Vous êtes sur la page 1sur 28
Pierre Lascoumes Au nom du progrès et de la nation : les «avions renifleurs». La

Au nom du progrès et de la nation : les «avions renifleurs». La science entre l'escroquerie et le secret d'Etat

In: Politix. Vol. 12, N°48. Quatrième trimestre 1999. pp. 129-155.

Résumé Au nom du progrès et de la nation : les «avions renifleurs». La science entre l'escroquerie et le secret d'État. Pierre Lascoumes [129-155]. L'affaire des «avions renifleurs» montre comment une invention, même considérée a posteriori comme une aberration scientifique, peut faire l'objet d'une croyance collective. L'adhésion au simulacre scientifique n'est pas sociologiquement irrationnelle : elle est le fait de la formation de réseau de validation (scientifique, économique et politique) qui amènent les différents acteurs impliqués à sanctionner collectivement la pertinence des procédés qui font l'objet de la croyance. Le dossier des Renifleurs est un bon cas d'étude pour mettre en évidence l'importance des phénomènes de communication et de pression, créateurs d'adhésion forcée, qui caractérisent l'imposition d'une croyance.

Abstract In the name of progress and the nation : the «sniffer planes» affair. Science between fraud and state secret. Pierre Lascoumes [129-155] The «sniffer planes» affair points out the fact that an invention, even when it is known to be a scientific aberation with hindsight, can originate a collective belief. This affair is a good case-study to emphasize the importance of communication and pressure phenomena who caracterize the spread of a belief.

Citer ce document / Cite this document :

Lascoumes Pierre. Au nom du progrès et de la nation : les «avions renifleurs». La science entre l'escroquerie et le secret d'Etat. In: Politix. Vol. 12, N°48. Quatrième trimestre 1999. pp. 129-155.

: 10.3406/polix.1999.1810 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1999_num_12_48_1810

Au nom du progrès et de la nation :

les «avions renifleurs»

La science entre l'escroquerie et le secret d'Etat

V

A

Pierre Lascoumes Groupe d'analyse des politiques publiques CNRS, ENS Cachan

«Nous étions prêts à pactiser avec le diable, s'il pouvait nous donner le procédé» G. Rutman, vice-président de Elf-Aquitaine «II est vrai qu'un climat général de foi s'était emparé de tout le monde et que, pour cette raison, ceux qui doutaient le gardaient pour eux» A. Chalandon, président de Elf-Aquitaine

logiquesdirigeantsconséquentesd'envergurefrapped'uneopérationsquedossiercontradictoires«venduengagésonsupercherievoitdesdesl'impressionLIREaffaireaudesdesleurdansgaminsd'actionpremier«avionstechniquesd'uneascientifiquesnationalegrossière,avionsâmeposterioricedansquisoulignésquin'auraienthabituellesentrepriseauqueabord,arenifleursdesserenifleurs»1,cautionnermobilisédiable».complexes«unerévéleralalesrecherchesd'entréeavaliserc'estplupartdocumentshistoirepasaud'ÉtatprésenteC'est-à-direleêtredesdespu;profitdecontrastedeset,desleàjeuunfondsstériless'yinventeursinnovantedelalecteurproposofficielsacteurscoûteuxdeuxpard'autresTintin»laisserl'autreimportantsqu'ilsentre,leetcaractèresdejournalisterelatifspeutfiasco.côté,impliquésdedontprendre»2.desinvestircroyancesbateleurontd'uncourantleadersl'impressiononavoirrenoncéAuàcôté,etaapparemmentlaPierrefil«l'impressiondesdeontd'air.généréEncontroversequifacilementdespolitiqueslefoire,sommeseneffet,àsérieuxlesPéan3.Cepages,d'uneleurseffetdesontdesquile

1. L'essentiel des données utilisées provient de deux sources : le Livre blanc sur l'affaire dite des avions renifleurs, Paris, La Documentation française, 1984 (il contient en particulier le «Rapport confidentiel de la Cour des comptes sur certaines opérations de l'ERAP», p. 36-128) ; le Rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, 2418, Journal officiel, 15 novembre 1984. Nous désignerons le premier par CC et le second par CEP.

Selon les formules du journaliste P. Péan, découvreur de l'affaire («L'homme qui a tout

dévoué», Les Nouvelles, 11 janvier 1984).

3.

P. Péan a révélé l'affaire dans le Canard enchaîné, le 22 juin 1983. C'est à l'occasion

2.

d'une enquête sur les activités de Elf en Afrique que son attention a été attirée sur un important contrôle fiscal dont faisait l'objet la société d'État pour des transferts de

[suite de la note page suivante]

Politix, n°48, 1999, pages 129 à 155

129

Les savants et le politique

D'une part, l'existence d'un dossier au fort contenu scientifique et technique. Le support de la fraude a exigé de lourds investissements en matériel et en expérimentation pour donner une crédibilité à la proposition : un procédé permettant de repérer à grande distance des gisements de pétrole. Et d'autre part, des épisodes et rebondissements ponctuant l'affaire qui sont souvent grand-guignolesques : un génie méconnu, des machines prodigieuses, des résultats tantôt nuls tantôt stupéfiants, des personnages incongrus, des cautions majeures. Le récit de beaucoup de séquences ressemble, en effet, à une vulgaire arnaque, un scénario policier à grosses ficelles. «Qui a bien pu marcher une seconde dans un tel canular ?» se demande-t-on. La montagne d'invraisemblances appelle une conclusion hâtive. Les responsables de l'affaire étaient-ils d'entrée complices ? Le sont-ils tous devenus peu à peu ? Qui savait et qui a entraîné les autres ? Une telle approche est cependant réductrice et mène sur de fausses voies. Tout ne se résume pas à l'action machiavélique d'un groupe d'escrocs particulièrement habiles ayant subjugué des ingénieurs naïfs et des politiciens crédules1. Pour originale qu'elle soit cette controverse présente différents intérêts de portée générale, tant du point de vue de la sociologie des sciences que du point de vue des processus d'édification et de diffusion des croyances.

L'affaire des avions renifleurs offre tout d'abord un beau terrain d'analyse pour la sociologie des sciences. De ce point de vue, la question n'est pas de savoir si l'invention qui est au départ de l'affaire est réelle ou supposée ; elle regarde plutôt les interactions entre individus, machines et faits scientifiques qui ont donné corps à cette invention puis l'ont dissoute. Conformément aux principes de recherche développés par Michel Callon et Bruno Latour, il est nécessaire d'écarter les présupposés rationalistes et d'observer la production scientifique comme elle s'accomplit et non comme on nous la présente2. L'observation doit porter sur les dynamiques qui ont conduit les différents types d'acteurs impliqués à s'accorder sur une signification homogène des événements et à coordonner leurs actions par rapport à l'interprétation qui s'édifie par compromis successifs. Il ne s'agit donc pas de dénoncer le caractère aberrant de certains actes et des croyances qui les consolident, mais de montrer comment ces adhésions ont été produites et entretenues. C'est une démarche de ce type que Pierre Lagrange a fructueusement développée à propos de l'ufologie

capitaux à l'étranger : un redressement de 120,6 millions de francs pour l'exercice 1978 et de 426,4 millions de francs pour les exercices 1979 et 1980 (Péan (P.), Affaires africaines, Paris, Fayard, 1984).

Sur les éléments détaillés de ce dossier, voir Lascoumes (P.), Élites irrégulières, Paris, Gallimard, 1997 (chapitres 2 et 4).

Callon (M.), dir., La science et ses réseaux, Paris, La Découverte, 1989 ; Latour (B.), La

science en action, Paris, La Découverte, 1989.

2.

1.

130

Pierre Lascoumes

(connaissance des soucoupes volantes)1 quand il étudie «comment parvenir à un accord au sein d'une foule de personnes et de choses présentant une telle hétérogénéité». Dans le cas des avions renifleurs, nous montrerons que l'accord a été trouvé par la constitution progressive d'un espace de communication spécifique. Des informations hétérogènes y circulent, des machines sont montrées, des mesures sont faites, des données sont accumulées, des efforts de conceptualisation sont produits. Leur mise en relation répét.'e et l'absence de mise en débat finissent par les durcir, par les rendre en partie concordantes et par leur donner une valeur de preuve. Les dimensions scientifiques (théorie géophysique) et techniques (invention d'un nouveau détecteur) sont ici indissociables des dimensions économiques (stratégie de développement de l'entreprise) et sociologiques (engagement des ingénieurs et soutiens politiques apportés au projet). Après un premier contrat et malgré des résultats fortement discutés, Elf choisit de poursuivre et signe un second contrat censé lui donner accès au procédé. Le réseau de validation ainsi développé enserre les échanges dans un cadre contraignant et détermine les choix des acteurs, individuellement aussi bien que collectivement. Par réseau il faut entendre un ensemble d'interactions stables entre des hommes, des objets et des documents unifiés par une logique d'action commune. Les dynamiques de circulation d'informations qui les traversent ne sont pas univoques et les moments d'adhésion alternent avec ceux de suspicion. Mais la force d'un réseau de validation est précisément d'intégrer ce type de fluctuations et de diffuser régulièrement des messages qui viennent autant conforter la croyance que réduire les résistances qui se manifestent. Progressivement une vérité scolastique a été posée (une invention est en germe) qu'il est devenu de plus en plus difficile de mettre en doute. Albin Chalandon, dirigeant de Elf-Aquitaine à partir de 1977 exprime parfaitement cela en déclarant à la commission d'enquête parlementaire créée plus tard à propos de cette affaire :

«Vous me reprochez d'avoir participé à cette opération tout en ayant des doutes. Mais des doutes, tout le monde en avait. Il est vrai qu'un climat général de foi s'était emparé de beaucoup de monde et que, pour cette raison, ceux qui doutaient le gardaient pour eux. Il y a eu des alternatives d'espoir et de doute. Même les mystiques ont des doutes».

Le dossier des avions renifleurs fournit également des matériaux intéressants pour une sociologie non-substantialiste des croyances. La question importante n'est pas de saisir la substance de celles-ci, dont le contenu et la forme expliqueraient l'efficacité ; ni la sociologie des auteurs dont les propriétés expliqueraient la force de conviction. L'attention doit porter au contraire sur les procédures qui ont validé l'information produite et ont assuré son autorité sociale. Aucun des

1. Lagrange (P.), «Les extraterrestres rêvent-ils de preuves scientifiques ?», Ethnologie française, 3, 1993. L'ensemble du numéro qu'il a coordonné sur «La sociologie à l'épreuve des parasciences» est riche d'enseignements.

131

Les savants et le politique

rapports d'enquête - celui de la Cour des comptes et celui de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale - n'est parvenu à trancher sur la répartition des responsabilités. S'agissait-il d'escrocs agissant seuls ? Ou bien ont-ils bénéficié d'importantes complicités internes à l'entreprise? Je propose de poser le problème différemment en mettant l'accent moins sur la question de la réalité de l'invention ou sur les auteurs présumés et leurs motifs que sur le contexte et sur les dynamiques qui ont assuré la réussite de l'opération. Les éléments de ce dossier peuvent être pensés par rapport à la théorie de la rationalité limitée de Herbert Simon, quand elle montre que les acteurs en situation, en particulier au sein d'organisations hiérarchisées, ne disposent que d'informations et de moyens de choix limités1. Leurs cadres mentaux sont d'abord dépendants des institutions au sein desquelles ils interagissent. Dans le cas présent, si les principaux acteurs ont cru au procédé - ou ont paru y croire - c'est en raison de la force du dispositif dans lequel ils se sont trouvés engagés. Ils ont été placés dans un contexte où l'adhésion est rapidement devenue nécessaire et la défection de plus en plus problématique au fur et à mesure de l'accomplissement d'épreuves qui soudaient les interdépendances plus qu'elles ne faisaient avancer la validation scientifique du procédé. Pour reprendre une distinction de Daniele Hervieu-Léger, on observe ici le passage d'un «régime de validation mutuel» ou interpersonnel de la croyance à un régime de «validation communautaire», au sens où un groupe cohérent s'est constitué autour de l'invention possible2. Ceux qui y participaient ont ainsi contribué à l'imposition générale de la croyance. Les responsabilités se sont diffusées et diluées. La force propre du processus a entraîné la plupart des acteurs en modifiant leur cadre d'action, leurs repères axiologiques et normatifs et leurs modalités de raisonnement. On rejoint ici les principales conclusions des travaux classiques consacrés à la diffusion des idéologies totalitaires3 et à la sociologie des religions4. Je montrerai la construction et les dynamiques du réseau de validation qui ont assuré l'enrôlement des multiples acteurs. C'est en effet un vaste ensemble d'interactions qui a édifié et confirmé la valeur des inventeurs, la validité de leur projet et l'intérêt que celui-ci pouvait présenter pour Elf. La progression du projet a été assurée par une série de micro-opérations productrices de croyances et de soumission. Elles constituent les manœuvres qui matérialisent l'opération et expliquent

1. Simon (H. A.), Administrative Behavior : A Study of Decision Making Process in Administrative Organization, New York, The Free Press, 1957.

2.

Flammarion, 1999, p. 187. On pourrait même considérer que l'on atteint un régime de validation institutionnel dans la mesure où un ensemble d'autorités, internes et externes à l'entreprise, ont contribué au renforcement de la croyance générale.

3. Par exemple sur la montée du nazisme, Laqueur (W.), Weimar 1918-1933, Paris, Robert Laffimt, 1978.

Hervieu-Léger (D.), Le pèlerin et le converti, op. cit. L'auteur met l'accent sur

l'importance des réseaux de sociabilité (p. 12-28) et des régimes de validation du croire dans la diffusion des idées religieuses (p. 177-190).

Hervieu-Léger (D.), Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris,

4.

132

Pierre Lascoumes

la force d'entraînement du processus. L'énigme posée par le caractère apparemment irrationnel du dossier des avions renifleurs est un bon cas d'étude pour mettre en évidence l'importance majeure des phénomènes de communication et de pression, créateurs de croyance collective et d'adhésion forcée qui caractérisent l'imposition d'un pouvoir quel qu'il soit. À la fin de l'enquête qu'il a réalisée pour Le Monde, Daniel Schneidermann écrit : «Le polar refermé, le maître d'oeuvre et le mobile demeurent mystérieux. Mais quel fabuleux décor, quels personnages ! On comprend mieux à présent comment les inventeurs, de bonne foi ou non, sont parvenus jusqu'au pactole»1.

Chronologie du dossier des «avions renifleurs»

Première phase

Février 1976 : un intermédiaire, maître Violet, propose à Elf- Aquitaine un procédé inventé par un comte belge, A. de Villegas et un ingénieur italien, A. Bonassoli. Le «procédé VDS» permettrait de déceler jusqu'à plusieurs milliers de mètres sous terre la présence de matières telles que l'eau, le gaz, le pétrole et certains minerais. 28 mai 1976 : un contrat est signé à Zurich entre Elf-Aquitaine et la société panaméenne FISALMA, représentant les intérêts des inventeurs. Elf-Aquitaine dispose de l'exclusivité des procédés Delta et Oméga pour une période de douze mois et verse 400 millions de francs.

Deuxième phase

Juin 1976 : les premiers forages sont réalisés. Seize missions Delta et quatorze missions Oméga sont lancées. Février 1977 : trois forages sont entrepris sur des sites repérés comme prometteurs et se concluent par des échecs. Septembre 1977 : une synthèse fait état de réserves sur la fragilité de la technologie des appareils mais les conclusions restent optimistes.

Troisième phase

24 juin 1978 : un nouveau contrat est signé qui fixe les conditions de partage de l'exploitation du procédé VDS pour un montant de 500 millions de frs. Deux sociétés commerciales sont créées, l'une panaméenne IOMIC associe FISALMA et ERAP, l'autre française SCIT pour gérer un laboratoire destiné à accueillir les chercheurs.

Fin

1978

:

un

rapport souligne

les

problèmes

posés par

le

fonctionnement des

appareils et relève un certain nombre

de

contradictions. Octobre 1978-mai 1979 : trois nouveaux forages sont entrepris. Les résultats sont négatifs. 5 avril 1979 : une démonstration est organisée en présence des différents responsables et du président de la République.

1. Le Monde, 30 mars 1984.

133

Les savants et le politique

Avril-mai 1979 : Elf-Aquitaine saisit les appareils et demande que soit bloquée une part importante des fonds reçus par FISALMA. Un arbitre est nommé pour en fixer le montant, A. Pinay.

24 mai 1979 : J. Horowitz, un physicien extérieur à l'entreprise,

organise une expérience élémentaire qui montre la supercherie.

22 juillet 1979 : l'association entre Elf et FISALMA est dissoute.

L'essentiel des fonds débloqués à la suite du deuxième contrat de

sommes

investies en interne pour le suivi du travail des inventeurs.

1978 est récupéré mais pas ceux

liés au

premier ni les

Quatrième phase

1982 : l'administration notifie à Elf-Aquitaine un redressement fiscal de 547 millions pour exportation de capitaux en violation du contrôle des changes.

22 juin 1983 : l'affaire est révélée dans Le Canard enchaîné par P.

Péan. Un rapport de la Cour des comptes écrit sur ce dossier en janvier 1981 a apparemment disparu. L'affaire est rendue publique par une question parlementaire posée au secrétaire d'État au Budget qui

confirme.

16 janvier 1984 : une information judiciaire est ouverte à l'initiative

du ministère de la Justice pour recel d'escroquerie.

16

mai 1984 : une commission d'enquête parlementaire est créée.

15

novembre 1984 : le rapport de la commission est publié.

Une controverse non-close

Escroquerie ou escroquerie simulée ?

En quatre ans (1976-1979) Elf a perdu entre 740 et 800 millions de francs1, lors de sa tentative d'achat d'une invention qui s'avérera finalement fictive : «Aucune retombée positive n'apparaît ni sur le plan technologique, ni sur le plan scientifique, ni sur le plan économique»2. Il s'agissait d'un éventuel système de détection aérien des champs pétroliers et autres ressources minérales, d'où le terme de «renifleur» inventé par Jérôme Canard en juin 19833. Sous prétexte d'enjeux stratégiques majeurs, cette «opération Aix» (nom de code interne à Elf) fut couverte par un secret industriel et un secret défense dont l'efficace opacité a justifié la violation de nombreuses règles administratives. Au bout du compte, les maigres résultats initiaux qui avaient appâté Elf s'avéreront le produit d'une supercherie. L'appareillage d'apparence complexe, longtemps hors de portée des ingénieurs de Elf, se contentait de restituer des informations qui lui étaient fournies à l'avance. La recherche technologique est certes une suite de paris à hauts risques, mais ici le projet était sans crédibilité, faute de base scientifique et de toute référence des auteurs. C'est la pression exercée par des réseaux

1. Soit l'équivalent de 1,5 milliards de francs en 1995.

2. CC, p. 106 et 123.

3. Pseudonyme de P. Péan, Le Canard enchaîné, 22 juin 1983.

134

Pierre Lascoumes

politiques et administratifs du plus haut niveau qui en a assuré la validité. L'affaire des avions renifleurs n'a débouché sur aucune sanction. Des millions ont disparu, mais l'entreprise ne s'est jamais positionnée comme victime. Les inventeurs-escrocs, leur supercherie dévoilée, n'ont pas été inquiétés judiciairement. Une instruction a été ouverte dont l'issue a été sans suite1. Les cadres dirigeants de Elf impliqués ont poursuivi leur carrière et les responsables politiques et intermédiaires, complices de fait, n'ont pas davantage été inquiétés. La seule sanction publique de ces actes se résume à une admonestation symbolique avec la publication de deux rapports officiels. Un Livre blanc révélant un sévère rapport de la Cour des comptes ; et le rapport de la commission d'enquête parlementaire2. Leur reprise médiatique a été minimale. Le blanchiment politique et intellectuel a été aussi net que celui dont ont bénéficié les auteurs et leurs victimes-comparses3.

La grille de lecture ordinaire applicable à ce type d'événements conduit à la recherche des «vilains coupables». Elle a donné lieu à deux hypothèses qui, aujourd'hui encore, restent face à face : l'hypothèse du complot, selon laquelle Elf aurait été victime d'une escroquerie sophistiquée qu'elle n'a pas vu venir ; et l'hypothèse du plan cynique, selon laquelle les dirigeants de l'entreprise se seraient prêtés, via une escroquerie simulée, à une opération de transfert de capitaux à l'étranger au profit de l'entreprise et/ou à celui d'une organisation politique. Ces deux hypothèses doivent être écartées d'entrée si l'on veut aller plus avant dans la compréhension du processus. Savoir s'il y eut ou non une escroquerie est insuffisant pour rendre compte d'un processus particulièrement complexe en termes d'enjeux et de systèmes d'action. Certes des éléments de manipulation existent mais ils sont insuffisants pour rendre compte de la mobilisation d'autant d'enjeux et l'enrôlement d'autant d'acteurs sur une aussi longue période. L'hypothèse du complot ne résiste guère car les prétendus «inventeurs» ne sont pas crédibles et Elf n'a mis en œuvre que tardivement des procédures d'expertise systématique. Il y aurait eu escroquerie si les manœuvres et le but de l'opération avaient été clairs, alors qu'ils demeurent marqués de bout en bout par un haut niveau d'incertitude. Les «inventeurs» proposent des machines indéterminées au service d'un procédé flou. Faut-il alors en conclure que les dirigeants ont volontairement fermé les yeux et ont payé sans voir parce que leur objectif était autre ? C'est la seconde hypothèse, qui considère que les relations nouées avec les «inventeurs» et le consortium qui les représente n'est que l'habillage d'une opération d'évasion illicite de capitaux vers la Suisse (dans un contexte de contrôle des changes). La destination finale des fonds ainsi détournés est restée mystérieuse ; s'il

1. Information ouverte le 16 janvier 1984 pour recel d'escroquerie.

Créée le 16 mai 1984 et ayant rendu son rapport le 15 novembre 1984, après 29 réunions et l'audition de 42 personnes.

3. Voir les encadrés pour la chronologie des faits et de l'amorce de scandale public.

2.

135

Les savants et le politique

a été question de financement politique de la droite intégriste européenne, cela n'a jamais pu être démontré. Mais cette lecture est tout aussi insuffisante que la précédente. En effet, par rapport à d'autres escroqueries simulées, celle-ci est d'un niveau de complexité incomparable1. Il n'est pas nécessaire de monter un tel système, exigeant surtout beaucoup de temps (quatre années), d'effectuer de tels engagements financiers et techniques et d'impliquer d'autant d'acteurs, démultipliant les risques de fuite, pour réaliser une opération fictive permettant l'évasion de capitaux2. Le niveau des divers investissements effectués est disproportionné par rapport aux résultats attendus. Ces deux hypothèses et leurs questions de fausse évidence peuvent être dépassées par le recours à la sociologie des sciences. Le dossier des avions renifleurs relève de la problématique des controverses scientifiques tant par l'hétérogénéité des informations et des acteurs qu'il met en relation que par la pluralité des interprétations qui coexistent et par les efforts de mise en cohérence que ces dernières génèrent.

Construction d'un simulacre scientifique

Si les responsables de Elf n'ont pas été excessivement crédules, ni cyniquement comparses, il faut rechercher le processus par lequel ils ont progressivement adhéré au simulacre scientifique de cette «invention». Mon hypothèse est que se sont conjugués, en interne et en externe, un ensemble de facteurs d'autorité et de preuves qui ont formé, au bout du compte, un vaste réseau de validation qui a déterminé les actions des uns et des autres. Celui-ci fonctionnait selon un très efficace jeu de miroirs entre trois types de cautions : des cautions scientifiques, des cautions industrielles et des cautions politiques. Aucune d'elles ne se suffît à elle-même, mais, croisées, elles s'épaulent l'une l'autre à tel point qu'il a été progressivement impossible de les mettre en cause. Ce réseau de validation a finalement imposé à tous les acteurs impliqués une participation soumise à «l'opération Aix». Comme l'indique à la commission d'enquête parlementaire Gilbert Rutman, ingénieur en chef des Mines, vice-président, directeur général de Elf-Aquitaine en charge du développement : «L'aspect politique des choses l'a emporté sur

1. Pour banaliser le dossier des avions renifleurs, A. Pinay (qui a recommandé les

inventeurs) rappellera devant la commission d'enquête parlementaire que Elf n'est pas la seule entreprise nationale à s'être ainsi faite taxer. H donne l'exemple d'une affaire de vente de café de Colombie à Renault pour faciliter son accès aux marchés sud- américains - une opération qui s'est finalement avérée tout aussi hasardeuse et

malheureuse que celle des avions renifleurs, mais qui n'avait donné lieu à aucun montage particulier.

Déposition de J. Cosson, magistrat spécialiste de la délinquance économique et

financière, devant la commission d'enquête parlementaire, le 28 juin 1984, qui déclare :

«Le procédé utilisé permettait d'éviter le recours à des "sociétés taxis" (émetteur de fausses factures) ainsi qu'à un retrait de fonds en espèce. Passant outre le contrôle des changes, le groupe Elf a réussi à transférer un milliard en Suisse par ordre écrit de monsieur Barre» (CEP, p. 643).

2.

136

Pierre Lascoumes

l'aspect technique». La question n'est donc pas de départager ceux qui «savaient» et auraient agi cyniquement, de ceux qui «ignoraient» et ont réagi en toute innocence. La question est de savoir comment s'est constitué le réseau de validation qui a interdit tout au long de quatre années que soient posées des questions déstabilisantes et qui a fait obstacle à toute résistance explicite. Qu'il s'agisse des dirigeants et personnels de Elf-Aquitaine, des responsables ministériels et des quelques hauts fonctionnaires informés, après quelques hésitations, tout le monde a marché d'un même pas. Comment comprendre qu'ils aient pu succomber à la fascination de ce leurre à haute efficacité qu'ont été les avions renifleurs ? Malgré leur caractère grossier il a fallu plusieurs années pour mettre en évidence le caractère factice du procédé qui reposait sur diverses formes de trucage. En effet, tout un réseau d'influences entrecroisées est venu régulièrement conforter le projet, a imposé une croyance dans l'existence du procédé et a rapidement interdit toute interrogation rationnelle à son propos.

Le premier réseau de validation est de caractère scientifique et technique. Ses acteurs ne sont pas des hommes mais des objets, censés incarner «l'invention» (le procédé VDS), des machines et surtout l'ensemble des documents, des écrits, des pièces de dossier qui les représentent. Leur force de conviction est basée autant sur les éléments qu'ils énoncent que sur le secret qui les entoure et interdit de les mettre à l'épreuve. Comme l'indique A. Chalandon, l'importance de ces éléments techniques a été déterminante : «La vraie question est de savoir pourquoi on a mis tant de temps à découvrir le trucage. Il faut se rappeler que les inventeurs ont fait une démonstration époustouflante qui a tué l'esprit de doute méthodique». L'un des inventeurs, De Villegas, avait bien compris l'autorité spécifique de ce type d'arguments : chez Elf - comme précédemment en Espagne - il appâte le client par une note très succincte qui procède par affirmation unilatérale («un procédé existe»)1. Il propose un contrat d'exploitation exclusive «d'un double procédé de détection et d'évaluation des gisements qui apporterait s'il était confirmé des progrès considérables en la matière». Parmi les conditions posées figurent des «mesures rigoureuses de préservation du secret et une limitation nominative des personnes au courant»2. M. Jeantet, directeur à Elf-Aquitaine, en charge des explorations sur le territoire national souligne l'habile dissociation entre la validité du procédé et l'efficacité des résultats que les inventeurs sont parvenus à opérer par le jeu du secret : «Sur le côté scientifique du procédé on ne pouvait rien obtenir. Dès que l'on posait

1. «Après de nombreuses années de recherche, nous avons mis au point une méthode et

des appareils électroniques de mesure permettant sans forages préalables de détecter la

présence de l'eau dans un rayon de vingt kilomètres [

laquelle sont faites ces mesures tient au fait qu'elles relèvent de l'électronique et sont automatiques». 2. Note de J. Tropel, chef du service de la sécurité à la SNEA, datée du 19 février 1976

La précision remarquable avec

].

(CEP, p. 294).

137

Les savants et le politique

une question, on se faisait rabrouer [

secret". J'ai donc laissé à d'autres le soin de savoir quelle était la valeur du procédé du point de vue de la physique». Ce découplage entre validité scientifique et efficacité pratique s'imposera à tous comme le prix à payer pour obtenir l'accès direct aux procédés. Lorsque vers la fin

des négociations les inventeurs multiplieront les obstacles à l'accès aux appareils : «Nous en avons déduit, non l'absence de toute découverte mais la volonté de nos partenaires de ne rien nous communiquer» (P. Michaux, Elf-Aquitaine).

].

On nous disait : "Vous violez le

Le raisonnement est parfaitement circulaire : c'est parce que l'invention est d'une importance majeure qu'un maximum de secret doit l'entourer. L'ignorance sur le procédé est posée d'entrée comme une condition d'accès à ses utilisations et, paradoxalement, cette opacité fermement revendiquée, contribue déjà à valider l'existence de ce qui est à protéger. Mais l'invention existe matérialisée par des machines que les ingénieurs de Elf connaissent à distance, sans y avoir accès. Lors des essais au sol (procédé Delta), les appareils sont soigneusement dissimulés sous une tente et les observateurs ne voient qu'une console placée plus loin. Pour les essais en vol (procédé Oméga), ces mêmes observateurs sont maintenus éloignés des appareils et ne voient que des cadrans, les boutons de commande extérieurs ainsi qu'une lampe qui clignote sur un fond de couinement sonore lors du survol de sites intéressants pour la prospection. De plus, comme la sociologie des sciences le rappelle toujours, les «machines» mettent longtemps avant d'être closes, stabilisées. Ce sont des objets socio-techniques ouverts qui évoluent en fonction des réseaux d'acteurs humains et non-humains auxquels ils appartiennent. La technologie des avions renifleurs en est un parfait exemple. Les appareils sont sans cesse transformés et ne peuvent être dupliqués. Durant la première phase, il n'est question que de «prototype» fragile et en évolution constante : «Des concessions ont été faites par les inventeurs mais elles sont de faible portée. Nous avons la possibilité de voir l'apparence extérieure des appareils, éventuellement d'y toucher, mais pas de les ausculter»1. Lorsque, fin 1978, à la suite du deuxième contrat, les ingénieurs de Elf exigent la remise d'un appareil afin de pouvoir l'analyser par eux-mêmes, c'est un «analyseur» dit de première génération qui leur est remis2. L'essentiel du «procédé VDS» est censé se trouver dans les modèles ultérieurs.

Cependant, faute de théorie explicitée et de dispositif technique compréhensible, il est nécessaire de fournir des preuves attestant de la matérialité de la découverte. Ce sont les données produites par les machines qui concrétisent leurs compétences. Ainsi, en septembre 1977,

1. Rapport de synthèse d'octobre 1978. 2. Quand ils y eurent finalement accès, celui-ci s'avéra contenir un générateur de signaux internes sans communication avec l'extérieur. De même, un tube électronique censé avoir été modifié se révéla identique aux tubes de série et dépourvu de tout perfectionnement.

138

Pierre Lascoumes

après trente missions (Delta et Oméga) un rapport de synthèse est réalisé. Il comporte de nombreuses réserves sur la fragilité de la technologie des appareils qui ne sont que «des prototypes qui se dérèglent facilement ; ils sont aussi sensibles à de nombreuses influences extérieures». Leur précision et la reproductibilité des résultats obtenus sont aussi très variables : «Des distorsions importantes subsistent, comme si l'image composée était par nature déformable». Mais les conclusions n'en sont pas moins très positives :

«Les possibilités qualitatives des procédés A et B nous apparaissent étonnantes et apportent une mutation dans les techniques de prospection. Leur emploi demandera naturellement une adaptation».

La preuve photographique joue ici un rôle majeur. L'invention existe parce qu'elle montre des éléments du réel, ce sous-sol que l'on veut explorer. La preuve est parfois d'autant plus éclatante que les documents photographiques produits concernent des zones déjà connues et leur correspondent parfaitement. Au départ, il s'agit de photos d'un puits réalisées pour le compte de la société d'État sud-africaine Soekor qui sont fournies. Mais c'est moins le contenu que la qualité de leur destinataire qui valide le document aux yeux de Elf-Aquitaine : «Nous connaissions bien [Soekor] ; c'est une société sérieuse, ce qui constituait un élément favorable pour les inventeurs. Par ailleurs, nous pensions que puisqu'ils avaient proposé de faire une série d'expérimentation, nous jugerions sur pièce» (G. Rutman). Aucun contact n'est établi avec Soekor pour contrôler la valeur de l'information. Les premiers résultats des expériences effectuées en France ont, selon les termes du vice- président de Elf-Aquitaine, «soufflé» les observateurs. Paul Alba, directeur à Elf-Aquitaine et ancien responsable du secteur recherche et développement, était parmi les rares personnes informées, l'un de ceux qui pouvait le mieux évaluer la qualité de l'invention proposée : «Nous avions obtenu des indications conformes à la réalité sur un sous-sol que

nous connaissions bien [

nous n'avions pas de raison spéciale de considérer qu'ils pouvaient résulter d'indiscrétions». Les résultats, aussi bien négatifs que positifs, parurent concluants à l'ensemble de l'équipe : «Nous avions comme résultats concrets la confirmation de résultats stupéfiants qui n'étaient pas connus du public, notamment sur le puits de Castéra Lou en cours de forage» (G. Rutman)1.

].

Les résultats géologiques étaient bons :

1. Un des point obscurs du dossier concerne précisément l'origine des documents dont disposaient les inventeurs. Faute de procédé de détection, les appareils ne pouvaient restituer que des informations qui leur avaient été fournies au préalable. Comment les inventeurs y ont-ils eu accès ? Certes, une grande partie des informations concernant les explorations pétrolières sur terre sont publiques, et les rapports de fin de sondage sont consultables au Service de conservation des gisements du ministère de l'Industrie ou dans les services régionaux des Mines. De plus, Elf a toujours informé précisément les géologues qui travaillaient avec les inventeurs sur les données relatives au sous-sol et aux anciens sondages. Mais la précision extrême de certains résultats obtenus lors des expériences est troublante. Lors des enquêtes fut posée la question de l'existence de complicités internes ayant directement facilité l'opération. Selon G. Rutman, vice- [suite de la note page suivante]

139

Les savants et le politique

Un autre exemple de validation documentaire de l'invention est fourni par le «questionnaire» destiné à emporter la conviction du banquier suisse, Philippe de Week, qui sera la principale caution financière du projet. Il s'agissait de le persuader de prendre la tête de la société commerciale représentant les intérêts des inventeurs en prouvant l'intérêt de Elf pour le projet. À la fin des premières expériences, le principal représentant des inventeurs, maître Violet, a fait circuler un questionnaire aux techniciens présents sur le terrain. Il s'agissait de répondre à des questions du type : «Oméga a-t-il effectivement un pouvoir de vision souterraine ? Oméga est-il capable de détecter la présence de pétrole ?», etc. Tous répondirent positivement et un bref rapport est rédigé qui emporte la conviction du banquier. Le questionnaire a produit les effets attendus, même si, après coup, la façon dont il a été administré et ses résultats exploités ont été contestés. Selon les ingénieurs de Elf, «cette note a un caractère quasiment non-scientifique» ; s'ils s'étaient directement exprimés, ils n'auraient jamais employé les termes se trouvant dans ce questionnaire. Et s'ils ont répondu par oui ou par non c'est, disent-ils «pour faire plaisir à maître Violet». Cependant, dans le contexte d'enthousiasme collectif de l'époque, personne n'attacha d'importance à ce bricolage révélateur de l'imposition scolastique qu'ils subissaient. Le cadre de la croyance était posé ; tout devait contribuer à la valider.

Cette validation technique s'accompagne d'une validation scientifique qui s'effectue principalement par des actions indirectes : il s'agit en quelque sorte d'une validation par défaut. Ne pas se poser trop de questions est certainement le meilleur moyen de conforter des croyances incertaines. Tout d'abord, aucune vérification des principes théoriques sur lesquels est censé reposer le procédé n'est réalisée. Savoir distinguer l'intéressant de l'illusoire est en théorie une compétence de base des ingénieurs, surtout dans une entreprise comme Elf où la quête de l'innovation est fondamentale : «II n'était pas impossible que Bonassoli [l'autre "inventeur"] soit tombé sur quelque chose qu'il ne parvenait pas à expliquer. Cela s'est déjà produit» (B. Michaux, physicien). Face aux incertitudes qui accompagnent toujours les inventions, il est nécessaire d'exercer une vigilance particulière. C'est ce qu'exprime G. Rutman : «II ne se passe pas de mois que nous ne recevions des propositions, plus ou moins farfelues, et en général, nous n'y donnons aucune suite». Cette attitude de juste prudence conduit à s'interroger sur la façon dont le «procédé VDS» a été progressivement cerné et évalué. Le rapport de la Cour des comptes relève : «La lacune la plus grave concerne l'absence de précautions relatives à l'existence même d'une invention». Si une

président de Elf : «La supercherie supposait que les inventeurs aient eu accès à un certain nombre d'informations provenant de la maison, ce dont je suis aujourd'hui

On a essayé de reconstituer l'itinéraire technique de la supercherie.

Certaines données qui nous ont été fournies étaient d'un telle précision qu'elles ne pouvaient être que le résultat d'une malversation. Mais l'on s'en est rendu compte seulement après coup».

convaincu [

].

140

Pierre Lascoumes

technique d'exploration avait existé, elle aurait reposé sur des émissions de particules liées à la présence d'hydrocarbures. Au départ, un seul expert extérieur a été contacté par G. Rutman : un physicien au CNRS, spécialiste des rayons cosmiques. «Sa réponse a été nette : un tel procédé ne peut fonctionner. Mais il a ajouté : "Pour autant que je sache". En bon physicien qu'il était, il ne prenait pas de position catégorique et définitive». Les responsables de Elf partent de ce doute pour se lancer dans les essais préliminaires qui emportent leur décision. Un courant de recherche américain va dans ce sens. Mais au moment des faits, cette partie de la théorie physique nucléaire concernant les «neutrinos» est encore en pleine zone d'ombre conceptuelle et n'a été l'objet d'aucune vérification empirique. On sait cependant que ce type de particule interagit peu avec la matière et ses aptitudes à détecter quelque corps que ce soit semblent très faibles. Les découvreurs des neutrinos («la plus petite part de réalité matérielle jamais imaginée par l'homme»), Frederick Reines et Clyde Cowan, sont bien connus des spécialistes et ils poursuivaient à l'époque leurs recherches en Californie à l'université d'Irvine1. Leur expertise aurait sans doute été déterminante, car malgré de considérables investissements ce n'est que seize ans plus tard (1992) que les premiers programmes expérimentaux visant à quantifier la présence et les effets des neutrinos ont commencé. Les résultats sont pour l'instant très généraux et Ton est encore loin aujourd'hui de solutions

appliquées2.

Pas plus qu'il n'y a de demande d'expertise externe, Bonassoli, le concepteur apparent du projet, n'est pas confronté en interne à des analyses scientifiques dures. D'un côté, il est présenté comme le cerveau de l'entreprise, celui qui dispose du discours et des savoir-faire. C'est l'analyse que retient le rapporteur de la Cour des comptes lorsqu'il écrit : «Qui serait l'auteur de l'escroquerie ? M. Bonassoli, sans aucun doute, seul manipulateur des appareils sur le terrain, seul artisan au laboratoire de Rivieren». Mais, d'un autre côté, il apparaît comme «un bonimenteur de foire» qui ignorait le maniement des concepts scientifiques, même relativement simples. «Il jouait au clown de temps en temps, mais on sentait bien que derrière le clown, il y avait autre chose. C'était un homme à double personnalité. Derrière ses aspects un peu grotesques, il y avait un homme très intelligent. Il a été le cerveau de la mystification». M. Jeantet (directeur chez Elf-Aquitaine) déclare à la commission d'enquête parlementaire qu'il a toujours eu le plus grand mal à obtenir des réponses à ses questions : «Si sur un écran, on lisait une saturation et que je lui demandais si la quantité d'hydrocarbure était mesurée par rapport au volume du vide ou au volume de la roche - vide compris - ce qui peut faire une différence de 1 à 200, il me

1. Us ont reçu le prix Nobel de physique en 1995.

2. Sur l'état des connaissances sur les neutrinos, voir le dossier du Monde, 8 décembre

1995.

141

Les savants et le politique

répondait dans un italien alambiqué que je ne comprenais pas». Il donnait «une information pas nécessairement absurde, inconcevable, mais peu claire et une semaine après, il en donnait une autre, aussi peu inconcevable mais aussi peu claire, et contredisant la première» (B. Michaux, physicien). Lors de la signature du deuxième contrat, Bonassoli fait une présentation qui «devait lever le voile sur le secret du procédé VDS». Les explications qu'il fournit «plongèrent les auditeurs dans la perplexité. Certains s'étonnèrent d'entendre parler de "spin 1/3" - notion contraire, par construction même, à la théorie scientifique des particules». Aucun scientifique de haut niveau n'était présent pour évaluer la pertinence de l'exposé. Les physiciens engagés au moment du second contrat, en 1978, mettront un mois pour se rendre compte de l'impossibilité où se trouvait Bonassoli de fournir des explications cohérentes de sa découverte. Et en septembre 1984, il suffira à un spécialiste d'examiner une brève note de Bonassoli sur «le phénomène gravitationnel» pour qu'il conclue à l'absence de toute valeur scientifique du document. À propos de la théorie centrale des neutrinos et du graviton il écrit : «Le paragraphe en question constitue un

amalgame complètement incohérent [

du "phénomène" n'est présentée. On est en plein rêve». Donc, en 1976, la seule crédibilité de l'invention repose sur des hypothèses théoriques très vagues et aucune vérification n'est réalisée pour en évaluer les possibilités opérationnelles.

].

Bien entendu, aucune théorie

Cependant, une telle validation demeure fragile dans des univers où prévalent des logiques rationnelles. Au bout d'un certain temps il fallut durcir les preuves en se positionnant scientifiquement. Après la signature du second contrat, Elf devient en théorie copropriétaire de l'invention ; mais, constatant la persistance des difficultés d'accès aux appareils et l'impossibilité où ils se trouvent de préparer un dépôt de brevet en bonne et due forme, les représentants de la société suggèrent aux inventeurs une procédure intermédiaire. Il s'agit de déposer un mémoire à l'Académie des sciences sous pli cacheté. Cette démarche permet de prendre date pour marquer une antériorité sans avoir à révéler le détail du procédé en cause. Cela sera fait par De Villegas et Bonassoli le 10 juillet 1978. Mais ceux-ci ne sont que très partiellement les auteurs du mémoire qu'ils déposent. En effet, ce sont les physiciens recrutés par Elf pour assister les inventeurs qui ont traduit en termes

scientifiquement intelligibles les propos confus de leurs interlocuteurs :

«II a été décidé que Bonassoli nous ferait une sorte de cours

magistral [

].

Nous sommes allés à Bruxelles l'écouter pendant trois

jours nous faire une présentation générale du procédé ; à la suite de quoi nous avons essayé de mettre en français ce qu'il nous avait dit

sans rien y changer. Le document étant demandé pour la semaine suivante, nous n'avions pas beaucoup de temps pour faire de la

physique sur les questions en cause [

explications en ordre et la semaine suivante, Bonassoli nous disait : "Je n'aurai jamais pu faire cela tout seul, c'est extraordinaire !". Le

].

Nous essayions de mettre les

142

Pierre Lascoumes

document a été remis tel quel à MM. Bonassoli et De Villegas qui l'ont trouvé à leur convenance et expédié» (B. Michaux). Ce sont donc finalement les chercheurs de Elf-Aquitaine qui ont effectué le travail de clarification et de mise en écriture scientifique que Bonassoli ne pouvait fournir. Elf s'est donnée à elle-même la validation scientifique qui faisait défaut. Là encore la circularité dans le réseau de communication a été parfaite.

Ainsi ce premier réseau de validation scientifique et technique, à base de machines mystérieuses, de documents photographiques et d'écrits, atteste en surface de la réalité de la découverte et de ses possibilités d'utilisation. Ces documents sont doublement décisifs. D'une part, ils créent des preuves tangibles de l'invention et cette objectivation est d'autant plus importante que les appareils eux-mêmes restent hors de portée. D'autre part, ils impliquent les responsables de Elf-Aquitaine, qui avalisent leur pertinence, à plus forte raison lorsqu'ils les produisent eux-mêmes. Devenus acteurs concernés, enrôlés dans l'opération, ils ne peuvent que la valider. Ils y perdent en même temps leur capacité critique. Ce qui aura d'autant plus de conséquences que la direction de la recherche de Elf est tenue dans l'ignorance de «l'opération Aix». Mais un réseau de validation est d'autant plus efficace qu'il s'appuie sur d'autres réseaux, c'est-à-dire que les raisons de croire et d'agir qu'il fournit sont étayées par d'autres arguments intellectuels et pratiques correspondant à d'autres intérêts et d'autres logiques.

Une validation économique et politique

Malgré ses nombreuses lacunes et l'importance des incertitudes qu'il recèle, le réseau de validation scientifique et technique du projet n'aurait pas emporté la conviction des dirigeants de Elf s'il n'avait été conforté par deux autres réseaux, l'un de validation économique, l'autre de validation politique. C'est cette diversification des réseaux de validation qui permet de mettre à l'épreuve la typologie de D. Hervieu- Léger présentée en introduction et d'observer le passage d'un régime de «validation mutuel» (les inventeurs et les ingénieurs entre eux) à un «régime de validation communautaire» (tous les membres de «l'opération Aix»), voire «institutionnel» (avec l'intervention des représentants politiques).

Un réseau de validation économique

Ce deuxième réseau est composé de deux éléments principaux, des enjeux de stratégie industrielle répondant à un contexte de crise et le sérieux apparent des références financières présentées par les inventeurs.

Au milieu des années soixante-dix, le groupe Elf-Erap traverse une double crise interne et externe : «Nous sentions le monde se dérober

143

Les savants et le politique

sous nos pieds» (G. Rutman, vice-président). Crise interne liée à la récente fusion de la SNEA et de Elf, qui s'est accompagnée d'importantes réorganisations et de la révision du statut de certains personnels. À Lacq une grève de quinze jours - du jamais vu dans ce groupe - a ponctué un conflit du travail très dur sur le site. En 1976, le contexte extérieur est tout aussi défavorable : «Nous étions sous le traumatisme du premier choc pétrolier ; l'entreprise luttait pour sa survie. Nous venions d'être privés de nos productions algériennes et nous étions en train de perdre nos productions irakiennes» (G. Rutman).

C'est sous cette double contrainte que sont prises les décisions initiales. La proposition du procédé VDS ne pouvait être faite à un meilleur moment. Elle offre une opportunité inattendue à une entreprise fragilisée qui a autant besoin de dynamisation interne que de renouvellement de ses ressources techniques et financières. «Franchement ma raison principale était pétrolière. À tout moment

dans le pétrole les événements se précipitent [

normal de tenter toutes les possibilités qui nous permettraient d'avoir des techniques nouvelles avant les autres groupes, comme nous avons été les premiers à trouver du pétrole en Afrique noire, ou au cœur du désert, grâce à la qualité de nos géologues ; de même que nous avons été dès le début parmi les premiers pour les techniques offshore, il était indispensable pour nous de "sauter" sur l'occasion» (P. Guillaumat, dirigeant). Du point de vue interne, «l'opération Aix» s'inscrit dans une politique de prise de risque cohérente avec la stratégie industrielle du groupe. Elf est en effet un des derniers venus dans le milieu des pétroliers ; l'entreprise n'a que trente ans alors que ses principaux rivaux ont un siècle d'expérience. Dans cette activité très concurrentielle, les positions se gagnent au prix d'investissements et de paris considérables : «Si le pétrole français s'est développé un peu plus vite que la moyenne, c'est parce que nous avons pris plus de risques que la

Il était tout à fait

1.

moyenne. Grâce à cela, l'entreprise pétrolière française, qui n'existait pas en 1945, tient une place importante dans le monde entier, à travers les aléas» (P. Alba, directeur). Un autre directeur s'exprime ainsi : «En 1976, notre budget de recherche-exploration s'élevait à 1,5 milliards, c'est-à-dire trois fois la somme versée pour le premier contrat. Or ces sommes peuvent être entièrement perdues. Nous devons jouer, prendre des risques, c'est notre métier» (G. Rutman).

Cette conception de la dynamique industrielle est basée sur le couple risque-profit dont Joseph Schumpeter a été parmi les premiers théoriciens. Elle fait de l'innovation la clef du profit en tant que rémunération du risque pris. Ce profit est aussi le ressort principal du développement économique : «Elf a toujours fait confiance à ses ingénieurs qui prenaient des risques. On s'est incontestablement

"plantés", mais je pense qu'il fallait essayer si nous voulions conserver

notre capacité de croissance rapide [

attitude» (G. Rutman). Même si les «inventeurs» ne semblent pas capables de développer leur intuition initiale, les responsables de Elf

].

Notre succès tient à cette

144

Pierre Lascoumes

font le pari que certains éléments sont récupérables : «Je suis formel. Lors de la signature du deuxième contrat, tout le monde pensait qu'il y avait quelque chose et on voulait y accéder. On a payé pour voir, dans ce sens là» (A. Chalandon).

Ces arguments de politique industrielle sont d'autant plus recevables que des arguments strictement financiers les soutiennent. D'une part, le budget nécessaire à cette opération reste tout à fait dans les normes des investissements de recherche en matière pétrolière. Le risque encouru par Elf reste au niveau des enveloppes affectées habituellement à ces opérations : «C'est le type même de recherches conduites par les grandes sociétés pétrolières. Sait-on qu'un des grands majors a dépensé un milliard de dollars dans une affaire analogue ? Le coût de l'affaire qui nous occupe ne représente rien à l'échelle du monde pétrolier» (A. Chalandon). Le budget d'exploration de Elf sur le territoire français varie à l'époque de 300 à 400 millions de francs par an. Le montant de 900 millions de francs de «l'opération Aix» double ce chiffre, mais il est peu de chose dans le budget global d'exploration de Elf. «Nous ne raisonnions pas comme un petit artisan» (G. Rutman). De plus, l'espérance des gains attendus était considérable : «Nous avons probablement commis des fautes à cause, précisément, de la taille de cet enjeu que nous étions les mieux à même d'évaluer. S'il ne s'était pas agi de voir le pétrole, mais simplement de le mieux voir ou d'améliorer un procédé, nous aurions peut-être fait autrement. Mais la vision directe aurait permis d'économiser 4 à 6 milliards de francs sur notre budget d'exploration, soit 80% et cela avec les mêmes résultats, voire des résultats meilleurs» (M. Jeantet).

L'intérêt considérable que l'entreprise porte à une telle découverte est conforté par les garanties financières apportées par les inventeurs. Tout d'abord, astuce de conviction majeure, les proposants affichent leur désintéressement en ne demandant aucune rémunération immédiate. Pour la période d'essai, ils proposent de réaliser à leurs frais les opérations ; Elf ne payera de redevances qu'en cas de découvertes. Ensuite, le dispositif financier qui assure la protection de leurs intérêts présente tous les signes du sérieux nécessaire à une opération de cette ampleur. Il s'agit d'une société panaméenne, la FISALMA, créée en 1974 par l'Union des banques suisses (UBS) comme coquille vide pour l'usage de ses clients et qui sera vendue à M. de Villegas en 1976 avant la signature du premier contrat. Il en restera l'unique actionnaire. «C'était une société dormante, de ces sociétés dont dispose tout service de gestion, qui sont utilisées puis cessent d'être actives avant d'être réutilisées». Ainsi s'exprime le président de cette société qui n'est autre que P. de Week, un homme prestigieux, alors président de l'UBS. Cette double casquette crée une grande ambiguïté car elle laisse croire aux dirigeants de Elf que la deuxième grande banque suisse est financièrement engagée dans l'opération. G. Rutman précise cela : «Sur le plan financier la présence de M. de Week nous donnait toutes

145

Les savants et le politique

garanties, les banquiers suisses ne sont pas des plaisantins»1. Cependant, aucun contact n'est établi pour vérifier ce point : «J'ai dû rappeler que la banque n'a rien signé, que seule la société FISALMA est apparue et que personne ne m'a demandé qui en étaient les

M. Guillaumat aurait pu facilement dissiper le

malentendu en me posant des questions» (P. de Week). Il demeurera jusqu'à la résiliation du contrat et à la liquidation des comptes de FISALMA l'unique interlocuteur financier de Elf-Aquitaine. Le jeu de miroirs entre les cautions est ici particulièrement net. P. de Week s'engage parce que les ingénieurs de Elf valident le procédé en répondant à un questionnaire hâtif. En retour, la présence du banquier sécurise les dirigeants de Elf-Aquitaine qui contractent. Au bout du compte sur le plan industriel, le procédé est validé de deux façons complémentaires. D'un côté Elf-Aquitaine est extrêmement demandeur d'une innovation qui révolutionnerait les techniques de détection et la ferait échapper à une mauvaise conjoncture. De l'autre, les garanties financières apportées par les «inventeurs» rendent crédibles aussi bien leur savoir faire que l'intérêt de leur recherche. Les risques pris d'un côté paraissent couverts de l'autre.

actionnaires [

].

Une intense validation politique

Le ciment qui fait tenir ensemble les réseaux de validation scientifico- technique et de validation industrielle est à rechercher dans la force d'entraînement du troisième réseau qui assure la validation morale et politique du projet. Celui-ci est formé de trois composantes : la présence des services secrets ; celle des liens avec la droite catholique traditionnelle ; et celle fournie par les plus hautes instances de l'État. Les deux premières s'épaulent l'une l'autre pour enrôler la troisième et faire du «projet Aix» un enjeu d'ampleur nationale qui justifiera tous les secrets et toutes les exceptions.

C'est un petit groupe de personnes gravitant autour du SDECE qui joue le rôle de catalyseur. Ses membres utilisent les relations qu'ils se sont forgées dans le renseignement pour obtenir des introductions. Pour bien asseoir leur entreprise, ils jouent aussi sur l'effet de mystère et

d'exceptionnalité que suscite toujours l'implication de ces services parlant au nom des «intérêts secrets de la Nation». C'est un ancien «honorable correspondant», l'avocat d'affaires Jean Violet, qui est la cheville ouvrière la plus active. Il assure l'essentiel des connexions entre Elf, les inventeurs et les cautions qui garantissent leur crédibilité. Il prend contact avec l'entreprise par l'intermédiaire d'un autre ancien

membre des

sécurité industrielle. A différents moments d'autres membres des

services

secrets, M.

Tropel, qui y est en charge

de

la

1. Mais ce grand banquier n'était dans l'opération qu'un prête-nom. En effet le droit suisse de la fiducie permet à un tiers d'assurer la présidence d'une société même s'il n'a aucun engagement financier dans l'affaire.

146

Pierre Lascoumes

services spéciaux traversent la scène de l'affaire des avions renifleurs1. Maître Violet n'est pas un total inconnu chez Elf : il a déjà servi d'intermédiaire pour des transferts de droits miniers en Afrique du Sud.

M. Tropel, en l'introduisant, rappelle «la réputation de très haut niveau

qu'il avait au sein des services spéciaux»2. Ce passeport valide autant l'homme que le projet dont il est porteur. Tropel croit en Violet. Et chez Elf on fait confiance à Tropel. La commission d'enquête parlementaire demande à G. Rutman : «Pourquoi n'avez-vous pas cru nécessaire de faire des enquêtes sur ces deux personnes [les inventeurs] et sur cette société [FISALMA] ?». Il répond : «La raison est simple. Nous pensions que M. Tropel, dont c'était le travail, avait déjà fait le nécessaire puisque c'est lui qui a introduit les inventeurs». Ce dernier fait la réponse inverse : «C'était à la direction de Elf de prendre cette décision».

M. de Marenches, à l'époque directeur du SDECE, confirme qu'aucune

information ne lui a été demandée. En revanche, en 1977, ses services préviennent le ministère de l'Industrie de leurs réserves tant sur J. Violet3 que sur l'opération montée avec des inventeurs étrangers. «À partir du moment où nous avions prévenu de la qualité du monsieur, il appartenait aux personnes prévenues de veiller au grain». C'est M.

Tropel qui reçoit l'information et il ne se déjuge pas : «Le SDECE a été

Ce n'était pas

une mise en garde». Pour Elf, maître Violet reste un intermédiaire

crédible, malgré quelques originalités : «Maître Violet se livrait à des élucubrations de nature géopolitique dont nous n'avions que faire. Nous

Ce que racontait maître

Violet nous importait peu, on l'écoutait poliment et c'était tout. Nous étions prêts à pactiser avec le diable, s'il pouvait nous donner le procédé» (G. Rutman). Mais ruser avec le diable est un défi périlleux, surtout quand il se dissimule sous les chasubles de serviteurs de Dieu. La caution donnée par les artisans des «intérêts secrets de la Nation» est, en effet, renforcée par la présence d'ecclésiastiques et d'hommes pieux qui viennent apporter une autorité morale au montage. Maître Violet est un homme de réseau capable de faire coopérer des personnes appartenant à des univers extrêmement différents, mais plus respectables les uns que les autres. Ses ressources proviennent des

au courant et nous avons répondu à ses questions [

].

voulions simplement récupérer le procédé [

].

1. La prégnance de ces acteurs est une des raisons qui interdit de refermer le cercle des

responsabilités sur les seuls inventeurs, même en en faisant des escrocs de génie. Aussi

illuminés soient-ils, Bonnassoli et De Villegas ont agi comme éléments d'une organisation dont le projet les dépasse en grande partie. 2. J. Violet a intégré ce service en tant qu'officier de réserve après la Libération. Au début des années soixante il a mené pour ce service une mission importante, vraisemblablement au moment de la guerre d'Algérie, action qui lui a valu d'être fait chevalier de la légion d'honneur à titre militaire.

3. J. Violet avait été remercié en 1970 par A. de Marenches qui, au vu des informations

fourmes depuis vingt ans (à grand frais pour le service), le classe dans la catégorie des

«escrocs du renseignement [

dans la presse un peu de ketchup personnel [

Ceux-ci fabriquent des faux ou ajoutent à ce qu'ils ont lu

]•

].

J'ai alors décidé de m'en séparer». J.

Violet sera aussi soupçonné d'avoir acheté sa «notoriété» dans la maison en «ristournant»

une partie des sommes qu'il recevait à ses commanditaires.

147

Les savants et le politique

anciens membres du SDECE et des cercles politico-religieux conservateurs, telle l'Académie européenne de sciences politiques créée par le belge F. Damman, l'Union paneuropéenne animée par le député européen 0. Von Habsbourg ou ce qu'un témoin de la CEP nomme le «cercle Violet». Là, se côtoient des hommes politiques de la droite parlementaire française, allemande et italienne, mais aussi des ecclésiastiques, des membres de l'Opus Dei et de la loge P2 italienne. Affichant des préoccupations de géopolitique, ils se retrouvent aussi bien sur des positions anti-communistes que sur le soutien à l'Afrique du Sud. Bref, les réseaux à disposition de maître Violet s'appuient sur ceux de la droite européenne catholique conservatrice et mêlent stratégie d'influence idéologique avec les affaires financières. L'industriel italien M. Pesanti est de ceux-là. Il a J. Violet comme

avocat d'affaires. Il est aussi très lié à l'Institut pour les œuvres de la religion, la banque du Vatican et administrateur de la Banque Ambrosiano. Il est le premier fînanceur des inventeurs. Dès l'entrée en lice de Elf, il sera remboursé de ses investissements initiaux. Ces réseaux liés aux services secrets et d'obédience politico-religieuse sont parfois connectés. Ainsi, c'est par l'intermédiaire d'organisations catholiques que J. Violet a rencontré de Villegas1. Il le présente à la commission d'enquête parlementaire comme «une sorte de missionnaire laïc. Il nous fut présenté par un prêtre, le révérend-père Dubois» (autre «honorable correspondant» du SDECE). C'est aussi le père Dubois qui introduit maître Violet auprès de P. de Week, banquier zurichois, catholique et francophile. Le catholicisme traditionaliste ne fournit pas simplement un élément de décor lointain validant à distance les entreprises politico-financières de J. Violet et de ses connaissances. Des religieux sont aussi présents lors des réunions au sommet entre Elf et les représentants des inventeurs. Maître Violet est accompagné du père Dubois et P. de Week du chanoine Marmier. P. Guillaumat raconte :

«Jamais le père Dubois n'est intervenu dans le processus de signature du contrat, non plus que monseigneur Marmier. Ils participaient aux

petites réceptions, aux déjeuners à Zürich, mais n'ont jamais émis

opinion. Ils étaient présents dans les salles où nous discutions. Ils étaient les hôtes agréables du président de Week. C'est ainsi qu'à l'occasion d'une réunion, un dimanche, le père Dubois a dit la messe». La signature du second contrat en 1978, sera célébrée par la présence d'un invité de choix, le cardinal Benelli, surnommé le «faiseur de pape» et qui était lui-même en lice à l'époque. Comment mettre en doute la sincérité d'hommes aussi bien entourés ? Les dirigeants de Elf- Aquitaine, obnubilés par l'accès à la mythique invention se contentent de trouver ces présences «étonnantes».

une

Ces cautions morales sont d'autant mieux reçues qu'elles sont prolongées par des cautions politiques incontestables. Celles-ci

1. A. de Villegas fera don en 1977 à une congrégation religieuse (l'œuvre de Marthe Robin) d'une somme de 1,5 milliards de francs.

148

Pierre Lascoumes

prennent deux formes principales : d'un côté une caution générale par la mise en relation des intérêts de Elf-Aquitaine avec ceux de la France et d'un autre la mobilisation de cautions individuelles de premier plan, l'une renforçant l'autre. L'ensemble des négociations est accompagné d'un argumentaire nationaliste très affirmé. Dans le compte-rendu de la première réunion de «l'Omnium pétrolier et minier», groupe de suivi de «l'opération Aix» regroupant les principaux partenaires, on lit : «Venant au principal, maître Violet résume alors la situation du monde libre vis- à-vis des problèmes pétroliers, évoquant le jeu de l'URSS et des USA. Il insiste sur la dépendance marquée de l'Europe qui s'étend d'ailleurs aux principales matières premières». Un des dirigeants de Elf souligne l'importance de ce type d'argumentation : «Je dois avouer que maître Violet a été auprès de nous un excellent vendeur, nous faisant valoir que les Américains étaient disposés à racheter le procédé, que si nous ne saisissions pas cette chance au passage, nous risquions de passer à côté de quelque chose d'inespéré» (G. Rutman). L'intérêt de Elf est ici totalement assimilé à celui de la France. Ce point de vue est partagé par tous les acteurs engagés dans le «projet Aix». Malgré l'échec final, tous persistent en effet dans la justification du pari effectué au nom de l'intérêt national : «Je crois qu'il fallait faire ce que nous avons fait :

quand on voit passer quelque chose qui peut en cas de réussite, représenter un succès immense pour le pays, il ne faut pas le laisser passer» (P. Alba). P. Guillaumat assume de la même façon ses choix :

«C'était un mauvais pari. Mais j'aurais été coupable de laisser passer la France à côté d'une invention de cette importance. Des chefs d'État ont refusé des inventions : Bonaparte a refusé la navigation à vapeur ; Hitler n'a pas cru à la bombe atomique. Un chef d'entreprise nationale, ancien ministre des Armées ne pouvait pas laisser passer une telle invention, même éventuelle». Les antécédents de cet ex-dirigeant du Commissariat à l'énergie atomique l'avaient socialisé aux grands projets mettant en jeu le prestige et l'indépendance de la nation et rendu sensible aux possibles applications militaires de l'invention par détection des masses métalliques immergées. Les sous-marins russes et américains auraient pu être ainsi «renifles» : «II y avait manifestement une très grande importance pour la défense nationale si l'on pouvait détecter des masses métalliques sous une profondeur d'eau importante, d'autant qu'au même moment, avait lieu un débat sur le nombre de nos SNLE»1. Mais cet enjeu est resté secondaire par rapport à l'enjeu pétrolier garantie de l'indépendance énergétique : «La politique pétrolière du groupe est indissociable de la politique pétrolière française. Grâce aux efforts considérables consentis par la nation depuis 1945, Elf est devenu le premier groupe pétrolier français et tient une place importante au niveau mondial. La possession d'un procédé révolutionnaire de détection aurait considérablement renforcé notre position» (G. Rutman). Enfin, de la note initiale présentant le procédé VDS à Elf, jusqu'à la rupture du contrat, les intermédiaires n'auront de

1. Sous-marins nucléaires lanceurs d'engins.

149

Les savants et le politique

cesse de rappeler que d'autres groupes étrangers sont intéressés et qu'il s'agit de préserver la priorité dont les inventeurs ont fait bénéficier la France1. L'enjeu est présenté comme dépassant largement celui des intérêts économiques de Elf et engageant l'indépendance énergétique nationale et sa position stratégique mondiale.

L'intérêt particulier de Elf est ainsi transcendé par des justifications en termes d'intérêts généraux. Celles-ci sont confortées par la mobilisation d'hommes politiques de premier plan. Leur engagement apporte son crédit ultime à l'entreprise dans la mesure où ils incarnent à eux seuls toutes les justifications possibles, économique, morale et politique. Quand le président Pinay et le président Giscard d'Estaing sont enrôlés dans la validation du projet, c'est bien entendu au nom de l'intérêt de la France. Après maître Violet, le second personnage clef de l'affaire est en effet «le bon président Pinay» : «Je ne pouvais que me réjouir d'apporter mon concours à une affaire aussi importante pour la France». Le célèbre maire de Saint-Chamond est resté en France une autorité morale ayant peu d'égal. Cette réputation fut pourtant bâtie sur trois brèves périodes de responsabilité politique 2. Ce sont ses liens avec les réseaux politico-religieux qui l'ont propulsé dans le labyrinthe de l'affaire des avions renifleurs. Il est en effet un vieil ami de J. Violet ; ils se retrouvent dans les réunions de l'Académie européenne de sciences politiques de F. Damman, en compagnie de personnages déjà évoqués comme l'industriel C. Pesanti ou le ministre franquiste Sanchez Bella. Le président Pinay tient un rôle important dans le dossier des avions renifleurs. Tout d'abord, informé par J. Violet, il est un des seuls à connaître les projets scientifiques des inventeurs, avant même leur contact avec Elf. Ils travaillent alors avec les capitaux de C. Pesanti et A. Pinay intervient auprès de l'Afrique du Sud pour obtenir une autorisation de survol du territoire de ce pays. Mais il semble en ignorer les piètres résultats lorsqu'il prête sa caution pour le contact avec P. de Week3, puis pour l'introduction de maître Violet chez Elf-Aquitaine, enfin comme intermédiaire avec l'Elysée. «On peut appeler comme on veut mon intervention. Il se trouve que je connaissais bien M. Guillaumat, qui avait siégé avec moi dans un gouvernement du général de Gaulle, de même que Giscard d'Estaing qui avait été mon secrétaire d'État. Quand Guillaumat m'a demandé une audience pour informer le

1. Les sociétés américaines Gulf et Chase Manhattan Bank ou la société espagnole

Hispanoil seront mentionnées à diverses reprises en tant qu'acheteurs potentiels.

2.

Il fut tout d'abord en 1952 président du Conseil pendant neuf mois. En charge des

Finances, il lança un emprunt indexé sur l'or. Ensuite, il fut brièvement ministre des Affaires étrangères sous le cabinet E. Faure en 1955 et représenta la France à la conférence de Genève sur le désarmement. Enfin, dans le premier gouvernement du

général de Gaulle en 1958, il occupa pendant huit mois le poste de ministre des Finances et fut chargé du redressement économique du pays avec le plan de stabilisation dit «Pinay-Rueff».

Pour P. de Week la présence de M. Pinay est une garantie du sérieux de la proposition :

«J'ai fait la connaissance de M. Pinay à l'occasion de cette affaire. Il la suivait avant que

prenne contact avec moi. Il y a joué au début un rôle très actif et c'est lui

qui, avec maître Violet, a proposé à Elf-Aquitaine de s'occuper du procédé».

maître Violet ne

3.

150

Pierre Lascoumes

président de la République, j'ai donc téléphoné à l'Elysée pour avoir un rendez-vous, je l'ai accompagné et j'ai dit à Giscard : "Je viens avec Guillaumat pour vous mettre au courant d'un procédé qui pourrait être une aubaine pour la France". Et comme je ne suis pas technicien, j'ai laissé Guillaumat parler. Mon rôle s'est borné à cela». Selon P. Guillaumat, le président Pinay a été «un introducteur» et un «recommandeur» : «Étant extrêmement réticent pour signer un contrat de cette importance dans le secret, j'ai souhaité obtenir une

J'ai rencontré le

C'est à ce moment là

que M. Giscard d'Estaing a pris connaissance du secret et a donné l'autorisation au camouflage». Mais le président Pinay ne se contente pas d'avoir été un intermédiaire initial ; il est présent tout au long de l'entreprise, assistant à toutes les rencontres importantes et parfois même à certains essais. Son poids se fait sentir particulièrement à deux moments clefs. Tout d'abord lorsqu'au début de 1979 les incertitudes sur la réalité du procédé vont croissant, A. Pinay insiste pour qu'une démonstration ait lieu en présence du président de la République. Elle se déroule le 7 avril alors que P. Guillaumat et A. Chalandon y étaient plutôt hostiles : «M. Chalandon était moins acharné que moi à l'en dissuader. M. Pinay a insisté pour qu'il y aille. J'en ai été fort marri car je savais que nous allions lui montrer quelque chose de mauvais» (P. Guillaumat). Ensuite, face aux difficultés rencontrées par Elf pour voir respecté le deuxième contrat, les appareils sont saisis. A. Pinay est alors désigné comme arbitre afin de régler le différend financier entre les deux parties. La présence du président Pinay a ainsi servi d'écran de respectabilité et d'étouffoir à objections, ne serait-ce que par la crainte révérencielle qu'il a pu inspirer. Il est un puissant générateur de confiance qui reste engagé malgré les multiples aléas de l'entreprise. Mais il minore son rôle devant la commission d'enquête parlementaire et se retranche derrière la défense des intérêts nationaux : «Mettez vous à la place de n'importe quel Français à qui l'on parle d'un procédé de recherche pétrolière qui a déjà permis de découvrir de l'eau en Espagne

autorisation spéciale des pouvoirs publics [

président de la République en sa compagnie [

].

].

Il suit l'affaire et tâche de la garder pour la France ! Je n'ai rendu

dans cette affaire aucun service, si ce n'est d'intervenir lorsqu'on me l'a demandé». Mais pour beaucoup d'acteurs, son jeu a été autrement complexe : «Le président Pinay a donc été un introducteur et un recommandeur. Était-il de l'autre côté ? Il n'était certainement pas du nôtre» (P. Guillaumat). Une telle suspicion est pour M. Pinay inadmissible : «II est extravagant que des personnes qui ont voulu assurer à la France un procédé aussi important soient suspectées et qu'on organise une commission d'enquête». Selon lui, les dirigeants de Elf-Aquitaine portent l'essentiel de la responsabilité : «Maître Violet pourra vous montrer des lettres très enthousiastes écrites par ces gens :

l'un des corpsards d'Elf a même qualifié le procédé de génial ! Ils ont exercé des pressions considérables sur maître Violet pour obtenir de Villegas qu'il vende son procédé. Maintenant qu'ils se sont aperçus de leur erreur, ils essaient d'en rejeter la responsabilité sur d'autres. Mais

]. [

151

Les savants et le politique

maître Violet et moi-même, qui ne sommes pas ingénieurs, nous étions obligés de nous en rapporter à ces ingénieurs de haut niveau».

La boucle est ainsi bouclée, la croyance de chacun repose sur celle des autres. Afin de faire oublier l'incertitude scientifique du procédé, les inventeurs et surtout leurs intermédiaires ont accumulé toutes les sources de légitimité possibles : légitimité financière avec P. de Week, légitimité morale avec les ecclésiastiques, légitimité politique enfin avec A. Pinay et V. Giscard d'Estaing. Le croisement des réseaux interne et externe de validation a ainsi produit tous ses effets en créant un contexte de rationalité scolastique, c'est-à-dire non pas d'irrationalité mais fondé sur une logique dont le présupposé initial («il existe une invention») reste non démontré et non démontrable1. Les messages provenant de chacun des réseaux ont interagi avec ceux provenant des autres et les ont conforté jusqu'à prendre la valeur de preuves. C'est la conjugaison de ces trois «raisons» qui a permis la matérialisation de «l'opération Aix» et une mobilisation de près de trois années sur le procédé VDS. À partir de là, les décisions se sont enchaînées, avec parfois des doutes et des conflits, mais qui ont été surmontés pendant plusieurs années. Cette tension entre les logiques habituelles de la recherche industrielle et celles qui s'imposaient avec les avions renifleurs est explicitement exprimée par G. Rutman lorsqu'il critique les termes du rapport de la Cour des comptes : «L'image qu'il donne, à la fin du rapport, des services techniques de la maison "impassibles, abrutis, abêtis par le procédé" n'est pas du tout exacte. L'aspect politique des choses l'a emporté sur l'aspect technique. Je m'élève très vivement contre le terme de passivité employé par M. Giquel». Selon les ingénieurs, après l'échec des expériences de Montégut, leur logique professionnelle les conduisait à renoncer, mais ce n'était plus possible aussi bien en raison de l'investissement interne de l'entreprise qu'en raison du poids des pressions extérieures. Quand la commission parlementaire d'enquête demande au même G. Rutman s'il estime avoir poursuivi le pari «poussé par autre chose que l'aspect scientifique des choses», il répond : «C'est une question à laquelle j'ai beaucoup réfléchi. Je dois dire que je n'ai jamais été l'objet d'une intervention politique directe, mais, à partir de l'échec de Montégut, nous, les techniciens, avons eu l'impression de vivre dans un monde surréaliste». Ou plus exactement, ces esprits rationnels se retrouvaient dans un contexte d'action modifié où étaient à l'œuvre d'autres règles du jeu que celles dont ils sont familiers. Le même responsable poursuit ainsi : «II y avait une ambiance de politisation de l'affaire dans la mesure où la plus haute autorité de l'État était au courant, qui faisait que notre comportement en était forcément affecté. Nous n'étions pas dans un monde normal. Nous sentions qu'il fallait faire très attention, qu'on ne pouvait pas parler librement : la franchise qui caractérise

1. C'est-à-dire qui s'appuie sur un point de départ fixe et indubitable emprunté à une source irrationnelle, telle une révélation.

152

Pierre Lascoumes

habituellement nos relations à l'intérieur de l'entreprise n'était plus de mise. On marchait sur des têtes d'épingles. Beaucoup de mes collaborateurs s'en trouvaient mal à l'aise». Certains contextes spécifiques imposent même des règles explicitement déviantes par rapport aux normes dominantes mais que les besoins de l'organisation justifient : «Ma seule préoccupation étant l'acquisition d'un procédé technique dans l'intérêt de mon entreprise, je n'avais pas à connaître les opinions politiques des uns et des autres. En outre, dans notre métier, il nous arrive souvent de travailler avec des gens peut-être, par ailleurs, peu fréquentables» (G. Rutman).

L'épreuve, un passage obligé procédural

Les échecs répétés altèrent les relations avec les inventeurs, mais le principe de la coopération n'est pas remis en cause et les efforts de diplomatie se multiplient tout au long des épreuves pour maintenir le contact. M. Jeantet, directeur en charge des opérations pour la France raconte qu'après le forage de Montégut «les réactions de nos

partenaires ont été mauvaises [

voiture, MM. Rutman, Fabre, Alba et moi, pour Bruxelles afin d'y rencontrer les deux inventeurs, ainsi que maître Violet. Celui-ci nous a fait là un topo qui contenait des choses surprenantes. Mais M. Rutman nous avait dit que nous allions à Canossa ! Il s'agissait de rabibocher l'ambiance cassée à MontéguU.À cette réunion, les ingénieurs de Elf sont accusés d'avoir précipité la décision de forage alors que «Villegas avait affirmé que, quels que soient les états d'âme de Bonassoli, il y avait suffisamment de visées pour que nous puissions forer les yeux fermés». Mais dans le contexte, M. Jeantet accepte de jouer publiquement le lampiste. «Mais comprenez bien la situation : l'enjeu était considérable et M. Rutman nous avait dit que nous allions à Canossa. Qui aurait dit quelque chose dans ces conditions ?»

].

Un matin, nous sommes partis en

Le premier élément de conclusion qui peut être tiré concerne la sociologie des sciences. Cette approche a souligné l'importance des épreuves comme moment décisif de confrontation et d'agrégation des éléments hétérogènes (données factuelles ou positions d'acteurs) qui sont à la base des innovations. C'est dans l'épreuve que le mixage de ces matériaux disparates, humains et non-humains éprouve sa robustesse et en tire une faculté d'enrôlement supplémentaire. Le cas des avions renifleurs conduit à insister sur l'importance décisive de la dimension processuelle de cette dynamique. En effet, le parcours de cette invention est constitué de plus d'épreuves apparemment ratées que d'épreuves réussies. Mais l'essentiel semble avoir été de les accomplir, indépendamment de leur résultat empirique. Leur résultat principal n'a pas tant été d'établir la robustesse substantielle du projet que d'avoir montré la nécessité pour les multiples acteurs impliqués et aux rôles divergents de poursuivre leur collaboration. Les relations nouées à partir des machines, leur contenu et leur production, ont eu un rôle majeur dans la continuité de l'expérimentation et dans la consolidation de la croyance dans l'existence de l'innovation. C'est l'entrecroisement des différents réseaux de validation qui a généré ces

153

Les savants et le politique

interdépendances. Et lorsque, en fin de parcours, interviennent les acteurs qui déconstruisent l'invention, en multipliant les interrogations et, finalement, prouvant la supercherie, ils s'efforcent encore de préserver l'assemblage relationnel dans la mesure où il exprime le mixage indissociable des enjeux scientifique, économique et politique qu'un seul point de vue ne peut dénouer.

Un dénouement tout en douceur

Jules Horowitz1 informé des anomalies repérées par l'équipe scientifique s'efforce de gagner la confiance de M. Bonassoli et obtient l'organisation d'une expérience élémentaire le 24 mai 1979 :

«II s'agissait de répéter ce qui, paraît-il, avait été réalisé souvent :

l'appareil devait permettre de voir à travers un mur le détail de plusieurs mires». Le physicien met en évidence un trucage : «Méfiant, j'avais pris la précaution de plier la règle juste avant l'expérience et l'on put constater l'anomalie, lorsque je fis apporter l'enveloppe dans laquelle se trouvait la règle ainsi pliée. J'allais jusqu'à consoler l'inventeur car - ne sachant pas où en étaient les choses sur le plan financier - je ne voulais pas provoquer un incident inutile. Il faut ajouter qu'on a trouvé ensuite dans l'appareil, l'image d'une règle (non pliée) qui était celle que l'inventeur avait projeté». La démonstration s'étant faite en petit comité, une seconde est préparée par les deux parties en présence de tous les partenaires du projet. Dans un premier temps, M. Bonnassoli déclare que «l'équipement Oméga ne fonctionne pas et qu'il n'est pas en mesure d'exécuter le plan d'expérience prévu». Ce sont les ingénieurs de Elf qui se livrent à divers réglages et rendent le dispositif Oméga opérationnel : «Sur l'écran apparaît aussitôt l'image d'une mire de vérification, mais cela avant qu'aucune mire n'ait été placée en position derrière le mur. M. Bonassoli estime qu'il s'agit sans doute d'une "image latente" qui se serait inscrite au cours des essais de la matinée sur les feuilles sensibles contenues dans l'appareil. Il est alors décidé de procéder à l'exploration du groupe de polarisateurs en action. À l'intérieur, on trouve non pas le papier sensible qui aurait dû être utilisé mais deux feuilles du type employé dans les photocopieurs électro-statiques. L'une d'elle porte l'image de deux bandes verticales, identique à celle apparue sur l'écran en début d'après-midi. Après une dernière tentative avec du papier sensible la séance fut levée "l'appareil ne fonctionnant pas convenablement"»

Du point de vue de la science politique, ce dossier montre qu'il n'y a jamais de scandale en soi, mais qu'au contraire une telle qualification doit pour être appliquée correspondre à la présence d'un ensemble de facteurs qui font ici défaut. Au-delà des individus, ce sont des fonctionnements organisationnels qui sont en cause et en particulier la façon dont les institutions publiques savent jouer avec leurs règles pour légitimer des actions apparemment déviantes, voire absurdes. L'entremêlement des activités ordinaires et des pratiques transgressives est tel qu'il est extrêmement difficile de faire la part de

1. Physicien, directeur de l'Institut de recherche fondamentale du Commissariat à l'énergie atomique, contacté par le ministre de l'Industrie A. Giraud en février 1979, il émet des doutes sérieux sur la validité du procédé.

154

Pierre Lascoumes

chaque type d'action et de cerner précisément les responsabilités des personnes impliquées. De plus, l'absence de transcription de l'affaire des avions renifleurs en scandale, ou même en affaire, ne s'explique pas par le jeu de freins qui auraient produits leurs effets une fois les éléments du dossier rendus publics. Au contraire, c'est dès l'amorce de ce qui se révélera être une manipulation que se sont exercés des facteurs d'étouffement au nom de secrets d'Etat dont la plupart des personnes impliquées ont été progressivement convaincus. Il serait vain de dénoncer la longue liste d'aberrations scientifiques, économiques et d'irrégularités administratives ou politiques relevés dans le dossier. En revanche, la clarification des jeux de pression et de persuasion qui sous- tendent ce «cas d'école» peut avoir une portée plus générale. Car de deux choses l'une, soit comme le propose l'un des acteurs, vue la qualité des responsables «il faudrait fermer l'École polytechnique et dissoudre le corps des Mines»1 pour incompétence, soit, il faut comprendre comment une telle illusion collective a pu être créée et produire ses effets pendant trois années. À l'évidence, tous les verrous de sécurité scientifique, administrative, comptable, etc. ont cédé face au martèlement d'une légitimation de l'exception au nom du «secret». Secret industriel, secret défense et secret d'État se sont superposés avec une force toute particulière pour bloquer, sans grande possibilité de résistance, le fonctionnement des mécanismes censés assurer la rationalité légale et matérielle des décisions publiques. Dans ce sens les «Renifleurs» montrent parfaitement comment, non seulement, une entreprise modèle dans son genre, mais plus fondamentalement l'État et son administration disposent de moyens structurels leur permettant d'échapper, quand le besoin s'en fait sentir, aux lois générales qui les gouvernent ordinairement. Les «Renifleurs» ne sont pas l'exception qui confirme la règle, mais le révélateur de ressources transgressives toujours disponibles et mobilisables au nom d'un intérêt jugé supérieur au bien commun ordinaire.

1. D. Boyer, CEP, p. 334.

155