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TD n°3 (EOD 2008-2009) 1

TD n°3 : L’historien et la réalité du passé


Vocabulaire : Vérité / Réalité / Scientificité (Objectivité / Subjectivité) / Plausibilité / Falsifiabilité

Document 1 : Roger Chartier, Au bord de la falaise, 1998.


Cette référence à une réalité située hors et avant le texte historique et que celui-ci a pour fonction de restituer à sa
manière, n’a été abdiquée par aucune des formes de la connaissance historique, mieux même, elle est ce qui
constitue l’histoire dans sa différence maintenue avec la fable et la fiction.

Document 2 : Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, 1898.
Par la nature même de ses matériaux, l’histoire est forcément une science subjective. Il serait légitime d’étendre à
cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les règles de l’analyse réelle d’objets réels. L’histoire doit donc
se défendre de la tentation d’imiter les sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux des autres
sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente de toutes les autres.
Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits psychiques, voilà tous les objets de la connaissance
historique : ils ne sont pas observés directement, ils sont tours imaginés. Les historiens – presque tous sans en avoir
conscience et en croyant observer des réalités – n’opèrent jamais que sur des images.
Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement imaginaires ? Les faits imaginés par l’historien sont
forcément subjectifs : c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire le caractère de science. Mais
subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la
représentation d’une réalité passée.
Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne nous permettent pas de nous les représenter
exactement, voilà les données de l’histoire. Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie.
L’historien ne peut s’en délivrer mais il peut savoir le compte des éléments réels qui entrent dans ses images et ne
faire porter sa construction que sur ceux-là : ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés des documents. Le travail de
l’historien consiste à rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les traits faux par des traits exacts.

Document 3 : Christophe Charles, Bernard Delpal, Jean-Dominique Durand, Régis Ladous et Henry Morsel,
« L’historien et les falsificateurs », in Le Monde, 29 avril 1993.
Que peut faire la communauté universitaire face aux prises de position négationnistes d’un de ses membres ?
L’actualité récente a remis sur le devant de la scène « l’affaire » provoquée par un enseignant en sciences
économiques de Lyon-III qui tendait à nier les chambres à gaz.
Le recours à la justice constitue une solution insuffisante dès lors que les négationnistes ont l’habitude de focaliser le
débat sur la contestation de faits particuliers (de détails) et se gardent de toute affirmation raciste ou antisémite qui
tomberait sous le coup de la loi. Ainsi que Madeleine Rébérioux l’a écrit « la loi est de l’ordre du normatif. Elle ne
saurait dire le vrai (en Histoire) ». Dire le vrai en histoire… Nous sommes bien là au cœur du problème. La nature
de notre discipline la rend particulièrement fragile et l’expose plus que d’autres à des manipulations, au moins pour
quatre raisons. La compétence en matière historique semble d’abord la chose la mieux partagée du monde puisque
tout un chacun peut se proclamer historien. En deuxième lieu, la médiatisation des débats donne inévitablement
l’avantage à ceux qui nient en trois phrases expéditives face à ceux qui démontrent en quinze pages argumentées, à
ceux qui jouent la nouveauté provocatrice et l’ « effet d’annonce » face à ceux qui démontent patiemment les
falsifications. En troisième lieu l’écriture de l’histoire, parce qu’elle conditionne la mémoire collective, constitue un
enjeu prioritaire pour tout mouvement qui ambitionne la gestion des esprits. Enfin la vérité historique est toujours
relative à l’historien qui la construit et aux traces du passé qu’il retrouve, ce que d’aucuns transforment tout de suite
abusivement en adage du type « vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».
À une démarche qui part de points particuliers pour jeter le soupçon, par cercles concentriques, sur les moyens,
puis l’ampleur, enfin la réalité du génocide, nous devons opposer une démarche qui réponde à la provocation par :
1. La responsabilité. Une déontologie s’impose à tout enseignant. Elle lui interdit de dire n’importe quoi et de
porter la suspicion sur des réalités humaines tragiques sous prétexte de jouer avec les mots ou les idées.
2. L’affirmation vigoureuse que l’histoire est une spécialité. Comme telle, elle exige une apprentissage et
l’acceptation de soumettre ses travaux à la critique de la communauté scientifique.
3. La fidélité à une méthode. L’hypercritique négationniste peut s’appliquer à tout objet historique et a permis de
nier jusqu’à l’existence de Napoléon. Or, il existe des faits irréductibles à une quelconque subjectivité historique.

Document 4 : Carlo Ginzburg, Le juge et l’historien, 1991.


Pour de nombreux historiens, la notion de preuve n’est plus à la mode, de même que celle de vérité, à laquelle elle
est nouée par un lien historique (donc non nécessaire) très fort. Les raisons de cette dévalorisation sont nombreuses
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et ne sont pas toutes d’ordre intellectuel. L’une d’elles est, à n’en pas douter, le succès exagéré qu’a obtenu de part
et d’autre de l’Atlantique, aux États-Unis et en France, le terme de « représentation ». Étant donné l’usage qu’on en
fait, il finit dans bien des cas par créer autour de l’historien un mur infranchissable. On tend à examiner la source
historique exclusivement en tant que source d’elle-même (de la façon dont elle a été construite) et non de ce dont
elle parle. En d’autres termes, on analyse les sources (écrites, iconographiques, etc.) en tant que témoignages de
« représentations » sociales, mais, en même temps, on refuse, comme une impardonnable naïveté positiviste, la
possibilité d’analyse les rapports entre ces témoignages et les réalités qu’ils désignent ou représentent. Certes, ces
rapports ne sont jamais évidents : les définir en termes de reflets, voilà ce qui serait, pour le coup, naïf. Nous savons
bien que tout témoignage est construit selon un code déterminé : atteindre la réalité historique (ou la réalité) en
prise directe est, par définition, impossible. Mais inférer de cela l’impossibilité de connaître la réalité signifie tomber
dans une forme de scepticisme radical par paresse qui est à la fois insoutenable d’un point de vue existentiel et
contradictoire du point de vue logique : comme on le sait, le choix fondamental du sceptique n’est pas soumis au
doute méthodique qu’il prétend professer.
Pour moi, comme pour beaucoup d’autres, les notions de « preuve » et de « vérité » sont, au contraire, partie
intégrante du métier l’historien. Cela n’implique évidemment pas que des phénomènes inexistants ou des
documents falsifiés soient peu signifiants sur le plan historique : Bloch et Lefebvre nous ont enseigné le contraire
depuis bien longtemps. Mais l’analyse des représentations ne peut faire abstraction du principe de réalité.

Document 5 : Guy Lardeau, Préface aux Dialogues avec Georges Duby, 1980.
La question qui s’offre la première, comme celle qui proprement décide de l’ordre des raisons, c’est celle qui
demande ce qu’il en est du « passé » : l’histoire, comme discours, se soutient-elle d’un réel, réel évanoui, mais qui
insiste pour retourner à l’être – ou bien est-ce l’histoire, comme objet, dont il faut dire qu’elle n’est suscitée que du
discours qui la nomme, pur effet de nomination ?
Le problème n’est pas – n’est plus – entre une théorie naïvement empiriste et une théorie constructiviste : Langlois
et Seignobos, quels qu’aient été leurs mérites par ailleurs, retardaient déjà par rapport à Claude Bernard et Pasteur,
et il n’y a pas plus aujourd’hui en histoire que dans quelque domaine que ce soit du savoir de savant qui nierait que
son objet est construit. Le problème est de savoir si c’est sur du réel que se découpe cet objet construit, si c’est un
réel qui pèse sur cette construction, et la contraint, ou si l’objet n’est rien que cette construction même, pur effet de
discours, un ensemble cohérent de noms, dont le « réel» s’épuise en cette cohérence même ; car l’historien, alors, a
bien affaire à un « réel », en ce sens qu’il ne peut pas dire n’importe quoi, mais ce réel n’est rien d’autre que celui
que produit l’application au corpus qu’il s’est donné des règles qu’il a choisies.
Sur cet affrontement du réalisme et du nominalisme, […]je serai ici très bref. En quelques mots, disons que, poussé
à sa conséquence extrême, le point de vue nominaliste nous conduirait à dire quelque chose comme ceci : le
« passé », comme tel, n’est pas ; s’il existe ce n’est jamais que comme la nécessaire épaisseur que chaque présent se
donne, un des modes selon lequel le présent se présente en s’inventant la profondeur d’une origine, et par là se
garantit, s’autorise, proprement ; c’est la manière spécifique aux sociétés occidentales de régler cette invention du
passé, que nous appelons l’histoire : l’histoire alors est un style, les règles, qui durement la contraignent, celles d’un
genre. Ainsi, il n’y a que des discours sur le passé, qui n’est rien que ces discours où, chaque fois, se mobilisent les
intérêts du présent. Ballet rigoureusement mis en scène de masques qui s’offrent à figurer les intérêts, les conflits du
présent, où les rôles changent, mais non les places, l’histoire est la garde-robe des inscriptions imaginaires,
l’historien ce costumier qui ajuste des costumes qui n’ont jamais été neufs : l’histoire est faite de l’étoffe même des
rêves, notre petite mémoire est enveloppée d’un somme.

Document 6 : Gérard Lenclud, in Terrain, n°21, octobre 1993.


« Il en est des définitions comme des ceintures : plus elles sont courtes, plus elles doivent être élastiques », écrit
Stephen Toulmin. L’ambition d’établir un répertoire de définitions ramassées, dont chacune vaudrait pour la plus
vaste collection d’exemples possibles, est tenace au sein de la communauté scientifique mais, commente le
philosophe anglo-saxon, « il est fort instructif de voir quel degré précis d’élasticité on demande en fin de compte à
ces définitions raccourcies. […] « Dis-moi comment l’on te cherche, lançait aux objets de connaissance Gaston
BAchelard, je te dirai qui tu es ». Adaptons la formule la formule à la métaphore de Toulmin : dis-moi comment on
t’habille, je te dirai qui tu es. Les phénomènes étudiés par les sciences de la nature, plus exactement par certaines
d’entre elles, s’habillent en prêt-à-porter. C’est que ces phénomènes ne sont pas trouvés « tout faits » ; ils sont
élaborés par une expérience qui fait corps avec la définition. Il est donc parfaitement inimaginable que la définition
ne leur aille pas ; ils s’évaporeraient du même coup. Les phénomènes que les sciences humaines et sociales
cherchent à décrire doivent, quant à eux, être costumés sur mesure. C’est qu’ils sont situés dans le monde
historique ; à la différence de véritables êtres scientifiques, ils préexistent à l’essayage qui les transforme en objet de
connaissance.