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34 LE CLUB Les horizons du 19 .1 au 25.1.2012 L'Eu rope mi ne son
34
LE CLUB Les horizons
du 19 .1 au 25.1.2012
L'Eu rope mi ne
son idéal av ec les lobbies
Il y a environ 30 .0 00 lobb yi stes à Bruxel les
DAVID BROMAN - dbroman@le-jeudi.lu
Si l'Europe n'arrive pas
à être à la hauteur de
son idéal, c'est aussi à
cause de ses relations
avec les lobbies.
à
sa table: «En décembre 2006, plusieurs
«Lobby: antichambre, vestibule où pas-
sent les députés lorsqu'ils se divisent pour
voter». C'est le sens original du terme en
anglais britannique. Aujourd'hui, il dési-
gne surtout les groupes d'intérêts – de
l'institution financière multinationale qui
brasse des milliards à la toute petite ONG
de développement – qui font pression sur
les pouvoirs publics pour influer sur les
décisions que ces pouvoirs ont à prendre.
En 1985, ils étaient 654 lobbyistes à
«attendre» dans les vestibules des insti-
tutions européennes. Aujourd'hui, ils
sont plus de 15.000, voire 30.000, cer-
tains parlent de 40.000. On n'en sait trop
rien et c'est justement là où le bât blesse.
La transparence, tant en ce qui concerne
les méthodes employées, les moyens mis
en œuvre, les acteurs impliqués et les ser-
vices visés, n'est pas ce qui étouffe ce «mi-
lieu», ni le lobbyiste, ni certains respon-
sables politiques et institutionnels.
Il y a donc des organisations non gou-
vernementales (ONG) qui s'occupent à
essayer de déterminer qui exerce une pres-
sion sur qui, pour quelle décision, et avec
quels moyens. Corporate Europe Obser-
vatory (CEO) en est une. Elle est basée à
Bruxelles, là où la presque totalité des lob-
bies ont leurs bureaux. Elle est aussi mem-
bre d'ALTER-EU*, une organisation qui
en fédère plus de 160 toutes inquiètes de
«l'influence croissante exercée par les
lobbyistes commerciaux sur l'agenda poli-
tique européen, et qui mène à une perte
de démocratie dans le processus européen
de prise de décision ».
multinationales alimentaires avaient des
"stands d'information" dans le press room
de la Commission pendant une réunion
sur la "malbouffe" dans l'Union.»
Comme le terme «lobby» a une
connotation «négative», l'Europe s'asso-
cie aux groupes de pression pour dévelop-
per un métalangage basé sur des euphé-
mismes. Dans le quartier européen de
Bruxelles, un think-tank – littéralement
«réservoir de réflexion» – n'est autre
qu'une association pseudo-scientifique
qui permet à un lobby d'affaires, ou plu-
sieurs, d'entrer «incognito» dans les pro-
cessus de décision européens. «Etant
donné le culte du secret qui entoure cer-
tains think-tanks à Bruxelles quant à leurs
sources de financement, il peut être diffi-
cile d'identifier à qui appartient la main
qui anime la marionnette.»
Groupes d'experts
Même topo, à peu près, pour ce qui est
des groupes d'experts, le lieu privilégié de la
sacro-sainte consultation. A un échelon de
pouvoir plus élevé, on parle de groupes de
haut niveau. Un exemple parmi d'autres:
Intérêts privés
«Perte de démocratie»: l'expression est
un euphémisme à la lecture du rapport,
en anglais, de plus de 200 pages publié fin
2010 par ALTER-EU. Bursting the Brus-
sels Bubble: the battle to expose corporate
lobbying at the heart of the EU ou en fran-
çais: Faire éclater la bulle de Bruxelles: la
lutte pour dénoncer le lobbyisme d'affai-
res au cœur de l'Union européenne.
Ce n'est pas un rapport facile à lire.
Non pas qu'il soit mal écrit, au contraire
sa lisibilité est parfaite et accessible à tous.
Ce qui est difficilement lisible, c'est le
contenu, un contenu qui dénonce page
après page le dysfonctionnement d'insti-
tutions, de fonctions et de personnalités
européennes qui collaborent allègrement
à un pouvoir de l'ombre qui a comme
seule base l'argent et comme conséquence
le traitement privilégié, dans les procédu-
res de prises de décision, d'intérêts privés
commerciaux et financiers et la sourde
oreille à l'égard du «petit» citoyen.
Ce qui est difficilement lisible, c'est de
tourner page après page et de se dire
continuellement: «Non! Non! Ce n'était
pas de cette Europe-là que je voulais! Je
n'ai jamais voté pour ça!»
Selon le rapport, tout l'appareil législa-
tif européen est non seulement conta-
miné par les lobbys, mais c'est cet appareil
lui-même qui demande à l'être, qui leur
ouvre les portes, et va même parfois
jusqu'à s'identifier à eux.
Quelques exemples. Quelques extraits.
L'Europe aide les lobbies en les invitant
le «groupe de haut niveau CARS-21 a été
mis en place conjointement par le com-
missaire à l'Entreprise et l'Industrie Gün-
ter Verheugen et le président de l'Associa-
tion européenne des constructeurs auto-
mobiles. La participation à ce groupe était
dominée par les grands constructeurs au-
tomobiles et les corporations pétroliè-
res.»
Lorsque des groupes citoyens deman-
dent un peu de transparence, la Commis-
sion fait la sourde oreille et ajoute quel-
ques mots à son vocabulaire. Par exemple,
Elle décrètera que certains experts sont
dans le groupe en capacité personnelle. Ou
elle exemptera de l'obligation de suivre les
codes de bonne conduite les groupes qui
«traitent de problématiques purement
techniques». Et si vous vous étonnez que
l'Europe a tant de mal à «re-réguler» le
secteur financier responsable de la crise
du même nom, regardez de plus près la
composition des groupes d'experts finan-
ciers à la Commission.
Le Parlement européen n'est pas épar-
gné. Nombreux sont les députés euro-
péens qui se trouvent au minimum dans
un conflit d'intérêts, certains n'hésitant pas
tutoyer la corruption et l'impunité.
Et si tout le monde se targue de trans-
parence, cela semble être, pour beaucoup,
un faux-fuyant pour faire taire ceux qui
dénoncent de bonne foi l'opacité. Dans la
foulée de son Initiative européenne en ma-
tière de transparence la Commission a mis
en place, en 2008, un Registre des repré-
sentants d'intérêts, sorte de parodie de sys-
tème de traçabilité des lobbies et des lob-
byistes, puisque les inscriptions ne se font
que sur une base volontaire.
Le pouvoir pris par les lobbies et ac-
cordé par les institutions européennes est
sidérant. Il ne faut pas aller beaucoup plus
loin pour chercher les raisons au déficit
démocratique chronique. «Pour quelle
autre raison, demande notamment Susan
George dans la préface du rapport d'AL-
TER-EU, aurions-nous aujourd'hui la
gouvernance à la place d'un gouvernement,
la société civile au lieu d'un peuple souve-
rain, des "partenariats" au lieu d'une sépa-
à
ration des pouvoirs [
]?
Sans parler de
consommateurs au lieu de citoyens.»
*http://www.alter-eu.org/
Sculpture – qui en dit long – placée au cœur du quartier
parlementaire européen à Bruxelles
(Voir aussi les entretiens page suivante.)
Photo: David Broman

du 19 .1 au 25.1.2012

du 19 .1 au 25.1.2012 L E C LUB Les horizons 35 «Il n'y a pas

LE C LUB Les horizons

du 19 .1 au 25.1.2012 L E C LUB Les horizons 35 «Il n'y a pas

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«Il n'y a pas de volonté politique»

Liées au x lo bb ies, les in sti tu ti on s eu rop éen nes on t du mal à ac cep ter la tr an sparence

Martin Pigeon est chercheur auprès du Corporate Europe Observatory*.

(voir aussi page précédente)

Le Jeudi: «Le rapport Bursting the Brussels Bubble, dénonçant la com- plaisance des institutions euro- péennes à l'égard des lobbies d'af- faires et des conflits d'intérêts, date de 2010. Y a-t-il eu des évolutions

Martin Pigeon: «En mars 2011,

il y a eu le scandale dit "cash contre amendements" au Parlement euro- péen: des journalistes, se faisant passer pour des lobbyistes, ont convaincu plusieurs députés de proposer des amendements à une législation contre un cadeau de 100.000 euros. Cela a mené à une réforme du code de conduite pour les parlementaires. Cela n'empêche

pas toutefois les conflits d'intérêts.

Il y a des parlementaires qui conti-

nuent à exercer leurs affaires pri- vées. Le député autrichien Ernst Strasser, qui a démissionné après le scandale, avait tout de même avoué qu'être député européen était profitable pour ses affaires. Le

député allemand Elmar Brok, un poids lourd au Parlement, occupe une position active au sein du conseil d'administration de Ber- telsmann – groupe de presse, in- vestisseur aussi dans les technolo- gies de défense – alors qu'il siège toujours, lui, au comité pour les Affaires étrangères du Parlement. Le nouveau code de conduite pour les députés européens est en- tré en vigueur le 1 er janvier 2012.

On peut considérer que c'est un pas dans la bonne direction, d'au- tant plus qu'il n'y avait rien avant.

Il y a des petits problèmes qui sub-

sistent. Par exemple, les députés ont encore le droit de recevoir des "cadeaux" liés à l'"hospitalité" en ce sens que la limite de valeur de 150 euros appliquée aux cadeaux ne s'applique pas à ceux liés à l'hospi- talité, ce qui ouvre la porte à des abus possibles. De toute façon, nous attendons de voir comment ce code sera mis en œuvre, parce qu'il s'inscrit dans une logique d'autorégulation. Il a tout de même fallu un scandale pour que ça bouge et que des pratiques par- faitement normales il y a 18 mois soient aujourd'hui qualifiées d'in- défendables.»

Registre de transparence

Le Jeudi: «Le fameux registre des lobbies a aussi évolué.»

M. P.: «Il y avait deux registres.

Celui du Parlement, qui était plu- tôt administratif et obligatoire pour les lobbyistes qui voulaient avoir un badge annuel d'accès, et

celui de la Commission qui était facultatif. Depuis juin 2011, il n'y a plus qu'un registre, le “registre de transparence”, qui donne droit au badge d'accès, devenu quotidien, et où l'inscription, incluant la men- tion d'un nom de responsable et une indication sommaire du bud- get investi dans le lobbying, est toujours facultative. On ne peut, là aussi, que regret- ter qu'en matière de transparence, la Commission n'a pas la volonté politique de faire avancer les cho- ses et ne bouge que contrainte. Jusqu'à présent, ce n'était pas la Commission qui vérifiait l'authen- ticité des inscriptions dans le regis- tre. Il a fallu qu'on vienne de l'exté- rieur lui mettre le nez dessus. Et même cela, ça n'était pas suffisant, la Commission réclamant souvent

des preuves difficiles, voire impos-

«N e pas se lais ser fair e»

Troi s qu es tio ns à Viviane Redi ng

Viviane Reding est vice-présidente de la Commission et commissaire chargée de la Justice, des Droits fondamentaux et de la Citoyenneté.

Le Jeudi: «Comment percevez- vous l'influence des lobbies?»

Viviane Reding: «Il y a environ 15.000 lobbies face aux institu-

tions. C'est un business et une prise d'influence énormes, tant à la Commission qu'au Parlement et il

y a même des tentatives d'influer

sur les décisions du Conseil. Cela a un côté positif car grâce aux lob- bies, nous apprenons beaucoup, notamment sur le fonctionnement des secteurs de l'industrie et sur les technologies. Grâce à cela, nous élaborons des législations plus réa- listes. Mais à travers ses lobbies, l'industrie investit des moyens co- lossaux afin d'essayer de dévier les décisions vers ses intérêts pure- ment commerciaux, au détriment des intérêts de l'individu qui sont

défendus avec nettement moins de moyens. Et il y a des domaines où ces deux intérêts s'opposent.»

Le Jeudi: «Quelle est votre atti- tude dans ce cas?»

V. R.: «La tâche du politique est

justement de ne pas se laisser faire, de rétablir l'équilibre. Nous devons faire la part des choses. Mais il faut bien constater que face à cette ar- mée de spécialistes professionnels, il faut aussi investir d'énormes moyens en temps et en personnel qualifié. Pour chaque fonction- naire, dans mon département, il semble y avoir, 20 lobbyistes qui essayent de l'influencer.»

Le Jeudi: «Que répondez-vous au reproche fait à la Commission de ne pas avoir la volonté politique de rendre plus transparente l'influence réelle des lobbies sur les décisions?»

V. R.: «Le phénomène du lob-

bying est relativement nouveau pour nous. Nous avons dû nous y habituer. Je pense, par exemple, que les règles d'enregistrement de- vraient être renforcées. Je suis d'avis qu'il faut très certainement

aller vers plus de transparence.»

sibles, à trouver à notre niveau. De ce côté, il est heureux de constater que ça a finalement un peu bougé puisqu'il y a maintenant deux per- sonnes chargées de vérifier les don- nées.»

Le Jeudi: «La lecture du rapport d'ALTER-EU semble induire que l'Eu- rope privilégie le dialogue avec les lobbies d'affaires, négligeant les groupes d'intérêts citoyens»

M. P.: «Vaste sujet! On touche à ce qu'est l'Europe et à ce qu'elle ne parvient pas à devenir. Je vais me limiter à une observation qui permettra de comprendre un as- pect de cette situation. Nous som- mes ici au cœur du quartier euro- péen [NDLR: square de Meeûs]. Ce quartier est aussi, logiquement, en train de devenir la nouvelle ca- pitale des lobbies européens. Ces deux milieux cohabitent et for- ment un monde sociologiquement homogène composé d'expatriés polyglottes, qui ont fait de bonnes études supérieures, avec un niveau de compétence élevé. Cela étant, voici l'institution – la Commission – qui a le monopole de l'élaboration des propositions législatives pour 450 millions de personnes et qui emploie à peu près le même nombre de fonction- naires que la mairie de Paris, à sa- voir 40.000, dont la moitié seule- ment sont des fonctionnaires sta- tutaires, les autres étant engagés avec des contrats de 3 ans renouve- lables qu'une seule fois – sachant qu'il y a aussi près de 30.000 lob- byistes dans le quartier. Tous les ans, vous avez donc à peu près 5.000 personnes qui terminent leur contrat pour l'Union euro-

péenne et qui connaissent bien les rouages des institutions. Ce sont les recrues de premier choix pour les lobbies. Ce qui explique, à la longue, l'homogénéité sociologi- que d'un quartier qui devient le re- flet de ce qu'est l'UE aujourd'hui:

abritant un "peuple professionnel" qui travaille et vit ensemble, qui se retrouve aux mêmes restaurants, aux mêmes spectacles, aux mêmes fêtes ».

«Revolving doors»

Le Jeudi: «On peut avoir l'impres- sion, à voir certaines pratiques concrètes, que l'expression “conflit d'intérêts” est souvent un euphé- misme pour "corruption".»

M. P.: «Oui, c'est vrai, la fron- tière est parfois ténue. Par exem- ple, ce que j'ai dit concernant ces contractuels en fin de contrat qui vont travailler pour les lobbies, se passe à tous les niveaux, et plus le niveau est haut, plus la personne a des connaissances fines et stratégi- ques à transmettre. Par exemple, en 2009, lors du renouvellement de la Commission Barroso, sur les 12 commissaires qui sont partis, la moitié a été engagée par des entre- prises, des entreprises de lobbying, certains, – je pense surtout à Gün- ter Verheugen – ont fondé leur propre agence de conseil en lob- bying. En anglais, on appelle ce jeu de passage des institutions aux lob- bies et vice versa, "revolving doors" [NDLR: système de "tourni- quets"]. On peut se demander à partir de quand ça devient de la corruption, à partir de quand une promesse d'embauche devient un détournement de fonctionnaire.

Légalement, les textes ne sont pas très clairs. Les codes de conduite pour les commissaires ne sont pas très contraignants et n'imposent pas une période d'attente entre la fin du mandat et l'embauche, pé- riode dite "de refroidissement". Or, pour les lobbies, la "valeur ajoutée" d'un ex-haut fonctionnaire dimi- nue rapidement avec le temps.»

Le Jeudi: «Le rapport évoque le manque, voire l'absence, des jour- nalistes et de la presse d'investiga- tion dans ce domaine.»

M. P.: «Je pense que c'est plus grave que ça. Les journalistes sont là mais ils n'ont pas le temps de faire leur boulot. La presse est en crise, elle n'a plus les moyens d'en- voyer des correspondants perma- nents. Alors les médias se rabattent sur des emplois précaires d'indé- pendants, sans couverture sociale sérieuse, avec des salaires de misère, qu'ils imposent à des pigistes ou des stagiaires, qui doivent fournir trois, quatre, cinq dépêches par jour et donc n'ont pas le temps de creuser. Et justement, ces histoires de lobbying ont besoin d'être creu- sées, et par des professionnels ex- périmentés qui ont des connais- sances techniques et fines des cir- cuits de décision et qui ont aussi le temps. C'est donc le pire des cas possibles: en ne faisant que de la presse remaniée, les médias sont bien là, ils font mal leur boulot et deviennent, en fin de compte, un porte-voix pour la propagande de l'industrie et ça, c'est très grave.»

PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID BROMAN

*www.corporateeurope.org

Khalil Bendib / CEO Bruxelles
Khalil Bendib / CEO Bruxelles

L'Europe vue comme un «Lobby Land» dessin de couverture de la brochure «Brussels, The EU Quarter» éditée par le Corporate Europe Observatory