Ecole Polytechnique d'Architecture et d'Urbanisme Cours Module d'Urbanisme 4ème année

Textes pour travaux de TD
LE COURRIER DU CNRS N° 81 / LA VILLE / (été 1994)

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SOMMAIRE

LA DYNAMIQUE DES SYSTÈMES DE VILLES............................................................................3 CENTRALITÉ URBAINE, VILLE, MOBILITÉS .............................................................................5 LES VILLES MENTALES .................................................................................................................7 DES GRANDS ENSEMBLES AUX QUARTIERS ...........................................................................9 LE DÉVELOPPEMENT DURABLE ET LA QUESTION URBAINE............................................11 LA LOGISTIQUE ET LES VILLES.................................................................................................13 LES TRAJECTOIRES RÉSIDENTIELLES .....................................................................................15 L'ANALYSE DE LA MOBILITÉ .....................................................................................................17 VERS UN MODÈLE DE VILLES ENTREPRENEURIALES ?......................................................19 GÉRER LES RÉSEAUX URBAINS ................................................................................................21 SYSTÈMES D'INFORMATION POUR LA PLANIFICATION URBAINE ..................................23 LES POLITIQUES DU LOGEMENT...............................................................................................25 EFFET DE NOMBRE .......................................................................................................................28 LA FORME DE LA MÉTROPOLE CONTEMPORAINE...............................................................30 DES SAVOIRS SUR LA VILLE POUR DES PROJETS URBAINS ..............................................32 QUE SAIT-ON DE CEUX QUI FONT LA VILLE ? .......................................................................34 ACCESSIBILITÉ ET HANDICAP ...................................................................................................36 LE SIDA, UN PROBLÈME URBAIN ..............................................................................................38 HOMELESSNESS, MALADIE MENTALE ET ESPACE URBAIN ..............................................40 L'HÔPITAL DANS LA VILLE.........................................................................................................42

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LA DYNAMIQUE DES SYSTÈMES DE VILLES
Une ville ne peut se transformer indépendamment des autres villes. Les interdépendances entre les villes produisent de véritables lois d'évolution des systèmes de villes. Leur connaissance est utile à l'aménagement des territoires. Denise Pumain Les villes d'un même territoire, grande région ou état, ne se développent pas isolément. A la différence des villages, ou des exploitations minières qui produisent surtout à partir des ressources locales d'un site, les villes valorisent des avantages de situation : par leurs réseaux de pouvoir, de production, de commerce..., elles accumulent des profits prélevés sur des ressources parfois très éloignées. Toujours mises en relation les unes avec les autres par de multiples réseaux de communication et d'échanges, les villes constituent des systèmes fortement interdépendants. On ne peut comprendre le fonctionnement et l'évolution d'une ville sans la comparer aux autres, comme un élément dans un système de villes. Selon la taille des villes, ce système de référence est un territoire plus ou moins vaste, le plus souvent régional ou national, mais parfois continental voire mondial dans le cas des métropoles. La comparaison des villes exige des définitions qui gardent une signification commune dans l'espace et dans le temps. Les plus utilisées se fondent sur l'existence d'un noyau bâti continu (agglomérations morphologiques), d'autres plus extensives englobent toute la zone des navettes domicile-travail autour d'un centre (bassins d'emploi). Des bases de données sont constituées pour la recherche, en rendant comparables les statistiques produites par les états. DES INVARIANTS DE STRUCTURE Les systèmes de villes ont des propriétés communes. La plus importante est leur organisation hiérarchique, avec de très grands contrastes de dimension entre les villes (de l'ordre de 103 à 106 voire 107 en nombre d'habitants). Dans tous les états, le nombre des villes suit une progression géométrique inverse de leur taille. Cette régularité a été improprement appelée « loi rang-taille ». L'organisation hiérarchique des réseaux urbains admet des variations de détail : les pays moins développés et les pays très centralisés ont une plus grande probabilité d'avoir une capitale ou une métropole surdimensionnée par rapport aux autres villes du système. En outre, la disposition des villes obéit à des règles assez strictes d'espacement des villes selon leur taille. Dans sa théorie des lieux centraux, W. Christaller (1933) en a donné une explication par la concurrence entre les villes qui assurent la desserte et l'encadrement d'un territoire. Les inégalités du poids démographique des villes sont très corrélées avec les différences du niveau des fonctions qu'elles exercent, niveau mesuré par le nombre, la diversité, la fréquence d'utilisation, la rareté et la portée spatiale de leurs activités de service. DES LOIS DU CHANGEMENT URBAIN Des recherches plus récentes ont montré des régularités tout aussi importantes dans les transformations des villes au cours du temps. La plus étonnante est la stabilité de la dimension relative des villes d'un même système sur la longue durée, alors que depuis plusieurs décennies la population urbaine a crû de façon quasi exponentielle, et que les innovations techniques, économiques et sociales ont largement renouvelé les tissus bâtis, les activités et les populations des villes. Cette stabilité des systèmes de villes s'explique par un processus continu d'ajustements quantitatifs et qualitatifs des structures de chaque ville. Le changement social et économique, la croissance à moyen terme sont pour une très grande part les mêmes partout. Les fluctuations constatées sont des décalages, des avances ou des retards, des variations d'intensité du changement, qui reflètent des adaptations plus ou moins rapides ou complètes aux innovations en cours. Cette évolution résulte directement de la concurrence entre les acteurs présents dans les villes et de leurs stratégies d'anticipation et d'imitation. Elle est facilitée par les communications qui assurent une diffusion de plus en plus rapide et généralisée dans de vastes territoires.

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Un autre invariant de l'organisation des systèmes de villes est l'existence de spécialisations différenciant durablement les profils économiques et sociaux des villes. Elles ont pu naître à la faveur de la valorisation momentanée d'un avantage de site ou de situation spécifique à certaines villes (ville portuaire, ville minière), ou encore de décalages persistants dans la vitesse d'adoption d'innovations arrivées par grandes vagues, ou cycles longs de plusieurs décennies (par exemple au moment de la première révolution industrielle). Les traces laissées par de tels cycles dans les systèmes urbains, sous forme de villes spécialisées, c'est-à-dire bien adaptées aux structures socio-économiques d'un moment, perdurent longtemps après cette époque de conformité optimale : les changements ultérieurs affectant à peu près de la même façon toutes les villes laissent inchangées les inégalités ainsi créées. Les représentations collectives gardent, peut-être plus longtemps encore que les structures socio-économiques, la mémoire de l'image des villes associée à leur spécialisation. L'AVANTAGE DES GRANDES VILLES Sur le très long terme, le développement des systèmes de villes n'est cependant pas totalement allométrique. Les plus grandes villes ont crû en moyenne plus vite. Les inégalités de taille des villes se sont creusées historiquement, bien au-delà de ce qu'aurait produit un processus purement aléatoire de répartition de la croissance. Deux processus expliquent cette amplification de la hiérarchisation dans le système. D'une part, les innovations ont plus de chance d'apparaître dans les grandes villes, et en général elles y sont adoptées plus tôt qu'ailleurs. Les grandes villes peuvent ainsi, de façon réitérée, valoriser l'avantage initial que leur confère une adoption précoce des innovations. Il en résulte un renforcement par le haut des inégalités de taille des villes. Un autre facteur contribue à pénaliser sur le long terme les petites villes. L'accroissement de la vitesse des transports réduit les distances-temps entre les lieux, et conduit les consommateurs à courtcircuiter les petits centres intermédiaires au profit des grandes villes plus éloignées. La contraction de l'espace-temps tend ainsi à renforcer les inégalités de taille des villes, en simplifiant par le bas les hiérarchies urbaines. DES MODÈLES DYNAMIQUES POUR LES SYSTÈMES DE VILLES Plusieurs types de modèles dynamiques non linéaires simulent le développement d'un ensemble de villes. La croissance relative de la population et de la richesse ont été ajustées sur des villes américaines par des modèles de concurrence du type Volterra-Lotka. La dispersion des centres de services desservant une population résidente est mise en relation avec des paramètres décrivant les comportements d'achat de cette population, dans des modèles inspirés de la théorie des catastrophes. Des modèles dynamiques de lieux centraux utilisent les théories de l'auto-organisation pour simuler le partage d'un marché régional et la hiérarchisation de centres, en fonction de paramètres décrivant les comportements des producteurs et des consommateurs. L'effet des migrations sur la redistribution des populations entre des villes est simulé par des modèles issus de la synergétique, appliqués aux villes françaises. L'organisation hiérarchique des tailles des villes est considérée comme un attracteur stable dans un processus dynamique de redistribution par migration des populations entre les villes. Des recherches en cours relient le processus de l'extension spatiale de chaque ville à celui de l'ensemble des villes, au moyen de modèles de croissance fractale. Ces modèles traduisent le passage d'une conception statique des réseaux urbains, à une conception dynamique pour l'élaboration d'une théorie évolutive des systèmes de peuplement. Les systèmes de villes représenteraient une transition entre une façon très dispersée d'habiter la terre pour en exploiter les ressources agricoles, et une forme d'habitat beaucoup plus concentrée, orientée vers une économie de production industrielle et de services. Une réflexion sur le rapport des sociétés à leur environnement pourrait infléchir l'évolution actuellement prévisible des systèmes de villes, vers une plus grande concentration globale dans des mégapoles plus diluées localement. Denise Pumain, professeur à l'université Panthéon-Sorbonne, directeur des équipes PARIS (Pour l'avancement des recherches sur l'interaction spatiale) et EHGO (Epistémologie et histoire de la géographie) (URA 1243 CNRS), Université Paris I, Centre de géographie théorique et quantitative, 13, rue du Four, 75006 Paris.

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VILLE. cet espace qui au cœur de la ville conjoint densité résidentielle et densité d'échanges. . tout à la fois s'ouvre et attire. Dans ses murs. et contribuant par sa présence à renforcer ce potentiel (au centre. quel en est l'effet sur la société urbaine ? Que perd-on en les perdant ? Ces deux questions sont à la base du regain d'intérêt sociologique pour la centralité urbaine. que trame en damier et piquetage réticulé des malls confirment. panneaux équivalents à notre Centre Ville. terrain d'élection de la dialectique mobilité/centralité. certes sur d'autres bases. ici. déchiffrant un panneau Centre Ville. que va au centre tout ce qui est central (attractif) ? Ce centre est donc moins reflet de principes d'unité profonds. l'actuelle crise des centres. La ville. Downtown.. C'est cette deuxième hypothèse que l'approche socio-historique conduit à privilégier. où transite ce qui vient de loin. ne se pose pas. segmenté autour des corporations et de leurs rues. Il sait à quoi réfère ce panneau et ce savoir lui est utile : le rendez-vous qu'il a. Or. la proximité des ressources se transmute en ressource de la proximité). sa forme souvent concentrique n'est jamais radioconcentrique. qu'il n'émerge de la concentration auto-entretenue des supports attractifs qui s'y cooptent. la ville centrée est plutôt l'exception que la règle : c'est dans ce cadre qu'il faut situer.. disperse l'échange et empêche qu'il précipite en centralité spatiale. les biens-nommées foires (le mot signifiant le « dehors »). où se localise le délocalisé (le global). à une échelle inconnue.. PUIS LE CAPTE Si le bas Moyen Age voit émerger des germes de centralisation (autour du binôme halles-hôtel de ville). MOBILITÉS Dans l'histoire de l'Occident. Au total. posé comme structure transitoire. pour les urbanistes est dit central tout équipement dont l'aire d'influence est maximale : de fait n'est-ce vraiment qu'à ce moment-là que ces équipements attractifs s'installent au centre et font centre autour d'eux. On le sait. chacun profitant du potentiel attractif du voisinage. l'espace de la production. A DISTANCE DU MOUVEMENT. projettent ces villes qui ne tiennent plus à leur centre. l'afflux. et c'est tout ce système de repères qui s'absente. Y a-t-il ou non crise des centres ? Si oui. Jean-Samuel Bordreuil Qu'est-ce qu'un centre urbain ? Voilà bien une question que n'importe quel conducteur. ce n'est vraiment qu'au XIXe siècle que la mobilisation générale de la vie urbaine induit une polarisation interne de la ville autour d'axes d'échanges . le magasin qu'il cherche sont au centre.. pour en évaluer l'impact. Plaçons ce même automobiliste au cœur d'une ville américaine. à l'horizon de notre futur. LA VILLE FAIT CORPS. à sa crise. 5 . la réponse à ces questions dépend étroitement du rôle qu'on prête au centre dans la structure urbaine : saisi comme élément constitutif de cette structure. mais les USA.. Civic Center. mouvante. non moins que les petits. qu'elle appelait « ports ». Ainsi cette ville tient à distance les grands marchés. y désignent une géographie dispersée. le doublet gare/boulevards devient le principe (re)structurant de l'urbanisation : la circulation creuse son lit (pénétrantes) dans le tissu urbain en même temps qu'elle rend possible. on se rend compte très vite que cela ne colle pas. Le centre devient ce point paradoxal où l'intérieur s'ouvre sur l'extérieur. d'autant plus qu'elle est à toutes fins pratiques. Non seulement notre espace centré apparaît comme un parmi d'autres. on préjugera que sa défection défera la ville . Soit le cas de la ville médiévale : si on plaque sur son espace notre image du centre. le diagnostic sera alors que l'intégralité urbaine survivra. les cantonnant aux portes de la ville. miroir de notre avenir..CENTRALITÉ URBAINE. politiques ou symboliques. CBD. Le Centre est une catégorie familière de son vécu.

administratifs. commerciaux. Enfin..qu'ils peuvent gérer la pluralité. Mais ce que l'accessibilité fait. Jean-Samuel Bordreuil. même si elle a pris récemment un tour spectaculaire. est opérateur d'intégration à un double niveau : politique (localisant le pouvoir au cœur de la ville. 13100 Aix-en-Provence. plus qu'ailleurs. 3-5. son aptitude au mouvement latéral. c'est parce que mieux que les quartiers enclavés ces secteurs tolèrent et organisent la confrontation d'altérités . pourtant peu centrée. ce déphasage entre centre géométrique et pôles d'attraction. D'autre part.. pensait-on. et surtout. et c'est à ce caractère qu'elle réfère leur vertu intégratrice. ou plus radicalement se réorganisera selon une structure polynucléaire (en réseau). 6 . Symétriquement émergent. La part prise par l'automobiliste dans le marché du déplacement. quid de la portée de cette crise sur la société urbaine ? Un centre.agora). Enfin. l'exposer à elle-même et travailler au renouvellement des modèles culturels. ceci ne tient pas au fait qu'en ces lieux le citadin serait au plus près des valeurs centrales et unificatrices. Au total. à l'émancipation des trames centralisées. sur ces deux points. nomadise. si les secteurs centraux sont des lieux d'intégration culturelle. à distance des lieux d'échanges. d'autant plus que (comme au XIXe siècle) le tissu urbain est peu circulable et que les transports collectifs dominent.). A l'inverse. le centre n'apparaît plus comme le seul garant de l'intégrité urbaine (et sa crise comme désintégrante). Or. La crise des centres. Le bassin de trafics qu'est une agglomération élira ainsi d'autres foyers de convergence.. pèse alors en faveur du deuxième scénario. détachés du résidentiel. D'une part. est donc ancienne dans son principe (un bon siècle). chargé de recherche au CNRS. C'est au fond l'a-centricité sociale des secteurs centraux que la sociologie de la centralité découvre in fine. les équipements attractifs sont libres de se déployer selon des logiques fonctionnelles (centres hospitaliers.. elle peut le défaire quand le centre sature : il est alors dans l'ordre des choses que le pôle attractif se déplace. l'idéal démocratique tolère d'autres géographies : la démocratie locale est une valeur-clé de la ville américaine. se sérialise (grands ensembles. avenue Pasteur.ce sont des espaces publics. c'est-à-dire des espaces où. Laboratoire méditerranéen de sociologie. lotissements). c'est la jonction entre densités résidentielle et communicationnelle qu'opérait le centre qui se dénoue : le tissu urbain s'étale. culturels. il est exclu d'exclure . ne s'agglutinant plus. ET ENFIN LE SUIT Le centre s'ancre donc aux lieux les plus accessibles et accentue à son profit la convergence des lignes de trafic. il le tiendrait à portée des citoyens . des centres périphériques : centres sans villes autour. et privilégiera l'avènement d'un espace plus iso-accessible. et culturel (il ménagerait un espace où la ville en sa diversité socioculturelle serait en présence d'elle-même)..

les relations entre la ville et la voie. commencent à se développer. Ainsi. de sites qui permettent non seulement l'adaptation comportementale. On citera par exemple les analyses des textes se rapportant à la découverte d'espaces et de villes par des voyageurs. des activités perceptives. en particulier ceux qui abordent l'analyse des textes et des discours sur l'espace et la ville. prises en charge par les domaines linguistiques et sémiologiques au sein des sciences de l'homme. ainsi que des pratiques déployées par l'homme dans cet environnement. et plus spécifiquement. illustrations pédagogiques. permettent d'envisager un renouvellement des conceptions et des modes d'appréhension scientifique des représentations de la ville et plus généralement des espaces. schémas d'aménagements…).). Les recherches sur les représentations cognitives de l'espace urbain permettent d'affirmer que celles-ci sont multiples et construites. Les résultats obtenus tendent à montrer que c'est le repérage d'indices liés à l'épaisseur du tissu urbain. et d'autre part. à travers les pratiques diversifiées de cet espace (déplacements diversement finalisés. urbains en particulier. la qualité du bâti en particulier. Il s'agit d'identifier les propriétés de l'espace traversé qui sont constitutives des représentations qui vont de la route (voie de rase campagne) à la rue (voie urbaine). cartes et autres représentations iconiques et/ou verbales. conception architecturale assistée par ordinateur…). y compris esthétiques. de représentations mentales d'objets simples (études d'itinéraires. les travaux linguistiques. représentations « artistiques ». qui utilisent à la fois les connaissances et les cadres théoriques contemporains des sciences cognitives. en liaison avec le développement des sciences cognitives. deux thèmes reliés à la ville font actuellement l'objet de travaux : d'une part. Ces recherches se trouvent également fécondées par les travaux en intelligence artificielle. pratiques discursives) et. UN NOUVEL ESPACE PLURIDISCIPLINAIRE Au centre de cet espace devrait être la psychologie. les entrées de villes*. de plans de logements…). les sciences cognitives tendent à s'enrichir des recherches sur les formes culturelles et les représentations matérielles socialisées des espaces tels que la ville. qui contribuent à connoter l'espace d'un caractère urbain : types d'immeubles (pavillons représentatifs de la banlieue vs immeubles de plus grande hauteur avec emprise directe sur la voie. et celui de développements technologiques permettant la visualisation et la matérialisation de nouveaux objets symboliques (images de synthèse. LES ENTRÉES DE VILLES Empiriquement. représentations sociales. Cette discipline a déjà accumulé nombre de connaissances conduisant à l'identification. dans une théorie cognitive comme dans l'espace physique. diverses quant à leurs finalités (guides. Ces recherches psychologiques sur les processus de construction et d'appropriation de connaissances de l'environnement convergent avec les analyses des représentations symboliques telles que descriptions.LES VILLES MENTALES Comment concilier. pour le traitement de l'espace par les langues. d'autre part. d'une part. à travers la diversité des représentations normatives objectivées dans des outils symboliques (cartes. etc. en coordination avec les recherches en sécurité routière. Ce domaine de recherche demeure ainsi un lieu d'exploration privilégié pour évaluer des hypothèses relatives aux contraintes sur les structures cognitives des propriétés de l'espace physique. récits. par 7 . En effet. les représentations singulières que chaque individu a de la ville et les constructions collectives tant symboliques que matérielles de cette même ville ? Danièle Dubois Les recherches de psychologie. intellectuelles. linguistique et psychologie en particulier. Les recherches portant sur les constructions mentales. mais également la construction et l'appropriation des significations accordées aux espaces physiques. dans des procédures analytiques. et de leurs développements au sein de diverses technologies. sont actuellement centrés sur les relations entre le langage et les constructions cognitives « imagées ». qui ont le double statut de modélisations des activités mentales hypothétiques dégagées par la recherche psychologique et linguistique.

41. les grandes surfaces de périphérie restent le domaine de la voiture. de l'aménagement des voies à la création architecturale. 8 . considérée comme centre ville (trottoirs. pratiques et ergonomie (URA 1575 CNRS). et qui ont entraîné des phénomènes de rejet de ces espaces urbains appauvris. de la ségrégation des usages. stationnement. tout comme la matérialité du développement des villes demeure un enjeu entre des objectifs réduits à des rationalités économiques ou ouverts à la multiplicité des dimensions culturelles et sociales de l'urbain. rigides qui réduisent la cognition à du traitement de l'information. prenant en compte les différents acteurs sociaux qui contribuent à l'image matérielle et à l'usage de la ville. hauteur des immeubles. Par exemple. directeur de recherche au CNRS. éclairage. et les modèles rationnels et ségrégationnistes qui ont vidé la ville de sa complexité. des vitesses élevées. cognitions. cafés…) L'identification des constructions mentales qui intègrent les pratiques permet d'envisager des développements ergonomiques. accès aux divers commerces. modulaires. Les « villes mentales » restent ainsi un enjeu entre une conception réaliste et une conception constructiviste de la cognition. il est cependant tentant d'établir une analogie entre le caractère infructueux des modèles analytiques. directeur de l'unité Langages. faite d'interactions multiples dans l'espace (diversité des pratiques) et dans le temps (poids culturel du passé architectural). EPHE. sans pour autant nuire à des objectifs de qualité d'environnement et de sécurité. rue Gay-Lussac. La stratégie de recherche la plus productive réside probablement dans la prise en compte de la complexité et de la diversité des fonctions humaines réalisées par la ville. vitrines…) est le lieu d'interactions et d'échanges négociés entre plusieurs catégories d'usagers de la voie (piétons/voitures. alors que la ville ellemême. deux roues…) et des pratiques diversifiées (passage. Danièle Dubois. Si les contributions des sciences cognitives à l'analyse du développement urbain ne peuvent être utilisées comme arguments directs dans les choix politiques et idéologiques. 75005 Paris.exemple) ou indices identifiant des espaces d'activités.

les grands ensembles sont ces constructions des années 55-75 (le terme n'est d'ailleurs apparu qu'en 1958). la stabilité transgénérationnelle qui en découle et ses effets sur la vie des cités qui frappent la plupart des chercheurs. DSU. Développement Social des Quartiers . elle est apparue aussi comme un trait de mutation des grands ensembles liée à l'évolution même du marché du logement. ont participé activement à la vie publique des quartiers. autant que par leur architecture de tours et barres. ils sont apparus comme des lieux de grégarité. autant de domaines qui ont fourni aux militants l'occasion de fustiger la logique technocratique dont ces constructions étaient l'aboutissement. souvent plus de mille logements. en situation d'autant plus captive que les parties les plus dégradées des centres villes. se centraient les rapports sociaux dans ces quartiers. Comprendre leur évolution suppose d'examiner en préalable les conditions de cette réinvention. Des rapports dont on pense aujourd'hui qu'ils manifestent plutôt une tension générale entre passants et sédentaires. traversés de consistances familiales et sociales territorialisées. Développement Social Urbain). ancrées ou non sur des fondements ethniques. à la gestion des équipements socio-culturels. caractérisées bien sûr par une taille des programmes. les grands ensembles sont devenus des quartiers et sous ce nom. 9 . qui fait figure d'exception dans l'histoire du logement social. Car cette sédentarisation est aussi captivité de populations fragilisées par la crise de l'emploi selon une double inflexion du marché du logement : la libéralisation de l'accès à la propriété via la loi Barre et les PAP (prêts pour l'accession à la propriété). variables localement et émaillées de conflits. les grands ensembles retiennent aujourd'hui des communautés fragilisées par la crise de l'emploi. au titre des amicales et associations de locataires. Devenus depuis des «quartiers». refuges traditionnels des catégories défavorisées. Autant de dispositifs militants qui. font désormais l'objet de politiques spécifiques de revalorisation et de « gentrification ». Michel Péraldi Constituant jusqu'à 80 % du parc social de certaines communes en banlieue parisienne ou lyonnaise et marquant visuellement de leur monumentalité les banlieues contemporaines. DSQ. La famille élargie. identiques à celles des villages urbains décrits par l'anthropologie urbaine anglo-saxonne.DES GRANDS ENSEMBLES AUX QUARTIERS Construits dans le milieu des années cinquante pour «faire le bonheur de l'homme». Défaut d'équipements publics. organisant la fuite massive des couches sociales solvables vers le pavillonnaire. malfaçons architecturales. et à la mise en œuvre de politiques expérimentales anticipant et préparant les politiques de développement social. prennent le pas sur la logique d'atomisation et d'anonymat considérée jusque-là comme trait identificateur de ces ensembles. et leur sont ainsi progressivement interdites. Habitat Vie Sociale . à l'administration des organismes HLM. injustices administratives. c'est aussi « une volonté normative de faire le bonheur de l'homme » qui a durablement marqué les dispositifs institutionnels et politiques. Si cette dimension grégaire forme un trait saillant des cultures urbaines. des communautés sédentarisées. jusqu'à se substituer à la confrontation entre classe ouvrière et classe moyenne salariée autour de laquelle. pour les chercheurs des années soixante-dix. sous des formes parfois marginales. C'est en effet la densité des réseaux familiaux. mobiles et captifs. mais aussi associations du cadre de vie issues des luttes urbaines des années soixante-dix. Mais les grands ensembles. signalant des modes d'appropriation et de marquage des territoires urbains aussi vieux que la métropole. et revendiquer l'instauration d'une démocratie locale. L'ÉVOLUTION DES DISPOSITIFS INSTITUTIONNELS Le tableau des mutations serait incomplet sans l'état d'évolution des dispositifs institutionnels et politiques dont les grands ensembles sont à la fois l'espace stratégique de déploiement et le lieu symbolique dont ils tirent l'argument de leur utilité sociale : organismes HLM gestionnaires. instances du travail social. a laissé dans les grands ensembles ceux dont les revenus sont insuffisants pour leur permettre d'accéder à la propriété. objets de politiques spécifiques (HVS. ils sont les lieux symboliques de l'action des pouvoirs publics et des associations militantes qui les animent. LA MUTATION DES ANNÉES QUATRE-VINGT Au seuil des années quatre-vingt. Pour des sociologues redécouvrant l'anthropologie urbaine.

résidentes et militantes jadis. son caractère structurant des destinées et des rapports sociaux. unité Modes de production et environnement social (URA 900 CNRS). en lesquelles certains médias et des acteurs politiques. UNE PAUPÉRISATION SUR PLACE Il est évident que les grands ensembles devenus quartiers regroupent des populations fortement touchées par la crise de l'appareil industriel et des marchés du travail : l'inactivité est ici dominante. non résidentes aujourd'hui mais professionalisées sur un de leur terrain privilégié d'aventure. les effets sociaux de cette exemplarité en chantier permanent. enfin. ensuite parce que leur dispersion est grande. ont mis l'accent sur la réhabilitation de leur parc et des politiques de gestion sociale en traitant les ensembles comme autant de cas particuliers. dans l'ombre. 31058 Toulouse Cedex. Si les grands ensembles n'ont rien perdu de leur caractère « exemplaire ». caractérisant des pères qui ont perdu radicalement leur emploi. et donc. Université Toulouse le Mirail. Il est plus difficile de caractériser l'évolution des milieux associatifs. en décentralisation la gestion dans les cités. rêvent de devenir animateurs ou éducateurs. les tensions quotidiennes. Michel Péraldi. sont par trop prompts à reconnaître des soi-disant étrangers. au sens sociodémographique du terme. même entre familles et résidents. d'une part. ils ont instauré une « gestion territorialisée du social ». les flambées de violence. ces quartiers n'ont ni le monopole de la misère ni celui de la captivité résidentielle. Des populations plutôt paupérisées sur place qu'entrées selon des procédures d'urgence en raison de leur précarité. revendiquent l'émancipation par la culture et le respect des différences dans la démocratie locale. issus souvent de la « rage » des jeunes. leur institutionnalisation dans les appareils gestionnaires d'autre part. chargé de recherche au CNRS. Le rôle central des classes moyennes. de cette exemplarité à laquelle la Commission pour le développement social des quartiers (Délégation Interministérielle à la Ville depuis 88) tente de donner tout à la fois des moyens financiers exceptionnels. Remarquons. ainsi. 5. en renforçant leur personnel de terrain. Analyser plus avant et décrire les formes de cette relation. passé l'instant de la galère. que ces jeunes. par de multiples relais institutionnels. Il est évident aussi que se retrouve dans cette situation une frange notable des populations issues des courants migratoires antérieurs à la crise. encore moins l'exclusivité de l'ethnicité visibilisée. a été notablement occulté.L'évolution de ces dispositifs est marquée dans ces dix dernières années de trois inflexions principales. d'abord parce que les travaux les concernant sont rares. Cependant. c'est donc autour de la vie de quartier que s'est réorganisée la représentation. allées Antonio-Machado. D'abord l'émergence d'une « logique de site » : les organismes HLM. sur fond de décentralisation administrative et de partenariat. originaires des pays du Maghreb. assis sur la revendication d'une identité de quartier plutôt que sur des revendications globales. ont été leurs éducateurs. éclairerait sans doute d'un jour neuf le regard que l'on porte sur cette jeunesse dite trop rapidement dangereuse et démunie. Les mouvements sociaux qui y naissent. au sens politique et théâtral du terme. pour conclure et abonder dans le sens de travaux mettant en évidence cette dimension. soit des formes d'intervention préférant « l'action sur un groupe. plus spontanés et fragmentaires. passé l'instant de la rage. théâtres d'événements qui font sens immédiat dans des enjeux politiques nationaux. l'idée que ce groupe est homogène et. sur fond de rationalisation gestionnaire de leurs politiques commerciales. refusent le monde de l'usine comme aliénant. y sont alors plus visibles qu'ailleurs et condamnent les acteurs à construire les représentations qu'ils se donnent d'euxmêmes en tenant compte de cette visibilité sur la scène globale des médias et du politique. qu'il peut être défini par un espace commun d'appartenance ». historiquement constitués en lieux symboliques de l'action publique et. Quelques recherches signalent cependant que le départ des classes moyennes et des classes ouvrières solvables. 10 . Ils sont. au travail sur des clientèles d'ayant-droit et de cas individualisés. Ensuite. Il reste encore très largement à explorer les formes concrètes. par contre. si anodines soient-elles. des fils que l'appareil scolaire préparait pour l'usine et qu'il laisse désœuvrés aux portes des bureaux. commerçants ou assistantes sociales. et des scènes institutionnelles de régulation et de débat. des cadres idéologiques et éthiques. base des associations. les a placées en porte-à-faux face à la montée de nouveaux mouvements. paraissent singulièrement conformes aux idéaux et valeurs de ceux qui.

Par exemple. critère du gain de temps d'apprentissage. de favoriser des rapprochements intellectuels et de faciliter des réorganisations institutionnelles autour des relations entre le développement et l'environnement dans le contexte du réaménagement des rapports Nord-Sud. tant bien que mal. éléments qui sont aussi les mieux connus et. la référence au développement durable s'est largement diffusée à l'échelle internationale. La pensée du développement urbain ne saurait y échapper… DEUX ÉCLAIRAGES SUR LA NOTION DE DÉVELOPPEMENT DURABLE Un premier éclairage est offert par la définition proposée par la commission Brundtland (1988). équilibres bio-physiques planétaires maintenus dans leurs attributs essentiels. les plus accessibles à l'action. sans prétendre à une optimisation intertemporelle des trajectoires de développement. compétences et valeurs qui constituent une culture. ce serait donc la propriété de « résilience » qui serait la condition critique de la soutenabilité. » Autrement dit. quitte à se réaménager à cette occasion . Aux conditions ordinaires de la reproduction élargie des structures (maintenance et investissement). 11 . s'ajoute alors la gestion de la vulnérabilité aux risques naturels et technologiques.LE DÉVELOPPEMENT DURABLE ET LA QUESTION URBAINE Comment concilier la recherche de la viabilité locale du développement urbain avec la soutenabilité écologique planétaire ? Le développement durable à long terme peut-il se planifier ? Attention aux bonnes intentions et aux fausses bonnes idées. aux yeux d'un nombre croissant d'analystes et d'acteurs sociaux. Néanmoins. compte tenu des limites des connaissances disponibles sur le fonctionnement de la biosphère et les variables les plus décisives pour le développement économique à long terme. qui supposerait une prévision parfaite des préférences des générations futures et des possibilités techniques qui seront à leur disposition. Ces moyens recouvrent certes les catégories usuelles du capital productif et des infrastructures ainsi que les savoirs. d'ailleurs la plus communément reconnue : « Le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. l'objectif de soutenabilité écologique du développement ne peut pas informer directement politiques et programmes d'action. etc. DÉVELOPPEMENT URBAIN ET SOUTENABILITÉ A l'aune de la soutenabilité. Le deuxième éclairage vient d'une approche issue de la théorie des systèmes et de son application aux agrosystèmes : pour être soutenable. le développement doit procéder de façon que l'organisation des systèmes éco-socio-techniques soit capable de résister à une variété de perturbations ou fluctuations imprévues. Elle permet en effet d'afficher un enjeu et une volonté. il incomberait aux générations présentes de reconnaître et d'assumer la responsabilité particulière de transmettre aux générations suivantes les moyens les plus essentiels permettant à ces dernières de satisfaire leurs propres besoins et de pouvoir vivre une vie humaine « digne d'être vécue ». le développement urbain soulève deux types de problèmes : la viabilité propre des processus de croissance urbaine et la compatibilité de cette croissance urbaine avec les conditions d'un développement écologiquement soutenable de la planète. Il faut l'interpréter au moyen de principes stratégiques : « principe de précaution ». Olivier Godard Depuis plusieurs années. à sa commission au sein de l'ONU. définition de normes minimales à satisfaire en contexte d'incertitude… De tels principes ont pour objet d'organiser l'actualisation de préoccupations intéressant des temps ou des espaces éloignés en focalisant l'attention sur les éléments placés le plus directement entre les mains des générations actuelles. Mais ils incluent aussi. ce qu'on peut appeler le « capital naturel » dont les générations présentes ont elles-mêmes pu bénéficier parce que les précédentes ne les avaient pas détruites : ressources renouvelables préservées. depuis juin 1993. ressources épuisables exploitées au plus juste en fonction des possibilités de les substituer et des gains de productivité dans leur emploi productif. le traité de Maastricht et la convention-cadre sur le climat adoptée à la conférence de Rio en juin 1992 consacrent la notion qui a même droit.

paradoxalement. Tant le rythme explosif de croissance (une population urbaine multipliée par 16 en 75 ans. puisqu'alors des mécanismes de substitution. La contradiction entre les exigences du développement soutenable aux différentes échelles apparaît ainsi comme la question critique à résoudre. etc. à la fois irréversible et peu prévisible. aménageurs et planificateurs : les structures urbaines sont réinterprétées et recomposées par les temps présents . 92120 Montrouge. Cependant. imposent que le développement urbain ne soit pas abandonné au seul laisser-faire du marché ou des pratiques d'appropriation sauvage de l'espace. et s'accompagne d'une paupérisation d'une part importante de la population : les investissements dans les infrastructures et services urbains de base souffrent alors d'étranglement. que la taille atteinte par des conurbations en nombre croissant (plus de 45 % de la population urbaine en Amérique latine vit dans des métropoles de plus d'un million d'habitants). même rendue viable à l'échelle locale. UNE FAUSSE BONNE IDÉE ? Se pose alors une question : peut-on planifier la soutenabilité à long terme des villes ? La démarche historique a montré que l'espace urbain dépasse les projets et les intentions des fondateurs. mettent en péril la viabilité des villes. Vouloir imposer un modèle de développement urbain jugé soutenable à long terme peut alors déboucher sur son contraire et représente peut-être une fausse bonne idée à l'échelle de l'espace local. Dans plusieurs régions du monde. de 1950 à 2025). mais aussi gaspillage des ressources et forte exclusion sociale sont alors les manifestations de ce manque de viabilité. Il faut encore que les incitations économiques en place aillent dans le sens d'une plus grande efficacité dans l'emploi des ressources matérielles de base et de la mobilisation innovante des capacités humaines inemployées. chargé de recherche au CNRS. la croissance urbaine contemporaine. 12 . en particulier en Afrique. et de la production croissante de déchets qu'elle impliquerait. d'énergie et de matières premières. 1. compte tenu de la consommation fortement croissante d'espace. Mais alors s'impose une trajectoire d'évolution à long terme. pourrait n'être pas compatible avec la soutenabilité écologique du développement à l'échelle planétaire. Par contre.Aujourd'hui la croissance urbaine du tiers monde est d'une rare violence. faire à temps des choix robustes et préserver de façon active la flexibilité et le potentiel de renouvellement de l'espace urbain sont des priorités qui. l'événement interfère avec la structure. Olivier Godard. rue du 11-Novembre. et se dégradent faute de faire l'objet d'une maintenance suffisante. de compensation et d'échange peuvent entrer en jeu : il serait déraisonnable de vouloir conserver chaque écosystème en l'état . cette croissance urbaine se fait même sans développement économique. incapables de suivre le rythme de croissance des besoins. Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (URA 940 CNRS). EHESS. Besoins mal satisfaits. on ne peut pas exiger de chaque économie locale qu'elle limite son développement aux possibilités de ses seules ressources locales. On doit néanmoins se garder de transférer mécaniquement les raisonnements d'une échelle à l'autre. Elle appelle des changements importants des modèles technologiques et des formes d'organisation. afin de limiter l'intensité écologique de la satisfaction des besoins de populations urbaines qui représentent d'ores et déjà la moitié de la population mondiale. Il n'est pas immédiat de passer de la formulation de contraintes planétaires à des principes ou règles valables pour des échelles locales.

Les activités les plus dynamiques se concentrent sélectivement dans quelques métropoles offrant un marché du travail actif et diversifié. par leur ampleur et leur radicalité. Est-ce un simple instrument technique ? A-t-elle une influence sur l'organisation économique du territoire et sur le réseau de villes qui en est l'ossature ? Michel Savy Dans l'étude de l'évolution multiforme du territoire . Les liens avec la recherche. Les restructurations en cours sont comparables.LA LOGISTIQUE ET LES VILLES Dans les restructurations du système productif. La « différenciation retardée » des produits tend même à reporter dans des sites de distribution certaines opérations de finition ou de conditionnement naguère assurées dans les sites de fabrication. par des élaborations théoriques qui mettent l'accent sur le noyau industriel. fragmentée. sur le réseau de villes existant. en le réutilisant à son profit. donne une importance inédite aux activités de circulation des marchandises : qu'il s'agisse des relations contradictoires entre les industriels et les grands distributeurs. de la production manufacturière.on assignera ici un rôle primordial aux facteurs économiques et plus particulièrement aux fonctions logistiques qui associent la fabrication et la circulation des marchandises. et à quelque 1 700 000 ceux qui réalisent des opérations de logistique opérationnelle. ne couvrent-ils pas les consommations intermédiaires que sont la production et l'entretien des véhicules et autres matériels. en France notamment. technologique. partiellement mobile. le montant des coûts logistiques amont et aval (mais sans compter l'activité commerciale des distributeurs finals) est du même ordre de grandeur que les coûts contrôlables. des encours et des produits finis) jouent désormais un rôle central dans le pilotage des grands systèmes industriels et commerciaux. avec les institutions politiques et professionnelles locales et avec l'appareil de formation. on peut évaluer à 800 000 environ le nombre d'actifs engagés dans le seul transport de marchandises. la fourniture d'énergie. si l'on y inclut les opérations physiques mais aussi les coûts administratifs de gestion des flux et les coûts financiers d'immobilisation des produits. « l'usine logistique ». jusqu'à la mise en place d'un « pilotage par l'aval ». 13 . cachée. contrôle en temps réel des approvisionnements. transport) ou de gestion par les flux (réseaux d'information. L'IMPORTANCE DES COÛTS LOGISTIQUES Sans doute le poids des fonctions logistiques dans la production globale. Les changements touchent le cœur même du système productif : les méthodes et les modèles d'organisation du travail et de la production. les relations entre la fabrication et le marché et entre la fabrication et son environnement de services. Les techniques logistiques. techniques de gestion des flux physiques (manutention. Encore ces chiffres. les coûts de fabrication immédiate. mais également les conditions de vie offertes à la main d'œuvre. des infrastructures et des bâtiments. Certains travaux évaluent à 20 % environ du produit intérieur brut des pays développés le montant des coûts logistiques. Ces changements sont maintenant repérés. sont-ils difficiles à mesurer et souvent sous-estimés. au mouvement de décentralisation industrielle qui avait caractérisé. sous des désignations diverses (postfordisme. imprécis mais significatifs. de l'intégration des services après-vente et d'accompagnement à la fourniture de produits proprement dits. sont également des éléments influents. du resserrement des liens entre les donneurs d'ordres et leurs sous-traitants et fournisseurs. toyotisme. etc. la logistique joue un rôle croissant. Les grandes agglomérations offrent en outre une assurance de flexibilité qui permet aux firmes de s'engager et de se désengager plus facilement que dans un bassin d'emploi captif. la localisation et le fonctionnement spatial de la production : la géographie des lieux se double d'une géographie des flux.et des villes qui s'y insèrent et le structurent . et a fortiori leur influence sur l'organisation du territoire. LES EFFETS D'AGGLOMÉRATION Ces changements impliquent l'espace. mais d'un volume de production comparable. les assurances. Le renforcement des liens entre la production et le marché. Pour nombre de produits de grande consommation. Par delà les éléments propres à telle ou telle entreprise. Les effets d'agglomération autorisent des échanges locaux d'autant plus intenses que les entreprises se recentrent sur leur métier de base et font plus appel que naguère à des prestataires tiers. production flexible. la phase d'expansion des années cinquante à soixante-dix et s'était appuyé.). on redécouvre le rôle des infrastructures sociales dans le développement territorial. etc. A l'usine visible s'en ajoute une deuxième. Dans le cas français et parmi les 22 millions d'emplois. stockage. etc.

Michel Savy. que favorise aujourd'hui le développement logistique. la réduction drastique des stocks qu'exige la gestion « en flux tendus ». D'autres font appel à des systèmes partagés. Parmi les plates-formes. favorisant les implantations périphériques voire en rase campagne. avec des implantations dédiées. Central IV. l'urgence des commandes. de stockage et d'acheminement. laissés à l'écart. ouvertes aux échanges internationaux.) et regroupent ainsi une part des plates-formes privées. 1.Or. LE CHOIX D'UNE IMPLANTATION L'implantation d'une installation logistique s'ordonne selon deux questions : cette installation sera-t-elle isolée. associer flux locaux et de longue distance. avenue Montaigne. ou voisine d'autres établissements analogues ? le lieu choisi sera-t-il situé en zone urbaine ou en rase campagne ? Dans les réseaux logistiques. En France. Laboratoire techniques. Les localisations s'appuient à la fois sur les grandes infrastructures (nœuds du réseau autoroutier. pour les produits de grande consommation. la baisse absolue des prix de transport renforcent la concentration du dispositif logistique. les pièces de rechange des grands ordinateurs dans un stock européen. outre leur aire propre. Des zones d'activité spécialisées dans le transport et la logistique proposent une offre immobilière et de services à l'ensemble des professions intervenant dans les chaînes d'acheminement (transporteurs. commissionnaires. et leurs investisseurs recherchent la flexibilité dans l'affectation de leurs installations. s'organisent de manière autonome. permettant de desservir. de meilleur traitement des nuisances et d'aménagement de l'espace. bien reliées en dépit de la distance. se dessine un réseau d'une demi-douzaine de zones métropolitaines. elle se heurte encore. 14 . à l'expédition comme à la réception. Certains réseaux. acteurs multiples. c'est également la première plaque tournante logistique pour les trafics intérieurs et internationaux. qu'il s'agisse des opérations d'acheminement (les diverses sortes de messagerie) ou des installations fixes. Le bilan global de mouvements urbains de marchandises n'en sera pas forcément amélioré… Quant à l'émergence de régions logistiques européennes. distributeurs. les platesformes publiques se doivent d'être polyvalentes. et donc la polarisation de l'espace. ou par des collectivités locales qui y voient un instrument de développement économique. chargeurs industriels. En revanche. la tendance à la polarisation sera peut-être limitée par l'aggravation de la congestion des zones urbaines et l'élévation des coûts fonciers. etc. transfrontalières. certaines pièces d'hélicoptère dans un stock unique pour le monde entier… Les forts taux d'intérêt. A terme. la maîtrise des nœuds physiques et organisationnels tend à l'emporter sur celle des arcs. Pour desservir un territoire comme la France. Ainsi. accentuant la coupure économique et spatiale entre les métropoles. Elles s'implantent donc au voisinage ou au sein des grandes agglomérations. la fréquence et la régularité des envois. des opérations de transport proprement dit. les produits alimentaires ultra-frais transitent par une demi-douzaine de bases logistiques (mais les livraisons directes sur les plates-formes des grands distributeurs se multiplient). d'autres jouent un rôle régional. La localisation des plates-formes spécialisées relève de considérations technico-économiques propres et s'effectue parfois en un site isolé. professeur à l'École nationale des ponts et chaussées. etc. parfois national et international. sites multimodaux) et sur la proximité des marchés. augmentation des coûts d'acheminement). Mais c'est bien la mise en place d'un espace réticulaire. spécialisés. Ces plates-formes publiques sont promues par des investisseurs privés. de vastes pans du territoire national. aux disparités de l'appareil de distribution. Le degré de concentration des solutions retenues varie selon les produits concernés : leur valeur. une compagnie pétrolière compte une trentaine de dépôts régionaux (contre cinquante auparavant). territoires et société (URA 1245 CNRS). les tendances qui alimentent la concentration technique et spatiale de la fabrication jouent aussi en matière logistique. chaque cimenterie alimente aujourd'hui une zone d'environ 200 km alentour (mais il y avait une usine par département il y a vingt ans). la taille des lots d'expédition. dans la recherche d'un compromis satisfaisant entre les avantages de la concentration (économies d'échelle) et ses désavantages (allongement des distances et des délais. certaines ont un rôle local de distribution et de collecte. ENPC. l'Ile-de-France n'est pas seulement le lieu de concentration des fonctions directionnelles et des hautes qualifications. 93167 Noisy-le-Grand Cedex. les pièces de rechange pour l'automobile sont regroupées en un stock unique national (les stocks régionaux ont disparu). et les espaces interstitiels.

que se pose la question de l'achat du logement (vers 35 ans en moyenne). il devient possible d'établir un « bilan résidentiel » des ménages en fonction de leur vie familiale et professionnelle. de lieux de résidence et de type d'habitat au cours du cycle de vie. LE RÔLE DE LA FAMILLE Les comportements des ménages n'obéissent pas uniquement à des logiques économiques. où se dégagent des tendances lourdes dans les parcours logement. ÉTABLIR UN BILAN RÉSIDENTIEL Ces analyses dites longitudinales ont ouvert des perspectives nouvelles en permettant une approche différente du logement où les comportements des ménages ne sont plus. l'analyse approfondie des « parcours logement » permet de dépasser la simple description des différents logements habités par les ménages et de mettre en évidence le sens symbolique et social qui guide les stratégies des familles en matière de choix de logement. tirés des recensements et des enquêtes logement de l'INSEE. désormais. à trois en moyenne. certains le poursuivent dans le parc social et ce n'est que plus tard. mais également l'histoire du parc de logements et de la législation. de capitaux relationnels et financiers. la banlieue apparaît comme un lieu où l'on jette l'ancre. celle de son conjoint et de leurs familles respectives. Invisibles au niveau macro-économique. tandis que Paris reste un lieu de passage. la famille agit de façon souterraine à toutes les étapes du cycle de vie. par une analyse qui prenne en compte le passé résidentiel des individus à l'aide d'enquêtes rétrospectives et de monographies qualitatives. qui s'inscrivent dans la durée. il reste des traces statistiques de cette diversité. mais qu'il est pris dans un ensemble de relations familiales. D'une part. professionnelles. L'intérêt de ce type de démarche est double. son revenu ou sa catégorie professionnelle. pour les personnes appartenant aux générations nées entre 1926 et 1935.LES TRAJECTOIRES RÉSIDENTIELLES Pour comprendre la complexité des rapports au logement. il est nécessaire de resituer les comportements des ménages dans leur histoire résidentielle et familiale. affectif et familial. la taille de la famille et le statut social s'élève. au moment de la constitution de la famille. amicales. mais également à des logiques multiples où interviennent non seulement l'histoire de l'individu. variable selon le statut d'occupation. à 45 ans. La famille transmet des valeurs et des modes d'habiter qui contribuent au fil des générations à fabriquer un univers résidentiel auquel l'individu pourra se référer selon les circonstances du marché du logement et les événements du cycle de vie. patrimonial. La grande majorité des individus commencent leur itinéraire dans le secteur locatif privé. Parce que le ménage n'est pas dans la réalité ce groupe d'individus isolé dans son logement. la possibilité d'obtenir ou d'acquérir un logement. Leur compréhension nécessite de compléter les travaux sur les conditions de logement. L'influence des origines et la concordance imparfaite entre statut d'occupation et statut économique (il existe des locataires aisés et des propriétaires qui le sont moins) invitent à reconsidérer la façon d'appréhender les questions du logement à partir des notions de ménage et de statut d'occupation et de résidence principale. son comportement résidentiel porte leur empreinte. de récents travaux révèlent les processus par lesquels les ménages opèrent les choix qui orientent leurs trajectoires résidentielles définies comme la succession des statuts d'occupation. Catherine Bonvalet Le logement est un bien complexe dont les enjeux pour les ménages sont multiples : enjeux économique. ce qui conduisait souvent à une vision déterministe des pratiques résidentielles. en donnant par le jeu des cautions ou par sa mobilisation financière et matérielle. les logiques familiales fournissent souvent une clé pour comprendre l'itinéraire résidentiel des ménages. Par exemple. Dotée d'un pouvoir d'influence non négligeable. Ainsi. A l'intérieur de celle-ci. Son rôle ne se limite pas à ces aides ponctuelles. 15 . saisis dans l'instantané à partir de variables simples comme l'âge du chef de ménage. Plus d'une trajectoire sur quatre comporte un passage dans la région Ile-de-France. le nombre de logements occupés plus d'un an. D'autre part. Même dans les grandes enquêtes de l'INED.

ils en sont le produit complexe. rue du Commandeur. ou encore certaines rentes de situations souvent liées à l'ancienneté du ménage dans le logement. L'introduction de la notion de stratégie est ici essentielle car elle reconnaît aux individus une part de choix et ouvre l'horizon des possibles. le retour vers le secteur locatif après une accession à la propriété ne constituant pas une exception. tout comme certains propriétaires le sont devenus sous contrainte. Pour certains. La famille. tandis que la vision déterministe le referme d'après des critères préétablis. Catherine Bonvalet. découle l'idée d'un parcours logement idéal dont l'aboutissement ne saurait être que la propriété et la location qu'une étape. certains locataires le sont par choix. 16 . Pour d'autres enfin. D'autre part. chargée de recherches à l'Institut national d'études démographiques. la prise en compte du groupe familial conduit à nuancer le déterminisme économique au terme duquel le ménage. en particulier sous l'effet de l'évolution des structures et pratiques familiales (cohabitation hors mariage. les allées et venues entre les différents statuts sont fréquents. la question de l'achat d'un logement dans la région du lieu de travail ne se pose même pas. un logement de fonction. Cela se traduit par une vision hiérarchique des statuts d'occupation selon laquelle le propriétaire d'une maison individuelle se situe au sommet de l'échelle résidentielle et le locataire de HLM au bas. la propriété ne revêt pas le même sens selon les catégories sociales et les familles (il existe des familles de propriétaires et des familles de locataires). Et la détention d'une résidence secondaire ou d'une maison de famille vient souvent satisfaire le désir de propriété toujours présent. car la propriété possède une valeur symbolique très forte en France. le lieu de résidence et l'insertion dans un quartier sont plus importants que le statut juridique d'occupation . donne ou ne donne pas des cartes que les ménages restent libres d'utiliser selon les opportunités du marché du logement. l'achat du logement apparaît comme une étape privilégiée où la mobilisation familiale joue un rôle capital. 27.PROPRIÉTAIRE OU LOCATAIRE ? Dans l'itinéraire des ménages. D'autre part. en fonction de sa catégorie sociale et ses revenus. divorce…) ainsi que des transformations économiques. la hiérarchie propriétaire-locataire transparaît de manière imparfaite dans la réalité des pratiques résidentielles. L'analyse des trajectoires montre une réalité de plus en plus complexe. Cependant la lecture des trajectoires ne doit pas conduire à une autre vision déterministe selon laquelle les individus se contenteraient de reproduire la position résidentielle de leurs parents. pour d'autres. D'une part. les revenus ou le statut professionnel. De cette image. un logement « loi de 1948 ». des conditions spécifiques rendent l'achat d'une résidence principale moins attractif : par exemple un logement HLM bien situé. même pour les couples stables. Cette approche par les trajectoires résidentielles renvoie une image du parc de logements différente de celle généralement décrite : d'une part. les classes sociales. serait destiné à un statut d'occupation et à un type de localisation. parce que leurs attaches sont ailleurs. 75014 Paris. Si les parcours résidentiels ne sont pas tracés d'avance par les origines. en fait.

Un second courant. cette approche s'avère féconde pour la conception de modifications marginales du système. l'émergence de problèmes nouveaux (choc pétrolier. dérivé de la théorie du consommateur. mais bute sur le passage du microsocial au macrosocial. Un premier courant. le concept est en fait plus complexe puisqu'il se présente comme un 17 . leur combinatoire : la demande de transport est explicitement reconnue comme dérivée de la réalisation d'un programme d'activités. Parfois présenté de façon quasi-anthropologique (« de tout temps. de fiabilité. activités elles-mêmes situées dans l'espace et le temps (rythmes familiaux et temps sociaux). mais le flux. Divers paradigmes ont servi à guider les investigations. ancrée dans les espaces environnant la résidence comme dans les périodes de rupture. A la logique d'optimisation individuelle de l'approche économétrique répond une logique d'appréhension des univers possibles… et des schémas irréalisables. la question de la transformation de l'urbanisation par la mobilité et de la mobilité par l'urbanisation recevra une réponse théorique. elle postule que la mobilité évolue de telle sorte que les progrès de la vitesse qu'offrent la technologie et l'investissement sont utilisés par les personnes pour augmenter la portée spatiale de leurs déplacements. trop statique et trop dépendante de la structure des espaces. d'action et d'évaluation. de la migration). elle-même fortement dépendante des capacités de mobilité de la population. La fin de l'urbanisation massive. d'accès. Rien ne signale. L'objet n'est ni la personne ni son déplacement. activités là) et de la résistance du milieu (les coûts généralisés. l'esquisse d'une stabilisation. échelles de confort. la représentation dominante est gravitaire : les zones de l'espace s'attirent en fonction de leurs différences de potentiel (résidences ici. logique causale sans rétroaction.dans d'autres domaines . comme les approches économétriques. celui de la géographie du temps et des programmes d'activités. monétaires et temporels. les succès . révoltes d'usagers). dans la limite d'un certain budget-temps (maximum qu'une population considère comme normal de passer en déplacement) et d'un certain budget monétaire (fraction caractéristique du revenu). mais aussi des contraintes jusqu'alors non prises en compte. vise moins à quantifier des relations simples qu'à documenter le champ des relations possibles. souvent synonymes de voyages lointains. Jean-Pierre Orfeuil Jamais dans l'histoire les hommes n'ont été aussi mobiles dans leur vie quotidienne. L'analyse de la mobilité se donne pour tâche la connaissance des comportements de déplacements et la compréhension des déterminants de la mobilité.L'ANALYSE DE LA MOBILITÉ Les représentations dominantes des comportements de déplacement évoluent. d'attente. les populations consacrent le même temps à se déplacer »). UN BUDGET-TEMPS CONSTANT Dans la seconde moitié des années soixante-dix. Elle apparaît en outre. l'approche sera aussi critiquée dans ses modes opératoires : caractère exogène de la motorisation et de l'urbanisation. leur formation. sur l'extrême diversité des programmes d'activités dans les sociétés modernes. Énoncée brutalement. DU MICROSOCIAL AU MACROSOCIAL De l'après-guerre au début des années soixante-dix. Souvent qualifiée de « physique sociale » par ses détracteurs. avec des retombées sur nos capacités de prévision. participent à la définition d'une fonction d'utilité qu'il s'agit de maximiser. d'essence microéconomique et psychométrique. Les formalisations ici ne sont pas très éloignées des logiques des systèmes à base de connaissance. même aux États-Unis. met l'accent sur les attributs fins du déplacement : traitements différenciés des temps de parcours. en tout lieu. Stimulante parce qu'elle révèle à la fois des capacités d'adaptation insoupçonnées. mais aucune ne chasse totalement les précédentes.d'un marketing qui intègre les différences d'attentes des consommateurs mettent alors la personne au centre du dispositif.

les démarches en terme de programmes d'activité seront souvent efficaces vis-à-vis d'offres organisationnelles nouvelles (car-pool. les autres représentations peuvent être employées soit isolément. les observations effectuées tant en France qu'en Allemagne ou aux États-Unis sont compatibles avec la vision de stabilité budgétaire et de maximisation des distances proposée par le dernier modèle : le nombre de déplacements (interaction spatiale) augmente peu. une combinatoire de plusieurs démarches sera utilisée pour des produits nouveaux (péage modulé. révélant ainsi l'ampleur des efforts d'étalement de trafic que réalisaient les usagers dans la situation antérieure. si bien que la diversité des angles de vue révèle surtout la diversité des questions posées dans un contexte où toute approche « totalisante » peut être a priori exclue. dès lors que des modèles intégrant les effets de l'évolution démographique et de la croissance économique sont utilisés pour qualifier le scénario de référence. tandis que les temps de transport restent stables en raison des transferts modaux et des progrès de vitesse dans les modes : cette « quasi-loi » semble pouvoir servir de socle à des exercices prospectifs questionnant les morphologies urbaines. En fait. soit en combiné : la démarche économétrique/psychométrique sera souvent efficace pour les changements de tarifs. Jean-Pierre Orfeuil. de fréquence… . INRETS. qui doivent mettre en jeu simultanément les transformations de la mobilité et les transformations des espaces. BP 34. mais aussi des réseaux (qui dépendent des comportements collectifs. où l'on cherche à évaluer l'impact de telle ou telle modification marginale du système. directeur de recherche à l'Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité. les performances non seulement des moyens de transport. 2. les distances moyennes augmentent fortement. véhicule électrique…) et pour le test d'investissements lourds : c'est ainsi par exemple qu'on a montré qu'à court terme. aucune approche n'a véritablement « tué » les autres. soit comme un symptôme inquiétant d'instabilité. Pour les analyses prospectives de long terme. l'ouverture d'un boulevard périphérique autour d'Amsterdam se traduirait pour les usagers par un « retour vers la pointe ».programme de maximisation d'une fonction (la distance) sous deux contraintes budgétaires où les prix. 94114 Arcueil Cedex. Pour les analyses à plus court terme. horaires variables…) . avenue du Général-MalleretJoinville. jouent un rôle essentiel. à travers des phénomènes tels que la congestion ou la déshérence des transports publics). Département économie et sociologie des transports. Une telle diversité d'approches dans un champ de recherche qui n'a guère que trente ans peut être perçue soit comme un signe de vitalité créatrice. 18 .

il convenait de se rapprocher des producteurs de richesse. a caractérisé les années quatre-vingt dans l'ensemble des pays européens. les recherches ont mis en évidence la transformation de l'aménagement urbain et les difficultés des organismes et outils liés à l'État. ou présentées par les consultants. pour les maires urbains. Tout un courant de recherche s'interroge sur la recomposition de l'action publique urbaine. LA RECHERCHE URBAINE COMPARATIVE Les travaux comparatifs ont permis à la recherche de progresser rapidement. qu'il s'agisse des intérêts locaux. Or. d'arrangements entre autorités locales et représentants des entreprises. ont gagné. Cela a pris localement la forme de partenariat. LE RÔLE DES ACTEURS PRIVÉS La recherche urbaine a d'abord mis l'accent sur les nouvelles actions menées par les collectivités locales dans les années soixante-dix dans le cas français. les autorités locales. ont multiplié les initiatives depuis le milieu des années soixante-dix. l'État n'était plus capable de résoudre le problème du chômage. les entreprises privées. le développement d'une planification stratégique à moyen ou long terme. Puisqu'il y avait la décentralisation. Les mairies urbaines ont bien pris conscience du fait que dans un système capitaliste. Comparant avec la période de la croissance. Si l'État n'avait plus les moyens de défendre l'emploi. les politiques locales devaient être importantes et de nombreuses recherches ont été effectuées sur ces dernières. ou plus directement avec certaines entreprises pour la définition de stratégies locales plus ou moins formalisées. Patrick Le Galès La réorganisation des relations entre l'État. Dans le domaine spécifique des politiques de développement économique. les plus forts. des grandes entreprises de service urbain ou des banques. les privatisations de services urbains et la multiplication des formes d'organisation impliquant des partenariats publics-privés et de fait l'implication croissante des acteurs privés . l'État et les collectivités locales (notamment les grandes mairies urbaines). Les travaux de sociologie et de politique urbaine sur l'évolution des actions et des politiques de développement économique local des villes ont mis en évidence trois tendances dans les années quatre-vingt : l'évolution des politiques locales dans le sens de la compétition interurbaine . les pouvoirs locaux. A ce jeu. L'abandon plus ou moins clair de la politique d'aménagement du territoire et la mise en place des contrats de plan ont renforcé un mouvement de compétition entre les autorités locales pour attirer les investissements publics financés par l'État. notamment les villes et les régions. les nouveaux notables et le gouvernement urbain. Dans les années quatre-vingt. la recherche urbaine a connu de nombreux développements théoriques en particulier aux États-Unis et en Grande-Bretagne. la CEE. pour favoriser le développement économique et s'est interrogée sur les logiques de la décentralisation. sur l'émergence de nouvelles formes de gouvernement urbain (ou de gouvernance urbaine afin de sortir d'une définition purement institutionnelle). Ainsi. est devenu un jeu plus compliqué avec le rôle de plus en plus important des acteurs privés. La recherche urbaine sur le gouvernement des villes et les politiques publiques locales a mis en évidence la fragmentation. 19 . lorsque le pouvoir de l'État sur les entreprises est remis en cause. les villes dépendent des entreprises pour la création d'emploi et la richesse. la multiplication des acteurs et les arrangements divers entre acteurs publics et privés dans les villes plutôt que la belle cohérence de politiques et de stratégies locales défendues avec brio par les maires. le marché.VERS UN MODÈLE DE VILLES ENTREPRENEURIALES ? Un nouveau modèle de gouvernement urbain fondé sur l'émergence des villes comme acteurs économiques est peut-être né : les effets de la compétition inter-urbaine se font déjà sentir. les maires urbains. de s'associer étroitement aux entreprises. le jeu à deux acteurs principaux. Les politiques économiques des villes sont un indicateur de ces évolutions. Peuvent-elles être appréhendées à partir d'un modèle de ville entrepreneuriale ? Ce modèle serait le fruit à la fois d'une contrainte et d'une stratégie politique des villes.

notamment en termes d'aménagement du territoire et de contrôle de l'économie. 104. les actions étaient menées afin de défendre l'emploi. Le fait que l'État exerce un rôle moins important. les priorités ont changé. en France. les quartiers en difficulté et les chômeurs de l'agenda politique. l'importance de la « localité ». L'amélioration de l'environnement de l'entreprise et du cadre de vie de leurs responsables. D'autre part et à l'inverse. la communication et l'image de la ville. Enfin. 20 . Cette concurrence sera-t-elle une contrainte parmi d'autres ou la priorité des politiques locales ? Les problèmes liés à l'exclusion sociale et les contraintes de l'élection municipale ne conduiront-elles pas les maires à réviser à la baisse leurs ambitions européennes ? Y a-t-il seulement une modification de l'environnement ou une transformation profonde de la « gouvernance urbaine » ? La compétition entre les villes mérite sans doute d'être prise au sérieux mais on manque d'éléments. Cette concurrence entre villes a toujours existé mais elle était régulée par l'État. et sur une organisation s'appuyant sur la planification stratégique ? Quelles sont les conditions sociales. UNE LOGIQUE DE COMPÉTITION Ce début d'analyse sur la logique de compétition et le modèle de villes entrepreneuriales demeure incomplet. la comparaison a permis de mettre au jour d'une part des logiques d'évolution communes aux grandes villes de différents pays : alors que vers 1975. en Allemagne. Les organisations et les groupes sociaux dans les villes ont eu tendance à s'organiser et à produire des représentations de villes acteurs afin de s'intégrer. L'exemple américain montre comment cette logique dynamique de compétition entre villes a abouti à accroître les inégalités au sein des villes. des grands projets modernistes caractérisent la logique de compétition entre villes et constituent aujourd'hui les éléments les plus importants des politiques de développement économique des villes dans ces différents pays. politiques économiques locales d'existence de ce modèle ? Certaines villes britanniques se caractérisent par l'existence de coalition d'intérêt ayant pour objet d'empêcher le mode entrepreneurial et le développement économique (Swindon. 35700 Rennes. celle de la compétition notamment. boulevard de la Duchesse-Anne. Norwich). en Grande-Bretagne. pour juger de son importance. notamment comparatifs.Pour ce qui concerne les politiques de développement économique local. Institut d'études politiques. Université de Rennes I. qui résulte du jeux des acteurs sociaux locaux a été démontrée. en Italie. les villes ne peuvent pas seulement s'occuper de développement économique. l'importance de cette logique de compétition et de stratégies entrepreneuriales des villes reste largement à préciser. chargé de recherche au CNRS. Bien entendu. des formes d'arrangements entre acteurs publics et privés. ou au contraire de refuser de s'intégrer dans la compétition interurbaine. Cela soulève pour l'instant de nombreuses questions : comment définir un idéal-type de villes entrepreneuriales s'appuyant sur des politiques mises en œuvre et des budgets. sur un mode de régulation des intérêts (formes de corporatisme urbain). Centre de recherches administratives et politiques (URA 984 CNRS). Patrick Le Galès. Quels sont les effets sociaux des politiques mises en œuvre ? Une telle logique a pour effet de gommer les conflits. renforce le poids d'autres logiques.

d'enlèvement des déchets. il faut que ces règles soient stables pour que des actions puissent être engagées. sous équipement. La 21 . Avec l'explosion urbaine des pays du sud et la prise en compte des problèmes d'environnement partout dans le monde. pollution de l'eau et de l'air. l'enlèvement et le traitement des déchets. car l'ajustement entre une offre et une demande ne se fait pas spontanément comme pour d'autres marchés. arrive le stade des premiers réseaux lourds : égouts. La dimension réseautique se renforce. Voilà donc un domaine d'activité qui évolue entre deux extrêmes : l'oubli dans les pays développés et le manque qui crée des situations problématiques pour des millions d'habitants dans les pays en voie de développement. Aujourd'hui la densité de ces équipements augmente et l'on entre dans un nouveau type : la grande mégalopole câblée. La puissance publique doit intervenir pour élaborer un cadre préalable à l'action. tramways.en raison d'une productivité accrue . A l'articulation du politique et de la technologie. Les enjeux qui s'y posent . électricité. Les échecs de différents projets dans des villes latino-américaines. La prise en compte écologique dans les pays industriels débouche sur une attention grandissante pour ces questions comme en témoignent les transformations du débat public. les méthodes de financement ? Comment couvre-t-on les risques ? Comment le système est-il régulé ? De plus. des logements de faible hauteur. Le bon fonctionnement des réseaux urbains est capital pour le développement de l'économie comme pour chaque instant de la vie quotidienne. sont en train de prendre une importance nouvelle. il ne suffit pas de mobiliser des équipements techniques car les technologies existent. à des principes de service public (égalité. se structure et s'équipe. Ici le marché doit être construit. embouteillages monstres . En Chine par exemple. les plus grandes villes en se développant changent de nature. les difficultés des pays de l'Europe de l'Est témoignent de cette impérieuse nécessité du cadre d'action. Cela tient à la lourdeur des investissements. ils deviennent naturels et se fondent dans notre environnement. Puis. Tant que ceci fait défaut.le sont à une échelle jamais connue dans l'histoire urbaine. des puits individuels et des bornes fontaines. les questions de traitement de l'eau. les acteurs ne parviennent pas à se mobiliser et les problèmes demeurent.GÉRER LES RÉSEAUX URBAINS Peu visible pour le citoyen. comment inventer de nouveaux cadres d'action ? Dominique Lorrain Les réseaux techniques urbains. temps domestique perdu. d'assainissement. la distribution d'électricité et les transports de masse façonnent l'existence de millions d'habitants des villes qui se trouvent pénalisés par un mauvais fonctionnement : problèmes de santé publique. En outre. sont en train de proliférer sur tous les continents et les tensions s'y accumulent. On oublie ces services quand tout marche bien . LE TEMPS D'UNE INDUSTRIE DE LA VILLE Ces questions sont aujourd'hui en train de prendre une importance capitale pour trois raisons. L'eau à domicile. Leurs noms commencent à être connus du grand public : Mexico. au commencement était la ville du piéton aves des rues. Il faut aussi construire un dispositif politico-institutionnel qui réponde à des questions simples : comment se définit le domaine public ? Qu'est-ce que l'utilité publique ? Qui est l'autorité responsable d'un secteur ? Quel est le statut du gestionnaire du réseau (public. de dépollution se posent avec force. Calcutta. à la non divisibilité des réseaux. et en général sous-équipées. ces objets cachés de nos villes. métros. continuité). La ville monte en hauteur. Bangkok. Pour parvenir à régler convenablement ces questions.génère 80 millions de nouveaux urbains ! Des mégalopoles multi-millionnaires. Djakarta. le simple déplacement de 10 % de la population rurale vers les villes . Pour reprendre la classification de l'historien américain Joël Tarr. privé ou mixte) ? Quels sont les types de contrats.population croissante. La croissance démographique des pays en voie de développement conduit à une explosion urbaine qui donne à ces réseaux techniques une véritable dimension politique. la gestion des réseaux techniques urbains est pourtant la base matérielle de notre vie quotidienne. Plus qu'ailleurs des règles doivent être construites pour qu'une action collective devienne possible. Lagos.

L'expérience des pays européens nous montre premièrement que plusieurs arrangements peuvent être envisagés et. La question est très simple et remonte aux origines de l'économie politique : s'il y a monopole « naturel ». que ces choix produisent des effets sur le moyen terme pour ce qui relève du statut du politique.Banque Mondiale. Les difficultés rencontrées en différents projets font qu'aujourd'hui le jeu est plus ouvert. 54. comment éviter que l'entreprise abuse de cette position dominante . fait de réseaux qui s'interconnectent. de l'argent et des technologies dans les travaux sur le pouvoir et en particulier sur le pouvoir local. pour reprendre l'expression de Philippe Roqueplo. organisé autour d'un groupement de recherche sur les réseaux et ouvert sur l'extérieur (groupement Interurba. Dominique Lorrain. MAITRISER LA TECHNO-NATURE Quels peuvent être les apports de ces recherches au champ de la connaissance comme à une pensée sur l'action ? Le premier enjeu intellectuel est d'introduire une dimension socio-politique dans un champ où régnait en maître dame technologie. Grande-Bretagne) . Celui de la mégalopole câblée vit dans une techno-nature. opérateurs privés et mixtes. les idées circulent. 22 . établissements publics. ministères. les recherches dans ce domaine contribuent à comparer des architectures institutionnelles. Et c'est une tâche non négligeable dans une société où les produits de l'activité humaine constituent de plus en plus notre environnement quotidien. télécommunications. de l'organisation de la démocratie et de la structure de l'offre industrielle. Une troisième implication concerne les sciences du politique. se déplacent. maintenus et régulés. Il est une seconde implication dans le champ de l'économie politique et plus particulièrement en ce qui concerne la théorie de la régulation des monopoles. ces réseaux conduisent à réinterpréter des théories qui furent élaborées pour d'autres grands réseaux : électricité. Banque Asiatique . boulevard Raspail. banque mondiale). sur les méthodes de régulation. Des frontières que l'on croyait stables entre public et privé. 75006 Paris.influencés avant tout par les concepts des économistes libéraux américains. entre des secteurs techniques autrefois séparés. des modèles de services urbains. une rupture de l'ancienne continuité des formes spatiales qui jusqu'alors unissait le bourg rural à la ville. Centre d'étude des mouvements sociaux. Il y a controverse et confrontation des enseignements de l'histoire et des théories économiques à de vraies situations. L'habitant des petites villes se trouvait confronté à la nature. qui doivent être produits. Ce rôle a jusqu'à présent été tenu par les grands organismes internationaux . écoles d'ingénieurs. chargé de recherche au CNRS. Il s'agit de croiser des approches qui traditionnellement séparent les ingénieurs des socio-économistes. COMPARER DES ARCHITECTURES SOCIO-ÉCONOMIQUES Compte tenu de la pression du contexte sur les choix du moment. une branche s'est développée autour des théories de la régulation et de l'économie des conventions. En raison de leur dimension territoriale et de leur proximité aux décideurs politiques. Cette irruption de la technologie dans la métropole moderne représente un saut de nature. un grand vent de dérégulation et de privatisation souffle dans tous les pays. Il s'agit de donner de l'épaisseur à l'étude des phénomènes de pouvoir.mégalopole devient alors un objet technologique complexe. Tout ceci se produit à un moment où les cadres d'action mis au point dans l'entre-deux guerres et fortement marqués par une culture publique. Sur toutes ces questions s'est constitué en France un champ de recherche vigoureux. Ces modifications ne sont pas seulement le produit passager d'une orientation politique circonscrite aux pays les plus avancés dans le libéralisme (États-Unis. Il y a interrogation sur le statut des autorités responsables. L'apport de ces travaux est d'introduire le monde de l'industrie. Nous sommes à un moment crucial dans la mise au point de nouveaux cadres d'action. se trouvent remis en cause. deuxièmement. entre services marchands et non marchands. Dans ce réseau sur les réseaux. sur la place des usagers et du politique.

juridique ou environnementale. la réfection des réseaux sous-terrains. 23 . • • Tous ces processus s'organisent autour de trois structures d'information : une base de données géographiques (ancienne version du cadastre) à mettre à jour. Robert Laurini.SYSTÈMES D'INFORMATION POUR LA PLANIFICATION URBAINE La planification des villes repose sur l'information. LE CADASTRE MIS À JOUR PAR PHOTOS AÉRIENNES Ainsi. la rénovation de quartiers historiques. Les autres sont de nature économique. parcelles. par comparaison des objets géographiques mémorisés dans la base de données avec les résultats (objets pictoriels) issus du traitement d'images. le projet PHOTOPOLIS (collaboration franco-italienne) a pour objectif d'utiliser des campagnes régulières de photos aériennes pour la mise à jour d'une base de données cadastrales. LA PRÉVENTION DES RISQUES DANS LES VILLES Un autre aspect est la prise de décisions lors de risques naturels ou technologiques dans les villes. Ces systèmes exigent de se doter de bases de données. bâtiments. Les principales données sont de type géographique (coordonnées des divisions administratives. Les applications de planification urbaine concernent notamment la constitution des plans d'occupation des sols (POS). Le rôle d'un système d'information urbain est de regrouper l'ensemble des données nécessaires à la mise en place et à l'évaluation des scénarios de développement urbain. la mise en correspondance des photos et des données géographiques. démographique. sociologique. mais aussi pour assurer la pérennité des renseignements. de bases de connaissances et d'outils cartographiques intelligents. à l'aide d'une base de connaissances spatiales. foncière. …). Les données sont une richesse de la ville et leur importance est bien supérieure à celle du système informatique. cours d'eau. une base d'images mémorisant les photos aériennes et une base de connaissances intégrant toutes les connaissances spatiales et les règles de production nécessaires pour la mise en correspondance. sol. …) et la gestion des transports. la gestion de l'environnement (maîtrise de la pollution. les données urbaines deviennent rapidement obsolètes d'où la nécessité de mises à jour rapides. air. Sylvie Servigne Le travail des urbanistes est de trouver les meilleurs modèles de développement urbain. non seulement pour assurer un bon fonctionnement des systèmes d'information. Le processus d'actualisation se décompose en différentes phases : • la correction des photos scannées pour pallier les déformations dues à la position de l'avion. au relief et au recouvrement des différentes photos . L'objet du projet SAGELY (système d'aide à la gestion de l'environnement à Lyon) est de mettre au point un système de bases de données réparties intégrant l'ensemble des données environnementales de l'agglomération lyonnaise. la segmentation des photos puis la reconnaissance des objets pictoriels (zones de texture uniforme) . ramassage des déchets. la tâche des informaticiens est de leur proposer une infrastructure logicielle efficace. Toutefois. Rappelons que le coût des données est cinq à dix fois plus élevé que le coût d'acquisition des matériels et logiciels informatiques. Les données environnementales (eau. L'objectif de la recherche dans ce domaine est donc de construire et d'améliorer de tels systèmes d'information. bruit…) sont pour l'instant réparties dans de nombreux organismes sans qu'il soit possible d'en obtenir une vue globale. La plupart des grandes villes sont d'ores et déjà dotées de systèmes d'information permettant d'atteindre certains des objectifs précédemment mentionnés. sous-sol. canalisations diverses.

A terme. Robert Laurini. Maîtriser la complexité urbaine. 24 . mais aussi en toute connaissance des conséquences. Par exemple. la formation et l'information des populations . Laboratoire d'ingénierie des systèmes d'information. élaborer un certain nombre de guides explicites d'aide à la décision. de la connaissance du milieu. tenant compte à la fois de l'expérience. notamment en ce qui concerne leur aspect géométrique et topologique. les bâtiments et les parcelles peuvent être reconnus dans les plans cadastraux par une analyse adéquate des textures et des contours. professeur à l'Université Claude-Bernard Lyon I. 69621 Villeurbanne Cedex. les objectifs du projet sont les suivants : • identifier les données environnementales pouvant jouer un rôle indicateur majeur pour la surveillance du milieu physique urbain . de simulation et d'évaluation des scénarios de développement urbains doivent se baser sur des cartographies dynamiques et interactives. leur qualité et leur pertinence. et une façon de les acquérir est d'utiliser des scanneurs. De même. Aussi doit-on être capable. les outils d'analyse spatiale. il est primordial de posséder de bonnes représentations de l'information géographique prenant en compte la spécificité de telles données. d'en inférer les objets géographiques. mais aussi de règles ou contraintes administratives ou techniques. à partir des pixels. de reconnaître les objets cartographiques par des techniques de reconnaissance de formes et par conséquent. notamment grâce à des outils de simulation urbaine basés sur les systèmes d'information. Sylvie Servigne. c'est non seulement agir en toute connaissance de cause. maître de conférences à l'Institut national des sciences appliquées de Lyon. • • Un grand nombre d'informations se trouvent à l'heure actuelle sur des cartes. Au-delà des projets qui viennent d'être mentionnés. Laboratoire d'ingénierie des systèmes d'information. 20. la gestion des situations de crise. INSA. avenue Albert-Einstein. tester et éclairer le mode futur d'utilisation de ces données en face de problèmes concrets qui se posent quotidiennement au décideur et qui concernent en particulier la planification pour le développement de la cité.

LE FONCTIONNEMENT DU MARCHÉ IMMOBILIER Les schémas d'analyse du fonctionnement du marché immobilier qui sont alors proposés se fondent sur deux principes. Une production massive mais segmentée qui ajustait les catégories de logement aux ressources des ménages pour constituer une grande variété de produits immobiliers. Cette représentation schématique du parc logement porte la trace de l'évolution de la politique du logement conduite par l'État depuis une quarantaine d'années et de la dualisation de plus en plus marquée de l'offre immobilière. secteur HLM. La spécialisation sociale accrue de l'espace urbain. la montée des phénomènes d'exclusion. lorsque l'accent était d'abord mis sur la relance de la construction et l'élargissement de l'offre immobilière sous l'impulsion de l'État. Elle s'est ainsi focalisée sur les secteurs dominants que constituent l'accession à la propriété et le parc locatif social. la puissance publique concentrant alors son effort sur le versement d'aides personnelles (allocations logement) pour permettre aux ménages les plus modestes d'accéder à un logement et de s'y maintenir. et à l'amélioration de leur situation socio-professionnelle correspondent des 25 . Elle est aujourd'hui confrontée à de nouvelles questions sous l'effet des réajustements qui marquent le fonctionnement du marché immobilier et de la crise du modèle d'intervention publique qui a prévalu en matière de logement jusqu'à ces dernières années. à partir de la fin des années soixante-dix. le domaine de l'amélioration de l'habitat. Le premier est qu'il existe une équivalence entre les caractéristiques des grands secteurs du parc immobilier (accession à la propriété. L'attention s'est ainsi focalisée sur les secteurs du parc immobilier structurés par l'intervention publique. LES ANNÉES SOIXANTE-DIX : UN TOURNANT POUR LA RECHERCHE Jusqu'au milieu des années soixante-dix. René Ballain Le développement de la ségrégation sociale. meilleure connaissance des acteurs.LES POLITIQUES DU LOGEMENT La restructuration du marché immobilier et la crise du modèle d'intervention publique dans le domaine de l'habitat amènent politiques et chercheurs à revoir leur approche du problème du logement. C'est ainsi que pendant un quart de siècle. Elle n'avait d'ailleurs jamais vraiment disparu. le secteur aidé qui s'est progressivement réduit à l'accession sociale et au parc locatif public et. Réforme qui avait accéléré le désengagement financier de l'État de la construction neuve et en reportait la charge sur le secteur privé. l'adéquation entre l'offre et la demande s'est d'abord opérée à partir de la production de nouveaux logements. autant de raisons qui ont souvent conduit la recherche à se glisser dans les catégories et les découpages qui lui étaient proposés. parc ancien inconfortable pour ne reprendre que les principaux) et le statut économique et social des différents groupes sociaux. facilité d'accès aux sources d'informations statistiques. le risque de constitution d'une ville duale. La répartition de la population dans l'espace urbain a de ce fait une certaine cohérence et une bonne lisibilité. du début des années cinquante au milieu des années soixante-dix. tant dans le domaine de l'accession que dans celui du locatif social. Mais elle ne se pose plus aujourd'hui dans les mêmes termes que dans les années cinquante et soixante. Le second principe est que la circulation des ménages entre les différents segments du parc immobilier s'effectue principalement sur un mode promotionnel. contribuent au retour de la question du logement sur la scène médiatique et politique. locatif privé. La réflexion a alors privilégié les secteurs du parc immobilier où dominaient les financements publics : la construction neuve. la réapparition des sans-abri et la diffusion du sentiment de vulnérabilité dans de larges fractions de la population tendent à faire de la question du logement une question politique majeure. La construction massive de logements et la production de la ville allaient de pair. la recherche sur le logement s'inscrivait dans un large champ de préoccupations concernant la production de la ville et était marquée par le processus de croissance urbaine auquel participait la construction de logements neufs. mais le sentiment prévalait depuis le milieu des années soixante-dix que la crise quantitative du logement que la France avait connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale était révolue. Proximité de la commande. La recherche sur l'habitat et la politique du logement a suivi l'évolution des interrogations dans le domaine de l'habitat et a épousé les inflexions des politiques publiques. Ce constat avait d'ailleurs largement inspiré les auteurs de la réforme du financement du logement intervenue en 1977.

avec la réforme du financement du logement intervenue en 1977. Le développement de la crise économique. les travaux centrés sur les populations développent des analyses de trajectoires résidentielles et soulignent l'importance des processus démographiques (évolution du cycle de vie et des structures familiales) dans les choix résidentiels des ménages. La première porte sur le système de régulation politique à l'œuvre dans le domaine du logement. mais qui s'appuie sur des mesures correctives de caractère social pour encadrer et limiter les effets du fonctionnement marchand du secteur immobilier. Cette focalisation de l'action publique sur la marge est-elle adaptée quand l'exclusion et la précarité gagnent du terrain ? Est-il encore possible de 26 . en vertu des orientations de la réforme du financement du logement de 1977. réduction de l'accession sociale et du parc locatif privé… Mais de telles analyses. répondre aux besoins en logement de la population et assurer l'application effective du droit au logement. Ils permettent de saisir les grandes évolutions en cours : désengagement financier de l'État. Ces travaux conduisent à s'interroger sur la capacité des forces sociales et économiques qui travaillent la ville et des politiques publiques à les transformer. De façon générale. davantage centrés sur l'analyse des politiques de l'habitat et sur le fonctionnement général des marchés immobiliers.trajectoires résidentielles généralement ascendantes. n'est sans doute plus pertinent dans la période actuelle où les sorties du parc « par le haut » sont limitées et où le parc HLM joue moins le rôle de logement de transition et voit sa vocation sociale se renforcer. ne permettent pas d'éclairer le fonctionnement des marchés locaux de l'habitat dans une période où la diversification des situations locales apparaît comme un phénomène majeur et appelle une adaptation des politiques publiques. et visent à rendre compte de la structuration de l'offre immobilière à l'échelle macro-économique. plus chaotiques et moins prévisibles. présentent une vision générale des grands équilibres ou des tensions et dysfonctionnements du marché immobilier. LES NOUVELLES TENDANCES DE LA RECHERCHE Les recherches récentes épousent cette inflexion et tentent de renouveler les approches antérieures marquées par le mouvement de croissance des villes et de promotion résidentielle des ménages. Il en résulte un effet de brouillage du mode de fonctionnement antérieur du marché immobilier et un effacement des correspondances entre les statuts sociaux et professionnels des ménages et leur position dans la hiérarchie des formes immobilières. la circulation des ménages entre les différentes fractions du parc immobilier se complexifie et les trajectoires résidentielles deviennent plus incertaines. Cette offre n'est plus qu'une partie de l'offre immobilière globale. ASSURER LE DROIT AU LOGEMENT Deux interrogations apparaissent aujourd'hui centrales et soulignent la nécessité d'un approfondissement de l'effort de recherche. centrées sur les plus démunis (RMI puis loi Besson sur le logement des populations défavorisées). De ce fait. la montée corrélative des situations de précarité ont fait surgir de nouvelles mesures de régulation dans le domaine du logement. polarisées par l'accession à la propriété. Ces travaux qui portent sur l'évolution de la politique du logement à l'échelle nationale. à l'inverse. Elles sont évidemment très diverses. D'autres travaux récents sont. renforcement du rôle du marché de l'occasion. Il ne permet pas davantage d'intégrer le mouvement de diversification de la demande locative qui s'opère sous l'effet de l'incertitude économique pesant sur l'avenir des ménages. Ce schéma de fonctionnement du parc immobilier. la transformation sociale des villes s'opère désormais de façon plus diffuse que par le passé et la puissance publique ne dispose plus que de moyens limités pour orienter les trajectoires résidentielles des ménages. emprunté aux conclusions de divers travaux de recherche de la décennie soixante-dix. des séparations conjugales. D'un côté. Parallèlement l'État. Dans un premier temps. Système qui repose sur l'économie de marché comme force de régulation majeure. extrêmement précieuses pour appréhender la situation générale et la déformation du système d'offre de logement. développement des aides à la personne. puisque les échanges se sont multipliés sur le marché de l'occasion. le législateur a pensé assurer le droit au logement par la distribution d'aides à la personne. de l'augmentation du nombre des personnes seules qui ont des capacités financières limitées. a progressivement limité son soutien à la construction locative sociale qui représente désormais moins de 30 % de la production immobilière annuelle et a ainsi perdu sa capacité à structurer l'offre neuve. mais peuvent se classer sommairement en deux catégories.

Un retour théorique sur les notions et les problématiques mobilisées pour rendre compte de l'agencement des marchés locaux et des processus de transformation sociale à l'œuvre dans les villes apparaît aujourd'hui indispensable. Université de Grenoble II. Institut d'urbanisme. ingénieur de recherche au CNRS. René Ballain. 27 . dans un contexte d'extrême diversité des situations locales. rue François-Raoult. Les facteurs explicatifs semblent se multiplier et leur combinaison est délicate. 38000 Grenoble.chercher à limiter l'action publique aux populations les plus fragiles quand c'est la règle générale et la norme de l'intervention publique qui devraient changer ? L'autre interrogation qui appelle un effort de réflexion porte sur l'absence de cadre conceptuel et problématique permettant d'analyser le fonctionnement des marchés du logement et la transformation du rapport offre-demande. (URA 1475 CNRS). 2. Centre interdisciplinaire de recherche sur les mutations territoriales et les politiques des villes.

Bernard Rouleau décrit l'évolution des rues de Paris. encore assez précis et sans vouloir chercher en dehors de la zone monumentale que le guide donne à voir. comme s'il était né commandeur. leur permettent de situer des ensembles d'objets. plaçons-nous aux environs de 1965. L'appel des voisins la rend moins sidérante. sans personne autour. l'architecture traite moins du singulier (le 28 . traité de la même manière que lui.EFFET DE NOMBRE Considérée sur des durées longues. D'autres enseignent l'art de disposer correctement les pièces du logement. il aligne la série des lotissements par lesquels la ville essaye d'organiser sa logique depuis le XIIe siècle. tracés. ou mieux des objets de civilisation comme aurait pu dire Francastel. montre-t-on le panorama que l'édifice contrôle et met en valeur. si ce mot semble inexact. Briseux. en plan. que fixent les architectes. un géographe s'impose. par devant notaire. Les déclarations d'après-décès. la difficulté d'habiter au XVIIe siècle. Tous deux s'intéressent non aux monuments. La rente foncière se constitue. l'histoire de l'architecture traite moins du singulier que de la quantité et de la série. Cette histoire est sociale et aussi bien locale. la rentabilité de la construction. continuant ses voisines et en même temps rompant avec elles. et observons un double changement. entrepreneurs. avec rues. au besoin. A une époque donnée. géomètres et architectes adhèrent en fait à un petit nombre de solutions typiques : on ne trouve (sauf hasard) pas n'importe quoi. ou. opérations. les levés anciens et ceux d'aujourd'hui. moins forte en France qu'en Angleterre. Rassemblez ces quelques notions. en l'ordonnant avec des principes théoriques. Au fond. étranger à toute la petitesse d'un voisinage ordinaire. textures délicates et fines ? Je me suis amusé à replacer telle maison de Frank Lloyd Wright dans l'îlot auquel elle appartient. Pour évoquer le lieu. mais aux façons d'habiter. qui deviennent alors des moyens d'investigations et de jugement pour l'évaluation des productions d'un même architecte. à condition qu'il aille dépouiller les archives cadastrales. et avec un certain retard. de la quantité. cours. l'histoire des types respirant sur des durées très longues. Il est disséqué et mis en morceaux. des promoteurs. L'histoire domestique. il s'intéresse aux chantiers (ou champtiers) qui relient le terroir autrefois rural et la parcelle moderne. ce qui précise la maîtrise des financements. locataires. les corps de bâtiment dans la « place à bâtir » : ils s'enfièvrent pour la distribution (Blondel). Certains rédigent des manuels pour guider des choix (Le Muet. Le chartiste Jean-Pierre Babelon avait achevé sa double thèse (pour l'Ecole des Chartes et le Louvre) qui couvre l'invention du Paris classique sous Henri IV et Louis XIII et ajoute un tome à cette publication. malgré la précarité. agents financiers. Jombert). isolé par l'avis de spécialistes qui ont décidé de le rendre mémorable. propriétaires. Qu'avons-nous fait ? Nous avons amorcé une histoire du nombre. indique le flot des locataires. On vous montre sa façade. Il fait œuvre de théoricien. Tout au plus. Rouleau donne les bases de la morphologie de la ville : découpages. de retrouver la valeur des usages. consacré à l'époque Louis XVI. Sans doute peut-on dénicher le moyen de savoir en quel lieu l'édifice se place. pour dire où la maison se dispose. cause de violences connues de la police et de la justice. une vue de l'intérieur. l'historien de l'art Michel Gallet venait de publier un tome de l'histoire de la demeure parisienne. un travail théorique se fait. Dans une division du travail. Qui connaît le quartier qui entoure le bâtiment. l'assemblée des histoires locales permet à son tour de bâtir une histoire plus large. Au même moment. son plan apparaît détaché de tout lieu. Il faut avoir un guide. l'histoire morphologique de la ville constituent les bases d'une nouvelle manière de faire l'histoire de l'architecture et d'en rendre perceptible la charpente théorique. VOIR L'HISTOIRE DIFFEREMMENT Sans vouloir aller chercher trop loin. mais explique bien des raisons de son intérêt formel. existe entre tous une structure de correspondance qui illustre dans l'espace les valeurs que lui attribue le groupe social. les problèmes découverts dans le local aidant à bâtir des synthèses. Jean Castex Ouvrez un livre d'histoire de l'architecture : l'édifice s'y présente comme un monument. lotisseurs ou ingénieurs. En fait. d'esquisser une culture de l'habiter. plus de menuisiers au XVIIIe. Les méthodes de construction s'ajustent dans le glissement conflictuel des corps de métiers : plus de maçons et moins de charpentiers au XVIIe siècle. à l'architecture domestique. La succession des baux. montre l'effet de la hiérarchie des voies les plus anciennes structurant l'activité et la croissance de la ville. Ces solutions générales admises et reconnues par tous forment un phénomène culturel. comme pour celles de semblables opportunités par différents architectes. corridors. un début d'aisance qui s'installe au XVIIIe.

monumental) pour décrire de lents mouvements. plus intéressante pour captiver son dynamisme que pour noter ce souvenir précis des circonstances de sa propre création. aller au devant du client ou plutôt de son épouse qui revendique un droit à la simplicité de la vie quotidienne. Prenons un exemple. Ce travail du nombre est celui de Palladio. et il traduit le nombre en multipliant ses points de vue. Mais cet ouvrage est une œuvre de différents spécialistes. de Jules Hardouin (Mansart). Entre 1893 et 1909. s'opposent. à l'émergence des conditions sociales qui la rendent perméable. et surtout par une formation théorique précise qui permet à Wright de déléguer le travail à ses collaborateurs. professeur à l'Ecole d'architecture de Versailles. de Le Corbusier et de bien d'autres. Qui tentera ce travail comparatif non seulement sur les sources (partie de la doctrine). la légende souffrira un peu. la geste que le créateur peaufine dans la suite de sa vie. celui de l'habitation des banlieues de ces villes dont le développement s'emballe – aux crises près. mais sur l'exposition de l'œuvre aux rivaux. ou mieux suscite-t-elle cette production immense et méticuleuse ? Par un dialogue permanent qui met chacun en position de négocier le projet. Penser l'habité met le logement en question. elle accède à la maîtrise statistique du nombre qui devient soudainement pour elle un moyen d'investigation et de jugement. En clair. Bien sûr. Il faut toucher les fabricants de meubles et donc comprendre leur rôle dans la maisonnée américaine. 78000 Versailles. Mais a-t-on fait attention que la production d'un architecte – il y a peu d'œuvres isolées – est une gestation du nombre. se complètent. la production de l'architecte américain Frank Lloyd Wright avoisine plusieurs centaines de maisons – qui ne sont chez lui que le premier âge d'or de sa production de jeunesse. Eclairer le génie créateur de l'architecte de tout cet enchevêtrement permet de lui rendre ce qui lui revient en propre. avenue de Paris. Comment cette production s'organise-t-elle ? Comment l'agence (bien mal gérée) s'adapte-t-elle. La production en nombre chez Wright confine à un autre nombre. Jean Castex. objet de culture ou de civilisation ? Si l'on veut se rendre compte. dans la confection d'une histoire immédiate – le PAN 14 date de 1987 – de la mise en ordre de cet effet de nombre. le travail de l'architecte sortira grandi de l'épreuve. 29 . de « comprendre à la loupe » et d'en affirmer la vigueur. par de nombreux points d'attaque. L'EXEMPLE DE WRIGHT Forcément. Tout rentre en compte pour réaliser cette œuvre d'art totale en harmonie avec les prétentions américaines du début du siècle. elle traite de la quantité. Il faut voir comment ils s'ajustent. c'est le rapport au nombre qui justifie les temps de continuité et de rupture. 2. Une histoire de la quantité ouvre l'histoire de l'architecture pour tâcher.

les campagnes de construction aboutissant à la réécriture des villes et des territoires ont fait l'objet d'enquêtes nombreuses. Massive aux États-Unis dès avant 1914. les Siedlungen édifiées dans l'Allemagne de Weimar. qu'il s'agisse des reconstructions consécutives aux deux guerres mondiales. les solutions pittoresques formulées par l'architecte viennois Camillo Sitte. Depuis ces premières investigations. associant l'enquête historique et l'analyse des espaces urbains existants. qui informe la création des parkways. lorsque la critique de la politique des grands ensembles a conduit théoriciens et historiens de l'urbanisme et de l'architecture à valoriser des épisodes dans lesquels une ville compacte et limitée territorialement pouvait être isolée et opposée à l'espace jugé homogène et isotrope de l'urbanisme fonctionnel issu de la Charte d'Athènes. à l'exemple des places médiévales. est transformé par l'introduction du modèle routier. les cités-jardins ont fait l'objet de travaux mettant en évidence la qualité de leurs espaces publics et de leur paysage. les outils et les propositions architecturales et urbanistiques élaborés dans la confrontation entre la grande ville compacte et l'espace homogène de l'urbanisme moderne. les formes de socialisation de ces savoirs et les nouvelles professions qui les ont produits faisant elles-mêmes l'objet d'enquêtes. et les réseaux mécaniques prennent une importance croissante. A côté des enquêtes menant sur ces nouvelles problématiques. Le système des « rues-corridors » haussmaniennes. de l'Allemagne nazie ou de l'Italie fasciste. les Höfe de la Vienne social-démocrate ou les maisons-communes des avant-gardes russes. avenues-promenades à la fois pittoresques et rapides. pour rythmer l'extension des villes ont-elles été étudiées. la métropole étendue ne peut plus être desservie par les seules rues. Apparues en GrandeBretagne dès la première décennie du XXe siècle. en Allemagne. LA RÉÉCRITURE DES VILLES Par ailleurs. un ensemble diversifié de travaux s'est mis en place. des programmes de colonisation interne de l'URSS stalinienne. ont fait l'objet de nouvelles analyses. souvent pensées comme des opérations expérimentales susceptibles d'avoir des effets en retour dans les métropoles dominantes. ou encore des entreprises coloniales menées par les puissances européennes en Afrique ou en Asie. LA FORMATION DES TISSUS URBAINS Pendant un certain temps. 30 . Rendue possible par le développement des transports collectifs.LA FORME DE LA MÉTROPOLE CONTEMPORAINE Les interrogations sur les formes urbaines métropolitaines conduisent à réexaminer les études. Issues de la rencontre des stratégies de projet des avant-gardes européennes et des politiques de réforme sociale. et des premières autoroutes. Jean-Louis Cohen Les recherches sur la forme d'ensemble des métropoles et sur leurs techniques d'extension et de transformation se sont développées depuis le milieu des années soixante en Italie. l'automobilisation de la ville provoque la création de nouveaux types d'édifices et bouleverse le paysage du bord des routes. dénoncé par Le Corbusier. manifeste proposé en 1942 par Le Corbusier. La curiosité des chercheurs a porté par la suite sur les controverses immédiatement postérieures à l'expérience haussmannienne. sous celui de la composition et du découpage foncier et sous celui du marquage architectural. partisan d'une « chirurgie » en fait mutilante. telles que les carrefours giratoires et les autres dispositifs imaginés par Eugène Hénard pour Paris. prise en compte par les instances de planification créées après 1920 à l'échelle régionale. en France et aux États-Unis. D'autres stratégies de transformation des villes existantes. ou sur des composants urbains séduisants comme les cités-jardins. les modalités de la formation des tissus ont été étudiées sous l'angle du règlement. alors même que certaines villes nouvelles françaises leur empruntaient certaines figures. Ainsi. et codifiées dans leurs techniques de composition par Raymond Unwin. ou les opérations conçues par les sociétés philanthropiques pour créer des habitations économiques et hygiéniques en ouvrant les cours et les îlots. la recherche sur les formes de croissance et de transformation des métropoles issues de la Révolution industrielle s'est focalisée sur des périodes très limitées comme les années 1920 en Allemagne. ont été analysées comme autant d'opérations marquant la transformation de l'espace de l'habitation collective.

Laboratoire Architecture. tandis que Bruno Fortier mettait en évidence la « bibliothèque idéale » des projets non réalisés et pourtant si présents dans l'inconscient collectif des urbanistes. Une certaine remise en cause des déterminismes primaires subordonnant directement les transformations des formes urbaines aux changements des rapports de production ou des projets politiques a également été opérée. Berlin ou Londres. Jean-Louis Cohen. 31 . société. Les méthodes mises en œuvre dans ces recherches se sont aussi modifiées. des interprétations graphiques ont été élaborées. en particulier pour ce qui est des rénovations urbaines. En marge de ces observations portant sur les villes existantes. rue Frémicourt. 75015 Paris. la sédimentation des projets et de leurs tracés sur le sol urbain apparaissant ainsi non comme une « projection » de la société au sol. le mouvement selon lequel l'hégémonie de l'École des Beaux-Arts de Paris a été mise en cause dans un premier temps par l'expérience du zonage fonctionnel allemand et celle des cités-jardins britanniques. pour être en définitive balayée par les ondes de choc du fonctionnalisme et par la poussée de l'américanisme. en particulier à l'aide de l'informatique. A côté des enquêtes fondées sur les matériaux offerts par les archives des villes et celles des professionnels – urbanistes. New York. notamment dans les travaux des architectes américains Kevin Lynch et Robert Venturi. architectes ou paysagistes –. qui ont mis en évidence les traits inédits d'un univers subordonné à la fois à l'empire de la marchandise et à la loi de techniques souvent mises en œuvre à l'aveuglette. mais aussi dans sa capacité à répondre aux questions posées par les métropoles contemporaines s'est donc formé. ainsi qu'Henri Lefèvre l'affirmait. Un champ de recherche renouvelé dans ses objectifs et ses méthodes. des cycles plus longs que ceux qui avaient été jusque-là identifiés par les historiens se sont révélés. Le rôle incitatif de programmes comme le PIR-villes est décisif dans ce domaine pour permettre le développement de recherches dont les résultats n'ont pas seulement vocation à modifier notre perception de l'histoire ou de la forme présente des villes. culture. commence-t-il a être compris et étudié. édifices et signes constitutifs du paysage suburbain ont été observés à partir des années soixante. qui permettent de constituer des ensembles cohérents d'informations spatiales et visuelles. Un dernier champ de recherche est apparu avec l'étude des itinéraires suivis par les doctrines et les méthodes de projets au cours du XXe siècle. 35. professeur à l'Ecole d'architecture Paris-Villemin et à l'Institute of Fine Arts. DES MODES NOUVEAUX D'INVESTIGATION Au total. imaginées pour certaines avant 1900 et toujours en chantier à Paris. Ainsi. auxquelles l'accès est devenu plus facile.Les nouveaux rapports entre espaces de la circulation. mais bien plus comme une sorte d'anamorphose des rapports sociaux. la spécificité des scènes nationales étant ainsi repensée dans un champ d'échanges et de migrations incessants. mais aussi à clarifier les enjeux et les instruments éventuels des politiques présentes. architecte. susceptibles d'être croisées avec des données provenant d'autres sources. les recherches menées depuis une quinzaine d'années permettent de penser autrement les découpages temporels dans les processus de transformation des villes. Rem Koolhaas s'est interrogé sur les manifestations architecturales du phénomène de la « congestion » à New York. les principaux projets ayant marqué la transformation des grandes villes depuis l'apparition du Mouvement moderne ont aussi été interprétés depuis 1975 comme autant d'inductions formelles susceptibles de modifier durablement l'identité des villes. ingénieurs. Au même titre qu'à d'autres moments de l'histoire.

mais surtout de leur impossibilité de cerner ce qu'elle est. notamment par J. Il ne s'agit plus d'épiloguer sur le projet urbain plus ou moins détaché de la réalité à la manière des Beaux-Arts. que l'acception du terme soit strictement géographique et fonctionnelle ou largement économique et culturelle. même utopique. des savoirs multiples sur la ville qui vont assurer le bien-fondé des démarches suivies par les auteurs des projets urbains. Ce rêve fut régulièrement démenti car on faisait – jusqu'à une période récente – obstinément abstraction de cette distinction déjà introduite par les anciens grecs et reprise par le XVIIIe siècle. Yannis Tsiomis Du côté des architectes. chacune prétendant apporter un éclairage particulier sinon définitif. mais surtout parce qu'il apparaît dans l'impossibilité d'articuler un quelconque projet social. la pratique du projet urbain nécessite. économiques. Le discours des quinze dernières années sur la ville et le « faire » de l'architecte et de l'urbaniste s'appuient sur le constat de la crise et. UN RÊVE REGULIÈREMENT DÉMENTI L'entité artificielle et complexe de la ville ne peut appartenir à une seule spécialité puisqu'elle n'est pas un objet en soi mais un ensemble de réseaux matériels et immatériels. est devenue problématique par la dispersion. on peut observer un certain nombre de constantes. observable ici ou là. indépendamment de sa prise en compte effective dans la démarche. et parfois revendique. de ces savoirs. la ville nous échappe. CERNER LA VILLE Le « réalisme ». la référence au temps comme élément majeur. ne provient pas forcément d'un cynisme des acteurs qui s'occupent de la ville. la question fondamentale reste l'articulation de deux niveaux d'action : le «faire» et le «comprendre». Ce constat rejaillit sur le dessein professionnel plutôt que social des architectes : le projet urbain comme pratique professionnelle se démarque des projets des urbanistes et architectes du Mouvement moderne des années 1920-1940. Ces derniers ont besoin. et il est impossible de l'épuiser. devant la prétention de tout connaître et tout contrôler en juxtaposant ou en superposant les savoirs. la fluctuation spatiales et sociales qui empêchent la formulation d'un projet aussi bien politique de et sur la ville qui soit cohérent et surtout convaincant. à travers le projet. une nouvelle interdisciplinarité doit s'instaurer pour que le projet ne reste pas un geste formel sans résistance temporelle et historique. et bien évidemment politiques. la place accrue tenue par des acteurs sociaux. au-delà de la pertinence spatiale de chacun : le refus d'une globalisation contraignante . En se penchant sur les projets urbains. dans l'acte de dessiner. ni de le réduire à la seule lecture et compréhension de l'espace qu'apportent les savoirs scientifiques. Rousseau dans le Contrat social : entre le 32 . autrement dit de la maîtriser de la manière dont on pensait pouvoir le faire à travers des projets géometriquement réglés. la fragmentation. depuis la Renaissance. Maîtriser absolument et définitivement la ville – aussi bien au niveau des pouvoirs que des savoirs – fut constamment un rêve aussi bien philosophique que politique. mais des approches qui voyagent au gré des vicissitudes que la crise urbaine inflige à la ville et ses habitants. la ville est convoitée par plusieurs approches. la production et la gestion de la forme urbaine . En ce sens.-J. la conjonction de deux types de savoirs : un savoir et un savoir-faire spécifiques aux architectes et aux ingénieurs qui doivent manier les outils propres à la formation. Bien au-delà de frilosités corporatistes ou de protectionnismes disciplinaires.DES SAVOIRS SUR LA VILLE POUR DES PROJETS URBAINS Le projet urbain répond aujourd'hui à de multiples définitions. non pas tant par son refus d'imposer un modèle spatial unique et contraignant. La territorialité de la ville. se fixent comme objectif son dépassement. (comme ceux de Le Corbusier et d'autres). par conviction et par contrainte. Pourtant. il n'existe pas de définition du projet urbain. qui en l'absence d'un projet de société fleurissent partout en Europe. qui se présentent souvent comme des partenaires. Parallèlement à ces constantes. en fonction d'adhésions réelles ou simplement médiatiques au projet . plus ou moins ordonnés et en relation. Au-delà des compétences spécifiques de l'architecte-urbaniste en charge du dessin.

C'est ici que le projet urbain entretient un rapport particulier et. les connaissances et interprétations nouvelles de la ville renforcent la possibilité de suivre de manière raisonnée la façon dont s'articulent et s'imbriquent dans le temps les phénomènes et situations urbaines. neuf avec les savoirs de la ville. 75019 Paris. Yannis Tsiomis. En affinant leurs outils. c'est-à-dire produire de la culture urbaine et s'inscrire dans l'histoire. Si les cloisons entre les sciences « sont devenues de papier ». rue Rébeval. 78. 33 . entre l'habitant et l'être politique qui forme. Comprendre ces mobilités – déséquilibres ou mutations – c'est rendre au dessin-projet son sens d'acte réfléchi. exprime et contrôle la cité. professeur à l'Ecole d'architecture de Paris-La Villette. somme toute. C'est la condition pour que les projets urbains puissent acquérir et affirmer leur autonomie et leur valeur esthétique.citadin et le citoyen. a fortiori deviennent imperceptibles les passages entre l'image et les concepts qui les forgent. Cette distinction permet de comprendre la prodigieuse mobilité des situations et des phénomènes urbains et leur imbrication à la mobilité tout aussi prodigieuse des situations sociales. Ecole d'architecture Paris-Belleville.

d'exercice et de reconnaissance. Moulin. les biographies (de personnalités. les recherches éclairent la dualité entre forces de cohésion et concurrences internes. elle montre la coexistence de deux conceptions de l'action sur la ville : une création. Les analyses des compétences et savoir-faire. en même temps que de nouvelles conditions de formation.QUE SAIT-ON DE CEUX QUI FONT LA VILLE ? La recherche sur les milieux professionnels de l'architecture et de l'urbanisme décrit leur organisation. leurs rapports aux pouvoirs politico-économiques ont été les thèmes priviligiés par ces auteurs. chacun percevant clairement l'ampleur des redistributions induites à la fois par la décentralisation et par l'ouverture européenne. sur les métamorphoses des professions libérales : paysagistes et surtout architectes. La réforme de l'enseignement de l'architecture en 1968 dessinait. de leur mode de transmission. on s'interrogeait sur l'articulation villearchitecture avec le courant typo-morphologique de l'autre. se donnant comme principal objectif l'identification des positions différentielles ou concurrentielles des agents pris dans un champ traversé de forces de pouvoir externes et contradictoires. A l'échelle des groupes professionnels (ou de leurs fractions). On s'est intéressé à la genèse et à l'épistémologie de l'urbanisme et de l'architecture d'un côté. Les travaux de P. La définition statutaire de ces groupes. Les travaux récents et en cours peuvent être classés selon la délimitation de leur objet d'analyse. les conséquences indirectes sur la redéfinition des politiques urbaines et de la commande architecturale en faveur de stratégies d'image ont fait l'objet des regards croisés de différentes disciplines : science politique. Elle a aussi suscité diverses interrogations sur les profondes mutations qu'elle induisait. notamment avec l'équipe de R. tant dans les compétences que dans les structures de la construction et de l'urbanisme. Les conséquences directes sur la réorganisation des services de l'État et des collectivités locales. Le riche corpus de travaux issu de cette période. ont visé à démonter le mécanisme de la production urbaine libérale et se sont intéressés aux principaux groupes professionnels sur lesquels elle repose : urbanistes. la production massive du logement a été critiquée pour les espaces auxquels elle donnait lieu. les acteurs de la production urbaine sont à nouveau au centre des préoccupations scientifiques et institutionnelles. architectes. une production technique. Véronique Biau Quand on parcourt les résultats de la recherche des dernières décennies sur les professionnels de l'architecture et de la ville. économie. Enfin. sociologie. la sociologie des organisations et de la décision s'est à différentes reprises intéressée aux institutions françaises de l'urbanisme et en a révélé certains traits caractéristiques : logiques de corps. de la lutte du groupe pour obtenir la reconnaissance légale d'un titre et d'un domaine 34 . TROIS ECHELLES D'ANALYSE Depuis 1985 environ. Bourdieu sur les productions culturelles ont étayé des analyses voisines. on observe d'étroites relations entre la redéfinition constante des problématiques de ce domaine de recherche et l'évolution du contexte idéologique et matériel de l'intervention urbaine. une évolution du rôle des architectes et de l'organisation de leur travail. Dans les années 1970-1975. promoteurs. la sociologie de l'art et des professions artistiques se sont penchées. développés en particulier par le Centre de sociologie urbaine. qui demeure la base des travaux actuels. leur organisation. • • • Des travaux macro-sociologiques d'inspiration marxiste. investisseurs. celle-ci renvoyant bien souvent à la position théorique de leurs auteurs. géographie. A l'échelle des individus. L'histoire. en général) contribuent sous la forme de récits ou d'analyses à une connaissance des trajectoires professionnelles. leurs effectifs. se présente en trois groupes d'approches. les amenant à des choix conscients ou non. imbrication des instances de décision politiques et administratives à l'échelle locale. mais au-delà. La période 1975-1985 a vu une relative mise en sommeil des recherches sur les professions au profit de réflexions sur les disciplines concernées et les modes d'intervention sur la ville.

d'intervention protégé. sont autant d'éléments de connaissance des régulations collectives. architecte-urbaniste de l'État. promoteurs privés. de recevoir et. partenariats. leurs missions et en particulier le volume et la répartition de la commande architecturale. ou bien qu'elles s'orientent sur une chaîne « commande-conception-usage » et privilégient les aspects pratico-symboliques de la production architecturale et urbaine. missions et contrats. Ces comparaisons systématiques. Mais par ailleurs émerge la demande. les données statistiques de base sur les praticiens. en premier lieu bien sûr du fait de la création du Marché Européen et des questions d'harmonisation des formations et des réglementations professionnelles qu'elle soulève. La diversification des acteurs et instances de la production architecturale et urbaine accentue le constat de la très inégale connaissance dont on dispose à leur propos. ce domaine de recherche conduit simultanément des investigations assez diversifiées et assez fréquemment reformulées. de tirer profit de cet ensemble de travaux ? Véronique Biau. d'une mise en parallèle des principes d'organisation et de réglementation des professions dans les pays occidentaux comme préalable aux débats sur leurs propres réorganisations. Des travaux qui dresseraient un large panorama de ce milieu et de son organisation d'une part. chercheur au Centre de recherche sur l'habitat (ERS 122 CNRS). actuellement quasiinexistants en France.) d'autre part. sociétés d'économie mixte. incomplètes voire inexistantes. seront pour eux comme pour nous un précieux apport. des monographies consacrées à ceux de ces organismes qui nous sont les moins connus (agents de la réhabilitation urbaine. 41. au-delà de cela. voire exclusif. Ce champ de recherche.. 35 . Les acteurs y sont saisis dans leurs interfaces : passation de la commande. quatre directions de travail nous sembleraient de première importance : • • • • Tout d'abord. le besoin de comparaisons internationales s'accentue. provenant des milieux professionnels des pays d'Europe centrale et orientale. L'échelle de la configuration complexe. PERSPECTIVES DE RECHERCHE Comme il ressort de cette rétrospective succincte. est confronté à une interrogation particulièrement vive : comment les milieux professionnels qu'il étudie sont-ils susceptibles de contribuer. sont dispersées. rares encore. expliquent la diversité des pratiques et les antagonismes inter-personnels. qui produit à la fois des connaissances et des analyses critiques des acteurs contemporains. allée Le Corbusier. L'intérêt scientifique et opérationnel de disposer de ces informations justifierait la mise en place d'un observatoire des professions. l'approche des positions idéologiques et matérielles des professionnels ainsi que de leurs stratégies de positionnement par rapport aux « marchés » de la commande et de la notoriété.. École d'architecture de Paris La Défense. tant pour les professionnels que pour les clients et usagers. L'analyse des négociations et des réseaux de confraternité entre acteurs pourraient trouver des apports intéressants dans des travaux de type ethnographique ou interactionniste. associant divers groupes d'acteurs. Deux colorations différencient assez nettement ces problématiques selon qu'elles s'attachent à une chaîne « commande-conception-réalisation » et s'intéressent aux aspects organisationnels et techniques de la production. 92023 Nanterre Cedex. pourraient remédier à ces insuffisances. leurs structures de travail. En contrepoint. Enfin. Pour l'heure. est de plus en plus celle de travaux qui mettent l'accent sur le poids des multiples contraintes qui pèsent sur la conception architecturale et urbaine.

un caddy. puis en 1972 par le ministre de l'Équipement et du logement. sans crises aiguës ou conflits violents. ou se trouver en situation de handicap (avec un landeau. Jésus Sanchez L'idée de rendre accessible l'environnement bâti a émergé. Cela tient sans doute au fait que le visage en apparence purement technique de l'accessibilité tend à masquer sa dimension de pratique sociale à part entière. en France. A la charnière des années cinquante-soixante. DE LA RÉADAPTATION A L'ACCESSIBILISATION Compte tenu de l'ampleur du phénomène. la société forme alors le projet d'intégrer ou de réintégrer les infirmes. Dès lors. les infirmes devenant des personnes handicapées. suite à une maladie. et non pas à revenir sur les normes régissant l'organisation de celle-ci. Enfin. En dépit du caractère fort laborieux et très imparfait de l'application des textes. L'analyse philosophico-historique que Stiker a consacrée au rapport « corps infirmes et sociétés » attribue la création de la catégorie des handicapés au mouvement de la réadaptation qui a émergé après la guerre de 1914-1918. Pour la première fois dans l'histoire. Pour renforcer et accélérer le mouvement. LA PORTÉE CONCRÈTE ET SYMBOLIQUE DE L'ACCESSIBILITÉ L'accessibilisation. son ouverture aux écarts physiques à la norme. etc. l'infirmité va être perçue comme un handicap à compenser. et enfin dans la loi du même nom promulguée en 1975. les pouvoirs publics ont adopté en 1990 un programme en faveur de l'accessibilité de la ville et de l'habitat et la loi du 13 juillet 1991 a étendu son champ d'application aux locaux de travail. Cette revendication s'appuie rapidement. Toutefois. la loi d'orientation du 30 juin 1975 a institué l'obligation d'accessibilité pour les bâtiments ouverts au public et les logements des bâtiments collectifs neufs d'habitation (article 49) ainsi que pour les transports (article 52). Portée par les associations nationales et internationales. un colis. qui fédérera très vite la plupart des associations de handicapés moteurs. la réadaptation va trouver ses limites propres et appeler un autre mouvement. l'Association pour le logement des grands infirmes (ALGI). sur une justification de type universaliste : l'accessibilité peut profiter à tout homme. Créée en 1959 pour traiter ce problème. particulièrement actives depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.ACCESSIBILITÉ ET HANDICAP Rendre accessible l'environnement est une pratique sociale à part entière qui a des répercussions fondamentales sur la notion de handicap et le modèle d'intégration. l'accessibilité a sensiblement progressé dans les pratiques urbanistiques et architecturales. au milieu des années soixante. l'idée d'accessibiliser l'environnement est admise. à les adapter unilatéralement à la société. car tout homme peut devenir handicapé (de manière temporaire ou permanente. subvertit en fait celle-ci radicalement : le handicap est déplacé sur les facteurs environnementaux et le nouveau modèle d'intégration aura pour visée de penser et de promouvoir l'adaptation de la société. L'entreprise de la réadaptation vise à intégrer ces personnes en cherchant à les normaliser. tout en paraissant constituer le prolongement naturel de la réadaptation. demande quelques années plus tard l'abolition des barrières architecturales par l'adoption de normes d'accessibilité. on peut s'étonner du peu d'intérêt qu'il suscite dans les travaux consacrés à la construction sociale du champ du handicap. son essor tranquille. sous l'impulsion de Dessertine. à un accident ou au vieillissement). dans le cadre des travaux préparatoires du VIe plan (1970). en France.). en se développant. la négligence des chercheurs à son égard témoigne peut-être surtout de l'emprise idéologique qu'exerce le validocentrisme à l'œuvre dans la culture de la réadaptation. Dix ans plus tard. De plus. 36 . un des problèmes majeurs auxquels se heurte la réadaptation est celui du relogement des personnes handicapées sortant des hôpitaux ou des centres de rééducation. ne favorise guère sa visibilisation sociale. avant d'être intégrée dans le projet de loi d'orientation en faveur des personnes handicapées. dans le cadre des revendications formulées par les associations de personnes handicapées physiques.

Prenant forme et force dans le domaine de l'environnement bâti. L'OPPOSITION DU VALIDOCENTRISME SPONTANÉ Dans les pratiques du bâtir. ou de techniciens sur la question.Aussi bien. directeur de recherche au Centre technique national d'études et de recherches sur les handicaps et les inadaptations. Minaire propose la notion de « handicap de situation ». va concerner en fait tous les domaines de la vie sociale. Si l'accessibilisation est porteuse d'une remise en cause des conceptions du handicap. l'avènement de l'accessibilité sur la scène sociale se traduit-il par un profond réaménagement des conceptions. y compris dans le champ même de la médecine de la réadaptation. des attitudes et des comportements vis-à-vis des personnes qui continuent à être désignées comme handicapées. elle amène aussi à reconsidérer plus largement le champ des représentations. l'accessibilité favorise les contacts. l'accessibilité s'est très sensiblement enclenchée sous l'effet de la loi. même si celles-ci traduisent encore la résistance de la réadaptation. les rencontres. joue un rôle considérable dans l'essor du mouvement. de multiples colloques aborderont ainsi le thème des barrières psychosociologiques. L'accessibilisation hors du domaine de l'environnement bâti et des transports demeure a fortiori limitée : l'intégration scolaire piétine. l'exigence de la normalisation des individus. 92173 Vanves Cedex. continue à entraver la mobilité et la participation sociale des personnes handicapées. Autrement dit. la déficience. de la force du validocentrisme spontané. caractéristique de la réadaptation. son statut non plus de constante liée aux caractéristiques des individus mais bien de variable dépendante des caractéristiques de l'environnement. ont élaboré des chartes en faveur de l'accessibilité et plus globalement de l'intégration des personnes handicapées. ou le redeviennent lors de réaménagements. Au niveau international. l'accessibilisation. articulés par des enchaînements non automatiques où entrent en ligne de compte des facteurs techniques. dans la rue. 37 . l'incapacité et le désavantage. en dépit de cette évolution. De plus. rue Auguste-Comte. d'architectes. mais aussi sous la pression des associations de personnes handicapées. dans les entreprises. d'innombrables lieux demeurent aujourd'hui encore inaccessibles. BP 47. En contribuant à faire sortir les personnes handicapées des lieux où elles avaient tendance à être recluses ou ségrégées. les relations sociales entre elles et les bien portants. de plus en plus nombreuses. de la mobilisation des centres de réadaptation (encore désignés ainsi mais déjà bien souvent marqués par l'idée d'autonomie). notamment lorsqu'il se traduit par la mobilisation d'élus. c'est-à-dire ce mouvement par lequel une minorité tend à faire reconnaître sa culture propre. des images qui handicapent les handicapés à l'école. Les villes sensibilisées. 2. du regard. Pour bien marquer le caractère relatif du handicap. l'approche woodienne du handicap décompose celui-ci en trois niveaux d'expérience. La raison principale tient peut-être au fait qu'une telle exigence s'alimente sans cesse. Jésus Sanchez. Toutefois. y compris les plus intimes comme celui de la sexualité. les actions actuelles n'intègrent pas assez les revendications des personnes handicapées sensorielles ou les difficultés des personnes handicapées mentales. L'élargissement du cercle des initiés. Au tournant des années quatre-vingt. environnementaux et sociaux (Classification internationale des handicaps proposée par l'Organisation mondiale de la santé à titre expérimental). au sens goffmanien. comme Bardeau l'a montré. et plus récemment du secteur des personnes âgées. l'intégration professionnelle stagne.

Elle s'étend dans l'espace et se développe dans le temps selon des rythmes divers. se manifeste ce que J. Ce fait ne doit pas étonner. l'histoire des épidémies nous a habitués à voir en elles des événements exubérants touchant tous les aspects de la société et de l'homme. apparent. voire tonitruantes comme la peste ou le choléra. encore à venir. la ville apparaît comme un des lieux les plus pertinents. sans parler de la peste. Il tend à se disséminer dans les métropoles.LE SIDA. frilosité des politiques locales et absence de réaction sociale de masse. Contrairement aux épidémies bruyantes. l'une avec l'urbanisation des XIe et XIIe siècles. sur bien des points initiatrice. une minorité du milieu médical devient le référent en matière de soins. Mann appelle la troisième épidémie. des paniques qu'il engendre aux politiques sanitaires qu'il génère. Enfin. 38 . Sa morphologie actuelle n'est que temporaire. pour appréhender selon des coordonnées spatio-temporelles ce fait social total. ou du choléra. dans les pays développés comme sur les continents africain et asiatique. les médecins. Interroger les rapports entre cette maladie et la cité nécessite de questionner les problèmes les plus cruciaux de notre société. que pour la maladie elle-même ». Ces distinctions mettent l'accent sur un point décisif. l'autre avec celle des XIXe et XXe. Le sida ne déroge pas à cette règle épidémiologique élémentaire. L'EXEMPLE DE MARSEILLE C'est pourquoi il convient de considérer avec modestie les résultats d'une recherche effectuée entre 1988 et 1991 sur l'organisation de la lutte contre le sida dans la région marseillaise. de formation et de prévention. celle de la contamination. voire même. est silencieuse. La première. culturels. frappent chacune à leur façon les concentrations humaines. Par ses particularités mêmes. Mann. En revanche. culturelles. quelques années plus tard. d'information. Nous avons pu constater certains changements avec les épidémies du passé : effondrement du rôle traditionnel de la puissance ecclésiale . sans doute moins meurtrier. Selon J. Dans sa réponse à l'épidémie. LES TROIS PHASES DE L'EPIDÉMIE De telles recherches rencontrent des difficultés liées au caractère évolutif du phénomène lui-même. symboliques. celle des réactions sociales. contrairement à d'autres. Puis. car le mieux circonscrit. UN PROBLÈME URBAIN Le sida ne déroge pas à une règle élémentaire faisant de la ville l'un des lieux les plus exposés aux risques épidémiques. Elles se propagent donc plus particulièrement dans les agglomérations urbaines. économiques et politiques au sida « aussi cruciale pour le défi mondial lancé au sida. sociaux. L'interventionnisme médical sur la scène du social n'est pas une nouveauté. Toute étude sociologique devrait donc bénéficier de limites temporelles suffisamment grandes pour respecter les rythmes du temps. se propage d'autant mieux que la contagion s'effectue sans signe clinique patent. avec l'apparition des malades dont l'occurrence des cas va tendre à suivre une courbe exponentielle. L'épidémie est une réalité socio-historique de grande amplitude : elle se déploie sur l'ensemble du front social. ancien responsable du programme sida à l'OMS. idéologiques. ce lentivirus. les scientifiques et les instances politiques centrales se tiennent sur le devant de la scène. mais aussi très perturbateur de l'ordre social. prise ici par l'association AIDES. Bernard Paillard Les épidémies. politiques. Les historiens soulignent bien cet aspect urbain de la lèpre ou de la tuberculose qui se répandent. vieux maintenant de plus de deux siècles. capable de décimer la moitié d'une ville. Si l'on excepte la place prépondérante et. chaque communauté exposée à l'épidémie passe par trois phases. selon la nature des agents pathogènes et des modes de contamination. interroger les rapports entre cette maladie et la ville nécessite de balayer un vaste ensemble interdépendant de phénomènes économiques. Au-delà d'un simple constat. L'histoire d'un hygiénisme. En effet. dans la majorité des cas. débute la forme épidémique elle-même. lieux où tout naturellement se condensent également les réactions sociales au mal. Dès lors. la communauté marseillaise s'est essentiellement placée sous la protection médicale. lorsqu'ils ne sont pas mis sur la sellette. nous rappelle cette prégnance. l'incidence sociale du sida est. administratifs. en grande partie.

suscité tant de débats. La mobilisation médicale se situe dans cette logique. Nouveauté importante : l'État délègue une partie de ses compétences à des personnes issues de ces milieux (homosexuels. Comme telle. à cette époque. sans grande concertation et sans politique bien définie. Bernard Paillard. rue Corvisart. les services centraux de l'État et certains acteurs locaux. Le sida est sans doute une préoccupation de santé qui. il n'a jamais pris de coloration politique explicite. voire de prises de position. se définit une nouvelle conception de la prévention. même si la loi de décentralisation a quelque peu redistribué les compétences entre les échelons des collectivités publiques. des accords contractuels entre l'État et des associations tendent à professionnaliser des services initiés par ces dernières. histoire (URA 883 CNRS). elle est un des problèmes majeurs de la cité. le retour de la mort donne naissance à de nouvelles manifestations collectives de deuil et de commémoration. le problème du sang contaminé). Il s'agit donc là d'une tendance lourde. jamais elles n'ont donné lieu à des heurts frontaux. Les malades et des associations de lutte. Mais d'autres éléments laissent entendre que la maladie va transformer les rapports entre l'État et la société. entre autres. De même. La capacité de riposte des autorités locales s'est amoindrie avec l'effort pluriséculaire de centralisation étatique français. éclatée et simultanée tant d'interrogations. Cependant. Si plusieurs positions se sont trouvées en concurrence. cruciale. Le sida relève de la compétence de l'État. Par exemple. 39 . anthropologie. prostitué(e)s voire toxicomanes). comme telle. 14. comme telle. sociologie. C'est donc l'impulsion centrale qui compte. Rarement une maladie moderne a soulevé d'une façon aussi brutale. Comme telle. il inonde désormais l'ensemble de la société. un aspect doit retenir ceux qui ont en charge les politiques de la ville. La conjonction sida/toxicomanie est un révélateur supplémentaire des problèmes générés par la crise urbaine. juridique et politique (voir. était révélatrice d'un besoin de décloisonnement institutionnel. La définition des stratégies de prise en charge médico-sociale et de prévention n'a jamais été mise sur la place publique. chargé de recherche au CNRS. vue et vécue localement que sous ses aspects essentiellement médico-sociaux. Centre d'études transdisciplinaires. certaines initiatives autorisent à penser que la maladie peut bouleverser l'esprit de la société. même si une seconde mobilisation. celle de professionnels de statut subalterne placés à des articulations sensibles.L'alliance entre l'hygiénisme et le pasteurisme a permis de modifier la société. Pas un aspect de la vie sociale n'échappe à sa contamination. relève de la médecine et de la politique de santé. Les collectivités territoriales ont commencé à entrer en lice en 1987-1988. Le silence social constaté signifie que l'épidémie n'était. celle qui entend aller au plus près des populations les plus exposées. 75013 Paris. un tant soit peu. Nous ne sommes plus aux temps des franchises communales. l'organisation de la réponse locale. agissent sur la scène médicale. La mise en place de cette loi a eu d'ailleurs pour conséquence de retarder. Ainsi. Enfin. Dès lors interviennent de nouveaux acteurs. Mais débordant de son lit strictement médical. inscrite à la fois dans l'histoire et les institutions dépendantes de l'État ou des collectivités territoriales. n'a aucune compétence en matière de santé). Si un conflit a mis aux prises la Région (qui. il convient de faire de la lutte contre l'épidémie l'une des actions prioritaires des instances responsables. autour de projets innovants. pour la première fois dans l'histoire. Ce nouveau cours est symptomatique d'une évolution plus globale.

. D'où l'importance de l'approche anthropologique. à la fois formelles et informelles. aux problèmes que posent les ainsi nommés « homeless malades mentaux » suppose non seulement l'existence de structures de soins et de ressources élémentaires (par exemple logements). 40 . le cas des personnes sans abri. certains ex-prisonniers ou toxicomanes. de sorte que la valeur potentielle de centres de traitement urbains reste inexploitée. souvent homeless. apparaît particulièrement pertinente à la lumière de nombreuses études. et ils ne hiérarchisent pas leurs besoins de la même façon que le font ceux qui ont pour tâche de les prendre en charge. Lovell S'agissant des rapports ville/santé mentale. Comment sont-ils localisés topographiquement ? Mais surtout. Or les données classiques d'utilisation des services semblent insuffisantes pour comprendre quelles ressources ces individus utilisent et comment. L'ACCÈS AUX STRUCTURES DE SOINS L'émergence d'un taux important de maladie mentale sévère (jusqu'à 25 %. interdits de séjour dans les espaces plus attractifs. trafics illicites. LES GHETTOS D'ASSISTÉS ET LA DISPERSION DES RESSOURCES Les services destinés aux populations supposées dépendantes (ou assistées). menées depuis dix ans dans les villes américaines. qui échouent là soit par migration volontaire. sans compter les toxicomanies) parmi les homeless des villes américaines résulte en effet d'une double carence : celles des villes à loger les plus pauvres de leurs habitants. les grands axes de circulation (pont. et celles des systèmes psychiatriques publics à urbaniser leurs pratiques. on aura garde d'oublier que la ville est aussi un lieu de ressources. Malgré le développement réel. community mental health et support systems aux États-Unis). non moins que les cadres légaux. ces espaces désinvestis que la « suburbanisation » et la désindustrialisation abandonnent dans leur sillage centrifuge. avec une géographie des zones en transition beaucoup plus dispersée. Ailleurs des terrains vagues peuvent séparer deux shopping districts à usage des revenus supérieurs. eux-mêmes transformés en espaces marginaux à travers des détournements d'usages nocturnes (squat devant les grands magasins. Dear et J.) trouent le tissu urbain de vastes bandes de no man's land. au cœur même des ensembles urbains. soit du fait du filtrage sélectif par les dispositifs de prise en charge. passerelles. de poches de misère et de dégradation à des secteurs indéniablement prospères. épidémiologiques et ethnographiques. La réponse. les homeless ayant des diagnostics de maladie mentale chronique ne semblent pas leur accorder grande importance. etc. En outre. ces services. en Occident. du point de vue de ceux censés les utiliser. d'une psychiatrie à base communautaire (sectorisation en France.). tendent aux USA à se concentrer autour de ce que l'écologie urbaine nomme des « zones en transition ». tout se passe dans une période de « post-déinstitutionnalisation ».HOMELESSNESS. La ville de New York constitue un deuxième cas de figure. Dégager ce potentiel d'une psychiatrie publique urbanisée implique que l'on sache d'abord la réinscrire dans cet espace complexe de mobilisation et d'utilisation de ressources que constitue tout milieu urbain. Il importe alors d'éclaircir la géographie sociale de ces services. et celle des systèmes psychiatriques publics à urbaniser leurs pratiques. quelle place occupent-ils dans l'univers spatial des pratiques de ceux à qui ils sont destinés ? Cette mise en perspective de la notion des systèmes de soins. Wolch. On y passe ainsi. en quelques blocs. tels les malades relevant de la psychiatrie publique. au cours de laquelle les modèles pratiques. Anne M. Ce rééquilibrage conceptuel revêt une certaine pertinence pour la psychiatrie publique contemporaine. la recherche anglo-saxonne a longtemps mis l'accent sur la dimension pathogène de la ville. Pourtant. Dans plusieurs villes américaines on assiste ainsi à l'émergence de véritables ghettos pour assistés (service-dependent ghettos). de l'intervention psychiatrique semblent flotter. mais une maîtrise des conditions de leurs utilisations effectives.. Partout. atteintes de pathologies mentales lourdes et durables illustre toute l'importance de cette contextualisation. en termes de santé publique. Quelle que soit la facilité d'accès de ces services. la psychiatrie publique reste ancrée dans une large mesure autour de l'asile (lui-même situé en général hors la ville ou à sa périphérie) . A New York. ces anciens quartiers abandonnés se peuplent alors des patients et clients de services psychiatriques. Selon l'analyse de géographes comme M. se replient dans les immeubles dégradés de ces zones . MALADIE MENTALE ET ESPACE URBAIN L'émergence d'un taux important de maladie mentale sévère parmi les homeless des villes américaines résulte d'une double carence : celle des villes à loger les plus pauvres de leurs habitants.

le métro ou les terminaux de bus.Or. déversant son lot d'opportunités plus ou moins inattendues (charité. ou encore des espaces publics. en dépit de leur contexte culturel). ni des hommes. Ainsi les femmes noires ou hispaniques qui sont homeless et malades mentales ont tendance à maintenir des relations non dépendantes avec leur famille. Pour autant les pratiques qui prennent place dans cet univers quotidien sont médiées par l'appartenance sociale et le contexte culturel des homeless. Plutôt que des carrières de déchéance. Mais elles le font d'autant plus que l'on demande en général à ces services qu'ils aiguillent vers d'autres services plutôt qu'ils ne traitent sur place. les enquêtes réalisées à cette fin permettent de dégager un tableau de déterminations complexes. là où ils se trouvent (in vivo). Les ressources de soins. ils peuvent aussi s'agglomérer dans les hauts lieux de l'abandonnement urbain. la plupart vont et viennent entre de multiples mondes. et les transformer par endroits en ghettos pour assistés. Au cœur des quartiers les plus sinistrés. dans l'extension géographique des réseaux d'amis et de parents . d'autres équipes sont mobiles (outreach programs). linéaires et irréversibles. Là aussi le foyer et les programmes de santé mentale s'inscrivent comme des ressources parmi d'autres dans une stratégie qui « bricole » et surdétermine leur utilisation. Mais cette mobilité dans la ville est accentuée du fait que la ville est elle-même un milieu intrinsèquement mobile. entre des épisodes de homelessness et de maladie. Si bien que. leurs enfants à la garde de parents ou de proches. et le long d'orbites très étirées dans l'espace. et pratiquement dépourvues de toutes ressources. elles n'en continuent pas moins d'être en relation avec leur famille. du foyer ou des services de santé mentale. face aux problèmes que posent les pathologies mentales lourdes et durables. en ce sens elle obligent leurs clients à la mobilité. objets au rebut. Alors même qu'elles passent leurs journées dans des services de soin. 31058 Toulouse Cedex. sont très dispersées . Lovell. ces femmes choisissent souvent d'aller dans des foyers pour célibataires et de laisser. 5. Le renouvellement incessant des relations le plus souvent anonymes y est la règle . de la rue. sont l'objet de la part de ceux qui sont chargés de faire respecter un « usage décent » de ces espaces. ces éléments suggèrent une organisation de la mobilité et de l'utilisation des ressources dans l'espace urbain qui ne dérive pas simplement de la structure de l'offre. Enfin. pour les protéger. CIRCULATIONS AUTOUR DES RESSOURCES FORMELLES ET INFORMELLES Une analyse longitudinale des pratiques quotidiennes desdits homeless malades mentaux est nécessaire pour saisir si et comment de tels services sont effectivement utilisés. On trouverait d'autres facteurs mobilisants dans l'organisation spatiale du système des foyers. Anne M. étendue et élargie. dans l'expérience répétée de l'éviction des espaces publics dont les homeless. En ce sens elles ont plus en commun avec les autres femmes de leur communauté qu'avec les autres homeless malades mentaux. la géographie des services pour homeless malades mentaux semble épouser ces coordonnées décentrées et nomades. Leur nature intercalaire relance ainsi la mobilité de leurs clients. et. En fait. Alors que quelques-uns sont presque totalement isolés. malades mentaux ou pas. nucléaire ou élargie. 41 . Pris ensemble. menus trafics de substances plus ou moins licites) : c'est sur ce fond mouvant qu'une tension peut émerger entre les offres formelles (souvent pas désirées par leurs destinataires) et des ressources plus informelles. plus prosaïquement et plus durement. on l'a vu. ceux du domicile. circulant dans les rues. tel le Sud Bronx. les politiques et dispositifs de santé publique devraient intégrer l'intelligence du monde pratique de leurs clients et savoir reconnaître et identifier le potentiel invisible des ressources non-professionnelles qui constituent leur ordinaire. malgré les pires conditions (ce qui n'est vrai ni des femmes homeless et malades mentales blanches. allées Antonio-Machado. à la recherche de clients potentiels. maître de conférences à l'Université de Toulouse Le Mirail. et c'est aussi le paysage des objets et des ressources qui s'y recompose. ou pour mieux dire pulsatile (le pouls de la ville). Les services à long terme sont souvent localisés dans les enclaves misérables qui parsèment y compris les lieux prospères de la ville . ils donnent à voir des trajectoires faites d'allées et venues.

qui a généré une tendance à l'hospitalo-centrisme. depuis cette date. l'hôpital a fonctionné jusqu'en 1958 avec des médecins à temps partiel. Face à cette dérive. parallèlement aux premiers progrès de la science médicale. appareils servant aux explorations fonctionnelles. apparition d'une identité de la fonction d'infirmière. mais les logiques locales des acteurs de l'hôpital les poussent à un développement de leur activité. et. avec le remplacement d'une facturation à la journée (jugée inflationniste). Il en est résulté une charge de plus en plus lourde pour la Sécurité sociale. . les progrès de la médecine et les habitudes de prescription. comptabilité analytique. DÉRIVE DES COÛTS ET MAÎTRISE DES DÉPENSES Mais cette évolution s'est traduite par une augmentation considérable des dépenses de santé de la nation. mais aussi le vieillissement des populations soignées. 42 . gérée par et pour les populations locales. Le coût des produits et des matériels mis en œuvre pour soigner constitue un des facteurs d'explication. mais le caractère général et normatif de cette gestion ne peut prendre en compte les spécificités locales et ne permet pas de corriger les inégalités antérieures de répartition des moyens . et aux problèmes économiques qu'elle posait. souvent à l'étroit dans les murs qu'il occupait au centre-ville. accélérateurs linéaires. l'hôpital. le remplacement des temps partiel par des temps plein. Dominique Tonneau Issu des hospices à vocation caritative. le nombre accru de vacataires venant compléter les compétences disponibles . l'hôpital comptant pour environ 45 %. par un budget global indépendant de l'activité et limité par un taux directeur de croissance fixé au niveau central. formation managériale des directeurs d'établissements . etc. enseignement et recherche). chez les soignants. renforcement de la contrainte externe. l'hôpital a vu sa vocation évoluer au fil des siècles. souvent tenus par des personnels congrégationnistes. le corps médical a acquis un statut de plein-temps (avec une triple mission de soins. s'est reconstruit hors les murs de la cité et dispose maintenant d'un plateau technique moderne et de locaux adaptés aux nouvelles exigences de la technologie médicale et aux normes de confort de la population (disparition des salles communes. on a assisté à un double mouvement : • • recours accru à la technologie. exerçant par ailleurs en ville. les pouvoirs publics ont cherché à freiner l'augmentation des dépenses de santé. sa vocation de soin s'est affirmée au XIXe. Parallèlement à ces mouvements. justifiant un accroissement de leurs ressources . en essayant successivement plusieurs stratégies : • • mise en place d'outils de gestion internes à l'hôpital. et les contraintes de financement imposées par le niveau national ? Jean-Claude Moisdon. tableaux de bord. PROFESSIONNALISATION ET RECOURS À LA TECHNOLOGIE Depuis 1958. d'enfermement des exclus au XVIIe siècle. professionnalisation continue des personnels. la démographie médicale. automates de laboratoires. équipement des chambres en cabinet de toilette et TV).L'HÔPITAL DANS LA VILLE Comment concilier la dynamique locale de développement de l'hôpital dans la ville. avec l'apparition de matériels nouveaux et de plus en plus sophistiqués permettant de réaliser des investigations pour l'aide au diagnostic : imagerie médicale. Institution communale. qui finance environ 75 % du budget. avec l'allongement de la durée de vie. Lieu d'accueil pour les plus démunis au Moyen Age. avec notamment chez les médecins une spécialisation de plus en plus poussée. élaboration de statut des différents personnels et spécialisation progressive selon les technologies utilisées. avec aussi le gel des créations d'emplois et la référence à une carte sanitaire pour l'installation des équipements lourds et des capacités d'hospitalisation .

professeur à l'École des mines de Paris. L'HÔPITAL. elles n'en préfigurent pas moins une tendance de fond. Il essaie par ailleurs d'augmenter sa zone d'attraction et les différents leviers dont il dispose se renforcent mutuellement : plateau technique moderne et complet (lutte pour les scanners). les représentants des intérêts locaux se mobilisent et les responsables hospitaliers. sous forme par exemple de contrats d'utilisation d'équipements lourds ou de recrutement de médecins privés à temps partiel (résurgence du modèle de la clinique ouverte). professeur à l'École des mines de Paris. conduisant l'hôpital à légitimer son développement en s'appuyant davantage sur son environnement local direct. et pour créer les structures d'accueil aux personnes âgées dont manque le pays. défendre le statut de la ville et continuer à disposer d'un outil important du dispositif de soins. boulevard Saint-Michel. l'hôpital. 60. Dominique Tonneau. participation au dispositif du SAMU. institution communale. entre hôpitaux et médecine de ville. 43 . cherchent à ancrer encore davantage leur institution dans le réseau local. Or. et une transformation de l'établissement en services de long séjour. est souvent aussi le premier employeur de la localité. pas forcément indépendants les uns des autres. recrutement de médecins renommés constituent des atouts. qui attirent une clientèle plus fournie ce qui entraîne une augmentation d'activité et justifie l'acquisition de nouvelles ressources. accent porté sur les alternatives à l'hospitalisation et recherche d'une complémentarité entre l'hôpital et les réseaux de praticiens de ville. et population et élus locaux se joignent donc aux professionnels concernés pour éviter cette transformation. 75006 Paris. cette réforme est actuellement en cours d'expérimentation . l'hôpital est de plus en plus en situation concurrentielle avec les autres établissements de son département et avec les cliniques privées. L'inverse de ce cercle vertueux.• • recherche d'indicateurs du produit hospitalier prenant en compte l'activité médicale et la mobilisation des ressources. Bien que les observations montrent le caractère émergent et non systématique de telles évolutions. directeur du Centre de gestion scientifique. Centre de gestion scientifique. face à la mise en place de schémas régionaux d'orientation des soins cherchant à rationaliser l'offre de soins et à imposer les complémentarités. qui ne justifie plus ni équipement ni présence de spécialistes. par un programme de médicalisation du système d'information qui doit permettre de calculer des coûts moyens de séjour par groupes homogènes de malades et de servir à l'élaboration de la politique budgétaire . le vieillissement progressif. à la fois pour résorber l'excédent de lits d'aigus qu'elles estiment à environ 60 000. Jean-Claude Moisdon. On voit ainsi apparaître des modes de collaboration structurés entre hôpitaux. Les tutelles y poussent d'ailleurs. C'est pourquoi. direction et corps médical solidarisés dans l'effort. UN ENJEU LOCAL Avec le renforcement de la contrainte financière. c'est la perte de la clientèle d'aigus.

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