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Une proposition princière

Susan Stephens

1

Alessandro Bussoni de Ferara ne quittait pas des yeux la scène brillamment éclairée.

Celle-là devrait faire l'affaire, murmura-t-il pensivement.

Je vous demande pardon, sire ? demanda son voisin de table.

Maigre, les traits pâles et émaciés, Marco Romagnoli, son secrétaire particulier,

incarnait le parfait diplomate. Tout le contraire d'Alessandro, qui n'était jamais plus à l'aise que dans l'action et le mouvement.

Je dis qu'elle ferait l'affaire, répéta-t-il d'un ton impatient en adressant un

regard d'autorité à Marco.tu as fait défiler devant moi toutes les jeunes filles mariables de la principauté, et aucune n'a réussi à me tenter. J'aime le physique de celle-ci

Et même beaucoup plus que son physique, s'avoua-t-il en reportant son regard vers la scène. Cette fille possédait une énergie incroyable, qui rayonnait bien au- delà du décor criard de la scène et le frappait en pleine poitrine. Tout ce qu'il avait à lui offrir, c'était un marché froid et formel, mais sa bouche s'incurva dans cette histoire, il ne lui déplaisait pas de mêler les affaires et la sensualité.

Vous parlez sérieusement, Votre Altesse ? murmura Marco avec précaution pour ne pas attirer l'attention des autres dîneurs.

Tu crois que je plaisante quand il s'agit de dénicher ma future épouse ?

répliqua Alessandro d'une voix sourde. Je trouve cette jeune femme

Amusante, sire ? répéta Marco en suivant la direction de son regard. Vous

parlez de la chanteuse du groupe ?

Quelque chose à redire ? demanda Alessandro en dardant sur son conseiller un

regard de défi.

Non, sire, répondit Marco. Mais si je puis me permettre une question

impertinente

Je t'écoute, l'encouragea Alessandro, un sourire aux

lèvres.

amusante.

?

Eh bien, elle ferait l'affaire pour quoi exactement ? Je constate qu'elle est assez

Assez voluptueuse ? Audacieuse ? Sensuelle ? suggéra Alessandro en étendant ses longues jambes car l'inactivité commençait à lui peser.

Tout cela à la fois, hésita Marco, en fixant de nouveau la scène où la

chanteuse entamait sa troisième chanson pour la plus grande satisfaction du

public. Je comprends qu'une jeune femme de ce genre exerce un certain effet sur

Le secrétaire passa un doigt sous son col de chemise qui semblait l'étouffer.

Continue, le pressa Alessandro qui commençait à s'amuser franchement. Prenant le temps de formuler sa réponse, le secrétaire déclara prudemment :

Une vraie beauté, sire. Mais vous ne pensez sûrement pas

Autrement dit, je devrais en faire ma maîtresse, mais pas l'épouser? coupa

Alessandro avec ironie, en regardant la chanteuse tenir langoureusement le micro

contre ses lèvres.

Je ne vous le fais pas dire, sire, s'étrangla Marco. A mon avis, une telle union créerait plus de problèmes qu'elle n'en résoudrait.

Je ne suis pas persuadé que les jeunes filles de bonne famille que tu m'as

présentées rempliraient mieux leur rôle problèmes, comme tu dis, objecta Alessandro.

Il marqua une pause pour admirer de nouveau la gestuelle de la soliste.

— Comme je n'ai pas l'intention de briser un cœur, c'est la solution parfaite. Je veux conclure un marché honnête qui me procure une épouse à court terme.

A court terme, sire ?

Alessandro se tourna pour répondre à l'inquiétude qui perçait dans la voix de son conseiller.

Tu penses aux implications qu'un tel arrangement entraînerait, n'est-ce pas ?

C'est que je ne voudrais pas que l'on profite de vous, sire, dit Romagnoli avec

anxiété.

Ça n'arrivera pas, lui assura Alessandro. Je veillerai à ce que personne ne soit

lésé. Mais vu la législation archaïque de notre pays, je ne vois pas d'autre issue au problème de succession. Comme mon père veut se retirer du pouvoir, je dois me marier immédiatement. Il est évident que cette jeune personne est intelligente. Quand je lui ferai ma proposition, elle verra d'emblée les avantages qu'une telle union peut lui apporter. Il se pencha vers son conseiller.

Marco, tu vas aller dire à cette jeune femme que je souhaiterais lui parler après

le spectacle. Ne fais surtout pas mention de mon titre, l'avertit-il. Si elle pose des

ou le quitteraient sans créer de

questions, dis seulement que j'ai une proposition à lui faire. Et n'oublie pas de lui demander son nom.

Très bien, sire, acquiesça Marco avec réticence, avant de tressaillir en voyant la chanteuse battre la mesure d'un air provocant.

Sans un mot de plus, il quitta la table d'honneur. Dès qu'elle eut regagné la loge, Amélie Weston s'installa devant la coiffeuse et téléphona à sa sœur jumelle.

Miranda, comment affrontes-tu les casse-pieds qui traînent en coulisses et

insistent pour être admis dans ta loge ? demanda-t-elle en calant le combiné

contre son épaule pour appliquer la crème démaquillante dont se servait sa sœur.

Ça dépend du visiteur, concéda Miranda entre deux éternuements. Pourquoi

n'ouvres-tu pas pour voir à quoi ressemble celui-ci ?

Pas question ! Ça ne fait pas partie de notre arrangement.

S'il a une tête de monstre, renvoie-le dans ses pénates. Et s'il est mignon,

adresse-le-moi. Il ne verra pas la différence. Si même papa et maman ne peuvent nous distinguer l'une de l'autre, je doute qu'il puisse le faire. Qu'est-ce que tu

risques ?

Ecoute, il faut que je raccroche, dit Amélie d'une voix pressante, comme

d'autres coups impérieux ébranlaient la porte. J'ai déjà dit à l'émissaire de ce monsieur que je ne recevais personne. Mais apparemment il n'a pas compris

Il a dépêché quelqu'un pour te parler ? coupa Miranda d'une voix animée. De

mieux en mieux ! C'est peut-être une célébrité.

J'en doute, tempéra Amélie en ôtant ses faux cils devant le miroir. Quoique

Quand j'ai annoncé à son représentant que je ne voulais pas le recevoir, il a

marmonné quelque chose comme

Quoi ? Amélie ! Triple nouille ! s'exclama Miranda après une autre série

d'éternuements. Prince Records, c'est le nom de la maison de disques avec

laquelle mon groupe espère signer ! Et tu as envoyé leur agent sur les roses ?

Je peux demander aux musiciens de négocier l'affaire, non ? suggéra Amélie pour se racheter.

Tu n'y penses pas ! A l'heure qu'il est, ils sont sûrement partis boire un verre. Et de toute façon, sans moi, ils seraient capables de signer n'importe quoi. Elle dut se ranger à cet avis. Les cinq musiciens de Miranda étaient de purs idéalistes.

Si tu m'avais parlé de votre projet, je n'aurais pas fait une telle gaffe, se

plaignit-elle. Bon, je vais voir ce que je peux faire. Elle raccrocha en hâte, car on frappait de nouveau. Visiblement, l'agent n'avait pas l'intention d'abandonner la partie.

Arrachant une poignée de Kleenex, elle courut se réfugier derrière le paravent.

Entrez ! cria-t-elle sur une impulsion.

« le prince va être déçu ».

Bon sang ! Etait-elle folle ? pensa-t-elle en ôtant les dernières traces de maquillage. Mais déjà la porte s'ouvrait.

Mademoiselle Weston ? Vous êtes là ? Elle se raidit. Elle avait

entendu toutes sortes de voix masculines. Cependant, aucune n'avait jusqu'ici eu un effet aussi direct sur ses sens. Italien, supposa-t-elle, percevant une pointe d'accent traînant et sexy. Elle imagina le nouvel arrivant examinant le désordre de la loge, cherchant des

yeux l'endroit où elle se cachait, et une sorte d'éveil sensuel s'empara de son être.

Mettez-vous à l'aise, proposa-t-elle, heureuse de rester invisible. Je suis en train de me changer.

Merci, mademoiselle. Surtout ne vous pressez pas pour moi.

L'autorité dans sa voix lui donna des frissons dans le dos. Elle pensa à un fauve.

Un animal souple, extraordinairement fort et

L'aura de cet homme semblait envahir l'espace de la loge.

Puis-je vous aider ? s'enquit-elle poliment en cherchant un interstice dans le

paravent.

C'est ce que j'espère.

Cette réponse contenait une certaine arrogance, une bonne dose d'amusement en même temps qu'un accent de mondanité qui la troublèrent, comme si cet homme la surprenait en flagrant délit d'espionnage. Prenant une inspiration pour se donner du courage, elle essaya de voir à quoi ressemblait son visiteur. Mais elle ne put distinguer autre chose que de larges épaules dans un smoking noir et une écharpe de soie ivoire jetée négligemment autour du cou de l'individu. Un homme à la taille impressionnante, aux cheveux bruns et soyeux. Le genre de chevelure qui donnait envie d'y enfouir ses doigts Elle tressaillit et se reprit. Ses sens étaient en alerte simplement à cause d'une

voix masculine ! Elle pouvait avoir affaire à un monstre, pour ce qu'elle en savait, mais son corps réagissait comme si Apollon lui-même venait d'entrer dans

la loge. Elle n'allait pas se laisser tourner la tête quand le contrat de Miranda était en jeu !

Je suis désolée, monsieur

Bussoni. Alessandro Bussoni.

Monsieur Bussoni, reprit-elle en regagnant un peu d'assurance. Je n'ai pas

réservé un accueil très chaleureux à la personne qui s'est présentée de votre part

Vraiment ? Il ne m'en a rien dit.

Bonsoir

dangereux.

Elle commençait à se faire une idée assez précise de son visiteur à présent. L'image d'un chasseur aux aguets surgit dans son cerveau. Oui, un chasseur qui utilisait tous ses sens pour cerner sa proie. Vous aimeriez discuter de la possibilité d'un contrat avec mon groupe, j'imagine ? dit-elle prudemment. Il y eut un long silence, durant lequel elle eut l'impression que l'homme

examinait chaque objet de la loge qui le renseignerait sur elle, tirant ses propres conclusions. Posté devant le miroir de la coiffeuse, cela lui était facile, il pouvait même surveiller le coin où elle se cachait ! Elle avait accepté de remplacer Miranda au pied levé, ce qui signifiait qu'elle était venue directement après son travail, sans avoir eu le temps de s'informer sur le spectacle, et encore moins sur les personnes qui figureraient dans le public. Elle n'avait donc pas pensé à dissimuler ses affaires personnelles. Vous représentez Prince Records, n'est-ce pas ? lança-t-elle d'un ton professionnel, en espérant pousser l'homme à des aveux.

Vous serait-il possible de sortir de là pour que nous discutions face à face ?

Une suggestion assez sensée, admit-elle. Sauf que Miranda se montrait toujours très maquillée. Si elle voulait se faire passer pour sa sœur, il était hors de question qu'elle apparaisse maintenant, le visage totalement lisse et net. Cela va sûrement vous paraître impoli de ma part, après la peine que vous avez prise pour venir jusqu'ici, mais je suis plutôt fatiguée ce soir. Si vous vouliez bien remettre cette discussion à demain ? déclara-t-elle, sachant que

Miranda serait alors rétablie et capable d'assumer de nouveau ses responsabilités.

Demain, à 15 heures ?

Qu'avait prévu Miranda le lendemain ? Elle était brusquement incapable de s'en souvenir. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il était vital pour le groupe de sa sœur

de décrocher ce contrat.

Ça me convient, dit-elle en hâte. Mais pas ici.

Où vous voudrez.

Amélie passa en revue différentes possibilités, qu'elle repoussa une à une jusqu'à

la dernière.

Pourriez-vous venir dans le nord de Londres ?

Un rendez-vous chez ses parents semblait indiqué. N'avaient-ils pas demandé à ce que Miranda vienne se reposer chez eux pour soigner son mauvais rhume ?

Amélie savait aussi qu'on pouvait compter sur eux pour meubler la conversation.

Pourquoi pas ?

C'est-à-dire, si vous êtes toujours intéressé. Intéressé ? pensa Alessandro en accentuant son sourire.

S'il avait été fasciné tout à l'heure, à présent il était dévoré de curiosité.

Du doigt, il effleura l'agenda de cuir posé sur la coiffeuse et le stylo-plume de luxe. Le sac à main jeté sur le pouf était de qualité, et le tailleur noir sur le portant était signé Armani, il en aurait juré. Son regard balaya le tapis usé qui avait dû être rouge, où une paire d'escarpins noirs traînait avec un grand sac en feutrine. Le long du mur, il remarqua une valise-trolley

Monsieur Bussoni, vous êtes toujours là ? L'attention d'Alessandro se porta vers le paravent. Il y avait

une trace d'anxiété dans la voix de la jeune femme, nota-t-il avec satisfaction. Ce contrat comptait apparemment beaucoup pour elle. Il jeta un coup d'œil au costume de scène abandonné sur une chaise. Décidément, quelque chose clochait dans cet attirail hétéroclite.

A une condition, répondit-il en adoptant le ton froid d'un impresario pressé. Que vous dîniez avec moi après notre entretien. Vous aurez peut-être des questions à me poser, et nous aurons beaucoup de choses à régler.

Tandis qu'il attendait la réponse de la jeune femme, il fut surpris de sentir une vague d'excitation l'envahir.

C'est d'accord, dit celle-ci d'une voix neutre. J'avertirai les autres membres du groupe Non, répondit-il d'un ton catégorique. Je préfère traiter avec un seul interlocuteur, et c'est vous que je choisis, mademoiselle Weston. Etes-vous d'accord pour que nous négociions de cette façon ?

Tout à fait, confirma-t-elle d'une voix un peu déconcertée.

Alors je vous laisse mon numéro. Je vous demanderai de bien vouloir

téléphoner demain à la première heure et de communiquer à mon secrétaire l'adresse de notre lieu de rencontre.

Très bien, je le ferai.

A demain, mademoiselle Weston.

A demain.

Il jeta un dernier coup d'œil assuré en direction du paravent avant de quitter la

loge. La gazelle qui se cachait là-derrière ne perdait rien pour attendre. Amélie réussit à annuler tous ses rendez-vous du lendemain et conduisit sa sœur

chez leurs parents en début d'après-midi. S'arrêtant dans l'allée gravillonnée du pavillon, elle coupa le moteur et se tourna vers sa jumelle en tentant encore une fois de l'amener à la raison.

Ce type est différent de tous ceux que j'ai rencontrés jusque-là, Miranda. Ce

serait une erreur de le sous-estimer.

— Il t'a tapé dans l'œil, on dirait, répondit celle-ci en lui coulant un regard de biais.

Pour ce que je l'ai vu ! se défendit-elle. Et ne détourne pas la conversation. C'est de toi qu'il s'agit, pas de moi. En effet, Miranda avait été violoniste dans un orchestre classique pendant quelques années avant d'être remarquée par un éminent professeur japonais qui

lui donnait maintenant des leçons de haut niveau. Pour les payer, elle avait formé un groupe dont elle était la chanteuse. Si, au début, ils ne se produisaient qu'occasionnellement, le week-end, à présent les spectacles se succédaient, et Miranda était de plus en plus accaparée par cette activité.

J'ai besoin de signer avec cette maison de disques pour encore un an environ, annonça-t-elle. Le temps de lancer ma carrière de premier violon. Amélie prit un air soucieux. Sa sœur savait-elle à quoi elle s'engageait?

Prince Records te fera un procès si tu les laisses tomber

Ils trouveront sans problème une autre chanteuse. Les garçons, eux, sont de

bons musiciens. - Je ne vois pas ce que tu gagnes à continuer ainsi, insista-t-elle. Tu ne pourras pas à la fois respecter ton contrat avec Bussoni et pratiquer le violon de manière

intensive comme l'exige le professeur Iwamoto.

Ce ne sera pas pour très longtemps, je te dis, s'obstina Miranda. J'y arriverai. Sur quoi, elle sortit de la voiture et se dirigea vers le perron.

Ne sois pas sotte, dit Amélie en la rattrapant. Plus le groupe remportera de

Mais l'expression qu'elle lut

succès, moins ton projet aura de chances d'aboutir

à cet instant sur le visage de sa jumelle lui fit mal. Elle l'arrêta pour la serrer dans ses bras.

Tu regrettes toujours ce violon que nous avons admiré à Heidelberg, n'est-ce pas ? dit-elle doucement.

C'était un rêve stupide, de toute façon

Ecoute, je n'y connais rien en violons, mais sous tes doigts cet instrument rendait un son merveilleux.

Il coûte une fortune, et il est sûrement vendu maintenant, gémit Miranda.

Amélie soupira et tenta de calculer ce que la vente de son appartement londonien lui rapporterait. Si Miranda en restait locataire, elle n'en saurait rien. Elle préférait cette solution, aussi désespérée fût-elle, plutôt que de voir sa sœur perdre l'occasion de devenir une grande musicienne.

Si je peux t'aider, je le ferai, lui promit-elle.

1b en fais assez comme ça, répondit Miranda en pressant la sonnette d'un geste irrité. Tu ne me fais déjà pas payer de loyer

En compensation, tu remplis le frigo de masques de beauté, termina Amélie en

riant. J'ai des placements, tu sais

Non, pas question !

L'ouverture de la porte d'entrée interrompit leur discussion.

Les filles, vous ne vous disputez pas, j'espère ? dit leur mère en les accueillant.

Mais non, maman, s'écrièrent-elles en chœur. Dans l'étroit vestibule, Amélie huma une bonne odeur de gâteau.

Tb as l'air fatigué, fit remarquer sa mère. Quant à toi, Miranda

La voix de Sonia Weston prit une inflexion aiguë qui révélait son instinct maternel.

Tu as besoin d'une bonne cuillerée de sirop avec une tasse de thé bouillant.

Ai-je entendu le mot magique ?

Paul Weston apparut à la porte de son bureau et vint les embrasser. Après quoi, il les entraîna vers la cuisine, leur mère fermant la marche. Amélie, intervint celle-ci, ce serait mieux que tu défendes les intérêts de Miranda auprès de cet imprésario. Tu es moins émotive que ta sœur. Amélie hocha la tête nerveusement, loin de se réjouir de ce vote de confiance :

son instinct lui dictait qu'il était impossible de se défendre contre Alessandro Bussoni. Déjà, elle sentait son cœur s'emballer à l'idée d'accueillir dans la petite maison familiale cet homme dont elle ne connaissait que la voix. Il remplirait

l'espace de sa présence, sans parler du fait qu'ils risquaient de se frôler

Tu seras plus à l'aise, j'en suis sûre. Amélie ? L'inquiétude contenue dans la voix de sa mère pénétra enfin sa rêverie, et elle s'empressa de la rassurer. Vous pouvez compter sur moi, dit-elle avec un sourire de commande. Je négocierai avec le signor Bussoni

Un Italien ? s'exclama Sonia en vérifiant inconsciemment sa coiffure. Comme

c'est passionnant ! Et quand dis-tu qu'il doit arriver ?

— A l'instant, on dirait, répondit Paul en jetant un coup d'œil par la fenêtre.

9

Alessandro vérifia l'adresse que son secrétaire lui avait fournie et se sentit parcouru d'un frisson d'anticipation.

Il n'avait pas l'habitude d'attendre, et encore moins d'accepter des conditions autres que les siennes. Or, non seulement il brûlait d'impatience depuis 18 heures, mais il se trouvait au volant d'une banale voiture de location devant un modeste pavillon mitoyen du nord de Londres ! L'incongruité de la situation lui arracha un sourire amusé. Son regard aigu embrassa le carré de pelouse fraîchement tondue, le pot de pétunias sur le

perron

Pour un habitué des palaces et des suites présidentielles comme lui,

cette immersion en banlieue était un dépaysement total. Non, un agréable changement, rectifia-t-il en ôtant ses lunettes de soleil.

Un geste qui ne passa pas inaperçu auprès de la famille Weston rassemblée derrière la fenêtre de la cuisine.

Waouh ! murmura Miranda. Il est craquant !

Oh ! Par exemple ! laissa échapper Mme Weston avec émotion.

Miranda, monte vite avant qu'il ne te voie et reste à l'étage jusqu'à ce qu'il soit parti ! commanda Amélie.

— Mais tu n'es même pas maquillée ! s'exclama sa sœur, hésitant à s'éloigner de la fenêtre.

Zut ! Je n'y avais pas pensé, gémit-elle.

Seigneur ! Jamais elle ne se ferait passer pour sa sœur ! Elle était vêtue d'un jean, d'un T-shirt blanc et d'une paire de sandales en cuir, et ses cheveux étaient relevés en un chignon flou au moyen d'une barrette fantaisie. A l'opposé de cette décontraction, Miranda s'était fardée outrageusement malgré son rhume et portait des escarpins vertigineux, bien qu'elle eût déjà des jambes interminables.

Montez toutes les deux, intervint leur père en devinant son hésitation. Je me charge d'occuper un moment notre visiteur.

Tu es un amour, murmura Amélie avant de se ruer dans l'escalier à la suite de

Miranda. Une fois réfugiées dans leur ancienne chambre, elles écoutèrent derrière la porte, osant à peine respirer, et se distribuèrent rapidement les rôles. La partie risquait d'être difficile à jouer pour Miranda, qui se sentait très affaiblie, mais elles n'avaient pas le temps d'échanger leurs personnalités. Elles affronteraient donc ensemble Alessandro Bussoni, qui serait persuadé que c'était Miranda qu'il avait vue la veille sur scène.

Les filles ? Vous avez de la visite, fit entendre leur père du bas de l'escalier. Détends-toi, murmura Amélie en prenant le poignet de sa jumelle. Tout se passera bien.

Alors pourquoi trembles-tu ? lui souffla celle-ci.

Entrez, les invita Paul Weston à la porte du salon. Puis se tournant vers leur visiteur avec un sourire engageant :

Vous connaissez déjà Miranda

Quand elle eut pénétré dans la pièce à la suite de sa sœur, Amélie se sentit incapable de penser. Son esprit enregistrait l'image d'un homme dont la perfection physique était presque douloureuse. Ses cheveux d'un noir de jais, légèrement plus longs que le style anglais, étaient rejetés en arrière et encore ébouriffés par le vent. Ses lèvres étaient presque trop bien dessinées, et son regard de bronze était le plus expressif qu'elle eût jamais croisé. Alessandro se présenta avec une légère inclinaison du buste, puis les regarda tour

à tour, l'air légèrement éberlué.

Mademoiselle Weston ? murmura-t-il. Miranda s'avança et lui tendit poliment la main.

Ravie de vous voir, monsieur Bussoni, dit-elle avec un soupir audible quand

Alessandro porta sa main à ses lèvres.

Moi de même, répondit-il d'une voix chaleureuse. Mais c'est l'autre demoiselle Weston que je suis venu voir.

? balbutia sa jumelle. Prise de panique, elle se tourna vers

elle. Ecarlate, au comble de l'embarras, Amélie souhaita que le sol s'ouvre sous ses pieds pour l'engloutir.

Exactement, reprit Alessandro d'une voix teintée d'humour. Car c'est bien vous

qui m'avez invité à venir, n'est-ce pas ? ajouta-t-il en s'adressant cette fois directement à elle. Pendant quelques secondes, personne ne fit un geste. Si leurs propres parents arrivaient tout juste à les distinguer l'une de l'autre, songea Amélie, le cœur battant, comment ce Bussoni y parvenait-il ? Sur ces entrefaites, leur mère, jusque-là occupée à préparer le thé, entra dans la pièce.

Ah ! Signor Bussoni, quel plaisir de vous avoir parmi nous !

Le plaisir est pour moi, chère madame, dit Alessandro en s'inclinant élégamment.

Avez-vous déjà entendu Miranda jouer ? demanda-t-elle.

Son interprétation du concerto pour violon de Brahms est une merveille, cela lui

a valu un premier prix au conservatoire.

Du violon ?

L'esprit d'Alessandro fonctionnait à toute vitesse. Se trouvait-il pris à son propre piège ? Son plan lui avait paru audacieux, mais il sentait que cette famille cherchait à l'attirer vers quelque chose de plus fou encore. Dans quel guêpier s'était-il fourré ? Il jeta un coup d'œil à celle que son hôtesse avait appelée Miranda. A ses vêtements provocants, à son visage maquillé comme une voiture volée, il l'aurait prise pour une danseuse de cabaret, alors qu'apparemment elle était violoniste. Puis il porta son attention sur le visage plein de fraîcheur de celle qu'il était venu voir. Cette jeune fille angélique aux joues légèrement empourprées, au fascinant regard vert jade, qui devenait chanteuse le soir. Il aurait volontiers poursuivi son examen si les protestations de Miranda Weston ne l'avaient tiré de sa contemplation. Maman, je t'en prie, s'exclama celle-ci. Cela n'intéresse pas M. Bussoni. Amélie, dis quelque chose ! « Amélie », se répéta-t-il mentalement. Il aimait l'harmonie de ce prénom, ses sonorités, son charme anglais délicieusement suranné. « Amélie, Amélie »

L'autre demoiselle

Ce n'est pas Amélie qui m'arrêtera, coupa Mme Weston. Si personne ne parle

de ton merveilleux talent, comment comptes-tu jouer un jour de ce violon que tu

admirais tant à Heidelberg ?

M. Bussoni est venu parler des contrats d'enregistrement pour le groupe de

Miranda, glissa Amélie. Il l'écoutera jouer une autre fois.

Et ce sera avec grand plaisir, madame, confirma Alessandro. Mais n'est-ce pas vous que j'ai entendue chanter hier soir ? Il s'était tourné vers la jeune femme en T-shirt blanc qui restait médusée.

— Ma sœur m'a remplacée parce que j'étais enrhumée au point d'être aphone,

avoua l'autre d'un air contrit. En général, personne ne nous distingue l'une de l'autre

Je vois, commenta Alessandro en étudiant le visage d'Amélie.

Il l'aurait reconnue même si on lui avait présenté dix autres sœurs identiques.

Chanter n'est qu'un passe-temps pour moi, expliqua Amélie, apparemment

troublée par son regard insistant. Mais si vous aviez entendu Miranda, vous lui auriez fait signer un contrat sur-le-champ.

Possible, répondit-il tandis que ses yeux exprimaient le doute le plus absolu à ce sujet. Il se fichait comme d'une guigne que Miranda Weston chantât faux ou non. Il ne

cessait de dévorer du regard la beauté de sa jumelle, sa silhouette gracile

désirait cette femme comme il n'avait jamais désiré aucune autre. Oui, elle

incarnait tout ce qu'il cherchait pour mettre son plan à exécution. Et plus que ça, se dit-il avec étonnement. La sonnerie du téléphone, quelque part dans la maison, interrompit ses réflexions.

J'y vais ! annonça M. Weston en s'éloignant.

Si ça ne vous dérange pas, commença Miranda, je

Elle vacilla et se passa

une main sur le front.

Il

Tu as encore de la fièvre, intervint Mme Weston. Tu devrais monter te coucher.

Je vais l'accompagner, proposa Amélie. Voulez-vous m'excuser, monsieur Bussoni ? Je descendrai servir le thé dans un instant.

Ce ne sera pas nécessaire.

Vous n'allez pas partir maintenant ? dit-elle un peu trop rapidement. C'est que nous n'avons pas encore discuté du contrat, se reprit-elle pour tempérer son ardeur.

Monsieur Bussoni, déclara Miranda d'une voix faible, ma sœur a toute ma

confiance. Vous pouvez lui soumettre votre proposition. Elle se tenait sur le seuil, et un instant son visage soigneusement maquillé fut auréolé d'un rayon de soleil venant de la fenêtre du vestibule.

Belle fille, pensa Alessandro objectivement. Et, cette couche de peinture en moins, la copie conforme de sa sœur. Enfin, presque. Car personnellement il ne la trouvait pas attirante. Pas le moins du monde.

Très bien, mademoiselle Weston. Je pense que votre sœur trouvera mon offre

alléchante, répondit-il finement. Quand Amélie revint dans la pièce, Alessandro était confortablement installé sur le canapé recouvert de chintz, en grande conversation avec sa mère. Il se tourna aussitôt vers elle.

Vous avez pour habitude de régler les affaires de votre sœur ?

Elle se targuait de reconnaître un adversaire au premier coup d'œil. Et celui-ci était de taille, songea-t-elle.

Pas du tout. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de moi, signor Bussoni, répondit-elle avec précaution.

Alessandro, je vous en prie.

Il souligna ces mots d'un regard amusé. Une tactique destinée à la désarmer, elle en aurait mis sa main au feu ! Il y avait quelque chose de calculateur au fond de

ses yeux étonnants, et elle sentit son corps répondre au défi viril qu'ils lui lançaient.

Nous devons discuter de points importants, vous et moi.

Dont certains que je n'avais pas prévus. Je vous enverrai ma voiture ce soir, à 20 heures.

La voix du beau visiteur coulait comme du miel sur les sens d'Amélie. Comment pouvait-elle en être affectée à ce point ? Quand il se leva, la pièce parut se rétrécir.

Oh ! Vous ne restez pas pour le thé ? s'enquit Mme Weston, déçue.

Maman, nous ne devons pas abuser, intervint Amélie en s'efforçant de rendre

sa voix neutre. M. Bussoni réserve déjà sa soirée pour discuter de l'avenir de Miranda. Celui-ci approuva d'un signe de tête.

A ce soir, mademoiselle Weston.

Au revoir, monsieur Bussoni, répondit Amélie sur le même ton formel.

Alessandro, corrigea-t-il doucement.

Elle se sentit délicieusement aspirée par son regard sombre qui semblait l'atteindre jusqu'au tréfonds de son être, et oublia d'être sur ses gardes. Dans ce moment de confusion, Alessandro lui prit la main et la porta à ses lèvres. Un bref contact, mais il n'en fallut pas plus pour que son esprit se mette à dériver, en même temps qu'une douce chaleur envahissait ses veines. Puis Alessandro descendit l'allée pour rejoindre sa voiture.

Avait-il un don de seconde vue ? se demanda Amélie en voyant la haute silhouette émerger de l'hôtel, au moment précis où la limousine qui la transportait s'arrêtait devant l'établissement.

Rien ne l'aurait surprise de la part d'Alessandro Bussoni. Devançant le portier et le chauffeur, il vint lui-même lui ouvrir la portière. Elle sentit sa bouche s'assécher et faillit se recroqueviller sur la luxueuse banquette comme si elle portait une tenue osée. Heureusement, elle avait pris

soin de revêtir un tailleur bleu marine dont la jupe sage lui arrivait aux genoux.

Bienvenue, mademoiselle Weston, l'accueillit-il en se penchant vers elle.

Pour l'aider à descendre ou l'empêcher de s'échapper ? se demanda-t-elle en sentant de longs doigts enserrer les siens. Une onde de chaleur traîtresse fusa le long de son bras. Bon sang ! Ce n'était pas un tailleur qu'elle aurait dû porter, c'est une armure !

Appelez-moi Amélie, balbutia-t-elle malgré son trouble.

Dans toute négociation, la première règle à respecter était de garder un ton cordial mais formel. Et voilà qu'elle réagissait comme une jeune fille à son premier rendez-vous ! Veuillez m'excuser de ne pas être venu moi-même vous chercher, déclara Alessandro en s'effaçant pour la laisser franchir les portes à tambour. Elle ébaucha une vague réponse et concentra son attention sur le portier en grande tenue. Elle était si occupée à maintenir une distance respectable entre elle

et l'homme qui l'escortait vers l'intérieur de l'hôtel qu'elle faillit ne pas entendre la suite de sa remarque.

J'ai été retenu par des affaires d'Etat assez urgentes

Des affaires d'Etat ? s'étonna-t-elle.

Mais il était difficile de réfléchir au milieu de l'agitation qui régnait dans le hall de l'hôtel. Au premier flash de magnésium, elle balaya l'endroit du regard, imaginant que quelque célébrité s'y trouvait. Puis elle se rendit compte qu'un petit groupe de

photographes les entourait. Esquissant un sourire incertain, elle s'efforça de régler son pas sur la foulée énergique d'Alessandro Bussoni.

Je suppose qu'ils n'ont rien de mieux à faire pour l'instant ? déclara-t-elle avec ironie. Qui ? Oh ! Les photographes ? répondit Alessandro comme s'il s'apercevait seulement de leur présence. Quand on y est habitué, on finit par ne plus les remarquer.

Ils doivent attendre l'événement de la soirée.

L'événement ? s'étonna Alessandro en s'arrêtant pour la dévisager.

Oui

L'arrivée d'un V.I.P., d'une star du show-biz par exemple. Dans un hôtel

de cette classe Alessandro serra les lèvres et ses yeux sombres brillèrent d'une lueur amusée.

Vous avez raison. Ce doit être terriblement ennuyeux pour eux de faire le pied de grue.

Mais il n'y avait pas que les photographes qui s'intéressaient à eux, constata-t- elle. Toutes les personnes présentes les regardaient tandis qu'ils traversaient le salon brillamment éclairé. Rien d'étonnant à cela, raisonna-t-elle en jetant un coup d'œil furtif à son compagnon. Cet homme était d'une séduction qui dépassait de loin les stéréotypes masculins dans ce domaine. Son costume sombre, sobre et parfaitement coupé, portait certainement la griffe d'un grand couturier. Sa chemise avait la couleur bleue des glaciers, teinte qui accentuait son hâle et rendait ses yeux encore plus brillants, plus passionnés. Et si chic fût-elle, sa tenue ne servait qu'à mettre en valeur une virilité flamboyante. Elle détourna le regard. Cette soirée était une réunion d'affaires, pas un dîner intime. – — Des affaires d'Etat, avez-vous dit ? demanda-t-elle, décidée à obtenir une réponse. Le rire lent et sexy qui salua sa question joua étrangement sur ses sens. Si elle avait espéré faire abstraction même un seul instant du charme d'Alessandro Bussoni, elle en était pour ses frais ! Ils arrivèrent devant un ascenseur privé installé à l'écart du salon, et elle vit Alessandro pianoter un code. Les portes coulissèrent silencieusement et ils pénétrèrent dans une luxueuse cabine tout en miroirs, avec banquette capitonnée et téléphone. Pour l'usage exclusif de quelques privilégiés, songea-t-elle en coulant un regard pensif vers son compagnon. Qui était en fait Alessandro Bussoni ?

Vous n'avez toujours pas répondu à ma question, insista-t-elle.

J'ai pris la liberté de commander un léger souper. Il nous sera servi un peu

plus tard. Ainsi, nous pourrons mieux nous concentrer sur ces négociations. Si ce commentaire était assez affable, le regard qui l'accompagnait suggérait l'autorité. Alessandro Bussoni entendait visiblement diriger les opérations. Elle devait donc lutter pour garder le contrôle d'une situation qui, sinon, lui

échapperait irrémédiablement.

Vous avez parlé d'une affaire d'Etat, lui rappela-t-elle avec obstination. Et je vous ai posé une question Si les mots avaient toujours été son arme la plus efficace, force lui était de reconnaître que, face à Alessandro Bussoni, ils demeuraient sans effet. Sur une impulsion, elle le prit par le poignet.

Allez-vous m'expliquer à la fin ? demanda-t-elle sur un ton exaspéré.

En une fraction de seconde, elle sut qu'elle venait de commettre une erreur. Elle était folle d'agresser cet inconnu dans un ascenseur ! Sa peau était tiède, souple, et elle sentait sous sa paume la chevalière qu'il portait à l'auriculaire. Elle se ressaisit aussitôt et le relâcha, les yeux sur le bijou armorié.

C'est le blason de ma famille. Cela satisfait-il votre curiosité ? déclara Alessandro d'une voix nonchalante.

Votre blason ? répéta-t-elle, étonnée.

Elle n'eut pas le temps d'en dire plus. En un éclair, il lui avait saisi à son tour le

poignet et examinait le bouton de manchette qui fermait la manche de son chemisier.

Si vous commenciez par m'expliquer ceci ? répliqua-t-il.

Impossible de se dégager d'une telle emprise. Mais le voulait-elle seulement ?

Dans un élan de panique, elle s'aperçut qu'elle se laissait faire.

C'est le poinçon de mon école de droit, avoua-t-elle.

Ah ! murmura Alessandro, satisfait d'entendre ce qu'il soupçonnait déjà.

Avocate ? Amélie acquiesça brièvement. Tout devenait clair, songea-t-il. Le sac qu'il avait vu dans la loge devait contenir son costume d'audience et sa perruque, et la valise-trolley ses dossiers. Quant aux vêtements stricts aperçus sur le portant, c'étaient ceux qu'elle portait sous sa toge

pendant les audiences. La seule touche de féminité dans cet accoutrement était la paire de chaussures noires à hauts talons

Et vous ? Que faites-vous ? demanda Amélie à cet instant.

Une lueur combative s'était allumée dans ses yeux verts, et il sut qu'il n'aurait pas la partie facile. Logiquement, tout ce qu'il avait à faire, c'était amener Amélie

Weston à signer le contrat préparé par ses avocats. Seulement, cette femme qui l'attirait follement compliquait ce plan.

Car la dernière chose qu'il souhaitait, c'était de lui révéler son identité dans un ascenseur !

Voici notre étage, annonça-t-il comme l'ascenseur ralentissait. Encore une

fois, il éludait la question ! Se maîtrisant à grand-peine, Amélie chercha un dérivatif à son irritation croissante. La première chose qu'elle nota fut l'agréable harmonie entre son parfum léger et fleuri et celui, plus exotique, d'Alessandro, un mélange de bois de

santal et d'épices. Ce qui n'était pas la meilleure des distractions !

Comme les portes de la cabine coulissaient, elle en ressentit de la déception. Elle

très, très

aurait presque souhaité qu'il bloque la cabine entre deux étages pour longtemps !

Amélie ? Vous m'avez entendu ?

Reprenant ses esprits, elle découvrit qu'il avait ouvert une porte à double battant et l'invitait à l'intérieur.

Je suis désolée, s'excusa-t-elle en le suivant.

Je vous demandais si vous désiriez une coupe de Champagne ?

Oh ! Non, merci. Juste un verre de jus d'orange jusqu'à ce que nous ayons conclu ce contrat.

Après quoi, vous prendrez du Champagne ?

Alessandro. Une fois que nous serons tombés d'accord, je

m'en irai.

Comme vous voudrez, dit-il d'un ton neutre. Les avocats ne sont pas les gens

que je préfère fréquenter pendant mes loisirs. Une nouvelle fois, elle fut déçue. Car il fallait être aveugle pour ne pas remarquer qu'Alessandro était un homme sensuel au dernier degré. Mais elle devait à tout prix oublier l'attirance physique qu'elle ressentait, si elle voulait avoir une chance de mener à bien ces négociations qui s'annonçaient ardues. Facile à dire, mais comment ignorer ces regards nonchalants dont il la couvait ? Au moment où il se détourna pour servir leurs boissons, elle prit une profonde inspiration pour alléger la tension qui l'accablait. « Reste calme », s'intima-t-elle. Calme et impersonnelle. Après tout, il ne s'agissait que d'une discussion

d'affaires

17

Je n'ai pas dit cela

Laissant son sac à main sur une console à dessus de marbre, Amélie regarda autour d'elle. Elle se trouvait dans un salon de dimensions royales dont le décor de style

anglais était somptueux à l'excès. Partout, ce n'était que meubles de prix, soieries, cachemires, damassés

Pas très intime, n'est-ce pas ?

Elle sursauta. Alessandro s'avançait vers elle, le regard rivé au sien.

Eh bien, c'est très

Oui ? l'encouragea-t-il en notant les efforts qu'elle faisait pour prendre le verre

qu'il lui tendait sans le frôler.

On a réussi à

l'offenser.

commença-t-elle en choisissant ses mots pour ne pas

,

A condenser les tendances folkloriques de votre pays pour impressionner le

touriste nanti ? suggéra-t-il en la contemplant avec amusement.

C'est ça, admit-elle en souriant malgré elle. Comment avez-vous deviné que

c'est exactement mon impression ? Si nous tenions cette réunion dans un endroit plus

discret ? proposa

Alessandro. Ne prenez pas cet air effarouché. Ma chambre est aussi grande que cette pièce, mais il y en a une autre plus petite que j'ai fait transformer en bureau pour la durée de mon séjour.

Je vois, fit Amélie d'un air absent en le regardant extraire quelques documents d'un dossier posé sur la table. Pourquoi ne remarquait-elle que ses mains hâlées, expertes

Amélie ? Je vous demande de me suivre dans mon bureau pour que nous

puissions commencer cet entretien. La voix de son hôte était amusée, tolérante même, et elle se hâta d'adopter une attitude déterminée. Reprenant son sac, elle lui emboîta le pas, mais comme il ouvrait une porte et s'effaçait pour la laisser entrer, elle pila net. La pièce était petite. Etroite, même. Elle passa devant Alessandro en essayant de ne pas l'effleurer. Il lui parut immense, et son aura d'assurance et de virilité lui conférait une présence écrasante, ce qui n'arrangeait rien. Très impressionnant, commenta-t-elle d'une voix rauque en feignant de s'intéresser à l'équipement high-tech dernier cri qui meublait la petite pièce.

Asseyez-vous, l'invita-t-il en lui désignant un siège capitonné devant le bureau d'acajou. Lui-même s'installa derrière le bureau avec une élégance féline.

Voulez-vous ouvrir le débat ? suggéra-t-il. Les mains sagement croisées sur

les genoux, elle s'efforça de ne garder à l'esprit que l'issue de cette entrevue.

Comme vous le savez, mon but est d'obtenir le contrat le plus favorable pour

le groupe de ma sœur

Un contrat d'enregistrement qui procurerait à Miranda l'argent nécessaire pour acheter un violon rare et parfaire sa formation, c'est bien ça ?

C'est une façon plutôt rapide de présenter les choses.

Et comment voudriez-vous poser le problème, Amélie ? Ce que je veux savoir, c'est où se trouve mon intérêt.

Vous avez dû vous en rendre compte en voyant le groupe sur scène. Ils sont excellents

Sans vous, comment puis-je savoir ce qu'ils valent ? Mais revenons à la

proposition concernant votre sœur. Sera-t-elle capable de tenir ses engagements à la fois envers la maison de disques et envers son professeur au conservatoire ?

pendant la

première année, du moins.

Ensuite, elle laissera tomber ses musiciens ?

Elle remplira ses obligations envers eux, je vous le garantis.

Je suis ici pour m'assurer qu'elle pourra respecter ce contrat

Tout en pratiquant assidûment le violon pour devenir une soliste de renommée

internationale ? J'en doute, dit-il en appuyant ce commentaire d'un regard fermé.

Parce que vous ne savez pas ce que c'est que de se donner du mal pour

atteindre son rêve ! lança Amélie en abandonnant toute prudence professionnelle.

Beaucoup d'artistes sont contraints d'exercer un autre métier pour vivre leur passion.

Et pas seulement les artistes

Mais emportée dans son élan, elle ne releva pas cette approbation.

Vous tirez des conclusions hâtives, vous avez déjà décidé qu'elle ne tiendrait pas ses promesses ! l'accusa-t-elle farouchement. Or, je sais que Miranda accomplit tout ce qu'elle s'impose

Et vous, vous n'écoutez même pas ce qu'on vous dit. Comment pouvez-vous savoir ce que vous avancez ?

— Parce que je connais ma sœur mieux que vous

Elle se tut, soudain consciente que ses émotions prenaient le dessus. Elle ne

s'était jamais sentie si déstabilisée depuis son premier séminaire d'avocate stagiaire !

Je suis sûr que vous avez raison sur ce point, dit calmement Alessandro. Mais

pourquoi diable former un groupe pour gagner de l'argent ? N'a-t-elle pas trouvé d'autres moyens ? Amélie esquissa un geste impatient.

Parce qu'elle est avant tout musicienne. C'est ce qu'elle sait faire.

Chanteuse de cabaret ?

Quel mal y a-t-il à cela ? s'écria-t-elle, en devinant les préjugés absurdes qu'il associait aux artistes qui se produisent dans les night-clubs. Miranda gagne honnêtement sa vie. Vous voudriez qu'elle abandonne ses ambitions pour ménager quelques individus bornés ? On frappa à la porte, ce qui dispensa son interlocuteur de lui répondre.

Excusez-moi, dit-il. Je reviens dans un instant.

Une fois Alessandro disparu de son champ de vision, elle se sentit en proie à un mal de tête naissant. Personne ne lui avait fait perdre son sang-froid à ce point.

Absolument personne

Venez, Amélie, dit son hôte depuis la porte. Notre dîner est servi.

Elle hésita. Mais n'était-ce pas l'occasion de se détendre et de calmer ses nerfs malmenés ?

Les pourparlers en vue de la signature du contrat étaient à peine entamés, et il lui faudrait tenir jusqu'au bout. Un dîner d'affaires était inoffensif et civilisé, se rassura-t-elle, sans rien de romantique. Cependant, en entrant dans le grand salon, elle constata qu'il ne s'agissait pas du genre de « léger souper » auquel elle s'attendait.

J'imaginais

Sa voix mourut dans sa gorge tandis qu'elle embrassait du regard le buffet disposé sur la table.

Vous n'avez pas faim ? s'enquit Alessandro en picorant dans quelques plats. Moi, je suis affamé.

Mieux que personne !

Elle préféra ne pas remarquer avec quelle volupté il savourait une fraise enrobée de chocolat

Mangez ce qui vous fait plaisir, ajouta-t-il. Nous poursuivrons en même temps notre discussion. Puis-je vous faire quelques suggestions ? Le sourire dévastateur dont il accompagna ces derniers mots entama dangereusement la réserve d'Amélie et sembla effleurer sa peau comme une caresse.

Ne prenez pas cette peine. Je suis capable de me servir, dit-elle en lui

arrachant presque une assiette des mains.

Détendez-vous, Amélie.

Je suis parfaitement détendue, merci, répliqua-t-elle en s'efforçant de faire son

choix parmi un assortiment de délicieuses salades. Elle se servit maladroitement. Mais était-ce si étonnant quand les belles lèvres d'Alessandro ou ses joues ombrées de barbe lui suggéraient une autre sorte de festin tout aussi prometteur ? Et que dire de son torse large et de son ventre plat et musclé sous la ceinture de cuir noir ?

D'un air absent, elle versa la moitié d'un saladier de chou rouge sur la montagne de nourriture dont elle avait déjà rempli son assiette. Elle garnissait une autre assiette de desserts quand Alessandro intervint :

Je doute que vous réussissiez à mettre cette part de gâteau sur le tout.

Non

de Chantilly défilaient devant ses yeux.

Bien sûr, bégaya-t-elle tandis que des images érotiques de torse hâlé et

Vous aimez le chocolat ? demanda-t-il quelques instants plus tard, alors

qu'elle portait son attention sur des choux à la crème nimbés de sauce au chocolat.

J'adore. Pourquoi cette question ? s'enquit-elle d'un air prudent.

Il remplit une assiette de profiteroles, qu'il nappa de crème fouettée.

Nous avons un festival du chocolat à Ferara. Il a lieu chaque année. On

distribue du chocolat dans toute la ville à cette occasion. Et vous devriez prendre le temps de visiter notre musée dédié au chocolat. Qu'en dites-vous ? demanda-t-

il en lui tendant l'assiette d'un air amusé.

Je vous remercie.

Mon Dieu ! Etait-ce bien le dessert qu'elle acceptait, ou quelque chose d'autre ? Imaginez des sculptures en chocolat exécutées devant vous. Des artistes de

toute l'Europe viennent concourir, expliqua-t-il tout en brandissant une carafe de vin. Comme elle se taisait, il leva les yeux et lui adressa un sourire suggestif.

Eh bien ?

Un demi-verre, biaisa-t-elle.

Une fête du chocolat ! Seigneur ! C'était de la provocation

Il lui tendit son verre et, comme elle le remerciait, elle rencontra son regard troublant au fond duquel brillait une flamme rieuse. Oui, elle ferait bien de se méfier de cet homme, songea-t-elle en détournant les yeux. Fort heureusement, Alessandro la laissa manger en paix. Quand ils retournèrent dans le bureau, il alluma une lampe et glissa un CD dans le lecteur. Brahms, reconnut-elle. Le fameux morceau qui avait valu son premier prix à Miranda Alessandro avait servi le Champagne et s'installait confortablement dans son fauteuil directorial.

Ça ne vous dérange pas si j'enlève ma veste ? demanda-t-il.

Pas du tout, répondit-elle en prenant sa flûte pour se donner une contenance.

Elle le regarda se débarrasser du vêtement, défaire ses boutons de manchettes en

or et retrousser ses manches. Il avait des bras puissants et virils.

Vous pensez toujours que je fais partie de ces individus bornés que vous

évoquiez tout à l'heure ? la défia-t-il. Pour son opinion sur les chanteuses de cabaret, certainement, songea-t-elle. Pour

le reste

Je vois à votre expression que vous n'avez pas changé d'avis, fit-il remarquer. Dommage ! En fait, je me fiche de ce que les gens font, du moment qu'ils ne lèsent personne. En revanche, je m'intéresse énormément à leurs motivations. Qu'est-ce qui vous motive, vous, Amélie ? Avocate de jour et chanteuse au noir

la nuit

moins reluisant, c'est que vous avez voulu me duper. Pourquoi ?

Cette piètre réponse lui valut un

Remarquez que c'est tout à votre honneur d'aider votre sœur. Ce qui est

Je reconnais que la situation nous a échappé regard cynique.

Vous pensiez vraiment vous en tirer en vous faisant passer l'une pour l'autre ? Vous me prenez pour un imbécile ? Elle s'empourpra violemment.

Je ne savais pas que vous

D'un geste, Alessandro lui imposa silence.

Il se trouve que vous n'êtes pas la seule à avoir été malhonnête, dit-il

pensivement.

Que voulez-vous dire ?

Simplement que vous vous faites des idées si vous croyez que le projet de

votre sœur avait des chances d'aboutir. Sans ma coopération, elle ne jouera

Je suis sincèrement désolée.

jamais de ce violon qui lui tient tant à cœur.

Etes-vous prêt à l'aider, oui ou non ? demanda-t-elle anxieusement.

Alessandro étendit les bras sur le dossier du sofa. Comme s'il suivait le cours de ses pensées, il enchaîna :

Je parle de l'instrument exposé chez ce luthier d'Heidelberg, non loin du château.

Comment connaissez-vous ces détails ?

Avant toute négociation, je m'informe. Je ne laisse rien au hasard.

Amélie se sentit pâlir. Que cherchait vraiment Alessandro Bussoni ? Pourquoi s'était-il donné tant de peine ?

Pourquoi dites-vous que ma sœur pourrait ne jamais en jouer ? demanda-t-elle en tremblant.

J'ai dit : sans ma coopération, répéta-t-il. Cet instrument est une pièce

inestimable. Il était en exposition chez l'un des meilleurs luthiers du monde

« Etait » ? Pourquoi parlez-vous au passé ? Il a été rendu au musée ? le pressa- t-elle avec une pointe de regret et de soulagement dans la voix.

Pas exactement.

Quoi, alors ?

Mais au lieu de répondre, Alessandro fixa un point pardessus son épaule gauche. Amélie se retourna dans cette direction, et ses yeux s'agrandirent d'étonnement. Sur un siège capitonné garni de deux coussins de soie crème était posé un violon.

Vous croyez

quand elle eut recouvré sa voix.

N'est-ce pas la seule façon d'en jouer ? ironisa-t-il. Elle éprouvait des difficultés à respirer.

Elle se retourna encore une fois pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas. Mais non, elle était bel et bien en présence du violon que Miranda avait essayé à Heidelberg.

hors de prix, comment est-il en votre

possession ? Je ne comprends pas, balbutia-t-elle.

Tout a un prix, dit Alessandro en haussant les épaules.

S'il s'agit d'une pièce de musée

qu'il est prudent de le laisser hors de l'étui ? marmonna-t-elle

acheté ? s'enquit-elle, sentant qu'elle tremblait de façon

incontrôlable. Mais pourquoi ?

C'était mon atout majeur.

Votre atout ? bégaya-t-elle, incrédule. De quoi parlez-vous ? Vous feriez

mieux de m'expliquer.

— Très bien. Si votre sœur avait assez d'argent, elle poursuivrait sa formation de

violoniste sans être obligée de chanter dans les bals, n'est-ce pas ? Et ce serait

épatant si elle utilisait ce violon qui se trouve derrière vous

Une fois qu'elle aura gagné au Loto, c'est ça ? coupa Amélie d'un ton cynique.

Que diriez-vous si je lui prêtais cet instrument

Un profond silence suivit cette déclaration. Au bout d'un long moment, Amélie

osa demander :

Que devrait-elle faire pour cela ? - Votre sœur ? Rien du tout.

Vous l'avez

à titre permanent ?

Le cœur d'Amélie s'emplit de crainte. Tentant de mettre de l'ordre dans ses idées, elle reprit :

Alors, que devrais-je faire pour ça ?

Un bref sourire incurva les lèvres d'Alessandro. Amélie avait l'esprit vif et elle était la vulnérabilité incarnée

Un fol espoir mêlé

de tendresse le saisit. Ce qui n'était au début qu'une banale tractation avait évolué

en quelque chose de plus intense. Si Amélie Weston acceptait sa proposition, il

serait l'homme le plus heureux de Ferara

Se levant, il se mit à arpenter nerveusement la pièce. Il n'avait plus le temps de réfléchir. Il ouvrit le placard dans lequel il gardait les fleurs. Il avait acheté cette gerbe

extravagante pour sceller leur accord. Certes, c'était prématuré, mais il n'avait pas le choix. Se tournant pour lui faire face, il lui tendit l'énorme bouquet.

J'avais l'intention de vous donner ceci

En quel honneur ? demanda-t-elle, surprise. Je n'ai jamais vu un bouquet aussi fabuleux

Pour vous remercier

Un long moment s'écoula, sans que nul bougeât. Puis Amélie murmura :

Vous êtes complètement fou !

Alessandro ébaucha un sourire ironique. Son esprit rationnel lui disait qu'elle

avait raison. Mais à Ferara, depuis trente générations, on n'avait jamais vu une femme sensée refuser l'opportunité de devenir princesse.

Pas à ma connaissance, répondit-il. J'avais dit que j'avais une proposition à

vous faire.

Un contrat d'enregistrement de la part de Prince Records, oui, martela Amélie.

Je ne connais pas cette société et je n'ai aucun lien avec elle.

Quoi ?

C'est vous qui m'avez pris pour le représentant d'une maison de disques,

expliqua-t-il. Je vous ai laissée le croire tant que ça m'arrangeait. Maintenant,

regardons les choses en face : je possède quelque chose qui vous intéresse, et de

votre côté, vous pouvez me rendre un service. Nous pourrions violons ? Les yeux d'Amélie lancèrent des éclairs.

Mais qui êtes-vous à la fin ?

accorder nos

Non, du monde !

d'accepter de devenir ma femme, avoua-t-il doucement.

Prince héritier Alessandro Bussoni de Ferara, répondit-il. Un nom à coucher dehors, j'en conviens

Reprenez vos maudites fleurs ! s'écria la jeune femme en lui flanquant le

bouquet dans les bras. Vous avez cherché à nous manipuler !

— C'est votre sœur qui s'est mise dans cette situation.

De quel droit osez-vous la juger ? s'emporta-t-elle en bondissant de son siège.

Il eut l'impression d'être frappé par la foudre. Cela n'avait rien à voir avec le fait que personne absolument personne ne s'était jamais permis de lui parler de la sorte. En voyant Amélie se déchaîner, les yeux étincelants, les cheveux rejetés en arrière, le visage en feu, empreint de passion, il ressentit le besoin instinctif de détourner cette fougue vers quelque chose qui leur donnerait à tous deux infiniment plus de plaisir que cette querelle au sujet de sa sœur. Etait-il en train de tomber amoureux ? L'était-il déjà? Cette révélation l'envahit d'une joie indicible. Il aurait voulu attirer Amélie dans ses bras et l'embrasser à l'étouffer. N'était-ce pas arrivé dès l'instant où il l'avait vue, sur cette scène au décor criard, sous les lumières crues qui juraient avec sa beauté lumineuse ? Délaissant ses pensées, il prit un ton impassible pour annoncer :

Je vais vous faire reconduire. Vous êtes bouleversée. Nous en reparlerons demain Vous perdez votre temps ! glapit-elle, cinglante. Avec votre permission, dit-il encore, je ferai porter ces fleurs à votre mère. Faites-en ce que vous voudrez !

Dire que, s'il existait encore aujourd'hui un malotru titré de ce genre, il avait fallu qu'elle tombe dessus ! Mais elle ne tomberait pas dans le piège ! Pas elle ! Une fois dans la limousine, pourtant, Amélie s'apaisa en regardant défiler les rues humides de la capitale. Il lui fallait bien admettre que, sans apport financier, Miranda n'irait jamais au bout de ses immenses capacités. L'obtention d'une bourse permettrait à la rigueur de payer ses leçons, mais jamais elle ne trouverait les fonds nécessaires à l'achat d'un violon de haute qualité. Devait-elle pour autant se résoudre à épouser un inconnu ? s'interrogea-t-elle avec colère. Sans compter qu'à vingt-huit ans, elle avait encore une vue romantique du mariage. Elle voulait l'amour, la passion, la tendresse, un

engagement pour la vie transactions !

A moins que

Alors oui, la

proposition absurde du prince de Ferara pouvait assurer l'avenir de Miranda. Si Alessandro parlait sérieusement, il reviendrait tôt ou tard à la charge. Dans combien de temps ? se demanda-t-elle avec un étrange frémissement d'excitation.

24

Pas un bout de papier officiel en conclusion de froides

quelques

clauses

restrictives

En

ajoutant

Toute la famille s'était serrée sur le canapé du salon et écoutait, figée, le récit d'Amélie.

Et nous voyagerons à bord du jet d'Alessandro pour assister au mariage qui

aura lieu à Ferara, termina-t-elle. Sa mère fut la première à réagir. Quittant des yeux l'éclatante composition florale qui occupait presque entièrement l'encadrement de la fenêtre, elle reporta son

attention sur elle, les traits soucieux.

Tu es sûre que tout cela est vrai ?

Absolument, maman.

Non, non et non ! jeta Miranda d'un ton décisif. Je ne peux pas te laisser faire ça. Papa, dis quelque chose ! Paul Weston se gratta le front d'un air perplexe.

Personnellement, je ne comprends rien aux histoires d'amour. Je sais

seulement que votre mère était la femme qu'il me fallait. Je lui ai demandé de m'épouser, elle a accepté, et voilà.

Tu ne peux pas approuver ce mariage, voyons ! insista Miranda. Ce n'est pas

parce que ça a marché entre maman et toi qu'il en ira de même pour Amélie. Elle ne connaît même pas ce Bussoni

Vous oubliez qu'Alessandro est un prince, intervint Sonia Weston avec

emphase. Miranda roula des yeux effarés, et son père se leva en s'excusant :

Si nous devons partir en balade la semaine prochaine, je dois terminer mon travail.

Une « balade » ? explosa Miranda en le voyant quitter le salon. A-t-il conscience de la gravité de la situation ?

Alessandro a préparé un contrat en béton, lui assura Amélie. Je l'ai lu et relu. Je l'ai même fait expertiser par mon cabinet.

Tu es sûre que les frais d'études de Miranda seront payés intégralement ?

demanda leur mère.

Tous les frais, ainsi qu'une bourse et le prêt du violon à vie.

Si je comprends bien, le père d'Alessandro ne peut abdiquer que si son fils a une épouse en bonne et due forme ?

Exactement. Comme tu le vois, nous nous rendons service mutuellement.

En dépit de cette crâne assurance, Amélie se demandait si elle était vraiment saine d'esprit pour s'engager dans une pareille aventure. Elle se remémora le coup de téléphone d'Alessandro il l'avait appelée immédiatement après leur entrevue où il lui avait exposé point par point ses généreuses conditions en faveur de Miranda. Généreuses ? Pas tant que ça. C'était simplement une tactique pour la faire consentir au mariage. « Tactique » était le mot, songea-t-elle amèrement, car elle

n'avait décelé aucune trace de chaleur ni d'enthousiasme dans sa voix.

J'ai l'impression que vous êtes tous devenus fous, ça ne marchera pas ! lança sa jumelle comme en écho à ses pensées.

Oui, sans doute, se dit-elle. Mais cela n'entamait pas sa résolution. Ce mariage durera jusqu'à ce que tu aies terminé tes études avec le professeur Iwamoto, expliqua-t-elle. Ensuite, cette comédie prendra fin. Alors, ne commencez pas à bâtir des châteaux en Espagne

Des châteaux ! répéta leur mère enjoignant les mains. Qui aurait cru qu'il nous arriverait une chose pareille ?

Mais si, ça marchera ! répéta Amélie un peu plus tard, quand elle retrouva

Miranda dans leur chambre. Je n'ai rien à perdre

Tu trouves ? objecta sa jumelle d'un air farouche. Tu peux tomber amoureuse

d'Alessandro, et alors

J'ai vingt-huit ans, et j'ai réussi jusque-là à éviter les liaisons sérieuses.

Oui, parce que tu es une accro du boulot et qu'aucun homme comme lui n'a

encore croisé ta route ! Mais que feras-tu si tu tombes amoureuse ? C'est un type

terriblement séduisant

Et sûrement terriblement gâté, égoïste et imbu de sa personne aussi, comme

tous les princes. Exactement le genre d'homme auquel je résiste facilement.

Et si tu tombes enceinte ? insista Miranda.

Pas de danger de ce côté-là.

Tu rêves ! Alessandro ne m'a pas donné l'impression d'être impuissant

Encore faudrait-il que nous couchions ensemble, coupa Amélie. Or, j'ai fait

ajouter au contrat une clause interdisant les relations sexuelles entre nous.

Quoi ? Ma pauvre, tu ne sauras jamais à côté de quoi tu passes !

Et c'est tant mieux, car j'ai l'intention de reprendre mon travail, une fois cette histoire terminée. Autant ne pas se laisser distraire

Alessandro Bussoni n'est pas simplement une distraction, murmura Miranda

rêveusement. C'est l'obsession de toutes les femmes.

Peut-être. En tout cas, il n'aura qu'une hâte : se dégager de ce contrat le plus

tôt possible. Même chose pour moi. Donc, inutile de te faire des idées comme maman. Ce mariage n'est qu'un bluff, un marché qui sert nos intérêts respectifs, un point c'est tout.

Alors, je te plains, dit doucement Miranda. Et je suis désolée aussi pour Alessandro. Je me sens si coupable

Arrête ! commanda Amélie en prenant sa sœur par le bras. Je ne veux pas entendre parler de culpabilité. Tu dois m'encourager, au contraire, Miranda. Il est trop tard pour revenir en arrière. J'ai déjà pris mon congé au cabinet. Et dis-toi que la pension que je recevrai au moment du divorce me permettra de finir de payer l'appartement. Tu vois, tu m'aides aussi à réaliser mon rêve.

Evidemment, vu sous cet angle, nous sommes solidaires, convint Miranda en

ébauchant une grimace résignée.

— Comme toujours, sœurette ! répondit Amélie avec un entrain forcé. C'était une

belle soirée d'été comme il y en a rarement en Angleterre. Le ciel virait au bleu

indigo et il faisait encore assez chaud pour s'asseoir sur le balcon de l'hôtel. Une météo parfaite pour l'occasion, songea Amélie en regardant Alessandro revenir vers elle, deux flûtes de Champagne à la main. Ils venaient de signer leur incroyable pacte, et l'heure était à la célébration. Un léger frisson la parcourut en acceptant le verre qu'il lui tendait. Un mariage avec un homme comme lui eût été une perspective excitante, s'il y avait eu le plus petit espoir d'idylle entre eux. Mais il était inutile d'espérer.

A nous, murmura Alessandro en portant le toast le plus inapproprié qu'elle pût

imaginer. A nos satisfactions respectives, rectifia-t-elle. Celles que nous procure cet accord, crut-elle bon d'ajouter pour bannir toute ambiguïté.

Ah oui, notre accord, répéta-t-il avec un faible sourire. Vous ai-je dit que vous

serez en droit de garder le titre de princesse votre vie durant, si vous le souhaitez

?

Non, mais ce n'est pas très important

Pas important ?

Au ton qu'il employait, elle sut qu'elle l'avait offensé.

Ecoutez, je suis désolée, s'excusa-t-elle. Je

D'un geste, il la réduisit au silence et contempla le panorama de la ville dans le soir qui tombait.

Le titre vous appartiendra à vie, que vous le vouliez ou non, réaffirma-t-il.

Je n'aurai rien fait pour le mériter, protesta-t-elle. Se tournant vers elle, il l'étudia d'un regard aigu.

N'en soyez pas si sûre. Il y aura des difficultés à surmonter avant que vous ne vous installiez dans la fonction.

Ne vous faites aucun souci. Je saurai vaincre les obstacles.

A l'instant où elle avait prononcé ces paroles, Amélie avait été convaincue d'être

à la hauteur de la situation. Dès la fin de la semaine, toutes les formalités seraient remplies. Elle partirait alors à Ferara avec sa famille pendant qu'Alessandro resterait à Londres pour régler des affaires en cours. Mais c'était sans compter

l'efficacité avec laquelle Alessandro prit les choses en main.

A partir de là et jusqu'au jour du départ, elle se sentit emportée dans un tourbillon

effréné impossible à maîtriser. L'arrivée imprévue d'une horde de couturiers et de stylistes qui se mirent à virevolter autour d'elle fut le premier signe de ce branle- bas, et elle dut batailler ferme pour imposer son avis sur le style de sa robe de mariée. Puis ce furent d'interminables livraisons de vêtements et de boîtes de chaussures à son domicile, alors qu'elle n'avait rien commandé. Complètement débordée, elle se résolut à appeler Alessandro à son bureau de

Londres.

Je sais, c'est un peu cavalier, admit-il. Mais le temps presse, Amélie, et je pensais que vous vous sentiriez plus à l'aise si vous pouviez compter sur une nouvelle garde-robe

A l'aise ? Avec des vêtements étiquetés « déjeuners en plein air », « dîners

et j'en passe ? Il y en a au moins une

douzaine de chaque !

Ces modèles ne vous plaisent pas ? demanda-t-il d'une voix inquiète.

Désolée, je ne voulais pas paraître ingrate

Voulez-vous que nous nous retrouvions pour en parler ?

Volontiers, répondit-elle un peu trop vite.

Maintenant, si vous voulez ? suggéra-t-il avec une note amusée.

Cela me convient, articula-t-elle au bord de la panique.

Alessandro l'emmena déjeuner dans l'un des restaurants les plus huppés de la capitale. C'était un endroit discret où même un prince et sa compagne pouvaient passer une heure agréable à savourer des mets délicieux loin des regards curieux. Après avoir avalé une succulente pâtisserie, elle reposa sa serviette en

réfléchissant au moyen de refuser les fabuleux cadeaux d'Alessandro sans le froisser.

Quelque chose vous tracasse, dit-il en faisant signe au serveur d'apporter l'addition. Toujours cette histoire de vêtements ?

Je ne sais que penser, avoua-t-elle, confuse. Il y en a tellement

Il va me

falloir un temps fou pour les essayer.

Réservez cela pour plus tard, à Ferara, conseilla-t-il. Prenez quelques articles

qui vous plaisent, et je ferai livrer le reste au palais. Je voulais profiter d'être à Londres pour faire ces achats dans les meilleures boutiques.

Vous êtes gentil

Son cœur cognait sourdement dans sa poitrine tandis qu'il la dévisageait d'un regard caressant.

Je voudrais juste que vous soyez heureuse, murmura-t-il.

Un muscle tressaillit sur sa mâchoire. Sans doute s'efforçait-il comme elle

d'appréhender cette drôle de situation.

Pour la durée de notre contrat, précisa-t-elle. Alessandro acquiesça d'un signe de tête.

En parlant de ça

Il plongea une main dans la poche intérieure de sa veste, puis parut se raviser.

Etes-vous prête ? Je vous propose de marcher un peu dans le parc à côté avant

de vous reconduire. En quittant le restaurant, elle remarqua que les hommes qui les avaient suivis depuis son appartement leur emboîtaient de nouveau le pas.

N'ayez crainte, lui souffla son compagnon en lui prenant le bras. Ils sont très corrects.

formels », « petits déjeuners en intérieur »

trop gentil, dit-elle sur une impulsion.

Vos gardes-du-corps ?

Les vôtres aussi, maintenant que vous allez devenir ma femme. Si cette dernière perspective était séduisante, en revanche l'idée de ne pouvoir se déplacer sans être accompagnée était loin de l'enthousiasmer. Elle avait

décidément besoin d'Alessandro pour la guider dans ce monde nouveau et déroutant. C'est ce qui la poussa à proposer :

Voulez-vous monter chez moi prendre un café ? Plusieurs secondes s'écoulèrent, interminables.

Elle commençait à se sentir franchement ridicule, comme si elle avait accosté un homme avec vulgarité, quand il déclara finalement :

Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée. Mais| nous avons encore le

temps de faire cette promenade. Bien qu'il ait accompagné cette réponse d'un sourire, au fond de lui-même, Alessandro se sentait horriblement frustré. L'invitation d'Amélie était irrésistible. Mais s'il l'avait acceptée, il n'y aurait eu qu'une seule issue possible, car elle avait éveillé en lui une foule de sensations

troublantes. Celle qui prédominait en ce moment, c'était le besoin de l'aimer, de la protéger et de faire d'elle sa femme. Malheureusement, les choses ne se présentaient pas dans cet ordre. Comme ils venaient d'entrer dans Regent's Park, la pluie se mit à tomber et ils coururent s'abriter sous un kiosque à musique. C'est là qu'Alessandro déclara :

Il serait préférable que vous ayez ceci.

Qu'est-ce que c'est ? demanda Amélie avec curiosité en le voyant de nouveau

plonger la main dans sa poche intérieure. En découvrant qu'il lui présentait une bague, un bijou très ancien qui avait dû se transmettre de génération en génération jusqu'à sa mère disparue, elle fronça les

sourcils. Evidemment, c'était la tradition

Elle ne vous plaît pas ?

Là n'était pas la question, se dit-elle en contemplant le lacis de rubis et de perles qui cernait un cœur en rubis. Mais une bague de fiançailles ne devait-elle pas

s'offrir avec des mots d'amour ?

Mettez-la seulement pour les grandes occasions, si vous préférez, lui conseilla Alessandro d'un ton impersonnel. Il risquerait d'y avoir du grabuge à Ferara si vous ne l'aviez pas au doigt.

Tous ses vêtements

Oh ! J'aime beaucoup ce bijou, affirma-t-elle. Seulement

fabuleux d'abord, et maintenant ceci Les mots moururent dans sa gorge, car à cet instant il lui prit la main. Son expression était moins sombre, constata-t-elle, comme s'il était soulagé d'un grand poids.

Merci, dit-il. J'espérais que vous la trouveriez à votre goût. Je sais, ce n'est pas le solitaire énorme et inestimable qu'une femme se voit offrir d'habitude, et peut-

être n'est-ce pas le bijou auquel vous vous attendiez. Mais cette bague a une

origine

En tout cas, elle aurait pu être faite pour elle, pensa-t-elle au moment où il la lui glissait au doigt.

Racontez-moi son histoire, le pria-t-elle.

Eh bien, voilà. Il y a très longtemps, un prince de Ferara nommé Rodrigo

tomba amoureux. La jeune fille s'appelait Caterina. Il fit faire cette bague pour elle Sa voix caressait les sens d'Amélie et elle s'efforça de garder une attitude détachée en se souvenant qu'il ne s'agissait que d'une histoire. Mais son esprit était accaparé par d'autres images

Il se mit en route, poursuivit Alessandro, dans l'intention de demander la main

de sa belle, mais en chemin son cheval se cabra et il tomba inanimé dans le lac. Privée de son unique amour, Caterina décida de devenir religieuse. Amélie se raidit, tandis qu'il reportait son attention sur elle.

Que lui est-il arrivé ? demanda-t-elle vivement, effrayée qu'il pût lire dans ses

pensées.

Le cheval de Caterina s'emballa alors qu'elle se rendait au couvent, répondit-il

d'un ton neutre. La jeune fille fit une chute, et quand elle revint à elle, la bague se trouvait auprès d'elle.

Est-elle entrée dans cet ordre religieux ? s'enquit Amélie en admirant le cœur en rubis à son doigt.

Elle n'a pas pu.

Oh ! Pourquoi ça ?

Je vais vous raccompagner maintenant, annonça-t-il d'un ton brusque, comme

s'il regrettait d'avoir commencé cette histoire. Vous devez vous coucher tôt pour

prendre l'avion demain. Quant à moi, j'ai un rendez-vous d'affaires dans Il fronça les sourcils en consultant sa montre.

En fait, il a débuté il y a dix minutes.

Toute la douceur et la tendresse avaient disparu de sa voix. C'était comme si elle

les avait rêvées. Bien sûr qu'elle les avait rêvées ! se morigéna-t-elle, irritée de s'être laissé

emporter par ses pensées romantiques. Le conte de fées d'Alessandro faisait partie de cette comédie qu'ils étaient forcés de jouer, et la bague n'était qu'un accessoire de théâtre. Rien d'autre !

J'en prendrai grand soin, promit-elle en regardant encore l'anneau.

J'en suis certain. Et maintenant, allons-y.

Vous n'avez pas besoin de me raccompagner, le prévint-elle vivement. Je vous ai déjà mis en retard.

Je vous ramène, déclara-t-il d'un ton impératif. Il la quitta à la porte de son appartement.

quasi surnaturelle.

Li vedrò in Ferara, Amélie, murmura-t-il. Oui, nous nous reverrons à Ferara, Alessandro, confirma-t-elle avant d'entrer chez elle, étrangement déprimée.

31

Amélie fut réveillée à l'aube par des bruits qui ne lui étaient pas familiers. Ceux qui devaient rythmer le quotidien de Ferara, se dit-elle. Avec une sensation plus proche de la crainte que de l'émerveillement, elle se mit à examiner son environnement immédiat. On lui avait attribué un appartement richement décoré dans l'une des ailes de l'immense palais. Ce qu'on appelait sans doute un cadre de rêve, songea-t-elle en soupirant. Heureusement, la principauté de Ferara était plus jolie qu'elle n'avait osé l'imaginer. Sur le trajet depuis l'aéroport, ils avaient découvert des collines mauves emperlées de brume, couronnées de minuscules villages médiévaux, des

vignes et des cyprès dressés en sentinelles contre un ciel bleu azur

de carte postale. Puis la ville de Ferara était apparue, pavoisée aux couleurs nationales, avec des portraits du futur couple princier et des bannières ornées de

Pour une fois, elle était forcée d'approuver sa

mère. Cela semblait complètement irréel ! Mais qu'avait-elle à offrir au peuple de Ferara, sinon une imposture ? Repoussant les draps, elle bondit hors du lit et, ouvrant la baie vitrée, passa sur le balcon. La pierre blonde était tiède sous ses pieds nus. Devant le panorama de la

ville, elle se sentit soudain vulnérable comme une enfant.

Puis elle songea à Alessandro. Combien de temps ses affaires le retiendraient- elles au loin ? Elle pouvait quand même compter qu'il apparaisse le jour du

mariage. Ensuite, ils continueraient de vivre

Ferara, bien sûr, et remplirait son rôle comme promis. Mais lui, qu'avait-il décidé

? Le reverrait-elle seulement ? Lasse de ces vaines spéculations, elle décrocha le téléphone et composa un numéro interne. Au bout de plusieurs sonneries, elle réalisa que Miranda et ses parents étaient sans doute déjà partis visiter la ville. Et si elle appelait son cabinet d'avocats à Londres ? se dit-elle, désœuvrée. — Bonjour, Billy, déclara-t-elle à son confrère, ahuri. Oui, c'est ça, nous nous reverrons au mariage Mais quand elle replaça le combiné, la pièce lui parut plus vaste et plus vide encore qu'auparavant. Que faisait donc une future princesse de son temps libre ? Prendre une douche, s'habiller, établir le programme de la journée ! décida-t-elle en refusant de céder à la morosité.

chacun de son côté. Elle resterait à

leurs initiales entrelacées : E & A

Une image

Elle sortit de la salle de bains quelque peu rassérénée. Les cheveux humides flottant sur ses épaules, une serviette ceinte autour de la taille, elle se mit à valser jusqu'au milieu de la chambre spacieuse comme une salle de bal en fredonnant un air de Strauss, quand elle se rendit brusquement compte qu'elle n'était pas seule. Alessandro ! Elle pila net et, s'apercevant à sa grande honte que le linge ne la couvrait qu'à demi, elle le remonta vivement sur ses seins.

Calmez-vous, murmura-t-il, rassurant. Je vais me détourner.

Qui vous a permis d'entrer ? lança-t-elle d'une voix aiguë en battant en retraite vers la porte du dressing.

Excusez-moi si je ne me suis pas fait annoncer.

Il n'avait même pas la délicatesse de paraître contrit !

Je croyais que des affaires vous retenaient à Londres ? s'enquit-elle, acerbe.

Eh bien, disons que je n'ai pas pu rester loin de vous plus longtemps, biaisa-t- il en s'avançant. Puis-je vous aider ?

Ce ne sera pas nécessaire, répliqua-t-elle en essayant de manœuvrer la poignée de la porte tout en préservant ce qui lui restait de dignité.

Exactement le genre

d'encouragement dont elle n'avait aucun besoin !

Après tout, vous ne risquez rien, ajouta-t-il d'un ton sarcastique. Vous vous

rappelez cette clause interdisant le sexe entre nous ?

Oui, merci ! marmonna-t-elle en s'empourprant.

Voyez, signorina. Je ne regarde même pas, souligna-t-il en passant devant elle

pour ouvrir la porte. Votre honneur est sauf. S'élançant dans le cabinet, elle claqua le battant derrière elle et s'y adossa pour

reprendre son souffle.

Ne soyez pas trop longue, l'avertit Alessandro. J'ai quelque chose à vous

montrer. Je pense que cela vous plaira. Sans répondre, elle lâcha la serviette et fonça vers la penderie où était rangée son

impressionnante collection de vêtements. Chaque housse portait la photo de la tenue, ainsi que la liste des accessoires correspondants. Elle n'avait que l'embarras du choix. Mais quelle était la panoplie appropriée quand vous sortiez de la douche et qu'un Apollon vous découvrait presque entièrement nue ? Un homme sexy avec lequel vous ne pouviez envisager la moindre aventure, qui plus est ! Sa décision prise, elle fouilla au fond de la garde-robe et en sortit son jean favori et un T-shirt.

J'espère que vous avez bien dormi ? l'interrogea Alessandro comme elle revenait vers la chambre.

Voyons, Amélie. J'ai déjà vu un corps de femme

Très bien, merci. J'ignorais que vous étiez de retour. Ce disant, elle alla

s'adosser à la fenêtre avec une fausse nonchalance et darda sur lui un regard qui se voulait déterminé.

Venez donc vous asseoir, l'invita Alessandro en indiquant la place près de lui

sur le sofa. En voyant ses lèvres ébaucher un sourire lent, l'assurance qu'Amélie affichait fondit comme neige au soleil. Son cœur se mit à battre une chamade endiablée.

Pourquoi ? demanda-t-elle d'un air soupçonneux.

Parce qu'il y a quelque chose que j'aimerais vous montrer, répéta-t-il patiemment. Elle obéit à contrecœur en prenant soin de mettre une distance raisonnable entre

eux, puis elle croisa les mains et attendit. Alessandro se pencha et prit un coffret en cuir qui se trouvait à ses pieds. Il le posa sur la table devant elle puis, actionnant les fermetures, en souleva le couvercle.

Pour vous.

Elle laissa fuser une exclamation en découvrant, sur un fond de velours bleu nuit,

une féerie de diamants qui étincelèrent dans le soleil matinal.

Alessandro s'empara d'un diadème, puis il étala sur la table des boucles d'oreilles, un bracelet et un collier.

— Vous porterez ceci avec votre robe de mariée. •— N'est-ce pas un peu

grandiloquent ?

A ma connaissance, aucune princesse de Ferara ne s'est encore plainte de ces

diamants, déclara-t-il en haussant un sourcil surpris.

Je ne peux pas, persista-t-elle. Ce serait de l'hypocrisie. Les gens ne méritent pas qu'on les traite ainsi, Alessandro.

Honorez votre contrat, répondit-il sèchement, et laissez-moi m'occuper du

peuple. Ce sont mes affaires

Dans peu de temps, ce seront aussi les miennes, coupa-t-elle d'un ton décidé.

Même si ce n'est que pour la durée de notre accord. Je remplirai mes devoirs, mais je vous préviens que je ne me laisserai pas mettre sur la touche.

Dans ce cas, faites ce que je vous demande et portez ces bijoux, assena-t-il. Ce

n'est que l'affaire d'une journée. Elle se mordilla la lèvre. Le diadème princier pour retenir son voile et représenter le pouvoir du nouveau souverain de Ferara ? Oui, elle pouvait y consentir.

D'accord pour le diadème. Mais le plus important, c'est la bague, dit-elle en

caressant le rubis à son doigt. Pourquoi la cacher parmi d'autres parures ? Je pense que les gens di Ferara attendent de la simplicité de la part de leur princesse. Je ne suis pas là pour étaler vos richesses. Un long silence s'écoula durant lequel elle se demanda ce que pensait Alessandro. Son visage demeurait impassible et, bien qu'il fût à contre-jour, elle

distinguait la lueur dorée de ses iris. Il avait des yeux magnifiques, songea-t-elle rêveusement.

Vous êtes vraiment une femme extraordinaire, Amélie Weston

Elle sursauta. Alessandro remettait les fabuleux bijoux dans leur écrin.

Vous êtes

Oui, vous êtes contente ? Les diamants retournent dans le coffre. Le diadème

vous sera remis le jour de notre mariage. Elle n'en crut pas ses oreilles. Elle venait donc de remporter sa première victoire ? Et si facilement

Merci, dit-elle en se levant comme il s'apprêtait à partir. Est-ce que je vous

reverrai avant cette date ? J'ai des réunions jusqu'au matin de la cérémonie. Je pensais vous laisser le temps de faire vos essayages, répondit-il, visiblement persuadé que toute femme serait enchantée de cette réponse. Mais elle était loin d'être passionnée par cette perspective. Cette garde-robe surchargée ne représentait rien d'autre qu'une série de costumes qu'elle aurait à

endosser le temps de cette comédie.

J'aimerais faire quelque chose de plus utile

par exemple. Les vêtements peuvent attendre. Pendant quelques instants, Alessandro parut décontenancé.

Je vais vous envoyer une personne qui vous éclairera sur le sujet.

Elle ne put réprimer une moue de déception.

Ne prenez pas cette peine. Je la trouverai moi-même.

Après le petit déjeuner, qu'elle prit seule dans son appartement, Amélie songea qu'il était temps de se mettre en quête de cet interlocuteur qu'elle s'était vantée de dénicher et qui la renseignerait sur la principauté.

La première personne qu'elle aperçut par la fenêtre fut un jardinier. Agé et noueux comme un vieux chêne, il était penché sur ses rosiers et semblait oublier le monde extérieur. Elle sourit. Sans doute travaillait-il depuis fort longtemps à l'entretien du parc du palais. Qui eût été mieux placé que lui pour raconter ce qu'elle désirait savoir sur Ferara ? Elle se précipita au-dehors. Buon giorno ! lança-t-elle en s'avançant vers la silhouette solitaire. J'espère que je ne vous dérange pas ?

Pas du tout, signorina. Je suis heureux d'avoir de la compagnie.

Vous parlez anglais ? s'exclama-t-elle, ravie.

Oui. Aimez-vous les fleurs, signorina ?

J'adore les roses, avoua-t-elle en effleurant un pétale délicat. Celles-ci me rappellent le jardin de mes parents en Angleterre.

Auriez-vous déjà le mal du pays ? s'enquit le jardinier avec bienveillance.

d'accord ?

Apprendre l'histoire di Ferara,

Elle sourit, détendue.

Je suis surprise qu'elles fleurissent ici par cette chaleur et à la fin de l'été, biaisa-t-elle pour ne pas gâcher ce dialogue amical. Ensoleillement modéré et arrosage raisonné, c'est la même recette que j'applique pour ma santé ! Le vieil homme se mit à rire de bon cœur, et avant qu'elle ait pu prévoir son geste, il coupa une rose et la lui tendit.

Pour vous, signorina. On l'a baptisée du nom du grand dramaturge anglais

contemporain de Shakespeare, Christopher Marlowe. Vous percevez ce parfum

de rose thé et de citron ? Vraiment anglais, n'est-ce pas ?

Remarquable, en effet. Merci, dit Amélie avec chaleur. Je suppose que vous êtes logé au palais ?

Oui. Ce n'est pas mal, même si les cuisines sont loin de mon appartement.

Quand mon repas arrive, il est presque toujours froid.

Vous n'avez pas de kitchenette ? s'étonna-t-elle. Un coin où préparer un en- cas, une boisson chaude ?

Non, rien de la sorte. Mais ce serait une bonne idée.

Je pourrais peut-être faire quelque chose, répondit-elle pensivement. Puis-je revenir vous voir de temps en temps ?

Oh ! Avec plaisir, signorina.

Alors, à très bientôt, lança-t-elle joyeusement. Le vieux jardinier la salua

cérémonieusement. Après cette rencontre, Amélie se sentit plus résolue à participer à la vie du palais. Un plan venait même de germer dans son esprit. Elle remonta dans son appartement avec l'intention d'écrire quelques lettres, quand elle découvrit sur le sous-main un grand livre rouge qu'elle ne connaissait pas. L'ouvrant à la page de garde, elle lut ces mots :

Pour Amélie de la part d'Alessandro, ce journal qui gardera ses pensées. En bas figurait la date de leur futur mariage.

Cela vous plaît ? dit une voix chaude en provenance de la porte-fenêtre. De surprise, elle faillit renverser sa chaise.

Beaucoup, répondit-elle, haletante.

C'est votre secrétaire particulière qui m'a permis d'entrer, s'excusa Alessandro depuis le balcon. J'espère que ça ne vous gêne pas ?

Pas du tout, mentit-elle en continuant de le fixer. Comment un homme

pouvait-il être aussi beau, vêtu simplement d'un jean et d'une chemise sombre ?

C'est un cadeau pour moi ? balbutia-t-elle stupidement en désignant le cahier

relié. Alessandro sourit d'un air indulgent.

Mais il couvre cinq années ! enchaîna-t-elle. J'imagine qu'il n'y avait pas plus mince ?

Comme il continuait de se taire, elle fut forcée de s'en tenir à cette conclusion.

Je n'ai jamais rien possédé de tel, avoua-t-elle. Merci.

Je vois que vous êtes occupée, dit-il enfin. Je croyais que vous vouliez mieux connaître Ferara ?

-- J'ai bavardé avec l'un de vos jardiniers. C'est un homme très intéressant. A propos

Oui ? Qu'y a-t-il ?

Amélie leva les yeux vers lui. Quelque chose dans son expression lui suggérait

que c'était le bon moment pour lui soumettre son projet.

Le fait d'avoir parlé avec ce brave homme m'a donné l'idée de rénover les logements du personnel de service. Quelques aménagements qui leur faciliteraient la vie

Et vous aimeriez prendre cette responsabilité ?

Oui. Je crois que ça en vaut la peine.

J'en suis sûr, consentit Alessandro. Quant à découvrir Ferara

J'ai pris mon

après-midi, si bien que je peux vous faire visiter la ville si vous le désirez. Un frisson d'excitation parcourut Amélie tandis qu'elle faisait semblant d'hésiter.

Le festival du chocolat vous tente-t-il ? insista Alessandro. Il a lieu habituellement en février, mais il y a une édition spéciale à l'occasion de notre mariage. Ainsi ce n'était pas un bobard ! se dit-elle, sentant l'eau lui monter à la bouche.

Entendu, acquiesça-t-elle.

Nous ferions mieux de partir maintenant si nous voulons voir les meilleures

attractions. L'exposition était réunie sous la magnifique coupole de l'hôtel de ville. Dans un Ferara en miniature entièrement dédié au chocolat, les visiteurs défilaient entre les stands chargés de délices et de créations alléchantes. Il y eut d'abord un peu de confusion quand on repéra le prince héritier et sa future épouse, mais la première surprise passée, ils purent aller et venir librement. Cependant, elle restait en retrait, intimidée. Quand Alessandro s'en aperçut, il la

prit par la main, donnant tous les signes d'être fier d'elle. C'était un très bon acteur, se répéta-t-elle avec fermeté, pour ne pas céder aux pensées plus romantiques que son imagination lui soufflait.

Laissez-moi vous offrir quelques douceurs, proposa-

t-il. Jouant des coudes, il l'amena devant un artiste chocolatier qui réalisait une sculpture. Se baissant, Alessandro ramassa des copeaux luisants dont il la régala jusqu'à ce qu'elle le supplie d'arrêter.

J'arrête ? Vous en êtes sûre ?

Non, avoua-t-elle en riant.

Libérés des tensions qui les accablaient, ils se plaisaient en compagnie l'un de l'autre, admit-elle. Quiconque ignorait leur relation compliquée devait les prendre pour un couple d'amoureux appréciant cette fête joyeuse. C'est pourquoi elle prit de bon cœur le mouchoir qu'il lui tendit. . Y a-t-il d'autres traditions dont je devrais me méfier ? demanda-t-elle malicieusement en s'essuyant la bouche. Des batailles de tartes à la crème, peut- être ? Elle leva les yeux vers lui, savourant la complicité qui les enveloppait.

Vous pourrez assister à quelques autres coutumes pendant votre séjour ici. Le sourire d'Amélie se figea.

Parlez-moi de ces traditions, dit-elle néanmoins d'un ton aimable.

Le carnaval, par exemple, c'est l'occasion de voir mon pays sous son meilleur

jour

Eh bien, c'est de votre faute ! s'exclama-t-elle en riant.

Brusquement, elle se calma. Cette familiarité ressemblait dangereusement au flirt. Or, flirter ne lui était pas permis. Alessandro ne venait-il pas de lui rappeler

que le temps qu'elle avait à passer à Ferara était compté ?

Je dois être propre ! dit-elle, embarrassée.

Vous êtes charmante, rectifia Alessandro.

Lui reprenant le mouchoir, il en humecta un coin et, très doucement, effaça les traces de chocolat sur ses joues.

Voilà, c'est mieux, déclara-t-il avec légèreté.

Elle baissa les yeux. A quoi bon s'évertuer à chercher sur ces traits fabuleux une expression qu'elle ne trouverait pas ? Alessandro ne partageait pas ses sentiments. Elle s'écarta de lui et s'éloigna de quelques pas. Brusquement, elle avait hâte de

quitter ce lieu. Les effluves de chocolat, la foule et le bruit, répercuté par l'immense coupole, l'oppressaient de plus en plus.

Nous ferions mieux de rentrer, jeta-t-elle.

Bon sang ! A quoi jouait-elle ? Elle qui ne désirait rien d'autre que sa compagnie,

voilà qu'elle mettait un terme à leur tête-à-tête avant même qu'il ait commencé ! Croyait-elle sortir indemne d'un tel comportement ? On ne croisait pas la route d'un homme comme Alessandro Bussoni sans y laisser des plumes. Elle chercha la sortie et, courant presque, franchit les lourdes portes à tambour, pressée de se retrouver à l'air libre. S'abritant les yeux contre le soleil aveuglant de midi, elle se sentit complètement désorientée. Au point qu'au moment de descendre les larges degrés de pierre, elle trébucha. Par bonheur, une main secourable la retint in extremis.

Amélie ! Tout va bien ?

Amélie, vous êtes encore barbouillée de chocolat !

La voix profonde, reconnaissable entre toutes, était inquiète, et elle se sentit au bord des larmes. Mon Dieu ! Elle devait absolument recouvrer le contrôle d'elle- même, se fustigea-t-elle. Celui dont elle faisait preuve avant de rencontrer cet homme

Il fait chaud et vous avez consommé beaucoup de chocolat, dit Alessandro

d'un ton apaisant. Nous allons rentrer tranquillement au palais et je vous

commanderai un repas léger Oh, non ! Je ne pourrai rien avaler

Et moi, je vous dis que vous allez m'écouter pour une fois ! coupa-t-il

sévèrement. Si vous vous étiez blessée, il aurait fallu annuler le mariage. Vous vous en rendez compte, au moins ? Je suis sûre que vous n'auriez eu aucun mal à me remplacer.

Une autre mariée que vous ? Pas question. Maintenant, vous allez suivre mes

conseils. Appuyez-vous à mon bras, nous marcherons à l'ombre. Une fois au palais, je veillerai à ce qu'on vous serve une salade, de l'eau glacée Alessandro était persuadé que c'était la chaleur qui l'avait incommodée. En fait, s'avoua-t-elle avec inquiétude, son malaise était bien plus profond. Alors

qu'Alessandro faisait de son mieux pour supporter cette situation difficile, elle- même était en train de tomber amoureuse de lui. Elle avait sauté à pieds joints dans le piège Elle lui coula un regard furtif. Alessandro lui sourit en retour et pressa sa main dans la sienne. Il aurait dû prévoir qu'il y aurait beaucoup de monde à cette exposition et qu'Amélie risquait d'être nerveuse. Mais il avait eu besoin d'un prétexte pour être avec elle. Ce qu'il n'avait pas envisagé en revanche, c'était de tomber amoureux. Ce n'était certainement pas sa priorité, loin de là. Pourtant, tandis qu'ils passaient à l'ombre des cyprès centenaires, il avait l'impression qu'un baume magique les enveloppait, déversant sur eux ses bienfaits. Et il aurait volontiers jeté à la brise légère toute la méfiance et les incertitudes qui entachaient leur relation.

Amélie était

qui se tiendrait à ses côtés et serait aussi proche que lui de ce peuple qu'il aimait

tant. N'avait-elle pas déjà à cœur d'améliorer le confort de ses employés ? Il regarda à la dérobée celle qui, dans moins d'une semaine maintenant, serait sa femme. Elle gardait un air songeur, ce qui ne l'empêchait pas de remarquer le sourire des passants qui les croisaient et d'y répondre avec sincérité. Il ressentit un élan d'affection, comme une vague puissante qui le portait vers elle et transcendait son attirance physique pour atteindre son âme. Il n'avait jamais rien éprouvé de tel. Incroyable. Tomber amoureux d'Amélie Weston lui semblait la chose la plus naturelle, la plus évidente au monde !

parfaite. Elle ferait une merveilleuse première dame, son égale,

Mais il ne voulait pas gâcher leur fragile entente en la brusquant. L'alchimie entre eux était si intense qu'il en était effrayé, mais si son instinct le poussait à l'entraîner dans son lit, il savait qu'il lui faudrait attendre pour avoir mieux que cela.

Vous savez, Alessandro ?

Elle accapara aussitôt son attention.

Non, mais vous allez me le dire, répondit-il doucement.

J'aime Ferara

Amélie marqua une hésitation.

Et ? la pressa-t-il.

Et je pense vraiment que cela peut marcher

que nous pourrons

nous entendre, déclara-t-elle maladroitement. Elle n'avait pas besoin de le lui dire, pensa Alessandro en l'attirant un peu plus contre lui. Depuis un certain temps déjà, il était parvenu à la même conclusion.

39

Les gens d'ici sont si aimables, authentiques, accueillants

Je veux dire

Les jours suivants, Amélie ne fit qu'apercevoir Alessandro. Il était très pris par des questions de protocole et par l'organisation de la cérémonie. Sa propre famille étant occupée par des préparatifs de dernière minute, elle décida d'aller bavarder avec son nouvel ami, auquel elle devait faire part de son projet.

J'ai pensé à quelques aménagements pour vous, annonça-t-elle dès qu'elle vit

le vieux jardinier. Rien de compliqué : un petit réfrigérateur, une bouilloire et un

grille-pain pour commencer. Si vous aviez cela sous la main, vous pourriez déjà vous préparer du thé et des sandwichs.

Bonne idée ! s'exclama le vieil homme avec enthousiasme. Je m'en remets à vous.

Parfait. Je vous en dirai un peu plus long demain

Demain, Signorina ? l'interrompit-il. Elle porta une main à sa bouche.

Oh, mon Dieu ! Mon mariage

Comment le temps avait-il passé si vite ? se dit-elle en sentant une bouffée d'appréhension l'envahir.

Où est donc votre futur mari ? reprit le jardinier.

Le prince Alessandro ?

Oui, bien sûr, mon fils ! répondit-il avec impatience. Pourquoi vous laisse-t-il

toute seule ?

Votre

Amélie porta une main à sa bouche, anéantie par l'énormité de son erreur.

Pourquoi

Pourquoi ne m'avez-vous rien dit

Votre Altesse ?

Auriez-vous été aussi à l'aise avec moi si je vous en avais avertie ? s'enquit le père d'Alessandro en la dévisageant avec attention.

Je

Je ne sais pas, reconnut-elle. Vous devez penser que je suis la pire des

sottes

Au contraire, répondit le vieux souverain. Je pense grand bien de vous. Quant à mon nigaud de fils

Non, je vous en prie, dit-elle. Vous ne comprenez pas

Qu'y a-t-il à comprendre ? demanda le vieil homme.

Eh bien

ce n'est pas un mariage comme les autres.

Vous l'aimez ?

C'est-à-dire

Elle se tut, ne sachant que répondre à cette question abrupte.

Aimez-vous mon fils, oui ou non ? répéta le vieux prince avec autorité.

Encore à faire des histoires, père ? La voix profonde, familière, alla droit au cœur d'Amélie.

Alessandro ! s'exclama-t-elle.

Comme le prince charmant des contes, il surgissait à l'improviste. Il était vêtu

d'un jean et d'un polo blanc, et ses cheveux étaient encore humides, nota-t-elle.

Je vois que vous avez fait la connaissance de mon père, dit-il avec un sourire

amusé. Il ne trahissait rien de leur complicité naissante, mais, en se souvenant de son inquiétude pour elle lors du festival du chocolat, elle eut un frisson tandis qu'il passait près d'elle. Il avait été Comme elle cherchait le mot juste, le père et le fils s'embrassèrent avec émotion. Papa ! Mi sei mancato ! Elle regarda la scène, la gorge nouée. C'était comme si elle voyait Alessandro pour la première fois. Elle aimait cet homme. La voix de son père était tout aussi vibrante. Anche tu, Alessandro. Tu m'as manqué, vagabondo ! Suivirent de nouvelles accolades, puis brusquement ils se

séparèrent.

Fils, tu négliges ta fiancée, l'accusa le vieux souverain. Au point qu'elle en oublie la date de son mariage. Alessandro jeta un coup d'œil à Amélie tout en tapotant l'épaule de son père.

C'est que les affaires, parfois

Les affaires, les affaires ! clama-t-il. Et ta future épouse, Alessandro ? Que

fais-tu d'elle ? Ton mariage a lieu demain. L'aurais-tu oublié ?

Non, père, répondit doucement Alessandro, le regard braqué sur elle.

Ce n'est pas grave, intervint-elle en faisant de son mieux pour dissimuler son

trouble. Alessandro est très occupé, Votre Majesté. Quant à moi, j'ai aussi à faire. Je vous laisse

Son père ne cacha pas sa réprobation.

Non, déclara le vieux prince d'un ton impérieux. Restez, j'ai besoin de parler à

ma future belle-fille. Seul à seul. Retire-toi, Alessandro.

Père, vos désirs sont des ordres, dit celui-ci en exécutant une courte révérence.

Ce n'était pas un mariage, c'était une superproduction hollywoodienne ! s'inquiéta Amélie quand, dès l'aube, sa secrétaire vint l'avertir de l'arrivée imminente des coiffeurs et des esthéticiennes. Elle demanda à prendre son petit déjeuner sur le balcon qui surplombait la roseraie, désireuse de profiter de ce dernier moment de paix. Après cela, en effet, elle se trouva assaillie par une foule d'inconnus chargés de

rendre son apparence parfaite. Si cette attention excessive était intimidante, il y avait pire : on la traitait désormais comme si elle était d'un rang supérieur. Personne n'osait rencontrer son regard ou émettre un avis avant qu'elle ne prenne

la parole, et toute conversation normale devenait impossible.

A bout de nerfs, et comme elle pensait ne plus pouvoir endurer ce supplice, elle

sourit soudain.

Papa ! Maman ! Miranda !

Echappant aux mains qui la pomponnaient, elle se rua vers sa famille.

Mais, signorina

habilleuse.

Votre voile ! appela une

Donnez-nous cinq minutes, répondit Paul Weston en la serrant contre lui. Cinq

!

Il

y avait une telle détermination dans sa voix que toute l'équipe fut forcée de

battre en retraite. Elle regarda son père avec affection.

Il est encore temps de changer d'avis, ma petite fille,

souffla-t-il. Sa mère acquiesça :

Ce n'est pas trop tard, ma chérie.

Nous pouvons encore te faire sortir d'ici, renchérit Miranda.

Non, déclara Amélie avec fermeté. L'enjeu est trop important pour tout le monde. J'irai jusqu'au bout.

Oh ! Comment puis-je te dire

ça ? s'interrompit sa jumelle d'un air horrifié. Avec ce que tu dois supporter

Ce n'est pas si terrible, la rassura-t-elle à mi-voix. Non, honnêtement, vivre au palais avec Alessandro est loin d'être désagréable.

Tu veux dire

Tu sais, le violon est arrivé ! Il est absolument

?

Non, ce n'est pas ce que tu crois. Mais c'est un compagnon drôle. Et si gentil.

C'est tout ? s'enquit Miranda, déçue.

Il n'était pas prévu qu'il en soit autrement, fit remarquer Amélie avec un sourire forcé. Tu es superbe, tu sais. Papa et maman aussi.

Tu es donc sûre de ce que tu fais ? demanda encore son père avec inquiétude.

Oui, répondit-elle en le regardant en face. Tb peux rappeler les maquilleuses. Je suis prête. La vaste cathédrale di Ferara était comble. Quand Amélie arriva sous le porche grandiose au bras de son père, un long murmure s'éleva de la nef.

Seigneur ! On se croirait dans un film, marmonna Paul Weston. Toutes ces têtes couronnées

Courage, chuchota-t-elle comme l'orgue entamait ses premières notes.

Elle s'apprêtait à faire une entrée solennelle, quand un des chambellans du palais qui accompagnaient le cortège réclama son attention. Signorina, scusami, dit-il en s'inclinant très bas. La tradition de notre pays veut que le bouquet de la mariée soit offert par sa future belle-famille. Son Altesse Sérénissime tient à vous remettre ceci. Elle troqua gracieusement son bouquet contre une gerbe de roses retenues par un ruban. Des Christopher Marlowe, reconnut-elle, touchée. Elles symbolisaient l'approbation du père d'Alessandro, et cela comptait pour elle bien plus que tous

les fabuleux présents qui arrivaient au palais.

Elle se sentit magnifiquement vivante tout à coup, percevant avec une incroyable

acuité les lumières, la musique, les parfums mêlés des fleurs et de l'encens

aussi la présence invisible d'Alessandro, là-bas, au pied du grand autel. Lentement, elle s'avança, la tête haute, suivie par les petits porteurs de traîne qu'elle avait choisis parmi les écoliers di Ferara. Son fourreau blanc était d'une extrême simplicité et son voile orné de perles l'enveloppait comme un nuage vaporeux d'où émergeait le fabuleux diadème. Toutes les têtes se tournaient vers elle tandis qu'elle remontait la magnifique nef. Elle repéra Miranda dans sa délicieuse robe vanille, ainsi que quelques autres des demoiselles d'honneur, et bientôt son regard capta celui d'Alessandro. Alessandro, resplendissant en uniforme d'apparat et ceint de l'écharpe officielle Bien sûr, il ne l'épousait pas par amour, se raisonna-t-elle. Pourtant, elle en était sûre, sa force la guidait. Et c'est avec un sourire confiant qu'une fois parvenue

et

devant l'autel, elle lui fit sa révérence. Debout à son côté à présent, et troublée par leur proximité physique, elle s'intima

de ne penser à rien. Si elle ne nourrissait aucune illusion, elle ne souffrirait pas non plus, n'est-ce pas ? Au moment de l'échange des consentements, une impression lancinante la submergea : celle déjouer son destin. Mais peut-être était-ce l'encens qui lui montait à la tête ?

Vous pouvez embrasser la mariée.

Ces paroles la ramenèrent brutalement à la réalité. Alessandro allait-il l'embrasser ou l'humilier devant toute l'assistance ?

Trop nerveuse pour interpréter l'expression qui passait dans le regard de son mari, elle se crispa dans l'attente. Alessandro lui sourit comme s'il tentait de lui redonner confiance. Peut-être la remerciait-il simplement de jouer son rôle ? L'instant d'après, elle sentit ses lèvres fermes effleurer les siennes et son cœur s'arrêta de battre. La musique de l'orgue s'enfla soudain, rompant le charme. Ensemble, ils se tournèrent vers l'assistance et, sans plus se regarder, redescendirent la nef en souriant à tous. Ils étaient mari et femme. Installée dans une magnifique suite contigue à celle d'Alessandro, Amélie avait renvoyé la cameriste et se préparait à se mettre au lit, la tête bourdonnant encore des tensions de cette folle journée. Du moins pouvait-elle se féliciter d'avoir satisfait à la première exigence du contrat Bon sang ! Mais qui voulait-elle leurrer ? s'insurgea-t-elle en s'adressant à son reflet dans le miroir de la coiffeuse. Ce n'était pas une cérémonie qui comblerait le vide de son cœur ni effacerait sa certitude que les règles du jeu avaient définitivement changé. Secouant sa chevelure enfin libérée de toute épingle et colifichet, elle la brossa longuement. Comment avait-elle pu croire une seule seconde qu'elle pourrait un jour reprendre sa vie d'avant, comme si de rien n'était ? Elle avait fait preuve d'une naïveté monumentale ! Le mariage changeait tout, songea-t-elle en se remémorant les vœux qu'elle avait prononcés. L'espoir, le désir, l'attente affluaient en elle, et plus que tout l'envie de passer au moins sa nuit de noces avec son mirobolant mari Elle reposa la brosse et s'efforça de retenir ses larmes. C'est à peine si elle avait eu l'occasion de parler à Alessandro au cours de la journée. Et même quand ils avaient ouvert le bal en exécutant une valse, ils avaient été constamment interrompus. Elle n'avait pas facilité les choses en se murant dans sa froideur, reconnut-elle. Au moment de découper le gâteau de noces, la main d'Alessandro avait couvert la sienne, et elle s'était raidie instinctivement contre la réponse ardente de son propre corps. A part cela Elle sursauta en entendant frapper à la porte. Mon Dieu ! Elle n'était pas présentable dans ce grand T-shirt délavé qu'elle avait déniché au fond de sa valise. Mais c'était sûrement la bonne qui venait lui apporter un lait chaud, se dit-elle en allant ouvrir. Alessandro ! Elle se sentit ridicule tout à coup, pieds nus et vêtue de ce haut de pyjama informe, devant son mari resplendissant dans un peignoir de soie noir.

Te manque-t-il quelque chose ?

s'enquit-il gravement.

Non, c'est parfait. Un peu fatiguée, c'est tout.

Tu étais si belle aujourd'hui. Merci.

Oh ! De rien, répondit-elle avec un sourire vague.

Ce disant, elle laissa errer son regard sur sa bouche sensuelle et se rappela son

baiser pendant la cérémonie. Chaste et poli, certes, mais qui avait eu le pouvoir de la transporter au-delà de ses espérances. Elle le revécut l'espace d'un instant, imprudemment, en fermant les yeux pour mieux en capter le souvenir. La voix d'Alessandro interrompit sa rêverie. Finalement, tout s'est bien passé, commenta-t-il en s'approchant d'une des fenêtres garnies de lourdes tentures.

Oui

Pouvons-nous parler de nous un moment ?

Son visage était à demi masqué par la pénombre, mais elle sentit qu'il était contrarié.

Sans attendre sa réponse, Alessandro enchaîna :

maladroites entre

nous. « Maladroites » ? Quel euphémisme ! ironisa-t-elle en serrant les dents. Quand il s'approcha, elle sentit sa bouche s'assécher. Les contours de son corps

ferme se dessinaient sous son peignoir. Elle aurait parié qu'il était nu sous l'étoffe fluide. Des pensées érotiques commencèrent à assaillir son cerveau. Qu'est-ce qui les empêchait d'être amants tout en respectant leur contrat ? Leurs chambres communiquaient Elle capta une bouffée de parfum viril et épicé et ferma les yeux pour mieux le humer.

Je ne vois rien d'embarrassant entre nous, murmura-t-elle froidement. Je me

Il n'y a aucune raison pour que les choses restent aussi

Amélie, je suis venu voir si tout allait bien

Très bien, articula-t-elle. Miranda est au septième ciel. Le violon est

sens parfaitement à l'aise. L'instant d'après, un fracas terrible lui arracha un cri : Alessandro venait d'envoyer son poing dans le mur !

Comment peux-tu dire ça ? gronda-t-il, plein de hargne. Ne mens pas, Amélie.

Tu es aussi tendue que moi ! Cette situation nous dépasse complètement tous les deux. Il s'écarta brusquement comme s'il ne pouvait supporter sa présence.

Nous connaissions les règles du jeu dès le départ

C'est ce que tu crois ? coupa-t-il, sceptique. Es-tu sûre que rien n'a changé

maintenant que nous sommes mari et femme ? Ainsi, les pensées d'Alessandro avaient suivi le même cheminement que les siennes. Et ses intonations vibrantes prouvaient, s'il en était besoin, qu'il était profondément perturbé.

,

commença-t-elle.

C'est notre nuit de noces, observa-t-elle gauchement. Cette condition qui

interdit le sexe entre nous

Quoi ? L'oublier ?

Le ton légèrement moqueur lui titilla les sens. Elle se sentit émoustillée au point

que certaines zones de son corps s'embrasèrent soudain.

Je ne pense pas, Amélie, répondit-il d'une voix dure. Et il avait raison, songea-

t-elle avec ce qui lui restait de bon sens. Pourtant, son instinct, son désir, chaque battement désordonné de son cœur lui dictaient un autre avis. Elle soupira. Qu'adviendrait-il une fois qu'ils auraient rempli leur fameux contrat ? En toute logique, Alessandro épouserait une femme qu'il choisirait, qui serait son égale pour gérer les affaires du pays. Il n'y aurait alors plus de place pour elle à Ferara En attendant, celui-ci reprenait la parole, semant de nouveau la confusion dans son esprit. J'imagine que nous pouvons faire ce que tu suggères, déclara-t-il avec

amertume. Respecter les termes du contrat et avoir une liaison. Qu'en penses-tu ?

Il s'écoula quelques secondes d'un silence écrasant, puis elle laissa échapper un

rire incongru. Ce qu'elle en pensait ? Mais elle était précisément incapable d'émettre la moindre pensée cohérente ! Elle mourait de désir pour lui, envoûtée par sa force, ses

gestes

Eh bien ? la pressa-t-il.

Alessandro vit les yeux verts d'Amélie s'assombrir, sa langue mutine humecter ses lèvres douces, et il sut qu'une relation sexuelle avec sa belle épouse ne ferait que le frustrer davantage. Il voulait plus, beaucoup plus. Son amour

A présent il devait dire ou faire quelque chose, n'importe quoi, avant qu'ils ne

basculent tous deux dans une situation fausse qui les détruirait.

Désolé, je suis épuisé

Je ne sais pas ce que je dis. Oui, il était fatigué de

cette comédie qu'ils se jouaient. Fatigué de brider son désir de consommer leur mariage. Il n'aspirait qu'à une chose :

qu'ils soient unis, corps et âmes, pour la vie. Et il en allait de même pour Amélie,

il en était sûr. Mais cette lassitude qui l'accablait avait une autre cause, admit-il avec honnêteté,

et c'était plus pénible encore que le désir furieux qu'il avait d'elle : c'était le secret

qu'il était forcé de garder parce qu'il risquait d'éloigner Amélie à jamais de lui.

Or, s'avoua-t-il douloureusement, il ne pouvait envisager de la perdre.

Oui, nous sommes morts de fatigue, et ce n'est pas étonnant, observa Amélie à cet instant.

Elle comprenait tout

et rien à la fois, pensa-t-il en levant une main pour lui

caresser la joue. Mais ce n'était pas de sa faute. Rien n'était de sa faute !

Nous pourrions

Elle voulait sentir ses mains sur elle, sa force d'acier sur sa chair tendre

Amélie mourait d'envie de retenir ses doigts, d'embrasser sa paume tiède, de lui

faire sentir son amour

perdu.

Je suis désolé, dit-il en s'éloignant. Je n'aurais pas dû venir. Je ne veux pas

rendre les choses plus compliquées pour toi qu'elles ne le sont déjà. Il avait atteint la porte et pivota pour lui faire face.

Y a-t-il quoi que ce soit que je puisse te procurer pour te rendre heureuse ? demanda-t-il comme s'il se rappelait le but de sa visite.

Je suis heureuse, s'empressa-t-elle de répondre.

Tu crois me faire plaisir en disant ça, n'est-ce pas ? s'irrita-t-il. Plus doucement, il reprit :

Je suis sérieux, Amélie. Ce que tu veux, demande-le-moi.

« Toi », pensa-t-elle en soutenant son regard. C'est tout ce qui lui importait.

Tu m'as parlé d'améliorer les conditions de vie du personnel. Nous pourrions établir des réunions hebdomadaires

C'est une excellente idée, répondit-elle vivement. Car même un rendez-vous

d'affaires avec Alessandro valait mieux que rien. Mais l'eût-il désirée un tant soit peu, ils auraient fixé un autre genre de réunion, pensa-t-elle avec tristesse. Et il ne la laisserait pas passer leur nuit de noces seule

46

Mais déjà Alessandro se raidissait, et le moment fut

Calé contre ses oreillers, le père d'Alessandro fixa son fils d'un air perplexe.

Tu viens me réveiller à l'aube pour me demander conseil au sujet de ton

mariage ? Je ne te reconnais plus, mon garçon, déclara-t-il en secouant la tête.

« contrat » il

parut cracher le mot , tu ne te trouverais pas dans cette situation pour commencer. Comment pouvais-tu croire qu'un tel subterfuge fonctionnerait ?

N'eût été ce sordide marchandage dont tu viens de m'avertir, ce

« Je l'ai fait pour toi, père. Uniquement pour toi », pensa Alessandro en subissant ce sermon en silence. Et en dépit de tout, il n'éprouvait pas de regret.

Amélie est comme un jeune rameau délicat, reprit le souverain.

Je le sais, père !

Avec impatience, il se leva et se mit à arpenter la chambre comme un lion en cage.

Elle ne ressemble à aucune femme que j'ai rencontrée jusque-là, avoua-t-il.

Les bijoux ne l'intéressent pas, pas plus que les vêtements de haute couture. Elle

préfère être attentive aux besoins des gens et se consacrer aux améliorations qu'elle peut apporter ici au palais.

T'en plaindrais-tu, Alessandro ?

Non, certainement pas ! Mais je ne sais plus comment l'aborder. J'ai

l'impression d'être un adolescent embarqué dans sa première histoire d'amour

Peut-être est-ce la vérité ? murmura le vieux prince avec sagesse.

- Alors, dis-moi ce que je dois faire ! supplia Alessandro. Avant que je ne la

perde.

Tu sais au fond de toi ce qu'il convient de faire, mon garçon. Mais puisque tu me demandes conseil, commence par oublier ce maudit contrat. Fais que ce mariage tienne, si tu ne veux pas passer le reste de ta vie à le regretter.

Alessandro s'arrêta brusquement au milieu de la pièce, pris d'une inspiration.

Monte Volere, murmura-t-il. Je vais l'emmener à Monte Volere. C'est ça !

Nous sommes en septembre, le temps des vendanges à Monte Volere, déclara

son père. L'endroit idéal pour requinquer les cœurs. Un sourire de contentement éclaira son visage.

Tu viens de te racheter, Alessandro. C'est en effet une excellente idée.

Dans combien de temps peux-tu être prête ?

Nous partons ? demanda Amélie, ahurie d'être réveillée par Alessandro en

personne.

Mais ils étaient mari et femme, et il semblait avoir besoin de son aide.

Que se passe-t-il ? Ton père ? s'enquit-elle, alarmée.

Non, il est en pleine forme. Ne t'inquiète pas, répondit Alessandro, visiblement touché par son inquiétude. Alors, combien de temps ?

Il était ébouriffé et débordant d'énergie, nota-t-elle. Une jeune barbe ombrait les angles de son visage séduisant. Son blouson de cuir noir lui conférait un air farouche.

Laisse-moi prendre une douche. Ai-je besoin d'emporter des affaires ? demanda-t-elle en remontant pudiquement le drap sur elle.

Car le regard perçant d'Alessandro se faisait plus caressant, attisant au fond d'elle-même une sensation sauvage.

Tu prendras une douche quand nous arriverons. Viens comme tu es.

En pyjama ? Cela ne manquerait pas de causer un scandale !

Tu as sans doute raison, convint-il à contrecœur. Fais vite quand même.

Sautant à bas du lit, elle fila vers le dressing et, du fond de la penderie, extirpa

son jean qui avait échappé à l'attention des femmes de chambre. Mais ne risquait-on pas de lui reprocher son apparence négligée, maintenant qu'elle était princesse ? Remisant le jean, elle opta pour un chemisier clair, un pantalon en lin et des mocassins. Cela ferait l'affaire, décréta-t-elle en remontant ses cheveux en chignon.

Prête ? lança Alessandro dès qu'elle reparut.

Et sans attendre sa réponse, il lui prit le bras pour l'entraîner hors de la suite.

Ce n'est qu'une fois assise dans une flamboyante Ferrari qu'elle eut le loisir de recouvrer sa respiration. Déjà, Alessandro démarrait. Les yeux plissés et le pied au plancher, il conduisait sans un mot. Bientôt cependant, comme elle était dévorée de curiosité, il annonça qu'ils s'arrêteraient pour déjeuner dans un petit village niché au cœur des collines. L'arrivée du prince di Ferara et de sa jeune épouse dans le modeste café de la place créa d'abord la surprise générale. Mais Alessandro savait mettre les gens à l'aise, nota Amélie. A peine avait-il fini de la présenter à la cantonade avec une fierté bien jouée que la patronne et sa fille émergèrent de la cuisine, portant toutes sortes de spécialités culinaires qu'elles disposèrent sur une table de la terrasse, à l'ombre des platanes. Après un excellent déjeuner, Alessandro annonça :

Si nous voulons être à Monte Volere pas trop tard, mieux vaut partir maintenant. Cette remarque provoqua les clins d'œil entendus des villageois présents. Rougissante, elle fut tentée de les détromper. Son mari était seulement pressé de rejoindre sa propriété Ils reprirent la route sous les vivats de la population. Au-delà du village, la campagne s'étendait en une vaste plaine de terres cultivées. Au loin se profilait une autre barrière de collines verdoyantes qu'ils atteignirent une heure après.

Il n'y en a plus pour longtemps, l'informa Alessandro en négociant une série

de virages en épingles à cheveux. Nous allons nous arrêter au sommet, d'où tu découvriras un splendide panorama sur Ferara. Elle laissa échapper un soupir agacé. Elle ne se sentait pas d'humeur à jouer les touristes. Même si la veille Alessandro avait plaisanté en suggérant qu'ils aient

une aventure, elle s'était plu à espérer qu'il avait décidé cette excursion dans le but de les rapprocher l'un de l'autre. Or, il tenait simplement la promesse qu'il lui avait faite de lui montrer Ferara !

Laisse tomber

Elle regretta aussitôt cette parole en voyant qu'il lui jetait un regard curieux. Après tout, il ne cherchait qu'à lui faire plaisir.

Elle dut admettre qu'il avait raison au sujet de la vue. En descendant de voiture, elle découvrit qu'ils étaient perchés au-dessus d'un lac. L'eau étincelait au soleil comme un écrin de soie bleue émaillé de diamants.

C'est fascinant, murmura-t-elle en résistant à l'envie de se cramponner à son

bras. Pour un peu, on croirait admirer un fjord de Norvège.

Oui, certains sites di Ferara rappellent les paysages nordiques. Ne t'approche

pas trop du bord. Ce disant, Alessandro se plaça entre elle et le précipice distant de quelques pas. Puis il revint vers la voiture, manifestement impatient de reprendre la route.

J'espère que tu finiras par aimer ce pays comme moi, dit-il comme ils empruntaient un chemin escarpé. Et à quoi cela servirait-il ? pensa-t-elle. Etant donné les circonstances de leur mariage, la remarque était pour le moins étrange. Le site de Monte Volere était un autre nid d'aigle, constata-t-elle. Erigé au sommet d'une éminence, enserré entre des vignobles, le vieux manoir apparut, drapé d'ocre et de pourpre dans le soleil couchant. Pourquoi m'as-tu amenée ici ? demanda-t-elle, impressionnée, comme la voiture passait sous un porche étroit. Alessandro se tourna vers elle, un demi-sourire aux lèvres. J'ai pensé que tu avais besoin de t'évader du palais pour quelques jours. Viens, dit-il en descendant de voiture. Je vais te montrer ta chambre. Sa chambre ? Avait-il l'intention de la laisser seule ici aussi ? Ouvrant la porte d'entrée, Alessandro l'introduisit dans un hall dallé frais et ombreux du fond duquel un couple de vieux domestiques surgit pour les recevoir chaleureusement. Elle regarda autour d'elle, en proie à la curiosité. Par ici, dit Alessandro en gravissant déjà l'escalier situé au fond du vestibule.

La chambre qu'il lui montra avait un aspect douillet avec son grand lit à baldaquin garni de linge blanc, ses murs ocre qui semblaient défier le temps, sa cheminée colossale en pierre blonde. Sur le carrelage rouge s'éparpillaient des tapis et des coussins moelleux. Un ventilateur brassait paresseusement l'air parfumé. Sur une impulsion, elle testa le lit rebondi. Je serai de l'autre côté du palier, dit Alessandro en sortant. Déjà, il refermait la porte. Elle resta interloquée. Monte Volere lui paraissait soudain moins accueillant. Elle avait même une furieuse envie d'être ailleurs. Alessandro avait eu une curieuse façon d'envisager leur nuit de noces et, songea-t-elle en balayant du regard la pièce vide, il n'était pas plus doué pour les lunes de miel ! Bah ! Elle n'allait pas se laisser abattre. Pas d'attentes, pas de déception, n'est-ce pas ? Le lit du moins paraissait confortable. Il l'était en effet, et pour se préparer une bonne nuit de sommeil, Amélie avait pris un bain relaxant. Alors, pourquoi se réveillait-elle à cette heure indue ? La

pendulette indiquait 3 heures du matin

Avait-elle capté un bruit venant de la

chambre d'Alessandro ? Incapable de se rendormir, elle se surprit à fixer sa propre porte, ressentant l'irrépressible envie de l'ouvrir.

Et ensuite ? s'interrogea-t-elle en donnant un coup de poing impatient dans l'oreiller. Ensuite, décida-t-elle en se levant, elle s'en remettait au destin.

Sans bruit, elle traversa la pièce, entreprit de soulever le loquet puis tira avec précaution la porte à elle. Les gonds étaient bien huilés, le battant s'ouvrit silencieusement. L'ayant entrouvert suffisamment pour que cela eût l'air d'une invite plus que d'une négligence, elle retourna se coucher, le cœur battant. Par-dessus le ronronnement du ventilateur, elle crut distinguer un bruit de pas mesurés. C'était à coup sûr Alessandro car, se souvint-elle, le personnel de maison n'était pas logé dans cette aile. Ayant arrangé sa chevelure sur l'oreiller, elle s'humecta les lèvres et attendit. Après s'être agité sans fin dans son lit, Alessandro arpentait sa chambre comme un général à la veille d'une bataille quand il perçut une sorte de chuintement très doux provenant de la chambre d'Amélie. Emergeant un instant de son introspection, il écouta. Un bruit de porte ? Pourtant, il était sûr de l'avoir refermée derrière lui dans la soirée. Amélie était-elle malade ? Quelqu'un s'était-il introduit dans le manoir ? En proie à l'inquiétude, il enfila son jean et sortit sur le palier. Adossé au mur, il calma sa respiration mais ne distingua rien d'autre que les

craquements des vieilles poutres. Ils étaient seuls, il en était certain. Il traversa néanmoins le palier, silencieux comme une ombre, et jeta un coup d'œil par l'entrebâillement dans la chambre d'Amélie. Amélie, sa femme, songea-t-il avec incrédulité en contemplant la silhouette reposée. Evoquant la fougue qui brûlait dans ses yeux de jade et le pli déterminé de sa bouche quand elle était en colère contre lui, il sourit et secoua la tête. Elle était encore plus belle quand elle souriait, quand elle riait Il fut tenté d'entrer, de s'allonger contre elle et de butiner ses lèvres douces et sensuelles. Elles n'attendaient que ses caresses, s'exhorta-t-il. Comme le reste de son corps si féminin Brusquement, il se ressaisit. Il ne pouvait tirer parti de cette porte entrouverte, se dit-il. Ce serait lâche, sans parler qu'il risquait d'effrayer Amélie. Doucement, il referma le battant et retourna dans sa chambre. Le petit déjeuner se déroula dans une atmosphère tendue. Se maudissant pour son comportement de la nuit précédente, Amélie devait convenir qu'elle n'avait eu que ce qu'elle méritait, c'est-à-dire rien du tout ! Alessandro affichait un air froidement poli. Ayant renvoyé le cuisinier, il insista pour la servir lui-même.

C'est beaucoup trop ! protesta-t-elle quand il lui tendit une coupelle de pêches et une assiette contenant un assortiment de charcuterie et de fromages.

Mange, commanda-t-il en approchant une corbeille de croissants chauds. Tu auras besoin de forces aujourd'hui.

Pour quoi faire ? s'enquit-elle d'un ton soupçonneux.

Nous avons une dure journée devant nous, répondit-il, énigmatique.

Comme il entamait le repas avec un appétit d'ogre, elle se sentit curieuse. Une

randonnée, une escalade ? Etait-ce ce qu'il avait en tête?

tu veux parler d'activités physiques ? Alessandro reposa sa tasse de café.

oui, il s'agit de vendanges où l'on foule le raisin à pieds nus. Se levant, il alla jusqu'à la fenêtre et contempla les vignobles.

Elle en profita pour admirer ses bras puissants et sa carrure impressionnante. Quel rôle allaient-ils jouer là-dedans ?

Qu'y a-t-il ? Que regardes-tu ? lui demanda-t-il soudain.

Rien, balbutia-t-elle en détournant les yeux de ses cuisses musclées qui

Je ne savais pas que

cette pratique archaïque existait encore. Lentement, Alessandro s'approcha d'elle, et elle se raidit.

Presque tout est mécanisé de nos jours, expliqua-t-il. Sauf pour les vins de qualité exceptionnelle, où l'on cueille encore les grappes à la main.

Je vois

Oh ! Vraiment ? murmura-t-il presque contre son oreille.

On ne peut quand même pas fouler tout ce raisin ? s'étonna-t-elle en montrant les vignobles d'une main tremblante.

Bien sûr que non. Fouler le raisin à pieds nus est une pratique purement symbolique réservée à la première cueillette. Elle marque le début des

vendanges. Cela préserve la récolte et apporte le beau temps, dit-on. Et les vendanges se terminent par une festa del villagio Amélie se détendit et mangea de bon appétit. Cela risquait d'être très intéressant et amusant, reconnut-elle. Un excellent dérivatif en tout cas pour apaiser la tension sexuelle qui avait surgi entre eux. Auparavant, il faudra te trouver d'autres vêtements, déclara soudain Alessandro en détaillant son chemisier blanc et son pantalon bleu marine.

tendaient de façon si séduisante le tissu de son jean. Je

Tu veux dire

tout de suite ? Pourquoi ne puis-je y aller dans cette tenue ?

Si tu veux avoir l'air de te rendre au tribunal

Tu te moques de moi, dit-elle en ébauchant une grimace.

En ai-je l'air ? répliqua-t-il avec un sourire provocant.

Dis-moi plutôt où sont les boutiques les plus proches, biaisa-t-elle, les mains

sur

les hanches.

Je t'accompagne. Nous pouvons y aller à pied.

A pied ? répéta-t-elle. Elle était pourtant sûre de n'avoir remarqué aucun magasin sur la route.

Certainement, confirma Alessandro en l'entraînant dehors. Il ne nous faut que

dix minutes pour atteindre la maison de Maria Felsina.

Maria Felsina ?

Tu verras. Maintenant, en route. Tu ne voudrais pas qu'on écrase le raisin sans nous ? jeta-t-il par-dessus son épaule. Lui prenant la main avec autorité, il la guida sur le sentier abrupt. Quand il s'arrêta devant une fermette modeste, Amélie demeura perplexe. Elle n'allait tout de même pas acheter des vêtements dans un hameau aussi minuscule

?

Ne sois pas si nerveuse, dit Alessandro. Maria va te trouver quelque chose à

mettre. Elle prit une profonde inspiration. L'extérieur de la maison était bien tenu. De chaque côté de l'allée soigneusement balayée, des jardinières regorgeaient de fleurs et des rosiers grimpants encadraient joliment la porte. L'air vibrait de bourdonnements d'abeilles, de chants d'oiseaux. Mais elle n'était sensible qu'à la présence d'Alessandro. Pourquoi se donnait-il tant de mal pour lui procurer des vêtements ? Elle se serait contentée de retrousser son pantalon et de passer un tablier. La porte s'ouvrit sur une femme corpulente d'un certain âge qui se mit à battre

des mains.

Alessandro ! Piccolino ! s'écria-t-elle, ravie.

Ma nourrice, glissa Alessandro à l'adresse d'Amélie avant de prendre la dame

dans ses bras. Tandis qu'elle observait ces effusions avec étonnement, il traduisit :

Maria s'excuse. Elle était au fond du jardin à soigner ses oies. Et maintenant, elle nous invite à entrer. Si, insista la signora Felsina en lui adressant un sourire engageant. Amélie jeta un regard curieux vers les profondeurs de la maisonnette. Les fenêtres minuscules ne laissaient entrer que peu de jour mais dispensaient un éclairage doux sur l'intérieur désuet. Un fumet délicieux s'échappait d'une marmite sur le fourneau. Asseyez-vous, principessa. Asseyez-vous ! proposa Maria Felsina en déplaçant des chaises.

Appelez-moi Amélie, je vous en prie.

Maria approuva et alla remplir trois verres de liqueur qu'elle posa sur un plateau,

ainsi qu'une assiette de beignets maison.

Laisse, tata, intervint Alessandro en se levant. Je m'en charge.

La vieille dame obéit, visiblement ravie qu'il l'appelât encore de ce nom de tata. S'installant à son tour, elle leva son verre en souriant à la jeune femme.

A votre mariage !

A Amélie, reprit doucement Alessandro.

En dépit de la chaleur, le fourneau ronflait, et Amélie eut envie d'ouvrir le haut de son chemisier. Comme elle défaisait le premier bouton, elle capta le regard d'Alessandro, et ce qui n'était qu'un geste innocent lui apparut soudain comme

une provocation. Vivement, elle détourna les yeux, non sans noter qu'il arquait un sourcil amusé. Amusé ou menaçant ?

Ma femme vient te voir pour des vêtements pour la vendange, tata, annonça-t- il en reportant son attention sur sa nourrice. Vous aurez ma taille ? demanda timidement Amélie. A en juger par leurs éclats de rire, elle venait encore de dire une bêtise.

Maria est la meilleure couturière des environs, expliqua Alessandro.

Comprenant sa gêne, la vieille dame lui tapota la main. Avec un sourire indulgent, elle lui fit signe de la suivre dans l'autre pièce. Passant sous une porte basse, Amélie découvrit des ballots d'étoffe empilés dans un coin ainsi qu'une vieille machine à coudre. Sur une ficelle tendue s'alignaient d'innombrables costumes traditionnels. Ecco, principessa ! s'exclama Maria. Puis l'ayant toisée quelques instants, elle choisit plusieurs blouses bouffantes au décolleté généreux.

Oh, non ! Je ne pourrai jamais mettre ça, protesta Amélie.

Si tu les essayais ? suggéra Alessandro, debout dans l'encadrement de la porte.

Tu ne vas pas

Je te laisse te changer, dit-il en s'éclipsant.

Puis Maria apporta une sélection de jupes, et Amélie se surprit à désigner la plus

voyante, d'un rouge flamboyant. Ce que la couturière approuva sans réserve. Amélie enfila les vêtements et tenta d'arranger le corsage d'une manière sage. No, no ! Comme ceci, principessa, conseilla Maria. D'un geste, elle lui dénuda les épaules. Mais elle né semblait toujours pas satisfaite.

Tss, Tss, fit-elle en agrippant une bretelle de soutien-gorge.

Avec un rire nerveux, Amélie capitula et ôta le sous-vêtement, et Maria lui tendait un corselet noir qu'elle laça sur sa blouse, ce qui accentua outrageusement son décolleté. Pour finir, Maria dénicha une paire de sandales en cuir et l'invita à les chausser. Grazie, répondit Amélie en souriant. Ces chaussures rustiques se révélaient très confortables, s'étonna-t-elle. Relevant la tête, elle vit que Maria était à présent déterminée à s'attaquer à sa coiffure. Retirant la barrette de son chignon, la vieille femme déroula ses longues mèches brunes qu'elle arrangea en une torsade souple. La couturière se recula pour mieux juger de l'effet. Un sourire de satisfaction aux lèvres, elle la fit pivoter vers le miroir. Amélie ouvrit de grands yeux. La jolie paysanne qui était son reflet n'avait rien à voir avec l'image stricte et professionnelle qu'elle se donnait habituellement. Ses

?

jambes nues et dorées, ses seins généreux et ses boucles brunes suggéraient de tout autres perspectives Comme elle se dirigeait vers la première pièce, elle hésita. Se déguiser et jouer la comédie était une chose, mais qu'allait en penser son mari ? Elle ne le connaissait

pas assez pour prévoir sa réaction quand il la verrait attifée comme une

En entendant un sifflement appréciateur, elle se figea. Quelle transformation ! Appuyé au chambranle, les bras croisés, Alessandro ne cachait pas son admiration. Tu as tout ce qu'il faut pour le rôle, reprit-il avant de dispenser à Maria un clin d'œil approbateur. Amélie le fixa, intriguée. De quel rôle parlait-il ? Mais elle n'eut pas le temps de lui poser la question. Viens, tout le monde va nous attendre, commanda-t-il. Et avant qu'elle puisse refuser, il lui passa un bras autour de la taille et l'entraîna au-dehors.

54

garce !

Il faisait chaud dans la grange où les jeunes vendangeurs, garçons et filles, s'étaient rassemblés. Depuis qu'ils y étaient entrés, Amélie était sensible au parfum sensuel des corps, à l'arôme lourd des fruits mûrs, aux rais de lumière dorée qui jouaient sur les visages souriants. Ici, constatait-elle, le protocole n'était plus de mise. On félicitait son mari comme s'il eût été un villageois venu présenter sa jeune épouse, et il répondait à tous d'une voix enjouée. Alessandro leva les mains pour apaiser les clameurs joyeuses qui continuaient de saluer leur arrivée. Il prononça quelques mots, se tourna vers elle et, lui prenant le poignet, la poussa devant lui. Toutes les voix se turent subitement et il y eut dans l'air comme une attente. Elle s'empourpra et, sans trop savoir ce qu'on attendait d'elle, exécuta une révérence mutine en souriant. Des acclamations enthousiastes lui répondirent, et elle se tourna vers Alessandro. Un élan de joie la saisit en constatant que son geste lui avait plu. Merci, souffla-t-il au creux de son oreille. Sur quoi, il se débarrassa de sa chemise. Elle le regarda, subjuguée. Et elle n'était pas la seule, nota-t-elle en voyant quelques filles s'approcher de lui. D'instinct, elle contre-attaqua en s'interposant entre son mari et ces admiratrices. Ce geste n'échappa pas à Alessandro. Tout en se déchaussant, il lui adressa un demi-sourire qui eut sur elle un effet dévastateur.

Etait-ce un défi qu'on lui lançait ? se demanda-t-elle en voyant les filles reculer. Eh bien, soit ! Les yeux rivés sur ceux de son mari, elle ôta à son tour ses sandales. Quand il roula le bas de son jean, elle répondit en imitant les villageoises : elle releva sa jupe et en glissa sans fausse pudeur l'ourlet sous l'élastique de son slip. Elle n'avait jamais été particulièrement fière de ses jambes, mais elle le fut quand elle capta le regard ouvertement appréciateur d'Alessandro. Il ne portait plus que son jean. Son torse ferme et musclé luisait comme un bronze et il y avait dans son regard sombre et conquérant comme un défi qui le démarquait de tous les autres hommes. Lentement, il se mit à tourner autour d'elle comme si c'était son tour d'ériger une barrière entre elle et ses adversaires, montrant par là que même au milieu d'une foule elle n'appartenait qu'à lui. Elle sentit sa respiration se bloquer dans sa gorge. Involontairement, elle s'humecta les lèvres. Ce qu'on dut prendre pour une hésitation, car l'instant d'après, une jeune fille entra dans le cercle invisible et, la prenant par le bras, l'entraîna vers le milieu de la grange où se tenait l'immense cuve en chêne.

Montez dedans, principessa, dit-elle doucement. Vous devez être la première.

Un murmure prolongé se fit entendre parmi les hommes, mais la rumeur se calma dès qu'Alessandro s'avança pour la rejoindre.

Je vais te porter à l'intérieur, annonça-t-il comme elle s'apprêtait à enjamber le

bord. Convaincue qu'il lui était impossible de refuser devant tous ces gens, elle inclina la tête. Etait-ce à cause des vêtements affriolants qu'elle portait, de l'ambiance sensuelle qui les enveloppait ? Pour la première fois peut-être, leur proximité la rendit consciente du pouvoir de sa féminité, comme une arme qu'elle avait à sa disposition. Le contact des mains d'Alessandro sur sa taille l'électrisa. Elle ferma les yeux en s'exhortant de ne penser à rien. Mais il prenait un plaisir évident à la faire glisser

le plus lentement possible à l'intérieur de la cuve, si bien que ces quelques secondes lui apparurent comme une voluptueuse éternité. Elle s'enfonça dans le raisin, et bientôt elle en eut jusqu'aux cuisses. Un silence pesant s'était abattu sur la grange, comme si les villageois retenaient leur souffle. D'un mouvement souple, Alessandro sauta dans la cuve à son côté. Comme si elle n'attendait que ce signal, la foule se mit à hurler de joie et se précipita pour les rejoindre. Prenant possession du moindre interstice, les couples se serrèrent intimement. Dans la mêlée, Amélie se retrouva plaquée contre Alessandro. Comme elle cherchait à conserver son équilibre dans le jus glissant, elle dut se cramponner à

lui. Elle perçut les battements sourds de son cœur contre ses seins et la tiédeur de son torse nu comme un rempart ferme sous ses doigts. L'air devenait suffocant, et l'ambiance forte des raisins intensifiait les émotions. Etrangement peut-être, elle se sentait libérée par ce bruit et cette intimité à peine voilée autour d'eux, comme si elle aussi pouvait s'adonner à ses fantasmes les plus fous, devenir une autre, plus hardie, plus provocante. Les voix cessèrent progressivement, et un murmure cadencé s'éleva, auquel il était impossible de résister. Après avoir manqué les premiers pas, elle se joignit au mouvement et foula le raisin. Comme la trépidation s'accélérait, l'atmosphère se chargeait d'une énergie charnelle, presque animale. Les sens aux abois, elle se cramponna à Alessandro. Ses muscles se détendirent peu à peu et elle se fondit contre lui, épousant son pas. Ils trouvaient sans effort leur propre rythme, celui, insistant et inévitable, qui les consumait. Le temps semblait s'être arrêté. Elle était dans les bras d'Alessandro, avec au cœur la certitude d'être là où elle devait être Au bout d'un long moment, elle remarqua que certains couples s'esquivaient, escaladant les bords de la cuve. Un parfum de passion flottait dans l'air tandis qu'ils se retiraient dans l'ombre de la grange, s'enlaçant fougueusement. Puis, soudain, elle se rendit compte qu'elle restait seule avec Alessandro. Elle se trouvait maculée de jus collant, les vêtements trempés. Les mains toujours sur sa taille, il la dévisageait gravement. Elle se mit à trembler. Il la prit dans ses bras pour la déposer à l'extérieur, enjamba souplement la paroi de la cuve et la rejoignit. Puis, mêlant ses doigts aux siens, il l'entraîna à travers la grange vers une porte qu'elle n'avait pas remarquée jusque-là. Celle-ci débouchait sur une cour pavée entourée de bâtiments. Alessandro souleva le loquet d'un lourd battant et ils s'engouffrèrent à l'intérieur, puis, d'un geste ferme, il poussa le verrou. Alors, elle se rendit compte qu'ils étaient dans un fenil. Ils étaient isolés du reste du monde. Des coulées de lumière filtraient à travers les ouvertures de la charpente et des insectes bourdonnaient dans cet air doré. Alessandro la souleva de nouveau dans ses bras, gravit quelques marches et la déposa à terre, avant de l'entraîner avec lui dans le foin qui formait un tapis doux et odorant. Couchée contre lui, elle crut se noyer dans l'océan sombre de son regard. Ils se dévisagèrent gravement, conscients que plus rien à présent ne les retenait. Et surtout pas ce halètement qu'elle ne pouvait contenir. Elle désirait Alessandro comme une folle et, songea-t-elle, celui-ci ne paraissait pas être en reste. Cette découverte l'exalta. D'un geste résolu, Alessandro tira sur le décolleté de son corsage maculé de jus de raisin et, l'abaissant sur ses bras, enfouit sa tête entre ses seins. Avec

application, il se mit à lécher sa peau sucrée et cueillit de la bouche un mamelon dressé puis l'autre Les doigts mêlés dans ses cheveux de jais, elle le supplia de ne pas s'arrêter. Je n'en ai pas l'intention, cara mia, souffla-t-il en lui enserrant la taille. Pas

avant d'avoir aspiré jusqu'à la dernière goutte de ce nectar. Comme sa langue brûlante reprenait sa délicieuse exploration, elle sentit le plaisir monter en elle comme un vertige. Son corps impatient répondait aux caresses précises et dévastatrices d'Alessandro, et ses soupirs rauques donnaient à ce jeu un piquant qu'elle n'avait pas anticipé. Quand il souleva sa jupe, elle s'arqua d'instinct dans sa hâte de le satisfaire. Mais déjà Alessandro s'écartait. Se redressant, il entreprit de défaire la ceinture de son jean. Il dut lire son expression déroutée sur son visage, car l'instant d'après il se laissait tomber à genoux et, emprisonnant son visage entre ses mains, l'embrassait tendrement comme pour lui donner toute la mesure de ses sentiments. Percevait-il son inexpérience ?

N'aie pas peur, dit-il avant de se débarrasser du reste de ses vêtements.

En dépit de ses mots rassurants, elle ne put s'empêcher de détourner les yeux. Rien ne l'avait préparée à la vue d'un Alessandro nu et magnifiquement excité

Non ! laissa-t-elle échapper, au bord de la panique.

Non ? répéta Alessandro en effleurant doucement sa gorge.

Ses doigts caressants l'apaisaient et l'excitaient à la fois, et bientôt sa bouche virile prit le relais, happa le galbe d'un sein. Une salve de frissons exquis la secoua, lui arrachant de petits cris de plaisir.

Tu veux toujours que j'arrête ? railla Alessandro.

Non ! l'implora-t-elle en se lovant contre lui.

Il ferait un amant merveilleux

entière. Elle désirait ses caresses, ses baisers, pas ses questions !

Cette certitude décupla son désir, l'embrasa tout

Tu n'as plus peur ? voulut-il savoir en faisant glisser lentement ses mains sur ses courbes féminines.

Peur ?

Au contraire ! Elle ne souhaitait plus qu'une chose : qu'il la prenne sur-le-champ,

qu'il la fasse jouir à l'infini

Tu n'as pas à avoir honte, si c'est le cas, fit-il remarquer en lui embrassant le cou à travers la masse de ses cheveux. Autrefois, les femmes se réservaient pour leur mari, mais Cesse de me taquiner, coupa-t-elle avec gravité. Je ne suis pas très expérimentée. Quelle importance ? demanda Alessandro avec un sourire sensuel. Je crois savoir ce que tu veux

Sur quoi, elle se mit à onduler sous lui comme pour lui donner à entendre qu'il était temps qu'il remédie au problème, et il dut comprendre son attente, car il pinça la pointe d'un sein entre le pouce et l'index. Elle laissa échapper une plainte sauvage, parcourue de frissons brûlants qui

ravissaient ses sens et rivalisaient avec d'autres sensations d'une violence stupéfiante. Il savait exactement comment la rendre folle de désir, jusqu'à ce que, de tout son corps, de toute son âme, elle n'aspirât plus qu'à l'assouvissement.

Alessandro

Oui ? Dois-je m'arrêter ? s'enquit-il, en lui caressant l'intérieur des cuisses. D'un doigt tremblant, elle lui toucha les lèvres.

Ne me blesse pas

Jamais je ne ferai ça.

Non, pas physiquement, insista-t-elle. Je veux dire que

A moins que

le cou. Dis-le-moi.

Je sais qu'entre nous ce n'est qu'un mariage de convenance

Il la contempla pensivement.

C'est tout ce que cela représente pour toi ?

Je ne sais pas

rassurée. Lui emprisonnant les poignets, il lui embrassa doucement les paumes. Notre mariage sera ce que nous choisirons d'en faire, Amélie. Et pour répondre à ta question, je ne te ferai jamais souffrir. Pas intentionnellement, du moins. Pour sceller cette promesse, Alessandro captura ses lèvres en un baiser passionné, avant d'empoigner sa jupe et de l'abaisser sur ses hanches. Une vague d'émotion saisit Amélie, balayant toute pensée cohérente. Dans son esprit en tumulte ne demeurait qu'une certitude ultime : Alessandro devait être un amant époustouflant Tout en gémissant, elle lui agrippa les cheveux et le dirigea vers elle. Plaquant ses lèvres sur les siennes, elle goûta sa bouche brûlante, sa langue pleine de fougue, ses douces morsures. Sa jupe avait disparu et les doigts d'Alessandro glissaient vers son intimité. Grisée, l'esprit en déroute, elle tenta de le prendre à son propre jeu et roula sur le côté. Mais il la retint et l'immobilisa fermement entre ses cuisses puissantes qui semblaient d'acier. Seul son slip de dentelle les séparait. Caressant le velouté de ses cuisses, il l'encouragea à les soulever. Puis, les yeux brillant d'excitation sexuelle, il lui plaça les bras au-dessus de la tête tandis qu'il traçait délicatement de son autre main les contours de sa féminité palpitante.

Et toi, qu'en penses-tu ? l'interrogea-t-elle, avide d'être

? répéta-t-il en s'immobilisant, son souffle tiède lui effleurant

Ne fais pas cela, à moins

,

balbutia-t-elle.

Elle se cambra, concentrée de tout son être sur cette zone torride où ses sensations étaient exacerbées. Avec de longs soupirs tremblants, elle savoura un plaisir intense jusque-là méconnu, qu'Alessandro magnifia encore en murmurant

à son oreille des mots italiens. Lorsqu'il fit glisser le minuscule triangle de

dentelle et qu'elle s'offrit nue à sa vue, elle émit un soupir de pure volupté. Pourtant, une partie d'elle-même se réservait encore. Comme s'il l'eût deviné, Alessandro la caressa avec plus d'habileté et de persuasion encore. Quand il aventura un doigt dans les replis soyeux de sa féminité, elle crut défaillir de plaisir. Dans un cri d'abandon, elle le supplia de la posséder, mais il se retenait encore, lui faisant éprouver la vigueur de son désir, puis se rétractant juste avant qu'elle ne l'attire en elle. Bientôt, cependant, il mit fin à ce jeu et lui lâcha les mains, la laissant décider de leur échange charnel. Trouvant d'instinct les gestes de l'amour, elle l'accueillit en elle, et d'un seul coup il l'emplit totalement. Courbé sur elle, Alessandro murmurait des mots rassurants en remuant doucement. Puis le plaisir effaça toute pensée, elle n'eut plus en tête que leur jouissance mutuelle. Quand ses sanglots étranglés avertirent son amant qu'elle

était au bord de l'extase, il cria son nom

Y avait-il un tableau plus touchant, capable de la ravir davantage ? se demanda-t-

elle un peu plus tard en contemplant le visage désarmé, aux yeux clos, d'Alessandro assouvi.

Oui ! Ce serait de le voir tenir leur enfant nouveau-né.

Mais je ne sais pas si je les aime ! protesta Amélie comme Alessandro lui tendait un mouchoir rempli des figues qu'il venait de cueillir.

Je parie que tu n'as jamais rien goûté de meilleur, l'encouragea-t-il.

C'était si difficile de lui résister ! Non, c'était carrément impossible, corrigea-t-

elle en plantant son regard dans les prunelles sombres dont l'éclat passionné lui était devenu familier au cours de ces derniers jours. Brûlaient-elles de ce feu-là seulement lorsqu'il la regardait ? Elle choisit un fruit bien mûr et y mordit à belles dents. Même ce geste innocent paraissait lourd de sens, comme empreint de sensualité ! Depuis qu'elle était à Monte Volere, elle vivait dans un état d'excitation perpétuel.

Alors ? s'enquit doucement Alessandro.

Mmm ! C'est la deuxième chose la plus délicieuse que je connaisse, avoua-t- elle malicieusement en savourant la chair parfumée.

Il salua cette réponse d'un rire guttural.

Attends de goûter au vin de ma vigne.

Je ne changerai pas d'avis, l'avertit-elle en souriant.

Ah ! Mais mon vin contient l'essence de la vie, déclara Alessandro en riant de

sa

mine perplexe. Tu comprendras ce que je veux dire au dîner.

De fait, il était sérieux, constata-t-elle un peu plus tard, quand il alla choisir une bouteille dans la cave du manoir. Mais elle fut plus surprise encore de le voir s'activer ensuite dans la cuisine. Comme s'il avait l'habitude de préparer ses repas

!

Qui t'a appris à cuisiner ? demanda-t-elle en passant ses bras autour de sa taille tandis qu'il battait des œufs. Elle appuya sa joue contre son dos musclé et respira son parfum viril et épicé. C'était merveilleux d'être avec lui. Cela semblait aussi étrangement naturel.

Maria Felsina, répondit-il. Avant de devenir couturière, elle vivait avec ma

famille. C'est elle qui m'accueillait quand je rentrais du pensionnat pour les vacances. Mais nous passions plus de temps à Monte Volere qu'au palais. C'est le

seul endroit où je peux me détendre et être moi-même.

C'est ce que je vois, approuva-t-elle. J'ai remarqué la façon dont les gens d'ici t'acceptent comme l'un des leurs.

Je suis l'un des leurs, déclara-t-il simplement. Ne sommes-nous pas tous de Ferara ?

Voyais-tu beaucoup tes parents quand tu étais enfant ?

Ils étaient trop accaparés par leurs obligations officielles.

J'espère que tu trouveras le temps de t'occuper de tes propres enfants

Brusquement, elle se tut, atterrée. Mon Dieu ! Comment ces paroles lui étaient-elles venues ? Elle n'avait pas

l'intention d'avoir des enfants avec Alessandro, et elle était presque sûre qu'il en allait de même pour lui. Les joues en feu, elle vit qu'il se tournait vers elle, et l'expression qui se peignit sur son visage semblait confirmer qu'elle ferait bien de garder ses opinions pour elle.

expliqua-t-elle

d'une voix heurtée. Amélie s'était écartée. La confusion et la panique se lisaient sur son visage bouleversé.

Alessandro en eut le cœur serré.

Ne me regarde pas comme ça, la pria-t-il en la prenant dans ses bras. Tu n'as

rien dit de mal. J'ai bien l'intention d'avoir des enfants avec la femme que j'aime. Et le plus tôt sera le mieux. Il se garda de lui parler de la dernière condition nécessaire à l'abdication de son père. Jamais il n'avait été aussi près de le faire, pourtant. Mais ce n'était pas le bon moment. Leur amour était si neuf encore, et elle était si vulnérable. Comment réagirait-elle en apprenant l'existence de cette clause ? Sans compter

que des affaires urgentes allaient bientôt le retenir à l'étranger. Non, décidément, ce n'était pas le moment. Il voulait au moins être là pour la rassurer

Alessandro ?

Je veux dire

Quand tu seras père un jour, dans l'avenir

,

J'aimerais ne pas avoir à partir, déclara-t-il d'une voix tendue. Mais comme tu le découvriras, Amélie, les grands privilèges s'accompagnent de grandes responsabilités. Tu sais que je ne te quitterais pas si j'avais le choix.

Oh ! Vraiment ? demanda-t-elle en l'étudiant d'un regard aigu.

Comme il ne supportait pas les doutes qu'il pouvait lire sur ses traits, il la reprit dans ses bras.

Amélie, arrête ! s'emporta-t-il. Quand je serai père, je m'occuperai de mes

enfants. Je prendrai part à leur éducation comme n'importe quel père. Et peut-être

mieux encore.

Je te crois.

C'est mieux, dit-il en retournant à son omelette. Je ne veux pas te voir

bouleversée. Tu te sentiras mieux quand tu auras mangé. Mais Amélie se détourna sans mot dire.

Promets-moi de ne pas te faire de mauvais sang, insista-t-il au moment du

dîner, en versant le vin dans leurs deux verres de cristal. Je ne veux pas rentrer auprès d'une malheureuse épouse qui n'a fait que pleurer en mon absence. Je te

l'ai déjà dit, cara mia. Ma femme sera associée à toutes mes décisions. Nous partagerons tout. Pour les deux ans à venir La fourchette en l'air, Amélie fixa douloureusement son mari. Des négociations étaient peut-être déjà en cours entre Ferara et celle qu'on

destinait à Alessandro ? Le silence de son mari signifiait-il qu'on lui avait déjà

la partenaire qu'il

souhaitait pour gouverner avec lui ? L'idée d'une autre femme assise près d'Alessandro lui était insupportable. Engloutissant une énorme bouchée, elle faillit suffoquer. Il lui faudrait tout de même bien accepter que, dès la fin de leur contrat, Alessandro chercherait à se marier pour de bon. Un jour, peut-être, elle y parviendrait, mais pas avant longtemps, se dit-elle avec désespoir.

choisi une épouse

une femme qui porterait ses enfants

Mon Dieu ! Comme elle regrettait de ne pouvoir revenir en arrière Malheureusement, elle était tombée amoureuse de son mari. Irrémédiablement, à la folie. Et c'était la plus grave erreur de sa vie.

61

Il semblait à Amélie que c'était hier qu'Alessandro et elle avaient franchi le porche de Monte Volere. Pourtant, leur séjour magique avait pris fin et ils étaient de retour dans la ville di Ferara, où il lui fallait affronter la réalité de leur prochaine séparation.

Même si Alessandro l'avait rassurée, elle avait l'impression que ses pires craintes se matérialisaient. Il lui avait promis qu'ils seraient séparés une quinzaine de jours tout au plus. Alors, pourquoi était-elle persuadée que ce serait pour plus longtemps ? Il devait partir ce matin et elle n'avait pas fini d'emménager dans ses appartements. Pas plus qu'elle n'avait eu le courage de lui parler de ce qui la préoccupait. Elle savait que l'affaire qui l'appelait à l'étranger était délicate, risquée même, et elle ne voulait pas lui compliquer la tâche. Habillée d'une manière qu'elle supposait convenable pour des adieux rapides, elle

attendait dans sa suite où régnait un indescriptible désordre. Faisant les cent pas, elle déplaçait des objets qu'elle replaçait au hasard, tout en consultant sa montre. Alessandro était déjà en retard. Combien de temps auraient-ils à passer ensemble

?

Amélie, je suis sincèrement désolé

Elle sursauta violemment. Venant droit à elle, Alessandro lui prit les mains pour les porter à ses lèvres.

Pardonne-moi, cara sposa, murmura-t-il.

Les affaires de l'Etat ? le taquina-t-elle en surmontant la tristesse qui l'envahissait déjà.

Comme je déteste ce genre de contretemps ! déplora-t-il en l'attirant contre lui.

Tu veux parler

De tout sauf de toi ! répondit-il d'une voix sourde en l'entraînant vers le sofa.

Alessandro, tu vas être en retard

Oui, pour une fois. Ses yeux la contemplaient, animés d'une flamme chaleureuse, envoûtante.

Mais cette occasion est exceptionnelle. Tu es exceptionnelle, poursuivit-il en

repoussant une mèche brune qui s'égarait sur son visage. Pour toi, je ferais attendre le monde entier. Parce que je t'aime, Amélie. Je t'aime plus que ma vie ! Pardonne-moi de te quitter et sache que tu me manqueras plus que je ne pourrais jamais te manquer.

D'un geste tremblant, elle effleura sa cravate de soie claire. Il était si beau dans ce costume bleu nuit. Sa veste ouverte laissait voir sa chemise blanche, sa taille bien prise dans la fine ceinture de cuir Et je t'aime plus que je ne croyais possible d'aimer, murmura-t-elle passionnément. Jamais je n'ai fait si totalement confiance à quelqu'un. Tu es toute ma vie. Alessandro baisa ses paumes avec ferveur.

Pour toujours, Amélie, dit-il d'une voix rauque. Et maintenant Il esquissa un sourire malicieux.

J'ai quelque chose pour toi.

Calquant ses émotions sur les siennes, elle prit à son tour un ton badin.

de moi ?

Une couronne ?

Non, répondit Alessandro en riant. Je pourrais t'en offrir une, bien sûr, mais j'ai cru comprendre que tu ne raffolais pas de ce genre de cadeaux. Elle laissa échapper un soupir d'émotion en voyant les lueurs tendres qui brillaient dans ses yeux. Comme chaque fois qu'il lui souriait

C'est vrai. Mais ne prolonge pas le suspense. Alessandro secoua la tête. Glissant une main dans la poche intérieure de sa veste, il en sortit un recueil de poésies.

Christopher Marlowe, murmura-t-il en posant le volume dans ses mains.

Amélie caressa la reliure ancienne avec un profond respect. Il n'aurait pu trouver mieux pour lui faire plaisir.

Oh ! J'aime ce livre, Alessandro ! C'est le plus beau, le plus précieux des cadeaux qu'on m'ait jamais faits !

J'espérais que tu dirais ça. Je voudrais que tu en lises une page par jour

pendant mon absence. Alors, tu sauras combien je t'aime, déclara-t-il avant de la bâillonner d'un baiser tendre. Et maintenant

Il soupira.

Tu dois partir, termina-t-elle en s'intimant d'être forte. Mais, brusquement, elle s'écarta nerveusement.

Je suis désolée. Je me sens si

Qu'y a-t-il, Amélie ?

Une fois que nous aurons rempli les termes du contrat

Elle secoua la tête, incapable de poursuivre.

Tu ne peux pas te taire maintenant, la pressa-t-il. Continue.

T'a-t-on trouvé une épouse ? demanda-t-elle enfin, d'une voix si ténue qu'elle crut d'abord qu'Alessandro ne l'avait pas entendue.

Il y a effectivement une femme, confirma-t-il avec un sourire. Mais je l'ai trouvée moi-même, et elle est en face de moi en ce moment.

Donc tu m'aimes vraiment ?

La question parut d'abord déconcerter Alessandro. Mais quand il prit la parole, ce

fut sur ce ton taquin qu'elle aimait tant.

Gagné ! dit-il en l'enlaçant tendrement. On dirait que mon secret est

découvert. Elle se sentit immensément soulagée. Ces craintes n'avaient été que le fruit de son imagination surchauffée.

Je t'aime, susurra-t-elle contre ses lèvres. Je me demande comment je vais

pouvoir vivre sans toi dans les jours qui viennent. Alessandro posa un doigt sur ses lèvres.

Ce sera juste une courte séparation, mio tesoro, murmura-t-il en refermant les doigts d'Amélie sur le livre. Je te le promets. Il se leva et gagna la porte d'un pas résolu, mais sur le seuil il hésita.

Je t'aurais emmenée avec moi, mais

Ça ira. Vas-y, dit-elle bravement. Avant que tu ne changes d'avis.

J'ai déjà changé d'avis.

Mais tu vas être en retard, dit-elle en sentant fondre sa propre conviction

comme il revenait vers elle.

L'un des privilèges d'être prince, c'est qu'on organise soi-même son emploi du temps, dit-il contre son oreille. Or, je viens de me rappeler une chose très importante que j'avais oubliée

Ici ? haleta-t-elle, le cœur battant, tandis qu'il la plaquait contre le mur. Lui faisant signe de garder le silence, il sortit son téléphone de sa poche.

Trouvez un autre horaire pour décoller, commanda-t-il dès que la connexion

fut établie. J'ai un empêchement. Après le départ d'Alessandro, Amélie décida de s'investir dans la rénovation des appartements du palais. Bientôt, elle fut particulièrement fière de ce qu'elle avait réalisé dans celui du père d'Alessandro. Elle avait relégué les meubles les plus incommodes pour les remplacer par des fauteuils confortables, des tapis, des

plaids. Une kitchenette avait été aménagée aussi, permettant de conserver quelques provisions.

Vous en faites beaucoup trop, protesta le vieux prince un matin où, perchée

sur une échelle double, elle arrangeait un drapé. Pourquoi ne pas demander à une femme de chambre de faire cela ?

Se détournant pour lui répondre, elle porta soudain une main à son front. Bizarre ! Elle n'était pas sujette aux vertiges d'habitude

Vous êtes fatiguée ? Descendez immédiatement de là. Vous êtes toute pâle. Amélie perçut l'anxiété dans la voix du vieil homme.

Ne vous tracassez pas pour

Sa voix mourut dans sa gorge et elle cligna furieusement des yeux en luttant pour conserver son équilibre. Mon Dieu ! Que lui arrivait-il ?

Excusez-moi, je crois que je vais être

Plaquant une main sur sa bouche, elle descendit rapidement de l'échelle et fonça

en direction de la salle de bains. Une fois soulagée, elle ouvrit le robinet d'eau froide et s'aspergea le visage, puis elle avisa son reflet dans le miroir. Seigneur ! Elle avait le teint livide. Ces signes ne trompaient pas. Elle était enceinte ! Elle songea immédiatement à Alessandro. Comment aurait-elle la patience d'attendre son retour, maintenant ?

Amélie, vous allez bien ? appela le souverain à travers la porte.

Oui, ce n'est rien, lança-t-elle, rassurante.

En un tour de main, elle s'essuya le visage, arrangea ses cheveux du mieux qu'elle put puis sortit de la salle de bains.

Si nous retournions à nos travaux d'embellissement ? déclara-t-elle en

plaquant un sourire sur ses lèvres.

Il n'en est pas question, objecta son beau-père. Vous avez travaillé plus qu'assez pour aujourd'hui, dans votre état.

Mon « état » ? répéta-t-elle, médusée.

Une étincelle brillait dans le regard du souverain.

Vous savez ce que je veux dire. Je suis seulement surpris que mon fils n'ait pas eu l'idée de m'en informer.

Qu'aurait-il pu vous dire ?

Dois-je comprendre qu'Alessandro ne sait pas encore ? demanda-t-il pensivement.

Que je suis

pas. Je viens tout juste de le découvrir moi-même. Je lui annoncerai la bonne

nouvelle dès qu'il rentrera.

Il va revenir immédiatement ! décréta le vieux prince. Je vais envoyer quelqu'un le prévenir.

Quoi ? C'est possible ? s'émerveilla-t-elle.

Bien sûr. Et dès qu'il saura, nous pourrons rendre la nouvelle publique.

N'est-ce pas un peu prématuré ?

Excusez ma hâte, Amélie. Mais en même temps que la prochaine naissance de mon petit-enfant, je fêterai ma liberté.

Votre liberté ? Je ne comprends pas.

Je vais enfin être libre ! Libre de me consacrer à mes chers rosiers, expliqua-t- il avec animation. Maintenant que vous attendez un héritier, je peux officiellement abdiquer. Et je suis heureux de renoncer au trône en faveur d'Alessandro Au lieu de partager cette joie, Amélie prit soudain un air soucieux.

Pourquoi annoncer ma grossesse avant que vous n'abdiquiez ? demanda-t-elle d'un ton prudent.

Alessandro a dû vous expliquer

enceinte ? avoua-t-elle avec un sourire timide. Non, certainement

Oui, bien sûr, mentit-elle. Mais c'est mieux d'avoir un supplément d'informations. J'ai encore tant à apprendre sur mon nouveau pays.

En proie à un doute affreux, elle avait l'impression qu'on lui arrachait les mots de la gorge. Son désarroi s'accrut encore en voyant l'expression joyeuse de son beau-père.

Comme vous le savez, je ne pouvais envisager d'abdiquer que si mon fils se

mariait. Cette condition remplie, il en est une autre qui rend l'abdication effective. C'est l'annonce de votre grossesse. Ainsi le veut la législation de notre pays. Bien sûr, je n'ai pas fait d'allusion directe à cette clause, par délicatesse. Je sais qu'on ne peut pas forcer ces choses-là

Oh, bien sûr que si, d'une certaine manière ! songea-t-elle, sentant son cœur se briser.

C'est une merveilleuse nouvelle pour nous tous ! s'exclama encore le père d'Alessandro en lui ouvrant les bras. Amélie, laissez-moi vous embrasser.

Comme un automate, elle accepta ses félicitations. Après tout, il n'avait rien fait de mal. Elle ne pouvait blâmer le père pour la négligence du fils.

« Négligence »

dans ses appartements. Leur relation qui lui avait paru si solide était en fait bâtie sur un mensonge ! Dans ces conditions, il ne lui restait plus qu'une chose à faire. Décrochant le téléphone, elle composa le numéro de Miranda.

Comment ça, partie ? Alessandro fixait son père, atterré.

commença le souverain avec

angoisse.

Au courant de quoi ? scanda-t-il avec impatience. Il se reprit aussitôt.

Désolé, père. Tu n'y es pour rien. Si ce déplacement n'avait pas été aussi

risqué compte tenu de la situation explosive qui règne là-bas, j'aurais emmené Amélie. Et rien de tout cela ne serait arrivé

Je crains que ce ne soit plus compliqué que ça, mon garçon, dit le vieil homme en lui posant une main sur l'épaule. Mais je ne peux rien te dire. C'en fut trop pour Alessandro.

Bon sang ! Pourquoi tant de secrets autour de ma femme ? explosa-t-il. Elle m'a trompé, c'est ça ? Son père prit un air indigné.

Non ! Certainement pas !

Alors, quoi ? Pour quelle autre raison serait-elle partie ? Nous avions un

arrangement Cette fois, le souverain le toisa avec mépris.

Si c'est tout ce que tu penses de ton mariage, alors Amélie a peut-être eu

raison de partir ! Quant à moi, je ne gagnerai pas ma liberté à ce prix-là

prix de ta souffrance, ajouta-t-il plus doucement en le voyant se décomposer. Se

détournant, Alessandro alla jusqu'à la fenêtre.

Alors, où est-elle ? demanda-t-il d'une voix qu'il ne reconnut pas.

Quelque part où elle se sent aimée, je suppose, répondit le vieux prince. Je te laisse le découvrir. Mais ne perds pas trop de temps. Alessandro prit une profonde inspiration et fit volte-face. Si c'est sa décision, comment pourrais-je la persuader de revenir ? En revanche, s'il y a la moindre chance

Ni au

Je lui ai demandé de te mettre au courant

Quel euphémisme ! pensa-t-elle quand elle se retrouva seule

,

Ne la laisse pas te filer entre les doigts, mon garçon. Il acquiesça et, ayant donné une brève accolade à son père,

rejoignit en hâte ses appartements. Il n'avait plus qu'à boucler une valise en vitesse et téléphoner à l'aéroport pour prévenir qu'il se rendait à Londres. Billy Harday s'appuya au dossier de son fauteuil.

Il se trouve, Amélie, que j'ai effectivement une affaire pour toi. Une affaire

d'escroquerie. D s'agit d'un couple d'âge respectable, M. et Mme Bluejay, apparemment victimes d'un aristocrate sans scrupule qui a détourné toutes leurs économies. - Oh ! Billy, tu es un ange !

A son retour au cabinet, elle s'était attendue à traiter des affaires banales dont personne ne voulait. Mais celle-ci était tout à fait dans ses cordes.

Les preuves figurent au dossier ? demanda-t-elle.

Tu rêves ! Mais les clients sont disposés à te rencontrer demain matin.

Confirme-leur le rendez-vous.

Entendu, répondit son collègue.

Personne n'avait fait le moindre commentaire quand elle était revenue au cabinet.

De nos jours, dans les familles royales d'Europe, il était fréquent que déjeunes

princesses combinent obligations officielles et carrière. C'était Miranda qui lui avait conseillé de reprendre son travail. Elle l'avait écoutée, sentant qu'elle avait besoin de son soutien bienveillant, sachant aussi que sa sœur était trop discrète pour lui suggérer d'oublier Alessandro. Mais elle pouvait toujours essayer. Elle s'assit à son bureau, prête à assumer ses fonctions d'avocate à mi-temps. Pressant une touche de l'Interphone, elle demanda d'une voix résolue :

Oh ! Cathy ? S'il y a

Cathy ? Apportez-moi le dossier Bluejay, s'il vous plaît

des appels personnels pour moi, je ne suis pas disponible, d'accord ? Le rendez-vous avec les clients s'était déroulé au mieux. Ruinés mais dignes, ceux-ci avaient apporté des documents et une sorte de journal des événements à partir desquels Amélie allait pouvoir bâtir leur défense. La première audience aurait lieu l'après-midi même, ce qui lui laissait peu de temps, mais elle était

généralement efficace sous la pression des événements. Elle soupira néanmoins quand un coup frappé à la porte la tira de sa concentration. Cathy passa la tête dans l'entrebâillement.

Désolée de vous déranger. Je pensais que vous voudriez savoir qu'il y a un appel pour vous. De votre sœur.

Oh !

Elle m'a dit que vous ne deviez surtout pas vous inquiéter.

Mais au ton que la jeune femme employait, elle sut qu'elle devait accorder sans tarder son attention à cet appel. -Dites-lui de ne pas quitter J'ai fait transférer l'appel sur votre poste, dit la secrétaire avant de se retirer.

Miranda ? appela Amélie dès qu'elle fut seule.

— Oui, répondit sa sœur d'une voix pressante. Désolée, mais je pensais qu'il

fallait t'avertir.

Ne t'excuse pas. Qu'y a-t-il ?

Alessandro est à Londres. Il veut te voir. Que dois-je faire ? Amélie sentit son cœur s'arrêter.

Tu lui as dit ?

Où tu étais ? Non. Il a appris je ne sais comment que tu devais plaider cet

après-midi. Amélie

Donne-lui au moins une chance de s'expliquer.

Je ne sais pas.

Je t'en prie ! insista Miranda. Il est bouleversé. Tu ne serais pas si dure si tu lui avais parlé Elle se tut.

D'accord, soupira Amélie, rompant le silence qui se prolongeait. Je suppose

que je ne peux pas le fuir continuellement, n'est-ce pas ? Après avoir raccroché, elle se concentra sur le dossier devant elle et découvrit le

nom de celui qu'elle accuserait devant la Cour, cet homme qui avait dupé et escroqué un couple âgé. Alessandro aussi l'avait dupée, évoqua-t-elle avec amertume. En l'entraînant dans un mariage de convenance qui impliquait un enfant innocent ! Quel genre

d'homme pouvait commettre une pareille ignominie ? Alessandro se faufila dans la salle d'audience juste au moment où l'huissier annonçait l'entrée de la Cour. Dès les premiers instants du procès, son attention fut tout entière accaparée par Amélie.

Elle se tenait devant le juge, vêtue de sa robe et de sa perruque

Amélie, enfin

d'avocat. Sa vue fut comme une source qui le désaltérait, le ramenait à la vie. Son moral et sa détermination remontèrent aussitôt en flèche, et il dut serrer les poings pour

s'empêcher de crier son nom. D'une façon ou d'une autre, il allait la reconquérir. Il le fallait, se dit-il douloureusement. Cette femme était toute sa vie. Néanmoins, il ne parvenait pas à concilier l'image de l'avocate qu'il voyait en ce moment avec celle de la femme passionnée qui s'était offerte librement à lui,

avant de disparaître sans un mot. Que s'était-il passé ? Avait-elle cessé de l'aimer

Je pense sincèrement que tu devrais accepter de le voir.

?

Il se crispa, sentant l'atroce morsure du soupçon. Il avait été persuadé d'être aimé d'elle. Comment avait-elle pu le quitter dans ce cas ? Sans compter que, les

sentiments mis à part, elle avait rompu leur contrat. Elle qui avait eu à cœur d'aider sa sœur, comment en était-elle arrivée là ? Il repensa à son père, effondré depuis leur rupture. Pourtant, Amélie n'avait-elle pas dit qu'elle aimait beaucoup

le vieux prince ? Qu'est-ce qui avait pu l'éloigner d'eux ? Quelque chose d'extrêmement grave, raisonna-t-il, quelque chose que seul un face-à-face permettrait de tirer au clair. Or, c'était ce qu'elle cherchait précisément à éviter. Mais ils auraient cette entrevue, se promit-il. Et il trouverait le moyen de se

Personne ne savait mieux que lui que leur avenir en

dépendait. Il en était là de ses réflexions quand le juge ordonna une suspension d'audience jusqu'au lendemain matin. Profitant de l'agitation, quelqu'un derrière lui l'interpella.

Serrant les mâchoires, il le salua avec froideur. Il ne s'attendait certainement pas à rencontrer là un de ses anciens condisciples du lycée. Et encore moins Archibald Freemantle !

Archibald. Qu'est-ce qui t'amène ici ?

Ce procès, mon vieux, répondit celui-ci avec un long soupir.

Ah, fit seulement Alessandro tout en essayant désespérément de repérer Amélie dans la foule.

Comment ? Tu ne t'es pas rendu compte que c'est mon frère qui est dans le

réconcilier avec elle

box des accusés ? s'étonna Freemantle. Toby, tu te souviens ?

Cette crapule ! pensa Alessandro en se raidissant. Mais ce n'était pas le lieu pour proférer un tel commentaire.

Oui, se contenta-t-il de répondre, je le reconnais maintenant.

Un instant, l'ironie de la situation le détourna de ses douloureuses pensées. Toby Freemantle avait la sale manie de « visiter » les vestiaires du pensionnat, se souvint-il. Jusqu'à son renvoi. Apparemment, il avait continué dans cette voie.

Il s'en tirerait à bon compte, reprit Archibald en s'échauffant, sans cette garce

d'avocate qui défend les vieux ! Elle a la niaque, à ce qu'il paraît. Elle va le faire

plonger, c'est sûr. Une femme, en plus ! ajouta-t-il avec mépris. Une rage froide submergea Alessandro, mais il s'évertua à n'en rien laisser paraître.

C'est le juge qui serait ravi de t'entendre, répondit-il, laconique. Oh ! Au fait, Archibald -Oui?

Il se trouve que cette avocate est mon épouse.

Amélie sortit en hâte de la salle d'audience, pressée de rejoindre le cabinet où elle

pourrait s'absorber dans le procès en cours et oublier ainsi ses soucis personnels. Tête baissée, les bras chargés de dossiers, elle faillit ne pas remarquer la haute

jusqu'à ce qu'un bras ferme lui

silhouette qui attendait au bord de l'escalier barrât le passage.

Amélie, pouvons-nous parler ?

Même si elle s'était attendue à rencontrer Alessandro tôt ou tard, elle reçut un véritable choc en le voyant. Apercevant les agents de la sécurité prêts à intervenir, elle leur adressa un signe, avant de prendre la parole.

Je ne m'attendais pas à te voir ici.

Mon Dieu ! Pourquoi mentait-elle ? C'était à croire que le sang-froid, la retenue et la froide logique dont elle venait de faire preuve à l'audience l'avaient tout à coup désertée. L'homme qui lui avait menti, qui s'était servi d'elle comme d'une poulinière afin d'assurer un héritier à son pays, cet homme était devant elle, et elle ne pensait qu'à sentir ses bras autour d'elle ! Elle avait une conscience aiguë de sa chaleur, s'imprégnait de son essence même

Si elle ne gardait pas à l'esprit son odieuse trahison, elle risquait de devenir folle, tant elle le désirait !

Amélie, tu ne veux même pas me parler ?

Je n'ai pas beaucoup de temps.

Je suis désolé de te déranger, mais chaque fois que j'appelle, je tombe sur ton répondeur.

Elle se raidit. Toute cette situation tournait en catastrophe. Car ce n'était pas qu'une affaire de sentiments, il y avait aussi le premier concert en solo de Miranda à considérer. Celui-ci aurait lieu au nouvel an, et elle devait jouer sur le fabuleux violon prêté par Alessandro.

J'ai besoin de te parler. Mais pas ici. Pas comme ça. Le ton d'Alessandro la

ramena à la réalité. Jamais elle ne l'avait vu si suppliant, si désespéré. Elle devinait à son intonation, à ce qu'il ne disait pas, qu'il savait qu'elle était au courant de la clause qu'il lui avait cachée. Et elle avait besoin d'entendre son explication.

Je sais que je t'ai blessée, poursuivit-il comme en écho à ses pensées. Et je ne peux supporter que cela se termine ainsi entre nous. Il m'est impossible de continuer sans ton pardon. Son pardon ! C'était un peu facile ! pensa-t-elle, irritée, en portant

instinctivement une main à son ventre.

Je ne suis pas libre cet après-midi, commença-t-elle. Son esprit était en proie à la confusion la plus totale. Elle avait besoin de temps pour réfléchir à ce qu'elle lui dirait.

Pourquoi ne pas se retrouver à mon hôtel pour dîner ? offrit-il aussitôt. A 20 heures ?

Oui, c'est ça. D'accord.

Veux-tu que j'envoie une voiture te chercher ?

Non, merci. J'aime mieux pas.

Alors, à ce soir.

Elle regarda Alessandro dévaler l'escalier et traverser la salle des pas perdus.

La démarche assurée, la tête haute, il drainait dans son sillage le regard admiratif des femmes présentes. Elle attendit qu'il eût gagné la rue puis, lentement, elle descendit à son tour. Il était encore son mari, et en dépit de tout elle savait sans l'ombre d'un doute qu'elle l'aimait toujours. Un fol espoir l'envahit. Elle se battait pour défendre ses clients. Ne pouvait-elle pas se battre aussi pour tenter de sauver son mariage ?

71

Les gardes du corps avaient dû prévenir Alessandro de son arrivée, car la porte de sa suite s'ouvrit avant même qu'Amélie eût frappé. Il était époustouflant en pantalon noir, assorti d'un pull en cachemire de même couleur qui soulignait son hâle. Comme il s'effaçait pour la laisser entrer, la tentation de le toucher, de le regarder au fond des yeux fut presque irrésistible. Mais elle perçut son détachement, comme des ondes qui émanaient de lui, la maintenant à distance. Se débarrassant de son manteau et de son écharpe, elle les posa sur un fauteuil et se tourna vers lui.

Comment vas-tu, Alessandro ?

La question est surprenante, venant de toi, répondit-il en lui jetant un regard aigu. Apparemment, tu me prends pour une espèce de monstre, puisque tu m'as

quitté sans même me laisser un mot d'explication. Son expression effraya Amélie. C'était comme si toute la colère et la frustration du monde étaient contenues dans le regard de son mari. Avec fébrilité, elle chercha les paroles qu'elle avait si soigneusement répétées dans le taxi. Mais son cœur était si douloureux qu'elle fut tout d'abord incapable de proférer un mot.

J'ai parlé à ton père

Et alors ?

Jamais encore elle ne l'avait entendu parler si sèchement. Sa propre voix aussi était loin d'être naturelle. Néanmoins, elle reprit :

Il m'a dit

Quoi exactement ? coupa-t-il froidement.

Ses mots empreints de colère vibrèrent dans l'air comme une menace, puis Alessandro baissa la tête et soupira. Visiblement, il n'avait pas eu l'intention de l'agresser.

Continue, dit-il d'un ton radouci.

Elle décida de mettre son père hors de cause.

,

dit-elle enfin.

Il pensait que je savais

abdiquer à moins que

Que tu m'avais parlé. Il m'a dit qu'il ne pouvait

que tu n'aies un enfant.

Le visage d'Alessandro était insondable comme celui d'un inconnu, remarqua- t-elle en réprimant un frisson. Puis elle lut dans son regard l'expression d'une

souffrance, puis l'ombre de la culpabilité, et enfin quelque chose qui ressemblait à de la crainte.

Je ne t'en ai rien dit parce que j'avais peur de te perdre, admit-il, si doucement qu'elle dut tendre l'oreille pour l'entendre. Je pensais que tu ne consentirais jamais Là-dessus, tu n'avais pas tort, répliqua-t-elle d'une voix qui tremblait d'indignation. Je n'aurais pas marchandé avec la vie d'un enfant, même pour faire le bonheur de ma sœur ! Saisie d'un dégoût soudain, elle recula jusqu'au fond de la pièce.

Et moi qui croyais que tu m'aimais ! lança-t-elle d'un ton accusateur.

En deux enjambées, Alessandro la rejoignit. Lui prenant le menton, il la força à le regarder.

Amélie, tu ne comprends donc pas ? Je t'aime vraiment, plus que tu ne peux

l'imaginer. Non ! Regarde-moi ! insista-t-il comme elle tentait de se dérober. Je t'aime ! Je t'ai aimée dès le premier instant où je t'ai vue. Je suppose que tu ne crois pas au coup de foudre ? Eh bien, moi non plus, jusqu'à ce que je te rencontre Il secoua la tête, comme si l'émotion était trop forte.

Je me rends compte que j'avais tort. Mais si tu ne veux pas accepter mes

excuses, je ne sais pas ce que je vais faire sans toi

Quand m'aurais-tu dit la vérité ? demanda-t-elle quand il l'eut relâchée.

Si tu étais tombée enceinte, le problème ne se serait pas posé, avoua-t-il avec

un rire sans joie.

Une façon pour le moins cavalière de voir les choses !

Oui, j'en conviens, avoua-t-il amèrement.

Et

l'aurais-tu dit ?

Je voulais être sûr que

tu me fasses suffisamment confiance avant de choisir le moment.

Je vois.

Oh ! Non, je ne crois pas. J'ai besoin que tu me pardonnes, Amélie, pour que

nous puissions reconstruire ce que j'ai détruit entre nous. Peu importe le temps que cela prendra. Amélie ? Plongée dans ses pensées, elle ne répondit pas. Les paroles d'Alessandro la mettaient face à un douloureux dilemme. Que penserait-il d'elle lorsqu'elle lui parlerait du bébé ? Il était si honnête, si franc en lui offrant ses excuses, alors

A vrai dire, je n'en sais rien. J'avais besoin de temps

dans le cas contraire ? l'interrogea-t-elle avec précaution. Quand me

qu'elle-même était partie en taisant le plus grand des secrets. Au lieu de lui faciliter la tâche, la franchise d'Alessandro rendait son aveu plus difficile encore.

Ce n'est pas facile pour toi, j'en suis conscient, déclara-t-il. Tb as besoin de

réfléchir. Je vais te raccompagner chez toi. Nous resterons en contact, et quand tu

seras prête

Non, je ne veux pas ! s'exclama-t-elle d'une voix pressante. C'était le moment

ou jamais. Elle devait lui dire

Alessandro était pâle sous son hâle, et la tension qui l'accablait était visible. Elle

ne pouvait supporter de le voir souffrir plus longtemps en sachant qu'elle en était

la cause.

Non, Alessandro, ne t'excuse pas. Nous sommes tous deux fautifs, dit-elle

précipitamment. Nous n'avons pas eu l'occasion de nous connaître vraiment

Amélie, tu es à cran. Je t'ai suffisamment fait souffrir comme ça. Laisse-moi prendre mon manteau Attends ! Mais déjà il revenait et l'aidait à enfiler son propre vêtement.

Pas de discussion. Je te ramène chez toi.

Chez elle ? Mais c'était à Ferara, avec lui

Il la quitta à la porte de son appartement.

Je ne ferai pas pression sur toi, murmura-t-il. Je veux que tu sois sûre de

prendre la bonne décision. Car si tu reviens vers moi, Amélie, ce sera pour toujours. Nous n'avions jamais pensé en arriver là, dit-elle tristement comme il l'embrassait sur la joue. Non. Mais nous n'avions pas prévu non plus de tomber amoureux. Et sur ces mots, il s'engouffra dans l'escalier, la laissant à son désarroi. Amélie ne put fermer l'œil, cette nuit-là. Son entrevue avec Alessandro avait été un monumental gâchis. Surtout, elle avait honte d'avoir manqué de courage. Mais ce face-à-face avait été si emprunté, si fragile

Rejetant les couvertures, elle se leva et alla jusqu'à la baie vitrée qui donnait sur

la Tamise.

Si Miranda avait été là, elle aurait pu se confier à elle, mais sa sœur venait de partir en tournée en province pour une série de concerts. S'enveloppant dans un plaid moelleux, elle se pelotonna sur le sofa et fixa de l'autre côté de la vitre le fleuve sombre qui miroitait dans l'air glacé. L'avenue

couverte de verglas lui fit songer avec nostalgie aux paysages riants et ensoleillés

di Ferara.

Bien qu'elle eût perdu toute notion du temps, elle savait qu'elle aurait dû dormir à cette heure tardive, mais son esprit était en tumulte. Cacher à un homme qu'il

maintenant !

,

pensa-t-elle au désespoir.

allait être père, n'était-ce pas aussi grave que dépouiller un couple âgé de ses économies ? Le bruit caractéristique signalant la réception d'un message sur son ordinateur portable vint interrompre ces pensées dérangeantes. Jetant un œil à la pendule, elle vit qu'il était à peine 4 heures du matin. Se demandant qui, parmi ses connaissances vivant aux antipodes, était susceptible de la contacter, elle traversa le salon et atteignit son bureau. Activant la souris, elle découvrit sur l'écran le message suivant :

Emploi du temps chargé. Je pars demain à la première heure. En ce qui concerne ton retour à Ferara, fais-moi connaître ta décision au plus tôt. Alessandro. Elle sentit son cœur chavirer. Ainsi, il ne dormait pas lui non plus ? Mais en relisant le courriel, elle se figea. Elle ne pouvait quitter Londres à cause du procès. Celui-ci d'ailleurs se présentait mal Faisant voler ses doigts sur le clavier, elle rédigea la réponse suivante qu'elle envoya aussitôt :

Impossible de prendre une décision maintenant. J'ai aussi un emploi du temps très serré. Elle resta devant l'ordinateur dans l'attente d'un nouveau message. Celui-ci ne tarda pas à s'afficher. J'en conclus que tu as besoin de plus de temps. Sourcils légèrement froncés, elle prit place au bureau et répondit :

L'affaire que je défends s'avère plus complexe que je ne l'avais prévu. Cette fois, elle prit le temps de se relire afin d'effacer toute ambiguïté, puis cliqua sur « Envoi ». Les muscles raidis, elle attendit la réponse d'Alessandro. Quand le procès se termine-t-il ? lut-elle une minute plus tard. Elle pianota aussitôt : Deux semaines environ. Réponse d'Alessandro : Avant les vacances de Noël ? Je l'espère. Réponse d'Alessandro : J'enverrai le jet te chercher. Pas la peine. Réponse d'Alessandro : Dois-je comprendre que c'est un oui ? Elle hésita l'espace d'une seconde seulement avant de taper :

Oui. Réponse d'Alessandro : Alors, j'enverrai le jet. Longtemps encore, elle scruta l'écran, mais il n'y eut pas d'autre message cette nuit-là. Et tandis que le ciel de l'aube se striait de rose, elle se demanda ce que ces vacances de Noël leur réservaient à tous deux.

Retard imprévu dans le procès. Impossible de terminer avant Noël. Désolée, Amélie.

De frustration, Alessandro assena son poing sur la table. C'est lui qui avait établi ce mode de communication entre eux, parce que c'était le plus impersonnel. Une voix au téléphone pouvait révéler tant de choses, tandis qu'un message électronique était bref, ne suscitait pas l'émotion du moins jusqu'à celui-là.

Rageusement, parce que cette réponse mettait son cœur à nu, il pianota :

Quel est le problème ?

Installée dans son bureau au cabinet, sa table de travail encombrée de piles de documents, Amélie posa son front dans ses mains et fixa l'écran. Si elle se sentait nauséeuse à cause de sa grossesse, elle se faisait aussi du souci pour ses clients. Il semblait qu'elle était sur le point de remporter ce procès, encore lui fallait-il obtenir l'indemnisation du vieux couple. Or, Freemantle s'avérait insolvable. Pourtant, la solution se trouvait forcément là, dans ces documents éparpillés sur son bureau. En découvrant le message d'Alessandro, elle toucha l'écran comme si elle pouvait en tirer quelque réconfort. Elle ne savait même pas où il se trouvait et n'en ressentait que plus douloureusement sa propre solitude. Elle se sentait vulnérable aussi, ce qui n'allait certainement pas aider ses clients. Cependant, elle devait une explication à Alessandro, ne serait-ce que pour justifier le fait qu'elle resterait à Londres à Noël. Freemantle n'a ni argent, ni biens. Rien ! Je ne peux pas laisser tomber mes

clients. J'essaye encore
- Essayer quoi ? se demanda-t-elle, découragée. Puisque Toby Freemantle était fauché. La réponse d'Alessandro s'inscrivait déjà, et elle reporta son attention sur l'écran. Retrouve le testament de sa grand-mère maternelle. Elle lui a laissé toutes ses œuvres d'art. Son frère s'en vantait autrefois. Tiens-moi au courant. Alessandro. Recouvrant soudain sa vivacité d'esprit, elle se redressa et écrivit :

Merci. Je le ferai. Puis ses émotions prenant le dessus, elle ajouta dans un registre plus personnel :

J'espère que tu passeras un bon Noël, Alessandro. Transmets mes excuses à ton père. Ce à quoi, il répondit, laconique :

Père visite des roseraies en Afrique du Sud. Je te laisse. Le tuyau d'Alessandro s'était révélé juste. Avec l'aide des enquêteurs, Amélie réussit à localiser les tableaux de Toby Freemantle. Ceux-ci s'étaient vendus aux enchères à des sommes folles, de quoi assurer à l'accusé une retraite dorée quand il sortirait de prison et rembourser tous ses créanciers ! Elle accepta la bouteille de Champagne que ses clients heureux tinrent à lui offrir. Elle l'apporterait à Noël chez ses parents, se dit-elle. Dès que le vieux couple eut pris congé, elle décida d'adresser un message à Alessandro pour lui faire connaître l'heureuse issue du procès. Grande nouvelle. Sais-tu skier ? Se renversant dans son fauteuil, elle relut le surprenant message qui s'affichait sur l'ordinateur. Oui. Pourquoi ? écrivit-elle, interloquée.

Réponse d'Alessandro :

Nous avons des choses urgentes à régler. Je prévois de passer Noël dans la station autrichienne de Lech. J'aimerais que tu me rejoignes là-bas. Elle sentit son cœur bondir à cette invitation. Mais elle avait promis à sa famille de venir au repas de Noël qui faisait toujours la fierté de sa mère.

1\i dois te rendre auprès d'Alessandro, ça va sans dire, insista Miranda quand

elle la consulta par téléphone. Tu ne crois tout de même pas que maman va te retenir à Londres s'il y a une chance pour que tu te réconcilies avec ton mari ?

Non, mais

anxieuse.

Qu'est-ce que tu attends ? Qu'il le découvre lui-même ? Ecoute, Amélie, je

Je ne lui ai encore rien dit au sujet du bébé, avoua Amélie,

dois retourner à ma répétition. Tu sais parfaitement ce qu'il faut faire. Tu te laisses seulement dominer par tes émotions.

Ça te surprend ?

Que tu aies laissé les choses aller si loin ? Oui ! C'est un fait qu'Alessandro n'a pas été totalement franc envers toi. Mais tu crois que tu fais mieux que lui en ce

moment ?

Je t'en prie, ne te mets pas en colère. Tu sais que je lui ai pardonné. Seulement, il ne m'a pas laissé une seule chance de m'expliquer

Dis-moi que tu iras en Autriche, l'interrompit Miranda.

Je ne peux pas arriver là-bas enceinte de presque quatre mois !

Dans ce cas, je

Non, je refuse que tu lui parles ! l'avertit Amélie. J'entends régler ça moi- même.

Tu me le promets ?

Ai-je déjà failli à ma parole ?

Il ferait beau voir que tu commences aujourd'hui !

J'irai à Lech, Miranda, promit-elle en raccrochant.

Il ne lui faudrait pas beaucoup de temps pour boucler une valise et réserver son billet d'avion.

La sonnerie de la porte la surprit dans ses réflexions. Jetant un coup d'œil au miroir, elle tenta maladroitement de remettre en place une mèche qui s'échappait de son chignon. Y renonçant, elle alla ouvrir et poussa une exclamation.

Alessandro ! Que

Puis-je entrer ?

Oui, bien sûr, mais

Elle le suivit d'un regard médusé tandis qu'il se dirigeait vers la baie vitrée. Il admira un instant le panorama, puis balaya le salon d'un coup d'œil

appréciateur.

Très joli, commenta-t-il, un sourire aux lèvres.

Merci.

?

Refermant la porte, elle s'appuya au battant Son cœur résonnait comme un gong, et elle avait besoin de se remettre. Au moins une minute. Non, pensa-t-elle en contemplant son mari, une minute, c'était trop court. Son pardessus anthracite était entrouvert sur un pull noir en cachemire. Ses

cheveux de jais ébouriffés retombaient un peu sur ses yeux sombres pailletés de lueurs dorées des yeux qui étaient rivés sur elle, empreints d'une interrogation amusée.

Je ne comprends pas

J'allais justement t'envoyer un message

Tu me croyais à Ferara ? J'étais en fait à mon hôtel, à quelques pas d'ici,<