français que vous donnez.

C’est une proposition. Je crois que personne n’a la réponse à ces questions.

Et les maths, et la physique, et la biologie ? Vous pensez qu’il n’y a plus de goût pour ces
disciplines là ?

Il n’y a tellement plus de goût qu’on les a mis au poste de commandement dans le système
éducatif. C’est vers eux qu’on dirige les meilleurs éléments, lesquels, en masse, n’ont de
cesse, une fois qu’ils ont acquis leurs diplômes – et quelque fois les plus élevés – de quitter ce
domaine. On a un désaffection pour les carrières scientifiques qui est un des phénomènes
frappants et inquiétants de ces dernières années.

Avant, on célébrait les savants. Maintenant, on préfère dire les chercheurs. C’est mieux
les chercheurs que les savants, non ?

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C’est selon. C’est un très noble idéal que d’être savant. Le savant était celui qui avait la
maîtrise par devers lui d’une très grande quantité de connaissances bien ordonnées de telle
sorte qu’il était capable d’en trouver de nouvelles. Le chercheur est un acteur social plus ou
moins anonyme qui certes est au service d’une noble cause mais, d’une manière un peu
ingrate, à l’intérieur d’une machinerie plus ou moins bureaucratique qui ne mobilise pas
beaucoup l’imagination.

Il faudrait réapprendre à l’école ce que sont les véritables savants.

Je crois qu’on est devant des glissements de terrain contre lesquels il est vain de vouloir
revenir. Je crois qu’on ne reverra plus de savants. Ce n’est pas la peine de cultiver des
nostalgies inutiles. Il faut plutôt comprendre ce qui se passe dans la déperdition d’une image
comme celle du savant pour voir comment il est possible de sauver l’essentiel de ce qui
passait au travers d’elle sans s’attacher à sa mythologie.

Ce qui a été beaucoup critiqué à l’école et qui est dans les faits contesté c’est l’autorité
ou l’autoritarisme du prof. Vous pensez qu’il faut réhabiliter l’autorité ?

Non, non. Justement, je crois que ce que nous avons essayé de faire c’est montrer comment
c’est un faux problème. D’abord, la question ce n’est pas l’autorité du prof qui n’est qu’un
représentant de l’autorité des savoirs et de l’autorité de l’institution. Si on réduit l’autorité du
prof à son seul charisme personnel, il y a très peu de chances qu’il y arrive.

Il y a des profs - vous le notez au passage - qui ont une autorité naturelle et d’autres pas.

Oui. On ne peut pas fonder une institution sur ce fait parce qu’il y en a évidemment beaucoup
plus qui n’en ont pas que les quelques vedettes du milieu qui en possèdent.

..Et vous ne proposez pas qu’on note les profs là-dessus.

On peut toujours le faire mais ce sont des performances sans intérêt. Ce qui compte c’est le
fonctionnement de l’institution. Ce qui veut dire, par exemple, que si on les laisse aller au
front tout seuls sans jamais les soutenir du point de vue des administrations ou des autorités
publiques dans les cas où ils sont en difficultés, cela ne peut pas marcher. C’est ce qui se
passe. Les profs sont laissés à l’abandon. Voilà la réalité du système éducatif d’aujourd’hui.
Ils sont tout seuls et il n’y a personne derrière eux. Quand il y a un problème on les lâche.
Pourquoi tombe-t-on dans l’autoritarisme ? Quand, précisément, on est réduit à ses seuls
moyens et qu’on a aucun appui.

L’autorité de l’école dépend en grande partie de ce qu’on dit d’elle dans les familles.

Ça dépend de ce qu’on dit de l’école dans les familles.

Ça, soyons honnêtes, ça ne dépend pas du ministre.

Bien entendu. Précisément, je ne charge pas les ministres. Vous savez, les ministres font ce
que la société leur demande. L’image de l’école dépend aussi beaucoup de ce qu’on en dit
dans les grands médias qui ont une prétention éducative dont on pourrait examiner exactement
les modalités et les résultats. Et ça dépend aussi de la manière dont les décideurs publics
mettent eux-mêmes en forme toutes ces images. Je ne suis pas sûr que les discours tenus très

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fréquemment sur ce sujet aident à clarifier la situation. L’intérêt des familles c’est que leurs
enfants en particulier réussissent. Le problème de l’institution c’est que tout le monde
réussissent à peu près. Ce n’est pas du tout le même objectif. Sans cette conjugaison des
efforts de tous les côtés on restera dans cette situation où on remet toute la tâche sur le dos des
enseignants qui n’en peuvent met.

Merci Marcel Gauchet.