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La gouvernance : du programme de recherche à la transdisciplinarité. Présentation

par Wanda CAPELLER et Vincent SIMOULIN

| Editions juridiques associées | Droit et société

2003/2 - N° 54

ISSN 0769-3362 | ISBN 2275023577 | pages 301 à 305

Pour citer cet article :

— Capeller W. et Simoulin V., La gouvernance : du programme de recherche à la transdisciplinarité. Présentation, Droit et société 2003/2, N° 54, p. 301-305.

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Dossier

La gouvernance :

une approche transdisciplinaire

Présentation

La gouvernance : du programme de recherche à la transdisciplinarité

Wanda Capeller *, Vincent Simoulin *

Sous toutes les plumes, l’adoption du terme « gouvernance » en sciences sociales interpelle le chercheur. Subitement mythifiée, la notion porte sans doute en elle à un point exceptionnel certains des éléments constitutifs d’une société de plus en plus complexe, lesquels pourraient permettre de mieux comprendre les transfor- mations auxquelles est soumise notre époque de « modernité avan- cée » 1 . Les divers domaines de la recherche ayant trait au social, au culturel, à l’économique, au juridique, sont saisis par ce concept dont Claude Grignon dirait qu’il est « bulldozer », c’est-à-dire sus- ceptible de tout appréhender 2 . Aujourd’hui mise en avant dans la plupart des études sur la recomposition de l’espace public, le rapport de l’État avec la socié- té civile, les relations internationales, les interactions économiques, l’intersection des logiques ascendantes et descendantes, la régula- tion et la résolution des conflits, la visibilité des acteurs engagés dans la constitution du monde social, la gouvernance pourrait n’être qu’une notion confortable qu’on emploie par conformisme, par souci de simplicité ou par paresse intellectuelle. On serait alors exposé à bien des déconvenues et nombre d’auteurs ont du reste souligné le flou du terme. Il nous semble pourtant que les atouts surpassent les inconvénients. Si le terme est indubitablement poly- sémique, c’est aussi un avantage, d’une part en ce qu’il permet pré- cisément de multiples appropriations, d’autre part en ce que cette polysémie publique et proclamée oblige au doute épistémologique,

1. Référence évidente à Anthony GIDDENS, Les conséquences de la modernité, Paris,

L’Harmattan, 1994.

2. Cf. Claude GRIGNON, Le savant et le populaire, Paris, EHESS, Gallimard, Seuil, 1989,

p. 41.

Les auteurs

Wanda Capeller Maître de conférences à l’Université des Sciences sociales de Toulouse I et à l’Institut d’études politiques de Toulouse. Chercheur au LEREPS/GRES. Ses travaux de recherche relèvent de la sociologie politique du champ pénal, de la sociologie juridique et de l’épistémologie.

Vincent Simoulin Maître de conférences en socio- logie à l'Université des Sciences sociales de Toulouse I. Cher- cheur au LEREPS. Ses recherches actuelles portent sur la gouver- nance, les modalités de l'euro- péanisation, les politiques euro- péennes régionales et les pays nordiques.

* LEREPS, Université des Sciences sociales, Place Anatole France, F-31042 Toulouse cedex.

<capeller@univ-tlse1.fr>

<vincent.simoulin@univ-tlse1.fr>

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à cette critique nécessaire du langage commun qu’on affiche souvent plus

qu’on ne la pratique. Par ailleurs, si tant de disciplines revendiquent la pa- ternité de l’utilisation et de la diffusion de la notion de gouvernance, si les querelles de préséance sont aussi fréquentes, c’est aussi parce que cette no- tion est née de façon à peu près simultanée dans plusieurs domaines de la recherche et de la pratique sociale. Cette concomitance d’un même mode d’intelligibilité au sein d’aires disciplinaires diverses oblige alors à se de- mander si les sciences sociales en seraient toujours à une phase de coexis- tence de paradigmes. S’agissant de la gouvernance, est-il du reste justifié de parler en termes de paradigme comme l’affirment de façon presque una- nime les auteurs de ce dossier ? Cela ouvre les portes à un débat de nature épistémologique qu’on ne peut occulter même s’il n’a pas toute sa place ici. En effet, le concept kuhnien de paradigme est lui-même problématique. Sa fortune n’a d’égal que son ambiguïté, son auteur reconnaissant avec hu- mour qu’une « lectrice sympathisante » avait recensé, dans La structure des révolutions scientifiques, vingt-deux acceptions différentes du terme 3 ! Peut-être devrait-on plutôt considérer la gouvernance comme suscepti- ble de fonder des « programmes de recherche ». Jean-Michel Berthelot a bien mis en valeur, pour les sciences sociales, cette notion de programme qui, liée à celle de paradigme, désigne plutôt des approches, des méthodes, des modes d’analyse 4 . Et il s’éloigne de l’approche de Kuhn lorsque, à la discontinuité du paradigme, il oppose la continuité des schèmes dont les programmes font partie. Si des moments de clôture existent, les champs de connaissance du social peuvent signaler des continuités et des unités, des points de passage, des croisements et des enchevêtrements entre divers programmes disciplinaires. Le programme signifie davantage qu’un lieu de rencontre pluridisciplinaire ou même interdisciplinaire. Les programmes fé- condés par cette notion polysémique présentent des aspects réellement transdisciplinaires. La gouvernance deviendrait ainsi une matrice concep- tuelle qui permettrait non seulement le dialogue entre des disciplines auto- nomes et séparées, mais aussi un débat fertile qui les unirait et leur permet- trait de créer des outils nouveaux n’appartenant en propre à aucune d’entre elles. Comment approcher alors la gouvernance ? Le terme est à ce point ré- pandu qu’aucun dossier, ni même ouvrage, a fortiori aucun article, ne peut prétendre en recenser tous les usages ni en donner une analyse définitive. Parfois victime des utilisations idéologiques, il n’est pas certain que tous ceux qui utilisent cette notion en aient toujours une définition très claire. C’est pour cela sans doute que les diverses contributions présentées ici té- moignent d’une même préoccupation légitime : commencer par élucider la notion de gouvernance, au risque, certes, de certains recouvrements, cet

3. Cf. Jean-Michel BERTHELOT, L’intelligence du social, Paris, PUF, 1990, p. 148.

4. Ibid., p. 60-62.

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exercice de clarification ne nuisant en rien aux thèses soutenues par les au- teurs. La question se pose néanmoins : n’est-ce pas succomber à une mode que de consacrer un dossier de la revue Droit et Société à ce thème, en sa- chant qu’il s’agit peut-être même là d’une mode déjà sur son déclin ? On est parti d’un constat. Aujourd’hui, il est de moins en moins pertinent d’étudier les politiques publiques en séparant le contexte de leur élaboration de celui de leur mise en œuvre et de leur impact. De plus en plus, on note un enche- vêtrement des espaces de coordination et d’action plus qu’une stricte hié- rarchie entre eux. Or, c’est là l’intérêt même de notre initiative : interroger quelques-unes des sciences du social, en l’occurrence la sociologie, l’éco- nomie et le droit, sur l’emploi qu’elles font du concept de gouvernance, un concept dont l’utilisation permet notamment de rendre compte de cette ar- ticulation de plus en plus manifeste des niveaux territoriaux dont témoi- gnent les politiques publiques dans leur ensemble. Pour ce qui est de ces dernières, on est passé d’une perception en ter- mes de « gouvernement » et de « décision » à une représentation de l’action publique en termes de « gouvernance » et de « mise en œuvre ». Cette évo- lution prend non seulement acte de ce que la mise en œuvre d’une politique compte au moins autant que sa définition, et que la seconde ne permet pas totalement de prévoir le déroulement de la première, mais aussi de ce qu’il faut renoncer aux cloisonnements classiques en termes de distinction du secteur privé et du secteur public, ou bien de séparation des niveaux terri- toriaux (communautaire, national, régional, local, etc.). Étudier les politiques publiques, c’est désormais prendre en compte des acteurs longtemps négli- gés, comme les acteurs privés ou locaux, et se pencher sur des processus de partenariat et sur l’activité de réseaux de politiques publiques. C’est cet ap- port majeur que nous semble, en ce domaine, permettre le concept de gou- vernance et c’est pourquoi nous estimerions dommageable de le rejeter. Telles sont les raisons qui nous ont amenés à concevoir, pour le propo- ser aux lecteurs de Droit et Société, un dossier intitulé « La gouvernance :

une approche transdisciplinaire ». Sans ignorer l’immense littérature qui existe actuellement sur ce thème, la réalisation de ce dossier a permis à une équipe interdisciplinaire de chercheurs du Laboratoire d’étude et de recher- che sur l’économie, les politiques et les systèmes sociaux (LEREPS) de confronter leurs programmes de recherche qui intégraient déjà des points de vue économiques, juridiques et sociologiques. Le choix de ce Centre de recherche n’est pas fortuit. La mise en œuvre de projets transversaux est une réalité contemporaine. Le LEREPS est un exemple, à ce titre, d’une pra- tique qui se développe en France, consistant à réunir des chercheurs de di- verses formations : c’est un pari fort sur les possibilités d’une transdiscipli- narité. La gouvernance y a servi de matrice opératoire. Le dossier s’ouvre avec le texte d’un sociologue qui analyse les raisons du succès de la notion de gouvernance dans le domaine de l’action publi- que. S’appuyant d’une part sur le constat que ce succès a été réel tout au-

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tant auprès des praticiens que des chercheurs, et d’autre part sur une ana-

lyse bibliométrique qui permet de retracer la diffusion des usages de la no- tion dans le domaine de l’action publique et qui montre que celle-ci a été plurielle et polysémique dès son origine, Vincent Simoulin argumente que l’on peut considérer la gouvernance comme un nouveau paradigme de l’action publique, ou plus exactement un référentiel selon la définition de Bruno Jobert et Pierre Muller 5 . Il montre que son succès tient pour les pra- ticiens à ce qu’elle éclaire les pratiques contemporaines qui visent à une coordination hors de la hiérarchie mais aussi à ce qu’elle jette un voile sur les asymétries de participation et de pouvoir. Il vient pour les universitaires de ce qu’elle se décline et est susceptible de fournir un cadre d’ensemble à une typologie des formes organisationnelles de l’action publique. À ce titre, la notion de gouvernance lui semble se rapprocher d’une forme simmé- lienne, davantage que d’une prénotion ou d’un idéal-type. Le second article traite de trois débats ouverts que la notion de gouver- nance a permis d’enrichir et de rénover : celui du pouvoir et de la prise en compte du politique dans l’analyse économique, celui des liens entre État, marché et société civile, et enfin celui de l’intégration de l’espace et de l’étude des relations entre les différents niveaux territoriaux dans la com- préhension des dynamiques économiques. Catherine Baron montre ainsi que cette notion a contribué à rendre compte des nouvelles pratiques et repré- sentations suscitées par la globalisation, tant au niveau local qu’à des échel- les régionales, nationales ou transnationales. Ou, plus exactement, elle pourrait y contribuer pour peu que soient levées les confusions qui règnent souvent entre les usages normatifs du terme, notamment opérés par les partisans d’une « good governance », qui s’assimile en fait à une domination masquée du pôle du marché, et les usages plus scientifiques et moins char- gés de ceux qui ne prétendent qu’à étudier des modes de coordination et de régulation. C’est à ce prix qu’il sera possible de reconsidérer les liens entre économie et politique, et peut-être même de refonder l’économie politique. En se centrant sur la question des relations entre droit et économie telle que le concept de gouvernance permet de l’approfondir et de la percevoir d’une nouvelle manière, Anne Isla défend une approche institutionnelle et organisationnelle du droit. Après un examen critique des théories économi- ques qui ont traité de la règle, notamment l’économie des institutions, la théorie de la régulation et l’économie des conventions, elle les applique au cas de la gouvernance européenne, ordre politique d’une complexité inédite et système polycentrique dont la notion de gouvernance rend bien compte. Son analyse montre toutefois que le fonctionnement communautaire en ma- tière de concurrence correspond davantage à une gouvernance économique en tant que productrice de règles que comme articulation de la double di- mension institutionnelle et organisationnelle. Cette dimension doit donc

5.

PUF, 1987.

Bruno JOBERT et Pierre MULLER, L’État en action. Politiques publiques et corporatismes, Paris,

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être mieux prise en compte si l’on souhaite que la gouvernance européenne corresponde réellement à un partenariat entre les acteurs infra-nationaux et communautaires. Dans l’article qui conclut le dossier, Claude Dupuy, Isabelle Leroux et Frédéric Wallet montrent combien la notion de gouvernance oblige à re- considérer les découpages de domaine et les méthodes au sein d’une même discipline, l’économie, et combien elle nous permet de mieux appréhender la construction des territoires. Elle a non seulement pour atout de réintro- duire les notions de stratégie, de pouvoir et de projet dans l’analyse éco- nomique, mais aussi de fournir un cadre théorique à l’analyse de l’ensemble des modalités de coordination entre les différents acteurs impliqués dans la construction négociée des territoires. Cela conduit toutefois à une néces- saire critique des approches de l’économie publique qui, en minorant les conflits et la négociation, cherchent à déterminer une organisation spatiale optimale des autorités publiques et une idéale répartition des pouvoirs et des compétences entre les divers niveaux territoriaux. En bannissant le pouvoir, ces approches se retrouvent désarmées pour rendre compte des asymétries aussi bien d’information que d’influence dans l’élaboration et l’ajustement des règles qui fondent les compromis locaux. Ces textes dévoilent un certain nombre de potentialités de la notion de gouvernance. Cette dernière permet de renouveler la pensée en sciences so- ciales, y compris celle du droit, de ses fondements, de sa production. Nous sommes conscients que nous ne faisons qu’ouvrir un débat. Du moins sou- haite-t-on avoir, en offrant ce dossier aux lecteurs, contribué à une meil- leure compréhension de quelques manières dont une notion devenue « clé » dans la pratique autant que dans la recherche est appréhendée et appliquée par les sciences du social.

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