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La nouvelle

France

Nouvelle édition mise à jour

La nouvelle

T-t

ts rance

Depuis 1981, le système politique français a implosé. Le

communisme a cessé d'être une force importante; une extrême

droite est apparue; le parti socialiste a changé de nature; la

droite aussi. En quelques

structures idéologiques

avaient demandé des siècles. des doctrines ancrées dans des

traditions religieuses, familiales, économiques, régionales qui paraissaient immuables. Ce bouleversement de la société française, par son ampleur et sa rapidité, est sans précédent dans I'histoire. Il correspond à un véritable séisme statistique dont Emmanuel Todd mesure

ici les effets en s'appuyant sur des données indiscutables :

celles du recensement de 1982.

années furent ainsi balayées des

dont l'émergence et la stabilisation

Emmanuel Todd, en /,95/,, est docteur en histoire de I'université de Cambridge et diplômë de I'Institut d'ëtudes

politiques de Paris. II est chef du service de la documentation à

I' Institut nat ional d' é tude s dëmographique

s.

Du même auteur

'T#:::l:f*'"

Le fou et le prolétaire Laffont, 1979

nouvelle ëdition < Pluriel D, 1980

L'invention de la France

en collaboration avec Hervé Le Bras

< Pluriel D, 1981

La troisième planète Structures familiales et systèmes idéologiques

Seuil, coll. << Empreintes >, 1983

L'enfance du monde

Seuil, coll. < Empreintes >, 1984

L'invention de I'Europe

Seuil, coll. <t L'histoire immédiate D, 1990

Emmanuel Todd

La nouvelle France

namons du Seuil

La prernière edition de cet ouvrage

aparu en 1988 dans la collection < L'histoire immédiate >

rsnN 2-02-012108-5

(rsnN 2-02-010090-8, l'" publication)

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La--loi du ll mars 1957 interdit

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les copies ou

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integrate ôu p"rtiéiiJaiæ i"r d'*nu.

procece.quc ce sort, sans l€ consentement de I'auteur ou

et coostitue une contrefaçon

de ses ayants cause. est illititc

sanctionnee par les articlæ 425 et suivants au ioce *naL

Préface

à l'édition de poche

la première publication de ce livre, à la veille des élec-

tions présidentielles de 1988, la décomposition du système politi-

Depuis

que français traditionnel s'est poursuivie, amplifiée. La dissolution

des idéologies

tes,

et des électorats catholiques, communistes, gaullis-

socialistes apparaît désormais clairement comme un phéno-

mène irréversible, caractéristique

du niveau culturel,

de l'âge postindustriel. La hausse

I'effondrement de la pratique religieuse, la

rétraction de la classe ouvrière définissent des mutations structu- relles, définitives. La France des années 90 sera de plus en plus

nettement dominée par des classes moyennes salariées dépourvues de croyances religieuses fortes et incapables d'adhésions idéologi-

ques profondes.

Le mécanisme de dissolution des idéologies nourrit, depuis les années 1965-1970, des phénomènes politiques nouveaux, souvent

étranges, parfois angoissants. Trois phases principales peuvent être

distinguées. Dans un premier temps, le parti socialiste a été le grand bénéfi-

Entre 1967 et 1978, sa croissance s'effec-

ciaire de la decomposition.

tue aux dépens de la

commence à

droite catholique; entre 1978 et 198f il

recueillir les dépouilles du parti communiste.

L'accession au pouvoir de François Mitterrand ouvre une

deuxième époque. L'échec du gouvernement Mauroy bloque le

développement

voir de

du parti socialiste et permet un bref retour au pou-

Jacques Chirac. Ces aléas de la vie politique n'arrêtent

cependant pas I'inexorable mécanique de décomposition des élec-

catholiques, communistes, gaullistes ou

torats traditionnels -

socialistes. Et parce que les électeurs libérés de leurs croyances

anciennes doivent aller quelque part, le Front national apparaît,

en 1984, pour récupérer les individus et les groupes lancés à la dérive

PREFACE

par la désintégration des idéologies traditionnelles. Les élections

présidentielles de 1988 marquent le point culminant de cette

cieuxième phase : après avoir pris des électeurs au gaullisme en région parisienne, au communisme sur la façade méditerranéenne,

le Fr ont national recueille 14,4 ùlo des suffrages exprimés en péné-

trant les milieux catholiques et ouvriers de I'est

de I'Hexagone -

ex-catholiques et ex-ouvriers pour être plus exact. Durant une troisième période qui commence avec le retour du

parti socialiste au pouvoir, en 1988, la force neuve du système poli-

tique est I'abstentionnisme.

Les enquêtes d'opinion révèlent cepen-

dant I'existence de deux abstentionnismes, I'un de consensus,

I'autre d'oliénotion. L'abstentionniste consensuel ne croit plus à

I'importance fondamentale du conflit entre gauche et droite. Con- sidérant les candidats des deux bords comme parfaitement raison-

nables et acceptables, mais éprouvant par là même quelque

difficulté à choisir, il finit par s'abstenir. Un tel électeur ne peut

II joue

de I'apai-

être soupçonné d'hostilité aux procédures

démocratiques.

seulement, jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, le jeu

sement politique. Il profite à sa manière de la fin des haines idéo- logiques des années 1945-1965, qui, séparant communistes,

catholiques, gaullistes et socialistes, avaient fait de la vie politi-

que française une juxtaposition d'autismes. L'abstentionniste

sensuel est satisfait du monde présent. Il appartient aux nouvelles et paisibles classes moyennes salariées. Il ira voter s'il a le temps,

et, surtout, si le thème électoral du moment I'intéresse. L'abstentionniste aliéné relève d'un autre monde, social et men-

tal. Il appartient aux couches sociales menacées, exaspérées par

la rapidité de la transformation postindustrielle

con-

au petit com-

-

merce, à I'artisanat, au prolétariat qui se décompose. Son refus

de voter exprime un rejet du monde présent, une hostilité cons-

ciente à la modernité. Et s'il hésite, ce n'est pas entre une gauche

douce et une droite civilisée, mais entre I'abstentionnisme et le

lepénisme.

L'affaiblissement

du parti socialiste est l'un des phénomènes

caractéristiques de cette troisième phase, abstentionniste, du pro- cessus de décomposition. Le PS ne parvient décidément pas à fidé-

liser ses électorats d'origine catholique, communiste ou gaulliste. Les élections européennes de 1989 résument ces tendances récen-

tes : taux d'abstention de 51 90,

maintien du Front national à

atteignent lO,6 t/0. L'émergence de l'électorat vert révèle I'insta-

II

tassement socialiste à23,4 t/o,

ll,7 90, percée des écologistes qui

PREFACE

bilité de l'électorat socialiste d'origine catholique. La carte du vote

écologiste, avec ses bastions à I'Est, à I'Ouest, et au sud-est du

Massif central, reproduit en effet assez bien la carte ancienne de

la pratique religieuse, signe d'une permanence de la spécificité

catholique à I'intérieur de l'électorat de centre-gauche, malgré

I'extinction de la pratique religieuse. L'élection législative partielle

de Dreux, en novembre-décembre

1989, qui aboutit à l'élection

d'une candidate du Front national, démontre quant à elle la fra-

gilité de l'électorat socialiste d'origine communiste ou gaulliste,

au cæur du Bassin parisien, région de déchristianisation

ancienne.

Lo Nouvelle Fronce, dont je n'ai pas modifié le texte original,

contient une description exacte -

en un sens prophétique -

de

ce mécanisme global de décomposition. L'évaluation du Front

national comme phénomène transitoire, effet temporaire du pro- cessus de décomposition des idéologies, apparaîtra cependant

aujourd'hui comme exagérément optimiste. Cinq à six ans de vie, à l0-15 9o des suffrages exprimés, c'est déjà une certaine forme

d'enracinement, même si le lepénisme, micro-idéologie associée à la transition postindustrielle, apparaît de plus en plus comme

une forme colérique de I'abstention. Sur la façade méditerranéenne, en banlieue parisienne, en Alsace, le Front national dispose de quel-

ques bastions stables, avec des électorats pouvant localement dépas-

ser 20 9o des suffrages exprimés. La sous-estimation relative du

problème xénophobe résulte d'une sous-estimation du désarroi

engendré dans certains secteurs par le passage à la société post-

industrielle.

Le développement de l'éducation secondaire, phénomène évi- demment positif, étire la stratification sociale du pays : face aux

nouveaux diplômés, petits et grands, se constitue une catégorie

symétrique de non-diplômés, à I'avenir économique très incertain, et qui n'auront peut-être pas accès aux emplois paisibles et dorés du tertiaire salarié. Le mouvement culturel polarise, dans un pre-

mier temps, la structure sociale, créant dans sa partie inférieure

au

des sentiments durables de ressentiment, de non-participation

monde nouveau, en un mot, d'aliénation.

Cette polarisation de la structure sociale est aggravée par I'effon-

drement des deux Églises, catholique et communiste, qui jouaient un rôle particulier d'encadrement des milieux populaires. L'effa- cement de l'Église et du PCF supprime un antagonisme idéolo-

gique, mais aboutit aussi à I'affaiblissement de liens sociaux

fondamentaux. Ces deux institutions, également universalistes,

ill

PRÉFACE

avaient aussi en commun de définir des relations stables et per-

sonnelles entre les diverses couches sociales. C'est évident dans le cas de l'Église, qui se voulait explicitement interclassiste et asso-

ciait dans une même foi des ouvriers, des paysans et des bourgeois.

Mais le communisme, malgré

moins interclassiste. Il séduisait certes

la classe ouvrière, mais aussi, dans la région parisienne, dans le Midi méditerranéen et sur la bordure nord-ouest du Massif cen-

était en pratique à peine

sa doctrine de la lutte des classes,

tral, certains paysans et une partie des classes moyennes. A l'épo-

que de sa plus grande puissance, le PCF était en fait mieux implanté

que chez les prolétaires. La

fin de l'Église et du PCF signifie donc la disparition de ces liens verticaux entre classes, qui renforçaient plus qu'ils n'affaiblissaient la cohésion sociale, même si leur effet le plus apparent était de produire deux sociétés rivales plutôt qu'une seule. La société fran-

çaise des années 1980-1990, plus homogène que celle d'hier sur

le plan matériel, avec ses ouvriers et paysans équipés en automo-

biles, télévisions et réfrigératerlrs, est beaucoup plus stratifiée sur

le plan spirituel. Plus qu'autrefois la société française est compo-

chez les intellectuels et les

enseignants

sée d'une simple juxtaposition de strates socioprofessionnelles,

mondes séparés qui ne communiquent plus. En haut de l'échelle sociale, les élites croient à I'Europe et à la mondialisation, tandis qu'en bas, les ouvriers, affolés par I'accélération du mouvement

économique, sombrent dans le racisme le plus élémentaire. La pola-

risation, racisme populaire,/internationalisme des élites, symbo- lise sur le plan des valeurs la nouvelle polarisation de la structure

sociale. L'émergence, entre 1984 et 1990, de comportements

politiques

nouveaux et étrangers à la culture française traditionnelle a donc

été grandement facilitée par la rupture des liens verticaux entre

les élites et la partie la moins éduquée de la société. Le vote xéno-

phobe est I'un des symptômes de ce malaise social, particulière- ment aigu chez les non-diplômés issus de la classe ouvrière en

décomposition. Mais on trouve sans difficulté des expressions non

politiques de ce désarroi. La hausse du taux de suicides

entre 1970 et 1984), la diffusion de la toxicomanie en sont deux

symptômes particulièrement évidents. Ce serait une erreur grave que de considérer les immigrés comme

le seul, ou même le principal déterminant du vote xénophobe. La présence d'étrangers est un catalyseur nécessaire, qui ne suffit

cependant pas à expliquer les phénomènes politiques pervers des

IV

(+

46 vlo

PRÉFACE

années 1984-1990. L'immigré joue le triste rôle de bouc émissaire

dans une société temporairement malade de ses transformations,

ravagée par des angoisses qui lui sont propres. Les sentiments de

vide, d'isolement, de frustration qui résultent du mouvement éco-

nomique, religieux et idéologique ne sont pas provoques par I'immi-

gration.

Janvier 1990

rT. de

Belfort

Introduction

Entre l98l et 1986, le système politique français a implosé.

Le communisme a cessé d'être une force importante; une

extrême droite est apparue; le Parti socialiste a changé de

nature, et la droite aussi.

Cette réorganisation du

paysage

politique français n'est pas I'effet d'une action consciente des

hommes. Les électeurs, les militants, les cadres et les chefs des

partis qui s'affrontent subissent l'évolution de la société française plus qu'ils ne la contrôlent. L'accession au pouvoir de François

Mitterrand, la remontée de la droite, le conflit entre Raymond

Barre et Jacques Chirac, l'émergence de Jean-Marie Le Pen, la

descente aux enfers de Georges

tions historiques dont le sens

sociale.

Marchais résument des muta-

échappe aux acteurs de la vie

Les facteurs déterminant les choix politiques des individus

et profonds. Ils doivent être recherchés dans

sont complexes

I'inconscient

que dans les programmes

française, telle qu'elle se présentait vers 1978, à la veille de

I'implosion, simultanément harmonieuse et conflictuelle, avec ses deux gauches - socialiste et communiste - et ses deux droites

- classique et gaulliste

des hommes et dans le passé de la nation plutôt

des partis actuels. La vie politique

-,

représentait le point d'aboutissement Les quatre grandes forces idéologiques

d'une très longue histoire.

constituant le système politique se partageaient'de façon stable I'espace français. Le Parti socialiste était puissant dans le Sud-

Ouest et le Nord; la droite classique dominait aussi des bastions périphériques, en Alsace, Franche-Comté, Savoie, au Pays basque,

dans le sud-est du Massif central, dans I'Ouest. Gaullisme et

communisme s'affrontaient au cæur du système national, dans le Bassin parisien. Cette distribution régionale des forces poli-

INTRODUCTION

Mais il faut, pour la

passé de la Érance. Le

clivage gauchedroite n'est qu'en partie lê résultat de conflits de

classes, comme le voudrait la

tiques n'était pas I'effet du hasard.

comprendre, remonter très loin dans le

théorie

marxiste. Dans le cas de

gauches régionales

religieux très

{ue

la plus

i<vr siècle

la France, la naissance de droites et de

représente surtout la perpétuation de conflits

anciens.

La lutte entre l'lsliry et la Révolution n'est

ces guerres dè neligion. Les crises du

récente de

étaient en un

du Parti socialiste -traditionnel reproduisait alors celË du pro

testantisme et, audelà,

ou cathares. Force ritier de I'athéisme

jeune, le parti communiste n'était que I'hé- révolutionnaire des années l7g3-17g4.

sens, vers 1978, tôujours actives : I'implantation

celle

des hérésies médiévales,

vaudoises

qui clarifie si bien le jeu politique

français (les tribus aborigènes australiennes ont auisi leùrs

moitiés

secondaire.

" Mais le,conflit gauche-droite,

.totémiques),

n'était, chacun le sait, ou

le sent, que

sociafisÂe,

L'affrontement du communisme et du

doctrines opposées par leurs valeurs fondamentales, était en

revanclr-e, inexpiable, et s'acheva plus faible, le communisme. Pour

d'ailleurs par l'élimination du

comprenôre h division de la

gaqchg et- par la même occasion celle, symétrique, moins violente

mais finalement plus tenace, de la dràite, il iaut remonter au-

delà des conflits religieux du xvrrr" ou même du xvr siècle.

Jusqu'à des facteurs encore plus anciens de la vie

sociale, stables

capables de

agraires

s-tg plus d'un millénaire, ancrés dans l,espace et

défier.le temps.- I,es systèmes familiaux et lès structurei

des diverses régions de France s'établirent et se stabilisèrent vraisemblablement à l'époque romaine. or les systèmes fami-

transmettent, de génération en génération, les

d'égalité, majoritaires, d'aut-orité et d;iné-

structurent la France mais divisent la

indicateurs démographiques et

culturels tirés du recensement de l982,le

de vérifier que ces systèmes familiaux sbnt encorc irès actifs.

Leur diversité persistante permet d'expliquer

de.natalité départementaux et des performances sicolaires régio-

liaux portent et

valeurs de liberté et galité, minoritaires,

qui

gauche et la droite. certains

plus réceit, iermettent

finégalité des taux

nales.

- cette plongée dans le passé le plus ancien de la France n'est donc pas un exercice intellectuel giatuit. Mesurer l'enracinement

du système politique français tràditionnel, visible une dernière

fois dans toute sa perfection en lg7ï, c'est se donner les moyens

l0

INTRODUCTION

de mesurer aussi

I'ampleur de la transformation survenue entre

pour que s'établissent

1981 et 1986. Il avait fallu des siècles

ces structures idéologiques qui'furent liquidées en cinq ans. Il

s'agit

bien d'une crise, d'une mutation historique fondamentale

-,

c'est le prix à payer pour la violence du choc

s'effectuant à une vitesse réellement saisissante. L'émergence du Front national - phénomène honteux, au pays de la liberté

et de l'égalité

- pas trop élevé finalement puisque ce mouvement sans substance

idéologique disparaîtra rapidement. La transformation politique des années 198l-1986 (qui n'est d'ailleurs nullement achevée) n'est, pas plus que I'organisation

traditionnelle,l'effet du hasard. Elle résulte d'une transformation

sociale, dont I'ampleur est proportionnelle à celle du changement

politique. La plupart des Français sont conscients des mutations

économiques en cours. A partir du milieu des années 70 commence

une véritable contre-révolution industrielle, l'électronique per-

mettant la réalisation d'un rêve, qui est aussi un cauchemar :

la disparition physique de la classe ouvrière. L'automation, plus

encore que I'immigration, désorganise, entre 1975 et 1985, la

classe ouvrière. Mais ces bouleversements ne sont que la paftie

la plus visible du processus de crise. La révolution culturelle

des années 1965-1975, effet du développement de l'éducation

secondaire, liée à la prolifération des classes moyennes salariées,

est antérieure de dix ans à

la crise économique. Elle se manifeste

de façon spectaculaire dans le domaine sexuel et démogra-

phique : chute du taux de natalité, augmentation du nombre des naissances hors mariage, permissivité. Cette crise culturelle tue le catholicisme dans les provinces françaises qu'il contrôlait

encore vers 1965.

Contre-révolution industrielle et révolution culturelle défi- nissent ensemble une transformation sociale d'une rapidité et

d'une violence sans précédent dans I'histoire de France. Imagi- nons, pour l'évaluer, la Révolution française et la révolution industrielle se développant simultanément, en I'espace de vingt

ans.

Contre-révolution industrielle et révolution culturelle désor-

ganisent le système politique français, parce qu'elles démolissent sa structuration gauche-droite. La disparition physique et morale

de la classe ouvrière casse la mythologie marxiste des gauches

L'effondrement du catholicisme laisse la droite clas-

françaises.

sique, dont il constituait I'armature, sans doctrine. A partir de

ll

INTRODUCTION

1965, audelà des accidents électoraux que constituent les résul-

tats nationaux, la déstructuration des droites et des gauches

régionales progresse régulièrement. La " droite " envahit les

vieilles régions de gauche, la

régions de droite. Mais il

* gauche " envahit les vieilles

s'agit d'une gauche et d'une droite

nouvelles.

L'analyse en profondeur du système politique français tradi-

tionnel mène à I'identification de ces facteurs stables de la vie

sociale que sont les systèmes familiaux régionaux. La persistance

de ces facteurs permet de fixer les limites de la transformation

en cours. Le conflit gauchedroite

change de signification. Les

déclins combinés de la classe ouvrière et du catholicisme

entraînent la droite classique et le communisme vers leur fin. Le Parti socialiste et la droite nouvelle ne sont que les héritiers accidentels et illégitimes des doctrines et des forces dont ils continuent de porter les noms. La France, cependant, n'entre

pas en état d'apesanteur historique. Ses systèmes familiaux

continuent de définir ses valeurs idéologiques fondamentales : la prédominance heureuse des principes de liberté et d'égalité

inscrits au fronton des mairies; le maintien, sur la périphérie

de I'Hexagone, des valeurs contraires et minoritaires d'autorité et d'inégalité.

La France existait avant la révolution industrielle, avant la Révolution de 1789 : elle survivra à la disparition de sa classe

ouvrière et à la crise terminale du catholicisme.

PREMIÈRE PARTIE

LES FORCES

cAcHÉps

L'idée de nation est au cæur des sciences sociales et éconu

miques. Société française, économie

çaise, classe ouvrière française : I'incapacité des savants ou des

française, industrie fran-

politiques à utiliser certains

concepts fondamentaux sans qua-

lificatif national est tout à fait remarquable. Cette attitude

n'est pas typique du seul Hexagone. Ailleurs, la société, l'éco nomie, l'industrie, la classe ouvrière seront britanniques, alle-

mandes, américaines, japonaises. Mais qu'est-ce qu'une société ?

Un ensemble d'êtres humains vivant ensemble, et dont les

aspirations ou les activités sont complémentaires

dantes. Et qu'est-ce qu'une êconomie ? Une version restreinte

du concept précédent : un ensemble d'êtres humains dont les

activités de production et d'échange de biens ou de services sont

A ce stade de I'analyse,

rien ne permet d'afecter au groupe humain - société, économie

- une taille, des limites, un espace. La.détermination de ces

complémentaires et interdépendantes.

et interdépen-

paramètres doit passer par un examen des faits.

II faut

observer

les comportements sociaux et économiques des hommes ei

question et déceler leur êchelle pour

homogènes et fermés, que I'on pouna

définir des ensembles alors nommer société X

ou économie X.

Cette étude n'a jamais été faite : I'idéologie et

l'habitude ont décidé que Ia bonne échelle était Ia nation. Choix

ancien : le livre fondateur de l'économie politique,la Richesse

des nations d'Adam Smith, porte

date de 1776. Son équivaleit

Durkheim, qui remonte

à

un titre sans ambiguilét.

Il

sociologique,le Suicide, d'Émile

1897, confond quant à lui presque

l. Le titre

complet estAn Inquiry into the Nature and Causes of the

Wealth of Nations.

l5

LES FORCES CACHÉES

systématiquement nation et société. Le taux de suicide y est

d'abord national,fronçais, anglais, italien ou danois. Son espace

de définition n'est guère diférent de celui du produit national

par tête, indicateur plus utilisé aujourd'hui pour caractériser

et classer les divers pays du monde.

Ce choix initial est explicable. Il n'est pos l'efet d'unefatalité

logique mais d'une coincidence temporelle. I-es sciences sociales

et économiques, d'une part,l'idéal moderne de la nation, d'autre

1750-1900. il

part, sont nés d'une même époque, les années

était alors normal ele I'efort idéologique de construction du patriotisme et de I'Etat influence les premiers balbutiements

conceptuels de la sociologie et de l'économie.

Malheureusement, cette hypothèse de départ est, très souvent et très largement,fausse. La nation n'est pas toujours l'échelle

réelle de développement des phérymènes sociaux,

économiques

ou même politiques. Elle n'est que rarement un ensemble

humain homogène et fermé. Cette discordance entre idéal et réalité est particulièrement nette dans le cas de la France. I*s

française, d'industrie

notions de société française, d'économie

française, de classe ouvrière

française

sont dans une certaine

de processus

mesure des mythes, souvent utiles il est vrai.

II ne serait pas raisonnable de nier l'existence

nationaux de régulation politique

et économique. Il existe

Il

indubitablement en France un Etat, un impôt, une monnaie.

existe même, c'est évident, un gouvernement. Mais il est possible

de montrer que les forces sociales, économiques ou politiques,

spontanêes et créatrices, n'ont pas, au contraire des systèmes centraux de régulation, la nation pour espace naturel. On peut

représenter la France comme un espace hétérogène et ouvert, dans lequel les forces sociales, économiques et politiques appa-

raissent, se répandent ou se

central et de la structure nationale globale. Pour

vieux modèle de la national-sociologie et de Ia national-éce

figent,

indépendamment

du pouvoir

pulvériser le

nomie, on doit descendre d'un cran dans l'échelle géographique,

pour obsemer les

ments. A ce niveau des lieux inattendus,

rieurs à I'Hexagone, des forces sociales, êconomiques, cultu-

phénomènes s'exprimant dans les départe-

fin,

infranational, on peut voir naître, en

souvent périphériques, parfois même exté-

relles et politiques. Lcs dynamiques ainsi définies n'ont pas

pour cadre spontané la " sociêté nalionale ,, mais des sociétés

rêgionales, provinciales'et même, dans certains cas, étrangèret.

l6

LES FORCES CACHÉES

Un centre sous-développé

La centralisation administrative et politique est une valeur

française

fondamentale. Elle est une idéologie, une composante

voies fenées

découpage

du système républicain et jacobin. Elle est aussi une platique,

s'incarnant très concrètement dans un réseau de

et de routes disposées en étoile autour de Paris. (In

administratif unifurme, départemental, afirme dès l'époque

révolutionnaire l'homogénéité du territoire national. Pourtànt,

ce qui frappe,

des forces

entre l'époque médiévale et Ie dernier recensement, celui de 1982, c'est la passivité sociale du centre politique. Jamais la

capitale et sa région n'apparaissent comme le lieu d'origine

d'une mutation culturelle ou économique essentielle.

de I'alphabétisation, qui fait passer Ie pays

lorsque I'on obseme Ie développement historique

culturelles et économiques dans I'espace natioial,

Le mouvement

de la culture orale

à la culture écrite, entre le xr

et le

xtx" siècle, ne part pas de Paris. L'industrialisation, élément

parallèle mais distinct du procesJas de modernisation, ne trouve

pas non plus son point de départ dans la capitale ou dans sa

région.

Les deux véritables pôles du décollage culturel ou industriel sont ailleurs.

s'agit de la partie

sud de l'ensemble national, à laquelle doivent être aisociés

partie nord du

pays. Cette polarité interne définit un axe sud-nord.

quelques êléments périphériques situés dans la

Le premier pôle de décollage est interne. Il

Le deuxième pôle, aussi

semble culturel germanique,

important,

est externe. C'est l'en-

localisé à I'Est de Ia France.

Inlassablement, depuis l'époque médiévale,

du processus de

selon un axe est-ouest.

il agit à travers des

frontières plus ou moins réelles et mouvantes sur I'ensemble

développement français, orientant I'Hexagone

Ni les forces culturelles ni les forces êconomiques ne sont

donc centrées sur Paris. Mais, très normalement, le rôle direc-

t7

LES FORCES CACHÉES

teur de la capitale apparaît dans le domaine politique. Ia

qui prend sa

segmentation idéologique de I'espace forme définitive pendant la Rêvolution, sîen une place privilégiée.

français,

accorde au Baisin pari-

I

Système sud et système nord

Les premières grandes crises culturelles vécues par la chré-

tienté touchent en France la partie sud de I'Hexagone. Les

hérésies ou dissidences religieuses du Moyen Age et de la

Renaissance mettent en mouvement les peuples méridionaux,

alors français. La dissidence vaudoise et

la Réforme protestante à

qui ne parlent pas

I'hérésie cathare dès le xtt" siècle,

partir du xvl", semblent aisément déstabiliser les provinces situées au sud du pays. Elles ne trouvent pas un accueil équi-

valent dans la zone nord, dans le Bassin parisien en particulier. Cette aptitude spécifique du Sud à la contestation doit être considérée comme la preuve d'une avance culturelle. L'agitation idéologique de masse, religieuse à I'aube de la modernité, suppose en effet un certain niveau de développement

intellectuel. La diffusion dans le corps social de concepts théo

logiques, simples ou complexes, implique un apprentissage préa-

lable, par de larges segments de la population, de certains

mécanismes intellectuels. La capacité de lire et d'écrire est le

plus important. Cette condition nécessaire de I'activation idéo-

logique

pour la Réforme protestante, qui leur succède sur une

échelle plus vaste après une pause de trois siècles. Le droit de lire et de commenter les Ecritures saintes en

que

vaut autant pour les dissidences et hérésies médiévales

langue vulgaire est d'ailleurs I'une des revendications fonda-

mentales des vaudois, puis des protestantsr. Les cathares, e