ANDRÉ BILLY

de l'Acsdémie
Goncourl

Du uÊlru

Âu.r'DUR

:

OUVIIAGES dY/TÀIT TRAIT

A

FOIITAIIIEBLEAU

FOI\TAII\EBLEAT]
DELICES DES POÈTES
Dc la
Rcnaiannce

E7' A SA

TIORÊT

Nathalie ou les Enfants de IaTene (roman de Barbizon sous le Second Empire. Flammarion, édi-

teur)

1 vol.

Les beaur jours d.e Burbizott (Editions du Pavois). 1 vol.

à noî iour.r

Le Sb èt Ie Trois (roman moderne. Flammarion,

éditeur)

1 vol.

1L
'' t ,'.

. -t .-

{.'{

.1

i!

I {*-

HORIZONS

DE FRANCE

PA R/S

r'it#)

MON PROPOS

aopyri,ght by Ilorizons de France lt|49

oN propos est de célébrer, à travers les poètes qui.les ont chantés en vers et en prose, Fontainebleau, son palais, son freu.'e, sa forêt et les charmants villages d'alentour. On sait I'importance que Fontainebleau eut à deux époques de la peinture française : sous i" iru""io"ttôu ôt dans le sècond tiers du xrr siècte' L'Ecole de Fontainebleau, avec le Primatice, Rosso et Jean Goujon, I'Ecole de Barbizon' avec -Jean; François Miliet, Théodore Rousseau et Diaz,-à.qgi ott p"ït joindre Corot et Courbet, représentent deux

8

F ON?

AINEBLEAU
ici : le désir

DELICES DES
de

POETES

9

"o**"-nonsard. poète poètô de "ou", "iùailarmé, "-1l|^"^1"i,.1-".d, i:::l?:",,t]"",1 presque toute I'histoire de tn'pierià I:ulçl^tt". Je dis presque, les deux extrémiiés de ra cnatne : le moven âg.e.et la période contempàraine, débordant e1 effel f" d,une part et le symbolisme de I'autre,"fu.li"i.Le ;*, ;i aucun poète n'est signalé à Fontain"li.au-'-urraot Ronsard, l.e.a.uco-up d'autres y sont venus après Mallarmé. l, li:1"i"" .poétique, i'histoi"" lii;à""ï; de Fontaine_ ble_au continue, comme on lc verra.-- Un sentiment plus personnel que l,amour de la poésie et I'amou^r Ae nontaineËI";; m,a inspiré

? donc pas d'école poétique de Fonài""fi"",i. Aucun climat littérairè p""ii"uti"" ne s,est formé à Fontainebleau si I'on s'e" iË;i â-H"rpr""ir"" toute pure. Mais les écrivains ont toujours bË*u;;;; aimé Fontainebleau, d'abord à cause de la Cour A.ui l1 attirait na1 leg faveurs qu'ils tiraient dtiË et puis à cause de- la forêt ori, au contraire, ils venaient chercher la solitude. D,où un Fontaine_ bleau humaniste et classiquu ao"il" représentant le plus éminent fut Ronsùd, er un-Fontainebleau rom-antique, et, ce qui est au fond la même symboliste, dont là plus haute incarnation "fror", fut Mallarmé, prince des ioètes

Fontainebleau. Entendons-nous, je ne prétends pas que la littéra_ ture ait jamais eu à Fontainebleàu Ë pû; q"t n,Ëst pa.'ui :TITt,les arts plasti.ques. L1 art-de l'espace. A moins qu'ellenoésie fasse ne se irovinciale et régionaliste, elle ïe s" localise p;r: il ;1,

g" l'g.plt-t par les poètes et É

aspects hautement signilicatifs de l,art f""rrç"i* , son aspect aristocratique et décoratif, et.o" urfà"i démocratique et natuiiste. .Ie vouârais morrtr"i ies mêmes tendances réfractées dans le domaine

écrivains

un peu mêlée assurément et où du médiocre se mêle par?ois à I'excellent, tous les esprits qui, comme moi, ônt aimé la vieille forêt des druides et des rois. Imaginez une sorte d'Académie littéraire de FontaineÉl"u.r, composée d'ombres en majeure partie et où toutes les époques et toutes les tendances seraient représentéeJ depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, une Académie de Fontainebleau dont le iecteur peut à sa convenance se représenter les séances tantôt dans la galerie de Diane, tantôt sous les ombrages du jardin anglais, tantôt parmi les bouleaux, les rochers et les bruyères de Franchard, tantôt sous les poutres surbaissées de I'auberge Ganne, tantôt ailleurs, n'importe où. Les belles assemblées, et comme je serais heureux de pouvoir en être, assis sur un tabouret, au dernier rang' dans un coin ! Ce n'est là qu'un rêve. En composant cette histoire littéraire de Fontainebleau, du moins ai-je essayé de le réaliser à ma façon.

réunir en une sorte de société idéale,

A. B.

Seizième siècle

uIsqun j'écris ce qui pourrait s'appeler l'histoire litiéraire de Fontainebleau, il est peut-être obligatoire que j'en date au moins approximativement le début. Je ferai donc commencer en 1364 la vie intellectuelle de Fontainebleau' C'est en effet cette année'là que Charles V, dit le Sage, fonda

la bibliothèque du château et lui donna pour conserGilles Mallet, puis Laurent Palmier' Cette ""tà"t bibliothèque de Charles V contenait 900 mânusaottt le nombre grossit bientôt jusqu'à 1'200' "titr, eomme déjà au moyen âge l'habitude des mais, ernprunteurs était de ne pas rendre-les-volumes qu'on leui prêtait, en 1413 l'ancienne bibliothèque de Chari.. V."" comptait plus que 853 manuscrits estimés à 2.323 livres 4 sols, ioit Z+O.OO0 francs-or' Les Anglais firent main basse sur elle. Le roi-chevalier aimait la poésie et les poètes' sur' tout ceux de I'antiquité classique. Le premier noyau de ce qu'on a appelé la Bibliothèque du Roi, la Biblio-la Bibliothèque impériale, et qui est thèque royale, u"jdu"a'n'ii nôtre Bibliothèque nationale, s'est formé ,o.i. .on règne et sous son toit qui était en l'espèce le toit de soi château de Fontainebleau' Au-dessus de ia galerie François I"', la galerie de la Librairie s'éclairail sur le jaràin de Diane et la cour des Fontaines par treize lucarnes' Elle était garnie de douze corps

Ilt

,F"ONI'AtNEIILEAU

DELICES DES

POETES

15

transporter de Blois à Fontainebt""r, i., 1.S00 volu;;;, -J;;; l_es_ sphères et les globes qu'il avaii iririte. d;; d'Orléans et de Louis_XII ;'".tu;;;";i" pas thèque de Fontainebleau- a pfus à" -g.dOO la bibtio_ ,ofu*"., chiffre qu'eile atteignait a ta'Àortïe Françoisl{; compris cinq cents ouvrages grecs et non compris les manuscrits dont elle était irès riche. Dès to"., thèque de Fontainebleau.ne .,nuâ-"rià plust" fiùtio_ que faiblement. Henri II n-,avait p"" iË-Ëàîi des lettres et des livres. L'esprit ae rrançois ir ?i"rt ;;""".d;: il ne régna que dix-s-ept nrois. Ctrartes'li, s"i;;r;; ;; la poésie et faisait del vers, guère pour sa bibliothèqug que des manuscrits làtins. ";;ù;i; Négligeables f-urent aussi les acquisitions d;-H;;i'rI. La thèque-royale de Fontainebteau fui transférée biblioà paris sous Charles IX. Sous Henri IV, en i5ôà, ette r;tdéftnitivement installée dans les fÀti*""t- du collège de Clermont, rue Saint-Jacques. _Le premier conservateu^r de Ia bibliothèque de Fontainebleau fut le cérèbre tr"*""i.i"-ôuiiliu*"-g-ud*, surnommé par Erasne le prodige de la Franc" à" qui on cite ce trait :.le feu uvuriip"ir'â.on "i logis, vint en toute hâte l,en avert"ir, ;;i; sins relever on la tête de dessus le texte Sr". q"if-liruit : < Avertissez rna femme, se contenta-Lil de je ne m,oc_ cupe.pas drr ménage. > Il est à "Opo"ài", croire que Ie logis en cluestion n'était nas.celui que nuàe oàupait bibli othéc ai re au c h âre;; d;- r;";;;uîî"u... commc Lors_qu'il mourut, en 1b40, l" bibli;thèque de Fran_ çois Io' ne contenait encore qu;; ;;iit nombre de

continues sur le mur d'en face. Cette bibliothèque, relativement modeste, excitait I'admiration des oiriiu,r".. A__.;; évoqu ait ta. bibtiothèqu e d,Atexa"a"i" qJà; T,tl^lî. :?" orsarf n'avoir pas jté plus belle, mais c,était rie fa courtisanerie. La hjbliolhèque Ae Étotémée Sote.,-aorri Démétrius de phalère fut le p""-i""-"onservateur et qu'un incendie détruisit en pârtie-lorsque César quj! l'Egypte, contenait, dit-ôn, 200.0ôô volumes. con_ 'ao"nài,ora""- à"- f"ir" . En lb44 François I"' avait

de tablettes de ce côté-là, avec des tablettes

volumes et des manuscrits grecs. C'est son successeur, Pierre du Chastel, évêque de Mâcon et de Tulle, qui, en 1544, fut chargé d'installer à Fontainebleau les livres venus de Blois. De peur qu'ils ne fussent rongés par les rats, il en conlla la surveillance à des gardiens, iibrorum custodes, au nombre desquels était le poète Mellin de Saint-Gelais, déjà en fonction sous Guillaume

Budé. Mellin de Saint-Gelais a laissé, malgré I'habit ecclésiastique qu'il portait et son titre d'aumônier du Dauphin, la réputation d'un galant cavalier. Ronsard, à qui il avait reproché de < dénationaliser > la langue française, ne l'àimait pas. Les premiers vers qu'on possède sur Fontainebleau sont de lui.
De Fortluine-Belleau. Je ne vins onc (Sire) en votre rnaison Que d'elle, et plus de vous ne mresbahisse. Vous estes seu'l hors de comparaison Et seule elle est sur tout autre édifice : Cette grandeur, estofle et artiffce, Et les entours clairement nous font voir Que seul vostre @uvre est pour vous recevoir; Bien que selon vostre grace et mérite Pour vous loger le ciel deuriez avoir I Car ceste terre est pour vous trop petite. grand aumônier de France et évêque d'Orléans, regretté de tous ceux qui I'admirait d'avoir osé défendre

Du Chastel, resté en faveur sous Henri

II,

devenu

Robert Estienne contre la Sorbonne et Etienne Dolet contre le roi, mourut en 1552. Quant à Mellin de SaintGelais, comme les médecins ne pouvaient se mettre d'accord sur la nature du mal dont il souffrait : << Messieurs, leur dit-il, je vais vous tirer d'embarfas >, et, leur tournant le dos, il rendit l'âme. C'était en 1558. Je n'y étais pas. Je ne vous livre ce < mot de la lin > que sous réserve. Du Chastel eut pour successeur un mathématicien' Pierre de Montdoré, qui prit deux collaborateurs, Mathieu de la Bisse et Jean Gosselin, et, soupçonné de

16

r'ONTAINEBLEAT]

donner dans les idées nouvelles, s,enfuit à Sancerre où rempface parla"q"", a-Voi le traducteur de plutarqu", ,r-é a UËtun et qui aeme-ure I'illustration littéraire la plus poputaïre at, fu ,éeiô". Evêque .d'Auxerre, grand à cette "u*ô"ù, â" Fr"rr"", ii troublée bien d'autres soucis q,r" "ui -é.4r9gue de la bibliothèque cle Fontainebleau. f,e presiaeni "** Auguste de Thou reçut sa succession. C'est de Th;; qui obtint de Henri IV le transfert au collège de Clermont de ta bibtiothèque des Valàis. Sous Louis XIII, il n'y àvait donc plus de bibliothè_ que- au château, mais, en vertu d,uie règle aaministrative. dont personne ne -consiatera q","ii" uii-â"rJe ju.gl'l nos jours des_applieations, il y tàuj"".. un bibliothécaire. Le filJàe Henri IV nËmma bibtiothé"u"it caire d'une bibliothèque qui ,r,"*i.tuit plus Abel de Sainte-Marthe à qui iuccéda Abel àÀ Sainte_Marthe fils, eui, senta"t , J." .-situation précaire, .,"tr"il; d'obtenir qu'une biblioilrèque fût ràcÀnstituée à, Fon_ lifelte?u. It d_yl-y tenoo"ôr. En manière ae comperr_ satlon, Louis XIV lui accorda une gratification' de 1.200 livres. Aussi bien serait-il excessif de dire qu'il ne restait pas de livres au château royal de Fontainebleau. n én restait quelques uns < pour-divertir, nos rois , : t'equival_ent -d" 9-q que pourrait être, au fônd O'un ptaca-ra, à Rambouillet, quelques romans policiers... Au début de I'Empire, on signafe plusieurs cabinets de.livres au palais ae Fontainibr;;; E; ieôz-Ë-lîr: qu'en.1811-,-une vingtaine de milliers de volumes allè_ rent s'empiler dans Ia chapelle haute de la cour oo"i", dite chapelle de Saint-Saiurnin. C,esi- dans une des deux bibliothèques du palais, mais surtout dans celle de.son eabinet,,q-ue Napoléon passa les j;;;. s-uivirent son abdication, c,est-de là qu'il emporta ;;; "u"f a'es livres à I'île d'Elbe. - En 1851, les livres de la chapelle Saint-saturnin furent, sur I'ordre de Napoléon lti, transférés dans la galerie de la Librairie, pùis, en 1g6g, installés dans la galerie de Diane oir ils iont encore. '

il mourut en 1b70. Il fut

ffk-ut*fu,,

Château

d

e

F.

ontaineblerru'

L'Orangerie. I)rissrN

n'I. Srt,vnstnr.

DELICES DES POETES

17

É
Venons-en aux poètes. Voici d'abord Rônsard que les Amis de la Forêt de Fontainebleau ont élu dans leur cæur comme leur patron, bien qu'ils n'osent le revendiquer officiellement. bombien de fois, me promenant dans la forêt et assistant à certaines dévàstations' ne me suis-je pas murmuré les vers fameux :
Quiconque aura prenrier la main embesongnée A te couper, forêt, d'une dure congnée, Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston, nt sente en l'estomac la faim d'Erisichthon' Ecoute, Bucheron, arrête un peu le bras : Ce ne sont pas des bois que tu iettes à bas ; Ne vois-tu pas le sang, lequel degoute à force Des Nympties qui vivoient dessous la dure écorce ? Sacrilège meurtrier, si on p'end un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de detresses Merites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses ?

Les Amis de la Forêt de Fontainebleau n'osent pas, ai-je dit, élire Ronsard comme patron ; ce scrupule est peut-êtte excessif. Qu'importe,, .après tout, si la iameuse élégie XXIV, Contre les bùcherons de Ia f orêt de Gastgne, ne vise pâs ceux de la forêt de Fontainebleau ! Elle les vise implicitement. Puisque Ronsard a beaucoup aimé sa forêt de Gastine, puisque, aussi haut qu'on puisse remontet, tous ses pères avaient été sergents teffês de la forêt, puisque son frère l'était encôre, avec la charge de garder, d'entretenir et d'aménager ses bois, il a certainement aimé la forêt de Fontainebleau. Il I'a aimée, mais le château, mais la cour, mais les fêtes, mais les cartels et les mascarades avaient le pas sur elle dans les vers qu'il a consacrés à Fontainebleau

18

FTON7'A,INEBL:,,r"69

DELICES DES

POEII'ES

19

et oir se peint aussi visiblement que sur un tableau ou dans un ballet Ia joyeuse et belle vie des cavaliers et des dames dont il était Ie familier à Ia cour de l{enri II ou de Charles IX. Quand verrons-nous par tout Fontaine-Bleau De chambre en chambre aller les mascarades Quand oirrons-nous au matin les aubades De divers luths mariez à la vois, Et les cornets, les flfres, les hauts.bois, les tabourins, les flutes, espinettes Sonner ensemble avec ies îrompettes ?

dans les vers qu'iL dédiait à Marie Stuart le sentiment poignant et pittoresque qu'y aurait mis un Hugo, ou *Musset, mais il i'en fallut de bien peu qu'il n'y ûn

On ue pouvaït pâs demander à Ronsard de mettrc

?

Des vers si chantants et si bien frappés seraient capables de convertir I'ermite le plus enâurci à la vie
de courtisan.

atteignït. Delrière les faunes, les nymphes et les pâtres, des ntascarades et des bergeries de Ronsard, se devine la présence de I'immense forêt. Certes, Ronsard et ses ôontemporains n'aimaient pas la Nature à notre façon ; ils I'aimaient à la leur et ils savaient la préférer aux artilices de la vie mondaine. C'est dans une bergetie clonnée à Fontainebleau que le premier joueur de lyre formule cette profession de foi :
L'es chesnes ombrageux, que sans art la Nature Par les hautes forests nourrist à I'avanture, Sont plus doux aux troupeaux, et plus frais aux bergers Que les arbres entez d'artiûce ès vergers I Des libres oiselets plus doux est le ramage Que n'est le chant contraint du rossignol en cagp' Èt la source d'une eau saillante d'un rocher Est plus douce au passant pour sa soif estanah€r, Quand sans art elle coule en sa rive rustique' Que n'est une fontaine en marbre magnifique, Jaillissant par effort en un tuyau doré Au milieu de la court d'un Palais honoré.

d'Ecosse, nous trace de Marie Stuart en deuil, se promenant-mélancoliquement dans les allées et parmi les pièces d'eau de Fontainebleau :

Non moins évocateur et ne faisant pas moins tableau le portrait que Ronsard, ancien page de Ia reine "-:l

Et vers le soir, quand desjà Ie Soleil A chef baissé s'en alloit au sommeil.

Vous contemploient comme une chose sainte, Et pensoient voir, pour ne voir rien de telUne Déesse en habit d'un mortel Se prom,ener, quand I'Aube retournée Par les jardins poussoit Ia matinée,

Qui prend son nom de Ia source d'une eau. Lors les rochers, bien qu,ils n'eussent point d,âme, Voyant marcher une si belle dame, les sablons et I'estang !l l.l déserts,cygne yit 9l des maint pins lahabillé tout de -btanc, Et hauts cime de verd peintô,

Partant, hélas, de la belle contrée Dont aviez eu le Sceptre dans Ia main, Lors que, pensive ,et baignant vostre sôin Du. beau crystal de vos larm,es roulées, Triste marchiez par les longues aIées Du grand jardin de ce royal Chasteau

porcs pâturaient la forêt.

Rappelons-nous qu'à cette époque, et bien plus tard encore, au xrx' siècle, cles troupeaux de bæufs et de

s
que Henri III, à qui Desportes I'avait présenté, s'attacha comme leeteur. Bertaut était auprès de ce roi lors de I'attentat de Jacques Clément. S'il n'est pas tombé dans les défauts de Ronsard, il n'avait pas son génie.

Ronsard protégeait son jeune admirateur Bertaut,

20

FONTAITiEBLEAA

DEI,ICES DAS

POETES

21

Du Perron et composa un poème de deux cents vers pour célébrer l'événement. Son chef-d'æuvre poétique tient en quatre vers que tout le monde connait : Félicité
passée

IV et à la fameuse Conférence de Fontainebleau tenue entre doeteurs catholiques et calvinistes ; il y assista

Le nom de Bertaut reste lié à la converslon de Henri

Qui ne peut revenir, 'I'ourment de ma p,ensée, Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir

!

D'autres vers de lui sont d'un vrai poète J'ay veu souventefois Le ciel dans l'Océan secouer ses estoilles

:

Comme Ronsard, Bertaut rima pour les fêtes de Fontainebleau des cartels et des ballets que, sur la fin de sa vie, il publia sous le voile de I'anonymat, car il était devenu- un prêlat très austère' mais ce sonnet Sur les figures de marbrc et de bronze qui sont 1u ietU jaiain de Fontainebleau, c'est-à-dire au Jardin âe niâne -- le Jardin des Buis sous Frangois I", le Jardin de la Volière sous Henri IV, le Jardin de l'Orangerie sous Louis XIII et le Jardin de la Reine à d'autres lui parut pas indigne de porter son èpoque. noln : Toy qui vis affamé de voir un bel ouYrage, Assouvy maintenant ta généreuse faim, Vol"v i.t plus beaux tiaits dont le cizeau Romain Ou lâ fontè Gregeoise ait orné le vieil âge. Là de Laocoon la douloureuse rage Fait pleindre le metal par un art plus qu'humain lcy gist Cleopatre : ô qu'une docte main -vivement portrait la mort en son visage A
:

Et ceci

:

La mémoire des morts leur sert d'une autre vie. Et encore : Rien ne seichant si tost qu,une larme de femmé,
Pleurast-elle de I'ame.

Là, Diane chemine : icy le Tybre ondeux Verse des flots d.e bronze, arrestant auprès d'enx Le passant transformé de merveille en statnë'
Aussi raviroient-ils I'esprit le plus brutal' Et qui n'est point émeu d'une si râre veuë, Il eit certes comme eux de rnarbre ou de métal'

Il

mettait la gloire du poète au-dessus de celle du
:

soldat

Que l'espée est sans nom qui ne

doit rien au livre.

Le Dauphin, fils de Henri IV, le futur Louis XIII, étant né à Fontainebleau, comme philippe-le-Bel, François II, Henri III et bien d'autres princes, Bertaut fit des stanees Sur la naissance de Monseigneur Ie Dauphin où se lit le vers que je viens de citer. Le baptême du même lui fournit un peu plus tard I'occasidn

Aucune des statues désignées dans ce sonnet ne subsiste à Fontainebleau. La Diane de marbre et la Diane de bronze qui la remplaça lorsque Henri IV I'eut fait transporter à Paris, sont toutes deux au Louvre'

du baptesme de lllonseigneur le Dauphin panarète était le surnom que Bertaut avait cru opportun de donner au futur roi de F'rance. On se félicife qu'il ne lui soit pas rcsté.

de rimer Panarète ou bien f antaisià sur /es cérémonies

a
Philippe Desportes, immortalisé avec Bertaut par un oeti de Boileau, lecteur et ami de Henri III qu'il

22

TlONTAINEBI,EAU

DELICES DES POETES
Nimphes de ces forests, mes ffdelles nourrices, Tout ainsi qu'en naissant vous me fustes propices, Ne m'abandonnez Pas' : Quand jtachève le cours de ma triste advanture ious flites mon berceau, faites ma sepulture' Et Pleurez mon tresPas'

23

avait suivi en Pologne, mena joyeuse vie à Fontainebleau avant d'aller pieusement mourir dans son abbaye de Bonport. Il ôomposa, lui aussi, des cartels et des mascarades pour Ia cour. Deux poèmes lui assurent une place dans l'histoire littéraire de Fontainebleau. L'un est le récit d'une aventure assez scabreuse où, sous des noms d'emprunt : Olympe, Fleurdelys, Camille, Nirée, Eurylas et FloridÀnt, sont mis în scène Marie de Clèves, princesse de Condé, le futur Henri III, Marguerite de Valois, le duc de Guise, Desportes lui-môme et une suivante de Marie de Clèves. A, cette _Aduentute première, je préfère beaucoup la Complainte pour le rog Henri III estant à Fontainebleau, lieu de sa naissance :
Lietrx de moi tant aimez, si doux à ma naissance, Rochers qui des saisons dédaignez I'inconstance, Francs de tout changement ; Effroyables deserts, et vous, boiJ solitaires,

Dirait-on'pas qu'en mettant ces accents désespérés dans la bouche dô son maître, Desportes avait le pressentiment du coup de couteau de .Iacques Clément ?

Pour la dernière fois soyez les secretaires De mon deuil vehement.

Je ne suis plus celuy dont le grâce et la veuë Rendoit ceste contrée en tout tans si pourveuë D'amours et de plaisirs, Qui donnait à ces eaux un si plaisant murmure, Tant d'émail à ces prez, aux bois tant de verdure, Aux cæurs tant de desirs.
Quand j'approche de vous, belles fleurs printanières, Vostre teint se flestrit; Ies.prochaines iivieres Cherchent d'autres destours : Je fay tarir I'humeur de ces fontaines claires Qui craint que de mes yeux les sources mortuaires Ne profanent son cours.

Pleust au ciel dont les lois me sont si rigoureuses, Que je firsse entre vous, ô grand,s masses piôrreuses i LIn rocher endurcy...

Dix septième siècle

détracteur de Ronsard, gentilhomme ordinaire de la Chambre et qui, à ce titre, fut souvent à Fontainebleau, s'y ennuyait, s'il faut en croire ce qu'il écrivait à sa maîtresse, la vicomtesse d'Auchy, et que cite .Iacques Madeleine dans son intéressante étude sur Quelques poètes français des XVl" et XVil'siècles d Fontaineblearr : << A cette heure que la résolution est prise de demeurer encore dix ou douze jours en ce malheureux lieu (je parle selon le compte ordinaire, car selon le mien ce seront dix ou douze siècles...) > Mon Dieu, on peut s'ennuyet.partout, cela dépend de l'entourage, comme cela peut dépendre des gens dont on déplore I'absence, comme cela peut dépendre de votre caractère, et Malherbe ne l'avait pas bon : insenALHERBE, l'empêchait pas d'être un plat courtisan et de s'abaisser jusqu'à rimer des billets doux pour le compte du roi son maître, mais puisque les mæurs du temps étaient

sible, irascible, orgueilleux, grincheux, ce qui

ne

il n'existe d'ailleurs qu'un sonnet < fait r\ Fontainebleau pour Mme d'Auchy en 1608 > :
De Malherbe sur Fontainebleau, Beaux et grands bastimens d'éternelle strncture, Superbes de matière et d'ouvrage divers, Où le plus digne roy qui soit en l'univers Aux miracles de I'art fait céder la nature ;

ainsi faites

!

28

FONl-4lNEBLEA(I

DELICES DES POETES

29

Beaux parcs et beaux jardins, qui, dans votre closture,

Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, Non sans quelque demon qui défend aux hivers

D'en effacer jamais l'agréable peinture ;

Lieux qui donnez aux cæurs tant d'aimables desirs, Bois, fontaines, canaux, si, parmy vos plaisirs, Mon humeur est chagrine et mon visage triste,
Ce n'est point qu'en effet vous n'ayez .des apas ; Mais, quoy que vous ayez, vous n'avez point Caliste, Et moy, je ne vois rien quand je ne la vois pas.

Le liant, I'affable Gui{laume Colletet, I'historien de la première Académie, celle d'Antoine Baif, le pa-gvrg Coiletet, condamné en même temps que Théophile à etre pendu et étranglé si on le reprenait sur le territoire-du royaume, pour avoir, avec son ami Frenicle, -satgrique, s'ennuyait- aussi à Fonpublié le Pârnasse On lui doii dèux sonnets relatifs au châiainebleau. teau, à la cour, à la forêt. Voici Les Seraines de Fon'
tainebleau :
Je suis danc un désert, pompeux et magniflque, Ori les Dieux sont mortels, oir les peuples sont Roys' Oit I'on void des rochers, des fontaines, des bois, Et des Divinitez qui n'ont rien de rustique. Mais quoy que pour llatter le Soucy qui me pique D'estrè loin de Cloris dont j'adore les loix, J'oye un concert de luths, j'oye un concert de voix, Paimi tant de plaisirs, ie suis mélancolique.
Je voy si peu d'amour, et si peu de bonté, Que jè puis bien ailleurs chercher la volupté Et l'adoucissem€nt d'e ma fatale peine.

<( pour Alcandre au retour d'Oranthe bleau > :

ces vers glacés, on comprend que lllalherbe ils nous le rendraient presque ennuyeux. Non moins froids et compassés, les vers qu'il rima
se soit ennuyé à Fontainebleau ;

A lire

à

Fontaine-

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent; Ces déserts sont jardins de l'un à I'autre bout ; 'fant I'extrème pouvoir des grâces qui la suivent L'es pénètre partout.

Et même ces canaux ont leur course plus belle Depuis qu'elle est ici.
Alcandt'e, c'était Henri IV, et Oranthe, c'était je le suppose, je n'en sais rien Gabrielle d'Estrées, bien que le roi n'eût pas besoin de Malherbe pour rimer à celle-ci des vers, les stances célèbres : Chermante Gabrielle... en font foi. Au surplus, qu'il
s'agisse de Gabrielle d'Estrées, de Corisande d'Andoins,

ont repris leur verdure nouvelle L'orage en est cessé, l'air en est éclairci ;
Ces bois en

;

Fuyons donc un escueil si traître et si meschant' Et nommons cette Cour une lasche Seraine Puisqu'elle en a l'humeur, aussy bien que le chant'

Rocque, gentilhomme attaché à la reine Marguerite de ValoiÀ, a publié Diuerses Poésies... composées durant son séiour à Fontainebleau; on n'y trouve rien de caractéristique. En revanche, il existe dans Les Détices, recueil collectif paru en 1620' un poème à Ia Fontaine de Fontainebleau, signé de François de Molières, seigneur d'Essertines' que je trouve très

Un ami de lllalherbe et de Colletet, S. G. de

la

de Mme de Sauves, de la petite Tignonville, d'Henriette d'Entrangues, de Charlotte des Essarts, de Jacqueline de Bueil, de Mlle Babou de la Bourdaisière ou de quelque autre, peu me chaut ! Les amours du Vert-Galant ne m'ont jamais intéressé ; elles m'ont même, je serai franc, toujours un peu déplu.

joli

:

C'est à vous, ô Belle fontaine A qui j'ay décelé ma Peine Et le subject de mon malheur

:

C'est en vous seule que mon âme A trouvé remède à sa flamme

Et réconfort à sa douleur

i

30

FONT'AINEBLEAU
Vostre onde si fresche et si clairè Ou souvent rne venant distraire J'ay rendu mon tourment plus doux, Ne permet pas que je vous quitt€, Au moins avant que je m,acquitte Du bien que j'ay receu de vous.

DELICES DES
sommes en 1620 et

POETES

31

lars. Le voici attaché au duc de Mayenne.

Il

a un peu plus de dix-neuf ans. Un de ses anciens compagnons de jeu, le marquis d'Humières, Ie reconnaît et le fait rentrer en grâce.
accompagne Louis

il

Nous

Je vous ay conté ma fortune, Vous sçavez ce qui m'importune Et ce qui me plaist à la Cour : Et mes pleurs qui vous ont faict croistre Vous ont bien peu faire paroistre L'extrémité de mon amour.

,R

rr

1615. Un jeune page de Henri de Bourbon est heurté au passage par un gentilhomme aussi distrait que lui. Tiré brutalement de sa rêverie, l,adolescent laisse échapper une insolence. L'autre dégaîne à demi son

La scène se passe à Fontainebleau vers 1614 ou

empoignent Ie jeune furieux et ils le retiendraient prisonnier si un lieutenant du régiment ne I'emmenait chez lui sous prétexte de I'y enfermei.. Là, le gamin se calme et bientôt Ia peur succède chez lui à Ia.colère : il apprend que le gentilhomme blessé par Iui est en danger de mort. Se voyant perdu, il s'échaipe et gagne la forêt... Trois jours après, il est à noùèn d'où il passe en Angleterre, en -Ecosse, en Norvège. ,Quelques années plus tard, il se cache au euartier latin, puis à Loudun, chez Nicolas de Sainte-i{arthe, puis aux environs de Loches, chez Ie marquis de Vil-

Iaquais _venu, lui prend son épée, rattrape Ie lâche au milieu des gardes rangés dans la cour pour attendre le retour du prince qui va revenir de la chasse, et I'atteint rle deux grands coups malgré les pigues abaissées. Un tumulte s'élève, trois ou luatre ofncieis

9née.

.

Le page, qui est désarmé, court au premier

les protestants du Midi, puis devient gentilhomme ordinaire de Gaston d'Orléans et le suit dans son exil en Flandre avant de passer au service du duc de Guise et de se consacrer désormais à la littérature, Ce. chenapan, ce joueur, ce querelleur, en qui tout le monde admire d'ailleurs un prodige d'intelligence et de mémoire, c'est le poète Tristan I'Hermite, dont Cyrano de Bergerac a dit : < Je ne puis ajouter à l'honneur de ce grand homme, si ce n'est gue c'est le seul Poète, le seul Philosophe et le seul Homme libre que vous âyez. > L'exemple de Tristan prouve I'utilité pour un écrivain d'appartenir à un groupe, à une coterie, à une Académie. Parce qu'il a été un solitaire et un hohème, parce que Boileau I'a passé sous silence, il en est encore à attendre la consécration qu'il a méritée. Il vécut, page, à Fontainebleau. Il y revint en 1621, puis en 1628, avec Monsieur, et rima la fade allégorie dt Vogage fabuleuæ fait à Fontaine-bleau. Un peu plus tard, il y fut encore et d'alors date, selon Jacques Madeleine, ce poème où il dénombre les arbres mis en mouvement par Orphée :
A ses premiers accords on vid soudain parestre Le Noyer, le Cormier, le Tilleul 'et le Hestre, Le Chesne gui jadis couronnoit le vainqueur... Le Cèdre impérieux y vint baisser la teste Suivi du vert Laurier qui brave la tempeste... Le Tremble y vint couvert de sa feuille timide...
L'arbre qu'aime Vénus, celuy qu'aime Dian'e, L'Erable, le Sapin, le Tamarin, le Plane, Le Cycomore noir, le Saule palissant, Le Bouleau chevelu, l'Aubepin fleurissant... La Plante paciflque à Pallas consacrée...
I

XIII

dans ses expéditions contre

,

Le Coudre déceleur de thrésors

Le Cyprès y parut en verte piramide...

enterrez,

32

FONTAINEBLEAU

Enfln depuis le Fresne ennemy des serpens Jusques à I'humble Vigne aux bras toujours rampans, L'Oranger qui son fruit de sa fleur accompagne, L'Encens, le Violier et le Iasmin d'Espagne...
amour, je veux tenir pour assuré qu'il I'avait contracté
..

Tristan a été un sincère amant de la Nature.

Cet

à Fontainebleau..

Je n'en dirai'pas autant de Racan, l'auteur des Bergefies, qui fut page de Hénri IV et, à ce.titre,'hôte de Fontainebleau. On cite quelques vers,de lui où'passe comme un très léger souffle venu de la forêt. Je leur

préfère ceci

:

Ce qui nous fait porter le casque et la cuirace A d'autres fait porter la hère et la besace. Penses-tu que celui qui fist de son tonnbau Son Luxembourgn son Louvre et son Fontainebleau, ' Son portal, son dongeon, son dôme et son château, Fust moins ambitieux que ceux qui, sous la lune, Font dans leurs hauts palais esclater leur fortune ?

R.
Parmi nos poètes classiques, je nommerai encore, comme ayant chanté Fontainebleau, 'Jean Doublet, venu de Dieppe en 1555 pour présenteer à Henri II une requête de ses concitoyens, Laugier de Porchères, un certain sieur de Mesme, auteur d'un poème sur la grande cheminée, dont il ne reste que I'image équestre de Henri IV, actuellement placée dans la chambre de saint Louis, Claude Garnier, Abel de Sainte-Marthe, fils du grand Scévole, qui, bibliothécaire du château, écrivit des Sylues, et son cousin Nicolas, chez qui Tristan se réfugia lors de sa fuite de Fontainebleâu, I'auteur anonyme du Pasqui/ du Rencontre des Cocus de Fontainebleau, libelle fait à I'occasion d'un long séjour (1623) de Louis XIII :

I

O

lûteau de

Fo

ntainebleau.
I)r.:ssrN nn Pe,rril.

La Cour

de.s Fonlairtes.

DELICBS DES
Mais je veux

POETES

33

Vous apprenant en homme sage, Qu'en ce lieu de Fontainebleau

flnir mon voyage'

On entend Partout I'air nouveau, De plaisant oiseau le ramage, Qui dit Coucou en son langage' et un autre anonyme, auteur du Vogage d'Olgmpe et d'Herminie à Fontainebleau dont Jacques Madeleine avait raison de gotter la cinquième strophe : Ils vous presentoient des ombrages Si calins, si verds et si fraiz, Qu'on n'y sentit jamais les traicts Ny du Soleil' ny des orages ; Ils vous faisoient voir des Valons,
Des Précipices, des Montaignes

Des Prez, des Rochers, des Sablons,

Et toutes ces diversitez

;

De Ruisseaux, d'e Bois, de Campaignes Qu'habitent ces Divinitez.

On nomme également I'académicien Malleville, le vieux Roland, Anglais, <( autrefois Ministre Curé de la paroisse du Roy d'Angleterre à Londres >, le franccomtois Jean de Mairet, qui fit un poème pour inviter la duchesse de Montmorency à préférer Chantilly à F'ontainebleau * pourquoi pas ? et pourquoi pas le contraire ? Lainez. qui fit un Diuertissement pour l'Hermitage -de Franchard dont I'ermite était savoyard et à qui la duchesse de Bourgogne, sâ compatriote, était allée rendre visite, le gazetier Loret, I'auteur de la Muse historique, qui rima l'assassinat de Monaldeschi
:

Il

Christine qui, présentement Demeure en ce beau logement Que Fontainebleau I'on appelle ; Un des siens n'ayant eu pour elle Le respec et fldellité Qu'on doit à toute Majesté

est arrivé quelques noize Chez I'Amazone Suédoize,

3t'

FONTAINEBLEAA
Icell ayant, au préalable, Fait confesser ce mizérable, A sa rigueur l'abandonna ;
Des coups de dague on

DELICES DËS POETES

35

Attirèrent la violence Sans autre forme de procez : Dieu nous garde d'un tel succez.

lui donna Dont son mal-heur ou son offense,

t
I'histoire de 1'Ane uert. L'Ane uert aurait été, dans la rue des Sablons, une auberge qui datait du moyen âge. D'abord chaumière d'un humble bûcheron nommé Jacques Bedois, elle appartenait encore deux cent cinquante ans après à un Bedois. Elle avait dans l'intervalle été reconstruite en pierre grâce à la générosité d'un sire de Courtay à qui un Bedois avait sauvé la vie en forêt. Elle fut un peu plus tard transformée en hôtellerie par un nommé Granier. Ernest pourges nous apprend {ue, sous Louis XII, elle eut pour pensionnaire Commines que le roi avait chargé de choisir dans la bibliothèque du
Ernest Bourges, historien plein de savoir' a raconté

avoir, d'oser plaindre Fouquet quând celui-ci tomba, ce qui lui valut de voir sa pension de 1.500 livres supprimée par Colbert. Salut à Loret, honneur du journalisme à son aurore ! Il eut quelques continuateurs, entre autres Charles Robinet qui, le 6 juin 1666, rimait ces quelques vers :
Nôtre Cour, ayant des Maisons, Autant que le Dieu des Saisons, Mercredi, sur I'après-dînée,

pour le courage étonnant qu'il eut, qu'il fut seul

Pour Mlle de Longueville, Loret rima bien d'autres événements de Fontainebleau. Il est surtout célèbre
à

Pour les douze mois de I'Année,

J'e passerois toute ma vie,

Prit, par un temps plu5 laid que beau, La route de Fontainebleau, Laissant là sans regrets Versaille, Oir (je le dis sans que je raille) Avee bonne Viande et bon Pain Sans obmettre aussi Ie bon Vin,'

Sans d'autres Lieux avoir envie.

Désormais, Versailles remplacera Fontainebleau. Désormais, Fontainebleâu ne fera plus que décliner, et avec lui notre poésie lyrique, jusqu'au jour oir, avec Oberman, avec tous les romantiques, puis avec les Parnassiens et les Symbolistes, Fontainebleau, sa forêt, ses déserts et toute la verte et sauvage Nature retrouveront le cæur des amoureux et des poètes.

château des ouvrages destinés à aller Srossir celle de tslois. M. Ernest Quentin-Bauchart nous dit d'autre part que, sous François I'"', la bibliothèque de Blois vint augmenter celle de Fontainebleau ; que le contraire ait eu lieu sous Louis XII, il n'en fait aucune mention. En 1515, l'auberge del'Ane uerl serait décrite comme ayant des croisées étroites, avec de petits vitraux en losange encadrés de plomb, des portes basses armées de ferrures massives' des cheminées larges et très hautes, des couchettes à tenir quatre pe-rsonnes, garnies de rideaux de serge de la hauteur du plafond, des bahuts de bois épais, de la vaisselle de grès verni et des escabeaux. En ce moment du xvr' sièèle, elle était la seule de la ville, si toutefois Fontainebleau méritait ce nom, et ne portait d'autre enseigne que la traditionnelle branche de houx ou de genévrier. C'est seulement en 1523 qu'elle fut appelée l'.\ne uert, à cause de la housse verte dont I'hôtelier caparaçonnait ses ânes pour les louer aux dames de la cour. Car, sous François I'"'eomme à l'époque romantique, les promenades à âne étaient en faveur dans la forêt ; les belles dames les lirent plus tard en chaise à porteurs. A Granier fils succéda en 1574

36

FONT'AINÈBLEAU

DELICES DES

POETES

37

leau fut co-propriétaire à Fontaineblèau d'une mâison qu'il avait héritée de son frère puyrnorin, lequel I'avait lui-même héritée dnun de leurs frères, Giltôs Boileau du Manton, surnommé Boileau le rentier parce qu,il était contrôleur de I'argenterie du roi. Elle ètait sifuée au coin de la rue des Charnbeaux ct tle la rue de l'Âbreuvoir. Racine qui, en Ia même qualité d'lristo-

À{illot. En 1648, I)elouiche, successeur de Millot tls, agrand_it logements et les écuries de I'auberge qui, -les vers 1885, était encore telle que l'avait transfbrmée f)elouiche au xvrr" siècle. A Delouiche succédèrent Aubertin, puis Jean Villoing, qui, bien que commerçant peu scrupuleux, sut attirer chez lui tne clientèle de gens d'épée, de robe et de Iinance. Veuf, il se retira des affaires en 1765 et dès lors l,dne uerl périclita. Ernest Bourges énumère les gentilhommes -gu,on y r.encontrait.-Puisgue nous ne nous occupons que dô littérature, je me contenterai de retenir leÈ noms du poète Mathurin Régnier, de Boileau, de Mézeray. dc Duclos, de Marmontel et de piron. Mathurin Rélnier était le neveu de Philippe Desportes dont il h?rita un bénéfice de deux mille livres sur l,abbaye des Vauxde-Ce.rnay ; sa présence à Fontainebleau Ë'e"pliqu."à. ce fait. Sa spécialité d'historien â pu obligef Mêzeray à quelques enquêtes sur place. Driclos avait en lZ5-0 succédé à Voltaire comme historiographe de France ; il était naturel qu'on le vît partout otr était la cour. Marmontel ayant succêdé à Duclos dans ces mêmes fonctions, on peut supposer qu,il vint à Fontainebleau pour la même raison. C'est au contraire à titre personnel que Piron était à Fontainebleau. pour d'Aiembert, l'explication de sa présence à I'Ane uerf est simple affaire d'imagination... A rnoins que l,Ane uert ne soit lui-même sorti tout entier de I'imagination de son premier historien, un nommé Maludel c'éiait du moins l'opinion de Félix Herbet qui a relevé dans les actes notariés toutes les vieilles enseignes de Fontainebleau : plus de deux cents pour ld xvrr" siècle seulement. Et pas un .4ne uert ! Qu'il ait ou non hanté I'hypothétique Ane uert,Boi-

riographe que Boileau, suivait la cour à Fontainebleau, écrivait de cette ville à son ami, le 3 octobre 1692 : < M. de Cavoie a voulu encore ir toute force que je logeasse chez lui ; et il ne m'a pas été possible d'obtenir de lui que je fisse tendre un lit dans votre rnaison, ori je n'aurais pas esté si magnifiquement tJue chez lui'; mais j'y aurais été plus tranquillement ct avec plus de liberté... Notre ami i\I. Félix (chirurgien du roi) y a mis son carrosse et ses chevaux et lcs miens n'y ont même pas trouvé place ; mais tout cela s'est passé avec mon agrément et sous mon bon plaisir. J'ai mis mes chevaux à l'hôtel de Cavoie qui cn est tout proche. M. de Cavoie a permis aussi à NI. de Bonrepaux de faire sa cuisine chez vous. llacine conseillait à Boileau de vendre sa maison à M. Félix, qu'il se faisait fort de faire monter jusqu'à 4.000 francs, mais Boileau en voulait 5.000 francs. < Au cas que vous ne trouviez point les 5.000 francs, lui répondit Racine, ce que je crois très difficile, je vous conseille de louer votre maison ; mais il faudra pour cela que je vous trouve des gens qui prennent soin ele vous trouver des locataires ; car je doute que ceux qui y logent soient bien propres à vous trouver tles marchands, leur intérêt étant de derneurer seuls dans cette maison et d'empêcher qu'on ne les en vienne déposséder. > Pour prendre une décision, Boileau avait besoin de se mettre d'accord avec des parents : << C'est une étrange chose qu'un bien comrnun, répondait-il à Raeine, chacun en laisse le soin ù son compagnon ; ainsi personne n'y soigne, et il delneure au pillage. > Chapelle, sympathique ivrogne, ami de Racine et de Boileau qui acceptaient ses conseils, ne fréquenta pas I'auberge de l'Ane uerf, puisqu'elle n'existait vraisemblablement pâs ; il fréquentait l'hôtellerie Sainf(llaude où le vin était bon, et c'est là que, s'étant attardé à boire avec des joueurs du mail qui I'avaient pris pour arbitre d'un coup douteux, il oublia que le prinee de Condé I'attendait à diner : < En vérité, Monseigneur, lui dit-il le lendemain pour s'excuser, ce sont
>>

38
d'excellentes

en leur compagnie. > Sous le règne de Henri IV, les auberges étaient déjà nombreuses à Fontainebleau. Un sonnet adressé à Marie de Médicis par l'auteur anonyme du Paison
français en mentionne six
:

FONTAINEBLEAA gens que ces joueurs, et il fait bon vivre

Je logeai aa Douphin, à petit hostelage, Ne pouvant à I'Escu, pour y peu dépenser, Ny à la Fleur de Zys, car il y fait trop cher,

Hostelleries des grands, non des gens de village

;

Je fus bien autrefois. Puissè-je, dis-je alors, Trouver à me loger au Dauphin, toujours, lors, Ou qu'à la Fleur de Lgs, ou qu'à l'Escu d.e Frcnce,

Je ne pourray loger : or encore, dit-on, Que I'on est bien traité et qu'en somme A lnEscrr Métlicis, ou celui d,e Florence,

Dix-huitième

sièc1e

il

fait bon

Dans une âutre auberge du xvII'siècle, Ie Lion d.'Ot, Mme de Sévigné et sa fille, Mme de Grignan, descendaient quand la première raccompâgnait la seconde jusqu'à Fontainebleau, sur la route de Provence. Amédée de Bast, I'auteur de Mameluk de la Grcnauillère, écrivain fécond mais bien oublié, qui avait été oftcier dans les armées de Napoléon et que Louis XVIII avait mis à la demi-solde, a publié dans ses Conles d rna uoisine un récit plus ou moins imaginaire, intitulé Les adieur de Fontainebleau en 1677, où Mrne de Sévigné et sa fille nous sont présentées se séparant au Lion d'Or. Je n'ai pas retrouvé trace du passage de Mme de Sévigné au Lion d'Or en 1677, mais dans une lettre datée de Nemours, 26 juin 1676, elle écrit à sa fille : < Nous allons ce soir coucher à la capitainerie de Fontainebleau, car je hais le Lion d'Or depuis que je vous y ai quittée ; j'espère me raccomoder avec lui en vous y allant reprendre. >> Le Lion d'Or était situé rue des Bons-Enfants. C'est aujourd'hui une dépendance de l'Hôtel du Palais, place Denecourt;

ommons en passant André Tappin qui fut poète et greflier à Fontainebteau (1689-1765) et que

sous le nom de Balbin par Collé. Le proeureur du roi et Ie prévôt l'avaient suspendu, mais il n'était pas homme à se laisser faire, il obtint du Parlement d'être rétabli dans sa charge. C'est tout ee qu'il y a de plus élogieux à dire de lui. Voltaire était à Fontainebleau à l'automne de 1725, faisant sa cour à la Reine et attendant d'elle une pension : < J'ai été ici très bien reçu par la reine, écrivait-il à son ami Thieriot le 17 octobre. Elle a pleuré à Mafianne, elle a ri à l'lndiscref ; elle en parle souvent ; elle rn'appelle mon pauute Voltaire'. Un sot se conteriterait de tout cela ; mais malheureusement j'ai pensé assez solidement pour sentir que les louanges sont peu de chose, et que le rôle d'un poète à la eour tralne toujours avec lui un peu de ridicule, et qu'il n'est pas permis d'être en ce pays-el sans aueun éta' blissement. On me donne tous les iours des espérances clont je ne me repais guère. Vous ne sauriez croire, mon eher Thieriot, combien je suis las de ma vie de courtisan... > Ce qui suit se rapporte très directement à notre propos : << Je crois que tous les poètes du monde se sont donné rendez-vous à Fontainebleau.

l'érudit Félix Herbet a découvert, ridiculisé

42

FONTAINEB,LEAU

DELICES DES

POETES

43

Saint-Didier a apporté son Clouis à la reine, avec uné épitre en vers du même style. Roi vient se proposer pour des ballets. La reine est tous les jours assassinée I'odes pindariques, de sonnets, d'épîtres et d'épithalames. Je m'imagine qu'elle a pris lès poètes pour les foqs de la cour, et, en ce cas, elle a grande raison, car c'est une grande folie à un homme de lettres d'être ici. Ils ne donnent du plaisir ni n'en reçoivent. > Au cours de ce séjour de Voltaire à Fontainebleau, quatre sauvages, arrachés à leurs forêts du lllississipi, furent présentés au roi. Voltaire les interrogea longtemps. On leur lit visiter la forêt. Elle leur parut si belle qu'ils se crurent ramenés en Amérique. Ils demandèrent à descendre de carrosse, ce qu'on leur accorda, mais il fallut les y faire remonter bien vite pour les empêcher de prendre la fuite. Piron, amant de Mlle Quinault, accompagnait celle-ci à Fontainebleau chaque fois qu'elle y venait jouer avec la Comédie-Française. Il descendait avec elle, rue de Fleury, à I'HôteI des Comédiens. Une lettre de lui à I'abbé Legendre contient un piquant tableau de la cour à Fontainebleau vers 1730:
< Tous les jours la chasse ; plus de chenils que de maisons ; des aboiements de chiens et des cors ; de la pluie, du vent, de la boue (on est en octobre): voilà le pain quotidien. Voici le pain hebdomadaire : le lundi, concert ; Ie mardi, tragédie ; le mercredi, concert ; le jeudi, comédie française ; le vendredi, salut ; le samedi, comédie italienne ; le dimanche,
<

veille. Je n'y vois rien de vrai que la physionomie des Suisses : ce sont les seuls philosophes de la Cour. Avec leur hallebarde sur l'épaule, leurs grosses moustaches et leur air tranquille, on dirait qu'ils regardent tous ces affamés de fortune comme des gens qui courent après ce que, eux, pauvres Suisses qu'ils sont, ont attrapé depuis longtemps. J'avais à cet égard l'air assez Suisse, et je regardais encorê hier, fort à mon aise, Voltaire comme un petit pois vert à travers les Ilots de jeanAh ! fesses qui m'amusaient, quand il m'aperçut : bonjour, mon cher Piron ; que venez-vous faire à la Cour ? J'y suis depuis trois semaines ; on y jouait l'autre jour ma Marianne; on y jouera Zaire. A quand Gustaoe 2 Comment vous portez-vous ? Ah ! monsieur le duc, un mot, je vous cherchais. > Tout cela dit I'un sur I'autre et moi resté là pour reverdir, si bien que ce matin I'ayant rencontré, je I'ai abordé en lui disant : < Fort bien, monsieur, et prêt à vous servir. > Il ne savait pas ce que je lui voulais dire, et je l'ai fait ressouvenir qu'il m'avait quitté la veille en me demandant comment je me portais, et que je n'avais pas pu lui répondre plus tôt. > Piron, que Louis XV n'aimait pas et qui ne fut << pas même académicien > du fait de I'opposition du roi, avait pourtant auprès de lui un protecteur, le comte de Livry, maître I'hôtel de Sa Majesté Très Chrétienne, à qui, de Paris, il écrivit un jour cette épître en vers' le comte étant auprès de son maître à Fontainebleau : Or, vous savez, monsieur le Comte, Que je fesais très bien mon comPte D'aller ou par terre ou par eau Faire un tour à Fontainebleau. Armes, bagages, habits, lit, selle, Meubles, batterie et vaisselle, Tente, harnais, caparaçon, J'avais tout mis dans un chausson Quand deux de nos bonnes amies Qu'à midi ie trouve endormies, Et dont je fus prendre congé,

grand'messe...

quelques heures, la lorgnette à la rnain, et Dieu sait le plaisir que j'ai de voir les allants et les venants ! Ah les masques ! Si vous voyez comme les gens de votre robe ont I'air édiliant ! Comme les gens de cour l'ont important ! Comme d'autres I'ont altéré de crainte et d'espoir ! et surtout comme tous ces gens-là, pour Ia plupart, sont faux à des yeux clairvoyants ! C'est une mer-

Je m'ennuierais beaucoup à la cour sans une encoignure de fenêtre, dans la galerie, où je me poste

I

44

FONTAINEBLEAA
En lieux où sans cesse on chevauche Que le roi, vous et les for€ts Vous ne vous guittez plus jamais ;
M'ont dit que j'étais enragé De porter ma flgure gauche
;

ÙELICES DCS

POETES

45

Et qu'à moins d'être eerf ou chien 0n ne peut vous servir à rien. Or chien ni cerf je ne puis être Autant que je peux m'y connaltre : Car il faut bon æil et bon pié Deux points de moi qui font pitié.
Si on ne s'attend pas que Voltaire et Piron s'émeuvent devant les déserts, les futaies et les rochers de Fontainebleau, on s'étonne que, dans ses Confessions, Jean-Jacques Rousseau n'en ait soufflé mot. De pareils sites qu'il avait traversés déjà qu cours de ses voyages étaient propres à lui plaire. Si lors de son séjour à Fontainebleau avec Mlle Fel, Grimm et I'abbé Raynal, pour la représentation du Deutn du uillage devant la cour, il n'eut pas le ternps de se promener hors de la ville, il put apercevoir les rochers Cuvier.Chatillon d'un côté de la route, ceux d'Apremont de I'autre. Mais

Que vous courez après les bêtes,

le Genevois en avait d'autres ! Le jour de la représentation, il alla prendre une tasse de chocolat au café du Grand-Commun et alors se produisit un incident caraetéristique de la timidité nerveuse dont il était aflligé :
< Il y avoit là beaucoup dc monde. On parloit rle la répétition de la veille et de la difliculté qu'il y avoit eu d'y entrer. Un oflicier qui étoit là dit qu'il y étoit entré sans peine, conta au long ce qui s'y étoit passé, dépeignit I'auteur, rapporta ee qu'il avoit fait, ce qu'il avoit dit ; mais ce qui m'émervellla de ce récit assez long, fait avec autânt d'assuranee que de simplicité, fut qu'il ne s'y trouva pas un seul mot de vrai. Il m'étoit très clair que celui qui parloit si savamment de cette répétition n'y avoit point été puisqu'il avoit devant les yeux, sans le connaître, cet auteur qu'il

clisoit avoir tant vu. Ce qu'il y eut de plus singulier dans cette scène fut l'effet qu'elle fit sur moi. Cet homme étoit d'un certain âge ; il n'avoit point I'air ni le ton flat et avantageux ; sa physionomie annonçoit un homme de mérite, sa croix de Saint-Louis annonçoit un ancien oftcier. Il m'intéressoit malgré son impudence et mdlgré moi ; tandis qu'il débitoit ses mensonges, je rougissois, je baissois les yeux, j'étois sur les épines ; jc cherchois quelque fois en.moi-même s'il n'y auroit pas moyen de le croire dans I'erreur et de bonne foi. Enfin, tremblant que quelqu'un me recollnût et ne lui en fît l'affront, je me hâtai d'achever ûlon chocolat sans rien dire, et baissant la tête en passant devant lui, je sortis le plus tôt qu'il me fut possible, tandis que les assistants péroraient sur sa relation. Je rn'aperçus dans la rue que j'êtois en sueur' et je suis sûr que, si quelqu'un m'ett reconnu et nommé avant ma sortie, on m'auroit vu la honte et I'embarrâs d'un coupable, par le seul sentiment de Ia peine que 9e pauvre homme auroit à souffrir si son mensonge étoit I'econnu. > Faut-il rappeler la suite et comment avec sa grande barbe et sa pèrruque mal peignée, Rousseau fut placé dans une loge, en face de celle du roi et de Mme de Pompadour, et le raisonnement qu'il se faisait pour- se lrersuader que sa tenue était très convenable ? Il n'en était pas moins tout tremblant. Le môme soir, le duc d'Aumont lui fit dire de se préparer à être présenté au roi le lendemain ; il s'agissait d'une pension et le souverain voulait en donner lui-même à Jean-Jacques Ia bonne nouvelle. Après avoir passé la nuit dans la peur de réponclre par une balourdise aux propos-obligeants qui lui seiaient tenus, il repartit pour Paris aès te lendemain matin sans avoir été présenté au roi s[ sxns pension.

-

r

Jean-Jacques à Chateaubriand et à Senancour, ses disciples, le passage est naturel.

teaubriand sur Senancour, puisque le premier n'a consacré à la forêt que quelques mauvais vers et rlue le second a été le véritable découvreur de la forêt romantique, mâis on suit autant que possiblo I'ordre chronologique. Les vers de Chateaubriand datent ûe
1788
:

On ne devait pas donner le pas à

Cha-

Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles. Forêt, agitez-vous doucement dans les alrs : Moi, de vos charmes seuls, j'entretiens vos déserts,

Forêt silencieuse, aimable solitude, Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré ! Dans vos sombres détours, en rêvant égaré, J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude. Prestige de mon cæur, je crois voir s'exhaler Des arbres, des gazons, une douce tristesse. Cette onde que j'entends murnure avec mollesse Et dans le fond des bois semble me rappeler. Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière Ici, loin des humains ! Au bords des frais rrrisseaux. Sur un tapis en fleur, dans un lieu solitaire, Qu'ignoré je sommeille à I'ombre des ormeaux ! Tout parle, tout m'e plaît sous ces voûtes tranquilles ; Ces genêts, ornements d'un sauvage réduit, Ce chevrefeuille atteint d'un vent léger qui fuit,

50

FONTA,INËBLË,AU

DELICES DES

POETES

51

Durand. Un écho de cette visite se retrouve dans une note mise par I'auteur at Liure IX des Martgrs, édition des CEuures complètes de 1836 : << Mais ce que I'on admire partout dans les Gaules, ce qui fait le principal carâctère de ce pays, ce sont les forêts >. La note dit ceci : < Si nous jugeons des Gaules par la France, je n'ai point vu en Amérique de plus belles forêts que celles de Compiègne et de Fontainebleau. Nemours, qui touche à cette dernière, indique encore dans son nom son origine. >
Nemus, nemoris, en latin veut dire foréf. Non plus que les arbres peints sur ses armoiries, l'étymologie du nom de Nemours ne saurait laisser aucun doute : le Loing traversait autrefois d'épaisses forêts.

L'illustre vicomte n'était pas lier de ce péché de jeunesse. Aussi ne les laissa-t-il paraître que dans l'AImanach des Muses de 1836, un an après qu'il eut visité la forêt en compagnie du poète menuisier Alexis

paire, dans le quartier Saint-Denis, à l'ombre des Halles. La démolition de Saint-Sépulcre lit en 1791 émigrer la famille Senancour sur la rive gauche, rue point Senancour était parisien, et que pendant viïrgt sous cette ans il respira I'air malodorant des Halles
Princesse.

Senancour était né en 1770, à Paris, rue de Beaure-

Il n'est pas sans intérêt

de souligner à quel

réserve, pourtant, qu'à l'âge de quatorze-ans il avait été mis chez le curé de Fontaine, petit village voisin de Châalis, en bordure de la forêt d'Ermenonville dont les trembles, les bouleaux et les châtaigniers le préparèrent à aimer ceux de Fontainebleau. Là il resta un an. Après quoi, il entra comme pensionnaire au collège de la lVlarche, rue de la Montagne Sainte-Geneviève. C'est à cette époque qu'il découvrit Fontainebleau. Pour un petit Parisien de la rue Beaurepaire, quelle révélation ! Elle se serait faite ea trois fois : << Vous savez, fait dire Senancour à Oberman, son alter ego,

que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j'étais, malgrê leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une année, ce fut à Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes chez ces mêmes personnes qui demeuraient alors au pied de la forêt, vers la rivière. J'avais, je crois, quatorze, qainze et dix-sept ans lorsque je vis Fontainebleau. Après une enfance casanière, inactive et ennuyée, si je sentais en homme à certains égards, j'étais enfant à beaucoup d'autres. Embarrassé, incertain ; pressentant tout peut-être, mais ne connaissant rien ; étranger à ce qui m'environnait, je n'avais d'autre caractère décidé que d'être inquiet et malheureux. La première foisn je n'allais point seul dans la forêt ; je me rappelle peu ce que j'y éprouvais, je sais seulernent que je préférais ce lieu à tous ceux que j'avais vus, et qu'il fut le seul où je désirai de retourner. L'année suivante, je parcourus avidement ces solitudes ; je m'y égarais à dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de la route et que je n'apercevais aucun chemin fréquenté. Quand j'atteignais I'extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces clochers dans l'éloignement. Je retournais aussitôt, je m'enfonçais dans le plus épais du bois ; et quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j'éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureui. > La citation sera un peu longue, tant pis ! Je continue: < Je n'étais pas gai pourtant : presque heureux, je n'avais que l'agitation du bien-être. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil partt. Je gravissais les sommets encore dans I'ombre ; je me mouilIais dans la bruyère pleine de rosée ; et quand Ie soleil paraissait, je regrettais Ia clarté incertaine qui précède I'aurore. J'aimais Ies fondrières, les vallons obscurs, Ics bois épais ; j'airnais les collines couvcrtes dc

52

}.ON7'.A,INI'BLEAU

DEI,ICES DES

POETES

53

bruyère ; j'aimais beaucoup les gr'ès renversés et les rocs ruineux ; j'aimais bien plus ces sables vastes et mobiles, dont nul pas d'homme ne marquait l'aridc surface sillonnée ça et Ià par la trace inquiètc de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais assez bien, et pour un ntoment je ne cherchais plus rien. C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau ; j'aime cette écorce blanche, lisse et crevassée ; cette tige agreste ; ces branches qui s'inclinent vers la terre ; la mobilité des feuilles ; et tout cet

abandon, simplicité
déserts...
>

de la nature, attitude

des

Si j'ai reproduit cette belle page, digne du rival

5;lorieux de Senancour, Chateaubriand, c'est dans I'espoir qu'elle tombera sous les yeux d'un de ces jeunes

campeurs que l'on voit, Ie sac au dos, gagner pour passer la nuit quelque grotte de la forêt, et qu'il pourra ainsi comparer ses impressions à celles d'un adolescent de son âge, mis par le hasard à même de découvrir tout seul, sans avertissement livresque d'auc.une sorte, ce que les guides, les romans et I'expérience de ses aînés I'ont prêparé, lui, I'adolescent de 1949, à aimer et à comprendre. Sous la Révolution, Senancour avait émigré en Suisse. Il revint en France sous le Directoire et c'est alors, ou au début du Consulat, qu'il revit Fontainebleau. La Lettre XII est faite d'impressions directcs, irnmédiates : << Enfin, je rne crois dans le désert, etc. > Mais Senancour est urr peu déçu. Darne ! F'ontainebleau n'est pas la Suisse, et la Suisse, il la connaît, il en revient, il y a vécu le temps de l'émigration : < Quand je passai le soir Ie long de la forêt et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans Ie silence, il me sembla que j'allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutés, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque ; mais le silence

y

épais deux biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles ; je jugeai qu'il les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la résistance et l'aider s'il se pouvait. Flles sortirent du bois dans une plaine découverte, occupée par des roches et des bruyères ; mais lorsque j'arrivai je ne les vis plus. > Vous y croyez, vous, à cette chance qu'aurait eue Senancour d'assister à la poursuite de deux biches par un loup assez dénué de flair pour ne pas I'avoir senti approcher ? Oh, je sais bien que la forêt d'avant Napoléon I"" n'était pas celle de Napoléon III ; elle était encore moins la nôtre. Sans aller jusqu'à prétendre, comme on le fait parfois, qu'à partir des romantiques la forêt de Fontainebleau a perdu son vrai caractère, je reconnais volontiers qu'on en a poussé l' < aménagement > un peu trop loin ; c'est pourquoi nous nous efiorçons d'empêcher qu'on l' <( aménage > davantage ; mais ce loup qui se laisse approcher au point que Senancour pense à prêter main-forte aux biches !... Le même jour, il tomba sur un ancien carrier qui vivait dans une sorte de souterrain < fermé en partie naturellement par les rocs, et en partie par cles grès rassemblés, par des branches de genevriers, de Ia bruyère et de la mousse. > Son chien, son chat, de l'eau, du pain et la liberté ! L'ancien carrier était heureux ! << J'ai beaucoup travaillé, me dit-il, je n'ai jamais rien eu ; mais enfin je suis tranquille, et puis je mourrai bientôt. > Le jeune Senaneour tend ir I'homme un écu : << Il l'aeeepta et me dit qu'il aurait clu vin ; ce mot diminua de mon estime pour lui. Du vin ! me disais-je ; il y a des choses plus utiles. > La vie devait lui apprendre que le premier hesoin de l'homme est d'oublier sa misère. Dans la Lettre XVUI, Oberman exprime I'insatis-

et I'abandon, et la stérilité m'ont suffi. > Et SenancnurOberman de nous expliquer que I'ardeur du ciel et les diflicultés de la marche ont pour vertu d'apaiser I'ardeur et les tourments de son cæur. Suit le récit d'une rencontre peu vraisemblable, même avant 1789 : < Un jour que je parcourais ces bois-ci, je vis dans un lieu

5/L

FONTAINEBLEAII

DELICES DES

POETES

55

.Iungfrau. La Lettre XX// nous décrit Valvins : < Valvins n'est

faction que lui cause la forêt : < J'ai bien une terre libre à parcourir, mais elle n'est pas âssez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses ; les roches petites et monotones ; la végétation n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire; on n'y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles : c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que I'ennui augmente : c'est que je ne souffre pas assez... > Quand on en est là, on ne se plaît nulle part, pas plus sur le Mont-Chauvet que sur la

Chauvet, attiré par sa fontaine. C'est une des sources

De Valvins, Senancour se transporta au Mont-

L'auberge est isolée, au pied d'une éminence, sur une petite plage facile, entre Ia rivière et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture très désagréable, et arriver à Valvins ou à Thomery par eau, Ie soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt. Ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour. C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit : dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvins ne sera plus rien. Tel qu'il est même, je ne me soucierais pas de m'y arrêter : dans le jour, c'est un lieu très ordinaire ; de plus l'auberge n'est pas logeable. > D'avoir yécu en Suisse avait rendu le bon Senancour trop exigeant. Cela lui avait à la lettre gâté le gott ; à moins que ce ne soit nous que la laideur industrielle ait rendus bon gré mal gré moins difliciles. Même sans bêtes fauves, même Jans cerfs bramant au clair de lune, même avec son chemin de fer qui I'a complètement transformé en détruisant ses bois il y a un siècle, le paysage de Valvins nous
enchante.

point un village et n'a pas de terres labourées.

de la forêt donf il est fait mention le plus anciennement ; elle est citée dans des actes de 1638. Abritée sous un petit monument en forme de grotte dans le goût de l'époque Louis XIII, elle porte aujourd'hui deux dates : 1624-1889, bien que, d'après Félix Herbet' la carte de Picart n'en fasse aucune mention en 1624. Ce qu'en dit notre auteur prouve que, mêrne avant le premier Empire, la forêt s'embourgeoisait et s'encanaillait : < L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promenettrs, des ouvriers ; mais quelquefois aussi une triste société de valets de Paris et de marchandes du quartier Saint-Martin et de la rue Saint-Jacques, retirés dans une ville où le roi fail des DoUages. Ils sont attirés de ce côté par I'eau qu'il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid, et par un certain grès creusé naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, qu'ils s'amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal. Ils y reconnaissent avec attendrissement ces ieur de Ia nature qui imitent les choses saintes et qui attestent que la religion de Jésus crucifié est la fin de toutes choses. > Par les rochers Cuvier et les gorges d'Apremont, Senancour, plein de cette tristesse qu'il cultivait si soigneusement, atteignit vers le soir Franchard, < ancien monastère isolé dans les collines et les sables ; ruines abandonnées que, mêrne loin des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de I'humilité, à la passion d'étonner Ie peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines ; ils y ramenèrent des principes de liberté, mais pour le malheur de ce qui n'était pas libre avec eux. > Les brigrands apportant la liberté là oir avec les moines avait régné le fanatisme de I'humilité, on veut croire que le bonhomme Senancour plaisantait doucement. < La nuit approchait, poursrrit-il ; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir dont j'enfonçai la porte antique, et oir je rassemblai quelques débris de bois

56

FONT"AINEBLEAU

Fontainebleau avec regret, mais content, < si toutefois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret >. r_s ai.je dit qu'Oberman habite la forêt en pleine -Vo solitude ? Dans quelles conditions, il ne nous I'explique pas très clairement z < Je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis choisi un manoir et comment je I'ai fermé ; comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans mettre personne dans mon secret ; comment je me nourris de fruits et de certains légumes ; oir je vais chercher de l'eâu ; comment je suis vêtu quand il pleut ; et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campâgne, ne vienne ici se moquer de moi. > Mais voici l'automne et le froid, les intempéries vont lui rendre ce genre de vie impossible : < La fumée me trahirait, je ne saurais échapper aux bûcherons, aux charbonniers, aux chasseurs ; je n'oublie pas que je suis dans un pays très policé. D'ailleurs, je n'ai pu prendre les arrangements qu'il faudrait pour vivre ici en toute saison ; il pourrait m'arriver de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les dégels et les pluies froides. > Il décide donc de rentrer à Paris, mais ce ne sera pas sans nous avoir déclaré ce qu'il pense, en somme, de Fontainebleau et de sa forêt : < J'aime ici l'étendue de Ia forêt, la majesté des- bois dans quelques parties, la solitude des peiites vallées, la liberté des landes sablonneuses; beaucoup de hêtres et de bouleaur (il n'a donc pas remarqué les chênes, les vieux chênes, les chênes légendaires qui donnent à notre forêt son caractère gaulois, celtique, druidique ?) ; une sorte de propreté et d'aisance eitérieure dans la ville ; I'avantage assez grand de n'avoir jamais de boues, et eelui non moins rare de voir peu de misère ; de belles routes, une grande diversité de chemins ! et une multitude d'accidens, quoigue, à

avec de la fougère et d'autres herbes, afïn de ne point passer la nuit sur la pierre,.. > Le lendemain, il était à Recloses, puis à la Malmontagne, et il rentrait à

Bords de la Seine Près de 1'l6ret, Drssrx uE Tstn.+ur'

DELICBS DES

POETES

57

ne saurait convenir réellement qu'à celui qui ne connaît et n'imagine rien de plus. Il n'est pas un site rl'un grand caractère auquel on puisse sérieusement comparer ces terres basses qui n'ont ni vagues, ni torrents, rien qui étonne ou qui attache; surface nronotone à'qui il ne resterait aucune beauté si on en eoupait les bois ; assemblage trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins et de rochers mesquins uniformément amassés ; terre des plaines dans laquelle on peut trouver beaucoup d'hommes avides rlu sort qu'ils se promettent et pas un satisfait de celui qu'il a. La paix d'un lieu semblable n'est que lc silence d'un abandon momentané ; sa solitude n'est point assez sâuvage. Il faut à cet abandon un ciel pur rlu soir, un ciel incertain, mais calme, d'automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des lrôtes fauves errantes dans ces solitudes : elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à cles distances inégales, quand l'écureuil saute de branches en branches dans les beaux bois de Tillas (lisez : de la Tillaie) avec son yretit cri d'alarme. Sons isolés de l'être vivant ! Vous rre peuplez point les solitudes comme le dit mal I'expression vulgaire, vous les rendez plus profondes, lllus mystérieuses ; c'est par vous qu'elles sont romanliques. > Ainsi, pour Senancour, les paysages de Fontainellleau n'étaient romantiques qtt'en raison des cerfs et rles écureuils qui les peuplaient. En comparaison des Alpes, les rochers de Franchard et d'Apremont, <lépourvus de torrents et de cascades, lui paraissaient médiocres. Si, devant la nature, nos émotions devaient f.tre affaire d'altitude, il aurait raison, mais depuis un siècle et demi notre sensibilité s'est éduquée à eet ôgard et nous n'éprouvons plus Ie besoin d'entendre llramer les cerfs ou mugir les torrents pour jouir d'un site, de son coloris, de sa lumière, de ses lignes et de
sos masses.

la vérité, trop petits et trop semblables, Mais ce séjour

Quoi qu'il en soit, e'est bien Senancour qui, littérai-

58

médaillon de lui a été inauguré au printemps de lg3l dans les rochers d'Avon, presque à I'extrémité de I'avenue des Cascades, à la grotte baptisée par Denecourt M anoir d'Oberman. La fille de Senancour, Virginie-Pauline, ou Eulalie, de Senancour, passa la dernière moitié de sa vie à Fontainebleau, oir elle habitait dans le quartier des Suisses, rue Grande, à égale distance de l'Etape au Vin et de la barrière de Melun, Ie premier étage d'une petite maison voisine de celle du menuisier-poète Alexis Durand. Taillée à coups de serpe, le visage sans grâce, elle offrait le type parfait de la femme de lettres à la mode de la Restauration. Elle écrivait, la malheureuse, elle écrivait et elle publiait. On lui doit entre autres un roman intitulé Pauline de Sombreuse. A Fontainebleau, elle reçut la visite de Jules Levallois, auteur des Mémoires d'une forêt et secrétaire de Sainte-Beuve, qui avait été des intimes de Senancour. Elle vivait avec une parente encore jeune qui, à la mort du capitaine de Senancour, fils de l'écrivain, aurait brûlé une partie des manuscrits de ce dernier. Le nom de Senancour est associé, je ne sais pourquoi, à celui d'un solitaire de la forêt nommé Lallemand, qui habita le rocher Saint-Germain pendant plus d'un demi-siècle, taillant des pavés qui prenaient ensuite le chemin du port de Valvins et de celui de la Cave à destination de Paris. Pourquoi a-t-on attribué à ce Lallemand Ies Libres méditations d,un solîtaire inconnu sur Ie détachement du monde et sur d,autres objets de Ia morale rcIigieuse, parues en 18lg ? Senancour en revendiquait assez clairement la paternité. Puisque nous sommes sur le chapitre des solitaires et des hommes sauvages, je nommerai encore Laurent Lazareth, venu de la forêt des Maures, où il était connu sous le nom du Sauvage du Var. Il y avait vécu seize ans, abandonné de tous, presque nu et ne se nourrissant que de plantes et de racines. Il avait parcouru la France en s'exhibant dans les foires à côté de son portrait qu'il avait payé trente-deux francs à

FONTAINEBLEAU rement, a découvert la forêt de Fontainebleau.

DELICES DES
Un
run

POETES

59

plaçait de I'argent à la Caisse d'Epargne ! - Le cadavre du dernier solitaire de la forêt fut découvert en mars 1927, dans une grotte du rocher d'Avon oir il habitait, sur le bord de la route de I'Ecureuil. Il avait soixante ans et répondait au sobriquet de Mon Cæur. Il était chiffonnier.
Îf

manæuvre au barrage et au château des Pressoirs-duIloi. Enlin, il se fixa en haut de la Montagne de Paris, dans une ancienne carrière oir on le toléra en raison de son honnêteté et de la régularité de sa conduite. Il

peintre de l\{arseille, et vendant sa biographie qu'il uvait payée deux francs à un écrivain. Après s'être fait voir plusieurs fois à la foire de Fontainebleau, il élut domicile à Champagne ; il travaillait comme

R,
< C'était un petit vieillard à visage sans distinction nu premier coup d'ceil, à moins qu'on ne pénétrât ce visage avec le regard divinatoire du génie, tant il y avait de simplicité sur sa finesse. Il portait le costume d'un Alcinoùs rustique, sous lequel il était impossible <le soupçonner sa presque divinité dans la foule : des souliers unis par un fil de cuir, à fortes semelles sonores, dont j'aimais tant le bruit lourd (hélas ! que .jc n'entendrai plus dans mon escalier) ; des bas gris ou bleus de filoselle, souvent mouchetés d'une tache

entre le soulier et le pantalon; le pantalon relevé pour le préserver de la boue ou de la poussière de la rue ; un gilet d'indienne propre, mais commune, un peu débraillé sur sa large poitrine, et laissant voir un linge blanc, mais grossier, tel que les rnénagères de campagne en fïlent avec leur propre chanvre pour le tisserand de la maison ; une redingote de drap grisâtre, dont le tissu râpé montrait le fll sur les coudes et dont les basques inégalement pendantes battaient très bas ses jambes à chaque pas sur le pavé' Enfïn

60

FONTAINEBLEAA
la voix.

DELICES DES

PQETES

61

pas un bâtou de vieillesse, mais une habiiuAe ae ia m_ain; il ne s'appuyait pas ; il décrivait du bout àe cette branche de houx des cercles capricieux ,", i. parquet, sur le pavé ou sur le sable...-> - Ce bonhomme, décri-t dlune façon si frappante par Lamartine, les habitants de Fontâinebleau-le ,"rr"àn_ traient souvent à I'automne de lg35, qui se di;ig;;it vers le Nid de I'Aigle, but favori de 'sa promeiade quotidienne. Son nom. était populaire. Il âvait pàsse pour Ie- plus grand poète de son temps, mais les écrivains de Ia nouvelle école- commençâient à l'éclipsàr. Il- s'appelait Béranger. Il habitait rue des pôtits_ Cha_mps, aujourd'hui rue Béranger, au numéro 2g, une modeste maison à deux é-tage9 [ui, depuis fggS, iorie yle plaque commémorative. En lgb4;il devait-dcrire à Denecourt : < A deux âges bien diffÉre"t* d; rn;-;i; j'ai vu Fontainebleau. Enfant, j,ai hatrité Samois ei vieillard j'ai-passé une année- dans fontainàlieau rnême. Sans le voisinage fréquent de la cour et -àii monde gu'elle y attire, j'y seràis encore. > C'est sous l'arbre qu'il baptisa Béranger que Denecourt avait fait Ia connaissance du chansonnier étendu à I'omnre comme un berger de Virgile. Tous les jours, son bâton à la main, il parcourait la forêt. evec Uipiolyd F,;;: toul, plus tard doyen de la Faculté des t ôttrés A:aix et,- après Ic coup d'Etat, ministre dc l,Instruction publique, il visita la'Tillaie et les Gorges d,Apremont. Le sculpteur Adam Salomon, employÀ à la riranufac_ ture de porcelaine du quartier deJplêus, Iit son b;.i;. I)ans son cabinet de travail, au premier etage de s; maisonnette, il avait accroché le mêdaillon, ptu"s grÀnd nature, de son ami Manuel : < C,esi lui," c,est -q_ue Manuel >, disait-il aux visiteurs! avec des larmeé dans

presgue blonds encore, sur son collet ou sur ses joues, c_omplétait ce costume. Il portait à la main u" "faio" de bois blanc sans pommea-u et sans douille .* Jetàii ;

lorqe ou défornré, tantôt posé de trivers sur la tête, lan!ôt profondément enfoncé sur le front et laissani flotter q-uelgues boucles de cheveux incuttes, mais

un chapeau de feutre gris aussi, à larges bords et sans

ll avait obtenu la pernrission de lire à la bibliothèque du Palais, dont Ie conservateur était alors Oasimir Delavigne ; il n'en prolita janrais ; Chenevière, le bibliothécaire municipal, gui a laissé des souvenirs sur lui, nc dit pas pourquoi. Il détestait le bruit fait autour tle sa présence à Fontainebleau. Wilhem, le compositeur de la musique de plusieurs de ses chansons, étant venu passer quelques jours auprès de lui, le briltant colonel Brack, commandant le 4" hussards, envoya la musique du régiment jouer sous ses fenêtres Si j'dtcis petit oiseau et La bonne uieille. Cette délicate attention mit le bonhomme en colère. Comme Chenevière lui parlait de I'Académie, il déclara que les visites, les discours, I'habit vert, toutes les obligations inhérentes à I'immortalité académique eussent trop nui à sa liberté pour qu'il eût jamais songé à s'y plier. Or, à Fontainebleau, il s'était aperçu tout de suite qu'il serait moins libre et moins trarrquille qu'à Paris, avec l'inconvénient supplémentaire d'être privé cle ses plus chers amis. Une dame, venue lui dire qu'elle s'était installée à Fontainebleau pour y voir trois choses : les earpes, les tapisseries et lui, il n'y tint plus et regagna Paris, sans que la forêt lui ett fourni le thème d'une seule chanson. Il y avait pourtant composé le Grillon. Béranger connaissait-il Bogdan Zaleski ? Il dut le rencontrer souvent dans les rues de Fontainebleau et dans la forêt. Né en 1802, près de Kiew, orphelin de bonne heuree, Zaleski s'était révélé poète à l'Université de Varsovie. Engagé dans Ia guerre d'indépenrlance de la Pologne, il quitta comnte tant de ses conlpatriotes, son pays après Ia défaite et chercha refuge en F'rance. En 1833, il vint se fixer à Fontainebleau. Il passait son temps à se promener; à rêver, à méditer, à composer des vers. Son grand ami Adam Mickiéwicz venait souvent le voir. En 1860, à la mort d'un de ses enfants, il quitta Fontainebleau. Bn 1870, il rima une belle Pnère pôur Ia France. Il mourut à Villepreux (Seine-et-Oise), en 1886. Il est enterré au cimetière Nîontmartre. Quelques strophes de son < Angelus à

62

r'ONTAIN.EBLEAU

DELICES DES

POETES

63

Fontainebleau > donneront une idée de la nostalgie fébrile dont il était inspiré : < Au milieu du chaos des rochers, dans le silence de Ia forêt, de nouveau je mène ici une vie solitaire. personne ne me voit, personne ne m'ente_pd ; seul le vent se joue dans ma barbe. < Le soleil décline vers l'occident et de sa couche de pourpre il lance par-ci par-là, en signe d'adieu, des faisceaux de lumière.

Dans Êlenri Brulard, il exprimera le regret de ne pas avoir connu la forêt de Fontainebleau en 1800' quand Paris lui paraissait si plat, si prosaique :
<< Je me gardais de faire confidence de mes objections contre Paris. Ainsi je ne m'aperçus pas que le centre de Paris est à une heure de distance d'une belle forêt, séjour des cerfs sous les rois. Quel n'eût pas été mon ravissement en 1800, de voir la forêt de Fontainebleau, otr il y a quelques petits rochers en miniature, les bois de Versailles, Saint-Cloud, etc., etc. Probablement j'eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin... > En 1802, une lettre de lui à son ami Edouard Mounier (5 juillet), nous apprend qu'il vient de chasser pendant plusieurs jours dans la forêt en compagnie du général Michaud. Celui-ci voulait absolument le faire nommer lieutenant et le garder comme aide de

blanches, viens comme autrefois.

plus l'inspiration en mon ârne, car ce n'est pas le soleil de ma patrie ! Ange de la chanson aux ailes

< Le soleil, avec ses illusions merveilleuses, n,éveille

_ << Ange de la chanson, oir es-tu ? Dis-le rnoi. Aujourd'hui, aucun de mes frères n'est plus à mes côtés pour parler avec moi. Seul je suis resté, seul de ton cortège de poètes polonais.
<< Je me souviens, jadis, dans cette mêrne solitude, avec Adam, mon frère en poésie, le glorieux barde, nous marchions côte à côte tous les deux, le cæur rempli de tristesse. << Nous nous enfermions au rnilieu des bois et des fougères en chantonnant une chanson patriotique ; le s-oleil comme aujourd'hui, brillait dans toute sa splen-

camp.

deur ; comme aujourd'hui, les arbres étaient baignés dans une lumière dnor... > I

Le 1'"' mai de I'année suivante, il écrivait à son père : < Le général Michaud, qui va partir pour son inspection, qui voulait me rengager avec lui, et qui ne cesse de m'accabler de bontés, m'a invité à aller pâsser six jours à Belleville et à Fontainebleau. Au lieu de six jours j'en ai passé huit. II m'a fallu prendre un cabriolet pour aller à Fontainebleau et ce voyage me revient à plus de cinquante-cinq francs... Je dois, en outre, deux mois de leçons au père Ieky et deux louis j'ai été obligé de les emprunter pour aller à Faure à Fontainebleau... >
En mai 1810, à sa sæur Pauline
:

È.
bleau le jour oir
Stendhal passa pour la première fois par Fontaine-

Grcnoble, le lendemain du 18 Brumaire, pour se rendre à Pulis et s'y présenter à I'Ecole Polytechnique.

il

traversa cette ville en venant

de

< J'ai vu la canipagne, j'ai fait autour de Paris un voyage de cent deux lieues par Orléans, Beaugency, Fontainebleau, Montereau, Nangis et Grosbois ; mais j'étais avcc des âmes qui n'aperçoivent point lc pays d'oir je tire mon bonheur. >

64.

FONT"4,INEBLEAU

En septembre 1811, il était encore à Fontainebleau et il y chassait de nouveau puisqu'une note de sa main, du 29 décembre 1819, relevée dans les marges d'un ouvrage conservé à la bibliothèque Sainte-Geievièye, énumère quatre aspects de làmour, dont le plaisir physique, le deuxième :
<< 2o Le plaisir physique, à la chasse à cheval trouver une belle et fralche paysanne qui fuit dans les bois (comme à Fontainebleau, septembre lB11). >

DELICES DËS

POETES

65

en 15/16 verts qui sont en mauvais état parce qu'on les a laissés dans la chapelle au lieu de les en retirer comme on faisait chaque lundi pendant Ie séjour des souverains. Dans lê pavillon Saint-Louis, des meubles dorés et couverts en velours de soie sont également gâtés. Cela résulte de la mésintelligence qui règne entre le concierge et les valets de chambre, ébénistes et tapissiers :

Ce Stendhal réputé si timide ! Voyez-vous cela ! En 1812, auditeur au Conseil d'Elat, inspecteur du mobilier de la Couronne, il est ramené_ pai ses fonctions à Fontainebleau. Le 13 mars, il mande à son chef, M. Desmazis, administrateur du mobilier des Palais impériaux :
<< J'arrive de Fontainebleau, monsieur ; j'y ai trouvé Ies fauteuils de Ia chapelle, les châssis de-1b/16 verts du même lieu et plusieurs autres meubles en mauvais état de conservation. Le concierge m'a porté des .J'ai plaintes contre Ie valet de chambre iapissier. I'honneur de vous adresser ci-joint Ie mémoire du petit lit de fer du cabinet de S. M. I'Empereur. Ce mémbire est réglé à 1.450 francs et je ne lè trouve porté dans le devis approuvé le 31 juillet 1811 par S. Exc. M. Ie Comte Daru que pour 1.400 francs (page B). J,ai arrêté I'inventaire de Fontainebleau qui m'a paru fort bien fait. Dans I'arrêté d'un des onze volumàs, j'ai corrigé un double emploi de 102 francs. Le concierge, d'aprés

obtenir l'entreprise à forfait de l'entretien du mobilier du Palais de Fontainebleau et que pour cet effet ils avaient été presque continuellement à Paris. Il a ajouté qu'il serait essentiel que, lorsque ces employés obtiennent de l'administration du mobilier la pèrmission de s'absenter, ils en prévinssent le concierge trois jours d'avance. Je partage cette opinion. > Stendhal a si bien pris le parti du concierge contre les valets de chambre que, dans des observati-ons rela-

< J'ai demandé au concierge de Fontainebleau à il athibuait les négligences dont j'ai mis I'exposé sous les yeux de V. Ex. Il m'a répondu qu'il avait lieu de croire que les valets de chambre èherchaient à
quoi

mon invitation, fera la correction aa cragon sui le double qu'il renverra au garde-meuble. >
général, duc de Cadore, signale, outre une légère irrégularité dans I'inventaire des meubles d; palais, l'humidité de la chapelle et que les fauteuils de-Leurj Majestés, non ,.Fecouverts, côurent le risque de s'y détériorer, et de nouveau il fait mention âes châssi.s

naître. Tous les trois mois, un inspecteur lui serait cnvoyé dont les frais seraient prélevés sur les fonds d'entretien du mobilier. Stendhal se montre très soucieux d'éviter le gaspillage. Quel précieux fonctionnaire de la IV' République il eût été ? Ecoutez-le :

bleau, il recommande au duc de Cadore ùne solution économique eonsistant à en charger le concierge, dont il garantit le zèle et le désintéressement et que, d'ailleurs, S. E. le Grand Maréchal du,Palais veut seul con-

tives au mode d'entrelien du mobilier de Fontaine-

Une autre lettre de 1812, adræsée

à

I'Intendant

de I'entretien fixe, soit directement, soit indirectement, il serait uniquement entre leurs mains un objet de pure st'éculation et ne présenterait aucune sûreté pour le iervice ct encore moins d'économie, puisqu'indépendamment

M: I'Intendant général pensera sans - o valets de chambre étaient chargés doute que, si les

66

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

67

du salaire qui leur serait accordé pour leurs travaux somme entrepreneurs, ils recevraient encore de I'Administration du mobilier leurs gages de 1.800 francs par an, I'habillement, le chauffage et l'éclairage comme valets de chambre, dont ils ne rempliraient les fonctions que pendant le court séjour de
L. L. M. M. au palais, Ie reste de I'année serait employé paierait deux fois leur temps et il en résulterait encore beaucoup d'autres inconvénients nuisibles aux intérêts de S. M. comme au bien de son service. >

tout entier à leur entreprise. L'Empereur

Un troisième rapport de Stendhal sur le mobilier de Fontainebleau insiste sur la nécessité de faire parveùir des instructions détaillées au concierge et signale de nouveau le mauvais état des sièges et des rideaux Louis.

dans la tribune de l'Empereur, I'appartement de prince n" 10 et le garde-meuble du pavillon Saint-

Mais le morceau principal sur Fontainebleau se trouve, comme on peut s'y attendre, dans les Mémoîres d.'un Tourisfe. un de ses ouvrages préférés des stendhaliens, mais peu goûté du public puisque ce n'est pâs un roman. Un éditeur lui avait commandé un guide de la France. II en résulta cette piquante odyssée d'un prétendu marchand de fer qui, tout en voyageant pour vendre sa marchandise, note de jour en jour ses impressions, et ce sont les impressions de Stendhal, un peu arrangées de manière à donner le change sans le donner tout en le donnant. C'est très amusant. C'est parfois un peu agaçant, en particulier quand Stendhal s'abandonne à sa manie antifrançaise au profit de I'Italie, mais les stendhaliens lui ont pardonné ce travers depuis longtemps, au cher homme ! Certaines parties des Mémoires d'un Touriste furent écrites d'après des souvenirs récents, à Ia suite de déplacements faits exprès. Ce ne fut pas le cas pour les premiers chapitres du livre. L'auteur avait fait assez souvent la route de Paris à Lyon et en Italie pour n'avoir pas besoin de Ia refaire. Aussi est-ce de

souvenir que, sous la date du 10 avril 1837, Ie soidisant marchand de fer nous décrit sa première étape < dans une bonne calèche achetée de rencontre >>, en compagnie de son domestique, le fldèle Joseph. Il ne nous dit pâs par quelle barrière il était sorti de Paris. Ce ne fut pas pai celle d'Italie puisqu'il traversa les bois de Verrières, comme s'il fût parti, non de Paris, nrais de Versailles. Sur Ie pays qu'il traverse avant d'atteindre Essonues, son jugement n'est pas flatteur : il le déclare < horriblement laid >. Quant au ton des habitants, < il a cette pointe de malice et de plaisanterie qui annonce à Ia fois I'absence des grands malheurs et des sensations profondes. Ce ton railleur n'existe point en Italie ; il est remplacé par le silence farouche de la passion, par son langage plein d'images ou par la plaisanterie amère. > A Essonnes, un des correspondants du marchand de fer lui offre de la bière et lui parle d'élections municipales, ce qui le dégoûte de la démocratie et l'incline aux idées contraires. Avant d'arriver à Fontainebleau, un endroit trouve grâce à ses yeux : << C'est au moment où I'on aperçoit tout à coup la Seine qui coule à deux cents pieds au-dessous de la route. La vallée est à gauche et formée par un coteau boisé au sommet duquel se trouve le voyageur. >> Sans doute s'agit-il de Ia boucle de la Seine entre le Coudray et Saint-Fargeau. A Fontainebleau, où il arrive pour dîner, il fait un excellent repas à I'hôtel de Ia ViUe de Lgon .' << C'est un hôtel snog (tranquille, silencieux, à Iigures prévenantes), comme Boæ-Hill, près de Londres. > Le lendemain, il se rend au château, qu'il trouve fermé en raison de I'imminent mariage du duc d'Orléans. < Mais autrel'ois j'ai fait I'inventaire de Fontainebleau; un employé cle ce temps-là me permet de jeter un coup d'æil d'ami sur Ia cour du Cheual Blanc. >> N'allons surtout pas croire que Stendhal s'est fait reconnaître du concierge tlont, sous Napoléon I'", il avait pris le parti contre les valets de chambre ; non, il n'est pas retourné à l.'ontainebleau en avril'1831 ; mais il est amusant de lc voir ici abandonner le rnasque du marchand de fer

68

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

69

pour nous apprendre qu'il a fait autrefois I'inventaire du palais. < Je rencontre des hussards du quatrième régiment, le régiment modèle. > Rappelons-nous que le colonel du 4" hussards a fait jouer Ia musique de son régiment sous les fenêtres de Béranger, et continuons : < Les hussards sont très fiers parce qu'ils sont les seuls en France qui, avec le dolman rouge, puissent porter le pantalon bleu de ciel. Honneur aux chefs qui savent donner une valeur in{inie à ces pietites choses ! Je vois ferrer un cheval fougueux; un hussard le fascine par le regard et le contient immobile. Un hussard selle son cheval, s'habille et fait feu en deux minutes. > Dirait-on pas que notre Stendhal a été hussard, lui, ancien dragon ! Puisque le château n'est pas ouvert aux visiteurs, il décide de s'en aller ; ce ne sera pas sans avoir décoché à ses anciens compatriotes quelques traits de sa façon. Pour écrire de spirituels articles de journaux, à eux la palme ! Mais ils sont incapables de restaurer une fresque du Primatice ! A cette époque, l'école française de peinture était.pourtant déjà la première du monde ; Stendhal ne s'en doutait pas. Son opinion sur le château et la forêt vaut à peu près son opinion sur la peinture : << Le château de Fontainebleau est extrêmement mal situé, dans un fond. > Comme tous les châteaux de l'époque classique pour lesquels on recherchait le voisinage de I'eau. < Il ressemble à un dictionnaire d'architecture ; il y a de tout, mais rien n'est touchant. >> Nous verrons plus loin que Flaubert, artiste et poète, a été au contraire profondément touché par le château de Fontainebleau. < Les rochers de Fontainebleau sont ridicules ; ils n'ont pour eux que les exagérations qui les ont mis à la mode. > Il serait si facile de soutenir que c'est au contraire le Mont-Blanc qui est ridicule ! Tous les paradoxes de ce genre sont légitimes ; I'essentiel est d'y mettre de I'imprévu et de la fantaisie, ce qui n'est pas ici le cas du dauphinois Stendhal : < Le Parisien qui n'a rien vu se {igure, dans son étonnement, qu'une montagne de deux cents pieds de haut fait partie de

la grande chaîne des Alpes. Le sol de la forêt est donc fort insignifiant... > Mais non ! Mais non ! La constitution géologique de Fontainebleau est fort curieuse; elle a mis en branle I'imagination de tous les savants. < Mais dans les lieux où les arbres ont quatre-vingts pieds de haut, elle est touchante et fort belle. > Décidément, la beauté, dans la nature' est pour Stendhal affaire de dimensions. < Cette forêt a vingt-deux lieues de long et dix-huit de large. Napoléon y avait fait pratiquer trois cents lieues de routes sur lesquelles on pouvait galoper. Il croyait que les Français aimaient les rois châsseurs... > Quand ils ne leur coupaient pas le cou ! Croire que Napoléon se donnait des airs de chasseur pour se rendre populaire est d'une naiveté désarmante. Napoléon, mauvais cavalier, détestait chasser, mais il croyait la chasse nécessaire à son prestige. En quoi il se montrait plus nouveau riche que certains chocolatiers ou certains fabricants d'apéritifs qui, eux, chassent à courre parce qu'ils aiment
cela.

{
Dans la Comédie humaine, deux romans nous rappellent les séjours que Balzac fit à la Bouleaunière, chez sa vieille amie Mme de Berny z Ursule Mitouët el Splendeurs et Misères des Courtisanes. La Bouleaunière, reconstruite sous le Second Empire, est située sur le territoire de Grez-sur-Loing, à droite de la grand route, pour qui vient de Paris, et à environ deux lieues et demie de Nemours. Balzac vint souvent à Nemours et la municipalité de cette ville a été bien inspirée en donnant son nom à un cours longeant ce canal du Loing dont il est fait mention dès les premières lignes d'Ilrsule Mirouët Nemours du côté de Paris, on passe sur le canal du Loing, dont les berges forment à la fois de champêtres

70

I]ONT,,4,

INEBLEAU

DELICES DES

POETES

71

remparts et de pittor-esques promenades à cette jolie petite ville. Depuis 1830, on a rnalheureusement -bâti plusieurs maisons en deçà du pont. Si cette espèce de.faubourg s'augmente, la phyiionomie de la pôtite ville y perdra sa gracieuse originalité... > On fiémit de penser à I'horreur qui serait celle de Balzac devant ce que sont devenues nos petites villes françaises, si charmantes encore il y a un siècle et que le mauvais g-oût des petits bourgeois, joint à la laiàeur spécilique des constructions industrielles et ferroviairei, a Oèn_ gurées si terriblement ! Il n,y ava,it pas de gare à Nemours au temps d'Ilrsule Mirouët. eu tieu Où tratOtement et des sifflements des locomotives, on entendait le galop des chevaux et les claquements de fouet des postillons, et là où s'élèvent d'àffreuses bâtisses,. sttendaient des prairies tachetées de bestiaux ; Balzac d-it tout cela expressément. Il ajoute : < eui connaît Nemo_urs sait que Ia nature y est aussi bellà que I'art, dont la mission est de Ia spiritualiser ; là, le-paysagé a des idées et fait penser. > . .Sous Louis-Philifpe, l'église de Nemours se présent-ait sous un aspect tout différent de celui qu,elle a de nos jours : < Du côté du Gâtinais, Nemàurs est dominé par une colline Ie long de Iaquelle s'étendent la route de Montargis et le Loing. L'église, sur les pierres de laquelle Ie temps a jeté ion rùhe manteau noir, car elle a été sans doute rebâtie au xrv" siècle par_ les Guise, pour lesquels Nemours fut érigé en duché-pairie, se dresse au bout de la petite ville, au bas d'une grande arche qui I'encadre. pour Ies monuments comme pour les hommes, la position fait tout. Ombra'gée par quelques arbres et mise en relief par une, place,proprette, cette église solitaire produit un efiet grandiose. > L'église de Nemours est ôharmante, mais il serait exagéré de dire que les maisons environnantes et Ia statue du mathématicien Bezout ont ajouté quelque chose à sa beauté. Balzac nous décrit ensuite I'entrée de Nemours du côté de Montargis, ou de la Bourgogne, comme il dit : << En traversanila France, où l'æil est si promptement lassé par la mono-

tonie des plaines, qui n'a pas eu la charmante sensation d'apercevoir en haut d'une côte, à sa descente ou à son tournant, alors qu'elle promettait un paysage aride, une fraîche vallée arrosée pa'r une rivière et une petite ville abritée sous le rocher comme une ruch; dans le creux d'un vieux saule ? En entendant le hue ! du postillon qui marche le long de ses chevaux, on sec6ue le sommeil, on admire comme un rêve dans le rêve quelque beau paysage qui devient pour le voyageur ce qu'est pour un lecteur le passage remârquabie d'un livre, une brillante pensée de la nature' 'ielle est la sensation que cause la vue soudaine de Nemours en y venant dé la Bourgogne.- On la voit de là, cerclée par des roches pelées, grises, blanches' noires, de fôrmes bizarres, eomme il s'en trouve tant dans la forêt de Fontainebleau, et d'où s'élancent des arbres épars qui se détachent nettement sur le ciel et donnent à cetie espèce de muraille écroulée une phy' sionomie agreste. Là se termine la longue colline forestière qui ùmpe de Nemours à Bouron, en côtoyant -bas de ce cirque informe s'étale une la rouie. Au oir court le Loing, en formant des nappes -à frairie àascades. Ce délicieux paysage, que longe la route de Montargis, ressemble à une décoration d'opéra, tant les effeIs y sont étudiés... Le Loing traverse onduleusement li ville, bordé de jardins à terrasses et de maisons proprettes, dont ltaspect fait croire que le bonheur âoif tratiter là plutôt qu'ailleurs' > * Sur Nemours, c'est tout ce que contient Utsule Mitouët. Encore mérités ou non, de pareils éloges expliquent que le nom de Balzac ait été donné à I'une àu^s pit. joiies promenades intérieures de la petite ville. Le nom de Bouron reparalt à la fïn de la deuxième partie- de Splendeurs et-misères des Courtisones,,inti' illé r A c'ombien I'amour reuient aut uieillards' A tapt tt."t"s du soir, Lucien de Rubempré est parti dùs son cabriolet en poste avec un passeport pour Fontainebleau' otl il a couché dans la dernière au' n.tg., àu côté'de Nemours. Vers six heures du matin'

là hasard,-màis si Lucien peise à ce n'est pas à propos du sacre, ô'est au contraire à propos de I'abdication, qui est d'avantage de circonstance. < C,est là, se dit-il ïn s'asseya;i il; une des roches d'où se découvre le beau paysage de Bouron, I'endroit fatal où Napoléon espéia faii" u" effort gigantesque l'avant-veilie de son abdication. Au jour, Lucien entend le bruit d,une voiture de poste : c'est une briska transportant les gens de ia jeune duchesse de LenoncourtlChaulieu et la femme de chambre de Clotilde de Grandlieu: < Les voilà, se dit-il. Allons, jouons bien cette comédie j; sauvé, je .serai le gendre du duc malgré lui. > Une "t ;ui; heure après, la berline où sont les deu-x femmes fait entendre ce roulement si facile à reconnaître, dit Balzac, d'une voiture de voyage élégante. Ces dames demandent qu'on enraye à ia îu*".ità de Bouron .à cette descente que Balzac connaissait bien et au b_as de laquelle était la Bouleaunière * et le valet de chambre fait arrêter Ia berline. A ce moment Lucien s'avance. < Clotilde, crie-t-il en frappant à la glace. "mon_ Non, rlit la jeune duchesse à - pas dans Ia voiture, et nous son^âmie, il ne seules tera ne serons pas avec lui, ma chère. Ayez un dernier entretiei avec lù, j'y.consens, mais ce serâ sur la route oir nous irons à pied, suivies de Baptiste... La journée est belle, nous sommes bien vêtues, nous ne iraignons pas le froid. La voiture nous suivra. > Les deùx femmes descen9.r.t.-o Baptiste, dit la jeune aucnesse, le postillon ira tout d_oucement, nous voulons faire un peu de chemin ? pied, et vous nous accompagnerez. u"J.r.i""'âË " Mortsauf prit Clotide par le bias et laissa Lucien lui parler. Que lui dit-il ? Balzac ne nous a pas mis dans la confidence, mais il dut être bien éloquent, car il réussit à convaincre Clotilde et de son amour et de I'inanité des infâmes accusations portées contre lui. Ils descendirent ainsi jusqu'à Gr;;,;b;i:à-dire jusqu,à
$," Napoléon,
>>

72 FONTAINEBLEAU il a pris seul, à pied, à travers la forêt, la direction de Bouron. Il a donc passé par la croix de Saint_ Hérem, où Napoléon r-egut le pâpe pie VII en feid;"t .u,trouver par

DELICES DES

POETES

73

la Bouleaunière, ce qui représente une demi-heure de marche. Il était huit heures quand Clotilde dit à Lucien en prenant congé de lui : << Eh bien, mon ami, je ne me marierai jamais qu'avec vous. J'aime mieux croire en vous qu'aux hommes, à mon père ou à ma mère... On ne m'a jamais donné de si fortes preuves
d'attachement, n'est-ce pas ?... Maintenant, tâchez de dissiper les préventions fatales qui pèsent sur vous... > Mais le galop de plusieurs chevaux se fit entendre : les gendarmes ! En un instant le petit groupe fut entouré : < Que voulez-vous ?... dit Lucien avec l'arrogance du dandy. Vous êtes Monsieur Lucien Chardon de Rubempré? dit le Procureur du Roi de Fontainebleau. Oui, monsieur. Vous irez coucher cette nuit à la Force, répondit-il, j'ai un mandat d'amener décerné contre vous. Qui sont ces dames ?... s'écria le brigadier. Ah, oui, pardon, mesdames, vos pâsseports ? Car monsieur Lucien a, selon mes instructions, des accointances âvec des femmes qui sont pour lui capables de... Vous prenez la pour une fille ? dit duchesse de Lenoncourt-Chaulieu Madeleine, en jetant un regard de duchesse au Procureur du Roi. Vous êtes assez belle pour cela, Baptiste, montrez répliqua linement le magistrat. nos passeports, répondit la jeune duchesse en souriant. Et de quel crime est accusé monsieur ? dit Clotilde, que la duchesse voulait faire remonter en De complicité dans un vol et un assassinat, voiture. répondit- le brigadier de gendarmerie. > A ces mots, Clotilde s'évanouit et la scène, une des plus dramatiques de la Comédie humair?e, se termine sur ces mots : < A minuit Lucien entrait à la Force, prison située rue Payenne et rue des Ballets, où il fut mis au secret ; l'abbé Carlos Herrera (lisez Vautrin, lisez Trompe-la-Mort, lisez Jacques Colin), s'y trouvait depuis son arrestation. >

Mme de Berny, la Dilecta, mourut à la Bouleaunière en juillet 1836. Séparée de son mari, elle l'était aussi, ou presque, de son cher Honoré. Il était en

7L

FONTAINEBLEAU

DELICES DE'S

POETES

75

Italie quand elle rendit le dernier soupir, après une longue maladie de cæur et quand la mort d'un de ses Iils Armand lui eut porté le coup de grâce.

amie, plus que toute autre créature peut être pour une autre. Elle ne s'explique que par la divinité. Elle m'avait soutenu de parole, d'action, de dévouement, pendant les grands orages. Si je vis, c'est par elle, elle était tout pour moi ; quoique, depuis deux ans, Ia maladie, le temps nous eussent séparés, nous étions visibles à distanee I'un pour I'autre; elle réagissait sur moi, elle était un soleil moral. Mme de Mortsauf, du Zgs, est une pâle expression des moindres qualités de cette personne ; il y a un lointain reflet d'elle, car j'ai horreur de prostituer mes propres émotions au public et jamais rien de ce qui m'arrive ne sera connu. Eh bien, au milieu des nouveaux ievers qui m'accablaient, la mort de cette femme est venue...
r>

< La personne que j'ai perdue était plus qu'une mère, écrivait Balzac en a,pprenant sa Iln, plus qu'une

La tombe d.e la Dilecta aurait pu être le but d'un émouvant pélerinage balzacien, mais en 1870 un nou-veau cimetière a rômplacé I'ancien cimetière de Grez.Les cendres de Mme de Berny n'ont pas été conservées.

I,ui Fontainebleau et Franchard ne sont désignés par' leur nom. Dans la, Confession le héros s'appelle Octave et I'héroine, plus âgée que lui, Brigitte Pierson. Elle habite le village de N..., où son jaloux et cynique amant entretient avec elle une liaison qui, naturellement, fait beaucoup jaser. A proximité du village s'étend une forêt dans laquelle il n'est pas difficile de reconnaître celle de Fontainebleau : < Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d'une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avee pitié. Nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge déserte; nous y passions des heures entières ; ses yeux à demi voilés plongeaient dans mon cæur à travers les miens, puis elle les reportait sur la nature, sur le ciel et sur la vallée. < Ah ! mon cher < enfant, disait-elle, que je te plains ! Tu ne m'aimes <pas!>> Pour gagner cette roche, il fallait faire deux lieues dans les bois. De la Fourche à I'Ermitage de Franchard, la distance est à vol d'oiseau de quatre kiloprès exacte. Brigitte était bonne marcheuse et ne redoutait pas I'obscurité. Les deux amants se mettaient en route à onze heures du soir et souvent ne rentraient qu'à I'aube. Brigitte s'accoutrait d'une blouse bleue et d'habits d'homme, ce qui était la mode en ce temps-là pour les femmes d'une certaine catégorie sociale, qui ne seraient pas surprises de voir nos contemporaines en pantalons et même en sftorf. < Elle marchait devant moi dans le sable, d'un pas déterminé et avec un mélange si charmant de délicatesse féminine et de témérité enfantine, que je m'ârrêtais pour la regarder à chaque instant. Il semblait,
mètres environ. L'estimation de Musset est donc à peu

Confession d'un enfant du siècle, qui est un roman, et Sand dans E/le et Luî, roman aussi, mais plus autobiographique que lâ Conf ession, et oùr la nuit de Franchard nous est racontée avec plus d'exactitude et de détails. Pas plus dans la Confession que dans ElIe et

.lr
Jd.

A Fontainebleau, le romantisme s'est afllrmé en septembre 1833 par le passage de deux de ses protagonistes les plus représentatifs : George Sand et Alfred de Musset. Nous avons sur cet épisode de leurs amours leurs deux témoignages, assez différents, bien entendu. Chacun d'eux I'a transposé à sa manière ; aucun ne lui a donné une forme directe comme aurait pu le faire deux mémorialistes ordinaires ; ils l'ont romancé, comme on dit de nos jours, Musset dans la

76

l1ONTAINEBLEAU

DELICES DËS

POETES

77

une fois lancée, qu'elle ett à accomplir une tâche difficile, mais sacrée ; elle allait devant comme rm soldat, les bras ballants et chantant à tue-tête ; tout d'un coup, elle se retournâit, venait à moi et m'embrassait. C'était pour aller ; au retour, elle s'appuyait sur mon bras : alors, plus de chanson ; c'étaient des confidences, de tendres propos à voix basse, quoique nous fussions tous deux seuls à plus de deux lieues à la ronde. Je ne me souviens pas d'un seul mot échpngé durant le retour qui ne ftt pas d'amour ou d'amitié. > Voilà des notations charmantes, évidemment vécues et qui ne doivent certainement rien à I'imagination. Les deux amants sont devant nous, on les voit, on les

La roche que Brigitte et son amant avaient pri.s comme but habituel était, croit-on, la Roche'qui' Pleure. Reportons-nous ici àla Lettre Ll d'Aberman :
< Un nommé Félix, qui fut ermite à Franchard, a, dit-on, sa sQpulture auprès de ce monastère sous la Roche-qui-Pleure. C'est un grès dont le cube peut avoir les dimensions d'une chambre de grandeur ordinaire. Selon les saisons, il en suinte ou il en coule goutte à goutte, de l'eau qui tombe sur une pierre plate un peu concave, et comme les siècles I'ont creusée par l'effet insensible et continu de l'eau, cette eau a des vertus particulières. Prise pendant neuf jours, elle guérit les yeux des petits enfants. On y apporte ceux qui ont mal aux yeux, ou qui pourraient y avoir mal un jour ; au bout de la neuvaine, plusieurs sont en bon état.
>

Au paragraphe suivant, I'image que Musset nous offre de sa maîtresse va se préciser encore. Il la fait blonde et Sand était brune ; n'importe ! < Sa petite casquette de velours sur ses grands cheveux blonds lui donnait si bien I'air d'un gamin résolu que j'oubliais qu'elle était femme lorsqu'il y avait quelque pas difficile à franchir. > Les sentiers Denecourt n'existaient pas encore. < Plus d'une fois elle avait été obligée de me rappeler pour l'aider à grimper aux rochers, tandis que, sans songer à elle, je m'étais déjà élancé plus haut. Je ne puis dire I'effet que produisait alors, dans cette nuit claire et magnifique, au milieu des forêts, cette voix de femme à demijoyeuse et à demi-plaintive, sortant de ce petit corps d'écolier accroché aux genêts et aux troncs d'arbres et ne pouvant plus avancer. Je la prenais dans mes bras. < Allons, madame, lui disais-je en riant, vous êtes un < joli petit montagnard brave et alerte ; mais vous < écorchez vos mains blanches, et, malgré vos gros < souliers ferrés, votre bâton et votre air martial, je < vois qu'il faut vous emporter. > Que je les plains, ceux qui liront ces lignes sans qu'elles leur évoquent quelque moment analogue de leur jeunesse ! Et nos jeunes câmpeurs, qu'en pensent-ils ? Cela ressemblet-il à la façon dont les choses se passent entre eux et leurs compagnes du samedi et du dimanche ?

entend.

Félix Herbet, auteur da Dictionnaire de Ia forêt de Fontaineblecu, refuse d'admettre que la Roche-quiPleure verse des larmes sur un crime dont elle a été témoin : Raoul de Montfort, jaloux de son frère Léonce qu'aimait Blanche de Coursy, les aurait tués au pied de la Àocfte gfise, depuis Roche-qui-Pleure. Cela se serait passé sous Louis XI. Rapportée en 1871 par un érudit local du nom de Dorvet, cette légende semble sortie tout entière de sa tête. Sur la Roche-qui-Pleure, Lottis Lurine raconte, dans un ouvrage collectif, Les Enuirons de Paris, que préfaça Charles Nodier, une légende plus surprenante encore. Le mystérieux comte de Saint-Germain, qu'il imagine né en Palestine deux ou trois ans avant JésusChrist et réincarné je ne sais combien de fois, avait, dit-il, pour la forêt de Fontainebleau une prédilection marquée. Y séjournant sous le règne de saint Louis, il fut frappé par le bruit argentin de I'eau s'égouttant régulièrement il ne savait d'où : c'était le Juif errant qui pleurait !... Presque aussitôt, une voix éclatante se lit entendre, qui criait : < Marche ! Marche ! Le Juif errant disparut et, par un enchantement
>>

78

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

79

est dans le récit de Louis Lurine I'aflirmation la plus vraisemblable. Lurine semble ignorer que la chapelle Saint-Louis s'élevait, non à Franchard, mais sur la butte qui porte le nom du pieux roi et qu'elle eut pour origine un épisode de chasse assez banal : saint Louis

céleste, le rocher qu'il avait arrosé de ses larmes se mit à pleurer à son tour. Informé du phénomène par celui qui devait s'appeler au xvrrr" siècle le comte de Saint-Germain, saint Louis purilia la forêt en y fondant un hôpital et deux chapelles, et depuis lors le Juif errant n'apparut plus jamais à personne, ce qui

vie qui soit encore vêtu de blanc lorsgu'il passe devant mes yeux. Tel est, arrangé par Musset, l'épisode de ses amours
>>

qui est resté pur ; c'est un des seuls spectres de ma

sommes jamais retournés à cette roche. C'est un autel

I'endroit où ses ofllciers ne tardèrent pas à le retrouver. Il fut admis dans la suite que Ie huchet du roi avait des propriétés merveilleuses, que c'était le cor d'Astolphe, duc d'Angleterre, retrouvé en Palestine ; ainsi saint Louis était-il rattaché, nous dit Félix Herbet, au cycle d'Artus de Bretagne et de I'enchanteur r\[erlin... Revenons à la Confession d'un enfant du siècle. Brigitte et son amant sont donc sur la roche. Elle lui demande Ia bouteille d'osier qu'il a emportée, mais qu'il a perdue avec Ie briquet dont il se servait pour lire les noms des routes sur les poteaux indicateurs, Ils décident alors de passer Ia nuit sur place. << La soirée était superbe : la lune se levait derrière nous ; je Ia vois encore à ma gauche. Brigitte la regarda longtemps sortir doucement des dentelures noires que les collines boisées dessinaient à l'horizon. A mesure que la clarté de I'astre se dégageait des taillis épais et se répandait dans Ie ciel, la chanson de Brigitte devenait plus lente et plus mélancolique. > Suit le récit que Brigitte fait de sa vie et qui sort de notre propos. Puis : < Nous nous renversâmes sur la pierre. Tout se taisait autour de nous ; au-dessus de noi têtes se déployait le ciel resplendissant d'étoiles. < Le reconnais-tu ? dis-je à Brigitte ; te souviens-tu du premier jour ? > Dieu merci, depuis cette soirée, noui ne

s'égarant, sonnant de son huchet et faisant le væu d'élever sous l'invocation du saint du jour, saint Vincent, une chapelle, plus tard chapelle Saint-Louis, à

avec George.Sand, connu sous le nom d'épisode de Fontainebleau. Arrangé, édulcoré même, et même beaucoup, s'il faut ajouter plus de crédit à la version cJe ElIe et Lui. Laurent avait proposé à Thérèse d'aller passer quafante-huit heures dans les bois. C'était Ie septième jour de leur amour. Ils prirent le bateau probablement au quai Saint-Bernard, comme Frédéric Moreau et à la première page de l'Education sentimentale, arrivèrent le soir dans un hôtel d'oit, après le dlner, ils sortirent pour une promenade en forêt, au clair de lune. Ils avaient loué des chevaux et un guide. Ils {irent deux lieues et arrivèrent dans des rochers que Laurent connaissait déjà. Décidés tout à coup à passer la nuit là, ils renvoyèrent chevaux et guide et s'assirent en haut d'un rocher, sur la mousse. Renversé sur le dos, Laurent contemplait les étoiles dont il commentait les appellations. L'allusion qu'il fit à une maîtresse avec laquelle il était déjà venu en cet endroit blessa Thérèse. Il lui demanda de chanter. EIle refusa. II s'écarta sous prétexte de lui faire entendre l'écho et disparut dans un ravin où il se jeta sur l'herbe pour calmer ses nerfs. Ne le voyant pas revenir, elle prit peur et elle se levait pour I'appeler lorsqu'elle entendit un cri de détresse, râuque, affreux, désespéré, qui Ia remplit d'horreur. Elle s'élança dans la direction de la voix et le trouva debout, hagard, agité d'un tremblement convulsif. < Ah, te voilà ! lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de venir, j'y serais mort. Sorfons d'icî ! > et il l'entraîna droit devant eux, à I'aventure. Au bout d'un quart d'heure, il était un peu calmé. Ils s'assirent dans une clairière dont le sol était semé de roches plates pareilles à des tombes et de génévriers pareils à des cyprès. < It{on Dieu, gémit il, nous sommes dans un cimetière. Pourquoi

80

FOl:rtT

AINEBLEAA

m'as-tu amené ici ? > Elle lui proposa de revenir sous les arbres. << Non, restons dans cet endroit. puisque le hasard et Ia destinée me jettent dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser I'horreur. Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse I Tgut ce qui ébranle fortemenf l,imaginaiion est une jouissance plus ou moins âpre... > Il divagUa encore un instant et elle voyait bien qu'il sortait d'un accès de délire. Il lui expliqua qu'il avait eu une hallucination. Sa tête s'était troublée, il avait entendu l,écho chanter tout seul, et ce chant, c'était un refrain obscène. Puis, comme il se redressait pour se rendre' compte du phénomène, il avait vu passer devant, lui,' sur la bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés et les cheveux au vent. < Je I'ai si bien vu que j'ai eu le temps de me dire que c,était un voleurs, et même j'ai cherché mâ canne poui aller à son secours, mais la canne s'était perdue dans l,herbe et.cet hornme avançait toujouis vlrs moi ! euand il a été t_gut près, j'ai vu qu'il était ivre et non pas poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hiàeux, et en me faisant une laide grimâce de haine et de mépris. Alors, j'ai eu peqr, et je me suis jeté la face contre terre, car cet.homme... c'était moi ! Oui, c,était mon spectre, Thérèse ! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en Te retrouvant seul dans l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une {igure humaine, je nlavais vu -celle-ci que dans mon imagination ; mais qu'elle était nette, horrible, effrayante ! c'était moi avec vingt ans de plus, des traits creusés par la débauche ou ia maladie, des yeux effarés, une bouche abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce fantôme un reste de vigueur pour inÀulter et déIier l'être que je suis à présent. Je me suis dit alors : < O < mon Dieu ! Est-ce donc là ce que je serai dans mon * âge mûr ? ...J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs < que j'ai exprimés malgré moi ; c'est que je porte < toujours en moi ce vieil homme dont je me crôyais

promeneur attardé, surpris

et.

.poursuivi par

des

Château de Bourron.

Dussrx nrl GoslarN.

DELICES DES POETES

81

s'étonna-t-elle. Ah, ne me chicane pas sur les dates Tu vois bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons Cela me remettra tout à fait. > Ils se perdirent, marchèrent pendant quatre heures. Elle ne pouvait plus se traîner dans lô sable lin et lourd, mais lui allait devant, ranimé par la marche... Le lendemain, il avait tout oublié. La réalité de l'épisode de Franchard a été contestée par les biographes ; elle ne l'est plus. Le récit de George Sand, bien que rédigé plus de vingt ans après l'événement, est admis comme véridiquè dans son ensemble. On ne discute que sur ce que l,on appelle < le mal de Musset >. Epilepsie ? Cyclothymie ? Excitabilité morbide ? Tendance à l'hallucination et au délire ? Alcoolisme ? Il faut regretter que ce < mal > n'ai pas été tout simplement un excès géniat d'imagination et de sensibilité. Combien cela flatterait davantage l'idée que nous nous faisons d'un poète en proie aux sortilèges combinés de I'amour et de la forêt ! Il existe une route de I'Echo ; cet écho n'est pas celui que Musset crut entendre chanter tout seul, puisqu'elle est située de I'autre côté clu champ de tir, àans Ie canton du Mont-NIorillon. Un jour que Je faisais une excursion à F-ranchard avec un ami, celui-ci se mit en tête de retrouver l'écho de Musset, et il allait de ci, de là, poussant des eris, des appels, lançant des notes, dans I'espoir d'éveiller l'écho romantique. L,écho resta

< délivré ! Le spectre de débauehe ne veut pas lâcher < sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il < viendra me railler et me crier : II est trop tard ! > Alors, je me suis levé pour te rejoindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te demander grâce pour m.a misère ct te supplier de me préserver ; mais je ne sais combien de minuies ou de siècles j'aurais tourné sur moitnême sans pouvoir avancer si tu n'étais enlin venue. Je t'ai reconnue tout de suite, Thérèse : je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré. > Elle lui demanda s'il était sujet à des hallucinations. < Oui, dans I'ivresse, mais je n'ai été ivre que d'amour depuis quinze jours que je suis avec tôi. Quinze jours

82

FONT,{TNEBLEAU

DELICES DES

PAETES

83

muet. Mon ami en fut attristé. Il vit là une sorte de signe, de symbole, la preuve que l'âme romantique avait déserté à jamais la vieille forêt. < Qu'avel-vous besoin, lui dis-je, de l'écho de Musset pour croire à la poésie de ces lieux ? Puisque vous êtes poète vousmême, insufflez-leur donc votre propre esprit, éveillez vos propres échos ! > Mais il me répondit en hochant Ia tête que les choses, les objets, les paysages ont, comme les individus, un âge poétique au-delà duquel il est vain de vouloir tirer d'eux l'inspiration, et il me cita les vers de Hugo :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer
?

de Senancour et de Stendhal pour qu'on ne l'enregistre pas ici avec plaisir.

Dans ces mêmes Impressions et Souuenirs, George Sand prête à Théophile Gautier, déjà connu pour avoir détesté la musique, un paradoxe qui le fait voir très faiblement épris de la nature :
< Il nous disait un jour que les plantes étaient, relativement à nous, des suçoirs qui absorbaient notre air respirable et que son idéal hygiénique, à lui, était de vivre dans un jardin composé d'allées, et de platesbandes de bitume, avec de bons sièges capitonnés et des narghilés toujours allumés, en guise de parterres et de massifs. >

Eh oui, il avait été une époque otr l'âme de F-ranchard provoquait à I'amour et à la poésie les poètes et les amants ; elle s'était peu à peu éteinte et l'écho de Musset s'était tu défïnitivement, de même que certains aspects de la nature avaient cessé d'émouvoir les peintres. Je refusai d'adopter cette façon de voir, du moins en ce qui concerne la forêt, et il n'y eut pas moyen de me faire convenir gue c'était de ma part un parti-pris. Dans ses Impressions et Souuenfrs, George Sand a consaeré un chapitre à la forêt de Fontainebleau :
< La forêt de Fontainebleau n'est pas seulernent belle par sa végétation ; le terrain y a des mouvements d'une grâce et d'une élégance extrêmes. Ses entassements de roches offrent à chaque pas un décor magniIique, austère ou délicieux. Mais ces ravissantes clairières, ces chaos surprenants, ces sables mélancoliques deviendraient navrants, peut-être vulgaires, s'ils étaient
dénudés.

Ce n'était que de I'esprit de conversation, racheté par une belle page que Gautier fit paraître à la mort de Decamps. Chargé par le Moniteur de rendre compte des obsèques du peintre, il leur consacra un feuilleton dont"il faut extraire ces lignes concernant le cimetière de Fontainebleau :
< Bientôt l'on sortit de la ville et le convoi s'engagea dans la forêt. Il semble à I'homme, lorsqu'il est triste, que la nature doive s'associer à son deuil et, les jours d'enterrement, déployer sous le ciel le crêpe de ses images. La nature ne s'occupe ni de nos joies ni de nos peines ; selon le hasard, elle pleure aux naissances et rit aux morts. Le premier râyon de I'année luisait sur le cercueil de Decamps ! La forêt qui, sous les pluies, avait gardé le vert printanier, balançait joyeusement ses feuillages d'émeraude, I'herbe étincelait, le soleil j'etait ses disques d'or aux mousses, les lépidoptères éclos le matin faisaient gaiement I'essai de la vie et,

Et-ce à dire que George Sand approuva les plantations de pins contre lesquelles protestèrent Théodore son éloge de la forêt répond trop bien aux critiques

Rousseau et les peintres de Barbizon ? Je l'ignore, mais

au bout des branches, les oiseaux un peu inquiets regardaient passer le noir corbillard, les noirs cloquemorts et le noir cortège maculant de son deuil cette sérénité lumineuse, et marchant de ce pas hâtif ou ralenti que règle I'allure du char funèbre. A la porte du champ de repos, les croquemorts, espèce de fantômes à chapeau râbattu et à froc de bure, prirent la bière

84

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

par la mort, pouvait choisir sa dernière demeure,

bleu du ciel, ses tombes coifiées de turbans ou gracieusement arrondies, ses vols de colombes et ses femmes assises effeuillant des roses. En effet, ce cimetière de Fontainebleau plein de fleurs, d'oiseaux et de soleil rappelle les cimetières d'Orient ; il inspire la mélancolie et non I'horreur. Si I'homme, toujours surpris

sur leurs épaules et derrière eux la foule se répandit parmi les tombes, se dirigeant vers la fosse. Le cimetière de Fontainebleau n'a pas I'aspect lugubre des cimetières de grande ville, la mort n'y fait pas cohue et les tombes s'y espacent à I'aise. Pris dans un coin de Ia forêt, il étale sa pente inclinée au soleil ; sur sa lisière, de grands arbres le couronnent; parmi lesquels se détachent des cyprès et des pins d'Italie. On doit bien dormir là ! Pendant qu'on descendait Ie cercueil dans la fosse, un mirage s'ébauchait malgré nous devant nos yeux : il nous semblait voir le charmant champ des morts de Smyrne, près du pont des Caravanes, avec ses hauts cyprès se profilant sur l'émail

fritures, on montra longtemps << Son ami Alfred Tattet, doublé ou plutôt quadruplé, d'un dandy, d'un viveur et d'un agent de change, possédait dans la rue Royale, au coin de la rue SaintHonoré, une maison où, en 1843, il était venu se réfugier avec sa Inaîtresse, épouse légitime d'un Allemand. A l'occasion de son installation à Fontainebleau, Musset rima pour lui un de ses plus beaux sonnets :
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir ! Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie, Quel que soit le chemin, quel que soit I'avenir, Le seul guide en ce moncle est la main d'un'e amie.
Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie. Mais qu'importe ? L'espoir de vous voir revenir, Me donn'era, malgré les dégoûts de la vie, Ce courage d'enfant qui consiste à vieillir.
Quelquefois seulement, près de votre maîtresse, Souvenez-vous d'un cceur qui prouya sa noblesse, Nlieux que l'épervier d'or dont mon casque est armé Qui vous a tout de suite et librement aimé Dans la force et la fleur de la b'elle jeunesse, Bt qui dort maintenant à tout jamais fermé.

85 POETES l' arbre de Musset >.

bénite jetée par Ie goupillon que chacun se repassait tristement, les soldats s'approchèrent et déchargèrent leur arme tour à tour sur le cercueil ; la fumée de la poudre remontait vers la lumière en petits nuages bleuâtres et la fosse béante avait I'air d'une cassolette. Comme officier de la Légion d'honneur, Decamps avait droit à ce suprême adieu. Etourdi de ce fracas, un beau papillon aux ailes de soufre striées de rainures noires revint obstinément sur la manche de Pengilly qui le prit et I'emporta comme souvenir de cette douiouieuse journée. > at

Decamps eût indiqué cette place. Les prières dites, I'eau

;

A Fontainebleau, chez Tattet, Musset composa Frédéric et Bernerette et le poème du Souuenfr, évocateur de son grand amour pour George Sand et du pathétique épisode de Franchard:
Et
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries, Où son bras m'enlaçait.
;'
t

-X
Musset revint souvent à Fontainebleau, soit directement de Paris, soit de Melun oir il avait une parente et où, dans une auberge de la Seine, réputée pour ses

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis dont l'antique murmure A bercé mes beaux jours.

86

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

E7

Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas. Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse, Ne m'attendez-vous pas
?

Edmond Biré note gue' par une singulière rencontre, Musset snest servi dans Souuenir du même mètre que Malherbe dans sa pièce pour Alcandre, sur un rctour d'Oranthe à Fontainebleau :
Avecque se beauté toutes beautés arrivent; Ces déserts sont iardins de l'un à I'autre bout, Tant I'extrême pouvoir des grâces qui la suivent Les Pénètre Partout.
r

Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière ,est cette forêt dans sa beauté tranquille, Et fler aussi mon cæur.

la lune monte à travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits Mais du sombre horizon déjà tu te dégages Et tu t'épanouis.
Yoyez,

;

Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents,

Oui, les premiers baisprs, oui, les premiers serments
Sur un roc de poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des âstres sans nom que leur propre lumière
Dévore incessamment.

L'ermitage de la Madeleine, dont Alfred Tattet se rendit acquéreur en 1851 pour la somme de 17.000 fr. et ou Musset fut souvent invité par lui, n'existe malheureusement plus. Il a été démoli et, à ltexception d'un pavillon de gardien auquel s'accroche une tourelle de guet romântique, complètement rebâti en 1911. C'est maintenant une très confortable habitation bourgeoise d'un bon style classique, mais lourde de lignes. Les avatars de la Madeleine sont dignes de mémoire. Citons d'abord ce texte de Racan et Malherbe :
<< Un nommé Chaperonnaye qui se faisait appeler le chevalier de La Madeleine parce qu'il avoit obtenu permission du roy Louis XIII d'instituer un ordre de ce nom là, eust d'abord le dessein de bastir une maison dans la Forest de Fontainebleau, pour ceux qui voudroyent estre de cet ordre. Mais ayant changé d'avis, il demanda permission au Roy de faire dresser une espèce d'oratoire dans la galerie du Louvre où sont les portraits des Roys. S. M. la lui ayant accordée, il lit dresser un grand pavillon dans cette galerie, en forme de petit hermitage, de velours supraris doublé de toile d'argent. Il passoit là les jours et les nuits sans sortir, à ce qu'il disoit, avec un sien compagnon' tous deux vestus d'une robe d'hermine de drap gris, en broderie de laine rouge. >

Tout mourait autour d'eux, I'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, I'insecte sous leurs pieds, La source desséchée où vacillait l'image
De leurs traits oubliés.

Bt sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Etre immobile
Qui regarde mourir
!

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement : à cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je I'emporte â Dieu !

Où les deux ermites faisaient-ils leurs besoins naturels ? Malherbe posa la question en présence du roi qui, prenant peur pour sa galerie, leur enjoignit de déguerpir.

E8

FONTAINEBLEAU

pavillon, avec les manches et les doublures de toile d'argent. Et il ouït dire, au bout de quelque temps, qu'il estoit allé à Rome où il tenoit une iablô qui estôii quelque fois de cinquante couverts et toujourj la meilleure et la plus délicate de la Cour. Cela dura longfemps, sans qu'on scût où il prenoit de quoy fournir à ceste dépelse et à toutes les autres qu;il faisoit à l'avenant de celle-là. puis tout d'un côup ii-ai;: parut, sans qu'on ayt jamais appris ce qu,il estoit
devenu.
>

< M. de Racan le vit depuis avec son carnarade, qui -de avoyent -quitté l'habit d'hermite et estoyent vestus deux habits qunils s'estoyent fait faire du velours du

rent-ils la place à Dumonceau, grand audiencier de France ? Hélas, Dumonceau introduisit à la Madeleine des huguenots qui s'y livrèrent à toutes sortes de déprédations et firent de la chapelle une grange. Les juges de Fontainebleau les expulsèrent, mais ilJ revinrent, chassèrent l'ermite que les Carmes avaient déjà réinstallé dans les lieux et brisèrent la croix du Sauveur et les armes du roi, ce qui valut à leur ami Dumonceau une amende de vingt-quatre livres et I'obligation de remettre les lieux-er état. En 162g,

mes des Basses-Loges. Pourquoi, en l6bZ, ceux-ci cédè-

la concession d'un grand terrain, sur une colline dite la Fontaine-du-Roi à cause d,une source abondante qui en sortait. Il se proposait d'y fonder un monastère pour cinq cents chevaliers de liordre de la Madeleine dont il eût été le Grand-Maître. Il dut se contenter d,y un ermitage pour lui et son compagnon. Les -é!9v9r l4i{+.. de- Passy, qui avaient su capter Ja éonfiance, héritèrent de son petit domaine, mais ne I'occupèreni pas, c'est un religieux de I'ordre de Saint-August-in qui lui succéda. Un pépiniériste laissa tomber en ruine-la mais.on et Ia chapelle, si bien que Louis XIV jugea bon de révoquer la donation faite au chevalier Oe tà'Uaaeleine _par son père et d'installer à l,Ermitage les Car-

la forêt de Fontainebleau otr il avait obtenu en 1612

Le sieur de Chaperonnaye était devenu ermite dans

nouvelle mis pn tête de transformer la Madeleine en une belle résidence qu'il destinait à Mme de Montespan. Déjà un bassin carré avait été creusé pour réunir les eaux de la plaine de Samois, déjà un aqueduc souterrain avait étq creusé, déjà des fontaines jaillissantes ornaient lh partie basse du parc, guand le roi changea d'avis; les travaux avaient duré cinq ans. En 1750, les Carmes louèrent pour trente livres par an la Madeleine à M. de Moranzel, architecte-contrôleur des bâtiments du roi, et cela d'autant plus volontiers que la conduite de leurs ermites n'était pas toujours exemplaire. La Madeleine comportait alors un rez-de-chaussée, une chapelle et deux petites chambres, dont une à feu, et au sous-sol deux pièces humides. Un appentis eouvert en chaume pouvait servir d'écurie. Le tout était estimé deux cent livres. Il y avait sept cents livres de réparations à faire. M. de Moranzel, qui, en hiver, habitait I'hôtel de la Coudre, à Fontainebleau, fit de la Madeleine sa maison de campagne. A la Révolution, elle fut vendue avec son jardin de soixante-sept perches, ses dépendances de quatre-vingtdix arpents et I'usufruit de Mme de Moranzel, à un négociant parisien du nom d'Auboin. La propriété se composait d'un pavillon à deux étages et à deux ailes, de la chapelle, de la cuisine, d'une écurie pour quatre chevaux, d'un colombier et d'une maison de concierge. Le jardin comportait deux carrés et deux petites allées de tilleuls ; le bassin était à l'abandon. Un avocat du nom de Jallu remplaça Auboin. Il y eut encore d'autres propriétaires. Et voilà Charles X en possession de la Madeleine et de ses qdarante-cinq hectares ! Arrivèrent la Révolution de 1830 et la loi de 1834 qui Iït rentrer la Madeleine dans le domaine de l'Etat. La liste civile I'acheta en 1844, nous dit Ernest Bourges dans ses Recherches sur Fontainebleau. C'est possible, mais un fait certain est que Mme Hamelin, l'ex-muscadine, l'ex-merveilleuse du Directoire, qui n'était plus merveilleuse du tout, en était locataire au moins depuis 1839 pour la somme de trois cents francs par an et y

POETES 89 alerte pour les Carmes : Louis XIV s'était
DELICES DES

90

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

91

doqnait l'exemple de la plus édiflante piété. L'état du petit château, laissait beaucoup à désirer. I
< Si vous étiez ici, à la Madeleine, écrivait-eUC ami en septembre de cette année-là, le calt/e'
À un vous

gagnerait. Cette nature est incomparable et )és pluies conservent aux arbres la verdure de juin. Çn ne peut pas rêver rien de plus joli et l'on vit si bien avec les yeux, le nez, que les blessures cuisent proins fort. > Et en novembre 1944 :

c'était Montrond, avec trois domestiques, et si vieux, si infirme, qu'elle n'eut pas cette fois le courage de le laisser à la porte. Elle monta sur le marche-pied de la voiture et lui passa la main sur les yeux pour I'empêcher de pleurer ; elle lui céda même son lit ! Elle écrivait peu après :
< Il est resté huit jours sans paraltre s'ennuyer ; il est très peu sourd en ce moment ; il mange assez bien, babille beaucoup, faisant venir des chevaux pour cou-

faut se calmer avec I'eau de la Madeleine, elle n'est pas Jouvence, mais elle est éthérée. La tempête des nuits fait dormir agréablement, excepté les moments où l'on croirait que la maison va glisser dans la rivière.
< Oui,
>>

il

Néanmoins, Mme llamelin recevait beaucoup d'amis à la Madeleine, Chateaubriand, notamment, qui vint I'y voir en revenant des eaux, et Victor Hugo. En 1850, IVIme flamelin se plaignait que des pluies persistantes compromissent la solidité de ce qu'elle

conlent de tout, enchanté du pays ; ses gens même ne sont plus insolents... Dieu sait s'il paiera, car toute prornesse a peu d'importance pour lui. Si ce spirituel podagre n'était pas ruiné, abîmé de dettes, d'embarras de tous genres, j'eusse craint en vérité que ceux qui ne me connaissent pas pussent croire que je cherchais des rémunérations ou un appui. Mais pour son malheur il ne peut même payer le courant de ses dépenses, et son crédit est tombé avec ses forces. Ce sera donc, et cela est déjà, une absolution à titre onéreux. >
Pendant ce séjour à la Madeleine, Montrond eut une attaque qui n'était pas la première. Au mois tle septembre, il faisait écrire de Paris à Mme Dosne :
< J'ai été aux Champs-Elysées de la forêt de Fontainebleau, dans une maisonnette qu'habite cette aimable vieille amie. J'ai été pris là d'une espèce d'attaque, et le médecin de I'endroit a jugé à propos de me saigner quatre fois, dont je me. suis bien tiré, à quelque hébétement près dont je m'aperçois moi-même. La Religion s'est intéressée à moi et, comme cette pauvre femme a manqué de faire une mort très sainte, les curés ont fait une messe pour mon rétablissement. Entn, les curés me donnent bonne espérance, et les chirurgiens aussi, mais je suis plus pressé de voir se réaliser les espérances des chirurgiens que celles des curés. >

rir la forêt ; il a été doux,

appelait son < bivouac >>. << Dès qu'octobre arrive, écrivait-elle, notre rivage s'enfièvre tous les ans. C'est la fatalité de la Madeleine >>. En avril 1843, elle y était tombée gravement malade. Son vieil ami, l'ex-beau Montrond, qui I'avait fait tant souffrir, accourut et, comme elle refusait de le recevoir, il s'installa dans Ia cour de I'ermitage, blotti au fond de sa voiture, et il sanglotait, il faisait monter auprès de lui les personnes qui sortaient de chez la malade. < Et qu'on dise qu'il n'y a pas de remords ! > soupirait-elle ironiquement. Lorsqu'apparut le prêtre avec les saintes huiles, les sanglots de l\{ontrond redoublèrent. < Il est bien temps > disait-elle, et comme on la suppliait de I'accueillir : << Pardonner, oui ; oublier, le revoir, non ! EIle ne mourut pas et il alla se soigner de son côté. En juillet, elle se tenait dans son salon, seule et mélancolique, écoutant la pluie tomber, lorsque le bruit d'une calèche tirée par quatre chevaux se lit entendre :
>>

Il ne tarda pas à retourner à la Madeleine avec deux laquais et une garde, et il ne possédait que cent vingt

92

FONTAINEBLEAU

DELICBS DES

POBTES

93

frâncs, il croyait la pauvre Fortunée Hamelin toujouirs riche, elle qui se privait de tout pour lui : < Le désordre hideux qui entoure ce pauvre misérable est tel qu'on y épuiserait son sang. > De retour à Paris au bout d'un mois, il I'assura que ce mois passé à la Madeleine avait été le plus doux de sa vie et que son rêve eût été de mourir près d'elle, mais qu'il trouvait l'événement un peu précipité et qu'un mois, ce n'était pas assez. Il mourut en novembre 1844, laissant deux cent mille francs de dettes, somme rondelette pour l'époque. Mme Hamelin résumait ainsi les souvenirs qu'elle gardait des derniers séjours de son vieil ami à la Nladeleine :
< Le temps était radieux. Des chevaux étaient attelés à la calèche et nous visitions tous les endroits merveilleux de cette forêt, qui alors était toute rose de bruyères en fleurs. La chasse et ses ravissements lui revenaient en tête ; il vit des biches, il criait : taîaut, taïaut,

> Il revint quatre jours après. Des Voisins le rappela encore pour des affaires qui consistaient à lui tout voler... Il ne respirait que le retour aux bénédictions de la Madeleine ; on le laissa partir malade, enchanté de ce qu'il ne cottait rien chez sa pâuvre amie. Il arriva pour s'aliter. La crise cérébrale devint menaçante, il fut saigné, et le médecin et son valet principal (infâme drôle) voulurent le ramener à Paris... Il s'en défendait, j'étais au désespoir, mais l'idée des reproches... un médecin de campagne... Il fallut céder. J'eus tort... >

ture

monde enchanteur agit si puissamment sur son esprit qu'il me supplia de passer I'hiver avec lui dans cette retraite... Il partit comme un amoureux en pleurant et en criant : < A bientôt ! Je m'ennuie déjà dans la voi-

et chantait la uue. Enfïn en revenant il appelait la Seine son ruisseau... EnIin, Ie calme de ce coin du

vant de les évoquer dans un lieu de la forêt oir Musset vint souvent, et que leur couple de vieux amants, si représentatifs de leur temps, s'oppose presque symétriquement au jeune couple de George Sand et du poète des Nuifs. A la mort de Mme Hamelin, en 1851, Alfred Tattet acheta, comme je l'ai dit, la Madeleine. Il partageait avec Mme Lecoq les huit litres d'eau que la source débitait par seconde, mettant en mouvement la roue d'un moulin qui fut détruit en 1884. Tattet n'était pas seulement l'ami de Musset, il était celui d'Ulric Guttinguer, que tous les poètes du Cénacle considéraient comme leur précurseur, et de Félix Arvers, l'auteur du fameux sonnet ; tous deux vinrent, comme Musset, le voir souvent à Fontainebleau. A sa mort, la Madeleine devint la propriété de la générale Tilliard et dès lors son histoire cesse de nous intéresser, mais n'avais-je pas raison d'écrire que ses multiples avatars méritaient d'être racontés ? IIs le méritaient d'autant plus que Mme Hamelin fut à I'origine de l'épisode qui va suivre, encore qu'il soit de plusieurs années antérieur à l'achat de la Madeleine par Alfred Tattet.

!

J(. Les Plâtreries sont, en contrebas de la Madeleine, un groupe de maisons dépendant de ce Samois où,
bade, père de celle qui, sous le nom de Mlle Cachemire,

ù

vers 1865, Jules Claretie situa I'auberge du père Labar-

devait, comme la Dame aux Camélias, faire une si triste lin après avoir fait tant de ravages :
<< L'auberge est au bord de I'eau et ses murailles blanchies se reflètent dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les fenêtres, parmi les roseaux, Quelque peintre de passage il - en vient beaucoup de ce côté a peint sur la porte d'entrée,

Si j'ai tant insisté sur Mme Hamelin et Montrond à la Madeleine, bien que ni lui ni elle ne se rattachent directement à notre objet, c'est qu'il m'a paru émou-

-

94

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

95

un lapin à demi dépouillé qui fricasse tout vif sur ull feu clair. Le nom de I'aubergiste se détache en grosses lettres bleues : Labarbade. C'est là que descendent les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père Labarbade était une célébrité à Samoreau; dans ce pays qu'une chanson a fait illustre :
A Samoreau ll a de belles filles Y en q-t-une si parfaite en beouté Que Godef roid g a tirê son porhait.

Georges Benoît-Guyod, publia un entrelilet ainsi rédigé:

Le 5 juillet 1845, le journal la Patrie, dont j'emprunte ces lignes à Victor Hugo pair de France, d,e

sabré, le prince Troubetskoï, etc.) ; Andrieux, qui avait été le collaborateur de Gavarni ; Charles Arnoux, spécialiste du tableau de genre ; Léon Gauthier, peintre d'histoire ; Charles Hue, dont on louait les << charmants petits sujets > ; Emile Normand Saint-Marcel, qui peignait dds chevaux et des bateaux; Jules Veyrassat, le plus connu de la petite bande, dont les chevaux de trait et de labour trouvent encore des amateurs, et enfin François Biard, peintre d'origine lyonnaise, âgé de soixante-quinze ans. Il avait obtenu sa première récompense au Salon de 1827. Sur la fïn de ses jours, il traitait de préférence des épisodes nautiques empruntés à I'histoire. Une des fenêtres du pavillon qu'il habitait aux Plâtreries était surmontée d'un panneau de sa façon, représentant des odalisques en train d'observer le bateau à vapeur sous Ia surveillance d'un ennuque et la menace de son cimeterre. Les murs intérieurs de I'habitation avaient été barbouitlés de manière à donner I'illusion d'une forêt vierge. Biard, qui avait beaucoup voyagé, notamment au Spitzberg, avec sa femme, une jolie blonde dlallure rêveuse, y travaillait entouré d'animaux féroces empaillés et de plantes rares. Ses voyages I'avaient fait surnommer le Juif errant de la peinture. Les amusantes scènes de m,æurs qu'il peignit dans la suite et qui faisaient pâmer d'aise les visiteurs du Salon, I'en firent surnommer le Paul de Kock.

En 1875, on signalait aux Plâtreries sept peintres : Mme d'Oryès, qui excellait dans Ie portrait (le P. Mon-

< On parle beaucoup à Paris d'un scandale déplo' rable pour les personnes et les familles qui s'y trouvent impliquées. Un de nos écrivains les plus illustres aurait été surpris hier en conversation criminelle par le mari outragé (peintre distingué), qui se serait fait assister du commissaire de police ; l'épouse in{idèle aurait été incarcérée et I'amant si malheureusement heureux n'aurait eu le triste avantage de conserver sa liberté qu'au titre politique qui rend sa personne inviolable. Ne pouvant douter de l'exactitude de ses faits, nous faisons des væux pour que Ies suites en soient le moins graves possible. >

flagrant délit par Biard, flanqué du commissaire de police. C'était le 2 juillet 1845. Hugo ne dut qu'à sa dignité de pair de France, à Iui conférée le 13 avril précédent, de ne pas être mis en prison. Il passa pourtant quarante-huit heures au commissariat de police, cependant que sa complice était détenue à SaintLazare. Le chancelier

Et en effet, dans un appartement du passage SaintRoch ou de la rue de Rivoli, Victor Hugo et Mme Biard, amants depuis décembre 1843, avaient été surpris en

contenta de se cacher chez sa maîtresse, si I'on peut clire, officielle, Juliette Drouet, qu'il négligeait depuis plusieurs années et dont la simplicité d'esprit et de cæur lui paraissait bien fade en comparaison des satisfactions plus pimentées qu'il goûtait dans la compagnie de la piquante et mondaine Mme Biard. Son élévation à la pairie, il la devait à Louis-Philippe personnellement. Bien ennuyé du mauvais cas oir s'était mis son protégé, Ie roi lit venir Biard, lui glissa quarante mille francs dans la main et lui commanda

Iui remit un passeport pour I'Italie, mais Hugo se

fit

des remontrances au poète et

un tableau. Heureux Biard qui, non seulement se
voyait débarrassé d'une femme qui excitait sa jalousie,

96

FONTAINEBLEAU
DELICES DES
Parlait bas à sa dame en

mais encore recevait plusieurs millions de notre monnaie ! Il retira sa plainte contre le nouveau pair et obtint à son prolit la séparation de eorps qu'elle avait été la première à réclamer. Sous son nom de jeune fïlle, Léonie d'Aunet, Mme Biard a publié des romans : Un mariage de prouince, ane uengeance, Etiennette, Le Secret, une relation de son voyage au Spitzberg et des feu'illetons. En 1885, elle lit jouer à la porte Saint-Martin un drame, Jane Osbotn, et les directrices de pensionnats se montrèrent longtemps friandes de petites comédies très morales écrites par elle pour les demoiselles ; l'amour de la vertu lui était venu avec l'âge. Jeune, elle avait eu dtr goût pour le genre W'atteau et Pompadour. Au printemps de 1843, elle et son mari donnèrent aux Plâtreries une fête costumée dans le style du xvttt" siècle. Hugo, qui s'était lié avec eux par l'intermédiaire de Mme Hamelin, y fut invité. Il en résulta La fête chez Thérèse, ee poème si différent de la manière sombre habituelle à son auteur et où I'on a vu I'annonce des Féfes galantes de Verlaine :

POETES
bon masque
;

97

L'un faisait apporter des glaces au valet; L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,

Trois marquis attablés chantaient une chanson. Thérèse était assise à I'ombre d'un buisson ; Les roses pâlissaient à côté de sa joue, Et" la voyant.si belle, un paon faisait la roue. Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet.

lui nouant

Chacun se dispersa sous les profonds feuillages; Les folles en riant entraînèrent les sages ; L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant ; Et, troublés comme on I'est en songe, vaguement, Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme, A leurs discours secrets, à leurs regards de flarnrne, A leur cæur, à leur sens, à leur molle raison, Le clair de lune bleu qui baignait I'horizon.

Dans les bois assombris les sources se plaignirent ; La nuit vint ; tout se tut ; les flambeaux s'éteignirent Le rossignol, caché dans son nid ténébreux, Chanta comme un poète et comme un amoureux.

;

La chose fut exquise et fort bien ordonnée. C'était au mois d'avril, et dans une journée Si douce. qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès. Thérèse, la duchesse à qui je donnerais, Si j'étais roi, Paris, si i'étais Dieun le monde, Quand elle ne serait que Thérèse Ia blonde i Cette bell'e Thérèse, aux yeux de diamant, Nous avait conviés dans son jardin charmant. Tout nous charmait, les bois, le jour serein, I'air pur, Les femmes tout amour et le ciel tout azur.
Pour la pièce, elle est fort bonne, quoique ancienne. C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,

Une des pièces de Toute la lgre serait un autre souvenir de la même fête aux Plâtreries ; il est intitulé Les jardins de Ia margraue SibgIIe :

Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien, Un singe timbalier à cheval sur un chien. Rien de plus. C'était simple et beau. Far intervalles, Le si4ge faisant rage et cognait ses timbales; Puis Pierrot répliquait. Ecoutait qui voulait.

Le jardin était plein de bonne compagnie. Sibylle dans un coin, avec quelque ironie, Ienait sa cour, menant du bout de l'éventail I)es ducs, des ffnanciers, des prélats, son bétail ; Les terrasses étaient tout en charmille, et mainie Rhadamire y jasait avec quelque Araminthe ; I)ans l'ombre au fond d'un antre, un vieux faune courbé Faisait du bel esprit avec un jeune abbé; Deux philosophes gris, se prodiguant le geste, Disputaient, et mêlaient te Phédon au Gigeste ; L'un répondit Quia quand l'autre disait Cur ; Les grottes rayonnaient, el, dan5 le clair-obscur, On voyait les bras nus et les gorges de marbre Des déesses riant parmi Ies branches d,arbre, Pendant que les marquis en manteaux espagnols Leur lisaient des sonnets sifflés des rossignols.

98

FONTA.INEBLBAA

DELICES DES

POETES

99

De la Madeleine, ou directement de Paris, Victor Hugo était venu à Fontainebleau avant de connaître Mme Biard. Parcourant les environs de Paris en compagnie de Juliette Drouet, il y avait fait une ou deux excursions. Dans les Voiæ Intérieutes, le poème intitulé Passé et daté du 1'"' avril 1835 semble, à de certains détails, avoir été inspiré par Fontainebleau :
On voyait par moments errer dans la futaie De beaux cerfs qui semblaient regretter les chasseurs ; Et, pauvres marbres blancs qu'un vieux tronc d'arbre étaie Seules, sous la charmille, hélas ! changée en haie, Soupirer Gabrielle et Vénus, ces deux sceurs !
Les manteaux relevés par la longue rapière, Hélas ! ne passaient plus dans ce jardin sans voix. Les tritons avaient I'air de fermer la paupière. Et, dans I'ombre, entr'ouvrant ses machoires de pierre, Un vieux antre ennuyé bâillait au fond du bois.

Adrien Marx est fréquemment cité parmi les habitués de Sarnois et de toute cette région fluviale de la forêt. Son nom se retrouve, à l'époque postérieure, sous la plume de Mallarmé. Il avait aux Plâtreries un cottage qui avait appartenu à Alphonse de Neuville. A la mort de Furne, il hérita d'un kiosque flottant où le caricaturiste Riou avait brossé une charge de Toussenel. Il était chroniqueur au Figaro. Ses Indiscrétions pafisiennes avaient dès ses débuts attiré si bien l'attention sur lui que Napoléon III I'avait attaché à son cabinet et chargé de rendre compte de toutes les fêtes et de toutes les chasses impériales. Il fit du théâtre en collaboration avec Rochefort et Philippe Gitles. Le baron Haussmann l'avait nommé inspecteur des Beaux-Arts de Ia Ville de Paris.

{
En ce temps-là, Fontainebleau s'enorgueillissait d'un menuisier-poète, comme Nîmes s'enorgueillissait d'un boulanger-poète, Jean Reboul, et Agen d'un coifs'en$ager âu I"' régiment des gardes d'honneur. A Leipsick, il eut son cheval tué sous lui et fut blessé d'un coup de lance à la bataille de Hanan. En 1814, il était maréchal-des-logis au 7'hussards et fut témoin des adieux de Fontainebleau qu'il a racontés d'une façon très simple et très émouvante : < Quand Napoléon monta dans sa voiture, I'assemblée, vivement émue, ne voyait pas à I'angle droit, et à l'intérieur de la grille, un pauvre soldat, son bonnet
feur-poète, Jasmin. Alexis Durand, né à Fontainebleau en 1795, orphelin à quatre ans, âpprenti menuisier à douze, interrompit son tour de France en 1812 pour

g
Aux Plâtreries, à côté de la propriété du peintre Biard, Furne, l'éditeur de la Comédie humaine, avait un chalet où se remarquait une immense volière. Les ânimaux étaient à l'honneur chez Furne, et d'autant plus qu'un des principaux habitués de la maison était le naturaliste Toussenel, ancien fouriériste dégotté de la sociologie et de la politique, grand connaisseur des mceurs animales, expett à relever dans la forêt les pîeds et les passées des bêtes sauvages et, dans l'Ilistoîne naturelle, les erreurs de Buffon. De Bretagne, Furne avait regu deux loutres à I'aide desquelles il entreprit de pêcher en Seine. Dans une serre, il installa donc un bassin long de cinq mètres qu'il remplit de chevennes, de gardons et de carpes alin de dresser ses loutres ; le seul résultat qu'il obtint fut de se faire mordre cruellement. Un autre habitant des Plâtreries, Emile Pavie, s'était fait fabriquer une petite Suisse artilicielle agrémentée d'un loup empaillé.

de police à la main et sa pelisse de hussard tout humide de la pluie fine qui voltigeait dahs I'air ; ce soldat était aussi de Ia Garde ; ses larmes ont coulé de concert avec celles de tant de héros ! Ce soldat,

100

FONTAINEBLEAA

DELICES DES POBTES

101

cet enfant de la vieille armée, c'était moi ! Lecteurs, jugez si je dois m'en rapporter à d'autres sur le soin de décrire ce triste jour. > Après avoir repris son tour de France et avoir passé les Cent-jours comme sous-lieutenant dans la garde nationale mobilisée, il s'établit menuisier, mais en même temps se prit de goût pour les lettres et apprit seul le latin et I'italien. Il fit un voyage en Italie et, en 1821, de retour à Fontainebleau, commença de s'intéresser à la forêt sur laquelle, encouragé par Chateaubriand, Béranger, Pongerville et Soumet, il publia en 1835 son premier poème : Lu Forê,t de Fontainebleau, suivi d'un poème sur .Le Château et de descriptions et de récits en prose. Il mourut en 1853, laissant inédite une vaste compilation : Tableau chronologique des f astes de Fontainebleau, dont les meilleurs morceaux, notamment la scène des Adieux, ont été publiés en 1901. On a remarqué qu'il éprouvait pour la forêt un sentiment analogue à celui du pseudo-barde Ossian pour ses montagncs d'Ecosse. Alexis Durand n'avait pas le génie de celui qui s'est rendu célèbre sous le
pseudonyme d'Ossian, mais ses compositions ne man-

Mais deux rois à la grille attendent €n personne ; Quel est le souvenir qui les tient si tremblants Que l'aieul aux yeux morts s'en retourne à pas lents Dédaignant de frapper ces pêcheurs de couronne ?
Tes trois flls sont rentrés dans ta robe aux grands plis ; Mais il en'reste un seul qui s'attache à ta mante.

O Médicis

! les temps

seraient-ils accomplis

?

Il

C'est

Et c'est lui qui dans l'air amassait la tourmente.
Ce n'est pas très clair. Je livre ce sonnet du doux Gérard aux amateurs d'exégèse. Nerval était-il à Fontainebleau à l'époque du mariage du duc d'Orléans ? Sa biographie ne fournit aucune indication sur ce point.

rapporte la foudre à son père César...

un aiglon tout faible, oublié par hasard I

J(. La préface de l'Insecte est datée de Fontainebleau,

u

quent pas d'un certain souffle. Au demeurant, un brave homme. La bibliothèque de Fontainebleau possède, à l'usage de ses lecteurs, un petit pupître portatif sorti de ses mains, d'une fabrication très soignée. A Alexis Durand, historien des fastes de Fontainebleau et qui n'a pas manqué de mentionner dans sa chronique Ie mariage, célébré à Fontainebleau en mai 1837, du duc d'Orléans et de la princesse Hélène
de Mecklembourg-Schwerin, je m'excuse de rattacher trop arbitrairement Gérard de Nerval et le sonnet de lui, presque inédit, qu'on va lire : A Hélène de Mecklembourg. Fontainebleau, mai 7837.

Le vieux palais attend la princesse saxonne Qui des derniers Capets veut sauver les enfants Charlemagne, attentif à ses pas triomphants, Crie à Napoléon que Charles-Quint pardontre.

;

En 1850, il correspondait de Fontainebleau avec Edgar Quinet, alors à Seine-Port. Champollion-Figeac, conservâteur de la bibliothèque du palais sous Napoléon III, I'invita plusieurs fois à la visiter ; il s'y refusa toujours, Il n'avait pas voulu prêter serment en 1851, il considérait que la moindre démarche de ce genre eût pu être interprétée de sa part comme une rétractation de son refus. A partir de 1837, il avait envoyé régulièrement ses ouvrages à la bibliothèque. municipale. Chenevière nous dit qu'à Fontainebleau il prépara La Mer et travailla au règne de Louis XIII sur des documents que lui, Chenevière, lui aurait fournis. Il occupait une petite chambre rue Damesne. Il aimait Ia forêt puis-

8 septembre 1857. Le livre a été presque tout entier écrit dans cette ville dont Michelet était d'ailleurs un habitué et où il avait commencé de venir dès 1832.

102

FON T AIN EB LE AU

DELICES DES

POETES

103

plus besoin de guides )), mais il déplorait que les animaux et les sources y fussent rares et, comme Senancour, comme Stendhal, il préférait à ses rochers ceux des Alpes. < Ce lieu est fort, a-t-il néanmoins écrit de Fontainebleau, et bien des gens y sont restés pris et
englués.

qu'il félicita Denecourt d'avoir < rendu ce lieu admirable accessible à tous aux plus pauvres, qui rl'ont

incomparable sous le rapport des variétés d'insectes qu'elle offre à leur observation, ne semble pas avoir nourri de façon positive la pensée de Michelet. Tout au plus l'a-t-elle inspiré poétiquement et philosoph!quement. C'est déjà beaucoup. L'Insecte n'a pas de valeur scienti{ique. L'auteur y reporte sur les plus humbles représentants du règne animal les sentiments humanitaires dont it débordait à l'égard de ses sem. blables déshérités, et qui, dans la circonstance, paraissent un peu forcés, c'est le moins qu'on puisse dire. 1!

La forêt, que les entomologistes tiennent pour

>

cinq ans, événement comparable par son retmtissement au Radeau de la Méduse de Géricault et aux Méditationt de Lamartine, il n'avait rien donné de vraiment valable, mais il était si peu homme à s'en faire accroire ! Il était tellement ennemi du tapage et des honneurs ! Trois fois il avait refusé la Légion d'honneur : une première fois à M. de Salvandy, sous Louis-Philippe ; une deuxième fois à M. Wallon, son ami, au début de Ia III'République ; et une troisième
fois à M. Bardoux. Celui-ci avait cru pouvoir se servir
de son nom pour rehausser une promotion assez médio-

>E

qu'à I'insoience. Cette séance rappela la fameuse récept-ion d'Alfred de Vigny par le comte Molé. C'étaient fétranges m@urs. Auguste Barbier.ne méritait point pareille algarade. Depuis sa Curée, publiée à vingt-

Quand Auguste Barbier rendit à Dieu son âme ingènue, on le tenait pour mort depuis longtemps' màis non pas à Fontainebleau oit, depuis un demisiècle, les habitants étaient accouturnés à voir trottiner, cassé en deux, ce petit vieillard bienveillant et doux, à la mise modeste, presque pauvre. Il était domicilié rue Saint-Louis et n'y recevait presque personne' s'y absorbait dans la lecture des poètes de l'Orient et dè I'antiquité. Quand il fut reçu à l'Académie, otr il avait fallu lui forcer la main pour qu'il se présentât' M. de Sacy lui adressa un discours désobligeant. jus-

aa Temps. Alfred Mézières prévint Bardoux et tous deux allèrent voir le poète pour lui représenter l'embarras oir la persistance de son refus mettrait Ie ministre. Non sans peine ils réussirent à le faire céder, à la condition que Wallon serait informé de ce qui s'était passé, et c'est ainsi qu'après trois refus Auguste Barbier devint chevalier de la Légion d'honneur. A I'exemple de Stace et d'Abel de Sainte-Marthe, il publia en 1864 des Silues que la plupart des notices le concernant ne mentionnent rnême pas, et pourtant un poème, Lè uieuæ chêne, offre au moins cette particularité, rare et peut-être unique à l'époque, d'être en vers de quatorze pieds :
Ancêtre de la forêt, Nestor du sombre feuillage, Dont le flanc demi-fendu par le tonnerre et par l'âge Laisse à travers lui passer les vents et les traits du jour, O vieux chêne, que de fois i'ai fait le tour ! Que de fois, te mesurant i'ai dit : < Que sont nos années A côté du vaste amas de tes puissantes journées ?

cre. Auguste Barbier ne l'entendait pas de cette oreille' Apprenant sa nomination par l'Officiel, il courut au ministère, rue de Grenelle, afln de signifier au ministre son refus. Le ministre était absent. Il se rendit chez Alfred Mézières pour lui remettre une lettre destinée

Que sont les cent ans de l'homme auprès des centaines De tes rameaux encor droits, vigoureux et verdoyants
Id'ans

?

10L

FONTAINEBLEAU

Ah t si tu pouvais parler comme les tls de Dodone, Si, comme le vieux Memnon qui dans les sables résonne, De ton feuillage flottant et du creux noir de ton bois fI se pouvait échapper une harmonieuse voix, De combien d'actes fameux au berceau de notre histoire Cette voix pourrait encore enrichir notre mémoire !

effi

{
Mérimée fit de fréquents séjours au château de Fontainebleau, invité par l'Empereur et l'Impératrice dont il avait connu la mère en Espagne. Il faisait à la cour ligure d'intime et de confident de la souveraine. Avec elle il organisait des cours d'amour qu'elle présidait et dont il était le secrétaire. Elle avait le gott des charades et autres divertissements de salon auxquels participaient, avec Mérimée, Jules Sandeau et Octave Feuillet, bibliothécaire du palais. Un soir, pourtant, il se produisit entre l'Impératrice et Mérimée un incident qui rachète la courtisanerie de celui-ci, courtisanerie qui me le gâte un peu ; c'est un homme que j'aime beaucoup, mais j'ai tendance à lui reprocher d'avoir si longtemps et sans regimber supporté le caractère difficile de son auguste amie. Il a tout de mêrne regimbé une fois et ce fut à Fontainebleau. On félicitait l'Impératrice de toutes les bénédictions dont le ciel I'avait comblée. < Il me manque pourtant quelque chose, dit-elle, c'est de voir Mérimée se convertir. > A ces mots, Mérimée, qui dessinait dans un coin, se leva : < Ah ! Madame, toujours des personnalités ! > et il salua et sortit. On a des lettres de lui à une Inconnue, datées de Fontainebleau et qui peignent avec causticité la vie de cour sous Napoléon III, à peu de chose près pareille à ce qu'elle avait été de tous temps entre les murailles du vieux palais :

Le Chêne brisé.
F'use,rN ncrreussÉ nB TrrÉooonB Roussreu.

DELICES DES POETES

105

20 mai

1858.

o ...Que vous dirai-je de la vie que nous menons ici ? l'lous primes un cerf hier ; nous dînâmes sur l,herbe ; I'autre jour, nous ftmes trempés de pluie et je m'ènrhumai. Tous les jours, nous mangeons trop ! J'en suis à moitié mort. Le destin ne m,avait pas fâit pour être courtisan. Je voudrais me promenef à pied àarrs cette belle forêt avec vous. J'ai fellement mai à la tête gue je r,r'V vois goutte. Je vais dormir un peu en attendant .l'heure fatale où il faudra se mettre sous les armes, c'est-à-dire entrer dans un pantalon collant. >

21 juin 1860. < Madame, << J'étais vraiment trop enrhumé pour oser vous écrire. On est dans un tel état d'abruiissement après une quinte de toux et d'éternuements qu,on est iircapable de penser. Voilà comme j'étais encore hier. J'ai gagné mon rhume à porter des bas de soie dans les longs et froids corridors du palais de Fontainebleau. J'étais logé à deux pas du lieu où Monaldeschi eut tant de désagrément. Je n'ai pas vu son ombre, non plus que le Grand Veneur que Sully prétend avoir aperçu, ce qui m'a toujours laissé des doutes sur la bonne loi de ce grand linancier. Nous avions beaucoup de belles femmes_: deux petites Péruviennes ayant des pieds impossibles, une princesse polonaise qui improiisait en français, etc., et toutes en crinolines d'une telle envergure que la descente du grand escalier en était presgue scandaleuse...
>>

29 juin
<<

1861.

d'hommes très semblables à des singes habillés dé brocard d'or, ayant des bas blancs et des souliers vernis,

très semblable à celle du Bourgeois gentilhomme (la qéception des ambassadeurs siamois). C'était le plus drôle de spectacle du monde que cette vingtâine

...Nous âvons eu mardi une assez bonne cérémonie,

106

FONTAINEBLEAA

DELICES DES POETES
>>

107

le sabre au côté. Tous à plat ventre, ils rampaient sur les genoux et les coudes le long de la galerie Henri II, chacun le nez collé au derrière de celui qui le "y"it p"e"eA"it. Si vous avez vu sur le Pont Neuf l'enseigne : Àu bonjour des chiens, vous vous ferez une idée de la
scène.
>

gerlou. Je vous montrerai cela, câr ce portrait â une importance historique.., palais. Il y eut deux appartements différents : l'un sur le jardin de Diane, et l'on y avait une vue charmante ;

Octave Feuillet, bibliothécaire, s'ennuyait aussi au

2 iuiltet

1863.

jour sur la cour du Fer à cheval, était

I'autre, I'ancien appartement de Louvois, qui prenait

< Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, mais ici on n'a le temps de rien faire et l.es jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on -sache -comment. La grande et principale occupation, boire, manger et dormir. Je réussis aux deux c'est de premières et assez mal à la dernière. C'est une mauiaise préparation au sommeil que de pâsser deux ou trois Ëeuies sur le lac à ramer et à gagner des toux terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti. Ce me semble beaucoup moins ofliciel que d'ordinaire, ce qui ne nuit pas à I'entente cordiale entre les inviiés. On tait de temps en temps des promenades à pied dans les bois, après av-oir dîné sur I'herbe les bonnetiers de la rue Saint'Denis"' >
"orirme

14 aoitt 1868.
< ...Ici je me promène un peu, je ne lis guère et je respire assez bien. Le ciel et les arbres me font plaisir à voir. Il n'y a au château qu'une trentaine de personnes au plus dont les seuls étrangers au service, avec rnoi, sont âes cousins et cousines de I'Impératrice, fort ài*âlf"* et que j'ai connus à Madrid...'J'avais apporté ici de quoi fravâiller ; mais, comme on n'est jamais str d'avoir une heure à soi, je ne fais rien du tout' J;ai esquissé cependant une copie d'un portrait de Diane de Poitieis, habillée... d'un carquois et il est évident qu'elle a posé et que cles pieds jusqu'à la tête' tout est Portrait. < Mêmè, si j'ose le dire, il résulte de I'examen de ses jambes qu'ellé attachait ses jarretières au-dessus du

leur table. L'empereur était taciturne, distrait, rêveur, tourmenté déjà par le mal dont il devait mourir ; l'impératrice n'était pas gaie non plus. Des bruits couraient. La température était orageuse. On prenait le café dans le salon Saint-Louis, puis on descendait à l'étang des carpes, et on s'y promenait en gondole. Après quoi, autour de I'impératrice alanguie dans un fauteuil, on se groupait sur les marches du salon chinois. Un jour, comme Eugénie et le prince impérial revenaient de Ia forêt en char à bancs, un individu de mauvaise rnine, vraisemblablement un Italien, la toisa sans la saluer. Les officiers de sa suite se disposaient à intervenir ; elle les retint d'un geste las. Pensait.elle, se demande Octave Feuillet, au fantôme de la forêt du Mans ? << Mon Dieu, l'entendit-il soupirer une autre fois, comme j'aimerais vivre en quelque pays perdu, au fond d'un vieux château où I'on entendrait le vent souffler dans les galeries, dans les arbres, sur la mer... >

Y voyant leur bibliothécaire tout dépaysé, les souverains crurent bien faire en l'invitant chaque jour à

immense.

g
Le bon Denecourt a noirci beaucoup de papier sur Fontainebleau et sa chère forêt. Ses guides ont eu de nombreuses éditions. Je ne le rattacherai pourtant pas directement à l'histoire littéraire, il y est relié, d'une façon plus intéressante pour nous, par un hommage des grands écrivains de son temps, et par les moque-

108

FONTAINEBLEAU
d_u

DELICES DËS POÊTES

109

part de ries dont il fut quatre ans après I'objet de la ChampfleurY. -de réunir C;uËt Feriand Desnoyers qui s'était chargé

les textes de I'hommag" a Oun"court-: -Fontainebleau' 'iàuîiiii,1ége'ndes, sàuuenirs, /antaisies' La préface âneien -,gouverneur du â"" itt â'Airguste- Luchet, ào*"i"a de F-ontainebleau' Le recueil s'ouvr€ sur un ;;è"t;de Desnoyers que suivent des vers de Théodore

Chêne, de Clara du Chatelain (en anglais) ; Visions danl la forê,t, d'Arsène Houssaye ; La forêt et Ia mer, de Jules Viard ; Soleil Coubhant, de Charles Monselet ; Le prologue d'une satire, de Gustave Mathieu, poète que nous retrouverons à Bois-le-Roi et à Valvins :
Que la forêt ioit jaune, ou pourpre, ou verdoyante, En rameaux nus et noirs, ou de givre éclatante, Si l'on se plaît aux chants que chantent les forêts, Il faut y pénétrer pour entendre de près, Qu'il fasse jour ou nuit, qu'il survente ou qu,il tonne En toutes les saisons, et surtout en automne... Là, le poète écoute ! Il s'inspire et traduit Les senteurs, les aspects, la couleur et le bruit... S'il fait chaud, il s'étend ! Quand il gèle, il va vite, Et, s'il pleut, dans le creux d'un vieux chêne il s;abrite.

de Banville

:

Aux bois, ainsi que toi, ie n'ai jamais- erré' O forêt adorée encor, Fontainebleau-!

d'un bouleau' Éit-Âoi,-f. gardes-tu sur le tronc et mes forces' mon espoir ôu I'appelais "o*'que Ëi irî"-i'i"ais dràvé partout dans.tes écorces ?

Bite, eniant comme moi, nous allio-ns-le matin nàtii""" les odeurs de nerdure et de thym dans la nîîoi" tes rochers gris s'éveiller fut mon flamme' âme quand se repoJait celle qui Fuis, i;;&;"- t.. horizôns brûlent, que, vers midi' iè-."Tp."t taché d'or se réveille engourdi' effroi d'une âme 5érieuse' iu "o"tu-plaisn C.tt" tt.utè du soleil, blanche et mystérieuse'

- Les deux poèmes en vers, Le Soir et Le Matin, et les deux poèmes en prose, Le Ctépuscule d.u Soir et La Solitude, de Charles Baudelaire, méritent qu'on s,y arrête un peu. Le Soir, devenu dans les trleuri du Mal, Crépuscule du Soir ..
Voici Ie soir charmant, ami du criminel.
présente dans Fontainebleau deux variantes
:

Le Souuenir d'Alfred de Musset vient ensuite' avec deui sonnets du comte de Gramont et une lettre de reproduire .le Vi.to" Hugo autorisant l'éditeur à des Voir infé(aott 1837) Â- i,tuert Diirer ô;;
rîeures : Maître, sans qu'en mon cæur I'honeur ait pénétré' ^S*t ioi" tressaillir I'herbe, et, par le vent bercées' p""à.u à tous les rameaux de confuses pensées' Dieu seul, ce grand témoin des faits mystérieux' ôi"" t""r'le sait, souvent, en de sauvages lieux'

Voici venir Ie soir, ami du criminel... et plus loin, au lieu de
:

iài-sônti, moi qu'échauffe une secrète flamme' Cà*àu mol pal-piter et vivre avec une âme Et rire, et se parler dans I'ombre à demi-voix Les chônes monstrueux qui remplissent les bois'

Et ferme ton oreille à ee rugissement...
on

lit

dans Fonlainebleau :

Et ferme ton oreille à
.

ce bourdonnement..,

ueiiii, ae Gérard de Nerval ; les Papillons, de P-i-errq b"p""t ; ta Vierge aur oiseaur, de Brizeux ; le Chant

Après des poèmes d'Auguste,Vacquerie : I'Heure du

profession de

l\{ais I'intérêt que les baudelairiens attachent à Fontainebleau est moins dans ces variantes que dans cette

foi de Baudelaire :

110

FONTAINEBLEAA
fut

DELICES DES POETES

111

Mon cher Desnoyers, vous me demandez des vers petit volume, des vers-sur la Ncfure, n'est-ce po"" "oit"ies bois, les grands :hj-":t, la verdure' les il ;;; iÀ."iu., le soleil, sanJ doute ? Mais vous savez bien ;;;l;;"i; incapâble de m'attendrir sur les végétaux Religion ;td; mon âme-est rebelle à cette singulièrepour être qui aura toujours, ce,me-semble, "orio"lrt, ie ne sais quoi de shocking' Je ne croirai iiirii"ettiei dans les :i*"i. q"" i'âme des Diert habite je m'en plantes' et' soucierais ilCt". elle y habiterait, ïuaia considérerais la mienne comme d'un ,irédio"r.*ent et pi". ttu"t prix que celle des légumes sanctifiés' J'ai ilêrrr" toujôurs pensé qu'il y avait dans.la Nature floef raSeuïie, quôtqué chose d'affligeant' de dur' "i..""tu à;;;;1, - t" je ne saii quoi qui frise I'impudence' ù""r iiinpossibitito de vous satisfaire complètement' suivant les^ termes stricts du programme, je vous envoie à peu près à;;;;;;.aux poétiqu". qui rôprésentent aux heures je suis assailli L roÀ*" des rê-veries doni Lrépuscutaires. Dans le fond des bois, enfermé sous semblables à celles des sacristies et des "".-"àt'i.t je pense à nos étonnantes villes, et la p-roc"ineAtat"s, àiài*." *utiqn* qui roule sur les sommets me semble la traduction des lamentations humaines C. B. >

(

B-éranger, dans une vieille maison que précède un jardinet. Lorsqu'il mourut, une conces-sion- perpétuelte" Iui

octroyée par la ville. Une lettre de George Sand, datée de Fontainebleau 1837, répond à Senancour, à Stendhal et à Michelet:

.toujours agrément q_ue de pouvoir grimper parlout, même à cheval, et d'aller chercher ies fleurs et les papillons Ià oir ils vous tentent. Ces longues promerrâdês, jours.entiers au grald air sont toujours de mon ces et cette profonde solitude, ce solennel silence à ioût, ques heures de Paris sont inappréciables... pour [uet_ moi, je passerais ma vie sans regrètter la Suisse, et réci_ proquement. Là où I'on se trouve bien, je ne com_ prends pas le besoin du mieux... >

<< Tout est beau ici. D'abord Ies bois sont toujours beaux dans tous les pays du monde, et ici ils .o"i"i.tà. sur des mouvements de terrain toujours pittores"ques quoique praticables. Ce n,est pai un mirrce

panthéism-e- naturiste' dont nous allôns voir Champfleury s'en p"rf" n"riaelaire, iloq,r"t dans Les Amis de la Nature' Baudelaire et Chaînpfleury, tous deux habitués de la brasserie ff""àf"t, rué'Ilautefeuille, où, autour de Gustave Courbet, se iéunissaient les adeptes de l'école réaliste' se refusalent au culte de la Nature divinisée, mais la ;;"see de Baudelaire altait bien plus loin que la railierie vraiment trop courte de l'àuteur des Bourgeois de Molinchard. --t;iUnore si Baudelaire connaissait Fontainebleau oit it aviit une bonne raison de venir souvent : son frère v ôt"ii frésident du tribunal et conseiller municipal' âomicilié au coin de la rue des Bois et de la rue

La religion nouvelle, le

deschi, de Gustave Hubbard i Menus-propos d.es Carpes

Paul de Saint-Victor ; une biôgiapÉe de Lântâra, d'Amédée Rolland ; le Cftasseurâ,oinbr"s, de Lurine, contenant une variante de sa fantaisie sur le Juif errant ; L'Amant de Ia forêt (c,est Denecourt), par Alfred.Busquet ; un Enterreme'nt de bohëmie"i'aài, l1L [or!t, de Clément Caraguel ; Le Val lleuri, ai G. de la Landelle ; le Chassà r d.'e uipères, de Chârles Vincent, où on relève cette sottise : u quoi d" triste qu'une promenade en forêt, vers Ià fin ae ti;; jan_ yi9" ) ; le Petit capitaine, épisode des adieux de Ëontainebleau, d'Antonio Watripon ; Christine et màiài_

f orêt, de

Le sommaire de Fonlainebleau se poursuit par La Solitude, d'Hippolyte Castilte ; Le Bai-Braau, aâ jutes Janin, plaidoyer pour Ie Bas-Bréau que menaçaient les forestiers (1S50) ; une description de Ia Mare aux fées prise dans Adeline protaî, d'Henri tUr"gu"; un éloge de Ia nature et une satire des bourgeois] Vision (an1 Ig forêt, de Champfleury; un Concert dans la
Méry ; une défense dù paysage historique, de

112

FONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES

113

de I'étang de Fontainebleau, d'Edouard Plouvier ; Souuenir, de Georgine Adam-Salomon i La forêt de
brand-

; Comment le chanoine eut peut, de Claude Tillier ; Fontainebleau auant F'rançois lF', de Charles Asselineau ; Pauline à Fontainebleau, de Georges Bell;

Fontainebleuu et M. de Chateaubriand, par Théodore Pelloquet ; Les Salamandtes d'or, de Philibert Aude-

Sgluain, éloge de Denecourt, de Théophile Gautier ; Les Adieuæ de Fontainebteau, de Lamartine, et encore un éloge de Denecourt ; Le dernier chapitre,,--de Phi libert Audebrand, qui cite ces vers d'Hégésippe Moreau, ancien séminariste d'Avon :
Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire, Parfois, comme un oracle interrogeant Shakspeare, J'e I'ouvrais au hasard et, quand mon æiI tombait

mins, y perce des éclaircies, y aménage à coups de mine des cavernes, y baptise des routés, des aibres, des rochers et des sites, y trace des ilèches indicatrices et, finalement, échoue en correctionnelle pour y être condamné sur une plainte des forestiers à I'amende et à la prison. Les exploits et mésaventures de Gorenflot sont en rapport avec les intrigues d'un petit groupe de peintres, d'écrivains et de journalistes appelés lès Amis de Ia Nature, qui tiennent leurs assises dans une brasserie allemande, à Paris.

La publication de ce-petit roman dans le Moniteur frappa en plein c,æur Denecourt : il s'y reconnaissait ! Le 3 avril 1859, il fit paraître dans les journaux cette protestation vengeresse :
<<

Sur la prédiction d'Iphictone à Macbeth, Berçant de rêves d'or ma jeunesse orpheline, Il me semblait ouir une voix sibylline, Qui murmurait aussi : << L'avenir est à toi ; ia Poésie est reine, Enfant, tu seras roi !
>>

Denecourt dut être très fier et très content d'un si bel hommage, qui n'a pas été rendu à beaucoup de grands hommes, mais quatre ans aprè^s, dans le Moni' ieur, parut un petit roman de Champfleury, Les Arnfs de Ia Nature, satire dirigée à la fois contre l'école artistique et littéraire qui, sous l'influence du romantisme aliemand, proclamait I'adoration de la nature, et contre I)enecourt. Champfleury faisait de temps à autre un séjour à Fontainèbleau ; il y'soignait sa santé' On s'expliquerait qu'il eût été furieux de voir l'action de Denecourt enlever à la forêt son caractère secret, sa sauvagerie, et y attirer la foule bourgeoise des dimanches, ii quatre ans plus tôt il ne s'était pas associé à I'Hommage à Denecoutf. Ce revirement déconcerte' Gorenflot, ancien mercier rue Saint-Denis, à l'enseigne du Gtand d'or, s'est retiré après fortune faite à ôrateloup et en arrive peu à peu à considérer la forêt de GrateiouP, eui le console de ses tracas conjugaux' comme sa propriété personnelle. Il y ouvre des che-

qu'on puisse se méprendre sur le but que s'est proposé l'auteur qui, après m'avoir transformé en un ridicule personnage apquel il attribue un caractère peu digne, peu honorable, donne à entendre que les pauvres et honnêtes ouvriers que j'ai employés dans la forêt n'étaient autres que des braconniers, des vauriens, et dont les méfaits qu'il leur prête trouvèrent en moi un complaisant et stupide complice, qui ne mânqua pas d'être traduit en police correctionnelle, pour s'y voir condamner à la prison et à I'amende. Ces odieuses et lâches calomnies que j'aurais déférées aux tribunaux si, tout d'abord, plusieurs journaux et le bon sens public n'avaient commencé à en faire justice, je les repousse et les flétris en me réservant le droit de poursuivre leur auteur si bientôt il ne les rétracte dans le journal même qui lui a servi d'organe à les répandre. La publicité à cet égard est d'autant plus nécessaire que la calomnie, il en reste toujours quelque chose, eomme l'a si bien dit Tartufe, ce saint patron des calomniateurs. >

dans notre belle et pittoresque forêt, ne permettent pas

font allusion à mon individualité et à mes travaux

Les choses qui, dans cette injurieuse publication

114

FONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES

115

Le procès n'eut pas lieu et la même année les Amis de ta'Nature parurent chez l'éditeur Poulet-Malassis' ptéfâee d'Edmond Duranty' Ils furent réédi"o"" """ ans aPrès. tés trois Entre Denecourt et Champfleury, des amis étaient intervenus, notamment G. L; Landelle, ancien oflicier â" -.titt", qui écrivait dans de nombreux journaux ..tt i". suieti les plus divers, maritimes, artistiques' iiiiet"it"t," politiqries, philosophiques et scientifïques' I'air >.; ii r"i un'dàs pionnieri du < plus lourd que êt'é' ctê'ê' on ne sait pal assez que le mot auiation a p"t i"i. u"fituO ae Foritainebleau et de Barbizon, ami Ëi admirateur de Denecourt, il eut la bonne pensée de iÀire oultier à celui-ci le feuilleton de Champfleury en l'Abeille de Fontainebleau un récit fantai;;;;;tt siste et sentimental oir Denecourt était mis en scène au *iii"" des rapins et des poètes de Barbizon et de Marlotte. Le récit n'offre de remarquable que ce portrait du héros :

réunissait assurément ces dons sous son apparence extrêmement modeste. Son front large, son regard franc, son attitude à la fois humble et âisée, Ie disaient clairement. Son costume de la plus grande simplicité se composait d'un épais paletot tombant jusqu'aux genoux, d'un pantalon de toile grise, de souliers à fortes semelles et d'un petit chapeau brun à larges bords. Il poitait en bandoulière unl gourde, un coriet et un léger havresac. qui ne contenait plus qu,un crayon et quelques feuillets de papier. >

il

petit vieillard, trapu, carré, bronzé' nerla dlouce physionomie s'encadrait entre une veux, dont et une baùe-entièrement blanches' Ses yeux "ùuoôtnt" empreints de bonté ; son sourire' un peu vils étaient mài""cofique, aïait un charme secret' Ses traits incoren lui n'indi;;;Ë;" manquaient pas de finesse, rienl'élément rusmais lo"it tro" profession-déterminée, ou câmpagnard ? iiq"" v p"C-a"-inait. Etait-il citadin Â.i"it-îr été soldat, agriculteur, marchand ou même pu ,-tti.ie f Le physionolmist" le plus habile auraitcela àu-dire qu'il v avait un peu de tout ;t ;;;*p;t, dans ce personnage évidemment original, bien qu'il ne p.ri"t à I'oiiginalité. Toute affection est étrangens "i.Àt sèt;-a't'tto--e qoi" une valeur personnelle ; les copies' fiui se posent en modèles sont toujours -îes comme deiui-ci, à bien des égards' était yn modèle I'attestait son ensemÈle de qualités très diverses' enthoubâii.""u, mansuétude, résignation, courage, du beau infatigable, amour *i".-ô-Ët*irt, persévérance ni"", inietligence ouverte' sentiment poétique'
< C'était un

La réconciliation de Denecourt et de Champfleury ne dut pas être complète, car au banquet, imaginairô ou'non, que, dans le texte de La Landelle, les artistes offrent à Denecourt, chez Bonvallet, I'auteur des Âmis de la Nature ne parait pas. , L'opinion de Champfleury, soutenable en lgbg, est depuis Iongtemps dépassée. Les Amis de la Forêt de Fontainebleau sont à leur manière des Gorenflot, ou, si l'on préfère, des Amis de la Nature et je ne laisserai pas passer cette occasion de rappeler que leur Société fut fondée en 1907 par Moreau-Vauthier, critique d'art, journaliste, peintre et habitant de Bourôn. din, on disait de lui qu'il était I'homme d'une idée par jour. Il mourut en 1925. Comme Ie mercier de Champfleury, les Amis de la Forêt ne sont pas toujours d'accord avec les forestiers, mais ces petites divergences ne les ont pas
enthousiaste, ne comprenant pas la plaisanterie, d'une indépendance sourcilleuse. Comme d,Emile de Girar-

C'était une belle ligure d'artiste, timide, irritable,

"-iâ"

encore conduits en correctionnelle. Ce sont les Amis de Ia Forêt qui ont fait repeindre les traits rouges et bleus des sentiers Denecourt-Collinet que I'adirinistration semble avoir renoncé à entretenir. IIs n'ont pas conscience d'avoir, ce faisant, porté atteinte au caractère intangible et sacré de la forêt que, sur d'autres points, ils s'efforcent au contraire de défendre contre les empiètements de I'urbanisme et de la technique forestière. Les désignations données par Denecourt

116

FONTAINEIJLEAU

DEI.ICES DES POETES

117

aux routes, aux arbres, aux rochers' aux grottes,,aux mares et aux sites, font maintenant partie de la forêt au même titre que les dénominations plus anciennes ; le temps les a consacrées. Il a été permis d'en sourire sois Louis-Philippe ; de nos jours, il serait attristant de les voir diiparaître, comme font certaines d'entre elles sur les écriteaux rongês par la rouille' L'Guvre de Denecourt a vaincu I'ironie des hommes' et celle du sort. Elle a duré et ainsi mérité de durer
encore.

ù x.
tion
C'est vers 1850, environ deux ans après la publicades Scènes de la Vîe de bohème, qu'Henry Murger

découvrit Marlotte. Qui tui avait indiqué Ie charmant village illustré depuls par tant d'artistes et d'écrivaini ? Peut-être quelque habitué de Barbizon dont la vogue datait déjâ d'une quinzaine d'années parmi les péintres et d'otr ceux-ci poussaient des pointes dani toutes les directions de la forêt. Pour qui cherchait la solitude, Marlotte offrait plus de garanties que Barbizon. Aujourd'hui encore Marlotte est, comparé à Barbizon, un asile de calme et de silence' L'atmosphère, la lumière même y sont différentes et si cela tient à l'orientation générale du pays et à sa situation par râpport à la forêt, cela tient aussi à on ne sait quoi. Il est curieux que Barbizon, village de fermiers, soit devenu un endroit où, de Marlotte aussi bien que de Paris, de Fontainebleau, de Samois' de Bois-le-Roi et de Melun, les bourgeois viennent se clistraire. Admettons donb que Marlotte ait été lancé, comme on le dit, par Murger. Ainsi que Ia plupart des citadins, il avait toujours été attiré par la campagne. Un de ses plaisirs préférés, auquel des raisons àe"santé n'étaienf pas étrangères' câr I'abus du café le rendait sujet à des crises d'une maladie mysté-

rieuse, le purpura, qui le faisait devenir rouge sur tout le corps, était de partir de chez lui vers une heure du matin et, avec un ami, de traverser les faubourgs endormis pour aller voir se lever le soleil sur les bois de Meudon ou de Verrières. Le nom de Marlotte I'enchantait.; I'auberge des Saccaut le retint quelques jours. Il y 'retourna et chaque fois s'y ptut aavantage, chaque fois il en revenait plus épris. < Il ne demandait pas : Avez-vous lu Baruch ? mais : Avezvous vu Marlotte ? > dit Georges Montorgueil. Il plaidait avec un tel feu qu'il en donnait la curiosité. A chacun de ses retours à Marlotte, il entraînait des Parisiens dont la célébrité rendait les enthousiasmes contagieux. Ce fut bientôt un va-et-vient de poètes, de littérateurs, de peintres, de musiciens. Il créait Marlotte ; Barbizon avait une concurrence et Murger était le centre de cette attraction. Qu'y avait-il à voir à Marlotte ? Il y avait Murger. On ignore ce qui le fit changer d'auberge et quitter celle des Saccaut pour celle du père Antony. Saccaut ayant une carriole et la mère Antony étant obligée d'aller faire son marché à dos d'âne, les Antony et les Saccaut se détestaient comme Guelfes et Gibelins. La pension journalière était ici et là de quarante sous, mais Antony avait peut-être sur Saccaut l'avantage d'une bonne humeur soigneusement entretenue par Ia
boisson.

Murger amenait avec'lui Anais, sa dernière Mimi. D'après Montorgueil, qui la connut à la {in de sa vie, c'est elle qui, rebutée par I'inconfort de l'auberge, aurait décidé Murger à louer dans la grand rue du village une maisonnette fleurie de roses et de jasmin. Complètement transformée, elle faisait partie de la propriété de mon ami Gaston Rageot, que je suis allé y voir souvent. Elle avait deux issues, l'une sur la rue, I'autre du côté de la forêt qui borne I'horizon à l'ouest. < Dès que le premier rayon d'avril égayait sa fenêtre, a dit Arsène Houssaye, Murger descendait en toute hâte de son cinquième étage et s'en allait sans retourner la tête, dans sa chère forêt de

I'automne. Il avait une masure couverte en qui parlait d'autant plus à son cceur qu'elle était plus humble. C'était la chaumière de Philémon et Baucis. Quand venait un ami, on avait toutes le peines du monde à trouver un troisième escabeau ; mais la poésie d'Henry Murger rayonnait sur cette masure et la transformait en Alhambra. Et les grands arbres de la forêt, avee leurs ramées chantantes, et les chemins verts qui conduisent toujours au pays de I'Idéal, et la liberté de songer et de ne rien faire, car I'or le plus pur pour le poète, c'est le temps perdu ! c'était là pourtant qu'il travaillait ; c'était là que, se retournant vers le passé, il interrogeait son cæur ou son esprit, qui lui râcontaient toutes les scènes de sa jeunesse... > Chasseur maladroit, mais acharné, il a chanté Ramoneau, le chien du braconnier :
Au marais, en plaine, en forêt,

F'ONTAINEBLEAU Fontainebleau, où il passait le printemps, l'été
118

DELICES DES POETES
presque ignorée. Elles étaient

119

et chaume

n

Bon à courre et ferme à l'arrêt, Il quête, haut le nez dans la brise ; Quand le coup part, la pièce est prise,
est aussi bon qu'il est beau,

Mon Ramoneau.

Un roman de lui, Le Sabot rouge' a pour cadre Marlotte et une auberge de braconniers dont le titre du livre est l'enseigne. C'est une noire étude de m,æurs paysannes, dont le principal intérêt réside dans le caractère de I'aubergiste-assassin peint, dit-on, d'après Antony. La façon dont il tue sa bru mérite d'être retenue : il introduit dans sa chambre des mouches
charbonneuses
!

huit qui nageaient paisiblement sur les eaux du Loing. Murger en ajuste une et la tue. Les sept survivantes s'envolent et vont se poser à quelque distance. Il en ajuste une autre et la tue. Les six s'envolent et vont se poser non loin de là. Il en. ajuste une... Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ett tué les huit oies. Il y eut grande fête pour célébrer cet exploit cynégétique sans précédent. Huit oies sauvages dont l'écrivain avait rapporté triomphalement les dépouilles, pensez donc ! Du dîner donné à cette occasion chez le meunier-cabaretier de Montigny, Murger se doutait bien qu'il aurait à solder la note ; il n'avait pab prévu que sur celle-ci llgureraient les huit oies : c'étaient les oies du meunier ! Faut-il rappeler le mot de Murger surpris en train de chasser après le coucher du soleil : < C'est vrai, le soleil était couché, Monsieur le Procureur, mais il ne dormait pas encore >. Les indigènes du pays I'aimaient beaucoup. La tache rouge que faisait sâ vareuse sur la verdure leur était familière. On était habitué à le voir corriger des épreuves, étendu au pied d'un chêne. Il y eut une cérémonie le 15 août 1858, quand parvint à Marlotte la nouvelle de sa nomination dans la Légion d'honneur. Tartarat, le Nemrod le plus réputé du lieu, ne se contenta pas d'attacher le ruban rouge à sa boutonnière: il enrubanna de même son Lefaucheux et tout son équipement. On exigea qu'il chantât la Chanson de Musette :
Hier, en voyant une hirondelle Qui nous ramenait le printemps, Je me suis rappelé la belle Qui m'aima quand elle eut le temps. Et pendant toute la journée, Pensif, je suis resté devant Le vieil almanach de l'année Ori nous nous sommes aimés tant. strpphe

L'histoire du lièvre de Murger est connue. C'était un lièvre qu'il avait manqué si souvent que l'animal était devenu sacré pour tous les chasseurs des environs. Un jour, Fauchery, le chercheur d'or, le tira par erreur et lui coupa une oreille. < S'il perdait l'autre, disait Murger, il n'en aurait pas plus qu'un critique musical. > L'histoire de ses oies est en revanche

,

Mais à peine put-il venir à bout de la troisième
:

120

FONTAINEBLEAU
Les meubles de notre chambrette, Ces vieux amis de notre amour, Déjà prennent un air de fête Au seul espoir de ton retour. Viens, tu reconnaîtras, ma chère, Tous ceux qu'en d'euil mit ton départ, Le petit lit * et le grand verre Où tu buvais souvent ma part.

DELICES DES POETES

121

L'émotion, aggravée des libations inséparables d'une cérémonie de ce genre, lui coupa la voix. Agé de trente-huit ans seulement, I'auteur des Scènes de Ie uie de bohème mourut à la Maison Dubois d'une artérite dégénérée en gangrène. Le pauvre garçon s'en allait par morceâux. Ce n'est ni gai, ni beau, la bohème vue sur un lit d'hôpital. Il est admis que Murger fut un écrivain de vingt-cinquième ordre, mais on le lit toujours. Il eut une fois ce que le plus prestigieux talent ne remplace pas : une inspiration venue du cræur.

A son séjour à Marlotte se rapporte cette amusante Iettre de Ludovic Halévy à sa mère ; elle est datée du 1t' juillet 1860. Il me paraît convenable de la reproduire intégralement :
< Le singulier pays, ma chère petite mère ! Une centaine de vraies chaumières en pleine forêt de Fontainebleau, habitées par une centaine de paysans, par Murger, par trois rapins inconnus et par onze mille chiens pour le moins. Nous sommes arrivés hier à cinq heures. Murger et Paul Dhormoys nous attendaient sur la route avec sept ou huit chiens seulement. Nous avons quitté la patache qui nous eahotait depuis une heure à travers la forêt et nous avons fait notre eutrée dans lè village au milieu d'une belle haie de

vilains chiens qui sortaient par bandes des ruelles et des maisons. Quand je dis < maisons >, je suis poli. Les Parisiens étaient réunis chez le charron. C'est le personnage le plus important de I'endroit. Il tient un cabaret qui est le Café Anglais de Marlotte et j'y ai découvert l'élixir Lamartine. C'est une manière de curaçao contenu dans une bouteille sur laguelle est collée une étiquette dont le style du chantre d'Elvire fait tous les frais. Le grand homme écrit à I'inventeur de cette drogue que sa découverte est admirable, qu'il n'y a pas de liqueur comparable à sa liqueur..., etc... En fin de quoi il signe en toutes lettres < Lamartine >. Je te dis la vraie vérité. Voilà le punch Grassot et le vermouth Lassagne bien dépassés. Mais je reviens à mon charron qui porte le nom poétique d'Antony. Etaient présents à son cabaret (écoute bien ces grands noms) Gomsey fils, peintre ; Sainte-Marie, idem ; Lefèvre, Daumier fils, idem ; Chabouillé, architecte ; l\{urger, Dhormoys. Busnach et moi nous avons complété le groupe qui, tu le vois, réunissait les gloires les plus pures et les plus incontestées de la France. Les chiens qui nous suivaient ont fusionné avec les chiens qui entouraient déjà les quatre célébrités ci-dessus dénommées et ont formé autour de nous le cercle le plus imposant. Il y en avait bien une centaine, et quelle centaine ! Des chiens impossibles, indescriptibles, indéfinissables, antédiluviens. Des chiens verts, des chiens bleus, des chiens à cinq pattes, des chiens borgnes. IIs sont à tout le monde et ne sont à personne. Tout cela va, vient, crie, court, mord et se nourrit de lapins impériaux, honnêtement étranglés dans la forêt. Que j'ai bien fait de ne pas amener ici l'honnête Moutin et de le laisser dans la cabane de la maisonnette d'Auteuil ! << Plaisanterie et chiens à part, le pays est charmant et si vous habitiez une de ces cabanes que j'ai là devant les yeux, au milieu des plus beaux arbres du monde, c'est dans un trou comme celui-ci que j'aurais grand besoin de passer un grand mois. Mais comme vous êtes à Auteuil, comme il y a un < Moniteur de

120

FONTAINEBLEAU
Les meubles de notre chambrette, Ces vieux amis de notre âmour, Déjà prennent un air de fête Au seul espoir de ton retour, Viens, tu reconnaîtras, ma chère, Tous ceux qu'en deuil mit ton départ, Le petit lit * et le grand verre Où tu buvais souvent ma part.

DELICES DES POETES

121

L'émotion, aggravée des libations inséparables d'une cérémonie de ce genre, lui coupa la voix. Agé de trente-huit ans seulement, I'auteur des Scènes de lq uie de bohème mourut à la Maison Dubois d'une artérite dégénérée en gangrène. Le pauvre garçon s'en allait par morceaux. Ce n'est ni gai, ni beau, la bohème vue sur un lit d'hôpital. Il est admis que Murger fut un écrivain de vingt-cinquième ordre, mais on le lit toujours. Il eut une fois ce que le plus prestigieux talent ne remplace pas : une inspiration venue du oæur.

-X(

?b

A son séjour à Marlotte se rapporte cette amusante lettre de Ludovic Halévy à sa mère ; elle est datée du 1n' juillet 1860. Il me paraît convenable de la reproduire intégralement :
< Le singulier pays, ma chère petite mère ! Une centaine de vraies chaumières en pleine forêt de Fontainebleau, habitées pâr une centaine de paysans, par Murger, par trois rapins inconnus et par onze miile chiens pour le moins. Nous sommes arrivés hier à cinq heures. Murger et Paul Dhormoys nous attendaient sur la route avec sept ou huit chiens seulement. Nous avons quitté Ia patache qui nous cahotait depuis une heure à travers la forêt et nous avons fait notre entrée dgns le village au milieu d'une belle haie de

vilains chiens qui sortaient par bandes des ruelles et des maisons. Quand je dis << maisons >, je suis poli. Les Parisiens étaient réunis chez le charron. C'est le personnage le plus important de l'endroit. Il tient un cabaret qui est le Café Anglais de Marlotte et j'y ai découvert l'élixir Lamartine. C'est une manière de curaçao contenu dans une bouteille sur laquelle est collée une étiquette dont le style du chantre d'Elvire fait tous les frais. Le grand homme écrit à I'inventeur de cette drogue que sa découverte est admirable, qu'il n'y a pas de liqueur comparable à sa liqueur..., etc... En fin de quoi il signe en toutes lettres << Lamartine >>. Je te dis la vraie vérité. Voilà le punch Grassot et le vermouth Lassagne bien dépassés. Mais je reviens à mon charron qui porte le nom poétique d'Antony. Etaient présents à son cabaret (écoute bien ces grands noms) Gomsey fils, peintre ; Sainte-Marie, idem ; Lefèvre, Daumier fils, idem ; Chabouillé, architecte ; l\{urger, Dhormoys. Busnach et moi nous âvons complété Ie groupe qui, tu le vois, réunissait les gloires les plus pures et les plus incontestées de la France. Les chiens qui nous suivaient ont fusionné avec les chiens qui entouraient déjà les quatre célébrités ci-dessus dénommées et ont formé autour de nous le cercle le plus imposant. Il y en avait bien une centaine, et quelle centaine ! Des chiens impossibles, indescriptibles, indéfinissables, antédiluviens. Des chiens verts, des chiens bleus, des chiens à cinq pattes, des chiens borgnes. Ils sont à tout le monde et ne sont à personne. Tout cela va, vient, crie, court, mord et se nourrit de lapins impériaux, honnêtement étranglés dans la forêt. Que j'ai bien fait de ne pas amener ici I'honnête Moutin et de le laisser dans Ia cabane de la maisonnette d'Auteuil ! << Plaisanterie et chiens à part, le pays est charmant et si vous habitiez une de ces cabanes que j'ai là devant les yeux, au milieu des plus beaux arbres du monde, c'est dans un trou comme celui-ci que j'âurâis grand besoin de passer un grand mois. Mais comme vous etes à Auteuil, comme il y a un < Moniteur de

122

FONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES
I'auberge où il y a des ornières lages forcés, Palizzi, les grands

123

I'Algérie >> qui m'attend, je partirai mercredi matin pour dîner le soir a'vec vous et reprendre jeudi mon train-train de bureaucrate. J'écrirai demain à Valentine. Je t'embrasse ainsi que papa, bon papa et la duchesse. Mes respects à Moutin, à Gris Gris et aux petits poulets. >

-x

ar

qui font des carambojours, revêt un tablier de cuisinier et fricote un gigot à la juiue, dont il reste à peine I'os. La nuit, pendant que les esquisses du jour sèchent, on dort cemme si l'on revenait de la charrue, et un matin j'entends la maltresse de Murger, âu milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la l?euue des Deuæ Mondes. > Du 14 au 22 juin 1861, les noms d'Edmond et Jules Goncourt se lisent sur les registres de l'auberge Ganne, et à la date du 16 leur Journal porte : < Barbizon. Un grand charme d'ici est l'impossibilité de dépenser son temps et son argent. > Dommage que les deux frères

Edmond et Jules de Goncourt vinrent quatre fois à Barbizon. En 1850, ils rendirent visite à leur ami le peintre André Servin, pensionnaire à I'auberge Ganne. En 1852, leur Journal mentionne une excursion au Bas-Bréau, faite de Marlotte :
< Un soir, le monde de la boutique se décide à faire une excursion dans la forêt de Fontainebleau, à passer quelques jours chez le père Saccaux, à Marlotte, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Pouthier ferme le magasin. Mélanie met sa toilette la

ne puissent pas revenir pour constater comme il est devenu facile de dépenser son argent à Barbizon ! En 1865, les voici de nouveau à l'auberge Ganne ori ils se documentent pour Manette Salomon Ils avaient pris, non la patache de Melun, mais, comme Flaubert, une calèche à Fontainebleau, c'est du moins I'itinéraire de Coriolis dans Ie roman :

plus pimpante, réunissant en sa personne tous ses bijoux, et nous voilà dans cette forêt où chaque arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs. Là, de grandes courses, à la suite de peintres et de leurs maîtresses en joie, et comme grisées par le plein air de la campagne : des jours qui ressemblent à des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon et on a des appétits et des soifs qui vous font trouver bonne la médiocre ratatouille et aimable le ginglet de I'endroit. Chacun paye son écot de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans grogner. Murger semble rasséréné eomme en une convalescence d'absinthe. On promène une galté vaudevillière par toute la forêt, même en ce Bas-Bréau où nos fumisteries semblent faire fuir dans la profondeur de la forêt des dos de peintres chenus, ressemblant à des dos de vieux drui-' des. On essaie des parties de billard sur un sabot de

sur des sièges rustiques, des murs aux chaperons de bruyères sèches, d'oir sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue... Les maisons garnies de vignes prudemment montées et plaquées hors de la portée de Ia main, les murailles de moellon des granges continuaient. Ça et là, une grille en bois cachait mal des fleurs ; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres à moulures étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un buffet... >

à la lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile élevés d'un étage, avec I'avance d'un auvent sous lequel causaient à I'ombre des femmes

< Des vergers touchaient le bois, le village naissait

12&

lTONTAINEBI,EAU

DELICES DES POE'IES

125

Mais voici l'auberge Gânne, longue bâtisse où la vigne repoussait les volets verts. L'aubergiste, coiffé d'un feutre d'artiste, conduit Coriolis à un petit pavillon où se trouvent trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvre sur un petit atelier, au nord :
< Meublé d'un canapé en noyer, recouvert d'un velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre cuite... Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbizon, vrai vide-bouteilles de I'art ! Une maison dans un treillage noyé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes ! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux carreaux ; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les tourelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre dans les feuilles une tête de cerf aux os blancs... Bric-à-brac hybride de café et de ferme, de capharnaùm et de basse-cour, de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, réuni par l'air ventilant du pays, fait penser à Ia cour d'une hôtellerie bâtie par les pincoaux d'Isabey. >

Maria de Hérédia (profession : propriétaire d,esclaves) et Albert Glatigny (profession : hlstrion). C'est malheureusement tout ce que I'on sait de leur séjour à Barbizon.

g
Le 15 juin 1867, deux ans après Ie passage des Goncourt à l'auberge Ganne, Taine écrivait à SainteBeuve : < Je suis avec ma mère à Barbizon, près de la forQ!, et j'écris mon traité De l,Intelligenbe. > llne tradition veut qu'il ait alors logé dans une annexe de I'auberge Ganne, qui fut ensuité l,Hôtel des Vogageurs et qui est aujourd'hui le Relais de Barbizon ô'est de B_arbizon qu'il s'était déjà inspiré pour déerire dans Vie et opinions de Thomas Graiidorye la vie des paysagistes du cétèbre village.
< Une grande blonde fadasse fait le bonheur d,un peintre d'animaux petit, noir, et qui a une voix de basse-taille ; les contrastes se chercËent, mais ne s'accrochent pas. Il a des poules, des lapins, des pigeons, un fumier dans sa eour, trois mdutons danJ leur enclos, et vient d'acheter une petite vache ; tout cela bêle, beugle et piotte sous les fenêtres, dans les corridors, jusque sur I'escalier qui n'est pas propre. Elle, au-dessus de cette ménagerie, étendue ianloureusement sur un divan sale, se dépite et fume des ciga_ rettes ; je I'ai fait causer, Ia croyant d'humeur douce point du tout, elle est exaspérCe et crie ses douleuri; tout haut : < Les huit premiers jours, c'est charmant ; >> le premier mois cela va encore ; au bout d'un an, >> on s'ennuie à mourir ; au bout de deux ans, on > devient eSragé ; impossible de mettre un jupon , !l*9. > Le peintre d'animaux a pendu dani ion atelier Ie portrait de sa blonde dégingandée ; il a fait d'elle une Ophélie. Un autre a [ire d,une sorte de

Le chapitre XXIII de Manette Salomon, auquel je renvoie le lecteur, nous décrit minutieusement la vie des peintres de I'auberge Ganne. Un autre passage du livre est consacré aux pochades brossées sur la cheminée, les portes et les meubles de I'auberge. Elles y sont encore. Le lendemain même du départ des Goncourt, en 1861, débarquèrent chez Ganne un quatuor tumultueux : Catulle Mendès, Villiers de I'Isle-Adam, José-

souillon une bohémienne inspirée et poétique. La mère

126

FONT AIN EB LEAA

DELICES DES POETES

127

de I'Ophélie est arrivée ; c'est une horrible bonne campagnarde, à bonnet blanc, à museau pointu. Le malheureux propriétaire de I'Ophélie est en train d'en
dégager une matrone hollandaise, honnête et naïve.
>>

Tout, dans Thomas Graindorye, n'est pas de cette veine satirique. Il s'y lit des pages poétiques, tel ce clair de lune sur les gorges de Franchard, cité par le critique et historien d'art Emile Michel dans Le Rêue et la Vie dans une f orêt :
La lune toute pleine semblait un morceau d'argent poli sortant de la forge. Des nuages, légers, aériens, pareils à des plumes blanches, flottaient, entraînés des deux côtés du ciel. Au milieu, l'azur semblait noir, tant la clarté était vive. Au-dessous, le cirque des dunes et des profondeurs apparaissait vaguement, tout noir dans I'ombre. Les sables blancs luisaient. Un bouleau frêle levait en face de moi sa tête échevelée et charmante. Ses feuilles ne remuaient pas, tant I'air était calme. On écoute pour saisir un bruit, et, dans un murmure imperceptible, à une lieue de là, on devine un cerf qui brame. >
<<

enfant. Un de ses grands plaisirs était de faire des petits feux de bois mort. Il aimait à escalader les rochers comme un gamin et un jour il déchira si bien son pantalon qu'il dut courir chez moi, non sans peine et tout honteux, pour m'en emprunter bien vite un autre ; heureusement, il n'avait pas été rencontré
en route.
>>

un incendie... Que nous voilà loin du pontife à barbiche et à lunettes que son seul nom nous évoque
!

Taine le derrière à I'air, Taine faisant du feu dans la forêt comme un scouf, au risque d'y provoquer

ù x
Gustave Flaubert visita Fontainebleau pour la première fois en 1833, I'année même oîr, au mois de septembre, George Sand et Alfred de Musset y faisaient leur escapade amoureuse. Il avait douze ans. Il y retourna pour écrire le chapitre d,e I'Education sentimentale relatif à une escapade du même genre, mais fictive : celle de Frédéric Moreau et de Rosanette. A la date d'août 1868, on lit dans une lettre de lui à Mlle Le Royer de Chantepie : << Je n'ai pas l'autorité que vous me supposez ; ainsi, vendredi dernier, j'ai eu beaucoup de mal à obtenir la permission de visiter le château de Fontainebleau, et on a été sur le point de me mettre à Ia porte, fort poliment, il est vrài, et sans Octave Feuillet, qui est le bibliothécaire de ce palais, je m'en retournais à Paris comme un simple mortel. > Quelques jours après, le 10 août, il écrivait à George Sand : < J'ai été deux fois à Fontainebleau, et la seconde fois, selon votre avis, j'ai vu les sables

En 1891, Taine, de retour à Barbizon, écrivait à femme:

sa

< La forêt compense tout pour moi. Plus de bruit d'omnibus, la solitude certaine et indé{inie, les longs murmures du vent dans les feuilles prochaines et lointaines et, ça et là, un petit chant d'oiseau en quatre notes, et les innombrables formes de la vie végétale, si tranquille, si résignée aux chances, et pullulante. >

te peintre Gassies qui a laissé sur Barbizon un précieux livre de souvenirs, Mon oieuæ Barbizqn, nous y montre un Taine très différent de I'austère philosophe qu'on se représente :
<

II jouissait

des promenades sylvestres comme un

d'Arbonne. C'est tellement beau que j'ai < cuydé > en avoir le vertige. > Les sables d'Arbonne, ce sont les Gros Sablons, cette pente de sable, au flanc septentrional du Mont Rouget, dans I'ancien territoire de

128

FONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES

129

900 hectares dont Ambroise Vollard se rendit acquéreur après Ia guerre de Quatorze. Je me souviens m'y être laissé rouler de haut en bas, comme un gamin gue je n'étais déjà plus. De Barbizon, on voyait leur blancheur faire une large tache sur la colline. Aujourd'hui envahis. Nous ne sommes pas renseignés sur l'hôtel oir Flaubert descendit, mais il n'est pas douteux que ce soit celui où il loge flrédéric et Rosanette : << L'hôtel oir ils logèrent se distinguait des autres pâr un jet d'eau clapotant au milieu de sa cour. Les portes des cham-

leur tache est bien moins visible. La végétation les a

bres s'ouvraient sur un corridor, comme dans les monastères. Celle qu'on leur donna était grande, fournie de bons meubles, tendue d'indienne, et silencieuse, vu la rareté des voyageurs >>. Il loua une voiture pour visiter la forêt et, chemin faisant, prit des notes selon la méthode chère à tous les romanciers de son école. Elles ont été conservées. René Dumesnil nous dit que < l'écriture incertaine trahit lcs cahots dans les ornières >. En voici quelques unes : < Les maisons de Fontainebleau sont toutes assez basses et blanches, avec des toits de vieilles tuiles. Sorti par la rue Guérin. Route qui monte pour aller au mont Pierreux. Petite futaie. > Du Mont Perreux, ou Pierreux, ou Paveux, qui domine le cimetière de Fontainebleau, on tirait autrefois de Ia pierre à bâtir. C'est au Nfont Pierreux que Cuvier aurait eu l'idée de I'alternance des eaux douces et salêes dans la composition du sol des environs de Paris. << Le Gros-Fouteau est sur le Mont Pierreux >, note Flaubert, ce qui est inexact, à moins qu'on n'étende Ie Mont Pierreux exagérément vers le Nord-Ouest. Les hauteurs de la Sole, le Mont Chauvet, la Tillaie et le Pharamond, le Bouquet-du-Roi, Franchard, Apremont, la Caverne des Brigands, le Bas-, Bréau, Barbizon, la croix du Grand Veneur, Ie rocher Cassepot, la Madeleine, Ie pont de Valvins, les Plâtreries, jalonnent I'itinéraire de Flaubert, accompli vraisemblablement en plusieurs fois. Frédéric et Rosanette commencent par visiter le

château dont un domestique leur ouvre les appartements. La description que le romancier fait de I'extérieur de l'édifice a été souvent citée : < Comrne ils entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de loin au ton fauve des briques ; et I'ensemble du palais, couleur de rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement impassible, une sorte de grandeur militaire et triste >. L'impassibilité, la grandeur militaire et triste, on I'accorde, quoique mîlitaire soit discutable, mais la couleur de rouille ne saurait plus s'appliquer qu'aux briques des deux ailes. N'importe, en soi le passage est prestigieux, comme celui où, après la visite des appartements et du parc, Flaubert explique les bâillements de Rosanette : << Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière qui tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit nombre de leurs hôtes, au silence qu'on est surpris d'y trouver après tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse la fugacité des dynasties, l'éternelle rnisère de tout; et cette exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum de momie, se fait sentir même aux têtes naives. Rosanette bâillait démesurément. > C'est maintenant la promenade en landau de Frédéric et de Rosanette, répétition au moins partielle de celle de l'auteur : la Fourche, la route de Paris, celle du Bouquet-du-Roi, la route Ronde, Franchard et son restaurant, Apremont, la Caverne des Brigands et son cabaret rustique, Ie Bas-Bréau et Barbizon que Flaubert ne nomme pas, mais que dénonce la présence d'un peintre en blouse bleue travaillant au pied d'un chêne. Le lendemain, c'est la Gorge-au-Loup, la Mareaux-Fées, le Long-Rocher, Marlotte. Certaines notations du roman ne correspondent plus à la réalité : le roucoulement des pigeon.s râmiers, la voiture glissant

130

FONTAINEBLEAA

DELICES DES POETES

131

mentule.

sur la mousse comme un traîneau, le bruit des coups de pic donnés par les ouvriers dans les carrières de grès, etc. Le reste est d'une ressemblance saisissante. Nulle part la forêt de Fontainebleau n'a été mieux décrite que dans ces dix pages d,e l'Education senti-

Flaubert était allé à Fontainebleau par le chemin de fer, créé en 1849. Or, le séjour de Frédéric et de Rosanette se situe en juin 1848. Il ne s'était pas avisé de I'impossibilité de leur faire prendre le même mode de locomotion que lui. Un doute lui vint et il s'aperçut de son erreur. Aussi s'empressa-t-il d'écrire à un -de ses amis, Duplan, pour savoir comment on allait à Fontainebleau et en revenait en 1848. Duplan lui envoya une page du Bottin de 1848, portant indication des voitures publiques de Paris à Fontainebleau:
Messageries Leloir-Duclerc & C'. 26, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois Fontainebleau tous les jours. Service d'été Départs de Paris : Départs de Fontainebleau S h. l/4 matin 6 h. rnatin It h. l/4 matin 11 b. 3/4 matin 3 h. 1/2 soir I h. 3/4 après-midi Service d'hiver I h. matin ll h. l/2 matin 5 h. soir t h. 1/2 soir Berlines-postes du commeree. Comte & C'", rue Croix-des-Petits-Champs. . (aucun autre renseignement sur cette Compagnie).

cles l'écrivain qui en a le mieux pallé. Il a irnprimé sa marque sur la forêt. Elle est et elle restera la forêt de Flaubert. Ferai-je ici un aveu ? C'est sous I'empire de mon admiration d'adolescent pour I'Education sentimentale que je me suis attaché à Fontainebleau, que j'ai voulu y vivre, que j'ai choisi ce coin de France pour y mourir, s'il plaît à Dieu.
-dr

,x\

:

Le cimetière de Bois-le-Roi s'honore d'une tombe sur laquelle un coq de bronze pousse un joyeux.cocorico. Ci-gît le poète Mathieu, mort en 1877 et qui s'était installé à Bois-le-Roi en 1871, avant la Commune, en compagnie de Louis Noir, de Poupart-Davyl, d'Olivier Métra et du peintre Castellani. Mathieu avait beaucoup bourlingué à travers le vaste monde. Il raffolait de navigation à voile et possédait une goélette, l'Alcgon. Intime de Paul Arène, de Gambetta et de I'acteur Sylvain, amant d'une femme jeune et jolie qu'il avait surnommée plus drôlement que galamment << I'Ange des lessives >, c'était, comme

Le

Dans l'Education, Frédéric et Rosanette manquent la voiture Leloir et les berlines Le Comte ne paitent pâs, ce qui oblige les deux amants à se rendre à Corbeil dans le même landau qu'ils ont loué pour leurs
promenades en forêt. Miracle du génie :

on dit, un type. Louis Noir, autre fondâteur de Ia petite colonie littéraire et artistique de Bois-le-Roi, était oflïcier dans la garde nationale. Pour ne pas servir Ia Commune, il suivit Mathieu et prit pension à I'hôtel de Iu Vallée de la SoIe, qui a gardé sa physionomie de ce temps-là, près de la gare. Il avait pour compagnon PoupartDavyl. Louis Noir avait fait, entre autres métiers, celui de garçon de bureau de Ponson du Terrail, ce qui lui donna envie d'écrire à son tour des romansfeuilletons ; il en situait I'action à Bois-le-Roi. Quant
à Poupart-Davyl, auteur dramatique,

séjours à Fontainebleau et

Flaubert

il

a fait deux courts demeurera pour des siè-

taire de Gustave Planche, puis avait dirigé l'impri-

il

avait été secré-

merie du Sénat et du Corps législatif. Une fois fixé à Bois, il y prit une maison qui fut appelée le Château

132

FONTATNEBLEAU

DEI,ICES DES POETES

/,33

de la Misère, comme son logis cle paris s,appelait le Château de la Médisance. A I'hôtel de Ia VaIIée de la Sole, en 1g71, Louis Noir gt.--founart-Davyl montèrent une mystiiication qui faillit tourner rrial. Ils avaient trouvé plaisant de se donner des airs de communards et de conspirateurs révolutionnaires. Le patron de I'hôtel alerta les gendarmes qui vinrent cerner l'établissernent. persùadé que Ia Commune victorieuse avait donné I'ordre de le faire arrêter, Louis Noir se vit condamner à mort * il l'avait été par contu et fusillé. Il s,enfuit, traversa la Seine et alla se cacher à Chartrettes cepen_ dant qu'entre Poupart-Davyl et les gendarmeô le malentendu s'éclaircissait, non sans peine.

Dans cette chambre, le petit Sylvestre, filleul de M. Bonnard, avait son berceau. C'est là qu'il mourut. Mais F'rance n'a pas voulu que son récit s'achevât snr une impression si dou,loureuse :
< Aujourd'hui, le père et la mère sont revenus pour six semaines sous le toit du vieillard. Les voici qui

{
Le nom de Brolles-Bois-le-Roi fait lever dans l,esprit de tous les admirateurs d'Anatole France I'image- du doux Sylvestre Bonnard, membre de I'Institut, et le souvenir de son crime. Aux dernières pâges de Jeanne Aleæandre, la seconde des deux nouvelles qui composent Ie livre, on lit :
<< Brolles ! Ma maison est la dernière qu'on trouve dans la rue du village, en allant à Ia forêt. C'est une maison à pignon, dont Ie toit d'ardoise s'irise au soleil comme une gorge de pigeon. La girouette qui s,élève sur ce toit me vaut plus de considération dans Ie pays que tous mes travaux d'histoire et de philologie. Ii n-'y a pas un marmot qui ne connaisse la girouette'de M. Bonnard. Elle est rouillée et grince aigrement au vent. Parfois elle refuse tout service, comme Thérèse, qui se laisse aider, en grognânt, par une jeune paysanne. La maison n'est pas grande, mais j'y vis à l';is;. Ma chambre a deux fenôtres et reçoit Ie piemier soleil. Au-dessus est la chambre des enfants. Jeanne et Henri y viennent habiter deux fois I'an. >

reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne est serrée dans sa mante noire et Henri porte un crêpe à son chapeau de paille ; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et ils se sourient doucement I'un à I'autre. Je leur fais signe de ma fenêtre avec mon mouchoir et ils sourient à rna vieillesse. Jeanne monte lestement I'escalier, rn'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds : Dieu vous bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus reculée, Et nunc dimiflis seiuum tuum, Domine. >

Le Crime de Sgluestre Bonnard prend Iin là-dessus. C'est à Brolles que mourut Sylvestre Bonnard. C'est aussi à Brolles que son histoire fut écrite, en partie .du moins. Anatole France, alors commis'surveillant à la bibliothèque du Sénat, s'était marié en 1877 avec une demoi-

ans, {ille d'un commis principal au ministère des Finances, descendant d'une lignée de peintres et de miniaturistes. Gyp a dit de cette première Mme France qu'elle était < ravissante à vingt-deux ans, elle avait tout à fait I'air d'être la Jille de France... Ses pieds
et ses mains étaient des merveilles, sa peau admirable. Elle était d'un blond très rare >, témoignage non confirmé par un des hommes qui ont le mieux et le plus longtemps connu Anatole France, Pierre Calmettes ; d'après lui, Valérie était < sans grande beauté >. Quoi qu'il en soit, les époux France avaient une fïlle, Suzanne, et c'est sous I'influence de la tendresse paternelle que fut écrit, en partie à Brolles, Ie Crime de S,gluestre Bonnard. Sur la vie du jeune ménage France

selle Marie-Valérie Guérin de Sauville, âgée de vingt

1s4

I"ONTAINEI}I.ITAA

DBLIQES DES

POETES

135

à Brolles, nous sommes renseignés - très insuffisampar cette lettre du maître écrivain à ses amis ment Roujon, familiers de la même région où ils venaient voir Mallarmé, ainsi qu'il sçra dit plus loin :

< Brolles,

lB8B.

< Mes amis, nous sommes logés à l,enseigne du Grand Lac, sou,s une branche de houx, chez une épicière qui tient un cabaret. Notre chambre donne ùr un beau jardin et I'on y voit la lisière de la forêt. Nous mangeons des omelettes et des gibelottes de bon style. Nous hantons la Mare aux Fées, les rochers Caion et la Table du Roi. Nous sommes heureux et Franchard même nous tente à peine. Sans Suzanne nous n'aurions rien à vous dire. Mais Suzanne fait des choses r-emarquables. Elle cueille des gueules-de-loup et prend des grenouilles dans sa main. << L'autre jour, en visitant le château, elle vit la salle de spectacle et s'écria : < On va montrer les singes... > << Bonjour, mes amis, dites à Madame Roujon mère et à Madame Normant que je leur baise respectueusement les mains. < Ecrivez-nous, ne ffrt-ce que par charité, et ditesnous comment on va rue Chalgrin. << Chez Mme Le Bæ,uf, à Brolles,
<< Les ,w... sont cha,maotslil.";;:.tiiri"ru .ou. le chêne Charlemagne un texte d'Eschylô. ie promélhie est décidément lisible, sau,f une cèntaine de vers qui n'ont pas de sens, mais auxquels on en donne plusieurs. Mais l'Oreste présente des difficultés à chaque ligne. Je le regrette. Bonsoir, mon ami. < Ar,rAToLE Fnlncr.
>>

comme ayant été celle de Mme Le Bæuf est en e{fet la dernièie à gauche, et elle a pignon sur rue' Seulement, son toifest pareil aux autres toits : il est couvert de tuiles plates, dites de Bourgogne, et' s'il s'est orné jadis d'urie girouette, il n'en porte plus-trace' Les ardoiies et la girouette sont vraisemblablement de I'invention d'Anatole France' Le bonheur dont la lettre qu'on vient de lire porte le reflet ne dura pas. Il est même probable qu'en 1883 n'en subsistait plus que I'apparence. Les époux France se séparèrent et, en 1892, ils divorcèrenit' La visite faite en 1883 par Anatole France au château de Fontainebleau' n'était sans doute pas la preo,iCte ; sans doute ne fut-elle pas non plus la dernière' En f8b9 parut le Guide artistique et- historique au Palais de Fontainebleau,"par Rodolphe Pfnor, avec une préface d'Anatole France :

Cett_e lettre ne précise pas que l,épicerie-auberge de _ Mme Le Bæuf était la dernière maiion de Brollàs du côté de la forêt, mais la maison connue clans le pays

-

charmant à ta fois- qu'une visite au château de Fontainebleau. S'il est viai qu'aux temps évangéliques les pierres criaient la gloire de Dieu, là, elles chantent les Èeautés de la France, et c'est un émerveillement que de marcher parmi ces témoignages somptueux d'un passé tragiqire ou galant, magni{ique ou terrible' bepuis Frârt-çois Ir"' jusqu'à Napoléon, tous les souvey ont laissé dei souvenirs de leu'r passage et des ""ù* monuirents de leur magnificence. L'art de la Renaissance I'a doté de ses plus riches merveilles et le goût Louis XVI de ses plus délicats ornements' Il garde; dans son silence, un air de fête et de courtoisie' L'histoire s'y lit mieux que dans un livre. -Ces salles ont II trahit Sutae d'antiques échos. La galerie de Henri enlacés de royales -amours' Dans ce far mille chiffres laquelle bavillon retentit la dispute solennelle dansHenri IV bujtessis-Uornay fut vaincu. Dans ce cabinet sacrifta un compagnon d'armes au' bien de I'Etat ; àÀns cette chambie, Mme de Maintenon décida en faisant de la tapisserie, du sort de I'Espagne' Dans cette salle de splctacl e, le f)euin du uillage fut repré-

< Je n'imagine pas de plaisir plus noble et plus

136

FONTAINEBLEAU
vit les adieux héroiques

fique.

de I'Empereur déchu après trente victoires, bl;s;è " à mort >. << Quels spectacles et quels souvenirs I En est-il de _ plus_propres à cha^rmer les yeux, à remplir l,esprit, À gonfler les oæ,urs ? u J9 voudrais, pour_ ma part, que tous les Français ^ péterinage de f1s9nt.le respecter, ,à Fontainebleau. ns y appïendraient à admirer, à aimer i'anôienne France, qui a enfanté ces prodiges. Nous croyons trop aisément que la France,ne date-que de la Rèvolution. Quelle erreur détestable et funeste ! C'est de la vieille France que la nouvelle est sortie. Ne serâit_ce d" p;;; cela, il faudrait la chérir. Il n,y a de salut poï" iou. gue dans la réconciliation de l'àncien esprit ôt 0., ,rolrveau. Il me s'emble que, bien mieux que partout ail_ leurs, c'est à Fontainebleau que cettô réèonciliatiôn pourrait s'opérer par un coup àe la grâce. C'est pour_ quôi je supplie tous mes compatrioies d'aller p'".."" une journée dans ce palais dônt les souvenirj mar_ quent la continuité de I'esprit français à travers tàus ces régimes, qu'une illusion ttou,s moït"e opposés entre eux, mais qui, en réalité, sortent naturelleilent, nécessairement, l'un de l'autre. Ils s'en iraient de là. i.bn suis sûr, dans un heureux état d'esprit, aimant Ëi[r temps, qui est ingénieux, inventif, tôlérant. sniritue\. et respectant les vieux âges et leur fe"o"aitèî"g"iï

sçnté devant le roi. Cette cour

< Ils ne manqu,eront pas au sortir du palais de se promener dans la forêt, dont les arbres séculaires, qui verdoientpour nous, verdiront encore pour nos enfants et nou_s enseignent que la vie est tiop courte pour s.u'gn doive-l'occuper d,autre chose que àe ce qui ôtOve et de ce qui console...
>>

puiser à Fontainebleau, dans son palais, dans sa forêt, une volonfé et un, pouvoir de réconciliation, o," pr., que je sache, perdu de son opportunité...

. Le conleil qu,'en 188g, en pleine période boulangiste,. Anatole France donnait à ses càmpatriotes d,aller

Le Chemin dans les bouleaux. Eeu-ronro n'EucÈNn Br-Énr.
Fontainebleau 1845'

DELICES DES POETES

1s7

{
Fontainebleau, à côté de Casimir Delavigne et d'Octave temps. D'après sa lettre de faire-part mortuaire, Ernest Bourges a énuméré ses titres : professeur agrégé de

Parmi tes bibtiottrécaires marquants du palais

de

Feuillet, il ôonvient de nommer J.-J. Weiss, un des critiques et ehroniqueurs les plus écoutés de son

directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, ministre plénipotentiaire, chevalier de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre de Saint-François-Joseph d'Autriche... A ces titres, Bourges aurait pu en ajouter d'autres : ancien enfant de troupe, ancien prix d'honneur de philosophie au
Concours général...

Facultés, docteur ès lettres, bibliothécaire du,palais ancien secrétaire général du ministère des Beaux-Arts, ancien

de Fontainebleau, ancien conseiller d'Etat,

Fils d'un chef de musique, Weiss était né à Bayonne en 1827. En 1885, âgé de cinquante-huit ans, il fut nommé bibliothécaire du palais de Fontainebleau en remplacement de M. Molinier. Après une carrière si brillante, cette retraite prématurée s'expliquait par des raisons de santé. A I'automne de 1890 la paralysie se déclara et le 20 mai 1891 mourait celui qui devait être le dernier bibliothécaire du palais de Fontainebleau. J.-J. Weiss ne fut pas remplacé dans cette fonction, disons : dans cette sinécure bien gagnée. Le temps des sinécures touchait à sa fin.

si vaguement, si lointainement ! par l'éclat de son feuilleton de critique dramatique da Journal des Débats. La netteté mordante de son style faisait de lui un digne rival des Edmond About et des PrévostParadol. Il était libéral, mais, bien qu'ami de Gambetta, il n'était pas républicain. Dans son æuvre comme dans sa carrière et dans ses idées, la continuité a manqué ; la chance aussi, qui sait ?

Le souvenir de J.-J. Weiss su,rvit principalement

138

FONTAINEI}I.EATI

DELICES DES I'AETES

139

Les dernières lignes qu'il écrivit faisaient l'éloge de la ville de Fontainebleau, de I'esprit bou'rgeois et de I'esprit militaire :

{
Sur Ie séjour qu'il fit ù l'Hôtel Sfron, de Barbizon, vers 1875, le grand romancier anglais Robert-Louis Stevenson,. dont le nom est resté attaché par une plaque à cette maison, devenue l'Hôtellerie du BasPréau, a laissé dans Furlher Memories de curieux renseignements. Comme d'autres indications concernant Barbizon, je les reproduis, en m'excusant, d'après mon propre livre : Les beaur jours de Barbizon. A I'hôtel Siron, le crédit était de règle, mais souvent, dit Stevenson, des peintres partaient sans payer, su,rtout des Américains ,et des Anglais, car, ajoute-t-il, si le Français n'a aucun sens du fair plag, l'Anglo-Saxon est foncièrement malhonnête. La salle de billard, en bordure de la rue, servait de salle de café. Le soir, à partir de I heures, le ménage Siron étant couché, les clients se servaient eux-mêmes. A la fin de la semaine, on faisait tant bien que mal les comptes et on divisait le total obtenu par le nombre de consommateurs. Les plus riches payaient pour les plus pauvres. En principe, I'HôteI Sfron était accessible à tout venant. En fait, c'était une sorte de club, les habitués s'arrangeant de manière à y rendre la vie intenable aux intrus. Aucun protoeole, mais un code de courtoisie et de politesse extrêmement subtil. Le genre prétentieux était en horreur particulière aux clients de Siron. Stevenson dit avoir vu renvoyer des gens dont on n'aurait su dire ce qu'ils avaient fait de répréhensible et d'inconvenant, mais dont le départ était certainement justilié : l'étiquette barbizonnaise s'était révélée trop fine pour eux. Karl Bodmer, le formidable Bodmer, se chargeait en eas de besoin de faire comprendre aux récaleitrants la nécessité de prendre la porte. << Ces bannissements, dit Stevenson, ne frappaient jamais un artiste. Les artistes n'ont jamais eu besoin d'être rappelés à I'ordre. Peintres, sculpteurs, écrivains, chanteurs, malgré leurs travers, rentraient tou,s dans I'esprit du milieu. >

forestier qu'enserre le repli de deux rivières, ne compte pas plus de douze mille habitants, dont quatre ou cinq cents ofllciers et deux ou trois mille hommes de garnison. < Vous avez là et tout autour, sous vos yeux, tout ee qui est le fond solide de notre pays : l'économie laborieu,se, la force et l'élégance sans tapage ; le rude paysan qui, au cours d'une longue vie et avec le pro' grés des ans, a tiré successivement du sol d'abord le pain quotidien, puis le bien-être et I'abondance' puis la fortune; des bourgeois appliqués et corrects ; des citoyens qui ne sont pas des politiqueurs et des chretiens qui ne sont pas des dévôts ; des maisons bien tenues et riantes, et dans ces maisons, I'enfant docile, la femme irréprochable ; des casernes oir par l'incessant travail du détail, depu'is l'heure de la diane jusqu'à la soupe du soir, se forgent I'esprit militaire et faptitude guerrière ; une élite de brillants oftciers, toujours aetifs et agissants, qui peuvent, chaque matin en s'éveillant, se rendre le témoignage qu'ils se sont bien préparés, eux et leurs hommes, et qu'ils sont prêts ; de temps à autre, pour rompre la monotonie de la province et celle du métier, un rallye qui met-en I'air lâ ville et la garnison ; et après le rallye, un bal improvisé sous une clairière des bois, bal si simple et si gai, si chaste et si frissonnant, qu'il n'y a que I'armée, munie comme elle est, qui puisse en fournir le personnel, le cadre et les sensations. > Cinquante-huit ans après, que reste-t-il de valable et d'actuèl dans cette page de J.-J. Weiss ? N'étant ni militaire, ni bourgeois de Fontainebleau, je n'ai pas à faire mon examen de conscience ; mais je ne crois pas dépasser mes attributions d'historien et de moraiiste en invitant certains de mes lecteurs à faire le
leu,r...

< La petite ville, chef-lieu du district

I

/t0

FONTAINEBI,EAU

DELICES DES POETES
atr

1&1

L'événement de la journée était, à l'heure du dîner, I'arrivée de la patache de Melun, que la plupart attendaient devant la porte de I'hôtel, tandis que les autres tiraient de l'eau du puits, lavaient leurs pinceaux, tapaient sur le piano ou buvaient l'absinthe. < A table, rnessieurs ! > criait à 6 heures la mère Siron, et I'oi prenait place dans la salle à manger décorée de dessins et de toiles, dont l'u,ne avait été crevée par un noyau de prune. Après le dîner, tout le monde sortait pour fumer et causer dans la rue, et I'on allait finir la soirée chez des amis, à l'autre bout du village, en arrosant de vin blanc des huîtres conlites dans la Eâumure. Certains soirs, dans la salle à manger débarrassée de ses longues tables, quelqu'un s'asseyait au piano et faisait danser les personnes de bonne volonté. D'au,tres fois, on décidait d'aller pique-niquer en forêt, au clair de lune, et I'on se mettait en marche processionnellement, précédé de deux trompettes. Dans la caverne des Brigands ou dans la grotte Marie-Clémence, on allumait des feux de fougère ou de bois sec et la nuit se passait ainsi à boire et à chanter et Stevenson se contente de le laisser supposer * à faire I'amour. Au petit matin, les trompettes sonnaient le ralliement et I'on rentrait à Barbizon tandis qu'au loin la cloche de Chailly annonçait la messe. << Aucune cloche, déclare Stevenson, n'est comparable à celle-là, à cause de sa tristesse évocatrice du passé. Tout de suite après tombe un silence tellement lourd qu'on a l'impression que la cloche a été entendue du monde entier. > La cloche de Chailly celle-là même qui sonne I'Angelus daris le trop célèbre tableau de Millet réalité une sonorité peu agréable. Robert-Louis Stevenson ne s'est pas contenté de faire connaître Barbizon âu public anglais. Il a été aussi pour les touristes anglo-saxons le révélateur de Grez-sur-Loing où, vers 1900, aucun de ses compatriotes ne passait sans demander à visiter sa chambre ù l'Hôtel Cheurillon.

:x\
Comme tout autre bon Parnassien, Ernest d'Hervilly ett mérité d'être nommé dans les manuels de

littérature. Il avait attrapé une jaunisse. Il vint faire sa convalescence à Chailly-en-Bière, à I'auberge du Lion d'Or, où il écrivit un recueil de plaisantes historiettes, L'homme jaune (1884). La Comédie Française avait joué de lui La belle Sainara. Aqu,arelliste de talent, il se proclamait élève de I'Ecole des BeauxArbres. Il avait inventé I'aquarelle-autographe, qui consistait en une aquarelle agrémentée de quelques vers. Exemple :
A la Justice de Chailly, Un ex-endroit patibulaire, Le ciel se mit fbrt en colère En voYant Peindre'

o,Hænvrlr,v.

'romrnage

d'Hervilly et c'est un mélancolique su,jet de iéflexions que cet effacement presque total de tant de talents, de tant d'auteurs qui se sont crus promis à l,immortalité. Sévère avertissement pour ceux qui les méprisent ou les ignorent de parti-pris, non sans tomber dans Ia même illusion relativement à euxmêmes ! On imagine I'exaltation que dut éprouver Jacques Madeleine du,rant la nuit qu'il pasia sous l'Arc de Triomphe à veiller, en compagnie de quelques autres poètes de son âge, choisis comme lui pour les promesses de leur jeune génie, le cercueil de Victor Hugo, Quelle porte ouverte sur leur avenir, que cette < a,rche triomphale > où reposait le corps du < père > ! Jacques Madeleine fut un grand ami de Georges Courteline et de Catulle Mendès. Le Train de 8 h. 47 Iui est dédié. En 1902, Mendès lui rendit publiquement
:

Jacques Madeleine n'est pas moins oublié qu'Ernest

1&2

FO,ry?'À/NEBLEAU

DELICES DES POETES

143

<< Il n'a pas fondé d'école. Mêmc je peuse bien qu'il ignore qu'il y a des écoles. On ne le rencontre ni dans les salons, ni dans les théâtres, ni dans les journaux, ni dans les rues ; il est peu aisé de trouver ses livres dans les librairies. Je ne puis me défendre d'une admiration, d'une tendresse toutes particulières pour I'adorable et diScret songeur Jacques Madeleine, plus adorable d'être si discret. Il ne ressemble à aucun autre poète, tant it est soucieux de cultiver seulement avec des gestes de rythmes doux, le joli jardin de son âme isolée. Mais ce jardin est au milieu de la forêt qui I'emplit de sa solennité et le prolonge de ses profondeurs. Jacques Madeleine habite parmi I'immensité une délicate et charmante solitude ; sa petitesse volontaire est pénétrée de grandeur. > Il a laissé quelques romans, des recueils de vers, une savante étude sur les Poètes classiques à Fontainebleau, sur laquelle je me suis guidé dans la première partie de la présente étude, et la monographie d'un mauvais poète, Denys Féret, qui fut avocat à Moret, au xvII' siècle. A l'Orée, << ce livre triste >>, plein de la forêt de Fontainebleau qui n'y est nommée nulle part, est dédié à Georges Courteline :

, Jacques Madeleine avait sa maison au bornage des Sablons où, en 1875, Jean Richepin passa trois semaines dans un campement de romanichels. Il accompagnait leur troupe, il en faisait partie, non romme acrobate, mais comme chanteur. < Si tu,veux rester, Iinit par lui dire le violoniste, un Italien, mari d'une jeune'gitane, il faut que tu épouses ma bellesræur. Sinon, file ! > Richepin lila.
q,
Aux xvrr' et xvrrr" siècles il n'y avait pas de pont entre Melun et Montereau, le vieux pont lomain de Samois était en ruine depuis la fin du xvr. siècle et les ponts de Champagne, de Valvins, de Chartrettes et de Saint-Mammès n'existaient pas. Valvins est signalé dès 1176 par Polyptique d'Irminon comme possédant un moulin (Molendinum de Valeuain). Longtemps, le port de Valvins, sur le territoire de Samoreau (étymologiquement : Petit-Samois), servit d'entrepôt pour les pierres, marbres et autres matériaux venus par eau et destinés à Ia construction du château de Fontainebleau. Un bac y fonctionnait qui appartenait à I'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et contre Ie fermier duquel le roi dût sévir en 7779, cet homme ayant élevé abusivement ses prix. Désormais, it y eut un tarif officiel : 6 deniers pour u,n piéton ; 1 sou 6 deniers pour un cavalier ; 2 sous pour un homme et un cheval chargé ; 1 sou 6 deniers pour un homme accompagnant un âne, un bæuf ou un cheval ; 6 deniers pou,r un porc ; 3 deniers pour un mouton ; 17 sous pour un chariot chargé et son conducteur ; 10, 12 et 15 sous pour un carrosse à deux, à quatre chevaux et à six chevaux; 9 sous pour une charrette vide et son conducteur; 1& sous pour une charrette chargée de vin ou de marchandises ; 8 sous pour une chaise à un cheval ou u,ne petite charrette. Dès cette époque, il était

J'ai fixé ma vie à I'Oree De la grande forêt divine, De soleil éclatant dorée, Ou frissonnant sous la bruine.

A I'Orée exquise des bois Otr, dans le calme reposant, Une mystérieuse voix Parle seule, et d'un mâle accent Loin du tumulte vain des villes Dans l'apaisement solitaire Exempt des ambitions viles Qui m'est un conseilleur austère, J'y vivrai dans mon ample amour Commencé pour ne plus flnir, Et ne m'en distrayant que pour Le culte amer du souvenir.

t44

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

145

d'ailleurs question de construire un pont à Valvins, mais les travaux n'en commencèrent qu'en 1811 et il ne fut livré à la circulation qu'en 1826. Il avait cotté 431.963 francs 43 centimes, plus 48.036 francs de dépenses diverses. Il fut à demi détruit une première fois en 1870. Il existe sur le pont de Valvins une tradition orale que Mallarmé ne connaissait peut-être pas. L'homme qui en dirigea la construction, un nommé Lez, avait pour ami le ventriloque Fitz-James qui se faisait entendre au Caueau du Palais-Rogal. Fitz-James se présenta un jour à l'une des extrémités du pont pour le traverser, mais on n'y passait pas encore sans autorisation. u Qui donc donne l'autorisation ? demandat-il au gardien ? C'est M.Lez, que vous voyez là-bas, à I'autre bou't. - M. Lez ? Mais c'est une de mes connaissances ! - Et de sa voix normale il cria : > << N'est-ce pas, que vous m'autorisez à passer ? > Aussitôt, usant de son autre voix : < Oui, oui, passez, mon cher Fitz-James ! > Il ne s'en tint pas là. Ayant rejoint son ami Lez qu'entouraient des ouvriers, il imita les appels au secours de quelqu'un qui se noie. Tout le monde se précipita au parapet et sur Ia grève, et lui de rire ! Troisième anecdote du ventriloque du pont de Valvins : < Votre âne vaut très cher, dit-il à des paysans. Et pourquoi donc ? * Parce qu'il sait parler. >> L'âne, interrogé par lui, répondit : < Oui, je sais parler, mais je ne veux rien dire parce qu'on me fait travailler. > Enchantés, les propriétaires de l'âne le conduisirent au marché dans l'espoir de le vendre un bon prix, mais ils furent déçus, l'âne resta muet... Tel est le folklore du pont de Valvins. Il porte la marque d'un temps où les amateurs d'historiettes étaient moins difliciles que de nos jours. Stéphane Mallarmé connaissait Ia forêt de Fontainebleau depuis sa jeunesse. Encore élève du collège de Sens, il avait été présenté par son professeur, Emmanuel des Essarts, à Nina de Villard et, dans l'été de 1862, avait participé à l'excursion du Carrefour des Demoiselles avec Cazalis, alias Jean Lahor, Mlle Yrpp,

Filles, route dè la Beauté, route des Caresses, route de Cupidon, route de Cythère, route des Regrets' carrefour des Oublis, carrefour des Adieux, cette carte de Tendre, dressée par Denecourt, a une origine douteuse. Selon les uns, le Rocher des Demoiselles serait I'ancien Rocher des Putains, fréquenté sous Louis XV par des femmes de mauvaise vie. Selon les autres, en particulier selon le sylvain Collinet, le Rocher Putain, ôu Rocher Punais, tirerait son nom du cornouiller sanguin dont l'écorce ne sent pas bon. Quoi qu'il en soitl tandis que Henri Regnault admirait l'étrange beauté de Nina de Villard, que lui et Manet devaient peindre plus tard, Cazalis s'éprenait d'Ettie YaPP: QuelqueJ jours plus tard, Des Essarts et Mallarmé rimaiènt sur l'air d,e II était un petit nauite et sous le tiûe Le Carrefour des Demoiselles ou I'absence du Iahcier ou le triomphe de la Préuogance, fait en colla' boration auec les Oiseauæ, Ies Pâtés, Ies Ftaises et les Arbres, une scie pleine de mauvais calembours qui parut en plaquette à Sens. La journée du Can'efour des Demoiselles eut des suites pour Cazalis et Ettie Yapp, dont le père était à Paris correspondant d'un journal londonien : < En 1867 ou 1868, écrit Maurice breyfous dans Ce qu'il me teste à dire, j'étais allé pasJer quelqu,e temps dans la petite auberge de l\{ariotte, ctiez là mère Antony, où survit le souvenir de Murger. Pour des raisons d'ordre purement sentimenial, Cazalis avait loué à quelques pas de la demeure cl'une famille anglaise, non loin de chez la mère Antony, une cabane de paysan. Il habitait conjointement àvec un de ses amis, grand ami de Gustave Lambert, Octave Pavy (?). Regnault nous annonça un matin qu'il arriverait le soir en compagnie de Gounod, qu'il apporterait un petit harmonium et que. nous pas-

le peintre Henri Regnault et Nina. Est-ce le hasard qui les avait conduits dans ce canton de la forêt placé par Ia fantaisie de Denecourt sous I'invocation Aè I'Amour ? Route de la Tendresse, route de I'Amour, route du Rendez-vous, route du Faux-Pas, route du Soupir, route de l'Embrassade, route des

146

FONTAINEBLEA.A

DELICES DES

POBTES

1tt7

serions tous les cinq la nuit à faire et à entendre de la musique ên ramarrt au clair de lune tout le long du Loing. Cazalis et Parly allèrent au-devant de Regnault et de Gounod. Un incident banal, je ne sais plus lequel, les avait empêchés de venir. > Avent d'aller plus loin, et puisque je n'aurai plus à citer le nom de Cazalis, alias Jean Lahor, gu'on lise donc ces vers de lui extraits d'un poème intitulé Dans Ia forët la nuit. Ils ne sont pas sans grandeur :
Siloncieuse horreur des forêts sous la nuit ! Chênes, fantômes noirs qui vous dressez dans l'ombre, Bleus abîmes du ciel, gouffre tranquille où luit Le fourmillement clair 'des étoiles sans nombre

Monsieur Mallarmé Ie pervers A nous fuir par les bois s'achatne. 1\{a lettre, suis sa trace vers Valvins, par Avon, Seine-et-Marne.

devait écrire. plus tard son amie llléry Laurent.
<< Il avait, nous dit Henri Roujon, découvert à Valvins, sur les bords de Ia Seine, en face de la forêt de Fontainebleau, un entresol de ferme avec un puits et un potager. Un bail lui assurait la jouissance de cet ermitage qui rappelait les Charmettes de Jean-Jacques. Quelques toiles de Jouy aux murs blanchis à la chaux, de bons vieux fauteuils, des livres, des amis, quelques kakémonos, une pendule de Saxe digne d'un musée, donnaient à cet asile champêtre une grâce d'aristocratie... Actif, adroit, bon ouvrier, un peu menuisier et tapissier, en vieux Parisien qui sait tout faire, il avait embelli de ses propres mains son home canpagnard. Jamais châtelain n'aima son manoir comme Mallarrné aima son logis des bois. Le voisinage dn Ileuve le rendit canotier. Il inventa des besognes supplémentaires, fit des bouquins scolaires, grammaires, lexiques, mythologies, pour aequérir une flottille complète : voilier, yole et périssoire. Ah, les inoubliables heures passées avec lui sur la rivière où se miraient les chênes ! La corde en main, le béret sur les yeux, la pipe aux dents, Stéphane, bon enfant et hiératique, tout en veillant à Ia manæuvre, disait des choses sibyllines et péremptoires. Il interrompait une théorie métaphysique pour lancer un cri de marinier. A propos d'un bruissement de libellule, d'un vol de martinpêcheur, d'un barhillon qui cabriolait, il corrigeait l',æuvre de I'Bternel. Après une dizaine de bordées, en attendant le savourenx déjeuner arrosé de piquette, il avait fait le tour de la pensée humaine et reconstruit le grand Tout. On jouissait encore pleinement de lui en I'accompagnant dans ses courses à travers cettc forêt royale, dont il aura été le dernier sylrrain. Nous nous y sommes perdus plus d'une fois, Iui vaguant au

J'ai peur, mortel chétif, en cette immensité : La ténébreuse horreur des grands bois me pénètre, J'al p'eur quand au travêrs de leur obscurité Je vois tout l'inflni qui menace mon être.
A Valvins, en 18?6, Mallarmé, se souvenant peut-être la forêt, loua au premier étage de I'ancienne auberge de Cayenne, jadis
des bonnes heures passées dans

fréquentée par les bateliers et les rouliers, le long de la rive, à gauche du pont pour qui vient de Fontainebleau, un modeste logement composé d'une grande pièce augmentée d'une alcôve et d'un petit cabinet de travail ouvert au couchant. On y accédait par un escalier extérieur en pierre. Le poète avait en outre la disposition d'un jardin, d'un verger et d'un puits. La grande pièce fut tendue de calicot rouge sur lequel des lithographies d'amis * Henri Regnault, Manet, Renoir, Whistler mirent des taches claires, et meublée de bahuts et de sièges anciens provenant des ventes du voisinage. Quant à Ia petite pièce, de grandes estampes japonaises et des étagères en bambou lui donnèrent un cachet bien conforme âu gott de l'époque. Mallarmé eut dans Ia suite une troisième pièce, où il devait mourir. Le plagiant dans son âmusante manie de mettre en vers les adresses de ses amis :

TL8

FONTAINEBI'EAU

DEI'ICES DES

POETES

149

hasard d'une rêverie parlée, le compagnon ne I'interrompant que pour fournir à sa fantaisie, par quelque réplique, ùn fremplin qui lui permît de rebondir"' >

le S. M., que Mallarmé-traduisait en souriant par Sa Maiesté. Oir donc ai-je lu ou entendu qu'une altre de ses embarcations s'appelait Vèue, diminutif de
Geneviève, prénom de sa fille
?

de ses bateaux du moins

Thadée Natanson nous

dit que son bateau - un s'appelait de ses initiales'

de la dynastie des chocolatiers, ayant amarré son yacht à Valvins, un été, ce n'est pas sans admiration rentrer I'aube, lue Mallarmé rapportait l'avoir vuustensilesàdemanfasser la revue du bord, et, armé des àé. à ,to homme, sans quitter I'habit, et obèse, astiquer jusqu'à ce que tout fût dans l'état oir il aurait ioulu le irouver.-Pour Mallarmé, de même, ce n'est que lorsque le S. M. lui paraissait irréprochable, que, là barre en main, il se livrait à la voile, et, par elle, prenait possession de la Seine. Ce n'est pas que de I'eau. De tout le paysage qu'il pénètre en tous sens, intimement. Ses virages, qui semblent presque des voltes, renouent de toujours nouvelles facettes aux souvenirs d'un autre été... Edouard Manet, qui avait été mousse, I'appelait en riant << capitaine >. Personne ne gouvernait un voilier avec plus d'aisance. Ce n'est pas pour rien qu'à regarder le S. M. courir sur l'eaui âttef et venir, filer et virer, on eût dit pirouetter, ses vergues ayant l'air de soulever I'eau où elles pouvaient Il treùper, la voile se retrousser, l'on s'écriait : danse ! >
Dans le jardin du peintre Emile Bayard, le je'udi' Mallarmé rejoignait le graveur Prunaire, Philippe -Burty, Ie poète ; Gustave Mathieu, Toussenel, Léon

il le (son bateau) verde la coque, seul, le gréait' nissait de la quille au fond Il ne laissait non plus à personne le soin de faire étinceler jusqu'au dernier crochet de métal. Albert Menier,
< En arrivant,

dit Natanson,

Dierx, le poète compositeur Léopold Dauphin dont il corrigeait les vers. C'est en canot, sur la Seine, que celui-li s'était lié avec lui. Entre 1872 et 1890, Dauphin habita successivement les Plâtreries, le Bas-Samois, Avon et Fontainebleau. On lui doit la musique et les paroles de nombreuses mélodies : /,es Moissonneuts, bour bercer Manon, Simples chansons, Pelifs airs avait écrit aux français du 'ptatieries xvttI" siècle. En 1874, ilL'IIote, pièce de la musique de scène de Charles Monselet et Paul Arène, jouée en 1875 à la Comédie-Française. Il occupait alors chez Biard un aplartement orné de peintures singulières.
Quand il veut Parler de I'art C'est un drôle de corps, Biard,

chantonnait-il. En 1880, les droits d'auteur de son livre, Zes Dieur antiques, permirent à Mallarmé de louer pour sa Iille une petite voiture et un poney. Avec les 500 francs que lui rapporta I'Après-midi d'un faune, il {it construire à Honfleur, par un oncle de Mme Bonniot avec qui il passait en mer des nuits entières, la fameuse < yole à jamais littéraire > dont la voile blanche a été peinte en trois coups de pinceau par Berthe Morizot dans un ravissant paysage, une des perles du petit musée de Valvins. En 1883, il acheta un petit cheval de cirque à longue crinière, nommé Gobe'mouche, à\ec une petite charrette anglaise à quatre places, en pitchpin. Il aimait les animaux. Neige, sa chatte blanche ; Frimas, fils de Neige; Lilith, Iille d'une chatte de Théodore de Banville, et petite-fille d'Eponine, chatte de Théophile Gautier pour laquelle Baudelaire avait fait des vers ; le lévrier afghan Saladin, la levrette Iseult, le chat-huant Clair-de-Lune, furent avec le poète, sa femme et sa fille, les habitants de I'ancien relais fluvial de Valvins. Par le train, Mallarmé effectuait souvent le voyage aller-retour de Paris-Fontainebleau. Un jour, il fut tiré si brutalement de son rêve par le nom de la station

150

FONTAINEBI.EAT]

DELICES DES

POETES

161

que vociférait I'employé de la gare, qu'il fut tenté pour le faire taire de glisser à celui-ci une pièce de monnaie. Du moins est-ce ainsi que j'interprète à mes risques et périts le dernier des Poèmes en prose iirtitulé La

cri faussa ce nom connu pour déployer la continuité
de cimes tard évanouies, Fontainebleau, que

Gloire.' < Si discord patmi I'exaltation de I'heure, un je pensai,

étreindre à Ia gorge I'interrupteur : Tais-toi ! Ne divulgue pas du fait d'un aboi indifférent I'ombre ici insinuée dans mon esprit, aux portières du wagon battant sous un vent inspiré et egalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque extraordinaire état d'illusion, que me réponds-tu ? Qu'ils ont, ces voyageurs, pour la gare aujourd'hui quitté la capitale, bon employé, vociférateur, par devoir et dont je n'attends, loin d'accaparer une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolongé le temps de m'isoler de la délégation urbaine vers I'extatique torpeur de ces feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les éparpille bientôt dans I'air ; voici, sans attenter à ton intégrité, tiens, une monnaie. Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque bamière, je remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet. > Henri Mondor reproduit sur Mallarmé une anecdote qui serait de 1890 : < On l'a vu un jour ou deux dans la forêt, avec un bâton au bout duquel était fixé un clou. Il ramassait et jetait dans un panier les morceaux de papier épars. Comme on s'étonnait de ces soins : << J'aurai demain Régnier et quelques amis, je prépare les lieux. > Il lui arrive assez souvent de rougir des négligences de ses compatriotes et de souffrir des faillites de son pays. Le lendemain il montre à Régnier le beau mouvement de la Seine, quand elle quit[e sa maison, les chemins qui vont à ses observatoires préférés, les collines éblouissantes, puis, dans I'humble demeure, le très petit cabinet où il travaille. > Cet êté-là, un aecident déplorable se produisit : le petit

la glace du compartiment violentée, du poing aussi

cheval de Geneviève se noya, et la sharrette anglaise avec lui. Il avait rongé sa longe et dégringolé dans le fleuve. Pour les paysans des environs, Mallarmé fut désormais < l'homme qui avait neyé son cheval >. Il pêchait À la ligne, fréquemment evec Nadar. Il écrivàit à sa tlle, le 1? juillet 1891 : < Je travaille avant et après le déjeuner, et vere les 6 heures je pêche... J'ai fait comme toi, hier, j'ai laissé retomber mon poisson, mais avec la ligne cassée ; car il était énorme, bien plus long que la largeur de la planche. Je n'en croyais pas mes yeux. Quelle malchance ! > Dans l'été de 1894, un incident qui faillit être dramatique marqua le jour de sa réinstallation à Valvins : dit Henri Mondor, où, sur le pont qui " Àu moment, franchit la Seine passait lenternent la voiture dans laquelle M., Mme et Mlle Mallarmé, les perruches, ditès les < inséparables >, la chatte et les tristes baga' ges se trouvaient étagés et un peu écrasés, un baigneur près de là, perdait connaissance dans l'eau et risquait la mort. Quand les secours et le sauvetage furent obtenus, on découvrit que I'homme qui, pendant que l'étrange attelage détaché sur le ciel allait son train modeste, avait failli glisser au plus profond, était Paul Valéry. Il est rare que la vie des poètes propose des images d'un pathétique aussi simplifié. Tandis que sur I'arche qui enjambe le fleuve et qu'enveloppe entre le ciel et la forêt une étincelante journée d'été, chemine, avec le mystère et l'encombrement apitoyant d'une roulotte, la guimbarde où sont entassés, arrivant de Paris pour des mois, la famille, les hardes et les oiseaux du plus pur des artistes, celui qui doit prendre un jour de la main sans tache de son maltre, le flambeau de la poésie pure, regarde, sans bien comprendre, l'équipage des pauvres dessiner en ombre chinoise, son approche tranquille, au moment où, pris de vertige, dans son bain bourbeux, il est lui.même sur le point de succomber. > Le pont de Valvins a joué dans la méditation de Mallarmé un rôle presque aussi important gue son cabinet de travail ou son iardin.

de sa vie. On a repeint, réparé I'ancien relais du coche d'eau : < Tout s'est terminé par un repas de famille où j'ai apporté un peu du garde-mangei ; æufs, jambonneau et poulet. Pauline est apparue avec un cæur à la crème. Le plus déconcertant, une minute, était la venue, derrière le cortège, d'un peintre de Fontainelteau à bicyclette et à forfait. Jè me suis chargé de l'éconduire... Jardinage, lç bedeau et clairon des pompiers de Vulaines est venû écimer les marronnieri, un joli dôme à présent, tailler et palisser la vigne-vierge, t_out cela pour trente sous... La moitié du locàI, au rèzde-chaussée, sera badigeonnée, à la fin de la journée... Le siccatif ne serâ visiblement appliqué quô samedi dans- les deux pièces. J'occuperai un apiès-midi à peindre les chaises aujourd'hui. II n'y aura plus, à ltrrivée des d-ames, qu'à planter des clous et, luelque jour, à vernir le canot... J'espère bien que c'est-ma Oernieré installation et que j'en profiterai largement et paisiblement... Je voudrais que vous vissieiles marronniers en fleurs et les rosiers du mur qui éblouissent... Terri_ ble, le changement de salon-salle à manger. Alors la mousseline Liberty est trop légère, mêmé doublée de celle à-beurre pour I'ancienne alcôve ! > Ses visiteurs, râres, lui restent fidèles. Valéry, Fontainas et pierré Louys viennent lui offrir à dîner au bord de Ia Seine ; il les retient d'abord à déjeuner. Il faut nommer aussi Marcel Schowb et Moréno qui, une saison, occupèrent à Valvins la charmante maiion du critique musical Godebski, Iils du scuplteur. La Gr.gngette n'a pas changé. Elle a gardé ses vieilles tuiles, ses vieux arbres. Elle semble avoir été conservée sous globe telle qu'elle était il y a quatre-vingts ans.

il envoie à sa femme et à1 sa lille une sorte de journal des menus incidents

calme, semble un lac. En 1896, seul à Valvins,

J'y viens le soir fumer un cigare. La rivière

I'ONTAINEBLEAU - C'est agréâble, disait-il à Maurice Guillemot, d'avoir un pont à côté de chez soi. C'est une terrasse.
152

DELICES DES POETES

153

large,

bienfaisante d'un village nâtal, dit Mondor. Il quitte une capitale < où s'exaspère le présent > et où < tonne le canon de I'actualité > pour venir, ici, couper une fltte < où nouer sa joie selon divers motifs, celui, surtout de se percevoir, simple, in{Iniment sur la terre >. L'air et < l'illusion spacieuse > lui sont doux. Les maisons; peu nombreuses, se détachent, dans sa mémoire ou à ses yeux, avec une familière netteté. Il bavarde avec presque tous ces paisibles riverains, devine chez les plus humbles une expérience avisée de la vie, chez les moins confiants une vocation de rudesse et de misanthropie. Les artisans lui font part de leurs tracas ou de leurs contentements ; la vue des métiers et celle des vertus qu'ordinairement y apportent et affermissent les hommes, lui sont une curiosité et une réconciliation inépuisables. Il connaît, du village, les rivalités, les sobriquets, les piaillements,.. Il y a les gens du bourg, ceux de la rivière, ceux de la forêt, ceux de Paris, le facteur de verve intermittente, le batelier rogue, le pêcheur infaillible et le pêcheur timide, la jeune Iïlle qui fait tous ses apprentissages, du. travail, de la coquetterie, des larmes, le rentier fastidieux, la Bovary scintillante... > Valvins nnest pas grand et cependant il n'est pas fait mention dans la correspondance et la biographie de Mallarmé d'une fabrique de chevelures de poupées qui s'y trouvait encore installée au début de ce siècle et qui aurait eu de quoi inspirer au poète quelques gloses mi-doctes, mi-humoristiques, dans le goût de celles que lui inspirait le chapeau haut-de-forrne. Les cheveux utilisés par cette fabrique provenaient de Chine. C'étalent des démêlures arrachées aux longues nattes des Célestes. La France en importait 100.000 kilos ; le reste était fourni par l'Italie, la Bretagne, I'Auvergne et le Limousin. Les démêlures chinoises de première mais celles-là n'étaient pas destinées aux poupées, du moins aux poupées de porcelaine ; on les réservait aux dames.

qualité valaient jusqu'à 30 francs

(or) le kilo ;

< Valvins, peu à peu, a pour Mallarmé la douceur

154

FONTCINEBLEAA
il

DEI.ICES DNS POETES

15!;

Au printemps de 189?, Mallarmé fait venir de la rue de Rome à Valvins, où il habitera dès lors presque toute I'année, des paniers de livres, et il entreprend de peindre les chaises,le banc, la grille du judin, la porte de la cave. Le canot a été réparé pour 12 frâncs. Les visiteurs ne feront pas plus défaut cet été-là que les autres : Rodenbach, Edouard Dujardin, Stuart Merrill, Odilon Redon, Paul Margueritte, Godebski et sa fille Missia, plus tard Missia Edwards et Missia Sert, Elémir Bourges, qui sera le dernier à s'attarder, l'automne venu, dans le voisinage, lui-même ermite de Samois. Après un court hiver à Paris, Mallarmé, en 1898, regagne Valvins, dont la paix, large, profonde, aérée, méditative, lui est devenue indispensable. Le poète Henry Charpentier rapporte de lui ce mot qui doit dater d'alors : < Chaque homme possède un pays où il place ses souvenirs d'enfance et se platt à penser qu'il prendra son dernier repos. Moi, je n'en avaii pas ; j'ai choisi Valvins. > Cet été-là est marqué surtout par une visite de paul Valéry, le 14 juillet. Aussitôt après le cléjeuner, Mallarmé entraine son jeune disciple dans son cabinet de travail : quatre pas de long, deux de large ; la fenêtre ouverte à la Seine et à la forêt au travers d'un feuillage tout déchiré de lumière et les moindres frémissements de la rivière éblouissante faiblement redits par les murs. q Et alors Valéry a la révélation du Cottp de dés, dont on peut bien dire qu'il est quelque peu déconcerté... Puis, les deux poètes sortent e1, à- travers la câmpagne, vont devisant et cueillant des fleurs. < Voyez, dit Mallarmé en montrant à son compagnon < la plaine déjà dorée, c'est le premier coup de ôym< bale de l'automne sur la terre. , Arriva le I septembre. Mallarmé souffrait d,une laryngite bénigne. Il était à sa table de travail lorsqn'il fut pris d'une âtroce suffoeation. La respiration lui manquait comme à un noyé... Le phénomène cessq subitement, comlne il avait commenôé. Alors, à peine remis de son émotion, le poète rédigea une recommandation relative à ses papiers gu'aprés une nuit paisible

recopia jusqu'à la quatrième ligne. Là, il s'arrêta, il s'approcha de la fenêtre comme s'il ett voulu jeter à la Seine et à la forêt un dernier regard. A ce moment' on lui annonça le médecin et" comme il s'apprêtait à faire à celui-ci la démonstration de ce qu'il avait éprouvé, l'épouvantable.strangulation se produisit de nouveau... Le visage bleu, il était mort. L'enterrement eut lieu le dimanche d'après. Josétr{aria de Hérédia, Henri de Régnier, Paul Valéry, Marguerite Moréno se trouvèrent dans le même compartirnent du train qui les amenait à Fontainebleau. Il y eut aussi Rodin, Renoir, Vuillard, Edouard Dujardin, Méry Laurent, Théodore Duret, Thadêe Natanson, Catulle Mendès, Léon Dierx, Henri Roujon, Octal'e Uzanne, le docteur Bonniot, Marthe Mellot, Elémir Bourges, les Margueritte, Alfred Jarry que Thadée Natanson nous dépeint comme tout particulièrement tlévasté par le chagrin et en tenue de cycliste, avec des souliers jaune paille empruntés à Rachilde. Celle'ci, Vallette et Jarry voisinaient au Coudray, bien en aval
de I\,Ielun.

parable. Extérieurement, la petite maison paraît intacte, le médaillon commémoratif a êté. à peine écorné, mais le désastre intérieur a été beaucoup plus grave. Le cabinet japonais n'est plus qu'un souvenir, ct que de meubles détruits, que de bibelots réduits en miettes ! Le canot lui-même n'a pâs trouvé grâce. N'importe, la petite maison de Valvins, l'ancien relais du côche d'eau, vénèrable pour tous les rêves qu'il lbrita, reste la petite maison de Mallarmé. Devant ses
l'enêtres, le fleuve continue à couler mélancoliquement,

Après une cérémonie très simple à l'église de Samoce cimetière où reau, on se dirigea vers le cimetière sur tous les âns nous nous retrouvons - la tombe... Tetle fut la vie et la mort de Mallarmé dans ce petit hameau de Valvins où sa maison garda fidèlement ses reliques jusqu'au jour où les obus de Ia dernière guerre crevèrent son toit et ses murailles et où le pont sauta. Mme Bonniot a fait de son mieux pour réparer l'irré-

philosophiqllement, imperturbablement, oublieux des

156

r.ONTAINEBLEAA

DELICES DBS

POETES

157

explosions et de la canonnade autant que de la voile blanche que le plus doux et le plus mystérieux des poètes hissa si souvent sur sa surface étincelante, et I'on serait tenté de terminer sur des vers de Lamartine: Ainsi tout meurt, ainsi tout passe, Ainsi. nous-mêmes nous passons, Hélas, sans lalsser plus de trace Que cette barque oîr nous glissons...

!

Nul n'a fermé sur vous de plus cléments regards it aort - Epands sur lui ta clémence, ô--Nature ! Donne à ce doux héros la doucp investiture' que ces royaux abris O mort ! - Quc la forêt, Dont il sut écouter les échos assombris' Et célébrer pour nous les splendeurs mécolnues I Que ce fleuve,'ou, pensif, dans un r-efl-et de nues, Ou d'azur il cherchait I'image aussi des mots ;

si des vers de Mallarmé lui-même ne s'imposaient la circonstance :
C'est de vos vrais bosquets déjà tout le séjour, Otr le poète pur a pour geste humble et large De l'interdire au rêve, ennemi de sa charge : Affn que le matin de son repos altier, Quand la mort ancienne est comme pour Gautier De n'ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire, Surgisse, de I'allée ornement tributaire, Le sépulcre solide oir gît tout ce qui nuit, Et I'avare silence et la massive nuit.

en

Que ces bords, ces versants, ces vallons, ces hameaux' Ce familier décor cher à sa songerie, Que tout cela murmure, et miroite, et sourie, Chaqoe été, tendrement, noblement, au soleil, Àutour de son tombeau, pour charmer son sommeil'

Le souvenir de Mallarmé n'est perdu ni à Valvins Samois. Un ancien maire de Samois, M' Dury' m'a longuement parlê de lui aa Café de I'EcIuse' trl. Ont/Ctait le càmarade de jeu du petit Anatole et r" .*"i, Aimée-Geneviève, eut pour marraine Geneviève Mallarmé. Par lui j'ai appris que le propriétaire de liancien relais des mârinièis, dont Mallarmé était

ni à

Bois-le-Roi

je demanderai à Henry Charpentier de faire réciter au cimetière de Samoreau. On le sent écrit, si I'on peut dire, d'après nature; Dierx passait ses vacancès à
:

Beauæ-Arts ce poème qu'une de ces prochaines années

Lorsqu'il fut élu prince des poètes en remplacement de Mallarmé, Léon Dierx publia dans la Reuue des

co-locataire avec une Mme de Léris, s'appelait Prosper *r;t, que le chien de Mme de Léris s'appelait, ?rirn -sans le vouloir, le jeune !tty, en grand danger et qié, à;ci". *à"au pour la seconde fois, tua sans le vouloir

Comme un parfum plus rare et plus subïil, venir Ranimer leur ferveur'pour l,art et I'ennoblir, Nature, ô vie ! ô mort t ô mystère ! ô mélange D'horreurs et de beautés, de désirs où tout change, Revient et disparaît en d'incessauts départs !

Un peu de son géni,e, un peu de sa bonté, Dans un peu de nos pleurs sur Valvins est resté, Pour en faire à jamais un nom de poésie. Oui, désormais, autour de la maison choisie, Dans I'air léger, parmi ses frissons, les senteurs Des prés, les bruits épars, les peupliers ehanteurs, Flottera quelque chose encore dont les poètes Sentiront la tendresse et la fferté secrètei.

iu f"oo.u liim d'un eoup. de manche d'ombrelle' qui, iitoipôr Mary avait un pétit-fiIs, Abel oudry, jour faisait de la périssoire' Un Mallàrmé, "o*it. tu'it avait déployé son parapluie c-om-me une voile, le vent le Iit châviier. Paf bonheur, Mallarmé naviguait à froximité ; il tira de I'eau le nautonier malhabile'
Devant la maison s'étendait alors une sorte de petit square que la commune' courte d'argent, transforma de matériaux. Mallarmé en fut navré, d'oir ""ttei,Ot "ri distique << de circonstance > : le
Salut

i
: :

*

De

lire en

ô Passant qui te flches
été les afflches
!

qu'il crayonna sur une af{iche annonçant I'ouverture d'on" enluêle de commodo et incommodo'

158

FONT'AINEBLEAA

DELICES OËS

POETBS
gu'Elémir

159

vers le Bas-Samois. C'était en hiver et il émanait du fleuve et de ses hords une mélancolie dont j'avais le oæur serré, moi, terrien de Barbizon, peu habitué au voisinage de I'eau.'Les beaux couchers de soleil sur la plaine de Bière n'ont pas la tristesse de ces tns de journée hivernales :i I'est de la forêt, dans I'haleine glacée du fleuve. Au loin une lumière brillait faiblement. C'est la maison d'Henri Noël, me dit M. Dury. Puisque vous vous intéressez aussi à Elémir Bourges, je vais vous présenter un homme qui l'a connu.

Le soir tombait lorsçr'avec le clrarmant M. Dury je sortis du Café dc I'Ecluse pour rernonter la Seine

y vécurent seize ans. C'est là "écrivit

rue de Barbeau, d'un loyer de 400 francs par an' Ils
Bourges

Les oiseauæ s'enuolent et les fleurs tornbent, le plus heureusement accompli de ses liv-res sans doute' G Vt"u, Presbgtère s'appelle aujourd'hui le Ptieuré,

ù .}\
C'est un fait que, rnalgré les eflorts de ses admilateurs, Illémir Bourges n'est point parvenu à piendre sa place dans I'opinion du public, et même dans celle du public lettré, au rang que notre sympathie a toujours assigné à cet homme si noblement désintéressé. Le destin des choses littéraires continue à opposer à ce \ræu je ne sais quelle force d'inertie. Elémir Bourges demeure prestigieux, mais pratiquement inconnu. Et pourtant, quelle belle ligure ! Quelle illustration pour le village de Samois I L'installation de Bourges à Samois date de 1886. Il avait commencé par être journaliste. La mort de sa mère lui ayant apporté un hôritage de 40.000 francs, il dêcida de se consacrer entièrement à la littérature et, pour cela, de quitter Paris, de s'i$oler à la carnpagne. Le Crépuscule des Dieur, son premier livre, avait fait de Paul Margueritte son ami. La générale Margueritte chargea Mallarmé de lui trouver un logis dans son voisinage. Mallarmé en indiqua un à Samoreau, mais Bourges et sa femme préférèrent, en haut de Samois, la,demeure appelée le Vieur Presbgtère,

bien qu'il n'ait.-jamais êfé un Prieuré. Il comportait deux pièces au iez-de-chaussée et, au premier, deux chamËres très mansardées auxquelles on accédait par un étroit escalier partant de la cuisine. Dans celle-ci subsiste un fournèau à charbon de bois encadré de faiences de Delft, dans le fond duquel deux barreaux tle fer ont été scellés, dessinant une croix lui donnant I'air d'un oratoire. Un four à pain subsiste également, ainsi qu'au-dessus d'une porte de la grande pièce, faite deJ deux anciennes petites pièces du rezàe-chaussée, des peintures allégoriques en camaieu' Les vieux tilleuls-de la terrasse, du côté de l'église' ct un banc de pierre permettent d'imaginer Elémir Bourges assis e[ méditant, le regard perdu sur les côteairx d'Héricy dont le clocher pointe de I'autre côté cle la Seine. Un verger précédait la maison ; un potager s'étendait vers la dioite. L'extraordinaire épaisseur des murs, les contreforts appuyés à la façade et les voûtes cles caves font croire le Vieuæ presbgtère presque aussi ancien que l'église, laquelle, d'un excellent gothique du commencement du xttt' siècle, forme à la jolie propriété du docteur Hyéronimus un décor à la fois vénérable et charmant' Parmi les amis qui venaient voir Bourges dans sa

retraite, Edmond JÀloux nomme les peintres Arrnand Point et Emile Bernard, Stuart Merrill, Paul Claudel' Philippe Berthelot, Paul Margueritte, et, bien entendu, Stéphàne Mallarmé dont l'amie, Méry Laurent, habitaif aussi Samois. Mais la grande présence de la forêt était mieux accordée que toute autre au style de la vie et de la pensêe de Bourges. Que de promenades il fit le long de la Seine et sous les arbres de cette partie de la forêt qui, enveloppée par la boucle de la Seine, entre Fontainebleau et Bois-le-Roi, est traversée par les routes du Charme, de l'Epagneul, du Lieutenant,

160

F'ONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES

161

et ponctuée par les carrefours da Garde-Général' dtt î";t":À;Ar;buse, de l'lnspecteur, de la croiæ de Tou' Ioase, etc, t '-î;;-â" Régnier nous a laissé un récit de la pret"iùî""""ontrî qu'il fït d'Elêmir Bourges sur le pont de Valvins : < Comme nous arrivions au pont de Valvins' Mallarmês,arrêtaetmedésignaunpromeneurquis'a.van. -C;etuit-sourses venant ôi;';ËÀ*-;;.. me frappa toul d'abord en à pied fut lui' ce ^de 3"Àoi*. Ce qui qu'il tenaii-à la main ; et ensuite le sin""-i""q"ét qrr" taissait apercevoir son. veston entr'-"fi"t eîtut Bir*t.ï" sii"f etait de velours rouge' fermé par une

itg;;â"-;iourcules petits boutons d.orés' Coiffé d'un la rond, le viiage -apparaissait,coloré -par en le plus saillant "Ë"p"""ei te grana aii' l'e trait *ît-"rt.éiait la bouché aux lèvres épaisses et p-loéminentes' lorgnon'

i; y;;* s'abritaient derrière les verres d'un et de bonté T;;i. i; nfit" ofirait une expression -desentait retiré a" ttittËsse' On le rêverie, de douceur "t i;èr i;i" de tous, dans la solitude de .sa vie et de sa p.ï.ô". h àtuit, éo**e Mallarmé I'a écrit de Villiers habitué >' de l'Isle-Adam' un de ces hommes au < rêve savait'sortir du rêve avec une aimable et un ;"i;î Ce jour-là sans doute
l;6|"gàonedie

;;;-";;à;tàendante courtoisie' de < relire l'Encgclo' Éo"tà"" n'avait pas eu le temps au mot biôn connu de Mallarmé : pëii;;- : "ttotiott a cinq minutes. de loisir' il relit ï QuanO Bourges

î car sdtt infinie éru4ition en toutes ;; se manifesta pas dans sa conversation qui ;h;;;". I"i t""t", Àtre Mallarmê et lui, de propos cordiaux et plaisir à.jouir ensemble
;it";i;*,
ôeux de gens qui ont àes^grâces d'une belle jo-urnée-de printemps'

le long d'uri beau fleuve, dans un doux ;;ffi;;t i"v."S" lumineux,-en oubliant que les attendent là-bas ii.tt""i.t, que- l'art est long et difficile et i;il;il;;i qu;ils ont lu < tous les livres' = Un ami d'enfance de Bourges, Henri Signoret,.qui f"-p"ssion du théâtre ei ne réussit jamais à se "ouiï
>>

en

se

faire jouer, mais connut une heure de notoriété comme animateur, dans la galerie Vivienne, d'un théâtre de marionnettes auquel Raoul Ponchon, Jean Richepin, Paul Gavault et Coquelin cadet prêtèrent leur concours, était venu habiter en face de Samois, sur I'autre rive de la Seine, à Héricy. A Samois s'installèrent, pour la belle saison tout au moins, les Margueritte, ainsi que le grand peintre symboliste Odilon Redon et Camille de Sainte-Croix. A Bois-le-Roi résidait Pierre d'Alheim, l'auteur d'une des meilleures biographies de François Villon. Pour aller à Héricy, Bourges prenait le bac et, les jours de grande crue, ce n'était pas sans danger. Il s'entretenait volontiers avec le passeur, nous dit Raymond Schwab. De son côté, Paul Margueritte venait à cheval ou en dog-cart, et c'étaient alors, dans le salon de Signoret, de longues séances de musique où Beethoven, Schumann, Wagner, Berlioz, Chausson, César Irranck étaiqnt à I'honneur : < Bourges arrive, nous dit encore Schwab, tout chargé de ses lectures, débordant de vie intérieure, ne laissant voir que les joies de I'esprit. En hiver, il apparaît coiffé d'un haut bonnet de fourrure, emmitouflé comme un boyard ; en été, vêtu de beaux veloufs d'une coupe sâns âge. Signoret lui fait face accoutré d'un béret de velours, d'un gilet de velours lacé sur le côté; leurs pipes se répondent; près d'eux jouent les chats vénérés et un grand chien. > Henri NoëI, dans le petit atelier de qui M. Dury m'g fait entrer, est ébéniste de son métier; je devrais dire de son art, car il travaille de préférence pour lui-même, pour son plaisir, et les meubles qu'il a fabriqués et qui occupent une grande pièce, au premier étage de sa rnaison, en compagnie d'un délicieux bureau dos-d'âne ayant appartenu à Mme Récamier, I'Aga-Khan luirurême ne réussirait pas à les lui acheter. Il est amateur de peinture et sa collection de tableaux constituera bientôt Ie premier noyau du musée de Samois. Sa maison, qui forme saillie sur le quai, date de Ia guerre tlc Cent ans. EIle a un escalier à vis de Saint-Gilles et rle vieilles poutres apparentes contre I'une desquelles, au-dessus du lit, les hirondelles ont construit leur nid,
11

se montrer digne de donner lhospitalité aux petits oiseaur ? Avec sa crinière et sa forte moustache, cet artisan de Seine-et-Marne a tout à fait I'air d'un poète ; il en a surtout l'âme. Son travail, ses meubles, ses tableaux, son nid d'hirondelles, sa vieille maison du moyen âge, le paysage de fleuve et de forêt qui lormg le èadre de sa vie comblent ses désirs et font de lui un des rares hommes vraiment heureux que .j'aie connus. Quant à Elémir Bourges, à qui il portait le journal tous les matins, il se le rappelle fort bien' quoique nous ne soyons pas tout à fait d'accord sur sa ùille: Il se souvient aussi, ce qui me surprend, de Zola qui, me dit-il, venait voir Etémir Bourges et qu'il me décrit, trapu, râmassé, barbichu et binoclé.

FONT'AINEBLEAU obligeant Henri Noël à tenir constamment ouvette ta fénêtre de sa chambre ; que ne ferait'il pas pour
162

DELICES DES POETES

163

so composâit des frères Margueritte, de Geneviève Mallarmé, d'un sien eousin, le poète Mestrallct, et de quelques autres amis qui tenaient également les emplois de copistes, de régisseur, de costumiers, de décorateurs, de souffleur et de machinistes. Une affiche manuscrite, collêe à I'une des piles du pont de Valvins, annonçait le spectacle du lendernain : Pierrot pos' thume, de Théophile Gautier ; Pietrot hétitier, de Paul Arène ; Les Fourberies de Nérine, de Théodore de Banville ; Le Passanf, de François Coppée i La Part du Roi, de Catulle Mendès, etc. On aflicha même Hernani, de Victor Hugo ! Henri d'Alméras a laissé une description pittoresque du public de Valvins :

décors ; un intérieur, une forêt, la mer... A droite de Ia scène, un naturel du pays vendait à boire. La troupe

U tl.
Les frères Margueritte étaient très lointainement cousins de Mallarmé. Au sortir du Prytanée militaire de La Flèche, Paul Margueritte, dégotté du métier des armes, entra comme expéditionnaire au ministère de I'Instruction publique. Son rêve était d'être acteur. Deux ans après, il débutait dans la littérature avec une pantomime qui fut jouée chez Alphonse Daudet, aù Théâtrè Libre et sur le petit théâtre de Valvins, Pieruot assassin de sa femme, Au premier étage d'une grange, aujourd'hui détruite, qui s'élevait jouxte la rnaison de Mallarrné, ce petit théâtre occupait chaque dimanche d'aott et de septembre un atelier où le peintre de batailles Alphonse de Neuville avait peint quelques-uns de ses tableaux. Une tache brune que son pinceau avait faite au mur s'y voyait encore. Une énorme poutre traversait la salle qui prenait jour sur la Seine par une large baie. Faisant face à celle-ci s'élevait la scène, garnie d'une rampe grossière et de paravents qui tenaient lieu de

< Vieux el jeunes, tous se hâtaient pour ne pas arriver en retârd, et vers B heures, des petites lanternes brillaient comme des vers luisants, dans les sentiers envahis par la nuit. < La foule, après avoir escaladé le petit escalier de bois qu'éclairait, ou plutôt que n'éclairait pas une bougie honoraire plantée dans un vieux chandelier de cuivre, s'entassait dans la salle, qui était vite remplie.
<<

Pendant ce temps, des poules, des eanards, des bruit des voix et des pas, protestaient à leur manière. < Singulier public que celui de ce théâtre de campagne : des villageois gênés dans leurs costumes du dimanche ; des vieillards qui, pendant la plus grande partie de la représentation, appuyés sur leurs cannes, sommeillaient ; des enfants qui ne comprenaient pas grand chose à la pièce, mais que les gestes de Pierrot et les évolutions de Colombine plongeaient dans le ravissement ; des jeunes fïlles qui minaudaient comme à Ia Comédie-Française ou à I'Opéra ; des commères joyeuses commères au visage hâlé par le soleil - les qui tendaient des seins volumineux à de Valvins lcurs nourrissons. Ceux-là n'avaient pas besoin de limonade.
ânes, des cochons, éveillés par le

I6tt

rON'I'A IN E B LE AU

DEI.ICES DES

POETES

165

un cocher, avec sa houppelarrde et son chapeau de cuir bouilli. Ce cocher fut très correct, et il eut le bon esprit de ne pas faire claquer son fouet au milieu d'une tirade. >
< Un sclir, on signala

Toujours d'après d'Alméras, Paul Marguerittc, mince, long, le visage naturellement mélancolique, mais rendu plus triste encore par le maquillage, fut excellent dans Pierrof assassin de sa femme où Mestrallet tenait le rôle du croque-mort, de même qu'il tint ceux du gendarme et de la sage-femme dans deux autres pantomimes de Paul Margueritte : Pierrot et le gendarme et Pierrot et la sage-femme. Les Vers de circonstance de Mallarmé renferrnent trois poèmes composés pour le théâtre de Valvins. D'abord le sonnet d'inauguration :
Par un soir tout couleur de topaze et d'orangc Lcurs espoirs reflétés dans ce riche tableau, De gais comédiens suivant le fll de I'eau Ont débarqué la joie au seuil de votre grange.
Aucun toit si grossier ne leur paraît étrange, Ils le peuvent changer vite en Eldorado Pourvu qu'au pli nalf qui tombe du rideau La rampe toute en feu mêle I'or d'une frange. Âussi le doux concert qui cessa quancl je vins N'était pas, croyez m'en, ô peuple de Valvins, Le désespoir d'un veau pleurant hors de la sall'c. Mais avec ses cinq doigts par la ganrme obéis, La chanson que du oæur d'un violon exhale Un jeune homme de bien natif de ces pays.

Notre violon n'attend Plus Qu'un signe de monsieur le maire Cet orchestre que i'énuFère Notre violon n'attend plus. Déjà sur les pins chevelus La lune verse sa chimère Notre violgn n'attend plus Qu'un signe de monsieur le maire.

Et le dernier, qtti se récitait avant le dertrier spectacle de la saison :
Avec le soleil nous partons Pour revenir au temps des roses... Sans or, ô Gilles et Marions, Avec le soleil nous partons ! I\tais il reste dans nos cârtons De quoi chasser les iours moroses... Avec le soleil nous partons, Pour revenir au temps des roses !
I

:

1

Vient ensuite un monologue de Pathelin se substituant au juge dans la Farce de Mattre Pathelin, et ce sont enlln cinq triolets dont I'un était dit à chaque représentation, avant le lever du rideau. Voici lc premier :

Pour une représentation de Riquet à la houppe, de Banville, Georges Rodenbach écrivit un prologue. Paul ef Victor Margueritte habitaient Samois oir ils avaient une maisonnette à deux étages, avec un petit jardin dévalant vers la Seine. Des affiches de Chéret, des photographies de Botticelli, le Goncourt de Bracquemont, des armes orientales, des livres, l'épée du g;énéral Margueritte en décoraient I'intérieur. En 1896, ils y édi{ièrent un petit théâtre où ils jouèrent une bluette, La BeIIe au bois dormant, Il est surprenant qu'avec un tel goût pour la scène ils gient fait I'un et I'autre une carrière exclusive de romanciers. Paul parcourait à cheval la forêt, mais il ne poussa pas I'amour de l'équitation aussi loin que son frère. Ilngagés aux spâhis, Victor avait passé aux chasseurs d'Afrique et, reçu à Saumur ârrec le numéro 1, en était sorti dans les dragons. Il quitta I'armée en 1896. Il avait déjà publié des vers, dont ceux-ci, inspirés par ln forêt :

166

FONTA,INEBLEAU
Vers le lointain d'opale teint Où des prôtresses sont allées Tralnant leurs jupes de satin, Voici qu'il monte, au rat du thym

DEI'ICES DES
et ce llefour lrisfe
.'

POETES

167

,,

Un broulllard rose des allées. Dans la forêt ou le réveil I)es parfums passe par bouflées, C'est la poussière qu'au soleil, Après les rêves du sommeil, Laisse le vague envol des fées.

Puisque voici venir les mauvais joursOt tér corbeaur croassent la peine -de l'automne Surl; forêt qui verse ses feuilles à I'oubli Comme des larmes, Àirôn. revoir, rêvant à I'année qui flnit' l,u p"tit" iraison rouge au bord de- l'eau o,i ;;il connûmes l'élé, la folie de I'espoir Èt de croire que nous serions des enfants l oujours.

américain et poète symboliste de chez nous, aut-eur des Quafre Soisons où règnent une gentillesse et un charme si français, comme en font foi ces vers, intitulés Le vrai temple :
C'est ici le village de nos rêves, Dont les fumées violettes,,le soir, Comme une brume de sommeil que soulève Le souffle paisible de I'espoir,

amour puisque Fernand G.regh passe tous les étés à By, avec son fils, Didier Gregh, maire de Thomery. Autre habitant de Marlotte : Stuart Merrill, citoyen

A partir de 1896, les deux frères collaborèrent et cette collaboration, qui devait être provisoire, dura. L'un avait la finesse, I'autre la vigueur, ils se complétaient très bien. En 1905, ils quittèrent Samois pour Marlotte où ils eurent pour voisin Ferdinand Brunetière venu y soigner sa gorge, et où, chez un peintre de ses amis, à la Mcison des Champs, François Coppée, épris de la forêt depuis le collège, avait précédemmenl passé deux étés et composé Pour la Couronne. En 1900, un autre poète, Fernand Gregh, avait habité Marlotte où il avait, comrne il I'a raconté dans une jolie page de ses souvenirs de jeunesse, L'Age d,Or, découvert la forêt; découverte qui devait être le début d'un long

j'évoq-uerai la Pour achever dignement ce chapitre' Fort sous les verdures de rilità""ti" .ombre le Paul iià"iÀ"ï, a"Faul Fort amoureux' de Paul Fort pleur".iepart de sa bien-aimée et, dans son chagrin' le "à"i ilî""""t-a-témoin notre ami commun d'autrefois' APollinaire : ôher Guillaume

< Eh bien oui, Guillaume, oui' tu vois mes larmes' puis fut un Aou, uo souvenir qui fut ma joie même et à ma tenclresse ; a àai, oui, tu vois mes larmes, dues chacun sa Peine. que < C'est tfargot mon page' mon seul -petit bien' tout en velours i" oolt- """otu"""* ;ouis âe Reclose-s'jardin noir comme un page ancien, courir à travers le
des roses

*ottt'f"-n4""'à

< vers son paresseux' vers

""-q"i paysage, '--l-"îâo,t*

m'est peu

I'ombre étendu

dt,

vers mol moi si content et me donner' lors' son aimant sourire' joie du

! puis son rire,

bouweuit "n*ttî"it e-i, i'àntends-tu, ce 6ou"reuil des roses au doux chant perdu ? >

ses baisers d'enfant' Un en berçant sa cag-e pendue à I'osier'

':

.

l

À{ontent de ses âtres vers le ciel.

Et Paul Fort soudain consolé
<<

:

Là-bas la silencieuse forêt, Etreint d'ombre la marge des près Où les abeilles ont butiné leur miel, Servantes tliligentes de I'avenir...

Je suis heureux, Guillaume, elle revient demain' Adieu, je t'aime bien' Le Guiltaume, adieu, ""-t'"tt' et la joie tlans mon âme' t*i;-;;t â cinq-heures".

168

FONTAINEBLEAA
si gai pour moi, sous ce couvert. Le train

Souviens-toi de Recloses et prends encore un verre, Gaiement le bois a mis ses bianches de travers en te
v.o^yant

siffle,

-ami cher qu'apitoyaient mes larmes. Tiens, je m'arrête ici. Va, gentil oæur de flamme I >

-

surtout Notiâ Cæur,- dô Guy dé o" .oiË"u, un grand chagrin d'âmour dans une maiionnettË de Montigny
et_

Je citerai d'abord

Fontainebleau et sa forêt apparaissent dans bien des romans et des contes_ de ce qu'on appelle l,époque 1g00.

Maupassant; dont Ie héros, Àndré Mariollé,

- < Elle.était tout au bord de l'eau séparée seulement du courant par un joli jardin que teiminait une ùrrasse à tilleuls. Le Loing, qui venait de tomber d,un barrage par une chute hàutô d'un pied le long de cette terrasse en déioulant à;;;, til;i; "" de grands remous. Par les fenêtres de la façade, on apercevait, de I'autre côté, les prés. >
Excursion de Nlariolle en forêt
{

:

et il alla devant l.ui longtemp_s, une heurô, deux heureS, a tra_ vers. les branches, à travers I'innombrable multitude des petites feuilles luisantes, huilées iet vernies de sève. La voûte immense des cimes voilait toufïeliel, supportée par de longues colonnes, droites o" pr"chées, parfois blanchâtres, parfois ,oÀn"u, ,ou.^,rrr" mousse noire attachée à l,écorce. Elles montaieni indéliniment, les unes derrière les autres, dominant les jeunes taillis emmêtés et poussés t i;;i, pieas et les couvrant d'un nuage épais que t.u"ara"i""t ae. "ata-

< . trIariolle pén9t1a- dans les fourrés, sous les arbres grgantesques, qui s'élevaient de plus en plus,

Les Deuæ gros hêtres,

Eeu-ronrs n'EucÈNr BlÉnv.

DELICES DES POETES

169

mais d'une éclatante vapeur de veidure iffuminee-àe ray-ons jaunes, Mariolle s,arrêta, ému d,une inexpri_ p"!19 surprise. Où était-il ? Dans une forêt, oo É"" tombé au fond d'une mer, d'une mer toute en fàuiffes et toute en lumière, d'un océan doré de clarté verte ? >

raetes de soleil. La pluie de feu glissait, coulait dans tou.t celeuillage épandu qui n,avaii pius ï'air d'un bôis,

Mariolle pousse sa promenade jusqu,à un large carrefour < où aboutissaient, comme lej rayons d'uie couronne, six avenues incroyablement hautes qui se perdaient en des lointains feuillus et transpa-rents, dans un air teinté d'émeraude. Un poteau iiaiquaif le nom de ce lieu : < Le Bouquet aï noi u. C'ètait vraiment Ia capitale du royal p-ays des hêtres. E{fet apaisant et consolant -aè ta forêt : Mariolle oublie son chagrin en couchant avec sa bonne... Dans Ma Grande, de paul l\Iargueritte, oir un personnage grotesque, Edèse Kastor, rassemble suf lui tous les ridicules de ses rivaux en poésie symboliste et qui aurait fait froncer le sourcil à Mallarrié si te maitre de Valvins avait lu le ,roman Ae son cousin, un jeune professeur, qui passe ses vacances à Sonnâlles (Samois), près du pont de Malves (Valvins), .'ep.""à d'une jeune Russe et I'épouse ; la sæur Ou professeur en meurt de jalousie. Ce sont des impressioris fluviales qlutôt que forestières qui sont an-alysées dans Ma
>>

Grande :

< Il est si doux d'aller sur l,eau, ou même simplement de la regarder couler. Ne trouvez-vous pas {u,il s'exhale une magie de I'eau ? Elle flotte et glissô p"rôiilu à elle-même, et cependant différente, comhe la vie. La poésie d'un fleuve est chose intense et mélancolique. Sur I'eau, il semble que le temps s1épanche, que ,rôt"e âme flotte entraînée par une foice douce et soùveraine, sans retour. Parfois on croit remonter le courant, on a I'illusion que l'eau reste immobile ; mais elle court, emportant la jeunesse et la vie... < Le fleuve coulait noir, avec un large serpent de

170

FONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES

171

lune, au milieu, dont les écailles blêmes miroitaient' L'îte de joncs hérissait, sous I'aotre, ses lances d'or' Toute la campagne, par-delà, s'étalait en un crépus' cule enchanté. ies grands peupliers de Brolande se détachaient, pâle, suiun ciel flou. Une mollesse inllnie, une sérénité d'extase emplissaient le paysage vaste ; et cela se passait coriime sur une autre planète et dans une autre vie. On n'entendait que le bruit des barrages, étouffant ses sanglots. Une étoile, devant la berge, trempait... >
Décidément, il se faisait un grand abus de psychologie en 1900. Après Ma Grand,e, où nous est décrit un cal mortel de jalousie fraternelle, Léon Daudet nÔus

présente dans Suzanne un cas d'inceste. Suzanne, ôréature perverse et fatale, devient consciemment, sciemmenl, la maitresse de son père, à qui elle avoue' puis nie, puis avoue de nouveau être sa lille' Le Il y !",rot" homme en a I'esprit tourneboulé. de le a ge voir, iuoi ! Aussi ne nous étonnons-nous pas tomber à qu'il est, se convertir et tàut matérialiste genoux au pied d'un hêtre, à Arbonne, où Suzanne est venue remâcher sop repentir et ses remords :

s'éoartèrent. Un irrésistible rayon llt étinceler les feuillages moroses, mêlant la lumière à la tempête. La formidable architecture resplendit. Comme à travers une dentelle rousse et déchirant ce délicat réseau, plongeait la rudesse du soleil. Le long des hêtres inflexibles, elle frappait alertement de ses lances d'or. L'armée des'troncs polis brilla sous la menace. L'astre entre les rangs serrés, dispersa son glorieux ravage ; des llammes obliques, où se mêlaient la clarté, le fauve et Ie rose, s'éparpillèrent jusqu'au lointain, jusqu'aux extrêmes clairières de Ia futaie victorieuse, et cet incendie géométrique était encore accru, au sommet du champ de bataille, par le sauvâge reflet d'un gros nuage noir frangé de cuivre... >

immobilité sibylline.

< L'allée où elle s'engagea était déserte et droite"' une autre..., une autre plus large, d'un sable blême"'' des arbres réguliers... Elle les compta par enfantillage et elle lisait ies écriteaux, les nobles noms de roches et de carrefours, oir le mot de croit revenait si souvent ! Les ombrages grandirent. Ils paraissaient croltre à mesure. Il en était de verts encore. Il en était de jaunes, il en était de rpuges et ceux-ci, dominant petr- à peu, éclatant sous la terne lumière, I'exaltaient. be ces?normes hêtres d'un seul jet elle admirait l'élan et le déft. Toute la nature, flairant I'hiver, gardait une

d'écorce, géants llgés dont les pieds tortueux couraient entre les fougères pourprées. Ces vastes mains tendues, vers le ciel, qui gesticulent dans la tempête, avaient

Ils se

taisaient,

les oracles

I'air de prier en silence... Tout à coup les nuages

Louons les arbres d'être beaux et de bruire Si doucernent dans les vergers et dans les bois : Rameaux éoliens oir le ramier soupire, Branches frôlant les tuiles brunes des vieux toits, Célébrons-les tous à Ia fois.

Dont le feuillage fait comme un feu d'artiflces, Il est des peupliers inquiets qui frémissent Au plus léger souffle du vent,

Il

est des pommiers retombants

Parmi les rocs, les pins sévères
Epandent un grave murmure, Les saules gracieux trempent dans les rivières Leur ondoyante chevelure.

Les acacias des jardins Balancent au soleil Ieurs grappes embaumées, Les ormes bienveillants qui bordent les chemins Tendent leurs bras vêtus de mousse veloutée.

A laissé le reflet de sa face rieuse, Les tilleuls chuchoteurs tremblent, les sycomores
Sont pleins d'ombres mystérieuses.

Les bouleaux ont des robes d'argent oir I'aurore

176

FONTAINEBLEAU
Les hêtres tressaillants s'entrelacent, les frônes
Semblent flamber au crépuscule, Quand la nuit monte, un grand rêve circule Dans la frondaison pensive des chênes.

DELICES DES POETES

177

Aimons les arbres qui nous aiment, Unissons notre voix à leur voie fraternelle, Répétons avec eux les strophes d'un poème Otr chantera la vie universelle.
Que le rythme profond des forêts nous enlève, Que toute essence nous accueille, Que notre âme se fonde en l'océan des feuilles.

Que uotre cæur batte selon les sèves,

L'auteur de cet Hgmne auæ atbres, Adolphe Retté, est un des écrivains qui ont le mieux mérité de la forêt de Fontainebleau. Dès 1896, il publia La Forêt bruissante; en 1902, Fontainebleau, la uille, le palais, Iuforêt; en 1903, un recueil de vers et de prose, Dans la Forê.t. Il a publié en outre dans la Reuue de Belgique, en 1903, les Poèles à Fontainebleau, étude à laquelle celle-ci n'est pas sans rien devoir, mais qui m'a laissé beaucoup à dire. Retté, né à Paris en 1863, mourut à Beaune en 1930. Il fut d'abord anarchiste et socialiste. En 1906, il se convertit au catholicisme. Le voici tel que le décrivait 'fancrède de Visan en 1922 : << Il est rude et jovial ; un solide lutteur qui aime à gouailler. Un large front plissé à la Bismarck, une moustache indisciplinée ; un visage extrêmement mobile et qui passe sans transition de la fureur au rire; un lorgnon en vadrouille, assujetti à chaque minute pâr son dangereux possesseur, mais que les mille mouvements désordonnés d'un corps sans repos dérangent sans cesse; des yeux gris posés avec insistance snr I'interlocuteur ; des gestes brusques sans harmonie ; de grosses mains maladroites ; l'éternel petit chapeau mou alternant avec la casquette du voyageur ; une voix grave, un peu graillonneuse, et toujours ce ricanement lourd et bon enfant de I'athlète qui s'amuse extraordinairement à

s'écouter parlêr, voilà Retté. > Et voilà, n'est-il pâs vrai, un type d'homme et de poète totalement opposé ù Mallarmé ! Mallarmé, Retté, qui avait commencé par être symboliste, le poursuivit longtemps d'uàe rrxécration singulière. Pour lui, Mallarmé, c'était le l)écadent, c'était la Décadence, c'était Ia fin d'une civilisation, c'étaient les suprêmes artifices d'une façon de sentir et de penser qui avait fait son temps et <rontre laquelle il se révoltait avec une violence éléruentaire. Libéré du Symbolisme étouffant, Retté se ploclamait le champion de la Nature. Après avoir été lu Symbolisme, la mode était au Naturisme. Elle fut cnsuite au catholicisme. Mais ne médisons pas de lletté naturiste, puisque c'est le Naturisme et le lranthéisme qui lirent de lui le chantre de la forêt :

'Ioi, forêt, tu m'a pris dans ta gloire et ta force ;
Et, buvant cette aurore où baigne ta beauté, Entre tes bras je me souviens d'avoir été Tous les dieux que je sens vivre sous tes écorces.

lleut-être, surtout soif, car it a laissé Ie renom d'un intrépide buveur, n'était qu'en Dieu. Comment fit-il rtette belle découverte ? Lui-même nous l'â raconté et, comme la forêt de Fontainebleau a joué son rôle dans $a conversion, je vais vous le dire d'après son propre récit intitulê Du Diable à Dieu et daté d'Arbonne 1g06. Jusqu'à Retté, Arbonne et la région des TroisPignons, où Decamps péignit des lions et des tigres, n'avaient attiré à ma connâissânce âucun poète. Sauvage et humide, ce territoire se prête peu à la villéginttrre et au tourisme. Ambroise Vollard, le marchand rle tableaux, et Abel Gaboriaud, le directeur du journal I'Dre nouuelle,.y eurent des propriétés, Gaboriaud en plein village, Vollard au-delà de I'aqueduc de la Vanne,
12

sent-ils une Iiguration moins artificielle que les licornes et les vierges à bandeaux du Symbolisme ? Refté se posâ un jour la question : il y répondit en concluant r;ue la vérité, cette vérité absolue dont il avait faim et,

Les rægypans, les nymphes et les dryades cômpo-

178

FON 2'A IN B B LE AA
venue.

DELICES DES POETES

179

au pied des Gros Sablons, mais ils y venaient rare' Vollard n'a jamais meublé qu'il s'était fait construire au milieu de ses la maison néuf cents heotares do landes et de rochers. Il u'en est pas moins vrai que la région d'Arbonne a grand caraitère et que je me félicite tous les jours d'avoir réussi à la défendre contre les militaires. Je vais m'y promener souvent. La grotte des Cavachelins, la roche bdouard, la Vallée close, le site le plus extraordinaire du massif forestier, ont gardé pour moi un attrait toujours aussi fort. Du Diable à Dieu s'ouvre sur une réunion de propagaride socialiste, dans une crasseuse petite salle, au fond de la cour d'un café, à Fontainebleau' Retté y pérore devant une trentaine d'auditeurs' Il leur prêche ia guerre au prêtre, au riche et au soldat. On I'applaudit. A la sortie, tout le monde va boire des bocks et c'est alors qu'un jardinier, < homme d'une intelligence assez développée >, dit à Retté.: < Mais en{in, puisque le monde n'a été créé par personne' nous voudrions bien savoir comment tout a commencé. La science doit être au courant de cela; et vous allez nous expliquer nettement ce qu'elle dit de croire là-dessus. > Embarras de Retté. Il était matérialiste, et pourtant il hésitait à leur présenter I'hypothèse matérialiste comme une certitude. Il leur avoua donc I'impuissance de la science devant le problème de I'origine de I'univers. Là-dessus les autres débitèrent quelques grosses sornettes et il prit congé. Gagnant la forêt, il suivit le sentier qui serpente à travers la futaie des Fosses-Rouges. Il était 10 heures du soir, la nuit était embaumée et pleine d'étoiles, mais Retté n'en jouissait pas comme d'habitude, il éprouvait du remords et comme une envie de pleurer. < Jusqu'au moment, décida-t-il, où j'aurai acquis une conviction ferme et scientilique touchant les origines, ie ne pro' pagerai plus le socialisme par la parole. > On aurait pu lui faire observer que l'inégale répartition des biens de ce monde n'a rien à voir avec la cosmogonie, mais cette pensée de simple bon sens ne semble pas lui être
men-t et, à ma connaissancg

Il rentra se coucher et ne ferma pas l'æil de la nuit. < Si pourtant Dieu existait ? > se demandait-il. Il avait fait un premier pas sur le chemin du salut le jour oîr il s'était avisé que le Progrès n'est gu'une énorme faribolc < puisgu'il est d'expérience que les appétits croissent proportionnellement aux satisfactions qu'on leur donne. >> D'où il ressort apparemment que la vie ne serait pas plus facile et agréable qu'à l'époque paléolithique. La grande erreur des hommes aurait commencé le jour où I'idée vint à je ne sâis quel primate de boucher I'entrée de sa caverne avec des pierres pour se protéger des animaux féroces et du froid. Au.cours d'une réunion publique où Anatole France et Jaurès avaient flagorné outrageusement le peuple, Retté avait protesté et quitté la salle, se jurant bien de ne plus fréquenter ces gens-là. Peu de temps après, il s'était lié avec Clemenceau et avait découvert que les radicaux étaient encore plus répugnants que les collectivistes. Les persécutions combistes I'indignaient. Et pourtant il n'avait jamais tant blasphémé. < Àh ! c'est qu'on est abominablement Iâche quand on méconnalt le bon Dieu pour suivre le Diable ! > Il était revenu dans son cher Fontainebleau et c'est ici que se place l'épisode de la réunion socialiste racontée au début.
< La forêt, elle m'était auxiliatrice. J'y connaissais des heures d'inspiration et de reeueillement dans la solitude. Là, je pouvais m'entretenir âvec mes frères dans les arbres. Admirer, pénétrer I'harrnonie profonde des futaies, composer et me réciter des vers Jous bois, c'étaient mes récréations les plus chères. Et je m'épanouissais. >
Mais

il

cle sérénité,

ne tarda pas à s'aviser que, sous son masgue la Nature cachait ( une face d'airain > :

allianee avee les bouleaux pour une protection mutuclle

< Quoi, même dans la forêt, si les pins faisaient

r80

17ONT'AINEI]LEAU
run

DEI.ICNS DES POETES

181

catholique qui, seule, n'a jamais varié. Dès ce rrr*oment, crut. Mais il se sentait encore retenu pâr l'amourpropre et la peur du ridicule, il hésitait devant la nécessité d'aller voir un prêtre. Et voilà que justement

w Et lé pauvre Retté retombait dans lei contradictions inlinies du spinozisme et du pessimisrne schopenhauérien. Gæthe, Shakespeare, Baudelaire, Balzac, Hugo, tnissaient eux-mêmes par I'ennuyer ! Or, un jour que, dans le sentier qui, du carrefour des Huit-Routes, autre norn du carrefour de la Vallée de la Chambre, se dirige vers la grotte des Montussiennes, il lisait un passage de la Dfuine Comédie, un frisson le parcourut, le livre lui échappa, il dut s'appuyer au tronc d'un hêtre, une clarté intense lui faisait voir ses vices accroupis comme des crapauds dans la fange de son cceur... Si Dante avait dit vrai, il pourrait donc se purifier,,ôtre sauvé ? Mais aussitôt une voix perçante s'éleva en lui : < 'lout cela, c'est de la littérature, tu sais bien que le catholicisme n'€st qu'une fable vermoulue ! > Et ramassant son livre, il continua, l'esprit profondément troublé, sa promenade. Je passe sur une discussion qu'il eut le lendemain avec un ami. La nuit suivante, réveillé en sursaut par un rêve otr s'était peinte la radieuse vision de Dante, il décida de retourner dans la forêt qui lui avait tou, jours été apaisante et d'y examiner son âme à fond. Il regagna les Fosses-Rouges, et là, comme il terminait le lamentable bilan de ses expériences intérieures : < Maintenant, que me reste-t-il, rn'écriai-je. Aussitôt, me fut répondu tout bas, en-dedans de moi : Dieu ! > Il avait atteint au bas des Fosses-Rouges le carrefour du Pivert. Il prit à droite, entra dans un massif, s'assit sur une pierre moussue au pied d'un chêne et se mit à méditer sur le caractère immuable de la doctrine

contre les essences guerrières, à côté, Ies chênes et les hêtres se livraient une bataille sans merei où I'on ne comptait plus les cadavres. Bt moi qui aurais voulu être assuré que tous mes arbres chéris vivaient en bon accord... Quel chagrin ! >

prêtre lui apparut, un vieux prêtre qui liscit son bréviaire et qui, passant à sa hauteur sâns I'apercevoir, prononça distinctement ces mots : Bt Verbum caro factum est et habitauit in nobis. Bouleversé, Retté s'élança : < Monsieur ! Monsieur ! s'il vous plait ! > Le prêtre eut peur. o Que désirez-vous, Monsieur ? *- Monsieur, je vous en supplie, priez pour moi ! > Le visage de Retté ruisselait de larmes. < Oui, monsieur, je vous promets de prier pour vous et je vais le faire tout de suite. > Retté n'osa plus rien dire, et, le prêtre s'étant éloigné, se mit à marcher au hasard en se répétant : Et Ie Verbe s'est f ait chair et il habita parmi nou.e. < Et de grandes vagues de lumière déferlaient majestueusement dans mon âme qui en restait toute lumineuse. Il ne tarda pas à retomber dans ses doutes et ses hésitations. Il rimait des vers désespérés : ...O mort, je te vénère Car ta bouche est la coupe où j'ai bu la beauté ; Parce que tu guéris de toutes les misères, Je veux te suivre au fond de ton éternité. Prends-moi dans la forêt qui me sacra poète, Que ce soit par un soir de brise éolienne Ori les bouleaux plaintifs chanteront sur ma tête : O Belle, je mettrai mes deux mains dans les tiennes ;
>>

'

Tu quitteras pour moi ta couronne et tes voiles, Tu me prodigueras tes plus profonds baisers, Et, me réfugiant entre tes bras glacés, Je m'en irai, joyeux, dans la nuit sans étoiles.

il

Sur ces entrefaites, en mars 1906, il dut rentrer pour quelques temps à Paris. Le milieu anti-clérical le dégoûta plus que jamais. Visite à Notre-Dame. Visite ù François Coppée. Visite à un médecin qui lui conseilla le grand air. J'abrège pour arriver à Arbonne où, toujours attiré par la forêt, Retté alla s'installer. Arbonne a au moins l'avantage de l'isolement. Dès le lcndemain de son arrivée, le 2 septembre 1906, il sortit ct parvint au pied de la roche de Cornebiche. Ayant gagné pour la municipalité d'Arbonne un procr)s qu'elle avait avec le châtelain de Courancês, Un

182

FOIÙTAINEBI,EAU

DEI,ICES DES

POETES

1E3

avocat de Melun, M' Porez, ne demanda pour honoraires que la propriété du sommet de Cornebiche et, pour remercier la Vierge de la guérison de sa femme, y lit édifier en 1862 un oratoire, but du pèlerinage de Retté. Pour la cérénionie qui marqua un peu avant 1939 sa restauration, des sentièrs furent frayés sur les pentes rocheuses. J'ignore leur état présent, mais il y a une vingtaine d'années, l'escalade de Cornebiche me demanda beaucoup de peine. Retté décrit en détail, et pour ainsi dire pas à pas, son ascension ; elle ne parait pas avoir été plus pénible que la mienne. Il est vrai qu'arrivé là-haut on est largement payé de ses efforts. Le panorama qu'on a devant les yeux est grandiose : < La vue s'étend à dix lieues pour le moins. Si l'on se place sur le roc en baleon qui domine le versant nord, on découvre une étendue plane que quadrillent des cultures et que parsèment des villages ; puis, plus près, un océan de pins, de chênes et de bouleaux qui parait monter à I'assaut de la colline. Sur la droite, les sombres sommets des Hautes-Plaines profilent leurs lignes sévères et le rocher de Milly ses pierres arides. 1'raversant la plâtrière, si I'on regarde vers le sud, on

teaubrinnd et de Flaubert ; il a su tout de même nous faire bien voir I'extraordinaire paysage de cette région du massif forestier. Si Senancour, Stendhal et Ûliehelet étaient montés à Cornebiche, ils auraient parlé en d'autreg termes des rochers de Fontainebleau. Parvenu à I'oratoire, sous le vaste âzur sans nuage, Retté se sentit 'soulevé par un transport ineffable. Il joignit les mains et adressa une ardente prière à.la Viùge, puis il s'assit sur le rocher et se prit -la tête danJleJmains, se répétant : < Que faire? Que faire? > Alors, la voix douce, si souvent entendue au-dedans de lui, répondit : < Va trouver un prêtre, libère-toi du fardeau qui t'accable et entre délibérément dans le sein de I'Eglise... > Ce n'était pas la {in de la lutte acharnée que depuis des mois se livraient en lui le besoin de lroire et l'habitude invétérée du doute. Il fit encore de longues promenades dans la forêt, mais les beautés de la nature ne le touchaient plus, il était trop rempli du colloque auquel I'Ange et le f)émon -_ j'emploie ses termes livraient dans son âme. Et soudain il se fit en lui un grand silence :

aperçoit d'abord la vaste plaine de Chamfroid. Défrichée jadis, plantée de genêts malingres et brunâtres, trouée d'excavations où des bruyères mortes , font comme des touffes de bourre, elle ressemble, vue de la hauteur, à un large tapis décoloré par les ans et dont le tissu s'arrache. Au loin, en face, ce sont les grès blafards du Rocher de la Reine et les constructions d'un blanc cru, de l'aqueduc qui conduit à Paris les eaux de la Yanne. A gauche, le chemin montant de la Touche aux Mulets trace un trait d'ocre au eæur des verdures d'une épaisse futaie. A droite, diminué par l'éloignement, le rocher du Laris-qui-parle moutonne sous une toison de pins bleuissants. > Retté n'est pas capable de s'élever au large sentiment poétique qui s'exhale des descriptions de Cha-

< J'étais au sommet des Hautes-Plaines. Le soleil merveilleux trempait de clarté les futaies sommeillantes. Des bouvreuils chantaient en sautillant çà et là. De fins bouleaur frémissaient à peine sous un vent tiède. Moi, les yeux levés vers le ciel d'azur et d'or incandescent, je répétais : < Mon Dieu, venez à mon < aide, je me repens !... >
congédiée,

Nouveau rebondissement : sa maîtresse, qu'il avait vint le relancer à Arbonne. Inutilement, d'ailleurs, mais il fut tenté de courir après elle. Délivrê de cette tentation, il eut à subir une dernière crise, à entendre de nouveaux appels du Démon qui le poussaient au désespoir et au suicide. Il était sur le point de se pendre, quand, foudroyé par la grâce, il s'écroula. < Merci, mon Dieu ! Vous êtes revenu ! > La nuit passa sans qu'il ett la notion du temps. A I'aube, il reprit le chemin de la colline, il rellt I'ascen-

164

FONTAINEBLEAU
il
:

DELICES DES POETES

185

loire

sion de Cornebiche,

s,agenouilla sur Ie seuil de l,ora-

sen_tais s'élever en moi des élans de gratitude . et ",.J", d'adoration. Cela ne s'exprimait pas verÈalement. J'êtais là, les mains jointes, i". yeu*àu J comme si toute mon âme était attirée en fraut- pour "i"f, ",ât"iï se fondre davantage dans la lumière ae la grâôe. i

Je ne. zuivrai pas plus loin le récit de Retté, il est l1:lu u Paris, sa conversion est sortie ae notre sulei. j-:1:,""9i. pas exagérer en disant que la forêt a jàué un rôle dans Ia crise.qui le conduisit, selon son expres_ sion, du Diable à Dieu.

{
.. Un matin, à l'extrême pointe de I'aube, fut guillotiné boulevard A-rago, coritre le mur de la pris-on de la Santé, un malheureux garçon du nom de Jacques_ Mécislas Charrier, héros d1 jà ne sais plus quel'acte

était le fils naturel de Mécisla. Coln.rg, ;;;ï; Fontainebleat le 2Z décembre lg07. jamais approché Mécislas Golberg. .{, l'époque .Je n'ai où les circonstances auraient pu me là permettre, il était déjà retiré à Fontaineblô"o, -"ir l,"i .oroôrri errtendu parler de lui par les derniers tenants de I'anarchie intellectuelle., -surtout pa, À"à"e R;;;;û, qui lui a consacré quelques pagôs saiiissantes de ses Souuenirs de mon commerce :
accoutumé. De flottants.-vêtements, j"te. f a-àessu*, accusaient encore sa silhouette taménque, errante, comme une guintessence individuelle de sa "ua*
< Il était matériellement abject, fétide; état de Job, à quoi, dans une sorte d'accabt.*;"t, ii iemblait s,être

de banditisme commis dans le rapide àe ia Côtô d,Azur.

Il

ardente, mordante, maudite et pourchassée. C'était tout cela, et les grandes réactions de l'être humain, qu'on trouvait dans sa fermentation en rumeurs. Il essayait d'y donner une forme polie, voltairienne ; quand il grinçait des dents avec méchanceté, cela était grefTé sur des tendresses élémentaires d'un sentiment extrêmement enfântin. Par ceci, il touchait le oæur des femmes ; par cela il nous retenait,. nous autres amers. > Mécislas Golberg (Goldberg, montagne d'or) était né à Plock (Pologne), le seeond de neuf enfants, en 1869. Ses parents, commerçants aisés, lui payèrent de bonnes études en Suisse, où Edouard Rod, entre autres, lui enseigna la littérature française. A vingt et un ans, il débarquait à Paris. Rejeté de partout en raison de son criant exotisme, il ne tarda pas à se suicider, à moitié. Le poète Emmanuel Signoret le recueillit. Deschamps, le directeur de la Plume,l'éconduisit. Alors, il se tourna vers le peuple, vers la sociologie, vers le socialisme, vers I'anarchie. Une idée bizarre lui vint : celle d'une Ligue confédérale des Trimardeurs qui eût groupé tous les travailleurs non professionnels, les clochards, en un mot, avec un organe de propagande : Sur Ie trimard, Le gouvernement prit I'afraire au sérieux et chassa I'infortuné Golberg du territoire de la République. De puissantes intercessions lui permirent d'y rentrer, mais il ne tarda pas à en être expulsé de nouveau. Revenu clandestinement et arrêté, il fut mis en prison. Il essaya d'exercer la médecine, monta une imprimerie aux Gobelins. C'est que ses admirateurs, car ses fntenalors 1900 sociales,- son Etude sur les Religions et son tions drame, La Démence Rogale, lui en avaient attiré fondèrent, pour lui venir en aide, le Comité Golberg. J'y 1elève les noms de Paul Adam, de Bourdelle, d'André Gide, de Frantz Jourdain, de Jean Lorrain, de Maurice Magre, d'Anatole de Monzie, de Maurice Maeterlinck, d'Adolphe Retté, d'André Rouveyre, de Laurent Tailhade. L'imprimerie Golherg imprima un certain temps la Plume, les æuvres d'Henri Becque,

186

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETBS

187

parurent quelques-unes de ces æuvres marquantes : Lazare le .Ressuscité, Lettres à Aleùs, Prométhée repentant, etc. Entre temps, Golberg se révéla tuberculeux et entreprit un long périple qui, d'hôpitaux en sanatoriums, le conduisit en 1905 à celui d'Avon, le Vett Logis, en bordure du chemin de fer. Il y revint en 1906. Après quoi, il occupa dans Fontainebleau deux petites maisons, la première rue Lagorsse, la seconde rue Charles-Lecomte. C'est là qu'il s'éteignit, rongé par la tuberculose et la syphilis. Ses obsèques furent payées pâr André Rouveyre et Jean-René Aubert, directeur de la Reuue de Paris et de Champagne. La veille de sa mort lui avait été remis le plâtre de son buste par Bourdelle. On l'enterra au cimetière de Fontainebleau. Je retrouve ce portrait de lui par Eugène Montfort .'

et, naturellement, des Caftiers de Mécislas Golbery, ott

vole comme les mourants >, quelques-unes au moins de ces notes ont paru en juin 1907 dans un numéro des Cahiers de Méiislas Golberg, imprimé à la fameuse < Abbaye > de Créteil, où débuta Georges Duhamel' En voici une :

< 19 octobre. < La nuit était calme, fralche. L'air froid et qui apaisait mes souffrances pénétrait par la fenêtre giande ouverte et qui ne ferme par âucune sâison, ni jour ni nuit. u J'éteignis Ia lampe. Sur Ia cheminée tremblait la flamme dé la veilleuGe. A moitié endormi, j'évoquais mes rêves... toujours les mêmes, qui n'étaient qu'une suite de mots, de termes... Tout à coup je me dresse saisi d'épouvante. La sueur froide coule de mon front' Désespéiément j'étends mes deux bras comme des -blessées. Je sens I'asphyxie monter, insidieuse, ailes terrible... La poitrine reste comme écrasée sous un fardeau invisible. L'air ne paraît plus pénétrer ni par le nez ni par la bouche. Je suis seul... une épouvante me saisit. J'étends la main vers la sonnette d'appel. Puis la main retornbe. Une idée comme un éclair passe en moi : pas d'étrangers en cet instant. Je préfère mourir seut. Je les vois : demi réveillés, effrayés, transis de froïd... J'étouffe... Je ne puis rien faire... Je n'ai pas de force pour tâtonner afin de prendre quetque remède. J'entends de loin le train siffler. Un chien aboie de façon étrange. Puis une idée : a-t-on bien expédié la lettre de ce matin ? J'étouffe ! J'arrive à tousser ; une douleur sourde me déchire la gorge. Iæs narines palpitent enffn. Je baisse la tête : mon testament est entre les mains de R... On avisera mes amis de F... J'étoufïe encore ! Le silence m'enveloppe. J'entends crépiter le feu, et subitement j'ai peur que la veilleuse ne s'éteigne. Une angoisse me saisit, violente. Le mal pèse maintenant sur les épaules, sur la tête, sur les yeux. Et puis un râIe... Je tends la main vers la table ; ie saisis la liole avec l'éther... J'ai res-

< Ce-iuif polonais, à la fïévreuse éloquence, ressemblait à Gandhi ; sa figure était diabolique ; une grande bouche d'ombre s'ouvrait largement sous un n.ez busqué, des deux côtés duquel de magnifiques yeux bruns dorés lançaient des éclairs ; il semblait dévoré par un feu intérieur bouillonnant et inextinguible ; il parlait, parlait sans cesse, s'exprimant dans un charabia étonnant, avec un horrible accent, mais éloquent, d'une éloquence éruptive, grandiloquente, apocalyptique. Tantôt il riait, plein de sârcasmes, puis il baissait la voix, confidentiel et persuasif, jusqu'au moment où il éclatait, sonore et métallique, pour aboutir à une éclatante péroraison de prophète anarchiste. >

Au sanatorium d'Avon, Golberg occupait dans le pârc un petit pavillon de bois. Il paraît que, jusqu'aux approches de l'agonie, étendu sur sa chaise longue, un crayon entre ses doigts squelettiques, il prit des notes sur l'évolution de son mal avec une impassibilité, une sérénité admirables. Sous une épigraphe d'Emerson : < Rien n'est fri-

188

FONTAII,IEBI,EAU

DELICES DES POETES

t89

piré... Je rejette la tête en arrière... C'est llni. L,alerte est passée. Je verrai le soleil de demain... >
rares. Je retrouve dans ma bibliothèque Vers l,Amour et Lazarc le Ressuscifd. Dans ce deinier livre, < j'ai voulu, dit I'auteur, montrer la fatalité de la souffrance, l'état normal de la douleur sous certaines formes. Ii y a des êtres tendres, aimants et complets qui figurent dans ce monde le sanglot. Or, s'il est mauvais de glo-

Les ouvrages de Mécislas Golherg sont

deveuus

patrons.

ri{ier le malheur, it eJt injusie de rire inutilemenî. > Lazare forme une douzaine de chapitres divisés en quatre-vingt-dix-neuf Plaintes. euelques-unes de ces Plaîntes sont d'une grande beaulé. ôn a trop oublié Golberg.,Puisqu'il s'est créé une école < dolôriste >, dont le but est de célébrer les hautes vertus de la souffranee, elle devrait I'adopter comme un de ses

{
Renaissante et classique avec Ronsard et Malherbe, romantique avec George Sand et Musset, réaliste avec Goncourt, Flaubert et Champfleury, la forêt de Fontainebleau était devenue symboliste avec Mallarmé, Bourges et leurs amis de Valvins. Si la nature inspire les poètes, ceux-ci, par réciprocité, lui insufflent leur âme et, dans une certaine manière, la créent, ou la recréent, selon leur esthétique et leur philosophie. La Forêt sgmbolfsfe est le titre d'un livre d'Aristide Marie, paru en 1936, où se mêlent I'histoire littéraire et les souvenirs. Aristide Marie était avoué-plaidant à Fontainebleau. Son nom demeure attaché pour toujours à Gérard de Nerval, dont il a été le biographe leplus complet, Ie plus minutieux, le plus fervent. Il est impossible de parler de Gérard de Nerval sans se référer à Aristide Marie, qui a tout dit de ce que I'on peut savoir de l'ceuvre çt de la vie du cher poète. Marie

leçon de sereine résignation que lui donna la forêt : << N'accuse pas le sort qui t'a permis de vivre au milieu de Ia plus belle nature qu'il soit donné aux hommes de contempler. En ouvrant ton âme à l'enchantement de la poésie et des arts, il a réuni autour de toi un cercle d'esprits tels que tu pouvais les choisir entre tous ceux de ton temps. Soumets-toi donc à la nécessité qui a fait précéder pour eux le terme inéluctable. Console-toi encore à l'entretien de ceux qui restent, en y associant la mémoire de ceux qui ne sont plus... La Forêt sgmboliste s'ouvre, comme il se doit, sur un chapitre consacré à Mallarmé, que Marie avait vu pour la première fois à Samois, chez Edouard Dujardin. Quelques jours après, Mallarmé vint. lui recommander une paysanne. que préoccupait une difficulté de voisinagc. L'année suivante, il le retrouva plusieurs fois ehez Edouard Dujardin : < Les devis littéraires alterna[ent avec les sujets familiers, dont la captivante douceur se teintait parfois d'une exquise préciosité. Je revois encore son fin visage, ses attitudes,
>>

a consacré d'autres études à Célestin Nanteuil (mort à Marlotte), à Pétrus Borel le Lycanthrope, à Shakes. peare, aux frères Johannot, à Louis Boulanger, à Henry Monnier. Il a écrit une biographie de Barbey d'Aurevilly qui, sans avoir le poids de celle de Nerval, n'en est pas moins considérable. Je m'honore d'avoir été l'ami d'Aristide Marie et d'avoir ma place, bien que non symboliste, bien qu'indigne, dans la Forêt sUmbolistc. f * r$ifri C'est en 1893 qu'il s'installa, venant de Paris, à Fontainebleau. La préface de la Forêt sgmboliste relate comment, par un triste et brumeux après-midi de décembre, il eut un premier contact avec la forêt. La page est belle et toute imprégnée de la mélancolie si particulière au paysage de Fontainebleau. Au printemps suivant, Marie en découvrit à cheval d'autres aspects, et le paysage devint pour lui un autre état d'âme, fait de plaisir et de conflance dans la vie. Bien des années après, en octobre, il relit le pélerinage qu'il avait fait quarante ans plus tôt, et cette fois c'est une

r90

FONl'AINEBLEAU

DELICES DES POETES

191

ses gcstes discrets ; j'entends toujours cette voix un pcu voilée, ses mots, son parler ohoisi * tout ce qui constituait lc charme captivant de cette physionomio, dont ceur qui I'ont approchee ont gardé un reflct inoubliable. > Après Mallarmé vient dans Ia Forêt sgmboliste Elémir Bourges, que Marie nous présente à travers leur ami commun, le peintre Armand Point, habitant de Marlotte : < Je le revois à Marlotte, mêlé au flot juvénile eui, autour d'Armand Point, entraine la farandole oir délilent Anquetin, Dujardin, Paul Margueritte, Stuart Merrill, Philippe Berthelot, Paul Fort, Léo Rouannet de Saintville. C'esf à Marlotte que la uie est rigolote, chante-t-on en ch'æur sur le tréteau improvisé d'une aimable kermesse... > Puis c'est Edouard Dujardin, celui de tous les poètes de Fontainebleau qu'Aristide Marie, son compatriote normand, a le mieux eonnu et'par qui j'ai moi-même connu l'auteur de la Forét sgmboliste. Dujardin possédait à Avon, entre le chemin de fer et la Seine, une belle propriété, dite le Val-Changis, qu'il avait construite dans le goût classique de 1900, et devant la façade de laquelle, invisible du dehors, dévalait mollement et gracieusement un beau parc à la Watteau. Au-dessus de la porte de l'habitation, Dujardin avait inscrit ce quatrain :
Que des oiseaux chanteurs habitent ces bosquets, Qu'Avril orne le seuil, que Juin dore la treille, Qu'au dessus du foyer flotte une claire paix, Mais que dans I'âme I'esprit veille.

Dujardin, dernier survivant, avec Maeterlinck, du premier groupe symboliste, a tenu dans le mouvement Iittéraire de ce nom une place qui I'en a rendu inséparable. Moi-même ai souvent eu l'occasion de parler de lui. J'ai décrit les beaux dîners du Val-Changis, sous le haut plafond de la grande salle à manger que decorait un Triomphe d'Apollon, d'Anquetin ; j'en ai nommé les convives habituels, dont la liste se com-

Edouard Franchetti, Francis Vielé-Griffln, Paul Fort, André Rouveyre, Pierre Lalo, Robert de Souza, Remy de Gourmont, René Quinton, Lucien Corpechot, les généraux Bonnal et Marchand, J.-H. Rosny, Willy' Laurent Tailhadel Alfred Vallette, Rachilde, Myriam Harry, Jane Hugard, Ferdinand Hérold, Firmin Roz, le docteur Doyen, Paul Dukas, Guillaume Apollinaire, Georges Duhamel, Charles Vildrac, Edmond Jaloux, Frédérie Lefèvre, Jean Paulhan, Henry Charpentier, Jean Cassou, George Pillement, André Chamson, Henri Hertz, le docteur Couchoud, etc. Les anniversaires mallarméens, célébrés chaque année à Valvins et à Samoreau et qui, après un banquet au Pont de Valuins, réunissaient à dîner, aa VaIChangis,les amis de Dujardin, furent jusqu'à la dernière guerre organisés par Dujardin. Il a fondé l'Académie Maliarmé... Que n'a-t-il pas fondé ? Que n'a-t-il pas organisé, cet homme extraordinaire, chez qui I'activité pratique n'a jamais fait tort à la poésie, ni à la philosophie, ni à la passion du théâtre et de la musique ? Et sur tout cela les prestiges extérieurs d'un dandysme vestimentaire bien accordé à un physique de lord anglais et qui n'est que le reflet d'un stoicisme de fer... Un chapitre de la Forêt s.gmbolisfe est consacré à Georges d'Esparbès qui, symboliste, ne l'était pas plus que moi. Il avait été nommé conservateur du Musée cn 1905 : < Je vis un petit homme râblé, aux traits avenants, dont Ie. ferme modelé s'atténuait de la douceur du sourire. Les yeux seuls, d'un gris-violet, scintillaient d'une vive étincelle qui décelait Ia flamme latente d'une âme passionnée. > Et quel trait de passion, en effet, que celui-ci : d'Esparbès lisant un des plus célèbres passages du Mémofial, puis s'agenouillant of se signant... Aucun grognard poussa-t-il jamais plus loin la dévotion à son Empereur ? D'Esparbès et Marie devinrent tout de suite de grands amis. Ils fréquentèrent ensemble Ie VaI-

plète dans la Forêt s,gmboliste.' George Moore, Anquetin, Georges d'Esparbès, Armand Point, Paul Fuchs,

192

F'ON7'AINEBLEAU

DELICES DES POETES

193

Changis, oir I'auteur de la Légende de I'AigIe se fai' sait apprécier par ses excentrieités acrobatiques et verbales, que le silence du seul George Moore paraissait désapprouver. Son antipathie, d'Esparbès la rendait bien à cet Irlandais protestant qu'il tenait pour responsable, au même titre que tous les autres sujets de S. M. britannique, de la mort de Napoléon en cap-

tivité... Je ne déflorerai pas les souvenirs d'Aristide Marie en leur empruntant les anecdotes sur d'Esparbès, dont il est plein. Le lecteur ira les y prendre. J'ai, moi aussi, connu d'Esparbès à Fontainebleau, j'ai moi aussi pris avec lui I'apéritif singulier le auquel il serait plus exact de substituer - pluriel __ au café Mallet. Je crois avoir déjà raconté comment un soir, à dîner, chez la baronne de Vaughan, rue Royale, il lança au plafond une tranche de rôti qui, formant ventouse, y demeura collée. Pour Gabriele d'Annunzio il avait fait ouvrir et nettoyer le pavillon de l'étang aux carpes, où fut écrit le livret de Pulcinella. Il avait ses jours d'extrême fantaisie ; il avait ses jours d'extrême piété napoléonienne. Je retrouve dans mes papiers cette lettre qu'à sa mort m'écrivit la comtesse Benedetti :

mystérieuse ; nous traversâmes en silence les appartements qui mènent à la bibliothèque privée de I'Empereur, celle où il vécut les mortelles angoisses du 19 au 20 avril. D'Esparbès s'y arrêta, s'assit dans le fauteuil de Napoléon, les coudes appuyés sur le bureau, la tête dans les mains, et commença en une sorte de

demander de nous y faire pénétrer ce soir. > Je le suivis jusqu'à l'escalier et entrai derrière lui dans Ie château ; la petite lanterne éclairait d'une lumière

par son lyrisme et sa passion napoléonienne, il s'exalta peu à peu et les trouvailles de pensée et d'expression qu'il eut alors nous donnèrent véritablement l'impression du génie. J'aurais voulu pouvoir les recueillir. Du moins en ai-je gardé une ineffaçable érnotion. >

rêve parlé à évoquer les pensées qui avaient assailli l'esprit de l'Empereur pendant cette veillée. Emporté

En 1910, d'Esparbès avait posé sa candidature à I'Académie : < D'autres, dit-il, ont été les historiens de I'Epopée. Moi j'en suis le tambour. > Il disait aussi : << Je ne travaille plus guère. J'ai dans ma vie écrit plus de mille deux cents contes... Et pas une histoire d'adultère ! > Il prit sa retraite en 1930. Jamais homme de son âge n'avait gardé une âme plus naïve et plus

Le 20 avril 1914, à l'heure même du centenaire des Adieuæ, j'attachai une branche de feuillage à la rampe de pierre sur laquelle I'Empereur avait posé sa main en descendant vers la gardc. J'avais apporté et lu le texte des Adieur, et j'étais très émue d:être la seule personne qui, en ce jour et en ce lieu, rendait ce très humble hommage à un immortel souvenir. A la grille, je trouvai le vieux brigadier Vincent et lui dis mon pèlerinage. Le même soir, à t heures, un domestique m'apportait au salôn, une énorme clef de la part de Georges d'Esparbès, conservateur du Palais. 1'rès intriguée, j'allai à sa rencontre et il m'apparut, porteur d'une petite lanterne allumée : < Madame, me dit-il, vous êtes seule digne de garder aujourd'hui la clef de la Maison de I'Empereur et je viens vous
<<

tendre.

i

-as

atr

André Rouveyre a dans Ia Forêt sgrnbolfsfe son chapitre, auquel son portrait par lui-même sert de frontispice, en face d'un en-tête, dessiné par Aristide Marie, qui représente le Canard sauDage. Le Canard saut)age fut, durant de longues ânnées, la petite maison barbizonnaise de Rouveyre. Je I'ai évoquée, non sans une émotion que j'espère avoir été communicative, dans les Beauæ Jours de Barbizon Il y a là des impressions très personnelles, trop personnelles, trop intimes,

194

FONTAINEBLEAU

DELICES DES POETES

195

pour que je ne me fasse pas un scrupule de pudeur
de les répéter. Avant la guerre de 1914, au temps où il ne s'était pâs encore révélé en littérature comme le plus cruel analyste de I'amour, André Rouveyre habitait Avon ; il y avait une propriété qui ne faisait guère prévoir son ermitage de la rue des Fermes, à Barbizon. < Ce visage aux traits délicats m'obsédait par un long bouc de barbe brune, contrastant avec le surplus imberbe de la face, a écrtt Aristide Marie ; il eut assez bien figuré, sous une cagoule noire, le spectre équivoque d'un moine nécromant. > Quelle métamorphose quelques années plus tard : << Plus méconnaissable que sous le grimage d'un complet changement de rôle, il m'apparut, le bouc amputé, le visage rasé, restituant aux traits leur gracile délicatesse. Il rappelait assez bien, sauf I'acuité volontaire du regard, les traits affinés du consul Bonaparte. > J'ai dit que Rouveyre est notre plus cruel analyste de I'amour. En attendant que ce titre lui soit reconnu par un grand nombre de personnes, ce qui viendra, j'en suis sûr, un jour, et assez prochain, je signale d'avance aux futurs lecteurs de Singulîer, de Fin et de Repli, la petite maison de Barbizon, où ces livres furent écrits. Rouveyre en a enlevé la plaque indicatrice et la girouette, mais il me semble que sa physionomie secrète, close, impénétrable, la révèle assez à ceux mêmes qui passent devant sans avoir été prévenus qu'une existence intensément repliée s'est longtemps abritée derrière sa grille. Et que ce soit une illusion de I'amitié, après tout, tant mieux ! A Barbizon, Rouveyre ne dessinait presque plus, il écrivait. Ses dessins datent presque tous de sa période de Fontainebleau (1904-1914). Aux Basses-Loges, il était le voisin de Jane Granier, qui I'avait pris en grippe parce qu'il tirait au pistolet ; elle croyait qu'il tuait les oiseaux. On tenait chez lui des réunions d'escrime. Il possédait un break et plusieurs chevaux. Il faisait de l'équitation et de la motocyclette. Georges d'Esparbès, lui ayant emprunté cet engin, réussit à

le mettre en marche, mais ne sut pas l'arrêter, il fut obligé de parcourir la forêt en trombe, et aussi mal rassuré sur son sort que sur celui des promeneurs qu'il rencontrait, jusqu'à épuisement complet de son réservoir...

U xi
Le poète Oscar-Vladislas de Lubicz-Milosz repose âu nouveau cimetière de Fontainebleau, sous une pierre de granit que dépare un médaillon fâcheusement doré, mais que de pieuses mains continuent de fleurir. Il était né en 1877, dans I'immense domaine de ses ancêtres, à Czereïa, en Lituanie demeurée russe, ce qui lui valut d'être ruiné par la révolution d'octobre. Son père avait été officier de la garde impériale, explorateur en Afrique, communard et alchimiste. Sa mère était juive. En 1889, il vint à Paris avec ses parents et fit de brillantes études au lycée Janson-de-Sailly. Il apprit I'hébreu et I'archéologie assyrienne. Ses débuts poétiques datent de l'époque symboliste (Le Poème des Décadences, 1899). Mon intention n'est pas d'étudier ici son æuvre dans I'intelligence de. laquelle mes tendances personnelles me disposent mal à entrer. Je sais l'admiration et le respect qu'elle mérite. Milosz fut un haut et singulier esprit, dont le souvenir groupera toujours un certain nombre de fervents adeptes. Je ne suis pas de la petite chapelle miloszienne, et, dans un certain sens, je le regrette, mais je rends hommage à ceux qui, comme Francis de Miomandre, Edmond Jaloux et Jean de Boschère, ont assuré Ia survie de Milosz. Celui-ci lit son premier séjour à Fontainebleau en 1926. Il y revint régulièrement, y passant la belle saison, pensionnaire de l'Hôtel de l'Aigle noir. Vers la fin de sa vie, il acheta une petite maison dans le haut de la rue Royale, où il vivait avec un jeune domestique et où une amie, Mme Renée de Bri-

196

FONTAINEBLEAU

DELICES DBS POETES

197

mont, petite-nièce de Lamartine, poétesse sous. le pseudon5rme de René de Prat, venait souvent le voir. Il occupait la majeure partie de ses loisirs à charmer

les oiseaux du parc. Ses bras, ses épaules, sa tête leur servaient de perchoir. Il leur parlait, ils lui répondaient. C'était un spectacle extraordinaire. Au centre du boulingrin, dans le labyrinthe de buis, il avait fait construire une sorte de grosse ruche carrée qui leur servait de mangeoire et il assurait leur ravitaillement en versant aux gardiens du palais les petites sommes nécessaires. Après sa mort, la mangeoire fut démontée; il ne sera pas difficile de la remonter quand on voudra. Sur son premier contact avec les oiseaux du parc

l'épouvantable Fafner. Aussitôt, une nuée d'angelots multicolores m'environnaient et me répondaient par des louanges formulées en divers langages.
>>

Ce

sence d'un écuregil venu chercher des amandes.

fut une nonnette qui signala au poète la pré-

de Fontainebleau, il a laissé une page délicieuse que je ne me permettrai pas de préférer à ses autres pages lyriques, ésotériques et prophétiques, mais qui a deux mérites inégalables à mes yeux : la vérité, la simplicité. Je dois y faire à regret des coupures. Commodément installé sur un banc du boulingrin, témoin paraît-il, des amours de Louis XIV et de Mlle de Lavallière, Milosz sifflait une ariette. La première personne qui s'offrit à sa vue fut une mésange .séance, des marais, une nonnette. Dès la troisième jeune.élégante vêtue de noir et de toute la tribu de la gris s'ébattait au milieu des graines et des amandes.
<<

< C'est donc par l'entremise de ma fidèle < espionnette > que je devins I'intime d'un aimable rongeur. Celui-ci me connaissait de longue date, alors que je I'apercevais pour la première fois... Que de temps perdu ! Un entretien de cinq minutes devait m'assurer son indéfectible confiance. Le lendemain, ce rat arboricole m'amenait toute sa famille et me la présentait en bonne et due forme. << Dirai-je, enfin, qu'une << nonnette >> m'a suivi jusqu'à mon hôtel, et que j'eus sa visite, pendant deux matinées consécutives, sur ma fenêtre ? Sa curiosité satisfaite, elle ne s'est plus aventurée << en ville >. Cependant, elle m'accompagne parfois jusqu'à la porte des Jardins, place de la Poste. >

Parmi les oiseaux familiers de Milosz, Ie deuxième rang revenait aux corneilles.
<< Les parents emportent deux ou trois portions de gruyère ; les enfants attendent respectueusement leur tour, et se contentent d'un morceâu unique. Ce sont, en général, les jeunes qui vont annoncer à leurs aînés ma présence. Mais, quand un chat s'aventure dans nos parages, le doyen de la compagnie le suit, en volant bas, de branche en branche, et en prévenant par des cri.s brefs, particuliers, les petits oiseaux du danger qui les menace.
)>

se transformait en un véritable paradis terrestre de sitelles, de pinsons, de mésanges bleues et à tête noire, de troglodytes, de rossignols de muraille, de merles, de corneilles noires... Des écureuils devaient bientôt se mêler à la troupe, et... l'avouerai-je ? de ravissants campagnols. << D'autres visiteurs y sont venus par la suite : rossignols, cinis, titys, fauvettes, grimpereaux, linots... Mais je ne mentionne que pour mémoire ces hôtes de passage.
<< AIin de signaler aux familiers ma présence, j'adoptai l'habitude de leur siffler le grand air wagnérien, au moyen duquel Siegfried déloge de sa tanière

Peu à peu, le boulingrin du parc de Fontainebleau

La troisième mention est due aux sistelles

:

< Un jour d'hiver, après une longue absence, je vis apparaître.soudain, derrière un tronc, à une distance de quelques centimètres, une line tête plate ornée de

198

F'ONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

199

beaux sourcils noirs et d'un bec aigu' Depuis longi.*p* l'espiègle amie avait accoutumé de me saluer' âuiil"*"is â'aussi près. Devan! m1.su.rlrise, elle-Iit J" stâ"or appels, dei < tiô, tiô, tiô, tiô, tiô > bien difie.Ë"t* de ôn ordinaire : < sit, sit >, et qui jetèrent i'alerte dans tout le boulingrin. Avec ravissement' les ài."ur", nombreux, volaient à ma rencontre' Un arbris."u" Àt.t, derrièie un premier banc à l'entrée des ùoÀqo"t., se fleurit de là doyenne des mésanges de À"tài.. (Êll" .'"tt sert, depuii' comme d'un perchoir âe aitectiott.) Un peu'plui loin, au pied d'une Cérès que les promeneurs appellent volontiers : Impéta-tricà Eugéiie un groJ *ésangeau- à plastron d'or s'enhardit jusqu'à prendre une noisette dans ma main.
>>

je vois souvent suspendue dans les airs, derrière la vitre de l'appareil, guettant les entrées et les sorties
des autres commensaux... < Une indisposition m'ayant condamné, I'hiver dernier, à une absence d'environ trois mois, je me rendis à Fontainebleau avec la crainte d'y être un peu oublié. Vaine appréhension ! Dès mon arrivée, avenues, bois et bosquets retentirent d'appels, et c'est avec un enthousiasme délirant que je fus reconnu et fêté par tous les genres et par toutes les espèces. << C'est là un des trois ou quatre souvenirs les plus chers et les plus émouvants que j'emporterai de la dure planète Terre. >

Milosz des entrechats presque aériens
<<

De temps en temps, un campagnol quittait demeure s^outerraine et exécutait en l'honneur
:

s-a

de

oiseaux, friands digrainés. Or, les graines sont diffïciles à recueillir à méme le sol, avec un museau rond"' Pour s'assurer une prise aisée, messieurs les campades ôavités en forme de tasse, d'une S.,ol. "t",ttent ià"aite p"tfaite. L'un d'eux, s'apercevant que le fond à.. v"ittea.t offrait les mêmes inconvénients que la terre plane, s'âvisa de le tapisser d'un papiel blanc et lisse, âdmiiablement adapté à I'ingénieux récipient"' >

Ces étonnants petits personnages sont, comme les

Ici, Milosz raconte comment, grâce à l'intervention de la Ligue pour la protection des oiseaux, il obtint
girouette du dernier modèle.
<<

d'installer au cæur du boulingrin une mangeoireL'appareil.

a êtê admirablement ieÇ-u par les it foit également la joie des petits enfants oiseaux.ce
rÀtectoire à un < guignol >. Cette dernière particularité n'a pâs échappé à la doyenne des < nonnettes >>, 9u€

de Fontainebleau, qui ont vite fait d'assimiler

A la fïn de sa vie, occupé d'un côté par ses oiseaux, de I'autre par ses études hébraïques (son grand-père paternel avait été professeur d'hébreu), Milosz ne voyait plus guère à Fontainebleau que Mme de Brimont, son lidèle Jean de Boschère, Charles Grolleau et le général et la générale de Tinan. Il a laissé la réputation non seulement d'un grand et hautain poète, mais aussi d'un prophète. Peu de temps avant la guerre de 1939, il semble avoir eu la prémonition des malheurs qui allaient fondre sur sa patrie d'adoption. Traversant avec des amis la cour des Adieux : << Je ne vous révélerai pas, leur dit-il, ce qui ce passera ici dans quelque temps, cela vous ferait trop de peine. > Se rappelant cette parole après l'invasion, ceux qui l'avaient entendùe, ne doutèrent pas qu'il eût prévu la < visite > de l'état-major allemand. Sa fin eut un caractère assez fantastique et bien digne de l'homme qu'il avait été. Il avait volé un oiseau à une concierge de Paris. Eh, oui, volé ! Dans cette loge, le pauvre oiseau lui avait paru vraiment trop malheureux. Un jour, il arriva rayonnant à Vulaines, chez Jean de Boschère : << C'est fait, lui dit-il, l'oiseau est chez moi ! > Chez lui, I'oiseau fut heureux, du moins on le suppose. Ne s'était-il pas attaché à la concierge ? Ne regrettait-il pas la loge inhospitalière ? Toujours est-il qu'il voulut fuir. Il s'ébattait à travers la chambre

200

FONTAINEBLEAU

consolante.

de i\{ilosz ; celui-ci, qui faisait de grands efforts pour I'attrapjr, s'écroula fout à ,iort-Âir;;i-;"i;;; I'Ami des oiseaux. Vous en tirerez-ia'tA;;;iiiË: "o,rp, p.hique gue vous voudrez, à moins qu. féùez n'en tirer aucune, ce "tu.;;'il_ _qui reldve, a moode ta. phitosophie la plus sûie et pe;i_Àt*-î iois, iii,i

meuble.

L'enterrement de O. V. de Milosz fut un des plus pompeux qu'on eût jamais vus à Fontaineble"rr. l,u poète a taissé un héritier en Hongrie. S; ;;lil;;i.; a été vendue, mais son mobilie, eît torlo,rr*

Charles Grolleau et sa femme furent à Fontainebleau au nombre des rares personnes que Milosz à voir. Ils habitaient rue Nemoror" ot "or."rriuii l,"", moi_mèùe Grotteau depuis l'époque . vices _arListiques d,une maison "t

""-gJaî

I'occasion de leur rendre visite, -'l--àiîijË"ii"

était encore parisiÀ, ï habitait Saint-Louis. C'était un homme d""t il-;;;i;" l,île il;, I'aménité, le visible frémissemerri?â*", l,élévation naturelle me pénétraient de respect. Il faisait a"* o"", et il.traduisait des 1g_teurs angiais. li elait s'honorait de I'amitié de l,a6be-nr"-o.,a. Son "roy"ot-"t lin visage, sa voix chuchotante, son regara o"io"ti"rï bcis.sé exprimaient une intensité-et ui-e auste.ité de mourut en plein champ, sous :t_.I::r,: monastique..Ilpar un Dombardement, tué les fatigues et les ériotions oe cet exocle que son ami Milosz avait entrevu un an (I avance.
Hautefeuille.

Il

d'éàiti;;-;"'; ;;

Ch;;i;; "or-âi*."rrt rË'rài]

>9.

ù

Lui et sa femme avaient fait connaisqance avec sous les auspices de Mme Ae grïmo"t, à I,AigIe 513., nott.
__

Le Hêtre ntort.
Eeu-Fonrp o'EucÈNn

Br-Érrl.

Fontainebleau 7\tti,

,"_ L"o,ys dépeignait sa lointaine Lithuanie, me dit .Lvrme Urolleau, son existence grand
de
seigneur au

DELICES DES POETES

201

milieu de ses terres, la révolution russe et les spoliations dont il avait été victime. Il nous racontait des épisodes impressionnants de sa vie, sa conversion notamment, et co,mment il se gourmandait, seul, tout haut, dans les rues de Passy, parce qu'il ne pouvait se décider à franchir le pas. Je le vois encore, ïn soir que nous l'avions reconduit jusqu'à son hôtel et que nous nous attardions avec lui sur la place. < Voicf la nuit, nous dit-il tout à coup, il faut quL I'aille coucher Papageno. > Papageno était son oiieau favori, celui ainsi nommé en souvenir di la FIûte enihintée _ était mis en liberté dans sa chambre chaque fois qu'il sortait, mais il fallait Ie faire rentrer dans sa cuge avant la nuit. << Je me ruine pour mes oiseaux, disaiit Milosz, je leul apporte de paris des valises pleines de graines et je les appelle dans le parc en Àifflant ure phrase de Stegfried... >> Un jour que nous traver_ sions Avon, mes yeux furent attirés p-a" urr" affiche :

qu'il emmenait dans

ses déplacements. papagéno

_

Milosz.

Mais je n'étais pas moins curieux de la vie de _Charles GroLleau à Fontainebleau que de celle de

acquéreur.

tion de se fixer à Fontainebleau, en cherchait une ; la somme était justement celle qu,il ne voulait pas dépasser : 40.000 francs. La maison était située iue Royale. Quinze jours plus tard, Milosz s'en rendait

Maison à uendre, Je pensai à Milosz

iui,

dans I'inten-

loire du Sentiment religieuæ, ae t'ânnô Bremond : à établir, claiser et copier. jours d'avril, par une belle jou-rnée,eu* prÀÀi*s Ia
6.500 fiches

nous avait attirés à Fontainebleau quand il nous avait fallu quitter l'île Saint-Louis où nous jouissions Aef"is seize ans de Ia vue des peupliers et des beaux platânes ombrageant les rives de la Seine. Nous v étions venus ri la fin de l'hiver et je me hâtais d'instailer notre mai_ son située à l'orée de ce_tte forêt que je n'avais guère pu encore explorer. Je devais me hâter, car un grand travail nous attendait : I'index analyiique de -i'âis_
iremière

La forêt, me dit Mme Grolleau, c'était elle qui

202

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POETES

203

vraiment douce et chaude, Charles Grolleau était allé faire sa petite promenade quotidienne, mais au lieu de la prolonger, il revint en hâte: < Il faut que tu viennes voir la forêt, me dit-il, c'est trop joli. Laisse ton travail... > Nous nous étions engagés dans un petit chemin qui s'enfonçait sous bois. Un léger brouillard d'un vert tendre tamisait comme d'une vapeur I'atmosphère embaumée. Nous marchions en silence, écoutant les mille petits bluits de la nature en éveil. Tout à coup, Charles Grolleau, qui avait l'oreille fine, m'arrêta. < Ecoute !.., me dit-il tout bas. Je prôtai I'oreille. < Je n'entends, lui dis-je, que le bourdonnement des insectes. Mais si, autre chose... comme de petits éclatements. Ecoute !... C'est la sève qui fait éclater les bourgeons... > < Je perçus en effet ces petites détonations qui se multipliaient autour de nous, dans le grand silence. Puis, au bout du chèmin, nous aperçumes un groupe de promeneurs qui se dirigeaient vers nous, les premiers qui venaient troubler notre paix : deux hommes et trois femmes, des citadins, Parisiens sans doute. Au moment où ils allaient nous croiser, l'un d'eux, d'une cinquantaine d'années, levant les bras vers le ciel dans un geste d'exaltation, s'écria : < Ah ! je n'avais encore jamais vu le printemps !... > Il semblait enivré, comme quelqu'un qui aurait découvert tout à coup la beauté du monde. La forêt nous procura un autre émerveillement six mois plus tard, un jour de Toussaint, lo'rsque nous la vîmes, en vingt-quatre heures, changer d'aspect : la veille elle était encore verte ; le lendemain, elle était devenue subitement rouge sang. Le jardinier nous expliqua la cause de cette subite altération : une gelée soudaine et prématurée avait vieilli les arbres d'un mois, les avait comme brûlés. Un troisième phénomène nous plongea dans l'extase un certain jour d'hiver oîr la forêt était devenue sous le givre un véritable conte de fée : ce n'était que pinacles de glace, girandoles de cristal, fils d'araignée scintillants... tous les sapins de la forêt transformés en gigantesques arbres de Noël chargés de

filigranes argentés et de pendeloques brillantes' comme d'immenses lustres de verre miroitant de mille ornements étincelants. Le lendemain, ce décor merveilleux avait disparu, fondu pendant la nuit et il ne restait sur le sol que des branches cassées qui avaient cédé sous le poids du givre. > < Le Fftne, que célébra Charles Grolleau dans le Chant d'Automne, resté inédit, était un arbre magnifique qui se dressait non loin de chez nous. Vers ce frêne se dirigeait la plupart du temps, la promenade quotidienne du poète. Il I'admirait en toute saison, sous tous ses aspects, mais surtout à I'automne quand son feuillage devenait rouge. Je suppose que ce << frêne > était un hêtre sanguinolent, mais peu importe ! >
Sous le large dais de tes feuilles Qu'éclaire un soleil pâlissant,

O frêne altier ! tu te recueilles

Dans ta robe couleur de sang...

Et seul un refrain décevant, Sur ton front qui se découronne, Passe et repasse, monotone : La chanson grise du grand vent.
Pourtant, colonne de silence, D'une apaisante majesté, Ta noble ligne qui s'élance, Monte toujours vers la clarté. Et méprisant ces feuilles mortes Que vont fouler, rudes cohortes, Les noirs cavaliers de l'hiver, Tu dédaignes le mal qui rôde, L'insecte qui souille et taraude, L'obscur cheminement du ver. Ton printemps bercé de ramages, Ton ardent et splendide été,
Paisibles ou fouettés d'orages,

Mais loin de toi s'en sont allées, Une à une les voix ailées

.

Ont la môme sérenité.

204

FONTAINEBLEAU
Le froid détruisant ta parure N'altère pas ta forme pure Et les racines dans Ie sol S'enfoncent souples et géantes,
L'élan sacré de ton envol.
ressé que

DELICES DES

POETES

205

Pour garder contre les tourmentes

Ainsi je rêve, ô mon beâu frêne

!

Maître superbe et sans discours, A cette leçon souveraine Quand ma vie est en son décours Jeter, que l'âme exulte ou pleure, Dans la nuit, avant que je meure, L'appel obstiné de mon chant Vers l'éblouissante merveille Du seul Fays orl l,on s'éveille Au Jour qui n'a pas de couchant.

:

'X. Une figure non moins étrange et attachante que celle de Milosz est Jeân de Boschère, bien que, sur Ie plan de la pensée, les deux écrivains n'aient à peu près rien de commun. IIs furent de grands amis et Jean de Boschère reste parmi nous comme le plus fidèle gardien de la mémoire de Milosz. Quand on l,a vu, on comprend très bien qu'à son propos Francis Jammes ait évoqué Hoffmann. Boschère possédait à Vulaines, à gauche en montant l'avenue principale, une maison ,la Canière de Fontainebleau, construite sur. une ancienne carrière et dans Ie jardin de laquelle se dressait un rocher, se creusaient deux grottes. L'auteur de Safcn I'Obscur y élevait des paons et y cultivait les champignons. partageant le goût de Milosz pour la gent à plume, il a consacré aux paons Les Paons et autres merueilles. Un livre de lui, Palombes et Colombes, dédié à son < saint ami > le poète Milosz, m'a d,autant plus inté-

ù

je I'ai lu pendant mon exil lyonnais, sous I'occupàtion, dans ma petite chambre de la place des Terreaux, place aussi célèbre pour ses pigeons que la place Saint-Marc de Venise. Ne dit-on pas que-les iigeorrs de Lyon finiront par détruire l'Hôtel de Ville ôt- le palais Saint-Pierre ? Je voyais leur nombre décroîtie de semaine en semaine ; le chènevis se faisait de plus en plus râre ; on disait aussi que les Lyonnais, mal ravitaillés, tuaient leurs pigeons pour les manger. Jean de Boschère et Etisabeth d'Ennetières s'étaient installés à Vulaines en 1928. Une belle journée de soleil à Fontainebleau leur avait donné l'illusion d'y retrouver le ciel de l'Italie. La propriété qu'ils achetèrent à Vulaines, près de celle de Mallarmé, était déjà romanesque avant eux ; par leurs aménagements, ils la rendirent encore plus romanesque et plus poétique : escalier de quarante mârches dans le jardin' terrasse, chemin de ronde, potâger, verger, etc. Et les pao'ns ! Sans parler, bien entendu, des coqs, des poules, des faisans, des pintades, des canards' des dindons et d'une volière pleine d'oiseaux des îles.'. A Vulaines, Boschère ne se contentait pas d'écrire, il peignait, il gravait, il dessinait, car il est un illustrateur remarquable et, à ce titre, jouit à Londres et à New-York d'une réputation légitime. On me dirait que ses étranges to'iles, à mi-chemin entre la peinture figurative et l'autre, entre le cubisme et le primitivisme, entre le moyen âge et l'esprit moderne le plus avancé, les amateurs se les disputeront un jour à prix d'or, que je n"'en serais nullement surpris. Il sculpte, il travaille le bois et le ciment. Dans un atelier établi sous les voûtes de sa maison, il avait installé la moto-pompe qui faisait monter l'eau dans un réservoir. Trois cabinets de toilette furent son æuvre. Cela étonnait beaucoup les indigènes. De pareilles singularités étaient d'autant moins propres à lui attirer leur bienvelllance que son accoutrement et sa figure n'étaient pas ordinaires non plus. Et que dire du canon d'alarme placé devant son poulailler !

206

FON T AIN

EB

LE AU
Basses-Loges.

DELICES DES

POETES

2A7

ù i(.
celle de Provins, au lieu dit les Basses-Loges, unê hôtellerie, fondée en 1310 par un généreux geotilhomme du nom de Gauthier d'Antry et confiée par lui aux religieur de la Charité Notre-Dame, hébergeait les < pauvres et passants de nuit >> que menaçaient les brigands et les loups de la forêt. Les chanoines réguliers de Saint-Augustin et les Carmes l'administrèrent dans la suite. L'hôtellerie devint un couvent. Anne d'Autriche, Louis XIV, Mme de Maintenon, Jacques II et la reine sa femme, les lîlles de Louis XV, leur frère le Dauphin et leur mère Marie Leczinska y lirent leurs dévotions. En 1791, le prieuré des BassesLoges, vendu comme bien national, passa aux mains du général Dulong, puis de I'ingénierir Corréard, un des survivants de la Méduse. Vers 1836, Lacordaire conçut le projet de le transformer en couvent de dominicains; il recula devant les réparations. En 188g, le domaine des Basses-Loges fut acheté par le comte d'Haussonville qui, dix ans plus tard, l'ayant quitté pour Coppet, le loua à l'ex-reine d'Espagne, Isabelle II. Elle y fut remplacée par M. Paul Lebaudy, qui installa au Prieuré son équipage de chasse à courre. A Lebaudy, M" Fernand- Lâbori, sénateur de Seine-etSituée à l'intersection de Ia route de Bourgogne et de

Le fait est qu'elle ne trouva pas la guérison

aux

Marne, succéda comme propriétaire. Le Prieuré des Basses-Loges développe une façade de belle allure, qui toutefois n'a rien de seigneurial : son harmonieuse régularité rappelle maigré tout ses origines monastiques. Or, arr Prieuré des Basses-Loges mourut en 1g2B la romancière anglaise Katherine Manslield, pensionnaire depuis trois mois de l'/nsfifut de déueloppement physique, mental et moral de l'homme, que dirigeait un Russe, le docteur Gurjieff, théosophe et psychiâtre. Qu'est-ce que Katherine Manslield, malade- des poumons, attendait d'un médecin pour neurasthéniques ?

C'était un curieux milieu que l'Institut de déueloppement phgsique, mental et moral de I'homme, appelé commuoément la colonie russe du Prieuré' Eiie était, cette colonie, formée en majorité de Russes blancs d'origine aristocratique et dirigée par un Grec-Arménién, Georges Gurdjieff, docteur ès lettres et ès sciences, dont la famille avait été massacrée par les Turcs. A la fois philosophe et chef de tribu, il exerçait sur ses pensionnaires, dont la plupart vivaient d'ailieurs à ses crochets, une autorité despotique. Dans cette sorte de phalanstère, tout le monde travaillait' les plus jeunes sèrvant les plus âgés et les plus cultivés ôollaborant à la confectio'n du Liore qae tout le monde copiait et traduisait. Au Prieuré, il y eut jusqu'à dii-sept nationalités représentées ! Le Liure, qui comportait une douzaine de volumes, avait trait à tous les problèmes qui se posent à I'homme. Les Français qui in avaient connaissance le trouvaient terriblement indigeste et, le plus souvent, s'endo'rmaient à sa lecture, le soir, après le dîner. De ce Liure inachevé, le docteur Gurdjieff tirait les importants subsides nécessaires à I'entretien de la communauté. Chaque année, il se rendait à New-York où il faisait des conférences et lisait le Liure. Il en revenait avec beaucoup d'argent et une escorte d'admirateurs et d'admiratrices, bientôt transformés en laveuses de vaisselle et'en ouvriers de ferme. Il savait ce que I'on peut obtenir de chaque race et le parti à tirer en particulier de l'état d'esprit américain. Quant à lui, il était l'insouciance même, il dépensait sans compter. Aussi beaucoup abusaient-ils de son hospitalité ; c'est ce qui obligea le Prieuré à fermer ses portes. Des bruits extraordinaires couraient sur la vie du docteur, les mæurs de son entourage, les danses qu'on exécutait en sa présence sur la petite scène du château,

Les habitants de Fontainebleau se rappellent encore Gurjieff et ses acol5rtes dont les toques de fourrure metiaient une note si pittoresque à la terrasse du café

Henri

II.

208

FONTAINEBLEAU

DELICES DES

POET'ES

209

gâteaux dont on mangeait encore plusieurs mois après. Et que de hors-d'æuvre ! Que de caviar ! Que de jambon d'ours ! Que de poissons fumés aux couleurs étranges ! Que de pâtisseries au loukoum, à I'harva, à la confiture de rose et de pavot ! Pour la boisson, il

qu'il faisait servir, les bains turcs qui étaient de règle dans la maison et qui firent passer la colonie du Prieuré pour une co,lonie de nudistes. Mais au dire d'une ancienne pensionnaire française des Basses-Loges que j'ai pu interroger, il n'y 'avait d'anormal c}l.ez le docteur Gurdjieff qu'une déconcertante atmosphère d'exotisme. Que de pauvres êtres Gurdjielï ramena au Prieuré pour leur offrir à dîner ! Un an après ils y étaient encore ! C'est ainsi que Katherine Mansfield y échoua un soir... Tous les samedis, il y avait fête. Noël et le Jour de l'An étaient célébrés avec un éclat particulier, mais la so,lennité principale était celle de Pâques. On s'y préparait longtemps d'avance. On y bénissait des
les repas étonnants qu'il présidait, les plats

à une roche de la forêt. En même temps, un arbre fut dédié à George VI, roi d'Angleterre. Katherine Mans{ield repose au cimetière d'Avon sous une pierre où on lit :

'

Karsunrnn Mausr-rpr,u wife of John Middleton Mung
1888-1923

Iiut I tell gou mg lord fool
out of this nettle danger ue pluck this flower
saf etg.

prolongeait par.des toasts et des discours. Après quoi, le docteur jouait à un petit harmonium des airs folkloriques, aecompagné au piano pâr un ancien chef d'orchestre de I'Opéra de Saint-Pétersbourg. Du thé, des liqueurs circulaient, on se répandait à travers les salons jusqu'au moment où, de sa voix sèche et gutturale, le docteur rassemblait autour de lui tout son
monde...

fallait se contenter de champagne, d'armagnac et d'eau. Le docteur était assis à la place du milieu, une jambe repliée sous lui à I'orientale. Le repas se

Katherine Mansfield, qui détestait les bourgeois français, ressentait de la sympathie pour le petit peuple de chez nous. On a surfait son talent, mais elle avait du talent. En juin 1939, les Amis de la Forêt de Fontainebleau, inspirés par Ballen de Guzman, grand admirateur de la pauvre Katherine, prirent l'initiative d'apposer, près de Ia porte du Prieuré, une plaque rappelant la mort de la jeune femme et de faire donner son nom à un carrefour, à un sentier et

Ici doit prendre {in cette sorte de chronique, d'étude, j'ai passé en revue les poètes et, en général, tous les écrivains, puisque dans tout écrivain survit plus ou moins consciemment un poète, dont l'æuvre ct la vie furent liées de quelque manière à Fontainebleau et à sa forêt. Je disais en commençant que Fontainebleau n'a pas donné naissance à une école littéraire, alors. que deux écoles de peinture portent son nom, et j'expliquais pourquoi ; mais Fontainebleau a eu son importance dans le mouvement romantique - Senancour, Stendhal, George Sand, Musset dans le réaliste (ioncourt, Flaubert, Murger, -, Champfleury - et dans lc symboliste Mallarmé, Bourges, Dujardin, etc. Après Ronsard- et la Renaissance, ce furent les trois grandes époques littéraires de Fontainebleau. Depuis lors, la Poésie s'est détournée de la Nature, et I'on est bien obligé de reconnaître que déjà la Nature était russez étrangère à I'inspiration symboliste. Mallarmé, si pur artiste, trop pur peut-être, n'a pâs été un poète rlc plein air malgré le plein air où baignait sa méditation à Valvins, et c'est par réaction là contre qu'Adollrhe Retté s'était épris de la forêt. Cela importe peu à présent. Si l'on met à part la production des écrivains llroprement régionalistes, aucune autre contrée de la
d'essai, oir
74+

212

FONTAINEBLEAA

France n'a eu sur la sensibilité littéraire une influence comparable à celle de Fontainebleau. Les poètes qu'elle n'a pas inspirés directement, elle leur a du moins offert un asile éminemment propice au travail, elle a nourri leur pensée, orienté leur rêverie, les a exaltés et conaolés. En ce qui me concerne, ce livre ne paie que bien médiocrement la dette que j'ai contractée envers elle : je lui dois ler meilleures heures de ma vie.

TABLE, DES ILLUSTRATIONS

Aligny. Cabinet des dessins, Musëe dtt Louure (bancleau). Château de Fontainebleau : La Cour des Fontaines. Dessin cle Patel. BibI. Nat.
Dessin de Théodore de - Châteaud'I. FontaineSilvestre. bleau : L'Orangerie. Dessin ColI. Destailleur.

Ilibl. Nat. ColL Destailleur, - Bords de la Seine, près cle Moret. Dessin de Thibaut. BibL Naf. Coll' Destailleur.

Château tle Bourron. I)essin de Goblain. BibI. Nat. CoII. Destailleur. - Le Chêne brisé. Fusain rehaussé cle Théodorc Rousseau. Cabinet des dessins, Musëe du Louure. Le Chemin dans les bouleaux.

Eau-forte d'Eugène l3léry. Fontqinebleau 1845. * Les Deux gros hêtres. Eau-forte tl'Eugène Bléry. Fo4tainebleau. Le Hêtre mort. Eau-forte d'Eugène Bléry.
Fontainebleau
18!+5.

TABLE DES MATIERES

Mon

propos

7

. Diæ-septième siècle Dir-huitième siècle Dir-neuuième siècle Vinstième siècle .
Seizième siècle

11

25 39
47

773

CET OUYRAC1E A ÉTÉ ACIIEVIi D'IMPRInTD,II A PARIs,

Ln 20 JurN 1949, sun r,e s Dp L'rMpnrMEn,rE eNnnÉ TounNoN ET cl", 20, nuo DELAMBRE, panrs
PRItSSES
60 pxpupr,ernns oNT ÉtÉ, rrnÉs

sun, yf11p DE Rrvns B. tr. lr., noNr 50 rulrÉnorÉs DE I A gO

nr

1O

nrenquÉs u. c.

Dépôt

légâl: 2" trimestre

1949,

-

Édit. N. 129.

- L

N.

d02.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful