Vous êtes sur la page 1sur 39

Néolibéralisation des campagnes, polytopicités et techniques de l’information.

Arthur DEVRIENDT

Doctorant en Géographie (UMR Géographie-Cités - CRIA / Manche Numérique)

Résumé : Bien que motivée par une défaillance des opérateurs privés, l'amplification de la politique d' « aménagement numérique du territoire » mise en œuvre dans le département de la Manche est concomitante avec la montée en puissance d'arguments et objectifs entrepreneuriaux. En conséquence, loin d'être neutre, cette politique participe selon l'auteur d'une néolibéralisation de l'action publique locale dont la pertinence, sous ses traits actuels, peut être interrogée au regard des pratiques habitantes.

1. Introduction :

Renouvelé par les travaux des économistes Friedrich von Hayek et Milton Friedman et

progressivement mis en œuvre à partir des années 1970 (Chili, Royaume-Uni, Etats-Unis), le

« néolibéralisme »

apparaît

aux

yeux

de

nombreux

observateurs

comme

un

ensemble

de

prescriptions idéologiques et politiques aujourd'hui dominant au niveau mondial (voir Amin et al.,

2006).

Si sa définition est loin d'être stable et est encore l'objet de nombreuses controverses dans le

champ académique (voir par exemple les positions de Clive, 2005 et Ferguson, 2010), ce « discours

fort », pour reprendre l'expression de Pierre Bourdieu (1998), se caractérise par la production d'une

« vision émancipatrice » (Ampuja, 2011) – à travers la promotion des libertés individuelles et de

l'individualisme dans l'action, la défense des droits de propriété, la conformité du commerce

international au principe du libre-échange, la dérégulation et l'ouverture des marchés, l'intolérance

envers le syndicalisme et les négociations collectives et la flexibilisation du marché du travail – e t

par la mise au premier plan de la recherche du développement économique et de la croissance – en

s'appuyant sur les logiques financières et de compétitivité, l'actionnariat, l'austérité du service

public, les réductions des impôts pour les plus riches, l'octroi d'aides et de subventions aux

entreprises, le « tournant managérial » (Deranty, 2011) et la « criminalisation de la pauvreté » (voir

Herbert & Brown, 2006).

Cependant, suite aux travaux de géographes gravitant autour de la revue critique Antipode,

il nous apparaît nécessaire d'approfondir cette approche. Restant au niveau du méta-discours, elle

tend à faire apparaître le « néolibéralisme » comme totalité cohérente immuable, sorte de bloc

« monolithique » (Peck & Tickell, 2002) aux modalités de mise en œuvre et aux impacts identiques

et universels. Or, comme le soulignent Neil Brenner et Nik Theodore (2002), l'imposition du

« néolibéralisme » est fortement différenciée, tant socialement que géographiquement, tout comme

sont variables ses formes institutionnelles et ses conséquences sociopolitiques selon les échelles

géographiques et les zones considérées. C'est pourquoi, à l'opposé d'une vision désocialisée et

déshistoricisée du « néolibéralisme » qui resterait prisonnière des traits sous lesquels il se présente

généralement (i.e. comme « évident » ou « naturel » voire « indépassable »), ces auteurs insistent

sur son caractère nécessairement « encastré » (embeddedness) :

« Neoliberal programs of capitalist restructuring are rarely, if ever, imposed in a pure form, for they are always introduced within politico-institutional contexts that have been molded significantly by earlier regulatory arrangements, institutionalized practices, and political compromises. » (Brenner & Theodore, 2002)

« [The] accounts of neoliberalization should be sensitive to established political traditions for they affect processes of neoliberalization and state restructuring. This implies giving due attention to different political rationalities guiding policy-making, inherited institutional structures and practices, and the role of dominant political traditions in shaping both state actions and public response to them. » (Dikeç, 2006)

Dès lors, toute approche fine en la matière ne peut procéder par généralisation du discours

néolibéral et occulter les variations locales de mise en œuvre. Selon J. Peck et A. Tickell (2002), il

convient de développer une compréhension du « néolibéralisme » en tant que phénomène de

relation dynamique entre un « en-dedans » (in-there) – en ce sens que ses effets sont nécessairement

variés et inégaux selon les espaces et institutions où il prend corps – et un « en-dehors » (out-there)

– en ce sens que sa diffusion et ses effets relèvent également d'une certaine « métalogique » à

l'œuvre –, processus qu'ils se proposent de nommer « néolibéralisation » (neoliberalization).

2. Des géographies du néolibéralisme « urbano-centrées » :

Bien qu'insistant sur le « caractère polycentrique et multiscalaire » (Brenner & Theodore,

2002) des processus de « néolibéralisation », la littérature scientifique en fait un phénomène

essentiellement urbain en se concentrant sur de grandes villes d'Amérique du Nord et/ou d'Europe

occidentale 1 . Pour Brenner et Theodore (2002), les villes sont les « arènes politico-institutionnelles

clés » de la néolibéralisation en raison de l'intensité particulière des processus qu'elles connaissent

en la matière à travers les nouvelles orientations des politiques urbaines (« New Urban Policy »).

Ces orientations sont les suivantes : l'accent mis sur les « réseaux inter-urbains » (voir Leitner &

Sheppard, 2002), le « marketing territorial », les partenariats publics-privés, l'« entrepreneurialisme

urbain » (Harvey, 1989), la « régénération urbaine » et la « gentrification » (sur ce dernier point voir

Smith, 2002 ; Rousseau, 2008). Comme souligné précédemment, ces orientations d'inspiration

néolibérale ne viennent pas s'imposer purement et simplement aux institutions et politiques

préexistantes mais se combinent aux héritages locaux : en France, comme le relève Mustafa Dikeç

(2006), la « politique de la ville » reste fortement marquée par une certaine conception de la

1 A l'instar du programme de recherche Urban Redevelopment and Social Polarisation in the City (URSPIC). Mené au début des années 2000 et coordonné par Frank Moulaert, ce programme s'intéressait aux liens entre néolibéralisme, projets urbains et polarisation sociale à travers l'étude de 13 villes européennes dont la plus petite était Lille (France) qui comptait alors 210 000 habitants intra muros environ.

« tradition républicaine » d'où une dimension « économique » de cette politique (compétition

urbaine, recherche de croissance, etc.) en retrait par rapport aux problématiques « sociales »

(de

plus en plus envisagées en termes ethniques et culturels) qu'elle prétend traiter (à travers une

stratégie de « tolérance zéro » s'appuyant sur les concepts de « vitre brisée » ou de « prévention

situationnelle » - voir Herbert & Brown, 2006). Si cet article apporte des précisions et nuances

utiles par rapport à des géographies du néolibéralisme américaines ou anglaises, il n'en demeure pas

moins que Mustapha Dikeç accorde lui aussi une place prééminente aux villes, percevant en elles le

rôle d'« incubateurs » des stratégies politiques à travers lesquelles la domination idéologique du

« néolibéralisme » perdure (Brenner & Theodore, 2002 ; Swyngedouw et al., 2002).

Les géographies du néolibéralisme rejoignent en cela une tendance forte à « l'urbano-

centrisme » dès qu'il est question de mondialisation (voir Nelson & Nelson, 2010). Nous pouvons à

ce titre évoquer également les travaux de Saskia Sassen sur la « ville globale » (Sassen, 1996), de

Manuel Castells sur la « ville informationnelle » (Castells, 1989) ou encore de Richard Florida sur

la

« ville créative » (Florida,

2005). Or à force d'insister sur les dimensions urbaines des

transformations du monde contemporain, les espaces ruraux apparaissent en négatif comme des

« espaces 'fuyants' » ('slippery' spaces) c'est-à-dire sur lesquels les transformations sociétales n'ont

aucune prise et/ou ne sont pas enclenchées (Hayter R. et al., 2003 cité par Young, 2008). En raison

de cet a priori, très peu d'études ont été menées sur une éventuelle « néolibéralisation » des

campagnes alors que cela permettrait selon nous d'éclairer de manière nouvelle des phénomènes

constatés dans le monde urbain (nous pensons ici au « tournant répressif » des villes américaines

qui repose sur l'installation de multiples établissements pénitentiaires en milieu rural - voir

Hallinan, 2001) et plus largement le développement des « nouvelles ruralités », suivant l'expression

consacrée (voir par exemple Mora et al., 2008), lesquelles s'accompagnent de discours, projets

politiques, actions d'aménagement, pratiques et représentations habitantes spécifiques.

3.

Quelles géographies du néolibéralisme en milieu rural ?

L'hypothèse d'une « néolibéralisation » des espaces ruraux n'est pas nouvelle et a déjà donné

lieu à une littérature abondante. Cependant, la plupart des travaux croisant ces deux thématiques se

sont intéressés à un aspect très particulier des choses : la libéralisation des marchés agricoles et

leurs conséquences, que ce soit dans les pays dits « en voie de développement » (voir récemment

Canterbury, 2007; Simon, 2009 ; Sugden, 2009 ; Teubal, 2009 ; Cooksey, 2011 ; Martinez, 2011) ou

au sein de l'Union Européenne et des pays occidentaux (voir Potter & Tilzey, 2005 ; Potter, 2006 ;

Dibden et al., 2009). Autant de travaux réduisant de fait les espaces ruraux à leur fonction

productive agricole quand bien même, du moins dans les pays dits « avancés », cette vision

« agrocentrée » perd de sa pertinence 2 depuis plusieurs décennies (voir Robic et al., 1997).

Très rares en revanche sont les auteurs émettant l'hypothèse d'une « néolibéralisation » des

espaces ruraux considérés dans leurs évolutions les plus récentes. Comme apports principaux, nous

pouvons citer Nathan Young (2008), Neil Argent (2011), Paul M. Van Auken et Johan Fredrik Rye

(2011). Bien que travaillant sur des terrains différents (Colombie Britannique, Australie, Etats-Unis

et Norvège), ces auteurs soulignent les principaux traits suivants : la diffusion de modèles

américains de développement, l'accent mis sur « l'activation » des individus et le rôle-clé dévolu

aux « communautés », l'« entrepreneurialisme » rural, la valorisation et la gestion des « aménités

rurales » et enfin la place attribuée à la consommation comme force motrice de développement.

Polarisés sur le monde anglo-saxon, ces travaux souffrent du peu de place qu'ils accordent

aux pratiques et représentations quotidiennes des habitants en privilégiant les acteurs institutionnels

(élus, partis politiques, administrations, Etats fédéraux, etc.), plaçant le chercheur dans une posture

surplombante alors même qu'il cherche bien souvent à dénoncer la faible prise en compte des

individus et de leurs attentes dans la mise en place des projets de développement.

2 En 2011, au sein de l'UE25, si 96% du sol des espaces ruraux est cultivé ou destiné à l'agriculture, seulement 13% de l'emploi est concerné, et l'agriculture y produit seulement 6% de la valeur ajoutée (Brereton et al., 2011)

A l'inverse, dans un article récent consacré à la situation française, Yannick Sencébé (2011)

tente d'esquisser un lien entre les pratiques et représentations habitantes et l'idéologie dominante.

Faisant sienne la ligne directrice des coordinateurs du deuxième numéro de l'année 2011 de la revue

Informations sociales « d’analyser le monde rural » tel qu’il se présente aujourd’hui (Dauphin &

Giraud, 2011), la sociologue et élue au conseil d'administration d'ATTAC-France s'intéresse aux

« formes plurielles d'appartenances » constatées en milieu rural, à savoir les « manières dont les

individus sont inscrits dans des lieux, et les façons dont ils tissent et entretiennent leurs relations

sociales ». A la suite de travaux menés dans la Drôme et dans l'Yonne, Y. Sencébé établit une

typologie fondée sur un gradient « attachement » ↔ « distanciation ». Plutôt que de mobiliser et

d'opposer les éléments du couple « sédentarité » / « mobilité » en se référant à un évasif « trait

typique des sociétés avancées » (Gil, 2011) ou encore en idéalisant la figure du « nomade »

(exercice auquel s'est livré Attali, 2003), Y. Sencébé tente de comprendre ces diverses « formes

d'appartenance » à la lumière de la traduction spatiale, pourrait-on dire, du « nouvel esprit du

capitalisme ». Pour ne prendre que les valeurs extrêmes du gradient proposé, nous aurions d'un côté

les situations dans lesquelles « le lieu où l'on vit renferme toutes les sphères d'affiliation » et de

l'autre les situations où les lieux ne sont que des « occasions-supports » pour des individus inscrits

dans des formes d'« engagement réversible ». Quand les premières semblent fonctionner sur les

principes de stabilité, de dimension collective, d'autochtonie et de long terme, les secondes

« valorise[nt] au contraire la mobilité, la flexibilité [et] l'investissement de chacun dans des 'projets'

sans cesse à renouveler », autant de manières d'être que l'on retrouve dans les discours de

justification du néolibéralisme et les normes que celui-ci tente d'imposer à travers « l'idéologie

managériale » (Both, 2007 ; Méda, 2011).

Si l'hypothèse de Y. Sencébé, formulée en référence aux travaux de Luc Boltanski et Ève

Chiapello (1999), a le mérite d'essayer de renouer avec les pratiques et représentations habitantes

quotidiennes et routinières, elle n'en est pas moins maladroite 3 . En effet, bien que de nombreux

3 Dans sa thèse de doctorat (2010), Sébastien Leroux mobilise également les travaux de L. Boltanski et E. Chiapello.

auteurs (dont L. Boltanski et E. Chiapello eux-mêmes) aient souligné les décalages pouvant exister

entre le discours managérial officiel au sein des entreprises et les pratiques réelles des travailleurs

(voir par exemple Krause-Jensen, 2011), Y. Sencébé semble croire en une application telle quelle

des préceptes néolibéraux sur les pratiques et représentations des habitants, ce qui est pour le moins

discutable, même à ne considérer qu'une infime minorité du corps social (on retrouve ici le

néolibéralisme comme « bloc monolithique »). Il n'est évidemment pas question pour nous de nier

toute portée normative et comportementale à l'érection de la « personnalité flexible » en tant

qu'idéal-type contemporain (Holmes, 2005), mais ne peut pas être occultée la façon dont ces

discours sont relayés et ré-adaptés au niveau local par les acteurs institutionnels (collectivités

territoriales notamment) auprès d'habitants ruraux de plus en plus demandeurs de politiques

publiques.

C'est donc à une troisième voie que nous souhaitons ici nous atteler, en appréhendant la

« néolibéralisation »

des

espaces

ruraux

tant

à

travers

les contextes

institutionnels

et

leurs

réalisations concrètes qu'à travers les pratiques et représentations habitantes quotidiennes. Prenant

précisément place

à la confluence entre

ces différentes dimensions (idéologie, programmes

politiques, activités privées, projets d'aménagement et pratiques habitantes), les « techniques de

l'information et de la communication » (TIC – pour le sens que nous donnons à cette expression,

voir Devriendt, 2010 ; 2011) nous semblent pouvoir être des révélateurs idoines des processus à

l'œuvre.

4. La Manche et l'aménagement numérique du territoire :

Pour ce faire, nous centrons notre analyse sur le département français de la Manche, situé en

Mais la « colonisation marchande » des territoires qu'il souligne n'est à aucun moment mise en relation avec les pratiques et représentations habitantes quotidiennes.

région

Basse-Normandie.

Peuplé

de

496

900

habitants 4 ,

le

département

de

la

Manche

est

généralement considéré comme un espace « rural ». Quelque soit la typologie existante retenue –

qu'il s'agisse par exemple de celles élaborées par la DATAR (2004), par l'OCDE (2007) ou, plus

récemment, par les membres du projet européen FARO (Van Eupen et al., 2011) –, le caractère rural

du département pris dans son ensemble est saisi et mis en avant à l'aide de différents indicateurs

statistiques (densité économique, accessibilité, etc.), ce qui n'exclue évidemment pas la présence de

petites et moyennes villes et autres pôles d'activités. Toutefois, comme le soulignent Bruno Jean et

Stève Dionne (2007), ces tentatives d'objectivation ne peuvent suffire à appréhender les « ruralités

contemporaines », mais doit être également prise en compte la part de « constructivisme »,

saisissable à travers les discours et représentations des différents acteurs afférents à ces espaces.

Pour les habitants que nous avons pu interroger, nous retrouvons cette tendance à concevoir la

Manche comme un espace rural, y compris chez des individus résidant au sein des espaces les plus

urbanisés (Saint-Lô, Cherbourg – corroborant ce que soulignent dans leur étude Philippe Vidal et

Lionel Rougé, 2011), et dans le même temps caractérisé par des échanges fréquents entre les deux

éléments d'un couple « ville-campagne » ; éléments différenciés non pas tant vis-à-vis de critères

matériels, infrastructurels ou aisément objectivables, qu'en référence à des dispositions, des états

d'esprits et des qualités sensibles (l'« air », la « nature », l'« espace ») :

« –

J’ai réussi à allier les deux, tout en étant en ville je suis à côté

très rapidement je

comme très rapidement je peux être en ville. Je suis à la douce

peux être en campagne limite

– Il y a une distinction claire dans ton esprit entre ville et campagne ?

– Oui.

– Sur quoi ça se différencierait ?

– Le calme. Le calme, tout simplement. Quand t’es dans ton logement en campagne tu

4 Au 1er janvier 2008, avec un taux de croissance démographique annuel moyen de + 0,3 % depuis 1999. Cette croissance démographique reposant essentiellement sur l'arrivée de nouveaux habitants (voir Bigot, 2011).

fais ce que tu veux, on ne vient pas t'embêter parce que tu veux trop fort à deux heures du matin 5 . »

t’as mis la musique

Au sein de ce qui apparaît comme un « tiers espace » (Vanier, 2000), notre propos prend

appui principalement sur notre participation quotidienne aux activités de la structure où nous

effectuons, sous convention CIFRE, notre thèse de doctorat 6 , à savoir Manche Numérique, en

charge de la politique dite d'« aménagement numérique du territoire » sur le département.

Initiée par le Conseil général de la Manche dans les années 90 et l'élaboration du programme

« Vivre et télévivre dans la Manche » en 1998, cette politique, visant à résorber la « fracture

numérique territoriale » résultant d'un non investissement des opérateurs privés dans les zones

jugées peu rentables (voir Moriset, 2010), connaît son véritable essor à partir des années 2000. Suite

à la loi Voynet de 1999, les collectivités se voient offrir la possibilité d'investir dans les

infrastructures de télécommunications pour les mettre à disposition des opérateurs privés. Dans la

Manche cela s'est traduit par la mise en place d'un « Backbone universel de services » consistant,

via un partenariat avec le Réseau de transport d’électricité, au déploiement d’une dorsale de fibre

optique sur le territoire.

En 2004 s'opère un tournant majeur avec l’adoption de la loi sur la confiance dans

l’économie numérique (et l’article L1425-1 du Code des collectivités territoriales) permettant aux

collectivités

d’établir

et

d’exploiter,

ce

qui

était

jusque

interdit,

des

réseaux

de

télécommunications. Suite à l’adoption de cette loi, le Conseil général de la Manche qui portait

jusque là seul cette politique en faveur des TIC décide de sortir celle-ci de son périmètre propre et

engage une démarche inter-collectivités qui se concrétise par la création du syndicat mixte ouvert

Manche Numérique regroupant, en tant que membres, l’ensemble des communautés de communes

du

département,

la

Communauté

d’agglomération

de

Saint-Lô,

la

Communauté

urbaine

de

5 Pierre, 30 ans, artiste-peintre, Saint-Lô (tous les prénoms des particuliers enquêtés ont été modifiés).

6 Sous la direction du Pr. Gabriel Dupuy.

Cherbourg et le Conseil général de la Manche.

Dès sa création, Manche Numérique se voit attribuer deux compétences : une compétence

indépendante et autonome « informatique de gestion » dédiée au support aux logiciels métiers des

collectivités

(par

intégration

d’une

structure

préexistante,

l’ADITEC),

et

une

compétence

« aménagement numérique du territoire » déclinée en un volet « infrastructures » et un volet

« usages et services numériques ».

En ce qui concerne le volet « infrastructures », les actions menées, avec la mise en place

d’une délégation de service public, visent à couvrir au mieux le territoire et à favoriser la

concurrence. Il existe aujourd’hui une épine dorsale de 1200 kilomètres de fibre optique, 136 nœuds

de raccordement d’abonnés (NRA) dégroupés (sur 144), 26 000 prises de fibre optique jusque chez

l’abonné

(4000

prises

à

Saint-Lô,

commercialisées,

et

22

000

à

Cherbourg,

en

voie

de

commercialisation) et, à destination des zones blanches, 200 sites de diffusion de Wifimax (réseau

haut-débit sans fil). En 2010, 99,92 % de la population manchoise est éligible à une offre de 2

Mbits/s et l’objectif affiché est d’arriver au déploiement de 15 000 kilomètres de fibre optique d'ici

2025.

Dans le cadre du volet « usages et services numériques », plusieurs actions sont menées,

parmi lesquelles : la mise en place des réseaux d’Espaces publics numériques et de Visio-relais de

services

publics,

l’équipement

des

établissements

scolaires

et

le

développement

d’espaces

numériques de travail, la valorisation du patrimoine culturel local (à travers l’encyclopédie en ligne

Wikimanche), des plateformes de dématérialisation des procédures et actes administratifs, etc.

5. Du « développement industriel » à « ceux qui font réussir la Manche »

Tels qu'ils sont formulés, les objectifs des différentes actions sus-citées ne sont pas sans faire

écho, toutes choses égales par ailleurs, au « keynésianisme spatial » (expression forgée par Martin,

1989)

:

« couverture

totale »

en

infrastructures

et

services

numériques,

« homogénéité

du

déploiement », haut et très haut débit « pour tous », « réduction des inégalités » à travers la

résorption des zones non couvertes, etc. Cependant, autant teintée de progressisme soit-elle, la mise

sur le devant de la scène de ces objectifs n'en est pas moins concomitante avec la montée en

puissance d'arguments « entrepreneuriaux » (ce qui n'est pas sans susciter interrogations de la part

de certains agents), tant au niveau des résultats attendus des actions menées – « compétitivité »,

« leadership »,

« marketing

territorial »

sont

des

objectifs

couramment

évoqués

que

du

positionnement de la structure elle-même – quelques documents (dont la faible diffusion, tant en

volume que dans la durée, est à souligner) décrivent Manche Numérique comme une « véritable

start-up publique ».

L'accent mis sur le développement économique et son articulation avec des politiques en

faveur du déploiement des infrastructures de télécommunications n'est pas d'une radicale nouveauté

dans le département de la Manche, et plus généralement en région Basse-Normandie. Dès 1965, lors

des discussions relatives au Ve plan (1966-1970) alors en cours d'élaboration, la Commission de

développement économique régional (CODER) et le Comité régional d'expansion économique de

Basse-Normandie (CEBANOR) insistent tous deux sur le fait que « l'industrialisation dépend tout

d'abord de l'amélioration du réseau routier et des télécommunications », alors que la question du

logement était jusque là prioritaire. Nouvelle orientation qui n'est pas sans susciter la colère des

syndicats de salariés 7 , CGT et CFDT en tête, et qui semble en décalage vis-à-vis des attentes des

entreprises elles-mêmes 8 .

7 Par principe, au sein de ces structures consultatives, un quart des sièges était réservé aux syndicats de salariés. Aujourd'hui on ne peut que constater l'absence d'une représentation des travailleurs dans ce domaine, et ce d'autant plus que, spécialement dans la Manche où il n'existe plus d'organisme dédié au développement économique (contrairement à l'Orne ou au Calvados), les « réseaux » et « partenariats » sont en vogue (dont le caractère « informel » autorise des géométries variables ainsi qu'une certaine indétermination dans la répartition des pouvoirs entre acteurs).

8 Au début des années 1960, en vue de l'élaboration d'un plan d'expansion économique, le CEBANOR procède à une

Si

cette

articulation

dans

les

discours

entre

développement

économique

et

télécommunications

est

établie

depuis

plusieurs

décennies,

les

objectifs

assignés

à

ce

développement ont connu quant à eux de profondes transformations sur cette même période.

Premièrement, dans les années 1960 9 , le développement économique auquel il est fait

référence est sans cesse assujetti à des problématiques sociales envisagées sous leur dimension

« macro ». La principale de ces problématiques est alors « l'émigration » (« l'exode rural »), dont

« la lutte » constitue le premier objectif du CEBANOR. Dès lors, le développement industriel

envisagé ne l'est pas pour lui-même mais comme « politique de fixation » c'est-à-dire, comme

l'écrivent des membres du comité, dans le but de « [créer] les emplois nouveaux nécessaires pour

retenir une fraction des excédents démographiques » (CEBANOR, 1962). Et les auteurs de

poursuivre : « Il y réussira d'autant plus qu'il atténuera les différences qui séparent les salaires réels

locaux de ceux des grandes régions industrielles françaises. » Informés par de nombreuses enquêtes

relatives à la structure de l'emploi dans la région et ses départements, la vitalité des différents

secteurs économiques, les salaires et niveaux de vie, la démographie et les besoins de main-

d'œuvre 10 , il s'agit pour les membres du CEBANOR de créer « une quantité suffisante d'emplois

qualifiés » et au-delà de « réduire l'écart entre les salaires régionaux et les salaires parisiens » et

d'« amener la parité des conditions de vie ». C'est précisément la poursuite de ces objectifs qui doit

sous-tendre les actions mises en place en matière de développement économique, à l'instar des

consultation des entreprises industrielles. Interrogées sur leurs difficultés, les entreprises semblent peu préoccupées par les questions d'infrastructures (les auteurs notent qu'en matière de lignes téléphoniques « les utilisateurs sont généralement satisfaits ») mais pointent de manière forte (à 61%) une insuffisance dans le domaine du logement, lequel permettrait « un accroissement de la main-d'œuvre employée » (CEBANOR, env. 1960).

9 Notre focalisation sur cette décennie, forcément réductrice, s'explique par notre exploitation des archives de l'ex- Chambre de commerce et d'industrie de Granville (aujourd'hui CCI du Centre et Sud Manche) disponibles aux Archives départementales de la Manche. Si comme l'explique la notice de ces fonds (côte 1 ETP) ceux-ci sont « le reflet de l'activité économique et des choix qui ont été faits » à l'échelle départementale, la question des aménagements portuaires occupe une place prédominante jusqu'à la fin des années 1950. Quant aux documents post- 1970, ceux-ci sont encore propriété de l'institution.

10 Au point de voir certains membres du comité souligner le risque de voir ce dernier se cantonner à la réalisation d'études.

« actions de productivité » (Poder, 1963).

Cette « égalisation » des revenus régionaux, qui constituait « le véritable objectif à long

terme des plans régionaux » des années 1960 (Région Basse-Normandie, 1961), n'apparaît plus dans

les programmes manchois et/ou bas-normands de développement économique et d'aménagement du

territoire d'aujourd'hui, alors que les inégalités persistent 11 . Le développement économique semble

s'être en quelque sorte « émancipé » des questions sociales, reléguées à la « solidarité », et la

« création-reprise d'entreprises », dans un contexte de « crise », se substitue dans les discours à la

création d'emplois 12 . S'appuyant sur divers salons (de type « Journées de la création-reprise

»),

événements (« Semaine du goût d'entreprendre », « Soirée Forces 50 ») et « success stories »,

émerge la figure de « l'entrepreneur », véritable héros des temps modernes et sur qui repose

dorénavant la « réussite » des territoires :

« La Manche est une terre de conquérants. Une terre d'entrepreneurs. Ici, des femmes et des hommes ont décidé d'investir. Ici, des femmes et des hommes ont pris des risques

ENTREPRENDRE ! […]

Chefs d'entreprise, vous œuvrez, vous agissez et contribuez ainsi au dynamisme, au

rayonnement et à l'attractivité de la Manche. Vous vous engagez. Vous prenez des responsabilités. Pour toutes ces raisons, vous méritez notre respect, nos encouragements et notre soutien ! 13 »

pour créer, pour innover. Des femmes et des hommes ont osé

Ce passage d'une dimension « macro » à une dimension « micro » dans les stratégies de

11 En 2004, le niveau de vie médian constaté dans le département de la Manche (inférieur à 14 820 euros) est inférieur au niveau de vie médian national (15 766 euros), lui-même inférieur au niveau de vie médian observé en région parisienne (supérieur à 17 350 euros) (voir Auzet et al., 2007).

12 Mouvement très sensible entre autres dans le domaine des « services à la personne ». Dans la Manche, on peut citer l'expérience de la Coopérative d'activités et d'emplois « Crescendo » (site web : http://www.crescendo-cae.fr/a- propos-de-crescendo.html).

13 Jean-François Legrand, Président du Conseil général de la Manche, dans son « édito » publié dans la brochure distribuée à l'occasion de la « soirée Trophées Forces Manche, la soirée de ceux qui font réussir la Manche » organisée le 18 novembre 2011 à Saint-Lô.

développement économique, avec l'abandon d'un certain volontarisme en matière de création

d'emplois et une tendance à la psychologisation des enjeux traités (« l'entrepreneur » qu'il convient

d'accompagner

dans

sa

« prise

de

risque »,

pour

alléger

son

« stress »,

pour

améliorer

sa

« créativité 14 », etc.), n'est pas resté sans effet sur les manières de concevoir les politiques relatives

au déploiement des TIC. En effet, si la conception des années 1960 se conjugue relativement bien

avec une politique orientée uniquement sur la question des infrastructures, cette dernière ne peut

suffire à l'heure de la nécessaire transmission des « savoir-être entrepreneuriaux » (nouveau mantra

des « coachs », voir Barès & Persson., 2011). Au-delà de la fourniture d'un accès Internet à haut

voire très haut débit, il convient de former « l'entrepreneur » aux bons « usages numériques » ou

estimés tels (stratégies de référencement, gestionnaires de mailing-lists, systèmes de management

de contenus, etc. 15 ). Cette évolution est particulièrement sensible dans les « zones d'activités » :

conçues initialement comme de simples offres foncières et/ou immobilières situées à proximité

d'axes (plus ou moins) principaux de communication, ce qu'elles restent majoritairement, elles

s'orientent de plus en plus vers la fourniture de services (incubateurs et/ou pépinières innovantes,

espaces numériques entreprises, animation et événementiel, plateforme de veille, etc.), à l'instar de

ce qui est promu par l'appel à projets « Zones Numériques Multiservices 16 » lancé en 2008 par la

Région Basse-Normandie et au terme duquel le département de la Manche, via Manche Numérique,

devrait voir huit de ses zones d'activités labellisées 17 .

Deuxièmement, les documents relatifs au développement économique et à l'aménagement du

territoire

des

années

1960

insistent

sur

une

nécessaire

complémentarité

entre

les

secteurs

14 Bernard Tréhet, Vice-Président du Conseil général de la Manche en charge du développement économique, Saint- Lô, 18 novembre 2011.

15 Elargissant d'autant le champ des possibles pour des organismes privés de formation, à l'instar de « L'Echangeur Basse-Normandie » dont l'antenne saint-loise est installée dans les locaux de « Manche Numérique » (site web :

http://www.echangeurbn.com/).

16 Site web : http://www.cr-basse-normandie.fr/index.php/vivre-et-se-deplacer/numerique/reseaux/zones-numeriques- multiservices

17 A savoir, dans l'ordre alphabétique : Canisy, Cherbourg-Octeville, Coutances, Marigny, Mortain, Saint-Lô, Saint- Pair-sur-Mer et Valognes. A l'exception de Mortain, tous les projets sont portés par Manche Numérique.

économiques et mettent en garde contre les risques d'une trop forte spécialisation. Le raisonnement

qui sous-tend cette position est explicité par le Comité des plans régionaux (1961) de la manière

suivante :

« L'amélioration des techniques agricoles accentuera les risques d'un exode massif que l'industrialisation progressive de la région et le développement du secteur tertiaire doivent précisément contenir [, d'où l'] impérieuse nécessité d'une action conjointe dans tous les domaines » « Ce serait […] une erreur de favoriser uniquement l'implantation des industries 'de pointe'. […] Il importe d'établir des firmes dont les réactions aux éléments conjoncturels ne soient pas les mêmes ».

Afin de favoriser cette diversité du tissu économique local, mais face à des établissements

« libres de choisir leurs points d'implantation », la Région Basse-Normandie (1961) met en avant la

possibilité d'instaurer un « filtrage négatif » opéré par les collectivités et les institutions publiques

envers les acteurs économiques privés. « Filtrage » pouvant se matérialiser « par le refus d'une

commune, par exemple, de faire bénéficier une entreprise des avantages de sa zone industrielle ou

par le rejet d'un dossier de prêt par les organismes régionaux de financement ».

Si divers mécanismes de filtrage sont aujourd'hui opérants – à l'instar des « acteurs de

l'accompagnement »

du

Pays

Saint-lois

filtrant,

à

l'occasion

du

salon

« ProvEmploi 18 »,

les

curriculum vitae des demandeurs d'emplois, sans véritable légitimité en la matière ni réelle

connaissance 19

des

besoins

de

main-d'œuvre

ces

mécanismes

sont

utilisés

à

des

fins

diamétralement opposées, i.e. dans le but de renforcer la « compétitivité » de quelques secteurs

d'activités ciblés désignés par l'expression « filières d'excellence ».

Cette recherche de « l'excellence 20 » dans quelques domaines précis est à l'heure actuelle très

18 « ProvEmploi, le salon de l'emploi et des projets en régions » s'est déroulé, à Paris, le 11 octobre 2011 (site web :

http://www.provemploi.fr/).

19 Comme ils le reconnaissent eux-mêmes (réunion du réseau des acteurs de l'accompagnement « Pays Saint-lois, terre d'accueil », 17 novembre 2011, Saint-Lô).

visible dans le département de la Manche, où plusieurs initiatives ont été labellisées par l'Etat « Pôle

d'excellence rurale 21 », et largement partagée entre les acteurs 22 . Ainsi le Pays de la Baie du Mont-

Saint-Michel (2007) met-il en avant la nécessité de développer l'emploi et l'économie au regard des

« savoir-faire locaux spécifiques » tout en ambitionnant « l'excellence environnementale », quand le

Pays du Cotentin (2007) axe sa politique de développement économique sur le « soutien aux filières

de compétence locales ». Dans le saint-lois, ces idées sont affirmées de manière encore plus forte

dans le cadre du projet de « technopôle » intitulé « Agglo 21 ». Porté activement par François

Digard – Maire de Saint-Lô, Président de la Communauté d'agglomération saint-loise, Président du

syndicat mixte Saint-Lô Développement et par ailleurs créateur d'entreprise 23 –, pour qui les élus

doivent être « à l'affût des besoins des entreprises » (Digard, 2008), ce projet de « technopôle »

d'environ 75 hectares vise à constituer « un environnement favorisant la créativité, la compétitivité

et le leadership » à travers le « développement d'un territoire fondé sur les capacités d'innovation

liées aux synergies entre les secteurs de la formation [et] de la recherche » (Ateliers du Canal &

Inno Group, 2010). Guidé par la nécessité de faire face à la « concurrence » d'autres territoires, un

positionnement sur les deux thématiques suivantes est envisagé : l'« agro-nutrition-santé » et les

« nouveaux

usages

numériques ».

Cette

vision

du

« numérique »

comme

nouvelle

« filière

d'excellence » est aussi fortement présente dans les travaux en cours relatifs à l'élaboration du

Schéma directeur d'aménagement numérique 24 (SDAN) de la Manche, lesquels insistent sur « le

soutien de la filière numérique locale » et la nécessité de la mise en place d'une stratégie en la

matière (Cardine & Vichit, 2011a).

20 Maître-mot de multiples réformes en cours, à l'instar de celles touchant l'enseignement supérieur français.

21 La carte des pôles d'excellence rurale (1 ère et 2 ème génération) est disponible à l'adresse web suivante : http://poles- excellence-rurale.datar.gouv.fr/

22 A noter le positionnement plus nuancé du Pays de Coutances (2007) sur ces questions.

23 Comme indiqué dans l'article qui lui est consacré sur l'encyclopédie en ligne « WikiManche » (site web :

http://www.wikimanche.fr/François_Digard)

24 L'élaboration, à l'initiative des collectivités territoriales, des schémas directeurs territoriaux d'aménagement numérique, a été instaurée par la loi n° 2009-1572 du 17 décembre 2009 relative à la lutte contre la fracture numérique.

La troisième ligne d'évolution majeure entre les années 1960 et la période contemporaine

dans les stratégies de développement économique et d'aménagement tient à la marchandisation et à

la « labellisation 25 » du territoire. Si l'on constate une certaine ancienneté en la matière, les pratiques

se sont quant à elles considérablement élargies. Dans les années 1960, celles-ci concernent avant

tout le domaine du tourisme dont le développement est conditionné par la « valorisation des

ressources » et par des actions qualifiées de « propagande », « axée sur Paris » (Région Basse-

Normandie, 1961). Si cette « propagande » est cantonnée au tourisme, formulée par les seules

institutions et destinée aux individus extérieurs au territoire, son avatar moderne le « marketing

territorial »

doit

désormais

se

déployer

chez

l'ensemble

des

acteurs

institutionnels

(les

« accompagnateurs » du pays saint-lois soulignent l' « attitude commerciale 26 » qu'il convient de

mettre en œuvre auprès des particuliers lors des salons), tant envers les individus extérieurs – il

s'agit alors de favoriser « l'attractivité » du territoire – qu'auprès des résidents – à travers des

discours insistant sur les « valeurs communes » et l'« identité » –, ces derniers étant invités à

devenir eux-mêmes les « ambassadeurs » (ou « greeters ») du territoire. Favorisé par les outils dits

du « web 2.0 27 », ce « marketing territorial » se développe particulièrement dans la Manche, que ce

soit à travers la création du site web « Plus d'un tour dans la Manche 28 » ou par le récent lancement,

par le Conseil général, de la marque « La Manche 29 », incarnée par Pénélope en référence au

personnage de la mythologie grecque et ses nombreux « prétendants » :

« Bonjour ! La Manche, vous connaissez ? Bon, il faut dire que les gens qui y vivent ont vraiment beaucoup de chance. Mais connaissez-vous la marque ? Oui, la marque “La Manche” ? Vous savez, synonyme d’équilibre, d’innovation, d’excellence,

25 Que l'on rencontre par exemple en Auvergne qui a mise en place, en 2008, une « charte qualité – engagement de service », labellisée AFNOR, intitulée « Accueil et accompagnement des nouveaux arrivants sur le territoire » (site web : http://www.auvergnelife.tv/accueil-qualite.html).

26 Réunion du 17 novembre 2011, Saint-Lô (voir note de bas de page n°17).

27 Pour une approche critique du « web 2.0 », et en particulier du « geoweb », voir (voir Leszczynski, 2011)

28 Créé par le comité départemental « Manche Tourisme » (site web : http://www.plusduntourdanslamanche.com/)

29 Site web : http://marque.manche.fr/

d’authenticité, de bien-être et de partage ! Bon, il y a plusieurs signatures, alors à vous

de choisir

recherche d’idées neuves. “Eden Normandie”, un pays où on va pour se regénérer, un territoire de richesse et de bien-être. “Ouest Normandie”, la conquête de l’ouest

Non, pas les cowboys et les indiens ! La conquête d’un nouveau monde, à travers les

“New Normandie”, un monde propice à la création, toujours à la

océans et les mers, par delà la Manche. [

]

Vous l’aurez bien compris, la Manche,

c’est bien plus que ça. Alors montrons-le, regroupons-nous autour d’une marque unique, “La Manche”. Tout est expliqué dans le guide, la couleur, les formes, les graphismes, vous avez le choix pour faire de cette marque la vôtre, alors n’attendez plus, vous aussi, devenez ambassadeur de la Manche ! 30 »

Enfin, de manière plus générale, il est frappant de constater entre les années 1960 et

aujourd'hui le passage dans la Manche et en Basse-Normandie d'une conception du développement

économique et de l'aménagement du territoire marquée par les idées d' « homogénéité » et

d' « égalité », à une situation où l' « équité » est posée comme principe premier, à l'instar de ce qui

est affiché dans la Stratégie de cohérence régionale d'aménagement numérique (Région Basse-

Normandie, 2010). Dans les années 1960, le CEBANOR insiste sur « la lutte contre les disparités

intra-régionales » et réclame pour cela « le développement simultané 31 de l'ensemble bas-normand »

considéré comme « homogène » (CEBANOR, 1962). Partageant ces idées, l'ensemble des acteurs

régionaux

mettent

alors

en

garde

les collectivités

de

niveau

inférieur

contre

de

potentiels

comportements accapareurs de leur part : le Comité des plans régionaux (1961) souhaite par

exemple « éviter que les collectivités locales ne se livrent à des surenchères onéreuses pour attirer

de nouvelles industries », et Albert Pasquier, dès 1959, dans l'avant-propos d'une étude sur Saint-Lô,

de craindre que :

« Si l'on pose qu'

'Au commencement est l'intérêt local'

,

alors l'aménagement du

30 Transcription du clip promotionnel de la marque « La Manche » diffusé lors de la soirée « Forces 50 » (cf. note de bas de page n°11).

31 Souligné dans le texte original.

territoire façon 1959 risque fort de ressembler à ce que fut, il y a un tiers de siècle, la lutte sourde ou ouverte pour l'affectation d'un escadron de gardes mobiles ou le

'Qui n'a pas fixé sa

main-d'œuvre excédentaire ?'

déplacement d'un bataillon d'infanterie ! 'Qui n'a pas son usine ?'

Tels finiront par être les slogans de l'action régionale. »

Que cet extrait nous provienne du directeur du Bureau d'études régionales témoigne en

creux,

entre

cette

époque

et

aujourd’hui,

de

la

raréfaction

d'une

expertise

en

matière

de

développement économique et d'aménagement du territoire assurée par divers corps d'Etat (Comité

des plans régionaux, Ministère de l'équipement, services préfectoraux, bureaux d'études régionales,

etc.), au profit d'un recours quasi systématique au « consulting externe privé » (expression que nous

empruntons à Benchendikh, 2008) : l'élaboration du SDAN par Manche Numérique évoqué

précédemment fait par exemple appel à pas moins de sept cabinets d'études 32 . Issus du monde de

l'entreprise concurrentielle, les acteurs relevant de ce domaine sont à la fois porteurs de méthodes

spécifiques d'élaboration des politiques publiques et de visions particulières de la société, des

individus et de leurs pratiques.

6. Le discours managérial aux prises avec les pratiques habitantes

Telles que nous pouvons les voir se déployer à l'occasion de nos activités quotidiennes, les

façons dont ces acteurs – « consultants », « experts » voire « designers de politiques publiques » –

élaborent les politiques publiques pour lesquelles ils sont appelés sont tout à fait particulières, en

même temps que de plus en plus répandues – et que certains géographes cherchent à décrire par le

truchement du concept deleuzien d' « agencement ». Pour des auteurs tels que Ben Anderson et

Colin McFarlane (2011), ces nouvelles manières de faire se caractérisent par les éléments suivants :

32 A savoir : Qu@trec, Tactis, Stratup, Sources Productions Consulting, Vicq Consultants, Matharan Pintat Raymundie (avocats associés) et Lymphis.

une attitude « extrospective » des acteurs locaux, la recherche d'« exemplarité », le recours à des

études dites de « benchmarking » et l'inscription dans divers « réseaux d'acteurs » (à travers des

événements dédiés et le développement d'une littérature spécialisée), le tout visant l'importation des

« bonnes pratiques » (sur cette notion voir Devisme et al., 2007).

La politique d' « aménagement numérique du territoire » menée dans le département de la

Manche permet d'illustrer ces différents points. Ainsi en est-il de la recherche d' « exemplarité » qui

transparaît dans la signature, en juin 2009, d'une convention de partenariat entre le Conseil général

de la Manche, Manche Numérique et la ville de Séoul, consacrée « meilleure ubiquitous-city en

matière d'e-government » (Conseil général de la Manche, 2009). A travers ce partenariat il s'agit de

« comprendre les clés du succès » de la capitale sud-coréenne, de « bénéficier mutuellement

d'expérimentations réussies » et, pour la Manche, d'entrer dans le « cercle fermé mondial » (Manche

Numérique,

2009) de l'« élite

numérique » (Manche Numérique, 2010). Cette recherche de

situations jugées exemplaires est également à l'origine de déplacements d'agents de Manche

Numérique (dont parfois l'auteur de l'article lui-même) à Amsterdam (« smart work centers 33 »),

Luxembourg (« e-city ») ou encore Las Vegas (« Consumer Electronics Show »), destinations qui ne

sont pas sans témoigner de l'emprise d'un imaginaire résolument « urbain » – imaginaire que l'on

retrouve dans le projet « Agglo 21 » évoqué précédemment à travers la projection, lors de la réunion

de présentation du rapport final, de photographies de Berlin, Karlsruhe, Vienne, Moscou et

Stockholm (Ateliers du Canal & Inno Group, 2010).

Comme évoqué dans le paragraphe précédent, la recherche d'exemplarité va de pair avec la

recherche d'une reconnaissance nationale voire internationale des actions de Manche Numérique.

Dans les documents relatifs à l'élaboration du SDAN, les différents consultants insistent sur les

« initiatives remarquables » (Cardine & Vichit, 2011b) menées sur d'autres territoires pouvant être

sources d'inspiration, tout comme sur la « diffusion concurrentielle » (Tiquet & Potier, 2011) des

33 Déplacement organisé à l'initiative du « Cluster Green & Connected Cities » (site web :

http://www.greenandconnectedcities.eu/)

idées portées par le syndicat mixte. Quant aux élus et agents, ceux-ci fréquentent différentes scènes

régionale et/ou nationale leur permettant d'évaluer régulièrement le positionnement de la Manche, à

l'instar du « Réseau rural européen » (et ses déclinaisons), « RuraliTIC, l'université d'été des TIC

pour les Territoires », « Les interconnectés, le réseau des territoires innovants », les « Assises du

numérique », le salon « Odébit », le « Forum des usages collaboratifs » ou encore le « réseau

Francophone de la Régulation des Télécommunications ».

Insistant chacun sur leur fonctionnement en « réseau », ces différents événements partagent

de cet idéal connexionniste que l'on retrouve chez nombre d'acteurs locaux auprès desquels nous

avons

eu

l'occasion

d'intervenir

au

titre

de

notre

appartenance

au

syndicat

mixte

Manche

Numérique. Par exemple, dans le cadre d'un travail sur « l'attractivité » du pays saint-lois 34 , la mise

en place d'un « réseau des acteurs de l'accueil et de l'accompagnement » est-elle appelée de leurs

vœux par les consultants retenus :

« On arrive bien sûr à cette idée de réseau, cette idée de faire du lien, du liant entre les organismes, les structures, les personnes-ressources qui vont être, à plusieurs, capables

sont gage de

d'offrir une palette de compétences, un accompagnement, un suivi, qui solidité et gage d'efficience. 35 »

« C'est vrai qu'on est dans un contexte de complexification

c'est pas toujours facile d'avoir de la visibilité ensemble. 36 »

de plus en plus d'acteurs,

de plus en plus nécessaire de travailler

Le cabinet d'étude Katalyse et le Collectif Ville-Campagne insistent sur le « besoin de créer

du

lien,

de

la

synergie

avec

d'autres »,

de

« décloisonner

les

acteurs

et

les

structures

d'accompagnement », d'être « collaboratif », tout en étant « souple » et « flexible » – soit la même

34 L'Association de Promotion du Pays Saint-lois est présidée par Gilles Quinquenel, également Président de Manche Numérique.

35 Jean-Yves Pineau, Directeur du Collectif ville-campagne, 21 avril 2011, Saint-Lô.

36 Cécile Collot, Senior Manager au sein du Cabinet Katalyse, 21 avril 2011, Saint-Lô.

rhétorique que celle mobilisée dans les accusations du modèle productif taylorien-fordiste mais non

porteuse d'une remise en cause fondamentale de la logique de rationalisation inhérente à celui-ci

(voir Durand, 1992).

Toujours autour de cette figure du « réseau », il est frappant de constater combien les

réponses aux problématiques rencontrées par les « acteurs de l'accueil et de l'accompagnement » se

limitent à des propositions organisationnelles et procédurales, quand bien même il s'agit de les

simplifier,

avec

un

rappel

à

l'ordre

permanent

au

triptyque

« visibilité »

-

« lisibilité »

-

« accessibilité ». De plus, les « acteurs du territoire » sont invités à développer leur « envie de

réussir » pour voir leurs actions aboutir, négligeant par là même les enjeux politiques et les

problématiques (notamment financières, dans un contexte de réduction des dépenses publiques)

auxquels ils font face au quotidien.

Enfin, l'ensemble des discours tenus par les consultants à l'occasion de ces travaux et de leur

restitution est très marqué par le modèle de l'entreprise privée concurrentielle, jugé seul à même

d'être « efficient » et « efficace ». Ce modèle, rendu visible par le choix des termes employés, se

retrouve dans la conception du « territoire » mobilisée. Le « territoire », résumé à ses limites

institutionnelles,

est

réduit

à

une

succession

d'« offres »

:

« offre

'cadre

de

vie' »,

« offre

d'activités »,

« offre

de

locaux »,

« offre

de

logement »,

« offre

de

services »,

« offre

d'accompagnement » et enfin « offre d'hospitalité » ; le tout constituant « l'offre globale du

territoire » qu'il s'agit de « valoriser » pour développer son « attractivité » voire sa « compétitivité »

et finalement sortir gagnant de la « concurrence ».

On

constate

dans

ces

modalités

d'élaboration

des

politiques

publiques

divers

réductionnismes à l'œuvre. Construites sur la base de « bonnes pratiques » et de « facteurs de

réussite » consignés dans des « fiches pratiques 37 », elles se révèlent au final relativement ignorantes

des réalités sociales qu'elles prennent pour exemple – le partenariat établit avec Séoul en fournit une

37 A l'instar de celles élaborées par le Réseau rural Basse-Normandie (voir Lemaire et al., 2011).

illustration parfaite, l'« opposition violente » de la société civile coréenne envers les initiatives de

« e-government » n'étant jamais évoquée (voir Jho, 2005) – et tendent, contrairement aux objectifs

initiaux de singularité et de distinction, à une certaine standardisation des territoires 38 .

A

ces

réductionnismes

se

surimpose,

au

sein

et

autour

de

Manche

Numérique,

la

conjugaison de deux discours éminemment puissants, l'un sur la « société de l'information », l'autre

sur les « nouvelles ruralités ». Si les fondements idéologiques du premier ont déjà été abordés par

plusieurs auteurs, dont Olivier Simioni (2002) et Roser Cussó (2008), la plupart des grandes

déclarations faites au sujet des espaces ruraux sont également loin d'être d'innocentes fables. En

insistant sur leur « renaissance », leur « repeuplement » ou en faisant l'éloge de leur « qualité de

vie » (en opposition à des espaces urbains réduits à la pollution, l'insécurité et au stress), les espaces

ruraux se voient aujourd’hui, après des décennies de dénonciation de leur « dépeuplement » et/ou de

leur « désertification », caractérisés par de nouveaux lieux communs. Prétendument neutres, ces

regards portés sur le monde rural se présentent comme le simple reflet des « mutations » et

« évolutions rapides » d'un « monde qui bouge », d'un monde de plus en plus « complexe » (en

raison de la mobilité des individus, du développement des TIC, des transformations de la base

économique des territoires ruraux, des enjeux environnementaux, etc.) :

« Premiers éléments à rappeler c’est que l’on est dans un monde qui a bougé, qui

bouge, il y a des mutations qui jouent

de nouvelles fonctions qui sont

apparues sur les territoires, notamment les territoires ruraux, qui jusqu’alors étaient

qu’elle soit

agricole ou industrielle. Aujourd’hui on s’aperçoit que les territoires ruraux peuvent

vous savez

c’est la commune dortoir comme on dit, mais aussi des fonctions récréatives, mais aussi des fonctions de sanctuarisation, de préservation de l’environnement. Tout ça est

sur notre quotidien, qui pèsent sur nos

territoires, notamment

en

termes

aujourd’hui

plutôt considérés comme des territoires ayant des fonctions de production

avoir, quelques fois de façon assez brutale, des fonctions résidentielles

38 Elodie Valette (2003) observe dans les projets de développement local la récurrence des « 3T » que sont le terroir, le tourisme et les techniques de l'information.

récent, en tous cas ça se bouscule d’années. Donc il y a des choses qui

depuis maintenant une dizaine, une quinzaine qui évoluent très rapidement. 39 »

A partir de cette présentation qui se veut « apolitique » et relativement distanciée (sensation

renforcée par le caractère indéterminé et vague des processus mis en avant), l'on débouche assez

rapidement sur un discours idéologique, i.e. à la limite du descriptif et du normatif, mettant en avant

un modèle particulier d'individu et de société.

Pour expliquer les transformations évoquées précédemment, l'individu est en effet placé en

première ligne. Les individus sont ici mus par leur seule « volonté de changement », leur « volonté

de se réaliser » voire par leur « énergie ». Considérés comme responsables, rationnels et autonomes,

les individus sont perçus comme des « microentrepreneurs » de leur vie (Floris & Ledun, 2005), ce

qui n'est pas sans faire écho à l'idéologie du « mérite » (et à ses conceptions individualiste et

utilitariste de l'action humaine – voir Girardot, 2008) comme aux pratiques les plus récentes dans

les domaines du « management » et du « coaching » (Marzano, 2008) :

« Comment je m'imagine dans deux ou trois ans au regard de ce que je vis

aujourd’hui ? Je ne supporte plus

je ne veux plus supporter ce que je vis aujourd’hui,

je me projette vers un ailleurs, et comment je fais pour me projeter vers un ailleurs ?

Comment je m'imagine ? Comment je donne corps à ce rêve ou à cette destinée qui fait jour en moi ? 40 »

De

cette

conception

particulière

de

l'individu,

découle

l'idée

désormais

centrale

du

« projet », terme qui tend à investir l'ensemble des discours et des pratiques (voir Paturet, 2002 ;

Ridel, 2004 ; Zunigo, 2010). Chacun étant supposé pouvoir maîtriser l'ensemble de ses actions, tout

peut être envisagé en « mode projet », qu'il s'agisse du « projet professionnel », du « projet de

mobilité », du « projet familial » voire du « projet de vie », tous pouvant être découpés en

39 Jean-Yves Pineau, Directeur du Collectif ville-campagne, 21 avril 2011, Saint-Lô.

40 Id.

« étapes » :

« Alors vous en voyez effectivement de plus en plus sur le territoire, à savoir des personnes qui ont eu une carrière, dans un autre territoire, souvent urbain, pas

forcément Paris mais en tous cas dans une ville, et qui ont envie de changer de vie, qui ont envie d’avoir un nouveau projet professionnel et de vivre dans un endroit avec un

on a cette association projet professionnel et projet de

cadre de vie sympathique vie. 41 »

L'individu

est

alors

souvent

désigné

par

l'expression

« porteur

de

projet ».

Si

cette

expression était jusque là réservée aux seuls créateurs d'entreprise dans les textes officiels et au sein

des organismes d'accompagnement dédiés, ce glissement de sens témoigne bien de l'imposition

progressive des normes issues du monde de l'entreprise privée concurrentielle à tous types d'acteurs

(voir par exemple Laoukili, 2009 ; Laval et al., 2011 ; Louvel, 2011) et dans tous les domaines de la

vie (Marzano, 2008 ; Perreault, 2011), résumée par un consultant de la manière suivante : « La

gestion de projets n'a pas de frontières ! 42 »

Mais cette conception de l'individu comme agent rationnel et seul responsable de ses actes

coïncide mal avec les résultats issus des premiers entretiens que nous avons pu mener auprès des

habitants.

A moins d'être inattentif aux non-dits et/ou captif des reconstructions a posteriori – lesquels

sont cependant à ne pas négliger car les premiers révèlent les stratégies discursives déployées par

les enquêtés (voir Veith, 2010) et les secondes sont éclairantes sur les représentations qu'ont les

habitants de leurs espaces de vie (voir Valette, 2003) –, les « récits de vie » que nous avons recueilli

ne témoignent que très rarement de situations dans lesquelles les « mobilités résidentielles » font

l'objet de projets longuement mûris et réfléchis et au déroulement prévisible. Contrairement à

Nathalie Ortar (2005) qui met précisément au centre de ces mobilités en milieu rural et périurbain la

41 Cécile Collot (Senior Manager, Cabinet Katalyse), 21 avril 2011, Saint-Lô.

42 Consultant en système d'information (NQI Orchestra), 21 septembre 2011, Saint-Lô.

question du « projet de vie familiale ou professionnel », nous voulons insister sur leur caractère

éminemment plus complexe (à la suite de Debroux, 2003 ; 2006), fruit de contraintes et de marges

de manœuvre. Et si les mécanismes et leurs résultats ne sont évidemment pas les mêmes (l'ancien

corps de ferme contre la petite maison de bourg, la propriété contre la location, etc.), l'ensemble du

spectre social est concerné.

Le cas de Baptiste (29 ans, analyste-programmeur, Condé-sur-Vire) permet d'illustrer ces

différents points. Parti à Paris pour un premier emploi suite à ses études (au cours desquelles il

fréquente les villes de Caen, Valenciennes, Dresde et Montréal), il revient, grâce au « travail à

distance » permis par les TIC, vivre dans une « fermette » située à quelques kilomètres du domicile

familial :

« – Je suis arrivé [à Paris] j’ai commencé à travailler, à faire des logiciels.

] En gros le

Quand je suis rentré dans la boîte, c’était un directeur

financier à cette époque là. Ce directeur financier je l’aimais bien et il m’aimait bien. Il

y avait une bonne entente et disons qu’il y avait une bonne entente dans la boîte. Donc

le travail était pas insupportable on va dire. La ville était insupportable. Paris j’aimais

Puis en fait tout a basculé au

pas quoi, mais limite je me vengeais dans le travail [

moment où ce directeur financier a démissionné et c’est une directrice financière qui est

arrivée, et ça a été un peu le bordel dans la boîte. […] En plus on a déménagé de

J’étais pas mal dans mon travail, la programmation ça me plaisait. [

déclenchement ça a été que

].

Levallois à Nanterre donc

Comme milieu de travail c’était super sympa. Et en fait on est arrivés en open-space à

Et du coup c'est là que j'ai commencé

à organiser mon truc, pour partir

Nanterre. Et ça je trouvais ça insupportable

Levallois c’était un système de bureau c’était sympa.

[

]

– 'Organiser mon truc' c'est-à-dire

T'as joué comment ?

– […] En gros quand le directeur financier est parti, j'ai saisi l'occasion […] j'ai profité qu'il avait démissionné, je l'avais appris, pour aller demander une grosse augmentation

à la boîte de prestataire. Je leur ai dit 'Voilà moi je fais ça ça ça ça et tout, maintenant

je veux ça.' Et je savais que derrière il allait l'accepter quoi, vu qu'il partait [rires]. Donc j'ai fait ça, j'ai demandé 25% d'augmentation, derrière accepté quoi, OK. Donc

derrière il part, il y a la nouvelle directrice qui arrive et elle, elle savait rien du tout de

ce que je faisais, elle me connaissait pas quoi [

demande, c'est

Et ce besoin est tombé sur moi, enfin

On m'a proposé le projet à moi quoi. En j'en ai

profité là en fait. Je lui ai fait une petite démonstration de force. J'ai fait un beau petit

]

Au bout de 2 – 3 mois elle a eu une

Elle avait besoin en fait d'un logiciel, elle avait un besoin en gros quoi.

Et là

en me disant que j'étais quelqu'un

Derrière, moi, j'ai demandé à avoir un entretien avec

elle tout ça. Donc elle parlait d'essayer de m'embaucher, de me retirer de la boîte de

d'important, machin

en fait elle est venue me remercier et tout

logiciel en deux semaines top chrono, parce qu'en plus c'était urgent, machin

[

]

Et donc

prestataire et de m'embaucher. C'est à ce moment là que je lui ai dis 'OK je veux bien

être embauché mais dans le cadre d'un travail en distance en fait, j'veux pas

comme ça à Paris, la ville j'en peux plus et tout embauché mais travail à distance'. […]

continuer

moi je veux bien être

moi je

– Quand tu pensais 'travail à distance', tu pensais revenir dans la Manche ?

– Ouais ouais c'était

histoires personnelles derrière aussi, histoire de fille, des trucs comme ça quoi

c'était clair, je voulais revenir par ici. Après il y a d'autres

– T'étais avec une fille à ce moment là ?

– Non mais

[rires]. Et donc ouais

enfin une histoire avec une fille. Mais bon, tout ça ça reste entre nous

et puis voilà

après j'ai acheté la baraque. »

Toujours sur cette notion de « projet », il est intéressant de noter que la position des

consultants et acteurs locaux entretient un rapport ambigu avec la littérature managériale analysée

par L. Boltanski et E. Chiapello (1999). Si les références à l'« investissement » personnel, à

l'« aventure collective et individuelle » sont toujours bien présentes, le discours est ici construit en

opposition à la vision d'une multitude de projets se succédant dans le temps à un rythme de

renouvellement élevé : tous les acteurs insistent au contraire sur le long terme et la nécessité d'un

ancrage territorial prolongé des individus, délégitimant de fait les pratiques jugées « frivoles »

(installation temporaire, absence de « projet » construit, volonté d'anonymat ou encore non-

inscription dans les réseaux locaux).

Ces discours qui, tout en insistant sur le développement des mobilités et des TIC, font du

« déploiement de l'être » quelque chose devant se dérouler avant tout dans le « local », dans la

sphère du proche, nous éloignent sensiblement du « détachement [spatial] comme injonction » dont

parle Y. Sencébé (2011) au profit plus précisément d'un impératif d' « ancrage polytopique ». Mais

la réalisation des « spatiogrammes » des habitants enquêtés, suivant une méthodologie inspirée

entre autres des travaux de Nathalie Audas et Denis Martouzet (2008), nous permet de mettre en

évidence des comportements plus nuancés que ce que cette nouvelle norme sociale (dont certains

géographes font l'hypothèse – voir Stock, 2006) ne laisse supposer, et ce en associant valorisation

d'espaces et sphères sociales lointaines et effets de la distance.

Les situations rencontrées chez Julie et Nathalie – dont les « spatiogrammes », annotés par

les enquêtées elles-mêmes durant un second entretien, sont respectivement reproduits pages 31 et 32

– permettent d'illustrer notre propos.

Graphiste indépendante installée à Cherbourg depuis 2 années, après des études l'ayant

menée à Saint-lô et à Blois puis à Paris dans le cadre d'un stage suivi d'un premier emploi salarié,

Julie, âgée de 26 ans, est originaire, comme elle le formule elle-même, de la « campagne-

campagne » du Val de Saire 43 où ses parents résident toujours. Comme elle l'indique sur son

« spatiogramme » à l'aide d'un système de notation basé sur l'attribution d'étoiles, Julie investit

fortement le « proche », à l'instar du centre-ville de Cherbourg où elle se promène quotidiennement

et du Val de Saire où elle rend régulièrement visite à ses parents et effectue des randonnées photo

(son travail n'ayant pas échappé à Manche Tourisme). Aux côtés de La Hague et de Tourlaville qui

relèvent aussi du proche, les référents géographiques les plus mis en valeur sont des espaces qui, en

termes de distance physique, relèvent a priori du « lointain », à l'image de Lille, Paris, Orléans,

Blois, Angers et Rennes. Portés par les pratiques de mobilité de Julie et l'intégration forte des TIC

dans son quotidien, ces espaces se révèlent finalement plus proches que des espaces à proximité

43 Pointe nord-est du département de la Manche.

plus immédiate, si l'on considère là aussi la seule distance physique, que sont par exemple Valognes,

Barneville-Carteret, Avranches voire Caen.

A travers la notation employée et les propos tenus, il apparaît toutefois chez Julie une

distinction entre le « proche » et le « lointain » : si les espaces relevant de la première catégorie sont

valorisés en tant qu'espaces qui font « lieux » (mélange d'habitudes, de pratiques individuelles et de

rencontres), les seconds le sont pour les sociabilités, et uniquement celles-ci, dont ils sont porteurs

(anciens camarades de classe, anciens collègues, amis et parentèle éloignée), ce qui ne remet

cependant nullement en cause leur importance pour l'enquêtée. Cette distinction se retrouve au

niveau des TIC mobilisées, entre moyens synchrones (échanges de SMS, appels téléphoniques) et

moyens asynchrones (réseaux sociaux de type Facebook, e-mails), respectivement privilégiés dans

le « proche » et dans le « lointain ».

Quant à Nathalie, âgée de 43 ans, télésecrétaire depuis son domicile de Lingres où elle vit

seule avec ses trois enfants, son « spatiogramme » donne à voir une situation bien différente.

Originaire de la région parisienne, son parcours résidentiel (5 déménagements en 8 ans), associé à

des ruptures professionnelle et familiale, est marqué par la relégation vers des zones de plus en plus

périphériques

(Paris,

Essonne,

Seine-et-Marne,

Oise,

Manche),

au

logements (« Je pourrais très bien me trouver un petit peu n'importe où

gré

des

opportunités

de

»). Très repliée sur son

domicile, ses pratiques de mobilité sont toutes dictées par les besoins de ses enfants (école et loisirs)

et/ou par les nécessités courantes (courses et divers services). Quant à ses usages des TIC, les

communications à distance relèvent pour la plupart d'ordre professionnel (dont elle dit « saturer » le

soir) et la télévision du salon sert « juste pour avoir un fond » d'ambiance. Egalement invitée à

différencier les référents géographiques présents sur le « spatiogramme » selon son attachement à

eux et la valeur qu'ils ont à ses yeux, ceux situés dans le département de la Manche se voient

faiblement discriminés (autour de 3), quand les deux valeurs extrêmes (2 et 4) renvoient à la région

parisienne, celle-ci étant très présente dans les discours de Nathalie et vis-à-vis de laquelle elle se

montre la plus loquace.

A travers les situations différenciées de Julie et Nathalie, c'est finalement le caractère

socialement situé de la valorisation de l'« ancrage polytopique » – cet ancrage territorial façonné par

les TIC et les mobilités – telle que formulée par les consultants et les acteurs institutionnels

manchois qui transparaît.

Cette

correspondance

des

discours

tenus

sur

les

« nouvelles

ruralités »

avec

les

représentations des groupes sociaux dominants se manifeste également dans « l'esthétisation » des

espaces ruraux, lesquels se voient de plus en plus rattachés aux idées de « nature », de « paysage »

et d'« environnement ». Une fois mis en pratique – à travers la réalisation de circuits pédestres,

aménagements

touristiques,

réserves

naturelles,

etc.

–,

ce

discours,

a

priori

neutre,

plutôt

progressiste et que l'on retrouve dans les propos des personnes enquêtées (voir pp. 8-9), enclenche

des processus d'illégitimation des pratiques jugées non conformes.

Ainsi en est-il dans la Manche de la chasse au gibier d'eau, pratique caractéristique des

classes populaires

et

rendue

invisible

dans

les

programmes

dits

d' « attractivité ».

D'où

un

positionnement difficile pour la Fédération départementale des chasseurs de la Manche, évoluant

entre d'un côté « la base » des chasseurs et leurs revendications – prenant parfois la forme d'actions

« coup

de

poing »

–,

et

de

l'autre

sa

quête

de

légitimité

institutionnelle

à

travers

sa

professionnalisation et la nécessaire maîtrise de la novlangue européenne ; exercice d'équilibre

délicat symptomatique des évolutions contemporaines des espaces ruraux :

un peu de tous les

horizons mais pas des notables, ce qui prouve bien qu’on est encore un département à

« – Dans le conseil on a 1-2-3-4-5 agriculteurs, donc des ruraux

chasse populaire entre guillemets si on peut dire ça. Ils représentent les chasseurs quoi,

c’est

Et puis les salariés eux ils ont des formations BTS protection de la nature, etc.

– Justement, il n'y a pas une opposition entre un langage de la fédération qui pourrait sembler par trop scientifique, voire technocratique, et une base qui ne se reconnaîtrait

Spatiogramme de Julie Femme, 26 ans, graphiste indépendante, Cherbourg

Spatiogramme de Nathalie Femme, 43 ans, télésecrétaire, Lingres

« pas forcément ?

faut savoir que, ça

fait 15 ans moi que je suis là, et c’est vrai qu’en 15 ans, le rôle et la mission des fédés

De

l’aménagement de garennes pour les lapins on est passé à effectivement parler de

Et

puis il y a eu une expansion du nombre de salariés à la fédé aussi parce que les

missions ont évolué, il faut des gens de plus en plus formés, compétents, qui

langage

une population vieillissante, la pyramide des âges elle est catastrophique. C’est vrai

surtout qu’on a

qui ont un

– De plus en plus ! [rires] Honnêtement de plus en plus parce que

ont évolué à une vitesse grand V, dû à

bon on fait toujours mais je vais être très

SCAP [Stratégie de création d'aires protégées], de trame verte / trame bleue, donc

adapté, et c’est vrai que par rapport à la base des chasseurs

que le discours entre nous et la base, on a l’impression d’être de plus en plus coupé

vers la base

de la base. 44 »

Le couple esthétisation / déligitimation joue aussi à plein de le cadre de certaines

mobilisations associatives dites de défense du « patrimoine » et/ou de la « qualité de vie », à l'image

de l'association de défense du Mont Coquerel (Quinéville) ou de l'association pour la préservation

des fermes de Carteret (Barneville-Carteret), dont les représentants 45 , résidents secondaires de

longue date (avec installation définitive récente pour certains d'entre eux), dénoncent la construction

à venir de « pavillons » dans leurs alentours ; soucis d'ordre esthétique aux relents de séparatisme

social.

7.

Conclusion

A l'issue de ce bref examen des dynamiques à l'œuvre dans le département de la Manche, il

nous est difficile de formuler une conclusion définitive, certains éléments étant sans doute amenés à

être relativisés dans des développements futurs.

44 Myriam Besson, Directrice de la Fédération départementale des chasseurs de la Manche, 7 septembre 2011, Saint Romphaire.

45 Que nous avons rencontrés.

A la lumière des éléments présentés, nous espérons simplement avoir réussi à convaincre

notre lectorat de la nécessité d'une approche véritablement contextualisée des TIC au sein des

espaces ruraux, dont la prise en charge par divers acteurs publics ces dernières années, si elle est

marquée par l'idée que « le marché ne peut pas tout 46 », n'en est pas moins inséparable de la

« néolibéralisation » de ces mêmes espaces – dont la

montée en puissance

des arguments

« entrepreneuriaux » et de l'idéologie managériale sont de bons marqueurs.

Nous espérons être également parvenu par l'intermédiaire du présent article à démontrer

l'intérêt de la mobilisation d'une approche géographique de « l'habiter » dans une perspective de

critique sociale, selon nous plus ambitieuse que la « psychogéographie » à laquelle elle se réduit

bien souvent.

Enfin, en raison de leur inadéquation avec les pratiques habitantes et leur tendance à la

marginalisation de certains groupes sociaux, une interrogation subsiste : quel avenir accorder à ces

politiques publiques ?

Bibliographie :

Amin S. et al., « Qu’est-ce que le néolibéralisme ? », Actuel Marx, vol. 40, 2006.

Ampuja M., « Globalization Theory, Media-Centrism and Neoliberalism: A Critique of Recent Intellectual Trends », Critical Sociology, 2011.

Anderson B. & McFarlane C., « Assemblage and geography », Area, vol. 43, n° 2, pp. 124-127, 2011.

Appel des 7, « Replacer les collectivités au cœur de l'aménagement numérique. Pour la prise en compte des spécificités des Réseaux d’Initiatives Publiques dans le champ des communications électroniques », Memorandum et propositions d’action, Ardèche Drôme Numérique, SIPPEREC, Manche Numérique, Conseil général de Moselle, Dorsal, Niverlan & Syane, 2011.

ARDT Auvergne, « Charte de qualité - Accueil et accompagnement de nouveaux arrivants sur le territoire », Auvergnelife.tv, 2008. [Accessible en ligne : http://www.auvergnelife.tv/accueil-qualite.html]

Argent N., « Trouble in Paradise? Governing Australia’s multifunctional rural landscapes », Australian Geographer, vol. 42, pp. 183-205, 2011.

Ateliers du Canal & Inno Group, « Etude de faisabilité et AEU du projet technopôle Agglo 21 », Réunion de

46 Propos de Fabien Bazin (2011), Président du syndicat mixte Niverlan (Nièvre), revenant sur « L'appel des 7 » (2011) pour le développement de la fibre optique en milieu rural, memorandum signé entre autres par Manche Numérique à l'occasion de l'édition 2011 de RuraliTIC.

présentation du rapport final, Communautés de communes de Saint-Lô, Marigny & Torigni-sur-

Vire,2010.

Attali J., L’homme nomade, Fayard, Paris, 2003.

Audas N. & Martouzet D., « Saisir l’affectif urbain. Proposition originale par la cartographie de réactivation des discours » Centre Universitaire de Khenchela (Algérie), 2008. [Accessible en ligne :

http://tinyurl.com/audas08]

Barès F. & Persson S., « Le coaching comme révélateur du potentiel entrepreneurial », Revue internationale de Psychosociologie, vol. XVII, 2011.

Bazin F., « Des nouvelles du memorandum des RIP », RuraliTIC.org, 2011. [Accessible en ligne :

http://www.ruralitic.org/site/2011/11/des-nouvelles-du-memorandum.html]

Benchendikh M., « Le consulting externe : le consultant externe en milieu local », 2008.

Bigot I., « La population normande en 2008, dynamisme démographique du périurbain », Cent pour cent, n° 212, 2011. [Accessible en ligne : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?

reg_id=11&ref_id=17065]

Boltanski L. & Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

Both A., Les managers et leurs discours : ethnologie de la rhétorique managériale, Presses universitaires de Bordeaux, Pessac, 2007.

Bourdieu P., « L’essence du néolibéralisme », Le Monde diplomatique 1998. [Accessible en ligne :

http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/10167]

Brenner N. & Theodore N., « Cities and the Geographies of “Actually Existing Neoliberalism” », Antipode, vol. 34, pp. 349-379, 2002.

Brereton F. et al., « Rural change and individual well-being », European Urban and Regional Studies, vol. 18, n° 2, pp. 203-227, 2011.

Canterbury D., « Caribbean agriculture under three regimes: Colonialism, nationalism and neoliberalism in Guyana », Journal of Peasant Studies, vol. 34, pp. 1-28, 2007.

Cardine L. & Vichit L., Stratégie de développement de la filière numérique dans la Manche, Lymphis,

2011a.

Cardine L. & Vichit L., Projet - version intermédiaire. Schéma directeur d’aménagement numérique de la Manche, volet « usages » (développement économique), Lymphis, 2011b.

Castells M., The informational city : information technology, economic restructuring, and the urban-regional process, B. Blackwell, Oxford UK Cambridge & Mass. USA, 1989.

CEBANOR, « Résultat des consultations des entreprises industrielles faites en vue de l’élaboration d’un plan d’expansion », 1960.

CEBANOR, « Esquisse d’une politique d’aménagement du territoire en Basse-Normandie », conclusions de la commission VI « démographie et aménagement du territoire », 1962.

Clive B., « The consolations of ‘neoliberalism’ », Geoforum, vol. 36, n° 1, pp. 7-12, 2005.

Comité des plans régionaux, « Avant projet de plan régional de développement économique et social et d’aménagement du territoire », 1961.

Conseil général de la Manche, « La Manche signe un partenariat historique avec Séoul », Dossier de presse,

2009.

Cooksey B., « Marketing Reform? The Rise and Fall of Agricultural Liberalisation in Tanzania », Development Policy Review, vol. 29, pp. 57-81, 2011.

Cussó R., « Quand la Commission européenne promeut la société de la connaissance », Mots, n° 88, pp. 39- 52, 2008.

DATAR, « Typologie des espaces ruraux », L’Observatoire des Territoires, 2004. [Accessible en ligne :

http://territoires.gouv.fr/observatoire-des-territoires/fr/enjeux-thematiques/dynamiques-territoriales?

ind=704]

Dauphin S. & Giraud C., « Introduction », Informations sociales, vol. 164, n° 2, pp. 4-5, 2011.

Debroux J., « La dynamique complexe des migrations d’actifs vers l’espace rural isolé », Espaces et sociétés, n° 113/114, pp. 215-233, 2003.

Debroux J., « Migration d’actifs vers l’espace “rural isolé”. Éléments d’analyse sur les liens à l’espace d’arrivée », édité par Fache J. Norois, n° 200, 2006. [Accessible en ligne :

http://norois.revues.org/1817]

Deranty J.-P., « Travail et expérience de la domination dans le néolibéralisme contemporain », Actuel Marx, vol. 49, n° 1, pp. 73-89, 2011.

Devisme L. et al., « Le jeu des « bonnes pratiques » dans les opérations urbaines, entre normes et fabrique locale », Espaces et sociétés, vol. 131, 2007.

Devriendt A., « Habiter la société de l’information, ou l’habiter comme essence de la technique », communication réalisée lors du colloque « Habiter : vers un nouveau concept ? » (Amiens), 2011. [Accessible en ligne : http://tinyurl.com/devriendt2011a]

Devriendt A., « La technologie en géographie, fin de parcours ou nouveau souffle ? », communication réalisée lors du colloque « L’Homme @ Distance » (Le Havre), 2010. [Accessible en ligne :

http://tinyurl.com/devriendt2010]

Dibden J. et al., « Contesting the neoliberal project for agriculture: Productivist and multifunctional trajectories in the European Union and Australia », Journal of Rural Studies, vol. 25, pp. 299-308,

2009.

Digard F., « “Agglo 21” pour concentrer la matière grise » [interview], Ouest France, 16 février 2008. [Accessible en ligne : http://www.saint-lo.maville.com/actu/actudet_--Agglo-21-pour-concentrer-la-

matiere-grise-_loc-561725_actu.Htm]

Durand J.-P., « Critique de la rationalisation douce », Futur antérieur, n° 10, 1992.

Ferguson J., « The Uses of Neoliberalism », Antipode, vol. 41, pp. 166-184, 2010.

Florida R., Cities and the creative class, Routledge, 2005.

Floris B. & Ledun M., « Le marketing, technologie politique et forme symbolique du contrôle social », édité par Heller T. Études de communication, n° 28, pp. 125-140, 2005.

Gil V., « Residential mobility and the spatial dispersion of personal networks: Effects on social support », Social Networks, n° 0, 2011.

Girardot D., « Les apories du mérite », Revue du MAUSS, vol. 32, n° 2, pp. 369-382, 2008.

Hallinan J., Going up the river : travels in a prison nation, 1 er éd. Random House, New York, 2001.

Harvey, « From managerialism to entrepreneurialism: the transformation in urban governance in late capitalism », Geografiska Annaler Series B Human Geography, vol. 71, n° 1, pp. 3-17, 1989.

Hayter R. et al., « Relocating resource peripheries to the core of economic geographys theorizing: rationale and agenda », Area, vol. 35, n° 1, pp. 15-23, 2003.

Herbert S. & Brown E., « Conceptions of space and crime in the punitive neoliberal city », Antipode, vol. 38, pp. 755-777, 2006.

Holmes B., « The flexible personality : for a new cultural critique », 2005. [Accessible en ligne :

http://lokidesign.net/declarations/knowledge/flexible_1.htm]

Jean B. & Dionne S., « La ruralité entre les appréciations statistiques et les représentations sociales :

comprendre la reconfiguration socio-spatiale des territoires ruraux québécois », Norois, n° 202, pp. 9-19, 2007.

Jho W., « Les défis en matière d’e-gouvernance : Protestations de la société civile concernant la protection de la vie privée dans l’e-gouvernement en Corée », Revue internationale des sciences administratives, vol. 71, n° 1, pp. 163-180, 2005.

Krause-Jensen J., « Ideology at work : Ambiguity and irony of value-based management in Bang & Olufsen », Ethnography, vol. 12, n° 2, pp. 266-289, 2011.

Laoukili A., « Les collectivités territoriales à l’épreuve du management », Connexions, vol. 91, 2009.

Laval C. et al., La nouvelle école capitaliste, Editions La Découverte, 2011.

Leitner H. & Sheppard E., « “The City is Dead, Long Live the Net”: Harnessing European Interurban Networks for a Neoliberal Agenda », Antipode, vol. 34, n° 3, pp. 495-518, 2002.

Lemaire K. et al., Accueillir les nouveaux arrivants en Basse-Normandie. Fiches pratiques destinées aux acteurs de l’accueil, Réseau Rural Basse-Normandie, 2011. [Accessible en ligne :

http://www.reseaurural.fr/region/basse-normandie/productions]

Leroux S., Le nouvel « âge d’or » de l’aménagement du territoire. Les technologies de l’information et de la communication au regard de l’autonomie et de la justice spatiales (Vésubie, Diois et Maurienne), Thèse de doctorat en géographie sous la direction d’Olivier Soubeyran, Université de Grenoble,

2010.

Leszczynski A., « Situating the geoweb in political economy », Progress in Human Geography, 2011.

Louvel S., Des patrons aux managers : les laboratoires de la recherche publique depuis les années 1970, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2011.

Manche Numérique, « Présentation du syndicat mixte Manche Numérique », communication réalisée lors du 3e forum national Très Haut Débit, Caen, 2010.

Manche Numérique, « Signature officielle du protocole d’accord entre le Département de la Manche et la municipalité de Séoul », Comité syndical du 19 juin, 2009.

Martin R., « The New Economics and Politics of Regional Restructuring : The British Experience » dans Regional policy at the crossroads : European perspective, édité par Albrechts L., Jessica Kingsley,

1989.

Martinez J., « Liberalisation and its impact on migration in agricultural communities in Mexico », Canadian Journal of Development Studies/Revue canadienne d’études du développement, vol. 32, pp. 162-179,

2011.

Marzano M., Extension du domaine de la manipulation : De l’entreprise à la vie privée, Grasset & Fasquelle,

2008.

Méda D., « La nouvelle éthique du travail au service de l’entreprise de soi ? », SociologieS, 2011. [Accessible en ligne : http://sociologies.revues.org/index3504.html]

Mora O. et al., Les nouvelles ruralités en France à l’horizon 2030, INRA, 2008. [Accessible en ligne :

http://www.inra.fr/presse/nouvelles_ruralites_en_france_en_2030]

Moriset B., « Réseaux de télécommunications et aménagement des territoires », Cybergeo : European Journal of Geography, 2010. [Accessible en ligne : http://cybergeo.revues.org/22930]

Nelson P.B. et al., « Rural gentrification and linked migration in the United States », Journal of Rural Studies, vol. 26, n° 4, pp. 343-352, 2010.

OCDE, OECD Regions at a glance, 2007.

Ortar N., « Le paradoxe de l’ancrage et de la mobilité en zone rurale et périurbaine » dans Mobilités, habitat et identités, dirigé par Bonnet L. & Bertrand L., collection « Documents de travail », INED, 2005.

Pasquier A. & Bureau d’études régionales de Caen, « Saint-Lô et sa région, données et problèmes de leur expansion », Etudes normandes, n° XXX, 1959.

Paturet J.-B., « Le projet comme “fiction commune” », Empan, vol. 45, n° 1, 2002.

Pays de Coutances, « Volet territorial. Contrat de projet 2007-2013. Diagnostic », 2007. [Accessible en ligne : http://www.cr-basse-normandie.fr/index.php/vivre-et-se-deplacer/villes-et- campagnes/territoires-de-projets/le-pays-de-coutances]

Pays de la Baie du Mont-Saint-Michel, « Convention territoriale 2007-2013 », 2007. [Accessible en ligne :

http://www.cr-basse-normandie.fr/index.php/vivre-et-se-deplacer/villes-et-campagnes/territoires-de-

projets/le-pays-de-la-baie-du-mont-saint-michel]

Pays du Cotentin, « Synthèse du diagnostic territorial et stratégie du Pays du Cotentin pour la convention territoriale », 2007. [Accessible en ligne : http://www.cr-basse-normandie.fr/index.php/vivre-et-se- deplacer/villes-et-campagnes/territoires-de-projets/le-pays-du-cotentin]

Peck J. & Tickell A., « Neoliberalizing Space », Antipode, vol. 34, pp. 380-404, 2002.

Perreault M., Je ne suis pas une entreprise ! Guide de survie personnelle pour le XXIe siècle, La Découverte,

2011.

Poder, « Actions de productivité », Secrétariat de la conférence interdépartementale, 1963.

Potter C., « Competing narratives for the future of European agriculture: the agri-environmental consequences of neoliberalization in the context of the Doha Round », The Geographical Journal, vol. 172, pp. 190-196, 2006.

Potter C. & Tilzey M., « Agricultural policy discourses in the European post-Fordist transition:

neoliberalism, neomercantilism and multifunctionality », Progress in Human Geography, vol. 29, pp. 581-600, 2005.

Région Basse-Normandie, « Plan de développement économique et social, étude préalable », 1961.

Région Basse-Normandie, « Stratégie de cohérence régionale d’aménagement numérique pour la Basse- Normandie », 2010. [Accessible en ligne : http://www.calvados.pref.gouv.fr/sections/basse-

normandie/les_missions_du_sgar/societe_de_l_informa4341]

Ridel L., « Les temps du projet », Topique, vol. 86, n° 1, 2004.

Robic M.-C. et al., « L’étude des espaces ruraux en France à travers trois quarts de siècle de recherche géographique », Strates, n° 9, 1997. [Accessible en ligne : http://strates.revues.org/634]

Rousseau M., « “Bringing politics back in” : la gentrification comme politique de développement urbain ? », Espaces et sociétés, vol. 132-133, 2008.

Sassen S., La ville globale : New york, Londres, Tokyo, Descartes & Cie, Paris, 1996.

Sencébé Y., « Multi(ples) appartenances en milieu rural », Informations sociales, vol. 164, n° 2, pp. 36-42,

2011.

Simioni O., « Un nouvel esprit pour le capitalisme : la société de l’information ? », Revue européenne des sciences sociales, n° XL-123, pp. 75-90, 2002.

Simon G.L., « Geographies of mediation: Market development and the rural broker in Maharashtra, India », Political Geography, vol. 28, pp. 197-207, 2009.

Smith N., « New Globalism, New Urbanism: Gentrification as Global Urban Strategy », Antipode, vol. 34, n° 3, pp. 427-450, 2002.

Stock M., « L’hypothèse de l’habiter poly-topique : pratiquer les lieux géographiques dans les sociétés à individus mobiles », EspacesTemps.net, 2006. [Accessible en ligne :

http://www.espacestemps.net/document1853.html]

Sugden F., « Neo-liberalism, markets and class structures on the Nepali lowlands: The political economy of agrarian change », Geoforum, vol. 40, pp. 634-644, 2009.

Swyngedouw E. et al., « Neoliberal Urbanization in Europe: Large–Scale Urban Development Projects and the New Urban Policy », Antipode, vol. 34, n° 3, pp. 542-577, 2002.

Teubal M., « Agrarian Reform and Social Movements in the Age of Globalization: Latin America at the

Dawn of the Twenty-first Century », Latin American Perspectives, vol. 36, pp. 9-20, 2009.

Tiquet C. & Potier N., « Schéma directeur d’aménagement numérique de la Manche, volet infrastructures », Qu@trec & Tactis, 2011.

Valette E., Pour une analyse géographique de l’innovation sociale. L’exemple des territoires ruraux périurbains de la garrigue nord-montpelliéraine, Thèse de doctorat en géographie sous la direction de Philippe Cadène, Univ. Paris VII, 2003.

Van Auken P. M. & Rye F. J., « Amenities, Affluence, and Ideology: Comparing Rural Restructuring Processes in the US and Norway », Landscape Research, vol. 36, pp. 63-84, 2011.

Van Eupen M. et al., « A rural typology for strategic European policies », Land Use Policy, n° 0, 2011

Vanier M., « Qu’est-ce que le tiers espace ? Territorialités complexes et construction politique », Revue de géographie alpine, vol. 88, n° 1, pp. 105-113, 2000.

Veith B., « Lorsque les silences parlent dans les récits de vie : comment analyser la complexité du social ? », L’Homme et la société, n° 176-177, 2010.

Vidal P. & Rougé L., Les espaces périurbains habités par le numérique ? Le cas de la Normandie, Certu,

2011.

Young N., « Radical neoliberalism in British Columbia : remaking rural geographies », Canadian journal of sociology / Cahiers canadiens de sociologie, vol. 33, 2008.

Zunigo X., « Le deuil des grands métiers. Projet professionnel et renforcement du sens des limites dans les institutions d’insertion », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 184, n° 4, 2010.