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COMPTE A REBOURS

Simon Maixan

LA FOULEE

« Qu'est ce que la vérité, En matière de religion, c'est l'opinion qui a survécue. » O.Wilde – Critic as an artist

La pénombre brumisait le souffle encore frais du Rub al Khali sur la ville de l'émirat du Saïf Raml. Ruisselant des eaux du Golfe Persique, le soleil de ce trentième jour de juin effleurait déjà la frise de lames tranchantes, disposée au faîte du mur d'enceinte du camp de résidence. Celui-ci était destiné aux cadres expatriés embauchés par les compagnies étrangères, parmi quatorze disséminés à l'intérieur où à proximité de la capitale. « Compound 10 », un nom qui à lui seul évoquait des commodités modernes en son sein et une enceinte austère de place fortifiée.

Ainsi que chaque matin, sauf le dimanche, Baptiste Larouse s'apprêtait à franchir le portillon piétonnier que surveillait un vigile à l'œil torve, abrité de l'humidité du matin dans l'aubette aux vitres blindées. Bien que celui-ci reconnut l'européen qui se présentait chaque jour à la même heure, il n'actionnerait pas le système de verrouillage électromagnétique sans que lui soit présentée la carte d'identité par le sabot-pass en aluminium brossé du guichet. Avec cette lenteur calculée, énervante pour celui qui doit s'y soumettre, le planton scruta le visage du quidam pour le comparer avec la photographie du document, avant de la glisser dans la fente du terminal relié au PC Sécurité du complexe. De son menton en galoche, il fit signe à l'homme de taper son code confidentiel. Au dessus du check-point, l'objectif d’une caméra n'en perdait pas une miette. Après avoir fourré l'identifiant dans la poche de son survêtement, Baptiste releva l'heure au dixième près sur sa montre de prix. Il entama dans un trot d'échauffement la vingtaine de mètres de parcours entre les chicanes de béton disposées sur la voie des véhicules, avant d'accélérer dans une foulée altière. Ce déploiement de précaution ne correspondait pas à une réalité menaçante dans cet émirat, mais nombre de ses voisins étaient régulièrement la cible d'activistes, ce qui avait incité à la prévention. De l'avis de la majorité des décideurs politico-économiques locaux et investisseurs étrangers, il y avait quelques bonnes raisons de croire qu'aucun événement malheureux ne se produirait en Saïf Raml. Tout d'abord,il y avait les forces de sécurité adoubées par tout ce qui se faisait de plus professionnel en matière de service de renseignement U.S., cantonné dans un camp militaire à une trentaine de kilomètres de là. Elles ne reculaient devant aucune extrémité pour contenir toute velléité qui gâcherait la réputation d'endroit sûr pour les affaires, ainsi que la stabilité d'un gouvernement autocratique à la tyrannie bienveillante. Ensuite, cet Eldorado pétrolier au taux de huit virgule deux pour cent de croissance cette année attirait de gros investisseurs, avec lesquels les autorités régaliennes ne se montraient pas le moindre du monde regardantes quand à la provenance des fortunes, en échange de quoi ces braves entrepreneurs plaçaient leur fonds dans un immobilier pléthorique, grandiose jusqu'à l'ostentatoire, conçu pour des tours de passe-passe financiers imposant une sérénité totale. Il était tout à fait remarquable de constater que les potentats locaux, quoique le front au sol cinq fois par jour, se montraient d'une remarquable complicité avec l'infidèle quelque fût sa confession. Tous louaient avec une réelle dévotion le dieu Bicentenaire Capital, qu'ils aimaient à croire être chargé par l' Autre de travailler au concept du « Paradis sur la Terre ». Enfin la population du pays était composée d'une

importante et influente minorité chi'ite 1 . Cette communauté, non moins pieuse que son pendant sunnite 2 , ne tenait absolument pas à ce que se développe un extrémisme orchestré par ces derniers, lequel s'avèrerait aussi dommageable pour les adeptes d’Ali 3 que pour le käfir 4 . Aussi faisait-elle œuvre discrète de vigilance et de collaboration avec l'autorité sunnite légaliste afin que des manifestations violentes n'entachent pas le calme de l'endroit. La peau du coureur commença à excréter une fine pellicule de transpiration qui le fit délicieusement frissonner à l'adan 5 du sobh 6 . Le chant était voluptueux, phrasé intemporel, fondu d'enlaçantes syllabes. C'était là le moment où sa course s'enfonçait dans les rues étroites et tortueuses de la médina. Depuis les entrailles des murs de pisé blanchis à la chaux trépignaient les degrés de bois qu'on dévalait, claquaient les serrures multi centenaires, grinçaient les vantaux desséchés par l'air anhydre. Ce qui n'était l'instant auparavant que silencieuses artérioles, s'emplissait en un éclair d'un flux concentré de niqab, hijab jilbab, ghutra, igal, shashiya, Kamis, bisht et autres abbayya 7 qui s'écoulait bourdonnant vers les édifices de prières. La foulé se réduisit à un trottinement de maintien :

le minimum nécessaire pour que les jambes et le souffle ne fussent pas réduit à rien par un arrêt brutal, le maximum possible pour ne pas risquer de heurter une de ces formes, qui par ailleurs ne lui accordait qu'indifférence en dépit d'un sourire constant et figé qui se voulait aimable de sa part. A dire vrai, il n'y avait eu jusqu'à présent que deux types de situation pour lesquelles les relations avec l'autochtone dépassaient ce qu'il nommait ironiquement le « syndrome du vitrier ». La première était le marchandage avec le boutiquier du souk, parfois agrémenté d'un thé à la menthe très sucré dans une arrière-boutique pleine à craquer de produits importés de contrés lointaines, loin du giron du Dar al Islam 8 . Une autre situation d'échange verbal se trouvait dans un de ces clubs ou autre cercles dévolus au plaisir et à la détente de l'expatrié occidental. La direction ainsi que le service étaient assurés par un personnel local qui vous rassasiait d'amabilités douces et sucrées, écœurantes comme des loukoums. Leur formalisme vous ramenait quelques dizaines d'années auparavant, à l'époque du colonialisme anglo-saxon. Il y avait observé avec un agacement muet, certains de ses coreligionnaires se prendre au jeu avec un plaisir évident, trouvant là, sans doute, matière à s'illusionner sur leur statut social. Il était un fait que dés qu'une relation s'affranchissait d'un but commercial pour devenir un rapport sur des valeurs humaines authentiques, le roumi 9 Larouse savait avoir à faire à un travailleur immigré venu de quelque contrée musulmane déshéritée, afin de ramasser les miettes d'un miracle économique

1 De l'arabe « shi'a ». Courant religieux musulman dont l'idée principale est que les leaders spirituels doivent être de la même lignée familiale que le Prophète Mohämed

2 De Sunna : Ensemble des paroles et des actes du Prophète. Ils estiment que les successeurs spirituels de Mohämed ne doivent pas être choisis selon leur lignage mais leur spiritualité.

3 Neveu du Prophète et quatrième khalife ( chef suprême de la communauté islamique). A sa mort en 661, fut fondé le shiîsme.

4 apostat

5 Appel de la prière faite par le muezzin

6 Prière juste avant le lever du soleil « lorsqu'un fil blanc ne se distingue pas d'un fil noir »

7 Énumération de vêtements – Les pluriels de ceux-ci sont à la vérité différents.

8 Terre originelle où conquise par les arabes de longue date.

9 Étranger – nom par lequel on désignait les gens de l'empire romain d'orient, à l'aube de l'islam

dispendieux. Bien que partie intégrante de la uma 10 et à ce titre en droit de concevoir quelques respects de la part de leurs employeurs au titre de l'amam 11 , ils étaient considérés seulement en tant qu' êtres de sous-classe corvéables à merci. Contraints dans les métiers les plus ingrats, ils recevaient souvent moins de considération qu'un animal domestique ou une belle automobile, quoiqu'ils fussent des acteurs indispensables de l'économie. En effet, les employeurs du cru ne pouvaient compter que très modérément sur des actifs autochtones. Ceux-ci trouvaient dévalorisant le travail manuel et étaient enclins à se reposer sur les largesses d'un état assez riche pour ne pas devoir s'y contraindre. Descendant en droite ligne d'Ismaël 12 , l'autochtone maîtrisait au quotidien l'arabe littéral, outil dont s'était servi le Prophète pour exprimer les concepts spirituels et phénoménaux depuis la création. Cela conférait aux héritiers de la péninsule une supériorité non reconnue explicitement par le Coran 13 . Elle s'avérait cependant un fait du quotidien, quoique la population sémite musulmane ne fusse que de vingt pour cent de la totalité de la uma. Néanmoins, en cas de situation conflictuelle avec un non-

croyant était unanimement adopté cet adage « Secours ton frère, qu'on lui fasse ou qu'il fasse tort. ».

L'occidental déboucha sur le parvis d'une mosquée. Il maintint sa course sur le côté opposé à celle-ci. La foule dense semblait aspirée par le double vantail majestueux de cette construction aux aspects classiques tel qu'ils sont codifiés, bien qu'elle ne fut vieille que de quelques années seulement. L'espace de quelques enjambées il se retrouva à peu près seul. Il se dirigea au rythme de croisière vers une aire entourée de hautes clôtures. Derrière s'y épanouissait une végétation luxuriante, contrepoint anthropique à la nature de cette contrée hostile à toutes formes d'exubérances. Au delà de ce parc, s'élevait à la gloire des affaires une débauche de réalisations verticales qui abritaient bureaux, résidences de luxe et lieux de plaisir. Ce quartier était la vitrine d'un gouvernement qui appelait de tous ses vœux l'investissement du « Monde Libre ». Le design de ces méga-monuments s'inspirait d'une profusion sémantique soucieuse de refléter la diversité des sensibilités d'une clientèle cosmopolite aisée. Par le verre et l'acier rivalisaient de maestria des architectes aux moyens sans limite. L'astre depuis peu révélé, admirait dans leurs reflets sa complexion d'or en fusion. Comme à chaque fois à cet instant, Baptiste ne peut s'empêcher de murmurer :

« - Dieu que c'est beau ! » Par le splendide portail en fer forgé dont les barreaux déclamaient dans la calligraphie anguleuse koufique, cet ayät :

« Ceux qui auront cru, effectués l'œuvre salutaire : voilà les compagnons du Jardin ; ils y sont éternels. »

Sourate 2 – la vache – Ayät 82

Baptiste pénétra dans ce qui eut pu être une représentation terrestre du Jardin Céleste. Ici tout n'était

10 Communauté des croyants

11 Droit de protection et considération

12 Fils d'Ibrahïm (Abraham), considéré comme étant l'ascendant direct des arabes.

13 Récitation - appel

que suave et profuses senteurs d'essences, aussi variées qu’improbables sans la présence d'une source Zem Zem 14 conçue du génie de l'homme. Le jogger se retint de franchir la bordure de tomettes aux profils cupulaires,pour aller s'affaler mollement sur le gazon épais rapiécé de parterres de fleurs vives aux pétales vernis, sous l'ombrage d'arbres aux petites feuilles cirées et cliquetantes dés qu'un souffle5 s'y mêlait. Parsemées, des fontaines d'eau vive et claire l’endroit chantait l'abandon l'espace d'une méditation ; la volonté se cuirassait pour ne pas briser le train, contrarier le chronomètre, nuire à l'efficacité. Au bout de la charmille se devinait l'autre entrée de l'espace vert. En s'approchant on pouvait apprécier la paire de colonnes de porphyre surmontée d'un arc outrepassé. Un vendeur de dattes se trouvait à son pied chaque jour accroupi et adossé à celle de droite, protégé de la lumière directe. Baptiste s'attendait à ce qu'il tendît comme d'habitude une ramure de fruits aux teintes d'or pâle, un bon sourire accroché aux dents en brèches de son museau de fouine. L'occidental lui répondrait une nouvelle fois, sans ralentir :

« - La, shoukran lebes. » 15 Le pouce en l'air en signe d'une complicité dans ce jeu rituel.

Une quinzaine de mètres : tiens, il ne faisait pas le moindre geste. Larousse achoppa volontairement pour lui laisser le temps. Mais le vendeur devait être lassé du refus quotidien, car alors que le seuil se présentait, il ignora superbement l'étranger. Larouse sentit son cœur se pincer à la certitude d'avoir

lasser ce pauvre hère.

« _ Merde ! »

Quelque chose de fin lui entrava la cheville gauche alors que l'autre jambe allait rejoindre le trottoir en contrebas. Toute l'énergie de l'élan fit basculer sa masse lourdement. Les paumes claquèrent sur la chaussée et n'amortirent qu'à peine la rencontre de sa joue droite avec le granit rose. Une pointe fulgurante le cueillit au plexus brachial. S'en suivit un flou presque immédiat. Il glissa dans un trou noir avec une indéfinissable sensation de flotter près du sol, avant de retomber lourdement dans un lointain bruit de tôles. Puis rien

14 Source miraculeuse crée par Allah pour que Ajar, mère d' Ismaël, Puisse abreuver son fils

15 Non, merci bien

TIS'AH

« Au nom d'Allah, le Tout miséricorde, le Miséricordieux » Sourate 1 – l'ouverture – ayät 1

Une terrible nausée grimpa dans l'œsophage de Baptiste. Il émit un hoquet qu'il aurait voulu véhicule de cette masse âcre, en lieu de quoi il ne réussit qu'à rendre une expectoration spumeuse sur sa fossette de menton. Trop faible, il ne tenta pas de l'essuyer. L'épaule qui avait ressentit la pointe lui paraissait complètement endormie. Le côté de sa face qui avait mordu la poussière lui semblait un oursin grignoté par une étoile de mer. Les paupières ouvertes à force d'extrême volonté frottèrent de leurs cils une surface soyeuse, constatèrent le noir, retombèrent, trahies par un corps ciliaire fourbu. Un gros bourdon coincé sous son crâne en cherchait vainement la sortie. Il se cognait dans un vrombissement affolé d'un tympan à l'autre, couvrant presque totalement se qui semblait être une conversation quelque part au dessus de son corps molasse. Après plusieurs minutes passées à rassembler ses esprits, il crut d'abord être allongé sur quelque lit au matelas à confort de forme, avant que les

mains dans son dos apprécies une surface lisse et froide, garnie de rainures : « - Un carrelage ! » Le contact le révulsa, mais lorsqu'il voulu dégager ses bras du creux de ses reins, une résistance les cisailla au niveau des poignets. Encore dans les vapeurs il chercha à se recomposer un semblant d'énergie, pensant être sujet à une hallucination post-traumatique. Rechargé, il recommença sa traction pour un résultat similaire, à ceci prés que le cisaillement s'intensifia. L'angoisse aidant, ses paupières s'ouvrirent en grand, laissant au bombus l'éclairage d'une faille ouverte dans sa nuque, par laquelle il partit. Découvrant la réalité d'une obscurité complète ainsi que d'une conversation en arabe d'au moins trois sources différentes, il essaya d'appeler pour attirer l'attention. De son palais couvert d'une mucosité sèche ne jaillit qu'un jappement de vieux chien.

« - Ah, je crois que notre invité est revenu à lui. »

La voix était au dessus, de langue anglaise. On poursuivit en mahométan. Il sentit qu'on immisçait une

main sous sa nuque pour le soulever à demi. Quelqu'un approcha ce qui devait être d'après les bords fins et froids, un verre. Il sentit alors le souffle chaud de celui qui le servait. Ce ne pouvait être celle, à en croire les muscs trop présents. Curieusement, l'association d'idée le ramena à sa mère qui lui donnait la becquée lorsqu'il était malade, et cela le rassura un peu. L'eau mal versée à un homme dans sa position coula sur son menton, si bien que ce qui parvint dans sa bouche n'étancha pas la soif, ne balaya pas un goût de métal. A peine eut-il l'énergie de prononcer :

« - Encore ! » Dans sa langue maternelle.

« -Qu'avez vous dit ? » S'inquiéta un inconnu, jeune, de bonne éducation à en juger par la clarté du

timbre et la prononciation impeccable. Baptiste répéta en anglais. Un liquide glouglouta depuis un goulot avant que ne fut redressé son buste. Cette fois, on s'appliqua à ne pas en perdre une goutte. Il était une éponge qui s'imbibe. Ses parois buccales ainsi que son gosier semblaient regonfler, sa langue perdait cette consistance de chips. Avec précaution on reposa son crâne.

« - Ça va mieux ? »

Quelqu'un d'autre s'était éloigné dans un froissement d'étoffes après l'avoir abreuvé.

« - Oui

que

m’est-il arrivé, je suis dans quel hôpital ? »

Un éclat de rire parti depuis sa droite, proche, puis se diffusa en arc de cercle devant ses pieds comme une traînée de poudre, pour terminer à l'aplomb de son corps gisant : une assemblée d'hommes. Ce constat lui procura une angoisse inextinguible. Sa mémoire énuméra ce qui s'était produit depuis tout

à l'heure, ou peut être plus longtemps : le vendeur de datte maussade, le croche-pied, la chute lourde, la douleur fulgurante à l'épaule, la sensation de planer, le bruit de tôle, et puis plus rien. Et maintenant ces mains liées, allongé par terre les yeux bandés ; la situation lui apparut soudain sous une perspective différente.

« - Putain, qui êtes vous, détachez moi. Qui êtes vous, sortez moi de là ! » Vociféra t' il en se débattant telle une blatte sur le dos. Une talonnade sans doute, le cueillit à l'estomac. Il se recroquevilla sur le côté en position fœtale et vomit. Lorsqu'il eut terminé de cracher, une odeur fermentée et âcre à deux doigts de ses narines l'invita à se rétablir sur le dos. Autour de lui les commentaires allaient bon train. Quoiqu'il n'en comprisse goutte, les intonations enjouées et moqueuses en disaient long sur ce que pouvait inspirer son état. Son cœur battait la chamade, mais la peur d'un autre coup le dissuada de demander quoique ce fût d'autre. Il attendrait une réponse tout en supposant avec crainte ce qui avait pu lui arriver.

« - Tes paroles n'étaient pas de l'anglais. C'était quoi ? »

Le ton, quoique toujours châtié, s'était considérablement refroidi.

« - Du français, je suis français. » Chevrota t' il.

Sur l'instant, il espéra que l'annonce de sa nationalité put amadouer un peu le gentleman. Cet individu avait certes reçu une éducation anglaise de haut niveau, mais ne devait pas l'être. Donc, s'il était ce que

Baptiste pensait qu'il fût, il se pouvait que sa nationalité française pourrait être prise en considération pour un meilleur traitement. Son pays avait jusqu'à la dernière élection présidentielle, fait démonstration d'une opposition à l'encontre de la stratégie anglo-saxonne sur les affaires orientales. Il espérait ceci resté dans les mémoires. On discutait intensément autour. Hormis le timbre d'aristocrate de celui qui l'interrogeait, Baptiste discerna une intonation de crécelle à pied droit, un timbre grave et passionné à pied gauche, quelques interventions brèves dans un débit plutôt lent sur main droite. Le temps des interventions, Larouse escompta un : « - Il ne savait trop quoi de meilleur ».

« - Je lis là que tu t'appelles Baptiste Larouse, département Évaluation- Expertise chez Hamlet & Parish LTD. »

Ils devaient l'avoir fouillé.

«

- Oui, je travaille pour la société Hamlet & Parish comme ingénieur métreur. Mon métier consiste

à

»

«

- Cela importe peu, » Coupa l'interlocuteur, «

Seul

nous intéresse le fait que tu sois employé par

Hamlet & Parish. » Les fourmis s'employèrent à courir dans ses bras ; il lui semblait que sa circulation sanguine

commençait à sérieusement pâtir de la ligaturation. Instantanément, il s'inquiéta du temps passé ainsi.

« - je comprends. » Acquiesça t' il pour couper court « mais bien qu'il soit vraisemblablement une

erreur de ma part que de travailler dans une entreprise qui n'est pas pour rien dans le développement économique du Moyen Orient, auriez vous l'amabilité de me détacher s'il vous plait, je ne sens plus mes membres. »

Il espéra après coup que le passage sur l'utilité de l'implantation de son employeur n'avait pas été de trop. Le quidam aux accents raffinés intima un ordre bref dans sa langue. Un déplacement d'air l'alerta à sa droite. Il se sentit agrippé au collet par cinq doigts d'une puissance peu commune et fut remis en station assise. Une chose rigide et froide parcourut l'écartement entre ses deux poignets. Un léger claquement et ses mains retombèrent, lourdes. Pour récupérer de la sensibilité, il entreprit de se les frotter contre la toile de son jogging. Quelque part, on avait déjà repris son argumentation :

« - Les compagnies occidentales ne sont pour rien dans le développement de nos contrées. C'est Allah,

point de divinité à par lui,

« - Point de divinité à par Lui. » Reprit l'assistance.

« - … qui à offert cette richesse pétrolière aux muslim 1 afin qu'ils puissent conquérir le dar al harb 2 , en soumettant les roumis tributaires de cette énergie avant de les convertir. Hélas nos gouvernements d'associants se sont choisis un autre dieu en la personne de l'argent. Cette idole les a perdus en leur insufflant le désir du paraître, ainsi que la foi en l'individualisme occidental. » Son discours était passionné. Il reprit une inspiration pour poursuivre :

« - La compagnie qui t'emploie ainsi que toutes les autres présente en terre bénie par Allah, fait œuvre de prosélytisme afin de retourner ces marionnettes pour que soient embrassées les valeurs iniques de Shaïtan 3 , dans le but de perdre le juste dans les feux de l'enfer. » Un verset jaillit de sa bouche inspirée, qu'il déclama en anglais :

»

« - Au jour où Il les rassemblera jusqu'au dernier, il dira : « O compagnie des djinns, vous avez abusé quant aux humains ! » et leurs liges parmi les hommes diront « - Seigneur, nous avons profité les uns des autres : ainsi nous sommes parvenus aux termes fixés par Toi. » Il dira « - Le feu soit votre asile, soyez y pour l'éternité. » - A moins que le Seigneur ne veuille - Ton Seigneur est sage est reconnaissant. » Sourate 5 – Les troupeaux -Ayät 128

Baptiste admit qu'il était bel et bien aux mains de ce que la presse occidentale nommait au choix avec des accents lugubres : « terroristes – islamistes - intégristes ». Sans qu'il puisse les dominer, des larmes lui montèrent, qui allèrent imprégner le molleton de ce qui devait être, à en juger par l'échancrure qui épousait l'arrête de son nez, un masque de nuit de ceux qu'on trouve dans les vols long-courriers. Cette humidité salée se transforma en un picotement désagréable. Par réflexe il tenta d'éclaircir sa vision. Quelque chose lui frappa vivement la main, ponctué d'un :

« -Non, surtout pas ! » Qui le laissa figé de stupeur.

« -De ne pas connaître nos visages et ce lieu est ton unique garantie de rester en vie, à moins que nous décidions que tu doives mourir. Pour le moment käfir, Le Tout Puissant t'as mis sur notre voie pour

1 Celui qui se soumet

2 Territoire à prioritairement conquérir par l'islam

3 Satan

être l'instrument de notre mission : bouter la jähiliyya 4 hors des terres saintes de l'islam, car il a été dit9 ceci.

« - Vous qui croyez, ne nouez ni avec les juifs, ni avec les chrétiens de rapport de protection. Qu'ils le fassent les uns avec les autres ! Quiconque en nouerait avec eux, conséquemment seraient des leurs. » Sourate 5 – La table pourvue – Ayät 51

Les autres clamèrent à l'unisson la shahäda 5 :

« -La iläha illah Iläh. Muhämad un rasülu ilähi. »

L'étreinte de ces paroles tonnantes dont il ne comprenait rien, le glaça instinctivement d'effroi. Afin de

retrouver une contenance plutôt qu'à dessein d'en connaître plus, il demanda timidement :

« - Et

Mettre une identité à une menace invisible, était une manière de donner une consistance, un contour

au danger. Le présumé chef de l'équipe fit les présentations avec emphase :

« - AL Azhäb al Muntäqim 6 est notre nom; offrir nos existences pour la gloire d'Allah notre mission

sacrée car nous sommes fedayyin 7 . Nous acceptons le sacrifice du jihäd 8 afin que les bornes de la hïsba 9

guident le vrai croyant jusqu'aux Jardins d'Allah. »

« - Allah akbähr ! » Ponctuèrent les frères.

Larouse se fit la réflexion que l'homme au bel anglais utilisait certains mots -clef en langue arabe, non pas parce qu'il ne connaissait pas la traduction, mais pour souligner un attachement à une pureté linguistique. Il affirmait un attachement culturel et de civilisation pour lequel ces hommes se battaient avec conviction. Lui, bien qu'il ne comprît pas la plupart des termes employés, en saisissait le sens général, sentant confusément l'intérêt qu'il aurait à mieux connaître l'idéologie de ses hôtes. A ce moment, un rayon de soleil vint lui lécher la nuque. Ce contact raviva le point de douleur à l'épaule, se répercuta en ondes sur la partie de son visage molesté. Il en était presque à demander pouvoir se rallonger tellement son mal l'incommodait. Il ne put se résoudre à avouer sa faiblesse à des gens qui semblaient très peu portés à la compassion. Il se sentit vaciller comme un

gyroscope sur ses hanches. Afin de créer une diversion, il posa la première chose qui lui vint à l'esprit :

« - Faites vous partie d' Al Qaïda ? »

A en juger le ton des commentaires, les interlocuteurs semblaient apprécier la question comme un

contenu récréatif. L'européen vexé, n'en laissa cependant rien transpirer, préférant se dissimuler sous

un sourire niais en dépit de ce que cela lui attisait des élancements dans la joue.

vous

avez un nom ? »

«

- Usama est le plus connu d'entre nous, nous partageons sa lecture du coran ainsi que sa stricte

4

Société pré-islamique dans la péninsule arabe, devenue par extension la société des apostats en dar al islam

5

Profession de foi : « Il n'y a pas d'autres dieux qu'Allah, et Muhämad est son prophète. » Elle est un des cinq piliers de l'islam

6

Le partisan du Vengeur

7

Ceux qui se battent pour la cause

8

Combattre afin de s'améliorer personnellement ou améliorer une société

9

Calcul – vérification : Principe de conformité complète avec les lois divines

observance des préceptes des hadith 10 . Cependant tu n'es pas l'invité de cette organisation, tu ne pourrais pas l'être. Al Qaïda est un fantôme, fruit de l'imagination de vos gouvernements relayé par la soif d'un sensationnel « bankable » de vos médias. Donner un nom à la bête permet de vendre au10 consommateur gavé d’à-peu-près, le corps d'un ennemi dont en réalité on ne veut dévoiler ni les causes véritables du combat, ni les motivations. Nous devons avouer que la frayeur inspirée par ce

label est utile pour ce qui est de l'effet psychologique immédiat. Par contre on peut regretter qu'elle mette au second -plan la pensée qui nous anime, laquelle à une motivation légitime. Le jihad armé n'est pas une activité terroriste, mais un devoir religieux. »

« - Ben voyons. » ne put s'empêcher de grincer sarcastiquement l'otage.

« - Pas convaincu ? »

La remarque à mi-chemin entre la prise de renseignement et le courroux fit se cabrer Baptiste,

persuadé pourtant d'avoir modulé l'interjection en deçà de l'audible.

« - C'est que

Le protagoniste émit un petit rire clair. L'otage s'imagina que cela signifiait que sa tournure d'esprit avait été appréciée. Le fait que ses ravisseurs possédassent un zeste d'humour était une donnée réconfortante.

« -Voilà bien un effet pernicieux de votre propagande : tu te considères otage alors que tu es un

prisonnier de guerre. A ce titre, tu bénéficies de tous les égards dûs à ton statut, à condition bien-sûr

que tu n'abuses pas de notre hospitalité et te conformes à certaines règles. » Ce fut au tour de Baptiste de pouffer ; cet homme de toute évidence, se jouait de lui en usant du

cynisme :

« - vous allez sans-doute me trouver tracassier, mais un prisonnier de guerre est au départ un soldat, ce

que je ne suis pas

n'aboutirait pas. De ce que je sais, la Convention de Genève ne permet pas de marchandages sur son

sort. »

« - Exact, mais nous ne sommes pas considérés non plus comme des combattants ayant droit aux

faveurs de la Convention de Genève. Aussi ne sommes nous pas dans l'obligation morale de suivre ses vœux. De même, cela nous laisse le droit de déterminer qui est ou pas un ennemi combattant. Le fait que toi, Baptiste Larouse, travailles pour une société khäfir qui a accumulé l'année dernière Deux cents cinquante sept millions de dollars de bénéfices consolidés en Sayf Raml, terre de l'islam entre toutes, te désigne comme l'un d'entre eux, un de pires , un mercenaire motivé essentiellement par le gain. » L'intégriste avait précédé l'envie qu'avait eu le prisonnier de plaider sa présence au sein de l'entreprise dans le désir de faire certes de l'argent, mais surtout d'aider au développement du pays et de découvrir la culture et la population. Il concéda que l'argument n'aurait sans doute pas fait mouche, supposant qu'avec de telles motivations, le personnage lui aurait rétorqué qu'il aurait dû s'engager dans une organisation caritative, laïque si possible. Concernant les relations humaines, il s'attendait désormais à en avoir largement son lot. Était-ce le contrecoup brutal de se sentir considérer individu somme toute peu recommandable, alors qu'il avait eu l'inclination à s'estimer exempt de reproches, ou l'effet

puis il n'est pas supposé périr des mains de son adversaire au cas ou une tractation

disons,

ma situation actuelle ne corrobore pas tout à fait votre dernière assertion. »

et

10 Paroles et actes quotidiens du Prophète rapportés par ses premiers fidèles

secondaire de quelque drogue qu'on aurait injecté ; il était à présent l'objet d'une pépie obsédante qui l'obligea à contraindre un vertige. Une main vint le soutenir entre les omoplates tandis qu'on porta à ses lèvre un liquide frais et sucré qu'il téta goulûment. Ceci rétablit son assiette morale autant que

physique.

« -Se sent-on mieux ? » s'enquit la voix « old english » teintée d'une douce ironie. Baptiste hocha le chef affirmativement.

« - Le somnifère met du temps à se dissiper totalement. Encore soif ? »

Il acquiesça toujours muettement. Cette fois, on lui glissa le récipient dans la main, peut afin de tester ses capacités, ou parce qu'on ne désirait qu'assurer un service minimum à son endroit. Après la dernière lampée avide, il se sentit ragaillardi :

« -Dites moi monsieur, qu'est ce qui vous donne le droit de vous sentir plus musulman qu'un

musulman, de penser que vous avez toute autorité morale pour vous lancer dans un combat dont la majorité des croyants semble estimer qu'il est vain et nuisible à l'image de cette religion dans le monde ? » Le temps mort qui suivit lui fit espérer avoir touché un sujet qu'on pouvait difficilement contredire. La voix de crécelle déclama un verset, en anglais :

11

« - Les défaillants d'entre les croyants ne sont pas à égalité avec ceux qui font l'effort, sauf si ces premiers souffrent de quelque mal. Ceux qui font l'effort sur le chemin d'Allah, Allah, sur ces défaillants, les favoriseront d'un degré A tous Allah fait promettre splendeur, mais avantage ceux de l'effort sur les défaillants. » Sourate 4 – Les femmes – Ayät 95

Le chef, après avoir formulé ce qui devait être un remerciement, poursuivit :

« - Al AzhÄb al Muntäqim s'inscrit dans la lignée de Abdhulah Ibn' Abbas, que la bénédiction d'Allah

soit sur lui, qui a dit « - Certes les choses les plus détestées auprès d'Allah sont les innovations. », de

Abdhullah Ibn Umar Ibn Rabi, que l'amour d'Allah soit sur lui, qui à dit : « Toute innovation est

égarement, même si les gens la voient comme quelque chose de bien. », De Sufyän Ath Thawri, que la miséricorde d'Allah soit sur lui, qui à dit : « -L'innovation est plus aimée d'Iblis 11 que le péché, car on se repend du péché, mais on ne se repend pas de l'innovation. ». Ces membres éminents As Salaf

As Saleh 12 ont reçu leur enseignement de la bouche du Prophète. Celui-ci ne peut être sujet à une quelconque interprétation ou adaptation pour des motifs étrangers à la sagesse divine. Ces arrangements ne sont que perversions naturelles de mortelles sans guidance. Aussi nous, salafistes 13 , préconisons, avec l'usage de la force si besoin est, d'appliquer la shari'a 14 des origine. Elle est tout à la fois croyance, législation, code de conduite et mode de vie. Elle n'a nul besoin d'être interprétée pour autre chose que ce qu'elle est. »

11 L'archange déchu

12 Les premiers compagnons du Prophète, ou ceux qui les ont côtoyés

13 Qui appuie l'interprétation du coran et des hadiths sur une lecture stricto-sensus

14 Chemin de rectitude

« -La iläha illah Iläh. Muhämad un rasülu ilähi. » Reprit le chœur des compagnons.

En dépit d'un engourdissement cérébral tenace, ainsi que le caractère peu enviable du contexte,la

discussion l'intéressait vraiment. Cet état d'esprit pouvait découler de effets désinhibiteurs causés par la

drogue, toujours est-il qu'il avait la pleine conscience de vivre une situation unique, émoustillante :

« - La belle histoire, et si vous gagniez la guerre, quel style de dictature instaureriez vous ? Parce12

qu'il ne faut rien moins qu'un tel régime pour imposer une régression dans les choix des individus. En êtes vous conscient ? » Articula t’il posément pour compenser la mal habilité de ses mâchoires engourdies.

« - Vous les occidentaux, ne concevaient pas d'autres façon de gérer les masses qu'en faisant miroiter

un bonheur à vos peuples, qui soit synonyme d'aisance matérielle, et que le plus sûr moyen d'y

parvenir est d'écraser son prochain. Nous musulmans, considérons la uma comme étant digne d'accéder au bonheur tel que nous l'a enseigné Muhämad. Nous sommes instruit qu'elle ne peut y prétendre qu'en adoptant ici-bas les préconisations de la parole divine :

« - Il n'appartient ni aux médinois ni aux bédouins alentours de rester en arrière de l' Envoyé d'Allah en se donnant sur Lui la préférence. Et cela parce que nulle soif, nulle fatigue, nulle faim ne les attendent sur le chemin d'Allah ; qu'ils n'y seront nulle part provoquant la rancune des dénégateurs ; qu'ils ne feront sur l'ennemi nulle prise sans que leur soit inscrite une œuvre salutaire. 'Allah ne laisse pas perdre la rétribution des bels agissants. » Sourate 9 – Le repentir – Ayät 120

Pour l'appliquer au niveau d'une nation avec tout ce qu'elle demande d'organisation et de rigueur, Muhämad nous a enseigné que seul un gouvernement de doctes théologiens, réuni sous l'autorité d'un

khalif 15 dont la science est reconnue à l'unanimité, est la voie à laquelle doit se conformer le muslim. Dans se système, chacun s'épanouit pour aider l'autre à gagner les Jardins Célestes et non pas pour l'obsession de soi-même. »

De grosses perles de sueur vinrent à couler dans la nuque du captif. L'énergie dont il avait usé jusque là

pour se maintenir digne commençait à lui procurer de sérieux problèmes de concentration. Une paume en appui sur le sol pourtant frais excréta une moiteur poisseuse, qui le fit glisser de côté au ralenti. Dans un suprême sursaut il tenta de se redresser en s'aidant de l'autre main au niveau de son cou. Le bras, rigide comme une guimauve, ne parvint pas à le hisser de plus de quelques centimètres ; sa tête retomba lourdement, fort heureusement dans le creux de l'épaule. « - C'est pas vrai Biläl, le type s'est rendormi. Tu lui as refilé une dose pour terrasser un cheval,

ou quoi ?! » Vociféra le colosse qui s'était agenouillé pour ausculter les globes oculaires, les pulsations

cardiaques, la respiration. Le grand gars longiligne aux traits durs et à la barbe raide se mit sur ses ergots

« - La faute à Nüh, il nous a estimé la cible à quatre vingt, quatre vingt deux kilos alors quelle en fait

dix de moins. Tu aurais fait quoi à ma place, Azïz ? »

« - On se calme tous les deux. L'opération s'est bien déroulée, grâce à Dieu. Le roumi va dormir et

15 Guide spirituel et temporel – seul représentant légitime de Dieu sur la terre

sera en pleine forme demain, inch Allah. » Tempéra d'un voix cassante l'homme qui s'était entretenu avec Larouse. Il n'était pas très vieux, la trentaine peut-être, mais de son visage à la barbe impeccablement taillée, durci par de noires iris, émanait une autorité naturelle, qu'un esprit romantique aurait supposé hérité d'une longue lignée de princes du désert. Un homme taillé comme un cube s'excusa :

« - Pardonnez ma colère. C'est que ça, plus le fait qu'il ne soit pas de nationalité anglaise comptent 13 pour deux approximations. J'ai vu trop de compagnons mourir à cause d'à-peu-près, et chacune d'entre elles m'a marqué d'une cicatrice au cœur ou dans la chair. » Il posa mécaniquement son majeur sur une balafre en U que couvrait presque entièrement une moustache de janissaire.

« - On ne joue pas avec la baraka 16 mes frères, sans qu'elle se joue un jour de vous. »

La voix aigrelette de Nüh, petit homme qu'une scoliose diminuait encore, aux traits ingrats, mais dont l'expression réfléchie dégageait une sagesse de älim 17 accentuée par une belle barbe teinte au henné, déclama ce verset comme pour lui même :

« - Toute âme un jour goutte à la mort, après quoi c'est de nous que de vous il est fait retour. » Sourate 29 – L'araignée – Ayät 57

Il dévisagea Azïz avec un sourire bienveillant qui laissait entrevoir une arcade désordonnée soutenir trente deux dents dans une bouche trop exiguë. Le colosse hocha sa grosse tête, un petit cubiténaire, autant que lui permit un cou quasi-inexistant. Il chassa le reste de son spleen par un tonitruant :

« Allah akbar ! » Auquel tous lui firent écho.

« - Bien, je suppose que le käfir n'est pas trop lourd pour toi, Azïz, alors tu le descends dans ces

quartiers. Biläl, demande aux femmes qu'elles préparent un déjeuner solide pour lui. Il va être sujet à la fringale au réveil, et a besoin d'être solide pour ce qui l'attend. Tu descendras le tout en bas : pas de couverts et beaucoup d'eau, il faut qu'il se nettoie les viscères. Tu demanderas aussi à l'une d'elles de venir nettoyer le sol : ce vomi, c'est répugnant. » Grimaça t’il. « - Suis moi, Nüh, du travail nous attend. »

16 Bénédiction divine

17 Pl : ulama – celui qui détient le savoir – théologien sunnite

SAMANIAH

« - Prophète, dis à ceux tombés prisonniers en vos mains : « - Si Allah discerne quelque

bien dans votre cœur, Il vous apportera mieux que ce qui vous aura été pris. Il vous pardonnera. »

Sourate 8 – Le butin – ayät 70

Une coulure d'air frais épousa le visage sillonné de tics nerveux de l'homme endormi, lui rendant un semblant de sérénité pour un bref instant. Derrière un front griffé d'ondulations profondes, de récents événements s'appliquaient à déconstruire une vie qui n'avait eu jusqu'à là qu'à composer avec une existence réglée. Chacun des personnages ou des lieux sur lesquels il avait construit sa personnalité lui revenait l'espace d'une vision furtive cadencée d'éclats blancs, pour fondre en une flaque émeraude détachée sur un fond d'un noir vertigineux. Il luttait dans ces interludes pour ouvrir ses paupières et que cesse le cycle, mais à ce moment d'autres apparitions les maintenaient collées, le contraignant à contempler le tain de son miroir. Une brise plus appliquée s'empara de sa poitrine, l'incitant à se retourner brusquement sur son côté gauche tout en remontant ses genoux au niveau de l'estomac et les avant-bras sur son torse. Ce changement rompit l'implacable puissance du tourment. il s'ébroua en râlant, se contorsionna en guise d'étirement, réussit enfin à allumer son regard. Lentement, avec les précautions de quelqu'un peu rassuré sur ses forces et son équilibre après une longue convalescence, il se posa sur son séant. Son crâne ne contenait qu'une vacuité presque totale ; il se trouvait simplement capable de mouvoir l'extrémité des membres supérieurs, les enfonçant dans une surface rêche et molle. La moue torve, il considéra sous lui une laine prise sur le dos d'un vieux caprin, impulsant par les frottements un effluve poivré, entêtant, qui purgea définitivement ses langueurs. Il s'ébroua, inspira profondément, redressa les épaules, entreprit de découvrir se qui se trouvait à sa porté immédiate. L'environnement lui été éclairé par une ampoule asthénique suspendue à un long fil, dont les pupilles ne soutinrent pourtant pas l'éclat. Il les rabattit sur un grabat disposé dans une niche, que son estimation de professionnel jaugea de un mètre vingt de hauteur sur quatre vingt cinq centimètres de profondeur, surmonté d'une haute aux fuyantes insondables dans la pâleur d'une lumière rasante. En se retournant, il constata qu'elle été recouverte d'un enduit de chaud desquamé, qui laissait entrevoir par endroits un appareil de briques claires. Elles étaient cimentées par un mortier que son index jugea à base de corail mort. Au dessus, une mise à l'air libre de vingt cinq centimètres de diamètre devait déboucher sur une toiture en terrasse. L'obscurité qui en émanait, donnait une idée de l'heure tardive, pas de la hauteur du bâtiment. Il comprit alors que son lit avait été un âtre de cuisson. Il devait se trouver dans une ancienne cuisine et à en juger par le matériau de construction, la demeure ne l'était pas moins. Alors que l'esprit commençait à supposer, son regard tomba sur une tablette de bois calée le long du mur, au pied de la niche. Dessus étaient disposés un plateau-repas garni d'un alcarazas de deux litres de contenance, ainsi qu'un plat haut d'où fleurait l'odeur tiède d'un repas, quelques accompagnements aussi. La soif et la fringale le possédèrent instantanément. L’esprit s'arrêta net. Il s'approcha aussi vite des victuailles que le lui permirent sa lassitude, s'affranchissant du siège mou par bonds culiers successifs. Il agrippa avidement le col de la cruche pour la soulever et la rétablir à portée de jet de ses lèvres, engloutit la moitié du contenu frais à s'en affliger la sous-ventrière. Saisi, il s'arqua de douleur.

La bouche tordue par un vilain rictus, il dut attendre que l'estomac se fasse une raison d'une telle abondance soudaine. Le mal passé, il pinça la tablette par le cadre pour la ramener à lui. Mais le sol de corail battu d'un ocre très clair retenait si bien des quatre pieds l'objet de fabrication rustique, qu'il ne réussi à la ramener que de quelques centimètres. Le pot manqua de choir, déstabilisé par les soubresauts. Il arbora une grimace de dépit, sauf à se servir en complète contorsion, il lui fallait se résoudre à se lever pour se munir du plateau et retourner s'asseoir. Péniblement, il se releva. Ses jambes étaient à ce point fébriles qu'il dut franchir les soixante centimètres de course avec d'infinies précautions, une main toujours en appui sur le mur. Au but, pour prévenir une chute il plia autant qu'il pu sur ses genoux en gainant les reins. Tel un haltérophile congestionné, il remonta la masse du service à son sternum, le souffle bloqué. Sa cervelle tournait à l'apoplexie, il lui fallut recracher une partie de son air, tout en gardant l'intégralité du reste pour la progression inverse. A peine le demi- tour imprimé pour présenter son postérieur au siège, que la gravitation l'appela à la pause. Une grande écuelle creuse écrue contenait une soupe grasse rouge carmin a raz bord qui gicla une larme sur son survêtement. Elle contenait un morceau de ragoût de mouton, différentes variétés de légumes, majoritairement du pois chiche; Baptiste considéra d'un œil morne la tache sur le tissu gris clair :

« - M'en fou, sitôt sorti de ce merdier, je te jette ! »

En disant cela, il prit réellement conscience de sa situation et surtout qu'il était dans une histoire à plusieurs inconnues, avec une seule forte probabilité, qu'elle devrait sembler longue. Il en resta les épaules avachies, blafard, le regard dans le vide un moment, avant que la panse ne se rappelle à ses bons souvenirs.

« - Tu as raison, on ne va pas se laisser crever de faim pour autant. »

L'homme entreprit de répertorier le menu. Hormis l'écuelle se trouvaient là une barquette de riz blanc pleine à raz bord, un pain non levé tout doré, un morceau de pâtisserie locale de miel et de pâte brisée, un grand torchon de cuisine roulé puis plié en deux.

« - Et les couverts, ils ne m'ont pas fourni les couverts ces cons ?! Et comment je la mange cette soupe,

moi ? Faites chier, faites chier, faites chier ! » Le ventre se rit de son agacement avec un grognement féroce. L'européen soupira. Vaincu par l'impériosité, il se pencha pour aspirer à même la gamelle le trop plein de sauce. C'était froid, un peu aigre et copieusement épicé. L'odeur grasse de l'ovin l'incommoda d'abord, mais au fur et à mesure qu'il sirotait le met, il put apprécier l'apport énergétique conséquent prendre ses aises dans une carcasse vide et malmenée. A présent que la soupe s'était épaissie des ingrédients qu'elle contenait, il considéra la barquette de riz long grain, les paumes de ses mains d'une propreté douteuse. Non sans se plaindre des conditions et vouer aux gémonies ses geôliers, il frotta celles-ci sur le torchon, plongea la dextre dans la nourriture à mi-doigts pour collecter un ration Il lui semblait atteindre une sorte de régression de civilisation, mais assuré qu'aucun proche ne le verrait, s'y résolu. Après le malaxage pour la confection d'une boulette de riz, il enfonça celle -ci avec le majeur au plus profond possible de l'écuelle. Légèrement contrarié il la pinça en même temps qu'un assortiment de comestibles divers, la happa comme inquiet de ce quoi que ce soit touche ses lèvres. D'abord il mâcha avec réticence, enclin à engloutir au plus vite la bouchée. Chose surprenante, le met paraissait avoir une autre qualité gustative que s'il l'avait enfournée avec un ustensile : Une consistance plus ferme, une tessiture plus15

goûteuse. Agréablement surpris, il croqua un petit bout de pain à la mie serrée sous une croûte dorée, recommença le processus avec moins de manières et un morceau de viande en sus. Nul doute, l'impression était confirmée. Ainsi qu'un mort de faim, il engloutit le plat et le gâteau en suivant, la

cornée brillante de satisfaction et la mastication bruyante. Les couleurs lui revenaient. Lorsqu'il se fut séparé des preuves de sa gloutonnerie sur le tissu et qu'il eut reposé le plateau sur la tablette, il se laissa aller en arrière pour joindre la nuque à la paroi. Se palpant mollement l'abdomen avec la mine réjouie d'un fêtard au sortir d'une agape, il se laissa aller à un renvoi dantesque qui lui provoqua une irrésistible envie de rire. Il y mit fin par un décrochement étonné.

« - Je ne devrais pas,

Les souvenirs pénibles de la scène avec les ravisseurs revinrent pour tempérer son bonheur. Il parvint à se reprendre en focalisant son attention sur le volume de la pièce. Elle était modelée de clairs

-obscurs qui réduisaient les murs de pisé, le plafond contenu par des poutrelles tortes et mal équarries :

trois dimensions étriquées dans un cadre austère.

« - Cinq mètres sur quatre, pas plus, une vraie cellule monacale. »

Afin de casser cette vision peu enthousiasmante, il alla pour consulter sa montre, remonta sa manche

pour constater avec stupeur l'empreinte blanche laissée par son absence.

« - Merde, il m'ont pris ça aussi ? »

Il possédait un chronomètre depuis qu'il était en âge de déchiffrer la grosse et la petite aiguilles. Il les

considérait comme ses alliées indispensables pour la relative maîtrise de ce qui lui avait parut, avant même qu'il en soit réellement conscient, le seul ennemi imparable de l'homme. Cet aspirateur inexorable d'énergie, de rêves, finissait par imposer l'échéance finale comme une libération pour ne plus le subir. La perspective de devoir vivre l'épreuve présente en se passant de cette notion fondamentale, provoqua une sueur froide qui l'imprégna jusque dans le cuir chevelu. L'espace lui semblait se restreindre au bulbe incandescent, au filament de celui-ci. Graduellement, l'individu se répandit sur son sort de la façon la plus lymphatique qu'il soit. Le corps déjà soumis aux lourdeurs d'une digestion qu'il était à prévoir conséquente, s'affaissa, la bouche béante et les cuisses ouvertes. Il quitta peu à peu l'ampoule pour le rectangle noir que formaient les quatre pans de la hotte. Quelques photons perdus aidant, son spleen échoua sur les lèvres du boyau insondable qui menait au dehors.

mais

je suis en train d'apprécier cet instant. »

La pièce haute au plafond en coupole peinte d'un fatras végétal florifère, ses murs décorés à la moitié de leur hauteur d'une frise en calligraphie Mahaqqaaq dorée, était rafraîchie au tiers supérieur d'une peinture au ton laiteux d'opale blanche. Un diffuseur en argile émaillé d'un jaune vif et délicatement couronné de demis arcs boutés sur de fragiles colonnes, soufflait un léger voile de rose et d'abricot légèrement entêtant. Chacun des hommes était affalé sur un sofa individuel, la tête dans le creux de la main et l'aisselle calée par la rondeur d'un traversin brodé de fils d'or. Ils aspiraient en vis à vis à deux narghilehs posés sur des plateaux en cuivre circulaires finement ciselés. Les réservoirs d'un métal similaire, peaufinés de motifs alambiqués, renvoyaient en de chatoyantes formes les raies de lumière que diffusaient des appliques disposées aux quatre coin de la pièce. A chaque aspiration aux tuyaux agrémentés de gaines de soie aux couleurs vives, chantaient les bulles pétillantes. Les charbons ardents hauts perchés et décentrés sur les cheminées, se consumaient à quatre cent cinquante degrés

Celsius sur les feuilles d'aluminium chapeautant les mélanges. Ils tiraient des mélasses disposées aux creux des foyers, des senteurs capiteuses de miel, fruits et autres végétaux. Azïz pondit un rond de fumée parfait dans lequel il alla perdre un regard songeur, Ceci n'échappa pas à l'œil vif monté sur le cou périscopique de Bïlal, par dessus la pipe.

« - Notre frère Azïz aurait-il un souci.»

Uthmän, allongé pied à pied avec l'homme fort se redressa sur son coude. Nüh, que l'autre shisha dans la transversale d' Azïz gênait, du s'asseoir. Les sourcils inquiets convergèrent vers l'intéressé. Celui-ci dodelina d'un bloc, se lissa un pan de la moustache avant de s'adresser à la cantonade :

« - En effet, quelque chose me tracasse ; la nationalité du prisonnier me tracasse. Nous voulons virer

une société anglaise du Sayf Raml et nous nous débrouillons pour enlever un ressortissant français. Je me suis laissé dire que ce peuple était le meilleur ennemi des anglais. Sincèrement je ne vois pas qu'elle serait la bonne raison pour que ces derniers ne passent pas par pertes et profits une denrée qu'au demeurant ils considèrent comme négligeable. Vous, par exemple, seriez vous motivés pour porter secours à un perse, ou même un turc ? » Il prit une bouffée chuintante pour ponctuer, fermant ses paupières lourdes pour apprécier autant ses arguments que le goût caramélisé. Nüh se redressa vivement. il déclara la voix aigrelette enrouée par le tabac, tout en battant la mesure du bec du tuyau :

« - pour un vrai muslim, la nation du frère de prière n'existe pas. Je te rappellerais ici ce qui a été commandé au sujet de nos discordes :

« -Si deux partis d'entre les croyants se combattent, et bien ! Réconcilie-les. Si l'un d'entre eux avait commis un passe-droit au détriment de l'autre, combattez le coupable jusqu'à ce qu'il fasse le retour au commandement d'Allah. Alors, s'il fait retour, et bien réconciliez les uns les autres dans la justice :

soyez équitables. Allah aime ceux qui opèrent dans l'équité. » Sourate 49 – Les appartements – Ayät 9

Ou encore :

« - Les croyants ne sont que des frères. Donc, réconciliez vos frères. Prémunissez vous envers Allah dans l'espoir d'entrer vous même dans Sa miséricorde. » Sourate 49 – Les appartements – Ayät 10

J'ose donc espérer que tu ferais tout ton possible pour secourir un croyant quelle que soit sa terre de naissance s'il se trouvait menacé par les Autres. Tu le ferais, n'est ce pas ? » Azïz eut un geste d'agacement :

« - certainement que je le ferais ! Mais là n'est pas la question. Nüh, tu es jeune, érudit et c'est un

plaisir que de t'entendre nous rappeler les paroles du dernier Rasül 1 . Mais il s'agit ici d'une opération de terrain, une opération militaire en milieu hostile avec un ennemi très supérieur à nous. La foi seule

ne suffira pas à vaincre. Tu le sais toi, Biläl ? »

1

prophète

17

L’interpellé concéda d'un léger signe du menton.

« - Si je dois mourir pour ce combat, j'aimerais autant que mon sacrifice ne fût pas vain. J'ai recueilli le dernier souffle de tant de compagnons meurtris d'un sentiment d'échec, que je ne suis pas certain que dans la demeure d'Allah, au milieu de ses bienfaits, ils se soient entièrement pardonnés. » Les hommes s'agitèrent sur leurs couches, que les paroles du vieux soldat rendaient inconfortable. Uthmän comprit qu'il été temps de jouer son rôle de chef, lequel n'était pas moins de relativiser et d'apaiser que de commander ces volontaires. Ceux-ci ne le reconnaissaient pas comme leur leader pour ses faits d'armes, inexistants. Il n'avait fait que théoriser. Ils comptaient sur son intelligence cultivée, sa connaissance profonde de la psychologie de l'ennemi, et ce qui est indispensable pour conspirer en milieu hostile, sa grosse fortune personnelle.

« - Nous comprenons tes préoccupations, mon frère. Force est de constater qu'elles tombent au coin

du bon sens. Aussi devons nous désormais prévoir deux manières de gérer le problème. La première est de se dire que nous ne pourrons rien tirer de l'otage, qu'il faut lui trancher la gorge sur le champ. Mais attention ! Cela impliquerait que nous devrions abandonner l'objectif fixé pour un très long

se nomme t' il déjà, quelqu'un peut

m'aider ? »

« - Baptiste. » Poussa biläl d'une voix morne.

« - Merci. Depuis la disparition de Baptiste, tous les service de sécurité, les indicateurs, tous les

moment. En effet, depuis que la disparition de

comment

services de renseignement venus dans les bagages des diverses institutions d'occupation, doivent être sur les dents pour nous retrouver. Une telle affaire ne s'est jamais produite ici, ils vont tout essayer pour que cela ne se reproduise plus. »

« - Et alors ? Au moins aurons nous eu la satisfaction d'en avoir liquidé un. » Lança Biläl en matière de boutade. Uthmän le considéra avec un sourire complice mâtiné d'ironie.

« - Je comprends ton entrain mon ami, mais il serait peut-être plus opportun qu' Al Azhäb Al Muntäqim soit considéré comme autre chose qu'une bande de bouchers. Il doit construire sa

réputation sur des actions qui ne laissent aucun doute sur la respectabilité de l'aspiration idéologique qui l'anime. Le Tout Puissant nous juge d'en haut, l'opinion publique nous jugera ici. Si nous voulons la dégager de l'emprise des renégats, nous devons agir de manière intransigeante, certes, mais aussi magnanime. Le peuple nous adoptera si nous représentons Allah dans toute sa puissance sa frappe maîtrisée, sa justice. »

« - Alors, quoi faire ? » Interrogea Azïz en triturant le tuyau souple.

La tourmente des fumées blanches exhalées laissait aux creux des narines palpitantes des senteurs veloutées de pétales. Les molécules s’emparaient des cerveaux dans la succession lascive du glougloutement des bulles. A cet instant, Uthmän aurait aimé satisfaire à l'envie d'une pause contemplative. Il convint que la réalité du leadership était une responsabilité des fois frustrante, surtout lorsque les solutions n'étaient pas évidentes.

« - Tenons -nous en à la première partie du programme : déclaration par voie de presse avec vidéo à

l'appui. Faisons la présentation de l'otage et de qui nous sommes et de nos vœux en langue anglaise.

Nous nous adapterons suivant les réactions. »

Nûh s'ébroua tel un chien enragé :

« - Pourquoi pas faire l'annonce en arabe ? Après tout, notre âme est dans le Coran. Celui-ci a été dicté dans cette langue car elle était la mieux à même de sublimer l'islam ? Compagnons , pouvons nous oublier ce verset magnifique ? »

« - Si nous avions fait un Coran en langue barbare, ils auraient dit « - Ah, si les signes en étaient articulés ! » Alors , tout ensemble barbare et arabe ? Dis « - Il est pour les croyants guidance et guérison. Ceux qui n'y croient pas ont dans l'oreille une surdité, le message est sur eux cécité. Ceux-là n'en aperçoivent plus qu'un appel lointain. » Sourate 41 – Il s'articulent – Ayät 44

Notre combat est aussi par notre langue, ne pas en parler dans celle-ci est ne pas exprimer les racines de l'islam. » Azïz et Bïlal lancèrent des interjections dysarthriques qu'on pouvait considérer comme autant de manifestations d'approbation. Le caïd s'accorda une bouffée pour y puiser l'inspiration. La partie n'allait pas être facile.

« - Ce que tu dis est vrai,

devons ne pas perdre de vue qu'ici, le public auquel nous nous adressons ne sera pas dans les meilleures dispositions pour un cours d'instruction religieuse. Il sera occidental, chrétien, juif ou athée. Il n'aura à

l'esprit que de mettre un nom sur les ignobles salopards qui ont ravi un des siens. Aussi, notre parole devra lui faire comprendre, dans des termes qu'il sera en mesure d'assimiler sans le filtre d'une

traduction sous-titrée, tronquée par la censure, qu' Al Azäb Al Muntäqim n'agit que dans le souci légitime de préserver Le din, le dunya, le dwala 2 des mauvaises influences étrangères. J'utiliserais pour que vous compreniez mieux le démarche, cette paraphrase : Nous n'allons expliquer nos idées dans leur langue, qu'escomptant qu'ils comprennent. 3 » Les hommes pouffèrent de son trait d'esprit, même Nüh, ce qui le rasséréna.

« - Vous savez, ces gens sont toujours plus enclins à accepter un mouvement protestataire basé sur les

motifs de l'indépendance et du droit foncier. Ils haïssent la spoliation des terres au point de l'inscrire dans leurs constitutions, mais n'y parlent de religion qu'en terme de « libertés religieuses ». Et puis,

vous admettrez que ma tactique entre parfaitement dans le cadre de l'objectif, n'est ce pas ? »

« - Ta vision est emprunte de bon sens. Je l'adopte » Exprima Biläl, en se tournant vers Nüh.

« - Je l'approuve aussi; la guerre nécessite souvent des entorses. Qu' Allah veuille bien nous

on le considère dans le contexte d'un message visant à convertir. Nous

si

pardonner. » Renchérit Azïz. Il baisa l'intérieur de la première phalange de son index droit, envoya ce geste d'amour vers l' Occupant Céleste. Nüh restait songeur, fouillant son esprit docte pour vérifier qu'il n'y ait là matière à opposition. Il se souvint à propos que le Prophète avait dû procéder à certains aménagements conjoncturels de sa foi, lorsque l'opposition à son enseignement le menaça lui ainsi que ses premiers

2 Religion, société, état

3 En réalité : Nous n'avons facilité l'écrit dans ta langue, qu'escomptant qu'ils méditent Sourate 44 – La fumée – Ayät 58

suivants. Le premier d'entre eux concerna le conseil qu'il donna vers novembre six cent20 quinze à douze hommes et quatre femmes, d'aller trouver refuge chez les chrétiens d'Abyssinie, pour les protéger de la vengeance d'Abu Djäl, chef du puissant groupe mecquois polythéiste des Banü

Mahhzüm. Il consentit un laconique :

« - Bien faisons ainsi alors. » Avant d'inhaler profondément afin d'enfumer au fond de ses tripes les remords coriaces, et les rendre dociles. Uthmän s'en trouva secrètement soulagé.

« - La ilahä illah Ilah, Muhämad un rasülu illähi » Clamèrent- ils, avant de converser de sujets du quotidien des hommes sur la terre.

Baptiste se réveilla dans un frisson. Il ne se souvenait pas avoir gagné la position horizontale après la monté d'angoisse de tout à l’heure, la veille peut-être ? Il se trouvait pelotonné dans une couverture épaisse, quoique pas assez pour les amplitudes thermiques des nuits moyenne orientales. Le métabolisme au ralenti, le ventre empesé du copieux repas, il se replia un peu plus sur lui-même afin de contenir la chaleur qui tendait à s'échapper par la canalisation. A l'autre extrémité du conduit, quelque chose comme six mètres. Son œil chassieux constata une pâleur annonciatrice d'une aube nouvelle. A cet instant s'éleva clairement l'adan en volutes de syllabes rampantes par-dessus les toits en terrasse de la ville endormie. Le minaret devait être tout près ou favorablement orienté ; il pouvait distinguer clairement les brèves inspirations du muezzin entre chaque modulation vocale. Celles-ci

s'emparèrent de son esprit lascif pour le manipuler comme le ferait une masse d'air chaud d'un sachet de cellophane : flottement erratique. Lorsque le récitatif cessa sur une note longue et effilée, un stylet à décacheter quelque périsprit; le sachet se maintint en suspension un moment, avant de retomber doucement sur une voie lactée gardée par deux berges d'ouate. Soudain, le claquement métallique d'un serrure mit un terme à ce cours indolent. L'âme surprise dans sa béatitude s'occupa de rétablir avec promptitude la connexion des sens avec le présent simple.

« - Debout là dedans, fissa ! »

Sous l'ampoule, un homme à la carrure épaisse portait une thorbe 4 blanche garnie de six boutons de

nacre de la pomme d'Adam au plexus solaire, plus un à la pochette. Une ceinture de marocain rouge ceignait comme elle le pouvait des hanches confondues au tronc, elle supportait au niveau de l'aine une lame courbe, gainée dans un fourreau rehaussé de perles de couleurs disposées de façon

géométrique. Ses pieds étaient tant bien que mal contenus dans des sandalettes aux lanières sollicitées. Ils paraissaient énormes sous l'ourlet au niveau de la cheville, fibreux tel celui d'une moule ancrée à une jetée battue par des rouleaux furieux. De la face, il ne voyait que la fente noire laissée par un ghütra à damier rouge et blanc. Malgré tout, les contours massifs laissaient imaginer une tête volumineuse. Sa main aussi large que longue coinçait entre deux épais rameaux proprement manucurés la forme bilobée et inexpressive d'un loup aveugle.

« -Mets ça » Intima t' il d'un ton faussement nonchalant.

L'occidental s'exécuta, laissant poindre un léger sourire qui n'échappa pas au geôlier.

«

- Qu'est ce qui t'amuse ? »

«

- Vous me bandez les yeux alors que de toute façon vous dissimulez vos visages. Je serais

4

Blouse longue

certainement fichtrement incapable de reconnaître les lieux de l'extérieur si vous me libériez en pleine nature. Vous ne trouvez pas la précaution un peu excessive ? » Le gardien le positionna dans le droit chemin de la sortie.

« - Moins tu auras de repères, plus tu seras docile, moins il y aura de probabilité de devoir de tuer. »

« - Je vois … » Souffla Larouse, la gorge prise.

« - J'espère que non ! » Pouffa Azïz, en lui faisant imprimer un quart de tour sur la gauche. Le prisonnier ne put s'empêcher lui aussi de rire. Que l'amour exagéré de Dieu n'empêchât pas de cultiver l'humour, le remplit d'aise. Les doigts du guide serrèrent légèrement plus son biceps, la pression fit tressaillir et grimacer l'aveugle; La prise se relâcha sur le champ :

« - Attention, première marche ! Excuse moi pour la douleur, j'abuse parfois de ma force sans le

vouloir. » Le ton était contrit, sincère. Baptiste leva haut son pied pour passer l'obstacle.

« - Pas grave. Dis moi, comment déjà ? Le repas était terriblement bon, c'est vous qui avez préparé ça

? » La semelle s’appliqua, le bout de pied en buttée sur la contremarche avant qu'il ne déroule la voûte plantaire : un giron d'une petite vingtaine de centimètres, marche de pierre peut-être, mais si bien

usagées par les passages qu'elle en avait de douces irrégularités. Il tendit les bras pour estimer la largeur du passage, ses coussinets effleurèrent des murs construits en le même maçonnerie friable que son réduit : maximum un mètre dix de large.

« Mon nom ne te servirait à rien. Je ne manquerais pas de rapporter au traiteur du coin que notre

pensionnaire était très satisfait, ça lui fera plaisir. » Énonça t' il avec un zeste de dérision piquante. « - Tu as une rampe à main gauche. » La prise était en bois, lustrée par des milliers de frottements. La seconde marche suivait avec un angle abrupt d'au moins quarante degrés, au désespoir des muscles fessiers encore endormis.

« - Moi, c'est Baptiste. Il ne te servira à rien non plus, mais la situation n'empêche pas d'être civil, n'est

ce pas ?

Huit marches, environ un mètre quarante d'élévation. L'arabe ne renseigna pas sur le temps passé, mais maugréa avec un agacement perceptible :

« - S'il y a une chose que la situation empêche, ce sont biens les civilités, roumi. »

La pression augmenta assez pour que l'otage ne pense plus qu'à compter le nombre de degrés à venir. Au seizième, sa progression fut retenue ; on le décala contre le mur. Le torse du gardien vint écraser son épaule gauche, compressant son buste entre la maçonnerie et la masse musculaire. Il ressentit une oppression telle qu'il pensa qu'une légère constriction supplémentaire l'étoufferait pour le compte. L'épreuve ne dura que le temps d'un tour de clef dans une nouvelle serrure, celle de la porte palière sans doute. A en juger le gémissement grave des gongs, elle devait être aussi massive que sa consœur de la cuisine. Huit marche supplémentaires, un mètre quarante à rajouter ; s'il comptait les deux mètres dix de hauteur de la cellule, cela laissait soixante dix centimètres de soutènement pour le rez- de- chausser. Entrevous et solives devaient être composés de matériaux à l'ancienne : paille, terre, bois, particulièrement isolants soniquement. Il n'avertirait aucun visiteur éventuel, même en s'époumonant.

C'est

hier que vous m'avez enlevé. Ça passe vite, pas vrai ? »

«

- Dites moi sidi 5

» Il appuya sur le mot pour souligner l'impertinence de cet emploi d'un terme22

arabe pour le désigner « … serait-il abuser de votre hospitalité que de vous demander une pose toilette ? »

Sur ce même ton de politesse irrévérencieuse, l'accompagnateur répondit :

« - Certes non roumi. Puis je te suggérer de te baigner aussi, la bouche aussi, parce qu'elle pue. »

Un quart de tour vers la droite ; à la façon dont son bras était maintenu, Baptiste supposa qu'ils étaient désormais de front, peut-être dans un corridor. L'odeur avait perdue son arrière-fond âcre perpétré par le salpêtre, conjonction de l'humidité nocturne et des matières organiques contenues dans le matériau de construction. Ici, l'air était déjà chaud et sec.

« - Nous y sommes. »

L'accompagnateur devait actionner une poignée, puis il y eut un bruit d'interrupteur, le crépitement hésitant d'un néon qui s'amorce.

« - Tu trouveras tout le nécessaire pour tes ablutions. Pour sortir, tape deux coups et n'oublie pas de réajuster ton masque avant. Autre chose, passées dix minutes je rentre voir, que tu sois à poil ou non. »

Sans attendre, il l'invita d'une poussée ferme à pénétrer le lieu. Le déplacement du battant qu'on referme refoula un souffle chaud dans ses reins. La piécette avait un aménagement frustre : un lavabo d'émail jaunâtre avec un robinet unique était surmonté d'une tablette. Dessus étaient alignés un

tube de dentifrice, une brosse à dents ainsi qu'un de ces gros savons dont les lingères se servaient autrefois. Se trouvait aussi un miroir dont le principe de la réflexion totale était entaché d'altération de la sous-couche métallique. Une serviette de bain blanche était suspendue à un anneau de bois. Le consommable était neuf ; il en déduisit que l'espace avait été prévu pour son hygiène personnelle. Dans le fond se tenait un water-closet à la turque au côté duquel un seau rouge en plastique de cinq litres avait été placé sous un robinet en étain. L'œil survola l'ensemble, la lèvre eut une expression dégoûtée : pas de présence de papier.

« - Me torcher à la mode locale, jamais ! »

La panse en fin de cycle digestif poussa alors une menace pouvant s'avérer lourde de conséquence, signal d'une lutte intestine tournant à l'avantage du besoin pressant. La gorge serrée tout autant que l'anus se déridait, l'occidental se résolut à mettre bas un enfant noir, gras mais élancé tout à la fois.

Libéré, l'homme se mordit les lèvres avant de se résoudre à couper le cordon. Il approcha sa dextre du fondement mais la laissa en suspend, jugeant qu'il valait tout d'abord mieux remplir le seau d'eau. Il actionna le robinet, puis après avoir refermé le filet évalua sa main gauche comme étant mieux adapter au curetage, considérant que la droite porterait les aliments à sa bouche. La suite des opérations se déroula les yeux fermés, ponctués de jurons gaulois, pour ne pas risquer d'être compris par ceux qui l'obligeaient à se soumettre à un élément de culture dont il se serait bien passé. Il frotta ses mains au savon avec énergie, préférant contempler une visage bouffi de tourments, marqué d'un beau bleu sur le côté droit, que de subir le produit de ses efforts siphonné. Dans le reflet, ces sourcils écœurés remarquèrent une patère murale. Le regard bistré se raviva un peu :

«

- Quant même, ils ont pensés aux fringues. Merde, il faut que j'évacue l'étron, aussi! »

5

monsieur

Ce qu'il concrétisa en deux jets de baquet aussi rageurs qu'un exorcisme par emploi du goupillon. L'eau qui coulait du tuyau suspendu sans pommeau avait un écoulement parcimonieux.23 Baptiste dut se contorsionner et s'essayer à des positions improbables pour qu'il pût pleinement goûter à ce qui était un délice dans l'épreuve. Elle était chaude, du fait de l'accumulation de calories diurnes. Il entreprit de se savonner vigoureusement pour décroûter cette accumulation de crasse, de coups et de tourments moraux, qui, il en avait la certitude, s'étaient incrustés dans le moindre pore de sa peau. Lorsqu'il eut terminé, ses bras avaient tellement besogné qu'il en éprouva une lassitude. Pour la faire partir, il s'adossa contre le carrelage blanc orné tous les quatre carreaux de pivoines herbacées à doubles fleurs écarlates, le menton relevé et la paupière molle. La porte se mit à vibrer d'une façon effrayante.

Baptiste la regarda effaré, se porta les mains en coquille sur le sexe, de peur qu'elle ne finisse arrachée.

« -Qu'est ce que tu fous la dedans ! Tu tentes de t'échapper par le trou des chiottes ou quoi ? » Gronda la voix mi-moqueuse, mi impatiente, derrière.

« - C'est bon quoi ! Une minute que je me rince tout de même, il n'y a pas de pression dans cette

douche. » Il guetta avec anxiété la réaction tout en glissant sous le jet, estimant après prise de conscience que c'était peut-être assez osé d'envoyer promener l'autre carcasse. Rien ne se produisit. Il ne s'attarda cependant pas pour le rinçage, mais constata avec une satisfaction enfantine les eaux usées composées d'humeurs bien sombres. Son esprit se tonifia à les voir glisser dans le trou noir de la bonde.

« - Alors Baptiste, comment se sent-on ce matin ? »

Le ton mielleux et enjoué tout à la fois horripila l'intéressé. Toutefois, il ravala le gros de son orgueil, tout en montrant de tout de même une certaine impertinence :

« - Ma fois, pour un homme qui vient d'être drogué, enlevé, incarcéré, volé et qui ne sait pas de quoi

est fait son avenir, je vais plutôt bien, Monsieur

Quelques ricanements s'estompèrent vite. Il perçut le frôlement d'une semelle souple qui venait à sa rencontre.

« - Il ne me paraît pas opportun que tu connaisse mon nom. Appelle moi caïd 5 s'il te plait. Tu dis que

nous t'avons volé, et quoi donc

j'avais un Tag Heuer à ce poignet, d'ailleurs vous pouvez encore en voir la marque. » Persifla

t'il en montrant ostensiblement l'emplacement. Rien que de l'évoquer, il en sentait encore le poids du boîtier.

« - Il se trouve que depuis mon enlèvement, je ne l'ai plus. Le bracelet étant solide, je soupçonne

qu'elle m'ait été dérobée. »

« - Penses tu réellement que les personnes pieuses que nous sommes, s'aventureraient à un tel acte sous

l'œil du Tout Puissant. Certes, nous te l'avons enlevée, mais dans le seul désir que tu ne te noies pas dans son cadran à chercher vainement des réponses sur des échéances. Profite de cette occasion pour méditer l'instant, car c'est par lui que tu peux apprécier le plus beau des dons qu'ait un homme, celui de reconnaître l'existence d'Allah. Ce n'est pas une paire d'aiguilles qui t'éclairera sur ces desseins sacrés. Je vais te citer un verset pour alimenter tes heures :

« Heu,

? »

?

» Termina t' il sur un ton moins amène.

5

chef

24

« - Ils n'ont pas mesuré Allah à Sa véritable mesure, alors que la terre toute entière, au jour de la résurrection est Sa prise, et que les cieux se reploient dans sa droite. Oh, Sa transcendance est sublimité tellement au dessus de ce qu'on lui associe ! » Sourate 39 – Par vagues – Ayät 67

« - Du reste, la sagesse venant tu constateras qu'un grand plaisir, tu prendras. »

Baptiste fulminait, se contint au point de rendre douloureuse sa cage thoracique.

.Vous me la rendrez au moins, à la fin de cette

histoire. »

« - Peut-être. A moins que nous ne l'offrions à une œuvre caritative. Le prix tiré fournirait de la

nourriture ou des médicaments à beaucoup de nécessiteux, qu'en penses tu ? »

« - Faire la charité avec le produit d'un larcin, ma foi, ceci à une saveur épique que je serais tenté d'apprécier, au bout du compte. Bon, trêve de plaisanterie, je suppose que je ne suis pas là pour

m'entendre débiter des sornettes ? » Larouse regretta son aplomb méprisant du danger, mais la soustraction du bijou de technologie

helvétique lui restait en travers de la gorge. Ce qui devait être un ordre doublé d'un commentaire peu amène fut grondé en arabe. Aussitôt, une main puissante le saisit par un membre,tandis qu'une autre le souleva par le col pour le faire progresser sur la pointe des pieds. Il hurla de peur plus que de douleur. Une calotte cinglante le cueillit sur la joue déjà endolorie, en même temps qu'une injonction :

« - Je vois, spolié de son bien pour son bien

« - Ferme la un peu ! » Lancée par la voix nerveuse de la première rencontre. Sa tête en vacilla.

Le lieu où on l'avait amené avec une particularité que l'ouïe, quoique tourmenté de Larouse, enregistra tout de suite. Les pas n'arrachaient aucun bruit au sol, celui-ci était couvert d'un revêtement souple. Un arrêt brutal lui arracha l'épaule et un geignement. Un quart de tour suivi d'une légère bourrade sur le sternum, son derrière rencontra sans ménagement ce qui devait être un siège. Avant qu'il ne se reprenne, il sentit deux anneaux au bout des accoudoirs, que deux claquements successifs sinistres refermèrent aux poignets. Le palpitant était à rompre. Il se colla au dossier pour dominer son angoisse, la bouche haletante. Autour, on s'activait : bruits d'objets qu'on posait, mobiliers déplacés, toiles qu'on défroissait, lignes qu'on déroulait et branchait. Il s'étonna de percevoir des détails insignifiants. Le revêtement du sol ne l'empêchait pas d'entendre chaque déplacement d'individus. Sans doute le cerveau évolué commandait déjà aux synapses d'établir un pont avec le cerveau reptilien. Cet héritage de l'évolution darwinienne stimulait le mécanisme primaire de l'instinct de survie. Sa première manifestation était la reconnaissance spatiale de l'environnement hostile. De non voyant il se muerait en super entendant, super renifleur. Quelques pas se dirigèrent sur lui, il se tassa alors qu'on pesait sur son épaule droite. La voix du caïd devant interpella quelqu'un. La voix de crécelle répondit dans un débit accéléré, puis une autre, celle de la dernière calotte, confirma. Une brève mise au point générale s'en suivit avant qu'on ne s'adresse à lui :

« - Käfir, pour des raisons techniques, nous allons devoir te retirer ton masque, pour des raisons

scéniques et de sécurité, l'homme derrière toi te placera un couteau sur la gorge. Elle te sera25 tranchée si ton regard dévie d'un pouce de l'objectif. Des questions ? » En même temps qu'il déglutit, Baptiste secoua négativement la tête. Deux commandements et quelques frôlements de tissus plus tard, son masque lui fut tiré. Une paume de main gantée s'appliqua sur son front, tandis qu'un tranchant aigu entama légèrement sa pomme d'Adam. La peur étriquait si bien son champ de vision qu'il ne vit de ce qui l'entourait qu'un pan de mur recouvert d'une toile bleue et une table pliante. On y avait posé un ordinateur portable. De celui-ci était branché une caméra vidéo montée sur un lourd trépied de professionnel. Un réflecteur parapluie était braqué sur lui, éclatant tel un soleil féroce. Un voyant lumineux s'alluma au nez de la caméra, accentuant l'emprise de la main gantée. La parole du caïd, d'anonyme vêtu, s'éleva en anglais :

« -Au nom d'Allah, le Tout miséricorde, le Miséricordieux : louange à Allah, Seigneur des Univers le Tout miséricorde, le Miséricordieux* le Roi du jour de l'allégeance C'est toi que nous adorons, Toi de qui le secours nous implorons. Guide nous sur la voie de rectitude la voie de ceux que Tu as gratifiés, non pas celle des réprouvés, non plus que ceux qui s'égarent. » Sourate 1 – L'ouverture

« - Al Azhäb Al Muntäqim prie pour ceux qui ne demandent rien à Allah pour eux mêmes, car seuls les repentants embrassent un peu de sa puissance. Allah Akbär ! »

« - Allah Akbär ! »

Larouse reçut leur acclamation droit au creux du thorax. La vibration radia en vagues de chaleurs, elle

procura à ses axones des alternances tour à tour grisantes ou angoissantes. Une intense densité alla se réverbérer en braises rouges et vertes sur les os de sa boîte crânienne. Il se trouvait entre un désir compulsif d'adopter la protection d'une force potentiellement possible, Dieu, et la révolte de n'être qu'un outil pour la promotion de l'idée de Dieu. Dans un silence religieux, Le Caïd poursuivait hors champs, un discours inspiré sans s'aider de notes :

« En ce jour, AL Azhäb Al Muntäqim sort de la clandestinité pour participer au combat que tout muslim doit faire contre lui-même et ce qui pourrait corrompre la pureté du message qu'annonça Muhämad, le prophète ultime. Devant les comportements coupables de certains d'entre nos soi-disant frères de prière, face à la corruption dont ils bénéficient par l'entremise de personnes étrangères aux préceptes de comportement et de morale chers à la communauté musulmane, contre les instigateurs de la faiblesse vénale et des mœurs des dirigeants du Saïf Raml, le muslim se doit de mener le jihäd au péril de sa vie, selon la volonté d'Allah. Il est dit dans le livre sacré :

« - Si après un pacte ils violent leurs serments et dénigrent votre religion, alors combattez les meneurs de dénégation, pour qui les serments ne comptent pas, dans l'espoir qu'il en finissent. » Sourate 9 – Le repentir – Ayät 12

Al Azhäb AL Muntäqim se dresse avec la force et la détermination de celui dont la cause et juste, contre l'occupation hérétique des puissances financières et industrielles des sols bénis du berceau de124 l'islam. Le juifs et les croisés sont accueillis et protéger pour assécher les terres, voler les richesses et diffuser la propagande de l'obscurantisme. Nos dirigeants ont trahi le peuple qui leurs avait accordé une totale confiance pour harmoniser notre passage sur terre avec ce que Allah attend de nous. C'est la pire des trahisons, le pire des blasphèmes. Aussi pour inverser ce cours, Al Azhäb Al Muntäqim a enlevé un représentant de l'une des sociétés les plus agressives de l'armada occidentale dans la région, Hamlet & Parish. Le mercenaire captif se nomme Baptiste Larouse. » L'otage frissonna à l'énonce de son nom, la joie délicieusement malsaine d'être sous les feux de toutes les attentions. « - Ingénieur dans cette multinationale, dévoué à la cause de ses maîtres en échange de revenus confortables, peu lui importe les procédés en usage pour garder cet argent. Que sont pour lui les blessures infligées à la foi du peuple musulman ? Du moment qu'il puisse manger quelques miettes du gâteau que lui importe de distiller le vice , l'adoration éperdue et insensée du Veau d' Or. Dés aujourd'hui cet individu servira contre son gré mais pour son salut immédiat, la communauté des vrais croyants. Ils sont ceux qui n'aspirent qu'à se libérer des mirages de croyance païenne pour retourner aux fondements de la sunna, portés par la voie salafiste, gardienne authentique de la shari'ah. L'otage sera la monnaie d'échange pour que son employeur abandonne toute activité dans l'émirat. S'il refuse, Baptiste Larouse sera le premier d'une longue série de victimes expiatoires; Il appartient au camp des renégats de rendre sa proposition dans un communiqué public. Qu'il ne tarde pas trop. » « _ Allah Akbär ! » Le groupe reprit l'invocation, ensuite d'un geste magistral, le caïd fit signe au technicien son et image de couper l'enregistrement.

SAB'AH

« Obéissez à Allah, obéissez à l' Envoyé et aux responsables d'entre vous. Si vous êtes en désaccord

grave sur une affaire, déférez la à Allah, pour autant que vous croyez en Allah et au Jour Dernier. Cela sera meilleur pour vous, et de plus belle incidence. » Sourate 4 – Les femmes – Ayät 59

Depuis que Baptiste avait intégré ses quartiers et s'était assis lourdement sur sa couche, rien ne l'avait démobilisé d'une immobilité totale. Seul son intérieur bouillait d'un malaise profond. Sa fibre était triturée des pensées les plus sombres : le discours de tantôt avait détruit en lui tout espoir de retrouver la liberté, la lame sur la gorge l'avait incité au dernier pessimisme. Il n'imaginait pas une multinationale comme Hamlet & Parish avoir la généreuse idée de quitter un pays qui lui offrait de si juteux dividendes, en échange de la vie d'un ingénieur, même pas anglo-saxon et remplaçable. A dire vrai, il avait signé son contrat en connaissance de cause en contrepartie d'un salaire et d'intéressements qui, lui même l'avait cru, compenseraient largement le risque d'aller s'engager dans des contrées sensibles. Et puis, le Sayf Raml n'avait-il pas jusque là été

épargné par une activité violente ? D'une objectivité implacable, il admit qu’ajouté au côté purement pécuniaire, il était tout à fait inconcevable ni même souhaitable que le gouvernement de l'émirat, les investisseurs et la diplomatie acceptent une telle concession envers un groupe extrémiste. Les répercussions d'une telle faiblesse auraient immanquablement valeur d'exemple auprès d'émules. Il s'en suivrait un cataclysme financier mondial par la remise en question de la globalisation, une remise en question irrémédiable des régimes autocratiques qui proposaient la part belle à leurs alliés de l'ouest. La sympathie irait grandissante pour ces combattants qui par la seule force de leur audace auraient mis à genoux ce qui était présenté comme une nécessité inévitable, organique, du développement de

l'humanité. Cela ne valait même pas la vie d'un P.D.G

candeur de l'optimiste, habile à saisir dans les méandres du destin la combinaison qui lui permettrait d'en sortir sain et sauf. Un mélange d'amertume et de métal prit possession de son palais, transformant

la salive en barbotine épaisse, à n'en pouvoir respirer que par le nez. Il tenta de reprendre pied en essayant de se remémorer des motifs de plaisanterie et des bribes de joies passées ; chacune des scènes qui remontaient, d'amour, d'événement heureux ou autres motifs d'allégresse se terminait par une conclusion triste. Il en fut à l'extrémité de se persuader que son

existence avait été remplie d'un océan de morosité, baigné de ci de là par quelques épaves de bonheur saisies in extremis. En réalité, sa vie avait été dans l'ensemble plutôt douce. Il n'avait pas eu à apprendre dans l'épreuve des misères, à trouver les ressources nécessaires pour relativiser une situation préoccupante. Ces émois existentialistes, ce luxe occidental, n'avaient aucun pouvoir d'enforciment. Certains, conscients et soucieux des dangers d'une existence débilitante, se confrontaient à des épreuves extraordinaires, du moins pour le commun des occidentaux aux revendications d'un hédonisme domestique. Ils y retrouvaient le plaisir expiatoire de la fragilité de l'existence et la possibilité de l'assumer envers et contre tout. Cependant, quelque fut l'action, ces candidats à l'exaltation l'avaient choisi avec les critères d'un comportement positiviste, pas Baptiste. Laminé, le seul effort qu'il consentit pour son bien-être fut de récupérer l'alcarazas et d'en ingurgiter la moitié d'un trait. La soif fut étanchée, mais la révolution thermique occasionnée à son état d'âme, provoqua

un écoulement excessif de tous ses pores.

Non, vraiment, il n'arrivait pas à atteindre la

27

A travers le prisme déformant de ses suées d'angoisse, il lui sembla entendre un léger bruit, un crissement. Du dos de la main qui n'était pas coincée sous sa nuque, il essuya les gouttes salées accrochées aux cils, avant de cheminer, refroidies et gluantes dans les plis de ses pommettes

bouleversées. Il tenta d'éclaircir le champ confus de sa vue, altéré autant par de sombres pensées que par le terne éclairage. Malgré une application violente à se concentrer sur la source possible de l'alerte, il ne discerna rien. Un moment il laissa glisser son ouï dans chaque repli de la pièce, mais ne saisit que le silence terreux des murs. Il frissonna, persuadé que la situation commençait à le rendre paranoïaque, que l'environnement carcéral opérait son œuvre de manipulation sur l'imaginaire. Pour y résister, il se força à une analyse pragmatique de la situation, car quoique celle-ci débouchait sur le constat d'un terminus macabre, il la préférait encore à la trajectoire déshumanisante et pathétique d'un collapsus psychique. Le bruit reprit, le pouls se tapit, aux aguets : oui, un crissement en direction du coin gauche, au fond du réduit. Le regard se saisit de la part d'ombre, la scruta; Une demi sphère évoluait avec d'infinies lenteurs. La chose se redressa, tout comme un rat parfois ! Les muscles tendus par l'héritage d'une peur ancestrale, Larouse pencha doucement son buste raide en avant pour s'assurer de la chose. C'était un rat, pour sûr, et des plus gras ma foi. De dégoût devant l'enflure d’égout, l'homme se mit à angle droit. Une désapprobation difforme tirait sa commissure effarée :

« - Pas ça, merde, pas un rat ! »

Au barouf, l'animal détala avec fière allure, si pris en compte son opulent équipage. L'embonpoint manqua de le retenir à l'orée d'un orifice mural, si bien qu'il dût gratter furieusement des pattes arrière avant de pouvoir accéder intégralement à l'abri. Le comique de cet arrière-train à la traîne, affublé d'une paire de génitoires collées au cul, fit éclater Baptiste d'un rire tonitruant. Toutes les tensions depuis sa dernière bonne sensation, le début du jogging, s'arrachaient de sa bouche en de grands hoquets postillonneux. L'extrémité caudale avait disparue depuis longtemps que l'éruption ne tarissait pas. Une pointe commençait percer les abdominaux ; aussi lutta t-il avec forces inspirations pour se contenir. Les pouffements s'étouffèrent un peu, mais une écharpe de feu le ceinturait, ravivée par des spasmes d'éructation idiots. Lorsqu'il se domina enfin, le prisonnier sonda vers l'anfractuosité, repéra les catadioptres rouges minuscules qui le fixaient. Le résultat était inquiétant, mais l'homme ne voulut pas perdre l'avantage d'un regain de bonne humeur. Il se fendit d'une tirade gaillarde :

« - Après l'arrière vous me montrez la face, effort inutile, vous avez la tête comme vous avez le cul ! »

La bête émit des sifflements réprobateurs. Le prisonnier discernait parfaitement le museau de l'enflure,

ainsi que les fibrilles blanchies.

« - Tes protestations n'y changeront rien, tu es une victime de la malbouffe. T'as pas d'amis pour venir

me faire chier comme ça, pas de copines ? Ouai, avec ta touche, qui pourrait avoir besoin de toi. Et bien moi, j'en ai des potes, et je n'ai pas besoin de toi ! » Le muridé lança un ricanement grinçant. L'homme alla pour répondre à cette mise en doute, mais resta la gouaille en suspend. Ses souvenirs le contrariaient à s'efforcer de réunir quelques personnes dans le cercle des premiers fidèles. Le chiffre ne dépassait pas deux très proches parentes : sa mère et sa sœur. De toutes ses autres relations, certaines lui vouaient une inimitié tenace, d’autres une considération professionnelle sans plus, les dernières le souvenir confus d'avoir rencontré un homme

sympathique, peut-être bon amant. Pas de souvenirs si impérissables pour inciter à accompagner son

cercueil à la dernière demeure, vraiment. D'une voix plus blanche qu'il ne l'aurait voulue, il concéda :

« - D'accord, je n'ai pas les amis les plus fidèles qui soient non plus. Mais c'est par choix, chez les humains, c'est bien simple, tu ne peux compter sur personne. On dit le rat organisé socialement, je parierais qu'ils ne veulent pas se charger d'un bestiau seulement capable de bouffer et de chier. » L'animal découvrit un peu plus son mufle.

« - Moi au moins, socialement j'existe. Mon statut vient de passé de celui d'employé à celui de fait-

divers, une opportunité rare de se mettre sur le devant de la scène. Toi, le rat, ceux de ton espèce n'ont pas d'histoire. Ils ne font que la suivre en laissant par inadvertance quelques miasmes de mort traîner, récolte de vos maraudes dans des endroits immondes. Chaque humain, lui, laisse une trace, jamais identique à celle d'un semblable, jamais bonne, jamais vraiment mauvaise non plus. Aussi Dieu

ne se passe d'aucun d'entre nous et réserve à chacun sa place au Paradis. Il est à l'image de l'homme, il ne peut se séparer des choses rares, aussi bien dangereuses ou nuisibles. » Un rictus de dérision tarda au creux de sa joue.

« - Pour cette raison, je risque de me coltiner les quatre énergumènes d'en haut. Si purgatoire il y a, ma punition sera certainement de les convaincre qu'ils ne sont pas là pour leurs mérites. » Le rat émit de petits « sniff » d'acquiescement, puis risqua une patte dans la sphère humaine, la moustache palpitante et l'oreille gyrante, prêt à un prompt repli.

« - C'est bon, tu ne t'invites pas plus avant. Déjà que tu es un rat, donc intrinsèquement dégueulasse,

tu

es un gros rat ; Dieu sait ce que tu as dû ingurgiter ! »

Il

releva qu'il conversait en français et en conçu une satisfaction cocardière dérisoire et objectivement

absurde, mais réellement porteuse d'espoirs :

« - Pourvu que mes ravisseurs mouillent pleinement la France dans les négociations. Oh, j'aurai dû le leur dire, pourvu qu'ils y aient pensé. » Paniqua t 'il.

Le rat allongeait maintenant ses deux pattes; Larouse siffla un courroux dérisoire :

que tu as de la conversation, sinon

comme je te virerais ! » Ce à quoi le rongeur répondit avec un crissement joyeux d'incisives :

« - Tu verras, on va faire un vrai duo de poteaux. Mes kilos en trop ne te paraîtront rien bientôt. »

Baptiste haussa les épaules en ricanant :

« - Ouh, c'est Disneyland ici Je parle à un rat et il me répond. Faisons perdurer ce moment

exceptionnel. Ok, tu peux entrer, mais tu te tiens à distance respectueuse ; tu ne viens pas trainer près de ma pitance et de mon lit. Tu es un bon rat quoi ! »

A sa déception, la bête ne bougea pas.

« - Tu ne comprends rien, tu veux que je prononce plus distinctement peut-être ? » S'énerva t' il en

syllabes déliées. De la craquelure, l'animal accoucha son corps de barrique miniature. Cette bâtisse abritait toute une vermine dangereuse, vraiment. Baptiste frissonna. Le muridé venait de lui révéler qu'il devrait avoir pour espérer survivre, la même part animale dans ses comportements, qu'avait cette bestiole de29 comportements humains. Des mots que tout cela : était t' il seulement capable d'adopter cette attitude

« - C'est cela, te fais pas chier, prends tes aises,

heureusement

toute raison gardée ? D'oser se poser la question lui donna la certitude d'y parvenir. D'ailleurs, cette mutation n'avait-elle pas déjà commencée ? C'était certes, ténu, fragile, mais présent. La grosse motte de poils se mit à babiller de son langage en dents de scie. Baptiste l'écouta attentivement, opinant quelquefois, une exclamation convaincue au creux de la gorge. Lorsqu'elle se tut, il la reprit :

« - tu dois dire vrai; L'adaptation à un environnement hostile exige une résistance active, pour ne pas

tomber dans le statut de consommable, jetable après utilisation. Seulement toi, le rat, tu peux te fier à des congénères qui se conduisent pareillement et uniformément depuis la nuit des temps. Tu es confronté à de l'immobilisme. Les miens sont notoirement diversifiés et imprévisibles. Mes hôtes sont ce qui se fait de plus remuant actuellement. Leurs valeurs morales me sont étrangères ; je ne les

comprends pas car je n'ai aucune culture religieuse. J'ai fais une croix sur les acquits du catéchisme à la minute où on m'a délivré mon diplôme de confirmé. Mais tu as raison, je ne pourrai être considéré comme un personnage attachant que si j'ai un argumentaire à opposer à leur rhétorique, discuter des obsessions qui les animent. »

A énoncer cette vérité, l'européen pesa toute la vacuité de sa connaissance des mystères de l'âme, et fit

une moue contrite. Le rat se lissa le pan droit de la moustache, hissé sur l'antérieur gauche. Il devait

réfléchir. Il se reposa enfin, observé anxieusement par Baptiste qui attendait une solution. La bête se mit à lancer des sifflements aigus à la limite de l'audible, ponctués de notes médiums à intervalles réguliers.

« - Tu penses donc qu'il me faudrait forcer les bases d'un dialogue, en posant des questions sur

lesquelles ils seraient dans l'obligation, voir la tentation de répondre. Des questions théologiques et

est une force à

politiques sur leur façon de voir la vie, la gestion d'un pays, tout ça

condition de vouloir la combler. Ça se tient, oui, ça se tient. » Larouse se releva tel un ressort trop longtemps comprimé, laissa échapper un cri de satisfaction. Le rongeur en fut si effrayé qu'il fit une volte-face au trou et s'y bourra frénétiquement. Baptiste était de

l'ignorance

joyeuse humeur :

« - Pardon mon gros, je ne voulais pas t'effrayer. Juste une putain de bonne idée, un vieux truc de

détenu en fait, qui vient de faire tilt. » L'interlocuteur avait disparu et ne semblait pas près à refaire surface. Baptiste ressentit aussitôt

le vide de la pièce, il considéra avec chagrin ces murs qui étanchaient son énergie comme s'il était au

creux d'une éponge. Il fut prêt à se rasseoir lorsque les notes de l'adan drapèrent ses épaules d'un souffle chaud et sec qui dévalait du conduit. Le soleil devait côtoyer le zénith, l'heure du dunh 1 . Les harmonies s'accrochèrent par leurs jambages désarticulés à sa nuque, fichèrent leurs proboscis pour y injecter les ferments de la résistance à une pointe de mélancolie extatique. Sa putain de bonne idée recommença à l'obséder : garder une trace des nuits et des jours afin d'échapper à la lente décomposition mentale provoquée par la réclusion en isolement.

« - Tout de même, je viens de causer avec un rat, alors, gaffe. » Maugréa t' il en recherchant depuis sa

station un objet pouvant lui convenir. Sa quête se porta sur le tabouret transformable tablette. Il se baissa pour en apprécier le bois du30 panneau, fit la grimace devant l'absence de ce qu'il y recherchait. Il le retourna sur le sol. Ses dents

1 Prière de milieu de journée

miroitèrent du sourire du vainqueur. Le coin d'un nœud dans une traverse offrait une fente longitudinale. Il y glissa les ongles pour la séparer mais cela résistait, rendant insupportable la souffrance ressentie à essayer d'emporter le morceau.

« - Je vais te latter la tronche jusqu'à ce que tu craques ! » Jura t' il les poings serrés.

Il entreprit de claquer de grands coups de talon rageurs. Un craquement péta, assourdi dans l'air confiné. Il suspendit l'assaut, apprécia avec une réjouissance excessive que le fragment était largement désolidarisé du reste. Sa satisfaction couvrait la peine des impacts douloureux sous la plante. La pièce, d'une douzaine de centimètres, était effilée à un bout et offrait de l'autre une bon manche : tout bonnement parfaite. Ne lui restait plus qu'à trouver l'emplacement idoine. L'endroit le moins visible était sans doute la paroi opposée à sa niche, côté gauche et à l'à-pic de la ratière. La clarté parcimonieuse de la lampe ne l'éclairait pas au dessus du mètre vingt de haut. L'attention que le garde-chiourme devrait au détenu l'empêcherait de remarquer les entailles que ce dernier envisageait de graver au fil des jours. Du reste, combien devait-il en mettre jusqu'à aujourd'hui? Il lui fallut procéder à un retour en arrière d'autant plus pénible que chaque événement semblait appartenir à un mauvais rêve lucide. Cela rendait la restauration de leurs chronologies dérisoires et confuses, s'il se laissait aller aux confusions oniriques de ces dernières vingt quatre, ou quarante huit heures. Il opta pour deux jours. Avec une vraie émotion il entailla avec application. La pointe du stylet s'émoussa un peu, puis offrit la dureté nécessaire au marquage de deux coches dans

l'appareil friable. Il les nettoya avec puissance en soufflant la poussière de leurs creux, retailla l'un des deux qui ne lui semblait pas assez prononcé. D'un pas en arrière, il en apprécia la facture. Dans ces petits traits il vit un acte de résistance énorme et en conçut une joie exquise. Il regarda au plafond et envoya avec un sourire énorme ce commentaire laconique :

« - Niqués ! »

Cœur léger et bras alertes, il redressa la tablette et dissimula l'instrument de l'émancipation à la tête de son lit. N'ayant rien d'autre à espérer de cette journée, il se dénuda pour ne garder que le slip et le T- Shirt. Baptiste cala ses effets sous ses pieds afin d'entamer un somme, en dépit de l'implacable chaleur qui lui dévalait dessus d'un flot constant. Rigide tel un gisant, il se laissa emmailloter sans résistance par ce souffle. Il coula peu à peu à la limite inférieure possible de la cadence respiratoire, s'endormit comme une masse.

Un gros bruit de métal réveilla le prisonnier, en sursaut. Il se leva dans une panique

inexplicable alla fébrilement réintégrer son bas de jogging. Un plateau sur le bras où le même bol de grès exhalait le régime carcéral, un alcarazas plein ainsi qu'un pain plat, l'hercule observait la scène sans mots dire. Ce n'est que lorsque l'européen retrouva une contenance qu'il s'exprima :

« - Pourquoi cette tenue ? » Tout en s'approchant de la tablette pour se débarrasser.

« - Pour dormir; Il fait une chaleur à crever dans la journée. »

Cédant à l'impatience, il demanda :

« - Nous sommes passés à la télé ? »

« - Beaucoup trop tôt. Laisse leurs le temps de la découvrir. » Répondit l'autre d'un ton31

bonhomme. Il plia ses genoux tout en gardant un œil sur Larouse, pour ramasser le loup qu'il tendit

pendouillant entre deux doigts dédaigneux

« - Fais gaffe à tes affaires; Ce serait peu apprécié si tu égarais ça. » Baptiste prit l'air contrit :

« - Pardon je ne l'avais pas vu tomber. »

Il le lui reprit vivement et l'épousseta consciencieusement :

« - voilà, il est propre. Vraiment désolé, cela ne se reproduira plus. »

Bien qu'il ne pouvait pas lire grande chose dans l'expression drapée du bonhomme, il lui sembla tout

de même percevoir un sourire dans ces prunelles. Il estima que c'était là le signal pour tenter de gravir cette montagne :

« - Il y a une question qui me tarabuste à propos de l'islam, puis-je te la poser ? »

Azïz savait que si on venait à apprendre qu'il avait eu une conversation privée avec l'otage, ce ne serait

pas apprécier. D'un autre côté, il ne voyait pas un commandement divin qui l'empêchait de répondre aux questions religieuses d'un profane. Bien au contraire. Il se trouvait assez d'expérience pour ne pas avoir à rendre de comptes à des coreligionnaires qui à eux trois ne totalisaient pas ses années de clandestinité et de lutte. Enfin, il se sentait entrer depuis quelques temps déjà dans une phase de réflexion quant aux moyens de son combat. Il se demandait si essayer de faire accepter ses idéaux

autrement que par la violence ne serait pas plus gratifiant. Après bilan de toutes ces années, il en venait à craindre que la lutte armée aboutisse trop souvent au contraire du bénéfice escompté. Et puis il avait enlevé dans les rangs de l'islam nombre de beaux esprits, dont la force de conviction eut été mieux employée dans les batailles où les mots remplaçaient la poudre.

« - Pose ! »

« - Dis moi, et ce qu'un pays où l'islam est religion d'état peut-être démocratique? »

L'armoire resta de glace, l'observant fixement, ce qui impressionna Baptiste comme une menace. Peut-être n'était-il pas capable de répondre à un sujet certainement complexe et que la honte allait le

rendre furieux.

« - Je suis désolé, si la question te gêne, je la poserai au caïd, il à l'air de s'y connaître. » Bégaya t' il. Il espérait ne pas avoir trop offensé l'activiste, dont il voyait que le torse aussi large qu'une calandre de G.M. était soulevé de mouvements amples.

« - Pas du tout. Ta question est intéressante. C'est juste que je n’aie pas l'habitude d'expliquer

vais te répondre. » Il trouvait cette nouvelle expérience grisante. Elle lui rappelait la toute première fois, vers sa douzième année, quand il avait appuyé pour la gâchette d'une Kalachnikov, pour bouter hors de l'Afghanistan l'occupant soviétique. Il ne savait pas si toutes les balles avaient touchées leur but, mais il s'était employé avec beaucoup d'application à les envoyer. Il ressentait cette même excitation à faire mouche aujourd'hui. Une rafale de mots s'ensuivit dont il laissa libre cours :

mais je

« - De mon expérience des régimes démocratiques occidentaux, trois années en Espagne, j'ai tiré la

conclusion que ce système était effectivement efficace pour faire accepter sous le prétexte de l'égalité des droits et de la participation par le vote, le choix des électeurs dont ils veulent que soit exploitée leur crédulité au profit d'une classe de nantis. Celle-ci joue à son profit que l'élection est la voie royale pour satisfaire aux aspirations d'un accomplissement individuel. On vous a inculqué que hors de la

démocratie libérale, point de bonheur sur terre, alors que objectivement elle ne mène qu'à la division en faisant la promotion de la compétition plutôt que de l'entraide. La source de son mal se trouve dans votre morale qui vante l'idée de la soit disant- autonomie de l'esprit humain, sa déconnexion d'avec le pouvoir divin. Il est pourtant évident, le coran l'exprime dans chaque page, qu'Allah est le socle du bonheur, parce que seul chemin d'accès au bonheur suprême des félicités éternelles. »

« - Une démocratie musulmane est donc complètement impossible ? »

Azïz dodelina du chef. Pour que son esprit bouillant puisse révéler ses aptitudes à la rhétorique. Une

petite digression lui serait profitable :

« - Si tu me le permets, je vais m'asseoir sur ton lit un instant. Nous serons mieux pour converser. » Il se mordit les lèvres. Cette démonstration de politesse lui avait échappé ; il jugeait qu'elle ne correspondait pas à l'image que devait donner un moudjahid à un käfir enlevé. Ce dernier l'invita à

prendre place les paumes de main tendues, un grand sourire aux lèvres. Sensible à cette civilité, l'arabe ravala ses remords et y satisfit. Le prisonnier paraissait réellement captiver à l'idée de l'écouter, ce qui le rasséréna :

« - Pour le muslim véritable, un régime démocratique devrait être un outil servant la parole confiée au

Prophète, afin que son application dans l'état respecte l'esprit de la lettre. Le problème d'un choix électoral par le plus grand nombre et que la majorité des participants tendra par faiblesse et courte-vue à élire celui qui leur présentera la façon la plus alléchante de bénéficier d'avantages essentiellement terrestres. Par leurs théories intéressées sur le bonheur, ils bafouent le fondement du bonheur, qui doit être un accomplissement spirituel visant à la soumission acceptée, demandée, aux desseins d'Allah pour

soi-même. Ce qui se fait en Sayf Raml à l'heure actuelle en est un excellent exemple. Ce pays est gouverné par un adepte de l'itjihad 2 . Afin de dissimuler ses agissements impies et d'acheter les élites qui pourraient contrarier son pouvoir, il à mis en place, aidé par les occidentaux, un régime de monarchie parlementaire. Les élus qui y siègent, promettent de protéger les droits civiques de la uma. En réalité, corrompus, ils pratiquent le dépeçage des valeurs musulmanes. Ils les remodèlent pour qu'elles soient conformes à toutes les valeurs décadentes du libéralisme économique et financier. Sa dissertation le remplissait d'aise. Elle était une révélation personnelle.

« - Je comprends. Cependant le citoyen de l'émirat semble allier sans difficultés ses aspirations

consuméristes et sa pratique religieuse. Il n'y a qu'à voir les foules se déplaçant aux mosquées à chaque

appel. Les intégristes devraient peut-être penser que cette harmonie entre les exigences divines et les aspirations à un mieux être ici-bas, peuvent faire des gens heureux sur la terre comme au ciel. » Les grosses mains de l'interlocuteur s'agitèrent. Il se ravisa d'en rajouter.

« - Faux. La quête d'un bonheur terrestre implique des frustrations. Pour les satisfaire, l'individu doit négliger et écraser son frère pour imposer sa vision d'accomplissement matériel qui lui échappe sans cesse, alimentée par les promesses de l'instant. Il encourt la damnation, Muhämad l'a dit :

33

- Nous leurs accordons jouissance petite et puis les acculons à châtiment brutal. » Sourate 31 – Luqmän – Ayät 24

- Nous leurs accordons jouissance petite et puis les acculons à châtiment brutal. » Sourate 31

«

Réinterprétation du coran, contestant l'enseignement des premiers croyants.

Réinterprétation du coran, contestant l'enseignement des premiers croyants.

2

« - C'est pour cela que nous, salafistes, pratiquons le djihad contre les déviants de notre communauté

autant que contre vous. Partant de cette optique, la démocratie islamique ne peut être destinée qu'à choisir entre ceux reconnus par de hautes instances théologiques en mesure de dirigé la communauté vers l'excellence spirituelle. L'atteindre, c'est réussir à ce que din, dwäla et dunya soient acceptés comme les trois composantes égales en importance d'une société stable et harmonieuse, tournée vers les beautés fondatrices des valeurs de l'islam. »

Baptiste le regardait, pensif. Il passa une main agitée dans sa courte chevelure, qui crissa à la caresse. Son vis à vis le désigna du menton.

« -Tu m'as l'air perturbé. Mon explication ne te satisfait pas ? »

« - Pas du tout, c'est très clair : sans restrictions énormes, la démocratie est l'ennemi de l'islam. Mais restreindre la démocratie revient à la dénaturer, en faire un placébo. Je trouve que dans votre conception du principe manque une vertu primordiale. »

« - Une vertu qui dérangerait l'Islam ? Je ne vois pas. »

L'européen choisit d'introduire la contradiction franchement :

« - Lorsque j'écoute l'exposé de vos valeurs, je relève qu'elles impliquent l'absence de liberté , la liberté

d'expression en particulier. » Le soldat de Dieu se dressa brusquement et fit volte-face. De peur d'une réaction violente, le prisonnier se cabra et protégea son visage. Azïz en ria :

« - Allons roumi, n'aies pas peur, je déconne, je détends l'atmosphère. Tu ne l'as pas pris mal,

j'espère. » S'assura t' il en se réessayant lourdement. Larouse découvrit piteusement un masque pâle. Il ne semblait avoir apprécié que très moyennement. Il hoqueta néanmoins dans ce qui se voulait être un comportement complice :

« - Mais pas du tout. Je vois que j'ai affaire à un sacré comique ! »

Par delà la toile qui dissimulait les traits, l'otage releva dans les pupilles un glissement de l'expression vers l'émanation du sérieux.

« - la liberté

une définition ? » Baptiste resta un instant interdit, la lèvre en suspend.

« - Voyons, tu ne me feras pas croire que tu n'as pas la moindre idée de ce que cela peut être ? »

Le sémite, calé confortablement, avait les mains posées sur la panse, attitude révélatrice d'une attente

goguenarde.

« - La liberté, c'est simple, c'est

cultivant le respect de ce que son prochain désire pour lui-même. » Le fedayin dodelina la tête plusieurs fois pour exprimer sa compréhension de l'explication, et ricana légèrement :

un désir de complète prise en main de sa conduite personnelle, en

Je ne me souviens pas avoir rencontrer ce terme dans l' Ecrit. Pourrais tu m'en donner

« - Alors je comprends pourquoi ce mot est absent de l' Appel. Il contient tous les ingrédients de la

sédition avec Allah. Conduire son destin comme on l'entend est par essence l'absence de considération pour la Parole éclairée qu' Il nous a délivrée. »

« - Venu vous enseigner les signes de mon Seigneur et vous porter un bon conseil. Je sais de part Allah ce que vous ne savez pas. »

Sourate 7 – Les redans – Ayät 62

« - Et lorsque c'est Muhämad qui l'affirme, ceci ne se contredit pas. Tant qu'au « respect de ce que son prochain désire pour lui même », il ne peut être question de laisser un frère devenir un infidèle, un aposta pour son bien. Ce serait criminel. Aussi devons nous nous attacher à sauver ceux qui peuvent être sauvés. »

« - Pour engloutir ensuite le restant. »

Sourate 26 – Les poêtes – Ayät 120

« - Tout en ne perdant pas de vue que quelque soit le choix de chacun, le tout Puissant aura toujours la dernière réponse. »

« - De rien vous servirez mon admonestation, à supposer que je voulusse vous admonester, si Allah veut vous rendre insensé : il est votre Seigneur ; c'est à Lui qu'il sera de vous fait retour. » Sourate 11 – Hüd – Ayät 34

« - La liberté n'est donc pas un principe musulman. Nous privilégions par contre l'égalité et la fraternité. » Conclut-il avec un rire entendu qui agaça le français.

« - Franchement, il y a quelque chose de pathétique à se raccrocher à l'idée qu'il n'y ait qu'une

manière de saisir le bonheur, que celui-ci ne peut être digne de considération que s'il participe au dévouement corps et âme à Dieu. Si notre Seigneur peut tout, il peut tout aussi bien nous rendre doux comme des agneaux, serviles comme des esclaves, pour Le louer de la façon dont Il veut. Mais il n'est pas non plus impossible que notre passage ici-bas soit le seul moment où Il nous permet de nous émanciper un peu. Qui sait, Il s'amuse peut-être beaucoup de nous voir nous chamailler dans la cour. Alors chercher à rendre nos comportements tristes et uniformes pourrait se retourner contre nous, Le contrarier. »

Azïz posa son regard en fente de boîte à lettres sur la ligne de rencontre du mur et du plafond. Une larme avait pris naissance à l'amande, perle de cristal sertie dans une monture de chair. Il y déchiffra la dualité du désir humain s’épanouissant à l'horizontal sur un sol parsemé de sentes libertines, avec les élans vertigineux et austères d'un esprit convaincu du passage à la vie comme étant l'accomplissement d'une épreuve de rédemption. Une manifestation de sa joie remplie la pièce et en arrondit les angles :

il venait de gommer ce dilemme :

« - Baptiste, crois tu sincèrement que le Tout Puissant nous ait communiqué par au moins trois fois ses

principes clairement, pour les constater réprouvés au bénéfice du doute et des profits terrestres ? » Il se mordit la langue de s'être laissé entraîné à le nommer, d'entrebâiller une relation intime.35

il émanait de lui une satisfaction suspecte,

L'européen n'avait peut-être pas relevé l'écart. Quoi que

alors que de sa bouche jaillissait une cascade de bonne humeur éclaboussante et fraîche :

« Si ce que tu dis là est avéré, alors qu' Il nous achève sur le champ. C'est trop dur d'être au top tout le temps ! » Azïz ne put se contenir longtemps, il se décongestionna en un gloussement caverneux. Baptiste, au spectacle d'une armoire tonitruante et trépidante ne se retint plus. Son format d'écoinçon s'agita staccato, tout pareillement.

La porte bailla avec un déplacement si fulgurant qu'elle balaya les éclats. Nüh surgit. Il avait

poussé la porte de tout son poids et dut rattraper son équilibre de peu. Il referma l'huis en le projetant à l'aide de ses deux mains agrippées au pied-droit. La nitricité de son timbre grava comme une eau- forte les épidermes de la paire confondue. Bien que la diatribe fût en arabe, Larouse eut le sentiment d'en saisir le contenu.

« - Et bien, on s'essaye dans l'œcuménisme, ici ?! Azïz, que t'arrive t 'il donc pour plaisanter ainsi avec l'otage. Cet homme ne devait être rien pour nous et tu lui permets d'être quelqu'un. Comment Toi, as tu pu commettre une telle maladresse ? Pardonne lui, Seigneur ! » Le coupable déglutit, la honte lui bouchait l'œsophage. D'une voix qu'il força et qu'il aurait aimée plus mâle que ce qu'il en tira, il osa une réplique :

« - Ce type m'a demandé des éclaircissements à propos de notre vision de la démocratie et de la

liberté. Il ne m'a pas parut enfreindre une quelconque règle à lui répondre. Expliquer les valeurs

musulmanes et aussi l'une des missions du Muslim. Jibrïl l'a enseigné au Prophète :

« - Nous avons fait descendre sur toi le rappel pour que tu explicites aux humains ce qui à plusieurs reprises était sur eux descendu : nous les engagions ainsi à réfléchir. » Sourate 16 – Les abeilles – Ayät 44

Sitôt l'argument développé, il se leva pour dominer de la taille, la présence étouffante et

culpabilisatrice du petit homme. Ce dernier vissa la fente de son guthrä , qui bien malgré elle cilla.

« -Aucune explication de notre foi mérite l'affront d'un rire, mon frère. » Trancha l'austère alim dans

la glotte sèche de son compagnon. Sans attendre, la silhouette gracile pivota et se dirigea d'un pas décidé vers la sortie; Azïz lui emboîta le

train, le talon de plomb ainsi que le menton. Baptiste comprit que le colosse s'était mis dans une situation terriblement embarrassante. Il en ressentit une sincère amertume. Lorsqu'il se trouva abandonné, il resta un long moment pensif e mal à l'aise.

36

SITTAH

« - Allah veut pour vous tout expliciter, vous guider dans le système de vos créanciers, et se

repentir à votre endroit. - Il est Connaissant et Longanime. »

Sourate 4 – Les femmes – Ayät 26

Uthmän faisait des allers-retours le front baissé et la mine renfrognée, les mains jointes derrière son dos. De temps à autre, il levait un regard terrible sur son groupe, puis le focalisait sur Azïz, lequel aurait aimé cacher sa carcasse pétrie de culpabilité au plus profond du désert. Chaque nerf lui rappelait sa faute. Biläl était terriblement ennuyé pour son beau-frère dont il appréciait la personnalité joviale, son inclination à rendre service sans arrière pensée. Il admirait aussi le parcours de combattant aguerri et renommé de la cause salafiste. Il était une des rares légendes vivante de cette lutte meurtrière, commencée il y avait plus de trente années. Cependant, après chaque élan pour l'excuser, il admettait que son beau-frère avait failli, que cet acte de faiblesse ternissait l'image qu'il s'était faite de lui. Nüh ne se posait pas ce genre de considération. Il avait fait ce qui été son devoir en dénonçant ce qu'il avait surpris au sous-sol. Dans son for intérieur, il était même assez satisfait d'avoir cassé un mythe. L'admiration qu'on pouvait porter aux héros, pouvait d'une certaine manière s'apparenter à de l'idolâtrie, chose honnie par Allah.

« - Azïz, j'espère que tu te rends compte à quel point ton comportement à été stupide. Le käfir ne te voit plus comme une menace, mais comme un interlocuteur désormais. Ceci signifie que notre atout maître, la terreur qu'on inspire, se trouve battue en brèche. » Azïz balbutia :

« - Je sais caïd je sais

« - A quel propos ? » S'insurgea le jeune chef.

« - Ses questions, elles étaient précises et non dénuées d'intérêt. J'ai penser que de ne pas y répondre

aurait été faire preuve d'une belle ignorance et donner du grain à moudre à tous ceux qui nous décrivent fanatiques sanguinaires, sans une once d'humanité ni de cervelle. » Aux souvenirs de ses propres mots, l'homme eut l'intime conviction qu'il n'avait pas eu tout à fait tort de transmettre son point de vue, lequel du reste ne devait être ni plus ni moins que celui de n'importe quel musulman sincère. Il se garda toutefois d'exprimer sa satisfaction de vive voix.

« - Tsé, tsé, tsé. Une conversation qui se déroule dans la joie et la bonne humeur me semble très

éloignée des sujets que tu te proposais de traiter. » Alors que son soldat commençait à vouloir l'interrompre pour protester de sa réelle volonté à éclairer sincèrement le prisonnier, Uthmän leva une paume péremptoire.

« - Ne me fais pas la démonstration de sa sincérité ! Nous connaissons ta bonne foi et ta volonté de

promouvoir notre idéal et notoire. Ceci étant, admets que tes armes pour y parvenir sont plus la Kalachnikov et la grenade que la langue et l'esprit. » Blessé qu'on mette en doute ses aptitudes intellectuelles, le colosse protesta vivement :

« - Mais je peux vous jurer, et qu'Allah me foudroie si c'est faux, que mon discours sur la liberté et la démocratie était cohérent, sans ambiguïtés, sans failles. » Biläl et Nüh s'écartèrent prudemment des gestes vifs d'agacement qui scandait ses paroles. Uthmän37

,

j'ai cru bien faire. »

se tenait devant lui droit comme un I, désireux d'afficher son statut, tout en souhaitant ne pas prendre une baffe par inadvertance. Personne ici n'avait jamais vu Azïz dans cet état. Cet homme aux mille combats savait par prudence contenir toutes ses émotions dans l'adversité et reconnaissait la hiérarchie.

Considérant l'affaire qui les réunissait, le caïd admettait que la chose était préoccupante et qu'il était indispensable d'en comprendre la cause, avant que cela ne débouche sur une mise en péril de l'opération. Lorsque le colosse s'arrêta de son propre chef, il s'exprima avant qu'il ne reprenne son souffle :

« - Dis moi, selon toi il suffit d'égrainer quelques idées vraies pour démontrer ? Rappelle toi, mon

frère, nous avons tous vécus en Europe, nous y avons vu ses hommes politiques en action, et s'il y a bien une chose qu'ils nous ont enseignée, c'est que ce n'est pas tant une parole juste qu'une parole bien dite qui convaincra une personne dans le doute. Convaincre par la parole est un art complexe, si difficile qu'il s'enseigne dans certaines écoles. Muhämad, l' Inspiré du Très Haut, a mis de longues années pour ouvrir les yeux à une poignée d'entre nous. Alors toi Azïz, comment peux tu prétendre être efficace avec cette arme à la ceinture, et convertir un captif qui n'a qu'une envie, s'en sortir vif ? » Azïz revit le visage réellement captivé de l'européen, entendit encore l'approbation chaleureuse à la fin de la démonstration, et résista à contrer l'argumentation de son chef. Mais, respect de l'autorité ancrée

viscéralement, peur de ne pouvoir s'opposer efficacement à ce jeune homme brillant, élevé dans les meilleures institutions britanniques, il se contraint à l'impassibilité, les pieds écartés et les mains dans le dos. Il y avait aussi se doute qu'il ne voulait pas couver, à propos de la réelle envie de l'otage de comprendre leurs idées. Il était certain d'avoir vu ce que Allah lui avait demandé de voir, de la compréhension dans le regard du käfir. Il regarda circulairement, la commissure gauche sujette à des tics fugaces. Pouvait-il laisser choir ces frères qui avaient fait confiance au combattant aguerri, ne devait-il pas au moins assumer cet engagement ? Sûrement. Ils auraient très prochainement besoin de ses compétences, ensuite c'était une question d'honneur, et Allah y est très sensible. Toutefois il comprit à l'instant où il prononçait ses mots, que ce genre de combat serait son dernier :

« - Je crois que j'ai eu tort, mes frères. Puissiez vous me pardonner. »

Il passa la main sur ses arcades pour gommer l'expression d'homme buté, dont il savait qu'elle était remarquable chez lui. Nüh osa une main osseuse sur la large épaule crispée. Les mots lui vinrent au contact de ce roc miné par les doutes :

« - Seul Allah peut pardonner mon frère, et nous prierons pour qu'il le fasse, car nous comprenons et compatissons. »

Uthmän, à qui rien n'avait échappé de l'échange et des mimiques qui l'accompagnaient, ne voulu pas aller plus avant. Il préférait avoir une discussion en aparté avec Azïz. Toutefois, il lui fallait désormais marquer d'une décision concrète sa désapprobation :

« - Afin de te soulager de la pression qui t’habite, je préfère que ce soit désormais biläl qui s'occupe des transferts et de la nourriture du roumi. » Disant cela, il apprécia le ton lourd et sans appel de son timbre de voix, celui d'un chef tranchant dans le vif avec autorité et pragmatisme. Le colosse se borna à hocher le front en soufflant :

« - Je comprends, je comprends

Mais connaissant l'antipathie épidermique revendiquée de son beau-frère pour tout ce qui venait de38

»

l'ouest, son cœur se serra à imaginer ce que seraient les entrevus en bas. Il en frissonna.

Après avoir fait des dizaines de fois les cent pas dans son réduit, la scène entre le gaillard et le gringalet à l'esprit, Baptiste ne savait toujours pas que conclure. Cette première tentative d'établir une relation basée sur autre chose que de la soumission avait certes créé un lien, mais aussitôt détruit, avec peut-être une remise en cause du comportement de la seule personne qui ne rechignerait pas à converser avec lui. Le gars avait pris un risque énorme dont il était responsable. Ils lui feraient probablement payer ce qu'il considèreraient comme une tentative de corruption. De le penser lui donna des aigreurs d'estomacs qui allèrent crescendo. Terrassé, il alla une paume sur le ventre rejoindre son grabat, resta là une demi-heure à contraindre ses peurs avant de s'endormir. La thérapie avait tenu plutôt d'une somnolence agitée que d'un repos réel. Lorsqu'il se redressa sur son séant, la sanie collait la paupière tel un cachet un pli. Il essaya de rejoindre la station debout. C'est là que sa voûte plantaire frôla une surface soyeuse et chaude, qui s'évanouit dans un cri apeuré.

De surprise,il tressauta en lançant son bras droit en arrière lequel fut arrêté dans sa course par l'arête du jambage, au niveau du poignet. Un élancement remonta instantanément dans le creux de l'épaule. Les larmes décollèrent ses yeux alors qu'il pressait son membre dans l'autre dans l'espoir d'en soulager les affres. Au travers de ses pleurs, il remarqua une motte au milieu de la pièce. Le rat se trouvait ramassé le museau contre terre, contrit d'avoir provoqué une catastrophe.

« - T'es con ou quoi, je t'avait pourtant dis de ne pas t'approcher ! Enfoiré, que j'ai mal, enfoiré, que je

jongle ! » La main atteignit le double de sa taille normale ; le moindre mouvement de ses doigts lui tirait un souffle pincé. Bientôt il ne fut plus capable de seulement les faire frémir. La chair prenait la teinte écarlate d'un traumatisme interne. Il geignit autant qu'un enfant au prise avec une détresse inextinguible. Il était seul. Au bout d'une prostration ponctuées de reniflements, il se sécha de la manche gauche un visage bouleversé, rangea avec un grimacement le bras endommagé de manière à en sentir le moins de manifestations. Une fois calé, il releva ses cornées sanguines vers l'animal saisit, les pavillons d'oreille plaquées au crâne. En le voyant si penaud, l'humain trouva l'inspiration d'un pauvre éclat d'humour crispé :

« - Salut mon gros, moi c'est Baptiste, Baptiste Larouse. Et toi c'est

La bête se redressa sur ses postérieurs, s'affala tout d'un bloc, puis se releva encore, avant de se rapprocher de l'homme sur ses membres arrières.

« - Tu sais faire ça, toi ? Tu es une réincarnation d'humain en rat pour de bon ! Cela ne me donne pas

ton nom, mais que dirais tu si je t'appelais Avatar, pas mal hein ? » Le rongeur ne sauta pas de joie, mais ne parut pas s'en offusquer non plus. Préférant jouer la carte de la diplomatie, il réduisit à pas comptés la distance entre lui et le bipède pour l'apprivoiser. Pour se faire il ne fallait pas l'effrayer : il devait proposer une image proche de canons physiques qui le rassurerait :

« - Bon, qui ne dis mot consent. Ne t'inquiète pas, approche, viens. »

Avatar n'était plus qu'à un mètre, en alerte, prêt à détaler au moindre geste déplacé. Baptiste, à le regarder agir, en oublia un peu les lancements. Engoncée dans les plis de sa fourrure, la tête de son39

? »

nouveau copain furetait à toutes vibrisses son environnement. Il avait un il ne savait quoi de grotesque et fragile à la fois qui toucha l'homme. Geste qui n'aurait pas été concevable quelques heures plus tôt, il s'empara d'un reste de son repas, un petit morceau de pain qu'il enroba d'une pâte de gruau, rien de

comparable avec la qualité gustative du premier service. Il le présenta du bout des doigts à l'animal qui avait stoppé. Celui-ci évaluait attentivement les velléités de la grande silhouette qui se penchait en susurrant :

« - Approche mon gros, viens goûter à ma pitance dégueulasse. A croire qu'ils savaient que j'aurai

pour invité un rat, aujourd'hui. » la nourriture agitée tout proche de sa truffe fleurait bon le blé bouilli; Le muridé déploya son corps au maximum en s'approchant petit à petit, alors que Baptiste encourageait :

« - C'est ça Avatar, n'est pas peur prends donc, tiens c'est pour toi. »

Lorsque le rongeur agrippa enfin le morceau pour le tirer de ses doigts, Larouse en conçut une grande émotion. Il venait de surmonter l'aversion qui l'aurait présentement isolé aussi bien que les murs autour. En observant Avatar manger avec autant de manière qu'un des siens, il sourit tendrement et commenta avec émotion :

« - Intelligent, social et nocif … tout comme nous. »

Le rat observait que l'humain devenait plus docile, avec satisfaction. Il se demanda cependant pourquoi l'individu qui lui souriait d'un air niais maintenant, avait montré tant d'effroi et d'agressivité pour changer d'attitude aussi vite.

« - De toute façon, je verrai bien. » Médita t' il en étouffant un rot discret entre ses pattes.

Somme toute, l'individu méritait qu'on s'y intéresse. Ses repas étaient bons et sa situation dans l'organisation sociale de son espèce assez pittoresque, pour ce qu'il connaissait de ce sujet complexe. Il ne faudrait néanmoins pas se départir de précautions car il semblait en proie à des soucis qui l'angoissaient et le rendait instable. Ne pas se séparer tout à fait de sa nature animale serait sa meilleure protection en cas de revirement de comportement. Baptiste, dans un élan de pure fraternité, voulut caresser son occiput. Avatar, recula vivement de trois pas en découvrant sa commissure.

« - Bien, bien, je n'insiste pas. J'admets que nous partons d'un lourd passif d'incompréhension

mutuelle, mais reste persuadé qu'il peut y avoir entre nous une entente cordiale. Tu n'es pas d'accord

? »

La rat contorsionna la queue en des mouvements rapides, tout en frottant ses incisives les unes aux autres. L'homme crut comprendre que ceci signifiait :

« - On verra à l'usage, en attendant, merci pour la bouffe. »

Baptiste en regretta son geste et sa colère de tantôt. Il admettait avoir manquer de flegme et de tact.

Ainsi que lui fut rappelé par un jet fugace qui lui fit contracter la mâchoire et blêmir le teint, la sanction avait été largement à la hauteur.

Comme chaque fin de journée après la dernière prière, les quatre fondamentalistes pratiquaient la relaxation du shisha, dans ce qui se serrait voulu un moment d'abandon. Dans l'atmosphère enfumée, aucun ne pouvait faire abstraction l'espace d'une bouffée de tabac parfumé, de ce qui avait été déclenché. La remise du DVD à la chaîne satellitaire Al Jazeera n'avait pas encore été révélée.

Quelles seraient les réactions des dizaines de millions de spectateurs qu'elle toucherait ? Une chose était sûre, sa diffusion leur fournirait les honneurs de la reconnaissance populaire, et le désagrément de recherches intenses. Ils auraient tout ce qui existait de plus puissant contre eux, n'auraient à opposer que leur foi inébranlable, et leur science de l'action clandestine Chacun se remémorait une exhortation qu'avait donné Uthmän lorsque les plan avaient été arrêtés, ce après avoir défini toutes les erreurs qui pourraient les faire échouer, il y avait de cela presque dix huit mois. Il avait conclu avec des accents fiers que s'était de leur intérêt de se mesurer à de si coriaces adversaires. Considérant qu'un engagement intense des incroyants serait le gage d'une opération médiatiquement réussie, elle serait une reconnaissance nécessaire pour que l'inconscient collectif éprouve le sentiment sournois que le Saïf Raml ne serait jamais plus un sanctuaire pour les capitaux käfir. Il avait cité ce verset pour les renforcer dans leur future épreuve :

« - Quant à ceux qui croient en Allah, de Lui se fortifient. Il les fera entrer dans une miséricorde venant de Lui, une grâce; Il les guide vers Lui par une voie de rectitude. » Sourate 4 – Les femmes – Ayät 175

La qualité de l'adversaire était d'autant plus importante pour ce qui les concernait. Al Azhäb Al Muntäqim devait construire un sentiment de considération dans la confrérie jihadiste mondiale. Les yeux étaient rivés sur l'écran de dix neuf pouces suspendu au mur du fond. Les dernières nouvelles étaient annoncées par un visage ceint d'un niqab de soie blanche, qui accentuait encore la beauté dérangeante des traits mats. Après les images d'un attenta meurtrier à Bassorah, Irak, La présentatrice annonça l'enlèvement d'un travailleur européen dans l'émirat du Sayf Raml, un première dans ce pays. Elle cita le nom du groupe extrémiste inconnu. Les hommes relâchèrent la pression par des cris de victoires hérités de ceux qu'offraient aux dunes du Rub' al Khali, les méharis après un rezzou fructueux. Pas Uthmän. Le jeune mais avisé leader considérait déjà des suites qu'il conviendrait. Seul un mince sourire malicieux que personne ne releva, découvrit fugacement la profondeur de sa satisfaction. Elle avait deux motifs : le passage aux informations internationales ainsi que l'expression de bonheur complice. La cohésion, à cet instant précis, n'était pas loin d'être totale. Le caïd s'appliqua à observer l'élément qui lui posait le plus de soucis. Il ne décela rien qui aurait pu laisser planer le doute quant à son implication. Satisfait, il imposa le silence d'un claquement de main qu'il obtint sur le champ. Leur enregistrement venait d'être lancé. Il bénéficiait d'un sous-titrage en arabe relativement fidèle ; par contre le document commençait à la fin du premier verset. Uthmän se consola en estimant que ce n'était pas trop grave : dans la partie visionnée étaient les aspirations et les revendications. Vint ensuite l'intervention d'un officiel britannique, Andrew Murgrow, expliquant depuis le siège du Foreign Office de Londres qu'il était absolument inconcevable pour les puissances de la démocratie d'accéder à ces revendications, sous peine d'ouvrir la Boîte de Pandore. Il assura que tout serait fait pour sortir la victime d'un chantage odieux. Victor Champin, ambassadeur de France au Sayf Raml ne dit pas autre chose, mais implora les ravisseurs de traiter avec dignité Larouse. L'intervention la plus importante en terme de hiérarchie fut la dernière. Sa Majesté, l'émir Muhämad Uriyah Mosän Al Hijir, se lança41

après la profession de foi et l'invocation d'un passage du coran à l'adresse de son peuple :

« - Et bien donc ! Mangez ce qu'Allah vous attribue de licite et de bon. Soyez reconnaissants du bienfait d'Allah, pour autant que vous l'adoriez. » Sourate 16 – Les abeilles – Ayät 114

pour poursuivre une violente diatribe à l'adresse d' Al Azhäb Al Muntäqim et de toutes les bandes de fanatiques qui voudraient déstabiliser l' émirat. L'index vindicatif et la prunelle ardente, son Excellence promit que tous les moyens seraient mis en œuvre pour trouver et éliminer ceux qui déshonoraient son pays par des actes inqualifiables, une véritable déclaration de guerre. Afin que personne de doutât de sa résolution, il offrait cinq millions de dollars sur sa cassette personnelle pour tout renseignement déterminant. Considérant la perspective d'une telle prime, nul doute que certaines déterminations idéologiques s'en trouveraient émoussées. En prévision le commando avait organisé l'affaire pour une autonomie et une discrétion à peu près totale ; les nécessités de la logistique avaient été organisées depuis très avant l'enlèvement afin de réduire au maximum les curiosités hostile. Pour le reste, ils gageaient que le Très Haut y pourvoirait.

« - Remets t'en au Tout Puissant, au Miséricordieux Qui te voit quant dans la nuit tu te dresses Et t'actives parmi les prosternants. » Sourate 26 – Les poètes – Ayät 217 / 218 / 219

Et Dieu sait combien de nuits blanches à évacuer ses doutes dans la prière, le jeune homme avait-il passé avant de déclencher ce qui était devenu ce soir : « l'affaire Larouse ».

« - Pour ce qui est de faire parler de nous, je crois qu'on a réussi. » Constata Biläl crânement « Pour ce qui est de faire pression sur Hamlet & Parish LTD pour qu'ils abandonnent le terrain, ça semble

compromis. Ils ne sont même pas intervenus et le soutien de leurs alliés est total.» Il continua en ne s'adressant à personne en particulier, affectant de s'inquiéter de l'état de ses ongles.

« - Ce sont des déclarations de façade pour assurer d'un front commun contre les vilains terroristes. Ils

s'adouciront à la première démonstration de notre détermination à sacrifier l'otage : vous connaissez le

poids d'un électorat chez eux. Non moi, celui qui m'inquiète est Mosän Al Hijïr. Il a tout à gagner en faisant de notre cas un exemple : crainte, stabilité, confiance. Tout de même cinq millions, c'est énorme de penser qu'on vaut ça et c'est plutôt bon signe. On gêne. » Nüh, les yeux brillants d'une joie fiévreuse, considérait comme un honneur d'être estimé à une elle valeur. Malgré cet état d'esprit dont il avait conscience qu'il pouvait être discutable, voir blâmable théologiquement, il ne put s'empêcher d'espérer que le Maître des Univers devait les considérer comme étant précieux tout pareillement. Après avoir inspiré une profonde pipe, Azïz se redressa à demi de la couche pour s'adresser à tous.

« - Je ne sais pas si ce qu'on exige est sensé ou non, et ce n'est pas à moi de le l'estimer

» La séance

, de critiques de l'après-midi lui avait apportée un regain d'humilité, le thème de ce soir était pour lui42

l'occasion de faire la preuve de son bon sens militaire. «… mais d'un aspect tactique, je peux vous soutenir que tout le coin est devenu un piège mortel pour nous. Quand bien même nous nous sentirions menacés directement, aucune exfiltration ne serait possible en plein jour, les nuits ne seraient guère plus aisées. Il va nous falloir redoubler de prudence et nous donner pas plus d'une semaine pour décrocher. Passé ce délai, il sera certainement trop tard. »

Biläl acquiesça silencieusement, envoyant un sourire de connivence à Uthmän, qu' Azïz ne pouvait relever de là où il était placé. Le caïd éteignit la télévision à l'aide de la télécommande puis alla se mettre debout en dessous d'elle. Les silhouettes floutées par le nuage de fumée odorante attendirent sans bruit.

« - Je rejoins ton analyse, Azïz. Aussi nous faut-il dés à présent décider de l'option à choisir pour continuer la partie. Je vous proposerais d'oublier pour le moment, l'exécution. Comme je l'ai déjà

expliqué, il serait l'indice pour l'autre camp d'un acte à la va vite n'ayant mené qu'à se débarrasser d'un fardeau dans l'espoir d'un salut dans la fuite. Ils auraient du grain à moudre pour nous faire passer pour des lâches sanguinaires, ne justifiant pas dans les faits les valeurs qu'ils prétendent défendre. Avec ce signe d'infamie, nos nuques ploieraient sous les Fourches Caudines de nombreux de nos sympathisants. Il est méprisable de verser le sang alors que vous tournez le dos à l'ennemi sans combattre. N'est ce pas ? Saïf Raml était vierge, nous sommes les premiers, alors tachons de ne pas nous conduire en bêtes messieurs. » Le rire des hommes graissa les fumées des narghilehs, lesquelles alourdies retombèrent pour se tapir dans les coussins brodés.

« - Nous reste deux, voir trois possibilités si je compte celle de relâcher purement et simplement

l'otage. » Les hommes protestèrent avec véhémence, Azïz peut-être un peu moins franchement que les autres, avec un temps de retard, ce que ne manqua pas de relever leur leader. Il dissimula sa contrariété par

une boutade tournée comme un message subliminal vers l'élément défaillant :

« - Non, rassurez vous, j'ai évoqué cette hypothèse pour avoir le plaisir de vous entendre tous vous

soulever comme un seul homme. » Le regard du vieux guerrier baissa d'une fraction de seconde, le temps pour l'apparence rompue aux embûches du combat clandestin de reprendre les automatismes de la dissimulation. Cela n'avait pas

échappé à l'observation du jeune homme.

« - Les deux autres perspectives sont ou de nous évertuer à vouloir virer Hamlet & Parish de la

région, l'autre étant de réévaluer nos prétentions afin qu'elles soient plus acceptables. » Biläl leva la main pour demander la parole. Ce petit geste fut apprécié du caïd ; il soulignait que sa prétention à l'autorité n'était pas galvaudée.

« - Nous t'écoutons, frère. »

Nüh et Aziz se remplirent longuement sur leurs shishas respectifs. Chaque bulle éclose claquait comme une ampoule grillée. La réflexion se coulait dans les ténèbres de cheminement incertains, car tous d'aboutissements plausibles. Parmi eux un seul ne serait pas obligatoirement fatal.

« - Peut-être avons nous posé la barre trop haute, mais lâcher du lest dés le premier refus laisserait à croire que nous n'avons pas l'envergure de nos prétentions, non ? »

Nüh se gratta la gorge par une éructation qui souffla hors de ses lèvres, un léger panache de vapeur épongé par sa barbe aux reflets veinés de feuilles mortes.

« - je crois même qu'il serait sain de construire le réputation d'intransigeance d' Al Azhäb Al

Muntäqim en n'en démordant pas . Il ne peut exister une autre alternative à un refus que la tête

tranchée de leur employé

tout de suite bien sûr. Une exécution, pas un assassinat, nous sommes

d'accord. » L'armoire à glace fulminait et s'accrocha aux mots comme à des garde-fous.

pas

« - N'oubliez pas tous les deux que le temps n'est pas notre allié. Si nous nous évertuons à tenir une

revendication dans les faits irréalisable, ils auront toute latitude pour nous faire patienter. Ils nous

ferons espérer un déroulement à notre convenance en remplissant nos oreilles idéalistes, captivées de certitudes, pleines de sable et de vent. Ces fadaises laisseront le délai nécessaire à leurs services très efficaces pour nous débusquer et frapper. Rien ne dit que nous n'avons pas laissé un indice. Si tel est le cas, alors chaque jour ils progressent, et l'accumulation fait qu’ils progressent plus rapidement chaque jour. Par contre, si nous nous engageons sur une alternative dont la faisabilité n'est pas insurmontable, il deviendra alors impossible de nous endormir. Ils apprécieront notre choix réaliste comme du pragmatisme et nous gagnerons en clarté dans les tractations. Alors préféreront t' ils peut être une bonne négociation que de faire de nous des martyrs et du roumi une victime. » Il fit grésiller le charbon de sa pipe à eau comme un feu de forge, et dragon en colère expecta tout son produit par les narines, s'isolant un instant des regards qui le jaugeaient derrière un nuage blanc.

« - On dirait que tu as peur de mourir, Azïz. » Lança Nüh d'un air entendu à la cantonade.

Biläl ricana brièvement, mais en conçut aussitôt un grand remords. Uthmän les bras croisés, analysait avec l'intérêt du psychothérapeute pour les mutations irréversibles de l'individu en proie à de grands conflits intérieurs, déclenchée par une situation exceptionnelle. Le sujet devait être en phase d'affirmation du moi, car il ne fourbit pas longtemps ses mots :

« - Tu sais pourquoi je me suis sorti vivant de tous mes combats , la barraka, bien sûr, la résistance

physique dont m'a paré Allah aussi

millimètres cinquante six NATO dans le creux de l'épaule deux années auparavant en Irak, le démangea cruellement. Alors qu'il continuait à s'exprimer, il la gratta d'un index énergique. « Mais plus encore que ces dons, c'est la réticence grandissante à troquer pour les Jardins d'Allah, une vie terrestre dont je vois qu'elle n'a rien offert d'autre qu'une preuve de mon attachement inconditionnel à l'islam. Vraiment, elle n'a pas redonné la fierté légitime aux musulmans d'être dans la vérité. Le symbole ultime nécessaire à la vérité est une acceptation universelle de celle-ci, ce qui n'est absolument pas le cas puisque quatre milliards d'individus pensent qu'elle se trouve dans le nouveau paganisme qu'est le néo-libéralisme. Alors excuser moi de croire que je ne mérite pas les félicités dernières. Ce n'est pas de la mort dont j'ai peur, mais celle de n'avoir pas fait ce qu'il fallait pour la mériter, de m'être peut-être trompé sur l'action à entreprendre depuis toutes ces années pour que les gens comprennent où est leur salut. » Les trois compagnons le contemplaient avec qui de la pitié, qui de l'effarement, qui de la perplexité. Aussi, pour briser l'inconfort des attitudes, dit-il :

« - Oui mes frères, je doute. Mais après ce que j'ai vu, j'ai fait, j'ai la faiblesse de croire que je peux44

La dernière cicatrice que lui avait infligé un projectile de cinq

me permettre de n'attendre d'autres jugements que celui de Notre Père. » Il soutint leurs iris. Le silence donna si bien corps au malaise qu'au bout quatre paupières se détournèrent. Celles du chef profitaient d'être placée cinq têtes plus haut pour soutenir le front arc-

bouté sous lui. En vain, il essaya de sonder pour mieux les définir, les transformations de cette âme que la réflexion sur toute une vie avait sans nul doute polluée. Il sursauta tel un quidam atteint d'une révélation, en fait un mouvement salutaire pour rejoindre la surface. Son état était proche le la suffocation, il haleta :

tes arguments n'engagent que toi. Toutefois c'est tous ensemble que nous avons monté

l'opération. Il nous sera difficile au point où nous en somme de nous passer de tes services Que décides

« - Bien

tu ? » Azïz baissa le front en lisant ses épaisses moustaches, un tic nerveux contractait ses mâchoires. Soudain, il se redressa sur ses reins et posa ses battoirs sur ses cuisses :

« - J'irai jusqu'au bout car y déroger serait injustifiable aux yeux d'Allah. Je me raccrocherais pour ne pas faillir à ce dernier devoir en qualité de moujähid à ces paroles :

« - Il vous est prescrit de combattre : et pourtant vous y répugnez. Aussi bien se peut-il que vous répugniez une chose, et qu'elle soit pour votre bien ; il se peut que vous en chérissiez une autre, et qu'elle soit pour votre mal. - Allah sait, vous ne savait pas. »

Sourate 2 – La vache – Ayät 216

« - Ces saintes paroles ont pour moi valeur d'engagement ferme. » Se retournant vers Uthmän, il demanda du ton détaché de l'homme qui s'enquière d'une formalité :

« - Alors, que préconises tu donc pour continuer ? »

L’interpellé éprouva un grand soulagement à cette décision, parce que pour des raisons de sécurité il n'aurait pas pu le laisser partir à son gré. Son regard croisa brièvement celui de Biläl, qui nourrissait un

sentiment identique.

« - Nous allons infléchir notre revendication pour la rendre acceptable. »

Nüh pinça ses lèvres pour qu'aucun son ne sorte.

« - Puisque Hamlet & Parish LTD s'accroche à ses actifs ici, nous allons lui faire prendre conscience

qu'elle ne peut y prétendre qu'en acceptant ce que nous lui imposions, pour qu'elle puisse continuer ses activités en toute sérénité, sous NOTRE protection. Ainsi nous gagnerons l'avantage d'une

confortable et régulière rentrée d'argent qui nous permettra d'étoffer nos projets. »

« - La dhimä 1 sur une multinationale. Par Allah, si ce n'est pas du culot, alors quoi d'autre ! »

Biläl partit d'un rire de possédé. La salve de voyelles rebondit au creux de la coupole couverte de fleurs colorées aux tiges interminables, en augmentant l'éclat sinistre.

« - La difficulté est l'encaissement j'imagine. » Récupéra Nüh en se rongeant les joues de ses mandibules orthognathes.

1 Impôt supplémentaire payé par le non-musulman dans certains pays musulmans

« - Clairement, oui. J'élaborerai un système de récupération qu'on pourra moduler mensuellement46

pour éviter le traçage. Nous l'évacuerons par l'intermédiaire d'une relation en courtage financier, pas très regardante du moment qu'on la paie. » Uthmän pensait à son frère aîné d'une fratrie de cinq, Abëd, serviteur de sa propre personne et adepte de réjouissances résolument de ce monde. C'était un globe-trotter de la finance au carnet d'adresse fourni en éminents spécialistes de transactions douteuses, aux manches de vestes lustrées aux dessous de tables. Hormis ces travers, son cadet appréciait son côté aimable et enjôleur d'homme versé aux échanges de cartes de visite pour des relations feutrées. Du reste, il ne pouvait se résoudre à blâmer résolument ses agissements, parce que tout immoral qu'il pouvait être, il savait être d'une grande générosité avec l'humble. De surcroît, il savait faire preuve de dérision comique envers ses propres activités. Parmi ces bons mots préférés , Uthmän avait un faible pour « - Ne nous appelez pas blanchisseurs, mais opacificateurs » ou « - L'économie libérale rapporte tellement plus que sa pendante arabe, qu'elle s'impose comme le mal nécessaire à l'avènement d'un Islam aisé financièrement. ». L'impliquer dans ces transferts serait au moins utiliser pour des activités louables ses accointances et aptitudes, ce qui permettrait d'appliquer de façon certes biaisée ce verset pour adoucir le salut de son parent :

« - Vous qui croyez, prémunissez les autres et vous même contre ce feu qu'alimentent les hommes et les pierres, et sur quoi veillent des anges rudes et violents : Ils ne désobéissent à Allah en rien qu' Il leur ordonne, ils exécutent tout ordre qu' Il leur donne. » Sourate 66 – L'interdiction – Ayät 6

Bien sûr,il dévoilerait pas aux autres l'identité de l'artiste.

« - J'irai m'entretenir demain afin que nous sachions à combien s'élèveront les frais du manège, dont il faudra tenir compte pour le montant de la taxe, et pouvoir dégager un bénéfice de disons deux cent mille dollars par mois. »

« - Deux cent mille, c'est bien peu si on considère tout ce qu'ils gagnent. » Bougonna Biläl entre deux bouffées. Nüh cabra son torse de cabri et lança le front haut :

« - Donc, sur votre butin, mangez ce qui est licite et bon, à charge de vous prémunir envers Allah » Sourate 8 – Le Butin 6 Ayät 69

« - Ce qu'a inspiré L' Avisé à notre caïd, nul ne peu le défaire. Il est l'ingrédient pour la réussite dans la durée inassouvis ou oscillants, nous perdrions le crédit qu' Il nous donne. »

« - Petites sommes, petits transferts, difficile à pister : pour nous, c'est bon. Eux calculeront pouvoir

nous intercepter dans quelques encaissements et ne pas payer le montant d'une rançon ; ce lien est notre Talon d'Achille. Il faudra constamment trouver des parades pour ne pas nous faire repérer. J'aime cette image d'un impôt sur l'infidèle prospérant en Terre Bénie, c'est un peu de gouvernance califale, mais ce sera difficile à tenir sur la longueur. » Objecta Azïz, posé. Uthmän l'écoutait avec un petit sourire satisfait, si bien qu'il jugea que sa disgrâce n'était pas encore

consommée.

47

« - Azïz n'a pas tort, collecter cette somme mensuellement va mobiliser une énergie que nous

pourrions utiliser à d'autres fins. » Souligna Biläl dans une esquisse de bâillement qu'il ne put réprimer.

Il commençait à se faire tard, les nuits n'étaient jamais sereines et les journées commençaient avant la prière de l'aube.

« - Si l'idée se concrétise, d'autres frères viendront se joindre à nous et nous pourrons répondre

techniquement à nos ambitions. D'ailleurs, je fais le vœu de pouvoir compter un jour sur plusieurs

sources de revenu. » Les hommes s' entre dévisagèrent, cherchant à savoir s'ils avaient tous compris le même sous-entendu.

« - Oui mes frères, une fois cette affaire sur des rails, je pense qu'il serait bon de répéter l'opération une ou deux fois encore; Azïz, tu est bien sûr libre de tes décisions, mais sincèrement, j'aimerais que tu en sois. » Il ne répondit pas, se bornant à hocher le chef de manière assez vague pour permettre d'envisager toutes les options. Le caïd n'avait pas besoin d'en savoir plus sur son état d'esprit. S'en s'attarder, il entreprit d'exposer la façon dont il comptait poser les nouvelles revendications :

« - Ainsi que vous avez pu le remarquer, toutes les parties concernées n'ont pas réagi de manière

identiques à notre communiqué. Hamlet & Parish LTD ne se sont pas manifestés ; il est fort à parier qu'ils laissent le soin aux politiques de débrouiller une affaire politique. Les britanniques et l'émir sont ancrés sur des positions intransigeantes qui ne leur permettront pas d'entamer des négociations ouvertes. Par contre, l'état français est le partenaire tout trouvé pour faire accepter à ses partenaires notre nouvelle demande. Afin de faire évoluer les tractations en ne donnant pas le sentiment à l'adversaire d'un marché au grand jour dont ils ne veulent aucune publicité, nous allons manœuvrer comme suit : Nous ferons un communiqué enregistré pour une demande de rançon classique, pour couverture. Parallèlement, nous ferons parvenir notre demande réelle à l'ambassade de France en Sayf Raml, et toutes les rétorsions considérables qui s'en suivraient si elle n'était pas acceptée, à commencer par la moins importante : l'exécution de leur citoyen au sous-sol. Pour donner plus d'intensité au

message, c'est d'ailleurs lui qui l'écrira dans sa langue en y mettant toutes ses tripes, s'il veut s'en sortir vivant. » Généralement, l'équipe accueillit avec satisfaction ces nouvelles dispositions. Toutefois, Biläl objecta :

« - Tout cela est très bien, mais le montage de cette opération nous a coûté assez cher; Je pense qu'il

serait opportun de demander au préalable l'équivalent d'un mois de taxe pour la libération du français.

Vous ne croyez pas ? » Ses yeux encavés dans des orbites proéminentes observaient attentivement Nüh, dont il craignait les rigides et implacables références :

« - Pour ma part, je n'y vois aucun inconvénient, cela nous permettra de tester l'efficacité du système. De plus, Uthmän est en mesure de le confirmer précisément, les dépenses sont effectivement sérieuses. Il serait peut-être agréable pour lui de les voir couvertes. » Que Nüh fit preuve d'un tel pragmatisme surprit tout le monde.

« - Deux cent vingt trois mille dollars. » Constata le jeune homme laconiquement.

Depuis le début, Azïz pensait que Nüh était soit en admiration totale devant le caïd, ou qu'il le

courtisait dans l'espoir d'obtenir quelque avantage matériel de ce riche héritier. Dans les deux cas, il48 ferait tout pour évincer quiconque contrarierait ses élans. Vraiment, le regard bienveillant du caïd sur le petit homme illustrait combien avait une position de favori. Il accepterait donc tout, mais restait réticent à propos d'une méthode qu'il trouvait trop complexe pour leur envergure. Et puis comment plaider après sa dernière promesse ? La moindre velléité de contradiction trop appuyée pourrait être perçue comme une inclination à la lâcheté, pire, la traîtrise ou le sabotage. Il s'était grillé. Pour la première fois de sa vie, il ressentit la solitude. « - Pour moi, ça marche. Tout ça commence à prendre de l'allure. » Jeta t' il très naturellement, s'attirant les sourires de chacun.

HAMSAH

« - Le Coran que voici relate sur les fils d'Israël le plus gros de leurs sujets de différents. » Sourate 27 – Les fourmis – Ayät 76

Terrassé par l'ennui, Baptiste pensa se réfugier dans le subterfuge du sommeil, après que Avatar se fut éclipser dans son trou pour une affaire dont il n'avait voulu rien dire. Dés la disparition de ce qui est convenu d'appeler un ami, l'homme avait convenu :

« - Ca y est, je suis mûr pour l'asile. » Sans que cela le gêna outre mesure. Il admettait qu'après tout

que sa folie était douce à côté du désespoir auquel, il aurait pu céder. Juste avant que l'assoupissement ne relaye le rat pour lui tenir compagnie, il pensa qu'il avait oublié la dernière encoche. Il la grava de sa main valide, la débile et en apprécia moyennement le quatrième trait cochonné. Il ne tenait pas ce résultat comme la conséquence de son invalidité, mais comme celle du tourment qui revenait sournoisement l'étreindre dans le moindre moment de faiblesse. Le pas lourd de quelqu'un résolu à contrecœur du peu de perspectives que lui offrait son sort, il alla pour rejoindre sa couche. Devant, les bras ballants, il hurla à la mort pour exorciser les signes avant-coureurs du mal être.

Sa nuit fût probablement la plus atroce depuis son incarcération. Le membre blessé était sujet à des crises aiguës qu'aucune position ne parvenait à contenir plus de quelques instants ; il parvenait à sentir son pouls dans ses doigts. La faible lumière augmentait encore l'insomnie. Elle s'immisçait sous ses paupières gonflées d'un repos inquiet et d'une peine tenace. Être ainsi tourmenté conditionnait un stade psychologique à une aversion pour sa propre personne, le sentiment qu'il faisait parti de la masse honnie des vaincus sans dignité, veau meuglant à l'œil humide conduit à l'abattoir par un licou, déjà mort de ne pas avoir été. Voilà ce dans quoi il baignait ses douleurs.

La clef joua dans la serrure alors qu'il se soustrayait à peine aux effets désastreux pour le sommeil, du processus violent par lequel un corps prends en main la phase curative. Il serra les dents pour ne pas jurer. Voulant se mettre assis, il oublia sa dextre qu'il appuya comme l'autre pour se hisser

: un hurlement lui échappa. Le premier réflexe du visiteur fut de se saisir d'un pistolet à la vitesse de l'éclair. Il lui braqua dessus, les genoux légèrement fléchis, les deux mains sur la crosse. L'européen accrocha promptement les doigts au ciel et dans un souffle implora :

« - Ne tire pas ! » A la petite gueule noire.

« - Pourquoi as tu crié, hein, pourquoi as tu crié !? » Vociféra le grand type sans bouger d'un iota.

« - On se calme, monsieur, on se calme. C'est juste que ma main me fait souffrir et que j'ai fais un mauvais mouvement dessus. »

Baptiste éprouvait des douleurs, bras en l'air ; des gouttes de sueur commencèrent à trouver la trouée entre les sourcils pour venir brûler ses yeux et chatouiller sous les poils clairsemés de sa moustache naissante.

« - Je vais éternuer, monsieur, d'accord ? »

L'éternuement claqua si fort qu'elle suscita une pluie d'étincelles sous son crâne. Lorsqu'il reprit sa clairvoyance, l'arme se trouvait à dix centimètres de son nez. Elle s'agita de biais :

« - Montre ta main, montre ! » Intima l'homme masqué.

49

Remonté, son palpitant irriguait à pulsations puissantes une envie de presser la détente. Larouse la tendit craintivement, tout en gardant l'autre en l'air. Elle avait un aspect peu amène : congestionnée avec un teint rougeaud, les doigts boudinés collés les uns autres. Biläl baissa son pistolet au niveau de la ceinture du prisonnier, sans toutefois relâcher sa vigilance. Il empoigna sans précautions l'organe blessé, y imprima une pression du pouce sur le dos tout en imprimant une torsion. Dans un cri inhumain, l'otage fut contraint à suivre le mouvement. Il s'en retrouva genoux et front contre terre.

« - Arrête, je t'en prie, arrête ! » Pleurnicha t' il.

« - En effet, tu t'es bien blessé mon con. Comment t'as fais ton compte ? »

Ce constat n'incita pas le moujahid à relâcher la pression. De voir ce type se tordre impuissant

l'amusait. Pris d'une jubilation intérieure, il insista :

« - Tu ne réponds pas, peut-être que tu aimes ça après tout, ramper. »

j'ai fais un geste brusque et j'ai heurté le mur. Lâchez moi, s'il vous plait, lâchez moi. »

Implora le supplicié d'un petite voix. Biläl contempla l'occiput du käfir avec un sourire mauvais. Il lui appliqua le canon de son Glock calibre neuf millimètres dans le cuir chevelu. il susurra le rictus mauvais. :

« - Je vais le faire, mais pour me remercier d'être compréhensif tu vas me lécher les pieds d'abord. »

Baptiste frissonna et fut tenté de protester. Toutefois, pour ce qu'il se persuada être de la force de caractère, ou éventuellement de la prudence, pas de la lâcheté, il n'essaya pas de se soustraire à

l'humiliation. Au travers des lanières de ses sandalettes de cuir, une boule dans l'estomac, il parcouru de sa langue révulsée les morceaux de chair parsemés de poils noirs du coup de pied.

« - L'autre aussi ! »

Biläl imprima une pression plus soutenue du pouce sur les métacarpes et du canon sur le crâne, estimant que sa victime manquait d'ardeur pour s'exécuter. Les larmes piquantes parcourant ses arrêtes nasales, l'européen se soumis. Aux anges, mais aussi confus d'en éprouver une satisfaction quasi- sensuelle, comme des attouchements digitaux derrière les oreilles, l'homme relâcha hâtivement l'étreinte.

« - Lève toi, fous ton masque, on nous attend ! » Baptiste se redressa sur le poing gauche serré en appui contre le sol. Il s'essuya de la manche droite les traces de ses pleurs, ainsi que ses lèvres de la moiteur acide exsudée par la peau du garde- chiourme. Le front bas et la gorge serrée il passa devant celui-ci, qui s'écarta d'un pas de côté. Il prit le loup d'une main maladroite et tremblante et s'en obstrua la vue. Sitôt fait, le geôlier l'agrippa par le bras et le tira vers la sortie. Une fois qu'il eut repoussé la porte, du bout des doigts entre les omoplates, il invita le prisonnier à emprunter l'escalier. Son attente fut déçue de ne pas assister au trébuchement de l'aveugle sur le pas du premier degrés. A tâtons, Larouse commença à gravir la cage puis une fois ses repères en place, monta très droit, très digne et sans hésitation. la paume de sa dextre tendue para le choc avec l'huis du pallier. Alors, il se retourna pour considérer de sa face aux traits absents, la descente. La lumière blafarde de l'ampoule dépolie prononçait les creux orbitaux soulignés par les ailes photophages du loup, accusant la blancheur spectrale de son bas de visage. Biläl frissonna à cette vision funeste. Il monta le rejoindre en gardant le contact rassérénant de la crosse à sa ceinture. A la dernière marche, il pencha sa haute stature par dessous le nez de baptiste pour s'assurer que celui-ci n'avait pas

« - Non

non,

ignoré quelque interstice. Non, l'application semblait tout à fait hermétique. Par les narines un souffle long évacuait à sa destination un miasme insupportable de rancœur profonde. Il se mit à son niveau pour ne plus avoir à le subir, le fit pivoter brutalement, chassa la porte devant eux et le rudoya dans le couloir. Baptiste en conçu une satisfaction totale qu'il se garda d'exprimer ouvertement. Il devinait que son bourreau dissimulait un malaise par une réaction excessive.

Lorsqu'ils arrivèrent dans ce qui devait être la pièce habituelle, le gardien le stoppa d'une poigne claquée sur l'épaule. S'en suivit un monologue en arabe dans un débit rapide, aux inflexions d'un rapport militaire. Le chef demanda des précisions en termes brefs auxquelles il lui fut répondu en

termes plus brefs encore. Un léger déplacement sur la droite lui indiqua la présence d'une tierce personne. La quatrième était absente, ou bien discrète. Azïz se tenait en effet en retrait, épaulé à une colonne d'albâtre qui marquait le passage vers un atrium. Des rides soucieuses barraient son front en s'accentuant alors qu'il découvrait les dernières nouvelles.

« - montre ta main roumi ! » Intima le caïd sur un ton qui en disait long sur son agacement.

Contrairement à ce qu'aurait craint Baptiste, on le manipula avec précautions. Uthmän approcha le

membre endommagé de son regard sombre, soucieux de ce que cet imprévu pouvait avoir de

conséquences sur le plan. Doucement, il s'empara du majeur et le fit jouer en observant le visage du patient, lequel restait stoïque.

« - Tu as mal ? Essaye de bouger tes doigts. »

L’exercice s'avéra désagréable, il sentait tous les nerfs et les muscles concernés tressauter sous la peau.

Ce n'était toutefois pas vraiment douloureux.

« - Ce n'est pas fameux, mais j'y arrive » Constata t' il d'un ton qu'il aurait aimé plus détaché.

« - Plie tes doigts. »

Baptiste tenta l'exercice, mais il lui semblait être affublé d'un gantelet de fer rouillé aux articulations. Se tenant le poignet pour canaliser son énergie, les dents dans la pulpe des lèvres, il s'appliqua au mouvement mais ne parvint à rien. Pris d'une pulsion d'impatience, Uthmän s'empara d'eux et referma résolument les phalanges dans son poing. Dans un cri déchirant, Larouse tenta de se dégager vivement en ramenant à lui son manipulateur encore lié. Le chef le heurta buste contre buste, le poussant en arrière tout en le lâchant. Baptiste trébucha sur ses talons et s'affala de tout son long sur le

côté, étouffant un juron. Haletante bête aux abois désorientée, il s'assit pour mieux capter les mouvements autour de lui. Il sentit les vibrations d'un déplacement lourd dans ses fesses endolories.

On l'empoigna puissamment par le col pour le rétablir sans efforts. Il sentait que sa main gonflait encore sous une peau déjà tendue à craquer. Le colosse l'assura contre son poitrail en le maintenant par la taille, jusqu'à ce qu'il reprenne sa complète stabilité.

« - Gros traumatisme : repos de la main, crème décongestionnante, analgésiques. Tu es droitier, bien

sûr ? » Baptiste acquiesça piteusement de la tête.

« - Je ne pense pas qu'il y ait un truc de cassé. J'espère pour toi que non, car nous avons besoin que tu écrives en français pour faire avancer le business. Nous te laissons quarante huit heures pour être capable de tenir un stylo. Si tu n'y parviens pas, tu vas devenir réellement encombrant. »

La dernière remarque énerva autant qu'elle inquiéta l'européen à bout :

« - Oh ça va, avec des revendications pareilles, je vais encore vous encombrer longtemps ! » L'étreinte autour de la taille se resserra comme un étau, mais ne le calma pas :

« - C'est vrai quoi, vous ne pouvez pas demander de l'argent, comme tout le monde !? »

Azïz, collé à son côté, le compressa à le broyer pour qu'il se taise enfin. Les trois autre n'étaient pas

loin de vouloir de molester ; seul l'imposant garde du corps au regard farouche les maintint à distance. En même temps, il gronda à l'oreille du prisonnier dont les pieds ne touchaient plus le sol que par les pointes :

« - Ferme la ! Ce n'était pas le moment de bousiller ta main parce que justement c'est par elle qu'on va

négocier de l'argent. Et là, tu nous contraries. » Baptiste étouffait, la capacité thoracique réduite à peau de chagrin. Il se débattit de moins en moins, poisson suffocant sur une berge, juste capable de concéder dans un ultime râle :

« - Pardon

On desserra l'emprise juste ce qu'il fallait pour qu'il respire. Azïz le chargea sur une épaule d'un coup de rein alors que le caïd lançait froidement un ordre. L'esprit encore étourdi du ballot perçut son voyage aérien, pareil à un tapis volant. On le posa sans trop le brusquer sur ce qui devait être le fauteuil à menottes. Le reflux de sang depuis la cervelle le requinqua. Ne fut entravé que le bras gauche, l'autre fut disposé dans le cercle d'acier mais sans qu'en soit refermé le mécanisme.

Autour de lui aucune parole ne venait troubler le remue-ménage de l'installation. L'atmosphère était si chargée en électricité qu'il avait l'impression physique d'être placé au centre de ce champ. Les flux échappés de l'assemblée se frayaient des chemins sous sa peau comme autant de reptiles. Ils ondulaient frénétiquement pour y percer de passages jusqu'au sol par ses talons. Son masque lui fut retiré. La silhouette svelte du leader penchée sur lui, vêtue d'un boléro noir agrémentée de fils d'argent sur une élégante tunique écrue, remplaça l'importune sensation par une oppression pesante. Derrière la fente du tissu, des iris noir de jais réussirent à le pousser aux extrémités :

« - Quoi encore, qu'ai je fais ? » Contre-attaqua t' il pour retrouver une contenance.

« - Mais rien, j'étais simplement curieux d'observer d'un peu plus près à quoi pouvait ressembler un

spécimen d'otage intéressé aux motivations et à la ligne politique d'un musulman salafiste. Je m'étais pourtant laissé dire que dans une situation de captivité, l'esprit du captif ne tendait que vers la liberté.

Alors voilà, quelque chose m'échappe, et je souhaiterais comprendre. » Le discours était de miel mais le souffle soufré. Baptiste comprit que la source véritable de la tension ambiante n'était pas seulement de la cause de son incapacité. Malgré l'évidence, une part de lui soutint qu'elle était plus une cause de dissension entre eux qu'un danger pour lui. Aussi jugea t' elle subtile d'appuyer là où il pourrait alimenter la confusion :

« - Heureuse coïncidence, moi aussi quelque chose m'échappe et je souhaiterais comprendre. Mais

peut-être les motifs de vos courroux sont si confus pour vous même que vous répugnez à les appliquer avec une attitude civile. Je ne peux vous nuire et vous pouvez tout vous permettre avec moi en toute impunité, alors pas d'inquiétude à avoir. Heureusement pour votre cause, certains d'entre vous ont les idées plus claires sur ce pourquoi ils sont là. » Son vis à vis se redressa lentement, les bras croisés derrière son dos. Il croisa le regard troublé de la52

ok

»

personne citée, placée derrière le prisonnier. Il se prit d'un ricanement lugubre qu'il chassa d'un sec mouvement du front. Les deux autres sur les côtés s'étaient rapprochés. A ce moment, Baptiste loua la présence des serpents qui le maintenaient dans une lucidité émoustillée. Il ressentit plantée dans ses quatre flancs le quadrille en branche de croix potencée. Cette connexion le rendait attentif aux paroles dites et non dites que ne manquerait pas de déclencher son intervention. Le petit homme persifla en arabe d'une voix épouvantable de dissonance :

« - Azïz, propose toi comme iman 1 . Franchement tu es bien plus efficace que certains d'entre eux pour parler aux âmes perdues de ce qui concerne Notre Seigneur. Vraiment, tu as un don mon frère ! » « - Ça va, n'en rajoute pas, c'est ce qu'il veut l'autre cochon ! » Coupa le grand, qui crut distinguer un éclat suspect dans la patte d'oie d'un otage par ailleurs impavide. Le type s'amusait d'eux, il en avait la certitude. Seulement, il ne pouvait créer un source de polémique alors que son beau-frère subissait des vexations, sous peine que celle-ci aussi ne finît sur le dos large d' Azïz. Il se tut donc, en espérant fortement être bourreau un jour, « -Inch Allah. » « - C'est bon messieurs, notre invité se pose des questions, veut des explications, je donnerais ces explications. Après tout, un exercice intellectuel ne peut pas faire de mal lorsqu'il s'agit d'évoquer l'islam. » Trancha Uthmän d'un geste à la mesure des tempéraments réunis.

Ce roumi l'avait piqué au vif en insinuant qu'il était ignorant, voir irresponsable. Décidément, rien ne se déroulait comme prévu. L'européen restait avec un visage de craie vilainement affublé d'une barbe rare mal plantée, complètement impassible. Cela l'inquiétait. Ce type avait perdu la peur qui l'avait maintenu à peu près docile jusque là. Désormais, il pourrait prendre des initiatives pour anticiper une libération, mettre la zizanie dans son équipe, rendre la décision d'une exécution conflictuelle. A cause de ce gars, ils pourraient commettre des erreurs fatales lors des phases futures. Il comprit avoir sous-estimé sa force de caractère, que le faire revenir à l'état mental qui convenait à un prisonnier menacé de mourir n'allait pas être partie aisée. Certes, les démonstrations de force ou les intimidations réalistes provoqueraient chez lui la peur immédiate, mais il avait désormais assez de ressources pour retrouver sa ligne de défense dés qu'on relâcherait la pression. Il s'avérerait difficile d'entrer dans un jeu usant pour les nerfs, de toute évidence à fleur de peau de compagnons déjà divisés sur la méthode de traitement du sort de l'otage. Il admettait ne pas avoir su prévoir le facteur humain parce qu'il avait faillit dans la tâche primordiale de rationaliser ses ressources internes pour que les comportements fussent complètement adaptés au challenge. Il s'était aussi trompé quant au choix du casting. Aveuglé part l'aura du héros du jihäd, il en avait tout simplement oublié qu'il y avait dans cette légende un homme, un être fragile et versatile ainsi que l'avaient dénoncé de mille façons les Trois Livres. Il aurait pu déceler le problème en quelques tests psychologiques, de ceux appliqués par les Ressources humaines à l'embauche. Ils les connaissaient, ils les avaient étudiés. Il ne s'en été pas servi par dilettantisme, ou envie de croire que la foi en Allah était la lumière à laquelle venaient se bruler comme autant d'éphémères, les ailes de tous les doutes. Et puis, offense t’on au premier contact un légende vivante ? Le tout formait un ensemble d'approximations et de négligences qu'il avait53

1 chef de prière

maintenant à gérer.

« - Pose ta question Käfir. »

Baptiste s'ébroua. Il s'était égaré dans un songe où il se trouvait, adolescent, avec une copine

engendrée par la divagation, à coucher les blés d'un épi rose d'aimance sous le drap bleu sombre d'un milieu de journée :

« - Ma question ? Oui voilà. J'ai du lire je ne sais plus trop où que les juifs et vous avaient un ancêtre commun, Sem, et donc qu'à ce titre vous êtes deux peuples sémites, donc sacrément cousins. Cela ne vous travaille t' il pas de vous battre quotidiennement avec des membres de votre famille ? »

« - Oui, cela nous peine, parce qu'aucune créature d'Allah ne devrait être tuées, toutes ont le droit

sacré à la vie. Le problème et que parmi les hommes, certains se distinguent pour s'arroger terres et droits. Par deux fois les juifs se sont arrogés la terre. Mais ils ne sont pas arrêtés là : ils se sont arrogés Allah aussi, sous le prétexte discutable de l'antériorité de relation avec Lui, ce qui est nous léser d'un héritage commun. »

« - Précisez, que je puisse mieux entendre un conflit que je ne connaissais pas. »

Uthmän recula en redressant ses épaules, afin de considérer de haut la face souriante d'une expectance

polie : cet homme désirait peut-être sincèrement apprendre après tout ? A l'observer, il était

impossible d'en douter : honnête, dissimulateur ? Il espéra reconnaître rapidement s’il les bernait.

« -La première foi, cela a été une captation d'héritage. Ismaël était le premier fils né de l'union

d'Ibrähim et de sa servante Agar, avec le consentement de sa femme, Surah, jusque à là infertile. Peu de temps après que l'enfant circoncis à l'age de treize ans selon les rites consacrés à l'époque, l'épouse légitime tomba miraculeusement enceinte de Isaac. Comme toutes les femmes, elle voua un amour exclusif à la chair de sa chair. Elle en vint à considérer Ismaël comme une future source de problèmes pour le royaume de Jérusalem. Un jour que l'enfant souriait dans l'insouciance de son jeune âge, elle estima que ce sourire était la marque d'un penchant pour les frivolités et les mauvaises mœurs. Aussi dit-elle à Ibrähim : « -Renvoie la servante et son fils, parce qu'il n'héritera pas avec mon fils Isaac. » Le Patriarche s'y résolu, le cœur serré. Une fois dans le désert, Ismaël et sa mère furent visitées par l'Archange Jibrïl, qui promit que le fils serrait le père d'une grande nation. Ils s’établirent dans le désert de Panan 2 . Ismaël devint archer et prit pour femme une égyptienne. Il eut douze fils qui devinrent les chefs de leurs tribus et deux filles. L'une d'elle, Mahälath, fut accordée comme épouse à son neveu Esaü, fils d'Isaac. Ce dernier fait est pour te montrer que notre Saint Ancêtre n'avait absolument aucune animosité à cause des choix de sa mère putative. Il avait pardonné et n'avait pas cessé de la considérer au même titre qu' Agar. Il avait réuni un beau royaume et dans son cœur Allah ne l'avait pas lésé. Ces terres devinrent le berceau de la religion la plus accomplie de la création. Nous nous sommes souvent occupés ensuite des terres de Judée Samarie, que nos cousins abandonnaient pour l'exil, ignorant les nombreuses visites de nabï 3 qu'avait envoyé le Tout Puissant afin qu'ils retrouvent une ligne de conduite conforme. »

2 Désert très hostile aux confins du Sinaï, parfois confondu avec le désert de Zim, au nord de la péninsule arabique, contenant de belles oasis

3 prophète

« - Un groupe de gens du Livre s'est dit : « Croyons ce qui est descendu sur les croyants, croyons y sur le début du jour, et dénions le à la fin. - Peut-être reviendront-ils ? »

Sourate 3 – La famille de l'imrän – Ayät 72

« Envoyés pour vous aussi, au moins les prédécesseurs d'Abraham. » Intervint un auditeur à l'attitude placide, front de marbre et sourire désabusé. L'interlocuteur n'apprécia pas la pose. Elle représentait pour lui le degré le plus subtil de la rébellion, dans lequel le captif se mettait dans une approche de la détention longue et espérait que ce jeu dure assez longtemps pour les siens le localisent. Peut-être irait-il même envisager avec lucidité la fin au bout du chemin, et voudrait tenter une folie pour ne pas la subir. L'homme était en train de muer, la nouvelle peau était plus épaisse, à l'épreuve de certains coups qu'il n'aurait pas pu supporter avant. Si en plus l'idée de la mort lui devenait supportable, il serait des mieux armé car des plus liquide. On ne saisit pas l'eau à moins qu'elle ne se glace. « - Tu as raison, bien après la mort d'Ismaël, le peuple était devenu commerçant et pillard, crotté de coutumes tribales et idolâtres de tous les dieux de leurs partenaires commerciaux. Avant que Muhämad n'y mette fin en 630 de votre calendrier, des centaines de ces idoles souillaient la Sainte Ka'aba construite par Ibrähim. Pour en revenir aux juifs, alors que nous étions soucieux d'apprendre la vérité de la bouche du Prophète, eux étaient éparpillés aux quatre coins du monde. Ils ont commencé à gémir sur leur sort depuis cinq cent quatre vingt six avant Jésus-Christ. Nabuchodonosor II les avaient déportés hors de ses nouvelles terres, ce qui constitua la première diaspora. Ils ont il est vrai, été autoriser à revenir, mais n'ont jamais pu s'y maintenir tant leur comportement n'était que profanations. Malgré tout, certains d'entre eux furent accueillis avec bienveillance dans le royaume des descendants d'Ismaël. Ils y firent prospérer de puissantes tribus comme à Yathrib, l'ancienne Médine :

Les Banü Qaynuqa, les Banü Nadhïr, les Banü Qraysa. Quels furent les remerciements pour la main d'amour tendue de la part d'un frère de sang et de dévotion au même Père ? Par tous les moyens ils essayèrent de faire échouer le Prophète, en particulier lors de la bataille de Khandaq. Les notables de la tribu des Banü Nadhïr, exilés de Médine pour trahison depuis la bataille de Uhüd, an III de l' Hégire, rencontrèrent les chefs des tribus qraychites. Ceux-ci tenaient la Mecque, ils venaient leur porter leur soutien, préférant leur religion polythéiste à la soi-disant religion monothéiste de l'islam. Les juifs s'étaient vendus au diable. Les musulmans n'ont depuis lors jamais oublié leur comportement, d'autant que maintenant qu'ayant acquis la maîtrise de certaines techniques accordées par les occidentaux, leur arrogance et des plus brutale et homicide. » « - Mais les cerveaux de qui ont découlé les techniques sont bien souvent juifs. Les banquiers qui financent les projets et les politiciens qui les soutiennent aussi d'ailleurs. En somme, ils ont tout dans les mains pour défendre leurs intérêts. J'en viens à me demander si ce n'est pas sacrément présomptueux de votre part que de vouloir les virer de ce qu'ils considèrent à tort ou à raison comme leur nation. » Baptiste adopta cette mine où les traits creusés par les plissements de l'embarra et de la peine devant les illusions d'un proche qu'on voudrait bien aider, mais qui exalté vous tourne le dos, préférant ses55

chimères. Uthmän l'observait avec attention. Il escomptait que l'occidental remettrait le son après une telle débauche de mimiques, et se contenta d'attendre, campé sur ses pieds.

« - Je crois que cela ne va pas être possible, deux mille ans de galère, en fin leur propre domiciles avec

mezüzäh sur le palier, pas être possible, non

Lui trottait la mélodie du groupe Zebda lorsqu'il disait ceci

« - Les mezuzäh. Encore une pratique d'adorateurs de divinités. » Coupa le caïd avec mépris.

« -Oui, toute comme Lourdes, Jésuralem ou la Mecque, d'où les pélerins repartent avec des bibelots à

vénérer en famille. Les marchands du temple son partout dans la religion, l'ont toujours été. Les hommes ont le besoin d'un environnement semé de symboles qui les font rêver de ce qu'ils adorent, c'est la vertu du commerce que de fournir tout ce dont l'humain à besoin. Les juifs, à peine soixante ans qu'ils ont aménagés, le drapeau national ne s'est pas encore délavé. Non, vraiment je crois que

vous vous faites du mal en pensant pouvoir les foutre dehors. » Baptiste se sentait extrêmement bien, dans une espèce d'euphorie qui balayait toutes les censures qu'il se serait imposé avant. À propos d'un tel sujet à un tel interlocuteur. Uthmän siffla :

« - Le drapeau national n'est pas encore délavé et n'aura pas le temps de l'être. »

»

l'Europe était si loin.

« - Tandis que ceux qui ont déniés, démentis Nos Signes, ceux-là sont les compagnons du feu : ils y seront éternels. - Funeste destination. »

Sourate 64 – Alternance dans la lésion – Ayät 10

« - Les juifs ne nous considèrent pas comme la troisième religion messianique. D'ailleurs ils ne

considèrent pas non plus la chrétienne comme étant la deuxième. Ils sont si imbus d'eux même qu'ils se considèrent comme LE peuple élu, alors qu'ils ne sont qu'un peuple choisi pour des tâches qu'ils refusent : la conversion et le missionnât. Ils ont trop peur de diluer dans le prosélytisme leur soi-disant

statut d'héritier spirituel. Pire, pour ce qui est de leur propre salut, ils ne pratiquent pas le salät très assidûment pour la plupart. Et je ne parle pas du zakät 4 , leur âpreté au gain et légendaire. Pourtant il leur a été clairement indiqué :

« - Accomplissez la prière, acquittez la purification, inclinez vous avec ceux qui s'inclinent. » Sourate 2 – La vache – Ayät 43

« - Ce sont là des raisons éminemment sérieuses qui font que nous devons les renvoyer hors d'une

terre sainte qu'ils ne méritent pas. En deux milles ans, force et de constater qu'ils n'ont pas évolué d'un pouce. »

« - Mais nombre d'entre eux ont fait évoluer le monde. Peut être que cet autre combat les à un temps

éloigné de Dieu pour certains. Laissez donc leur le repos pour qu'ils puissent apprécier leur foi désormais. Dans la démarche chrétienne, c'est avoir de la compassion. Vous avez ça dans l'islam que vous préconisez ? »

4 Prière et aumône, deux des cinq piliers de l'islam

Baptiste se passa la langue sur des lèvres qu'il avait sèches. 57

« - Pas pour ce genre de cas. Le musulman à de la compassion pour un pauvre, un captif, un

malchanceux ou quoi que ce soit d'autre, mais musulman. Il l'exprime entre autre par le zakät, qui

dans son sens institutionnalisé est une taxe de un quarantième sur l'épargne annuelle redistribuée aux nécessiteux, et par la privation du Ramadan, qui est un acte de solidarité avec tout ceux qui souffrent d'un manque de quoi que ce soit, aussi dans leurs convictions. »

« - Mais musulman, je comprends. Je comprends aussi que l'aumône est prélevée sur tout un chacun

et n'est plus un élan du cœur du vrai pieu. »

« - Pour ce qui est de la taxe, je t'accorde que je crois aussi qu'il a été nécessaire de prendre cette

mesure afin que les laissés pour compte économiques ne fussent jamais oubliés par les musulmans, encore trop nombreux à être distraits dans leurs obligations morales. Mais parlons de vous chrétiens :

pétris de culpabilité par l'action néfaste de la philosophie humaniste depuis Pétrarque. Vous avez repoussé dés le dix huitième siècle la ferveur violente mais nécessaire pour propager la foi en le Dieu Unique. Afin de vous racheter de vos actions passées, vous avez créé le capitalisme, que vous espériez social, afin qu'il prenne le soin d'organiser votre rédemption auprès de peuples que vous avez pourtant la plupart du temps justement réprimés afin qu'ils s'abandonnent à la gloire d'Allah. Avec la bénédiction du Vatican, ce golem idéologique a submergé vous et vos zones d'influence d'une profusion de biens qui devaient apaiser les inévitables blessures de l'apprentissage de la justice intransigeante de la foi. Hors aujourd'hui, la chose qui devait racheter vos états d'âme a acquise son autonomie, a muté. D'un capitalisme paternaliste, organisateur d'un tissu social décadent d'un angle moral, mais cohérent dans l'organisation du travail : il était pensé dans l'objectif de fournir des biens aux travailleurs encore démunis, il a muté en un capitalisme financier. Celui-ci est obsédé de fournir au monde entier des aliénations intellectuelles, le retranchant dans ses limites pour qu'il travaille encore plus et puissent les satisfaire. Il gagne sur deux tableaux : l'absence de revendications spirituelles dérangeantes, la création d'un temple dédié à l'argent officié par la religion du Libéralisme Globalisant. Vous avez délaissé la morale d'Allah au bénéfice de l'immoralité de l'usure. Le chrétien culpabilisé de croire a adopté le paganisme pour ne pas avoir su retenir que :

« - Ceux qui comprennent les messages d'Allah Le craignent sans craindre personne d'autre que Lui :

Allah leur suffit comme comptable. »

Sourate 23 – Les coalisés – Ayät 39

« - Ainsi les croisés sont passés de pieux et respectables adversaires dans l'erreur de l'interprétation des Livres, à méprisables ennemis se cachant même derrière le nom du Très Haut pour faire fructifier leur

idole. » Il s'avança et toisa au plus près de Baptiste, les avant-bras joints sur le plexus, l'obligeant à casser le col pour le regarder dans les yeux.

« - Vous avez une hauteur d'avance sur moi caïd. Prenez donc une chaise ; nous serons plus à notre

aise pour discuter. Si ce n'est pas trop abuser que de vous demander quelque chose à boire aussi. Échanger donne soif. »

Les intégristes se regardèrent en chassé croisé, estomaqués par l'aplomb du roumi. Uthmän se recula58 d'un pas. Il ne put empêcher un sourire sous la toile, mais devait adopter évidemment une attitude plus rigoureuse. Il préféra toutefois l'ironie à l'inconvenance :

« - Ne vous inquiétez pas, nous n'en n'avons plus pour très longtemps avec le sujet juif. J'expose juste le dernier grief. Après, nous retournons à notre tâche, si cela ne vous ennuie pas. »

« - Non non, pas du tout, je vous en prie ! »

L'invitation était sortie librement de sa bouche parce qu'à cet instant il ne ressentait plus le danger ou

l'angoisse, avec cette persuasion d'être pour une partie importante le metteur en scène de cet entretien. Le buste dodelinant décollé du dossier, il se laissa bercer par la voix du locuteur, douce et vibrante d'une colère rentrée.

« - Nos frères palestiniens ont vécu en mai mille neuf cent quarante huit la Nakbä 5 . Les sionistes sont

venus envahir nos terres sous les bons hospices des américains et des britanniques. C'est derniers ont dés mille neuf cent dix sept, rédigés une déclaration. Lord Balfour, ministre du Foreign Office, consacra les vœux de la Couronne pour la création d'un état juif en terre palestinienne. Ils avaient pour fonction d'inciter le puissant lobby juif américain d'inciter l'Oncle Sam à l'aventure de la Première guerre mondiale. Ces manœuvres à courte vue, tout à fait dans l'esprit de la pensée coloniale, allaient en contradiction avec les promesses faites aux princes arabes et à Lawrence d'Arabie de faire des débris de l'empire turc un vaste royaume musulman, incluant la Palestine. Supputant peut-

être un terrible désastre venir, le ministre inscrivit toutefois à la suite de la promesse faite au banquier

clairement entendu que rien ne sera fait qui

puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des collectivités non juives qui existant en Palestine. ». Dans les faits, rien que dans la région de Tel Aviv, soixante trois villages furent évacués puis rasés. Le gros village de Tantura a vu toute sa population mâle au dessus de treize ans massacrée. En d'autres termes, un nettoyage ethnique quelques heures à peine après la remise officielle de la part de la Grande Bretagne de leur colonie. Je ne raconte pas les dernières actions de gratitude de nos cousins, tu suis les nouvelles je suppose. »

« - Pas trop ces derniers jours. »

« - Pas d'importance. De toute façon nous sommes les plus beaux sujets d'actualité du moment. Tout

cela pour dire qu'il y a au moins trois bonnes raisons de ne pas apprécier des membres de sa famille,

n'est ce pas ? » Avant que Larouse ne puisse répondre, Uthmän distribua des instructions en arabe. Biläl rejoignit

immédiatement la console. Azïz se maintint derrière l'européen, le jambiyya 6 tiré. Nüh disparut à pas de souris par une entrée sur le côté, close par des motifs étonnants en cet endroit : des dromadaires à la queue leu-leu au graphisme épuré, d'inspiration « Art Nègre « .

« - Tiens, je croyais que dans une maison musulmane ne pouvaient être représentés des êtres animés. Erreur, semble t' il. » Lança Baptiste, donnant à sa remarque le style extrêmement détachée d'une constatation personnelle blasée.

juif et lord de la Chambre Haute, de Rothchild : «

étant

«

- De quoi parle tu là ? » Demanda vivement le chef.

5

Catastrophe

6

Poignard typique de la péninsule arabique

Sans mots dire, l'otage désigna du menton la suspente imprimée. Tous restèrent confondus devant59 ce qui n'avait choqué personne jusqu'à présent. Un léger souffle fit onduler les plis, les petits animaux semblèrent se mouvoir. Baptiste se délecta de son effet. Uthmän rétablit promptement son développement d'argumentaire. La pince à la commissure du roumi n'était pas là l'instant d'avant :

« -Bah, nous n'avons pas voulu restreindre l'affection d'une épouse pour un noble animal. Muhämad

l'a conduit toute sa jeunesse sur les routes d'orient pour son employeur et future première épouse, la Sainte Khadïja. Ceci étant, il est vrai qu'un hadith rapporté par Ibn Abbas, qu'Allah le couvre de ses bienfaits, raconte que le Prophète reçut un jour un artiste peintre. Celui-ci lui demanda si la représentation d'êtres vivants était permise ; il lui fut répondu que pour avoir l'outrecuidance de vouloir imiter le Créateur, chaque peintre verrait ses créations dotées d'une âme qui viendrait les tourmenter en enfer. L' Inspiré du Très Haut précisa à l'homme que si peindre était pour lui une nécessité, représenter des arbres ou des choses sans âmes serait pardonnables aux yeux d'Allah. »

« -Mais enfin, pourquoi des images d'animaux ou de personnes remettraient en cause la religion ? L'artiste ne représente que la beauté des créations de Dieu après tout. » Attisa l'européen.

« - Recréer la beauté des créations du Seigneur des Univers conduit sa créature pensante à en

contempler le mystère jusqu'à en oublier le Véritable Auteur. Il ne finit que par vénérer l'icône et s'essaye par son influence à accéder à certaines natures irrévélées de la constitution divine, qu'il plait au Tout Puissant de taire.

« - Connaisseur du mystère, Il ne laisse surplomber Son mystère par personne. » Sourate 72 – Les djinns – Ayät 26

Je t'apprendrais aussi que créateur et peintre se disent de la même façon dans notre langue : Mussavir. Ceci dénonce d'une manière flagrante la tentative d'usurpation des rôles. » Il s'arrêta un instant, puis reprit la parole en désignant l'objet domestique d'un geste dédaigneux :

« - Pour cette chose là, si elle à choqué un käfir, c'est que vraiment sa place n'est pas ici. Je la ferai retirer. » Conclut-il avec un sentiment de magnanimité qui lui provoqua des picotements de fierté entre les omoplates.

« - Pas choqué, interrogé. Vous pourriez le laisser là, franchement. Il n'y a pas de honte à avoir la

représentation d'une si charmante bête, d’autant que vous lui devait la survie de vos ancêtres en ces contrées hostiles et e grandes conquêtes, n'est ce pas ? » Il avait haussé un peu le ton, juste pour adresser sa proposition à tout le monde, mais ses yeux étaient suspendus à l'entaille intelligente du shashiyya roulé devant lui. Uthmän se renfrogna. Décemment, un natif de la Péninsule ne pouvait refuser son affection pour le méhari. La monture du Prophète lorsque

celui-ci avait conquis la Mecque était le talon d'Achille de ceux de la Mer de Sable ; pour certains d'entre eux, du moins, que le Juste leur pardonne. Mais lui n'avait pas le droit au passe-droit. C'était la raison de sa présence ici : ne rien permettre de ce qui pourrait offenser Allah.

« - Non, ce rideau ira à sa place, au feu. J'irai admirer cette merveilleuse créature si elle se trouve en

direction de la Ka'aba, louant Allah de nous avoir offert les services de la perfection possible dans ce monde. Vois tu roumi, c'est dans le Vrai que réside la vérité. Dans l'acte humain de le représenter, le

mensonge est consommé. L'usurpateur ne vante qu'une partie erronée. Il ne restitue qu'un reflet de60 son interprétation de ce qu'est l'acte éminemment divin de mettre à la lumière. »

ARBA'AH

« - Vous qui croyez, quiconque parmi vous apostasierait

qui L'aime, humble envers les croyants, superbe envers les dénégateurs, s'efforçant sur le chemin d'Allah sans craindre le reproche de personne. » Sourate 5 – La table pourvue – Ayät 54

fera surgir un peuple qu’Il aime et

Allah

Baptiste se tenait sur son lit, adossé au mur les genoux repliés à hauteur de poitrine, les bras posés sur les faces internes de ses jambes. Le menton dans sa main valide, l'œil vitreux ainsi qu'une grimace appuyée le faisaient paraître exalté. Face à lui, Avatar ne prenait plus garde à son état, trop captivé par le récit que le bipède débitait avec des intonations de vainqueur, a moins que ce ne soit celles d'un rescapé trop heureux d'en être sorti. Il lui contait a réunion qui s'était tenu à l'étage, insistant souvent sur la manière avec laquelle il avait réussi à engager leur chef dans une relation dont il n'avait sans doute pas souhaité l'avènement. Il rappelait sans cesse avoir réussi à ce que cela ne dégénère pas en coups pour un simple mot de travers. Il oubliait ce qu'il avait subit deux heures auparavant, gagné par l'euphorie de se considérer pour autre chose qu'un otage, ou du moins pour un otage d'intérêt. D'aucun aurait pu croire à un échange aimable en écoutant ce récit. Avatar trouva cette mémoire extrêmement courte de la part d'une race dominatrice, comprit mieux pourquoi elle éprouvait le besoin de tout écrire sur du papier au goût exquis. Il ignorait bien entendu l'existence de la faculté de transcendance qui fait marcher certains des siens sur l'eau. Ensuite, l'homme s'attarda sur la séance de tournage. Elle s'était entamée avec le même verset, sur lequel il s'était employé à dominer sa bonne humeur et la lame sur sa glotte. Cette dernière lui était apparue moins tranchante cette fois : peut-être parce que le balèze avait pris garde à ne pas trop appuyer, peut être aussi à cause du contenu de l'allocution. Pour la forme, le caïd avait conspué Hamlet & Parish LTD et les gouvernements « Satan » qui n'avaient pas la générosité d'un geste pour un des leurs dans une situation terrible. Ensuite, l'organisation magnanime avait annoncé qu'Allah appréciant le choix de tout tenter pour que ne soit pas versé le sang, Al Azhäb Al Muntaqim avait décidé de demander ce qui coûterait peu aux occidentaux, de l'argent. Il n'avait précisé aucun montant, ni même prononcé le mot « rançon ». Il avait simplement indiqué que les modalités de la transaction seraient précisées ultérieurement. Larouse fit remarquer avec une fierté puérile qu'il était sûrement le motif de ce délai, en brandissant sa main bandée. Avatar admira la facilité avec lequel l'humain prenait le beau rôle. Dans la société des rats, un individu se serait bien garder de se vanter d'une telle faiblesse, sous peine de se faire dépecer en quelques secondes. Mais peut-être était ce là l'attitude d'un individu qui n'était pas au milieu des siens. L'enregistrement terminé, le petit homme était revenu avec tout un nécessaire à pharmacie. Lui fut appliqué un onguent très gras qui en chauffant lui avait apaisé instantanément le mal au plus profond. Ensuite on lui avait enroulé une bande de contention, puis confier la médecine. Juste avant d'être ramené dans ses quartiers, le caïd lui avait recommandé de refaire le pansement trois fois par jour et d'avaler un analgésique à chaque pointe de douleur. Baptiste avait répondu que pour ce qui était des cachets, il n'y aurait aucun problèmes, mais que n'ayant pas de quoi se repérer, les poses du bandage seraient peut-être aléatoires. La réponse avait fusée, laconique : « - Tu as quarante huit heures, six bandages. » « - Et oui compère le rat, une nette amélioration des rapports, mais la menace plane. »

Résistant à s'étendre sur un sujet qui pouvait s'avérer un crève-cœur à un moral convalescent, il orienta sa conversation :

« - Soit dit en passant, lors de notre entretien sur les hébreux, lorsqu'il m'a demandé après avoir exposé

de graves reproches s'il n'était pas normal d'avoir de sérieux griefs contre a famille, heureusement qu'il n'a pas attendu ma réponse. Je la cherche encore. » Au bout d'une absence à rechercher dans le vide lumineux d'une intense activité cérébrale, son visage s'éclaircit :

« -Je crois qu'au bout du compte, je lui aurait répondu que dans les histoires d'héritage, n'entendre

l'avis que d'un parti revient à ne pas d'avoir d'avis du tout. Ceci est d'autant plus vrai lorsqu'une facette

du legs est d'être garant du respect d'une idée, une représentation de l'esprit de ce que doit représenter Dieu pour l'homme, et non pas une certitude établie par l'expérimentation physique de l'identité et des aspirations du Créateur. Vois tu Avatar, un être objectif ne pourra pas juger de la pertinence d'une démonstration de foi ; il en appréciera seulement sa force de persuasion. » L'interlocuteur se gratta la tête avec les antérieurs, avant d'émettre un long cri saccadé que Baptiste interpréta clairement :

« - Je n'aimerais pas être dans la tête d'un humain, il s'y trouve bien trop de monde. Chez les rats, pas

d'être suprême pour nous nous montrer une lumière, que nous n'aimons pas de toute façon. C'est une organisation sociale basée sur les directives générales d'un chef de clan et de quelques ministres, mais surtout l'entraide de chacun selon ses aptitudes physiques et psychologiques. Nous nous dévouons à une seule idée, repousser une échéance mortelle pour soi et les siens. Notre mémoire nous sert à construire un monde meilleur en évitant les erreurs du passé. La vôtre est un lieu où vous emmagasinez mille motifs d'inquiétude à propos de l'éventuelle acquisition d'un droit à rejoindre un monde dont on vous a dit qu'il était merveilleux, sans que personne en soi revenu pour le confirmer. Beaucoup d'expectatives sur une probabilité d'existence indubitablement subjective, non ? » L'humain se redressa sur des jambes gagnées par l'ankylose. L'animal n'esquissa pas le moindre mouvement de crainte. Il en été venu à concevoir qu'un homme était pareil à un rat sans ses congénères : en manque de rapports sociaux. Celui- ci précisément ne pouvait se permettre d'occire cette formidable occasion d'échanger, quand bien même se serait avec son pire cauchemar. Le bipède alternait grandes enjambées et flexions dans son périmètre pour se séparer de ses jambes de bois. Cette

prestation ridicule soulevait un nuage de poussière incommodant qu' Avatar contourna. Il s'attendait à ce que l'individu invoqua pour son salut de blasphémateur une prière, au lieu de quoi il lui dit :

« - Excuse moi, je me déverrouille. Probable que tu n'es pas dans le faux, mais une longue espérance

de vie et un gros cerveau créent toutes les conditions de s'inquiéter de son existence post-mortem. Peut-être que la majeure partie d'entre nous ne pense pas mériter les injustices qu'elle supporte ici-bas. Ce serait alors précisément ce sentiment d'injustice qui nous aurait poussés à rechercher responsabilité et réconfort chez un être fort, omniprésent, et surtout doté du pouvoir de changer le cours d'une existence, contre preuves de dévotion constantes. Pour s'auto contraindre à l'espérance, nous l'aurions choisi très rigide. Très irritable envers les mécréants, il leurs interdirait l'entrée de ce à quoi l'humain aspire, les délices d'une existence sans fin de plaisir. Sachant que de complexion éternelle ce tuteur aura toujours le dernier mot, bien peu se risquent à dévoiler quelque doute sur sa puissance, son62

omniprésence, encore moins son existence. Quand tu sais qu'en plus dans certaines contrées tes proches et tes voisins te réservent un traitement d'enfer si tu émets la moindre réserve, je te laisse apprécier l'importance du sujet chez nous. » Avatar entreprit par trois fois un trajet circulaire, stoppant parfois brièvement pour s'accorder un monologue de sifflements légers modulés. Enfin, il posa son abdomen rebondi sur le côté au plus près de l'homme.

« - Dis moi, pour vous les humains comme pour nous, vos corps pourrissent là où vous mourrez. Je le

sais car quand l'opportunité se présente, nous nous nourrissons de vos dépouilles. Vous êtes succulents paraît-il. Hélas je ne vous ai pas encore goûtés. » Les poils sur les bras de Baptiste se hérissèrent.

« - C'est que voilà, je n'arrive pas à concevoir une chose dans votre métabolisme, chez le peuple des

rats, l'individu reçoit ou donne du bonheur ou du plaisir par l'intermédiaire de son corps. Je suis étonné d'apprendre que chez l'homme cela soit différent. Ainsi il peut abandonner son enveloppe charnelle et apprécier sans elle les doux moments d'une existence éternelle. J'avoue que là je suis surpris. Effectivement c'est très utile, et même nécessaire lorsque la mort n'est pas la fin. Et quelle apparence avez vous après ? » Baptiste se cabra. Le rat avait mi le doigt sur une question délicate. Après un moment de solitude, il se rappela à propos qu'il était chrétien et qu'à ce titre, les délices aux cieux ne seraient que de nature spirituelle. Plus de nourriture ni de sexe pour le candidat ; il se repaîtrait sans jamais se rassasier d'extases éprouvés par l'intermédiaire d'un amas de vapeurs sensibles : l'âme. Oui mais, si on admettait la véracité des Évangiles et la justesse des informations donnée par le Messie, ce que semblaient accepter des ravisseurs qui le considéraient comme un prophète majeur, s'imposait alors d'expliquer comment de charnelles houris pouvaient procurer des satisfactions physiques à ce qui avait la consistance d'un ectoplasme. Voilà une excellente question à poser à ses hôtes. Il se plut à imaginer qu'aucune réponse raisonnable ne pourrai être formulée et tira de cette hypothèse une satisfaction qu' Avatar put déchiffrer dans des traits équivoques. Il n'eut pas d'éclaircissements. Le prisonnier estima que le temps était venu de s'occuper de sa blessure. La sensibilité à fleur de peau, c'est avec précaution qu'il l'oint avec la crème après s'être débandé. Immédiatement la souffrance s'évanouit dans une chaleur intense. Par quelque cheminement intellectuel lié au motif

profond de sa situation, il transposa la rayonnante sensation sous les paupières mi-closes. Il cherchait quelqu'un avec des ailes d'anges, quelqu'un qui l'aiderait. A un moment il rencontra cette bonne âme. Celle-ci lui prodigua tout d'abord un sourire bon enfant, avant de lui saisir en un éclair les bras pour l'obliger à se mettre à genoux avec une force inouïe. Au dessus de lui se penchait à présent l'ombre voilée d'un de ses ravisseurs. Apeuré, l'esprit se débattit en glapissant. Baptiste émergea de son assoupissement dans un grand cri. De grosses gouttes froides sillonnaient depuis son front angoissé toute sa peau brûlante. Il regarda hagard son confinement avant de se remettre dans le contexte en rencontrant sa main bandée. Elle, elle avait retrouvé un certain apaisement.

« - J'ai dû m'endormir sans m'en apercevoir. » Bougonna t' il en s'étirant pour soulager les crispations causée par l'évasion spirituelle ratée. Il eut d'abord du mal à admettre que sa situation n'était pas nécessairement un motif pour espérer un soutien moral et l'exprima vertement à l'espace. Ensuite,63

face à la réponse du silence, il convint de considérer sa disgrâce pour une punition donnée au hasard d'un registre de recensement « Pêcheurs Ordinaires ». Se tenait à trois pas le rat posé sur son séant, le museau parcouru d'une expression amusée. L'homme se détourna vivement de cette vision, agacé par la présence de cette bête qui lisait en lui à livre ouvert. Il se fustigea pour s'avouer :

« - Pauvre con, tes élans pour te rapprocher de Dieu n'ont rien à voir avec une certitude quant à son existence, mais la peur de passer de l'autre côté en négligeant cette possibilité. » Les peaux molles du dégoût dégoulinèrent sous les steppes de ses bajoues. Il se retourna brutalement pour s'affaler en boule sur son banc de misère, le dos buté à l'évidence de la duplicité dans son comportement. La sagacité d’Avatar lui souffla que cette croupe impolie serait l'ultime enseignement sur les manières humaines, aujourd'hui. Il s'éloigna d'un trot de mini poney Shetland ventru de luzerne. L'insertion de son pelage graisseux comprimé à la déchirure, sembla aspirer l'arrière-train d'une engloutition lente, régulière. La queue fouetta à l'agonie jusqu'à ce que le pli adipeux l'avalât toute entière.

Uthmän songeait sur la margelle de la petite fontaine du péristyle, plongeant le reflet de ses beaux traits tristes dans l'eau claire du bassin octogonal. Il s'occupait machinalement à trouver le cheminement alambiqué de la pensée dans la calligraphie inscrite en jaune dans le fond, sur la mosaïque aigue-marine. Cette glisse sensorielle dans ce volume, où des risées sylphides coulant de l'ouverture du ciel plissaient de minces ridules, les ombres aqueuses enroulées puis déchirées par le tranchant des Lettres Pieuses, l'apaisa. Il captura le sens révélé l'espace d'un instant dans les clairs - obscurs furtifs :

« - Votre Seigneur, c'est Allah, qui a créé en six jours les cieux et la terre, après quoi il s'installa sur le Trône, fit que la nuit couvrit le jour, à force d'ardeur à le poursuivre, et mit le soleil et la lune en service à son ordre. N'est t' il pas le maître de la création et du décret ? - Béni soi Allah, Seigneur des univers ! » Sourate 7 – Les redans – Ayät 54

Combien de jours et de nuits s'enrouleraient les unes aux autres avant que ne soit conclue cette opération ? A supposer qu'elle aboutisse tant il lui semblait que tous les préalables à l'action n'avaient servi à rien. Les circonstances obligeaient à des réajustements constants qui tenaient de l'improvisation. A ceci s'ajoutait un constat amer concernant son frère Abel. Dans l'arrière-salle d'un bouge du port saturé d'un odeur de friture, mal éclairée d'une ampoule constellée de chiures et de collisions d'insectes, sans un souffle frais, l'aîné avait négocié à des conditions bien supérieures à ce à quoi il aurait pu s'attendre. Uthmän se rappelait parfaitement leur échange, ce qui lui avait laissé une amertume persistante :

« - Tu as fait une belle connerie, petit frère, envers toi même à fuir jusqu'à la mort, envers ta communauté que tu as engagée au nom d' Allah dans un acte qui la salit aux yeux du reste du monde. Elle va amener la défiance des investisseurs étrangers dont ce pays à besoin pour sa croissance, et provoque déjà un renforcement du dispositif sécuritaire dont tout le monde se serait bien passé.

Écoute, je veux bien t'aider parce que tu es mon frère préféré, vraiment. Mais se sera à la hauteur de soixante – quarante, soixante pour moi, bien sûr. Crois mois ou non, je vais avoir à en graisser des pattes tellement ton coup est merdique. Au poids du risque, je ne gagne pas un fifrelin, sans compter

que j'agis conte mes principes. J'espère au moins pour le nom de la famille, la position de papa, qu'ils ne te rattraperont pas. Pour ton salut Je prierai le Tout Puissant, puisse t' Il pardonner ta bêtise et ton arrogance. Cinq ans à Eton pour en revenir aussi simple d'esprit, tu as trop abusé de leur gelée infâme ou quoi ? » La dernière boutade avait déclenché chez le businessman un rire très gras dont chaque interjection avait sali la dignité de l'intégriste. Il avait néanmoins attendu la fin du déluge sans s'abriter, la moustache frémissante et le plat du pied en cadence avec le pouls.

« - Coup merdique, ça c'est ton vocabulaire de courtier. Chez les croyants nous préférons le terme de

jihäd. Secundo, c'est tout de même grâce à ces activités que toi et tes semblables de la finance, vous gavez de blanchiments de toutes sortes. Qui sait, peut-être même que dans notre affaire, un intermédiaire placera son gain chez Hamlet & Parish LTD. Alors épargne moi tes commentaires. Je vais te dire, moi, ce qui te gêne vraiment là dedans. Pour la première fois de ta vie ce que tu vas te mettre dans les poches te concerne intimement. Du coup, ce que je te propose te semble nauséabond, car oui Abël, plus tu rapproche ton nez de l'étron, plus ça fouette. Oh, ce n'est que l'odeur après tout, car même si tu le vois pas, plus, ou as toujours refusé de l'admettre, c'est bien de la merde que tu

manipules quotidiennement mon frère. » L'aîné s'était levé vivement, les mains posées à plat sur la nappe fanée, les traits de sa figure courroucée semblable à ceux de son cadet, mais confits dans une gangue de chairs potelées et rasées de près, ointes à quelque produit de beauté masculin.

« -Un homme qui flirte dans les salons pour vivre en à les stigmates de l'excès. » Pensa Uthmän pour ne pas se soumettre à ce mauvais sourire tranchant qu'il se connaissait lui aussi.

Les deux traits de dents blanches et égales pincées entre des lèvres livides traduisaient une colère froide lui annonçant être allé trop loin. La décision qui suivrait, serait sans appel :

« - tu es de mon sang alors je vais te faire une faveur, je ne vais pas te faire ravaler ces mots séance tenante. Par contre, je vais te prouver que la profession de recycleur de pourritures financières en richesses pour le développement d'un monde arabe moderne ne me rebute pas. Aussi, même si le frère qui m'était chéri dénigre avec la dernière des grossièretés ma fonction, combien même il la trouve

» Il ponctua

Je m'occupe

indispensable au financement de sa lubie de construire la société autour du Créateur d'une pause suivie d'un sourire d'enfant terrible, pour annoncer les mâchoires serrées. » de ton argent, mais à soixante cinq - trente cinq. »

Uthmän ne s'attendait pas à une telle bassesse. Il en resta interloqué avant d'énoncer d'une voix blanche, comme pour mieux se rassurer et non pas convaincre :

« - Tu ne peux pas me faire ça, Abel, tu ne peux pas voler ton propre frère ? » L'aîné se redressa, les bras croisés, l'œil pétillant d'une malice malsaine.

« - Mais si je le peux, et même je le dois afin de m'assurer qu'un minimum d'argent sera employé à des

fins cri

connais désormais que pour le business : quatre cent mille dollars Si tu refusais, tu me tirerais une belle

Mise de fond pour que je m'implique dans la déchéance d'un frère que je ne

meurtrières.

épine du pied. »

66

Ce qui était faux, à deux cent soixante mille dollars de commission le contrat devenait réellement un risque à courir, même frais déduit, à fortiori réitéré mensuellement. Une risée plus forte troubla la surface du bassin. Le marché de dupe qu'il avait dû accepter la mort dans l'âme, sans alternatives, lui fit monter à cet instant des larmes silencieuses. Il se sentait déshonoré ne pas avoir su tirer meilleur parti de son otage. Il était terriblement déçu qu'une des personnes en laquelle il avait le plus d'estime le prenne pour un moins que rien qu'on pouvait tondre comme un astrakan. Il se sentait impuissant à communiquer les devoirs divins aux mécanismes financiers occultes. Cela ne le rendait pas moins amère de constater combien le combat de l'islam salafiste était dénigré par la classe aisée dans sa majorité, parce qu'il n'était pas de leur intérêt immédiat de le comprendre. Ces dénégateurs s'en tenaient indécrottablement à leur misérable credo, tirer le meilleur profit de toutes occasions avec le cynisme nécessaire pour ne jamais avoir un soupçon de mauvaise conscience envers celui qu'on étrangle. Le caïd en venait à se demander s'il avait réellement bien servi, quoique avec droiture, sa religion. Il était tout prêt à concéder que son chemin d'engagement n'était pas des plus subtil, des plus tordu qu'il aurait fallu employer pour vaincre les résistances humaines, renverser les obstacles qu'elles opposaient pour préserver les petitesses des certitudes matérielles contre la promesse de félicités plus grandes. Seulement, les autres voies ne serviraient elles pas à étendre un islam qui se pervertirait rapidement au contact de l'occident, si des hommes comme lui n'effectuaient pas ce travail de vigilance morale et d'instigateur à l'implication physique dans la lutte afin de « - briser les murs de l'oppression et de l'humiliation. » ainsi que l'avait énoncé Usäma Ben Laden ? Plus prosaïquement, un autre souci le tracassait. Il n'avait pas encore eu l'opportunité d'annoncer à son équipe le résultat des négociations. Nüh et Bïlal avaient profité du répit de quarante huit heures pour aller mettre à l'extérieur, les dernières touches pour l'exfiltration. L'ennemi effectuait des descentes quotidiennes, majoritairement sur la foi de dénonciations anonymes. Les cibles se trouvaient le plus souvent dans les quartiers déshérités, que l'avis commun considérait comme naturellement propice. La villa, une propriété familiale, était à priori hors du champ des investigations. Mais il ne faisait aucun doute qu'une fois les options épuisées du côté du potentiel activiste supposé des sources populaires, les autorités se pencheraient sur le milieu des classes aisées, si ce n'était déjà le cas.

Des déplacements considérés comme anormaux, des coups de téléphone qui en disaient trop ou pas assez, des rythmes de consommation qui ne correspondaient pas à ce qu'on pouvait s'attendre de la part de tel ou tel foyer, des relations troubles ou des discours emprunt d'une rhétorique malmenant le système, une jalousie de voisinage déguisée en acte citoyen, et leurs jours seraient comptés. La clandestinité était la culture de la paranoïa comme art de vivre. Azïz était resté ici. Sa carrure hors norme l'aurait fait remarquer tout de suite dans cette région habituée à d'autres morphologies. Depuis une voûte en retrait, le soldat aperçut le caïd. Son premier élan l'avait poussé à rebrousser chemin, car il savait qu' Uthmän ne manquerait pas de l'entretenir de son état psychologique. Tout bon chef devait s'enquérir du moral de sa troupe, surtout lorsqu'il y avait la constatation d'un motif. Le colosse admettait le bien-fondé de la chose, mais s'inquiétait qu'une fois l'inquisition engagée, il devrait dévoiler de quoi était construite sa nouvelle conscience. Et pourtant, il

avait la certitude de ne pas avoir pêché en conversant de sa foi avec un infidèle. Il restait intimement67 persuadé qu'elle participait d'un jihäd personnel, un appel divin à interpréter de façon poins péremptoire le rôle louable du prêcheur. Dans cette période charnière de son parcours, l'urgence à

changer de mode d'expression titillait désormais ses cordes vocales. Dés que ceci lui était possible, il se laissait aller à de véritables plaidoiries où il exposait avec la dernière véhémence des arguments d'un discours religieux sans atermoiements. Celles-ci étaient renforcées de citations coraniques dont il se nourrissait singulièrement depuis peu. Il les exhalait avec délice lors de séances de musculation dans un appentis isolé du reste du bâtiment, à chaque expiration d'un soulevé de fonte. Azïz n'était plus certain de pouvoir endosser cette aura de soldat versé dans des considérations pragmatiques. Il craignait de s'être débarrassé de la logique militaire, ainsi que l'aurait fait un coup d'éponge humide sur un tableau blanc de craie. Il doutait être le référant modèle vers chez qui tous pouvaient se tourner en confiance. En lui s'érigeait brique par brique une cloison entre son vécu et ses aspirations au prêche. Elle était sensée contenir les impuretés intrinsèques à la lutte armée. Désormais le contacta à l'acier de ses armes, lui procuraient des frissons d'amertume. Uthmän leva son visage et sursauta en découvrant sa présence. Il essaya de recomposer un visage soucieux en les fardant d'un sourire factice, dont le pauvre éclat ne parvint qu'à pincer dans le gras du cœur mou d'Azïz.

« -Pardon, je ne voulais pas déranger, je

« - Mais pas du tout ! » S'offusqua le jeune homme.

Il était tout de même ennuyé d'avoir été surpris dans une posture abandonnée.

« - Viens, tu es chez toi ici autant que moi. Viens, assieds toi, il fallait que je te parle de toute façon. »

Il l'invita d'un geste ample au caractère trop magistral, s'en trouva stupide avant de le mener terme, l'interrompit mesquinement d'une rotation d'avant-bras de manchot sous le coude. Azïz avança sans entrain excessif, s'inquiétant de savoir si ce qui lui serait entretenu le concernait directement ou était relatif à l'affaire. Dans ce dernier cas, le bon sens aurait voulu qu'il attendît les autres. Il vint éprouver de son arrière-train épais la margelle, se cherchant sur l'étroite faïence vert-olive un calage culier qui ne risquerait pas de l'envoyer dans l'œil de la demeure. Uthmän observait s'installer cette masse avec une attention toute anthropologique, oubliant dans le spectacle fascinant des libertés de création consenties par Allah, le stress des sacrifices pour bien l'adorer. Certes, sa clairvoyance ne pouvait pas

ignorer que cet amusement était là pour édulcorer l'inquiétude d'être lui aussi maladroit. Il craignait encore plus la présence de son corollaire, l'inefficacité. Ils ne parlèrent pas tout de suite, gênés à la perspective de devoir se découvrir l'un à l'autre ; l'intimité de ce lieu propices aux confidences leurs parut une menace. Ils se méfiaient d'y concéder par mégarde des révélations qui n'avaient pas à être dans l'exercice particulier qui les réunissait, la cohésion d'une action de groupe nécessitant le polissage de tout ce qui n'avait pas attrait au sujet. D'un autre angle, y aurait-il meilleure occasion d'envisager un compagnon de combat autrement qu'en pièce nécessaire, une alternative bienvenue à une activité déshumanisante ? Uthmän se pinça les lèvres à les faire blêmir pour ne pas emprunter cette voie. Un sursaut d'objectivité lui conseilla la prudence, estimant qu'il était trop fragile pour ne l'utiliser qu'à cette occasion unique, une fois appréciées les vertus débilitantes de l'épanchement. Il se souvint à propos qu'il avait à communiquer les résultats

»

médiocres de la transaction, que ce n'était que pour ceci qu'il avait convié son homme de main à 68 rester. Il en fut soulagé quand bien même le sujet n'avait rien de réjouissant. Il était temps de retrouver Azïz, perdu dans la contemplation de ses pieds :

« - Oui, mon frère,

plut à l'idée que le caïd lui annoncerait la fin de leur collaboration et son désengagement immédiat.

Son col de pachyderme se releva vivement, presque sans que cela se vit, juste une légère contraction

de deux plis à la nuque, et le souffle saisit. «

bon arrangement avec le financier. Cette crapule a profité de la publicité autour de l'affaire pour bien se sucrer au passage. Soixante cinq pour cent pour lui. » Il détourna un regard plein de flammes vers un point sur le mur et dit d'une voix blanche.

« - Les choses tourneront dans ce pays aussi. Mes conditions seront tes conditions, un jour. »

Cette colère était pleine d'une amertume profonde, toute personnelle. Était-ce le peu de gains ou s'être fait mettre le couteau sous la gorge qui l’offusquait, Azïz aurait aimé en savoir plus à ce sujet,

mais il ne savait pas très bien aborder les gens sur leurs sentiments personnels. Aussi préféra t' il déclarer négligemment :

« - Tu sais, nous ne faisons pas ça pour l'argent que nous pourrions gagner au bout du compte, mais

pour celui que nous faisons perdre à l'ennemi, ainsi que le symbole qu'une action d'éclat représente dans la tête des gens. Alors trente cinq pour cent, c'est bien. Pas de mise de fond ? » Uthmän pensa qu'il serait opportun de s'entretenir sans la présence du vétéran avec les absents. Il pourrait resservir cet argument au cas ou l'un d'entre eux se montrerait aigri. Là, il découvrait en Azïz, qu'à l'intérieur d'un guerrier valeureux avait mûri la sagesse de l'homme protégé par la baraka. Biläl, compagnon de route du grognard depuis assez longtemps, ne lui avait pas décrit sa future recrue en ces termes avant de les mettre en relation. Azïz était supposé être un exécutant spartiate, voir rustre, s'engageant souvent avec succès, toujours suivi d'un retrait réussi : une machine de guerre. Ce ne pouvait être que le prisonnier est son idée saugrenue de transformer sa détention en voyage culturel, à qui il devait la révélation de ses dispositions actuelles. Ou alors, l'instinct de survie d'un combattant usé avait saisi dans le comportement de l'otage, le déclenchement d'une remise en question opportuniste. Sa soif de prêche s'étancherait à l'outre pleine d'esprits de vieux jours sereins, mauvais esprits si distillés avec les fruits du doute quant aux engagements de son parcours de moujähid. Il déplut au caïd de

as la primeur de ce que j'ai à te dire. Je n'ai pas fais un

» L'interpellation fit sursauter l'autre qui perdu dans son recueillement s'était

tu

penser en ces termes, mais il avait un rôle légitime pour se demander s'il n'y avait rien d' inavouable derrière ces bajoues épaisses éteignant toute autres expressions révélatrices que celle affable d'une carpe koï, à moins que ce ne fut celle obligeante du bull mastiff.

« - Ta gentillesse me ferait presque passer pour un bon négociateur, aussi aurais je la faiblesse d'adopter ta façon de penser. » Ils s’amusèrent de l'impertinente honnêteté de la réplique, quoi que Azïz ne sût trop quoi en conclure.

« - Nous ne pourrons pas fournir moins de quatre cent mille dollars au circuit. » Avança Uthmän, le rictus préoccupé.

« - Nous devrons être persuasifs. » Constata Azïz tranquillement.

Uthmän se regonfla le moral avec l'émanation positive distillée de ce constat inquiétant. Mais sa

satanée conscience revient à la charge :

» Il claqua des doigts comme

pour faire rejaillir sa mémoire. L'homme de main employa un ton enthousiaste :

« -Baptiste. » Dit-il en caressant la surface de l'eau de son index.

Son vis à vis le regarda étrangement, pas méchamment d'ailleurs. Mais cette prunelle noire qui se vitrifia l'espace d'un clignement, lui donna la redoutée certitude qu'il avait là à faire à un interrogatoire. Uthmän ne lui avait peut être confié la primeur de ses déboires financiers que pour mieux gagner sa confiance, et constaté que l'européen avait une importance autre que militaire pour

« - Dis moi mon ami, tu n'es pas encore allé donner son repas à ce

?

lui. Pour ne rien révéler de sa contrition de se savoir en quelque sorte suspecté d'intelligence avec l'ennemi, il biaisa en joignant les doigts pour en craquer les phalanges. Le bruit était celui d'un fagot de bois secs qu'on rompait un par un. L'échine du caïd se hérissa, mais il se contraignit à l'impassibilité.

« - Non, pas encore. Peut-être aimerais tu te joindre à moi pour aller le lui porter ? »

« - Pourquoi donc , J'ai cru comprendre l'autre soir lors du recadrage, que ce que j'avais demandé était

accepté par toi comme par les autres. Je n'ai donc aucun souci de ce côté là mon frère. » Il scrutait mais ne vit rien dans ce monolithe aux traits apaisés qui trahît une quelconque attitude gênée. Il avait l'impression de se trouver devant Baptiste lors de leur dernière entrevue. Il se demanda jusqu'à où le prisonnier avait influencé son homme. Il en adoptait la même pose dégagée, devant

laquelle il était impossible de manifester de la colère sous peine de paraître sujet à quelque faiblesse d'argumentation. Azïz s'ébroua et déclara d'un ton monocorde :

« -Il ne faut jamais faire confiance en la retenue des hommes voulant propager leur foi. Ceci vaut pour les paroles comme pour les armes. » Cette remarque sonnée comme un conseil, résonnait comme une confidence. Le colosse ajouta d'une voix égale :. »

« - Je serais honoré de pouvoir prendre à mon compte ce verset, de dire à un homme vivant

« - Oh, sur cela tu était indifférent ! Mais nous avons enlevé ton bandeau. Ton regard, en ce jour,et perçant. »

Sourate 50 – Qäf – Ayät 22

Vraiment, ce gars était devenu un prêcheur dans l'âme. Hélas, il était évident que ce n'était ni le moment, ni le public, ni son rôle que d'entamer un tel exercice.

« -Il me faudra donc t'accompagner. » Annonça t' il d'un ton mi-soulagé par la franchise, mi-peiné car

il restait la possibilité que de l'union de la complicité et de la confiance naisse quelque exaltation

funeste. Le roumi roué pouvait retourner le croyant, ce qui serait préjudiciable à l'avenir céleste d'Azïz et à l'avenir terrestre d'Al Azhäb Al Muntäqim.

« - Je le crois aussi. » Approuva celui-ci tranquillement.

Concevant les raisons de son chef, il savait les réserves qu'il aurait eues pour un autre lui-même. Il

aurait espéré avoir eu de semblables comportements maîtrisées. Ce garçon avait l'étoffe d'un grand leader. Il regrettait sincèrement ne pouvoir mieux lui faire entendre sa loyauté afin de l'apaiser au moins de ce côté là. Il espérait que d'avoir avouer son impuissance probable à respecter une parole donnée le rachèterait un peu à ses yeux, mais savait qu'un capitaine devait toujours se méfier d'un

ouvrage70 après une fêlure, parce qu'enfin, honnêtement c'est réellement ce qu'il devait paraître.

Lorsque la clef joua la trouble-fête, Baptiste se badigeonnait de pommade un poignet qui avait

notoirement réduit de volume. N'eût été une faim conséquente qui l'inquiétait de la possibilité que les thérapeutes fussent adeptes de la diète, sa bonne humeur eut été complètes. A sa surprise, ce fut l'armoire à glace qui franchit le seuil, en plateau posé très stablement sur sa paume.

»

Glissa à l'intérieur une silhouette nerveuse qui maintint sa lèvre en suspend.

« - Le recours à la disgrâce est de la responsabilité du Tout Puissant. Tout au plus pouvons nous avoir

de la défiance pour un frère, ce qui n'est pas le cas entre nous. » L'otage détourna sa mine contrite. Il s'essayait à un pardon muet à Azïz pour cette nouvelle bourde, la lippe marquée du crayon gras grotesque de l'auguste con. L'homme de main était si furieusement gêné qu'il décroche pour ne pas s'attarder et ne plus répondre de rien. Le repas atterrit sèchement sur la

tablette. Uthmän ne s'était pas amusé ainsi depuis un petit moment ; il mangeait du shashiyya à pleines dents pour ne pas exploser de rire.

« -Et comment se porte le poignet de notre invité aujourd'hui ! Si c'est aussi vivace que la langue, ce

devrait être réparé demain n'est ce pas ? » Persifla t' il avec une douceur qui ne parvint pas à couvrir l'acrimonie de ses paroles. Baptiste se soutint d'une main au mur pour tendre l'autre avec nonchalance.

« _ Certainement, vous pouvez constater que je soigne et que cela à bien dégonflé déjà. Je ne pense

pas bien écrire, mais ce sera lisible. » Assura t' il, en souhaitant ne pas se tromper. Il poursuivit avec civilité, en faisant jouer lentement les doigts concernés devant le nez du maître séant.

« - Soyez assuré que je suis autant charmé de votre visite que celle de votre homme, cher monsieur.

Elle est pour moi l'occasion de nourrir un peu de ma curiosité au sujet de votre interprétation de la religion et de ses devoirs. Uthmän se cabra, piqué au vif :

« - Pourquoi, « votre interprétation » ? L'islam ne peut se concevoir que comme étant la somme des fidèles unis dans un but commun, étant entendu qu'un fidèle ne pratique pas une réflexion

contradictoire, nocive par les doutes qu'elle provoque, sur un texte qui se suffit à lui-même pour expliquer la marche à suivre. »

« - Mais Mon Dieu, vous êtes dans un mouvement religieux comportant une douzaine de façons

d'interpréter le coran. Ceux sont, j'imagine, des hommes doctes sur le sujet qui ont engendrés toutes ces écoles de pensée. Pourquoi refusez alors que ce qui peut paraître évident, mérite réflexion. Vous me l'avait dit vous-même, Muhamäd, bien que Élu de Dieu, n'en n'était pas moins humain. On ne peu alors pas hypothéquer du fait que ce qu'il a transmis à ses pairs puisse être soupeser à l'aune d'autres appréciations. J'ajouterai que ce serait à votre honneur que de n'accorder aucune préséance à l'homme

en évaluant le Premier d'entre les vôtres en reconnaissant ses imperfections naturelles. » Derrière le dos de son chef, Azïz n'en perdait pas une miette. Il se demanda en toute sincérité ce qu'il aurait pu répondre, douta de sa pertinence à ce sujet. La plaidoirie éclatante d'Uthmän retint son

« - Quelle bonne surprise de te voir là mon ami. Alors, terminé l'état de disgrâce ?! J'ai l'estomac d

attention :

« - Une grande différence se trouve entre le Prophète et le reste du monde : c'est à lui et personne

d'autre que Jibrïl a confié les dessins d'Allah pour ses créatures. Le Tout Connaissant dans son infinie

sagesse, savait que Muhämad ne rapporterait que le Vrai, lui qui avait reçu depuis sa plus tendre enfance les signes de sa bénédiction, lui dont le parcours qui le mènerait un jour au mont Hira 1 était parsemé de scènes qui ne laissaient aucun doute sur sa sainteté, sans autre motivation de rapporter ce qui est. Il dit un jour aux mecquois, aussi sceptiques à l'époque que ce que tu peux l'être maintenant :

« - Je ne m'arroge personnellement ni avantage ni dommage, sinon ce que Allah voudra. Si j'avais connaissance du mystère, j'abonderais en bien, nul mal ne m'effleurerait. Mais je ne suis là que pour donner l'alarme, porter l'annonce à un peuple capable de croire. » Sourate 7 – Les redans – Ayät 188

Ainsi que tu peux le voir, le Prophète ne cachait pas qu'il ne pensait pas parfaitement, mais qu'il avait au moins la conviction profonde d'agir de façon convenable à Allah. Il exprimait la croyance à la pertinence de la justice de Celui qui Inspire, savait user de la potentialité morale lui conférant l'immanence de la mission qui lui avait été confiée. Un penseur chrétien, Saint Thomas d'Aquin, a expliqué très simplement exprimer le destin qu'ont certains hommes à reconnaître Allah, jusqu'à être choisis pour parler en son nom pour les plus vertueux. Il disait dans ses « De Veritate »

« - Rien ne peut-être ordonné à une quelconque fin sans que préexiste en lui une certaine disposition à cette fin. »

L'européen pensa que c'était pour l'asticoter qu' Uthmän utilisait la citation d'un théologien catholique alors que lui était incapable de la moindre référence. Cela fonctionnait : il se sentit blessé alors que son tourmenteur imperturbable, une étincelle narquoise dans les pupilles, continuait à lui faire la démonstration.

« - Le futur prophète ne pouvait avoir eu de révélations quant à ses facultés parce que son

environnement de païens ne s'y prêtait pas. Humble chamelier, il ne pouvait que subir l'approche profane et hostile du monothéisme de la part de tribus stériles tel des erg. Cependant il avait dans son cœur lavé des impuretés inhérentes aux créatures dés leur naissance, la graine de vertus qu'allait arroser l’Archange pour qu'il révèle aux autres la Parole. Une sourate nous le confirme :

« - Au nom d'Allah, le Tout Miséricorde, le Miséricordieux pour toi n'avons Nous pas épanoui ta poitrine ôté de toi la pesanteur qui faisait gémir ton échine ? N'avons nous pas exalté ton rappel ?

1 Lieu où le Prophète rencontra pour la première fois l'Archange Gabriel (Jibril)

Assurément le mésaise de plus d'aise s'accompagne le mésaise de plus d'aise s'accompagne ! Alors, fais suivre toute vacance d'une contention nouvelle et soupire après ton Seigneur. » Sourate 94 – Épanouissement

72

Azïz était aux anges, bombant son torse épais tel un rocher orgueilleux offert à un torrent de mots. Le caïd se retourna vivement sur lui, le dégonflant d'un coup. « - Je ne pense pas que tu puisses lui purifier l'âme, mais au moins peux tu lui procurer des vêtements propres pour qu'il paraisse fréquentable. Cet homme est si négligé. » Conclut-il de manière élégante, sans se déparer de l'anglais. » Du revers d'un bras il l'incita à s'écarter de son chemin pour disparaître à enjambées sereines. Son sbire resta les bras ballants face à Baptiste, qu'une lumière plus forte aurait révélé congestionné d'une indignation vexée.

SALASAH

« Seigneur, dit Moïse, élargis moi la poitrine

Facilite moi ma mission et dénoue un cheveu de ma langue pour qu'on pénètre mon propos et donne moi un assistant d'entre les miens Aaron, mon frère conforte par lui mon dos donne lui part à ma mission. » Sourate 20 – Taha – Ayät 25 à 32

Une nuit ainsi qu'une journée ou ce qui devait l'être, s'étaient encore passées au sous-sol. Il n'avait eut pour toute promenade hygiénique, que le droit à une douche juste après le départ du caïd, qui l'avait débarrassé de son sentiment de honte par des coulures chaleureuses. A présent, il tournait et virait dans d'amples vêtements humbles mais propres discourant de choses et d'autres en prenant à partie sa propre ombre qui lui rendait argument pour argument. Dés fois, il prenait conscience du ridicule de ses actes et de la vacuité des sujets qu'il proposait. Il se figeait et regardait alors d'un air ennuyé vers l'encoignure de la pièce d'où surgirait peut-être Avatar. Celui-ci n'était pas apparu depuis longtemps, aussi l'homme s'inquiétait réellement de ce qui aurait pu arriver au seul interlocuteur valable et inspirant de son périmètre. Il restait là un moment, les bras ballants et la bouche entrouverte, se cassait le cou afin que l'oreille sonde mieux les murmures contenus dans le mur de la ratière. Un moment, il se persuadait percevoir le pas menu de la bestiole. Le soleil revenait sur sa face grise, puis l'astre s'occultait pour rendre place aux sombres fards de l'inquiétude. Il comprenait que ce n'était là que le chant ténu d'une canalisation. Sans transitions il reprenait forces geste et ton gaillard son explication avec la projection sur un autre sujet que le

précédant, constitué d'aussi peu de matière que d'autant d'exutoire. Lorsqu'il arrêta ce cycle psychotique, il se trouva fourbu, assoiffé et affamé. Il s'étancha à l'alcarazas à l'urètre duquel jaillissait une eau dorée si fraîche qu'elle brûlait comme de l'or fondu. Son regard envieux se posa sur la boulette de riz et de sauce, de la grosseur d'un cochonnet de pétanque encore dans son assiette, sur le côté opposé aux restes incomestibles de son dernier repas : c'était un présent pour Avatar. Le prisonnier avait statué depuis le premier don de ce type que son ami n'aurait pas compris un manquement à ce geste. Il l'abandonnerait pour sûr à son propre sort. Pire peut-être : il était possible que quelque puissance supérieure trouve ceci si répréhensible, qu'elle n'aurait pas manqué de lui infliger un châtiment. Ce n'était pas le moment de l'indisposer à son égard. « - Mais où est donc ce putain de rat ?! » Se lamenta t' il pour faire passer sa furieuse fringale. Quelques instants plus tard, il entendit qu'on venait. De deux doigts vifs il happa l'objet de convoitise, le jeta promptement jusqu'au fond de sa glotte pour reprendre aussitôt l'attitude qui sied à un gamin

Ce n'était pas la peur de se faire surprendre par l'arrivant qui l'inquiétait. En réalité, il

chapardeur

espérait éperdument avoir déjoué la vigilance d'un gardien irascible des promesses qu'on fait et des engagements qu'on donne. Fragile, il se laissait aller aux superstitions ; elles avaient l'avantage de tolérer les codes et rites qu'il désirait personnellement, tout en gardant une aura inquiétante. Féconde d'une crainte respectueuse qui cadrait à la prudence dans l'action, elle engageait un comportement

somme toute parfaitement adapté à une situation ou le réel vous plongeait dans l'imaginaire, qui en retour aidait à rendre supportable le réel. Cette fois, la porte s'ouvrit sur le grand type. Il portait un objet rectangulaire de taille moyenne

coincé sous l'aisselle. Le caïd lui emboîtait le pas , tenant ce qui semblait être un rouleau de feuilles.

C'était donc le moment

bouger ses doigts sans les forcer, puis bouger l'articulation endommagée très lentement. Le haut de la main était une carapace rigide sous laquelle courraient des corpuscules à l'énergie mordante de l'impact aux phalanges. Il paria cependant que cela devait être suffisant pour pour manipuler un stylo. De toute façon, il n'avait pas le choix. Le sbire alla poser contre le mur un objet qu'il avait dans l'autre

main, dissimulé par le premier lorsqu'ils étaient entrés. Il était si près des encoches que l'otage sentit sa moelle épinière se figer. Le moujähid ne les remarqua pas car le coin été heureusement très sombre. Il revint sous l'ampoule et déplia ce qui s'avéra être une table. L'autre objet devait être une chaise de la même conception. Uthmän vint se placer devant baptiste, lequel se leva dans un mouvement de politesse incontrôlé.

« - Tu l'auras compris käfir, aujourd'hui c'est ton jour, ta contribution à notre œuvre, ta demande à Allah d'épargner ta misérable existence de pêcheur. Vois comme nous mettons du nôtre pour que tu sois dans les meilleures conditions possibles. » S'effaça t' il en désignant du geste le mobilier.

« -Bien, très bien, je vois que malgré tout ce qui nous sépare, nous avons la même notion du

confort. » Acquiesça Baptiste en ricanant.

« - Je suis heureux que cela te convienne; Je suis certain qu'avec ça tu va nous faire du bel ouvrage. » Ne se laissa pas bousculer le caïd.

« - Et en quoi consiste t' il ? »

« - Comme tu le sais, Al Azhäb Al Muntäqim prévoit de t'échanger contre une rançon. Ce que tu ne

savais pas, c'est que la rançon prendra la forme d'un impôt révolutionnaire, à régler mensuellement par

se pressa le poignet d'une pression délicatement fermée, faisant

Baptiste

la firme Hamlet & parish LTD, sous peine de subir des tracasseries financières et humaines très fortes si elle ne s'y soumettait pas. Nous te libérons contre premier versement et confirmation formelle que l'accord sera respecté. » Baptiste hocha la tête, le menton dans la paume.

« -Combien le versement ? »

« - Quatre cent mille dollars. »

« - C'est beaucoup d'argent s'ils doivent le verser chaque mois, non ? » Tressaillit-il.

« -Juste remarque. C'est pour cette raison que tu devras être convaincant dans ce que tu vas écrire à l'ambassade de France. Tu pourrais dire par exemple que de récupérer un otage en vie en échange de

la tranquillité pour prospérer n'est pas si chère payée. Enfin tu vois. Nous préciserons les modalités de

paiement après leur réponse

Uthmän tendit au prisonnier le rouleau ainsi qu'un stylo noir. Baptiste remarqua seulement qu'il était ganté, sûrement afin d'éviter de laisser des empreintes ans la cellulose. Biläl débarrassa le plateau et la

fontaine de terre cuite avant d'aller se poster à l'entrée. Larouse se sentait un peu emprunté avec ses outils et les contempla avec inquiétude, ne sachant pas vraiment si ceux-ci lui accorderaient la liberté ou précipiteraient sa perte. Comme pour répondre à cette question, l'arabe lui dit d'une manière74

si

tu as bien exécuté ton rôle. »

amicale et douce si inaccoutumée qu'elle le saisit :

« - Ton avenir n'est pas ce que tu en feras. Laisse Allah t'habiter, en Lui tu trouveras l'inspiration.

« - Allah sait ce que vous tenez secret comme ce que vous publiez. » Sourate 16 – Les abeilles – Ayät 19

« Alors ne résiste pas, seul tu ne pourras rien. Crois mois. Il faut que tu me croies, tu sais. » Son esprit aliéné à la survie reçut cette recommandation en en mesurant l'ambiguïté du but. Il rassura mollement, juste pour dissimuler le malaise que lui avait imposé cette demande aux accents implorants. Il devait traduire autre chose que de la commisération inquiète pour son propre avenir. Derrière, l'homme de main eut un geste d'agacement qui ne lui échappa pas. Uthmän ne rajouta rien et se retourna vivement pour rejoindre la sortie. C'est là que le prisonnier comprit. La tenue des

épaules voûtées, elles toujours bien dressées d'habitude, trahissait un surcroît de tracas, un doute sur les résultats. Il l'avait conseillé non pas par considération naissante, mais pour le mettre en condition d'écrire une lettre convaincante. Dans la tête de cet homme et vraisemblablement sans que les acolytes ne se doutassent, il était devenu un élément primordial pour la protection de leurs intérêts et de leurs vies à tous. Il en éprouva un sentiment saugrenu mais si vivace de complicité avec son tourmenteur qu'il ne put se contraindre. Avant qu'il ne parvînt à se sceller le bec, il s'entendit héler :

« - Hé Monsieur ! »

Le dos s'arrêta dans le mouvement. Il ne se retourna cependant pas.

« - Il y a un problème ? »

Cette expression qui se voulait détachée était une mauvaise trompe l’ouïe pour un demi malvoyant sur le qui-vive. L'occidental lâcha tout à trac.

« - Non, pas du tout. C'était juste pour vous dire de ne pas vous inquiéter. Nous nous en sortirons de ce merdier. Inch Allah ! » Uthmän s'efforça de ne montrer aucune joie. Seule une larme d'émotion mouilla discrètement trois mailles de son ghutra.

« - Alors ne tarde pas, tu as trois heures » Se raffermit-il.

Son sbire le laissa s'engouffrer dans la cage d'escalier, mais au lieu de le suivre se tourna sur Baptiste.

L'homme resta droit face à lui pour le dévisager silencieusement pendant quelques longues secondes, puis désigna la table du menton :

« - Sois bon käfir, soit aussi bon écrivain qu'acteur. Sinon devant mon poignard ni ton jeu ni ta verve

ne te serviront. Je connais les comédiens. » Il quitta l'endroit à pas mesurés, jetant vers la silhouette ramassée un regard acéré par la haine. Ceci trancha net dans l'entrain de l'otage. Ce type lui donnait froid dans le dos ; son exécration était toute personnelle. Peut-être préférait-il un échec suivi d'une exécution à un succès suivi d'une libération.

Baptiste s'installa à la table sitôt que la dernière note de la clenche sonna. Il déposa le rouleau de feuilles déroulé, se cala dans le pliant avec les contorsions d'un chat sur un coussin, raffermit les assises du plan de travail dans le sol meuble. Tout en faisant, son attention était portée sur le75

rectangle de papier pour y trouver déjà un début d'inspiration. Au bout d'un moment, il dut constater que rien ne sortait d'autre qu'un affolement de neurones. L'anxiété commença à le posséder, il la sentait venir titiller ses tétons en des trémulations électrostatiques terriblement démangeantes et

décourageantes. Pour rompre le maléfice, il décida d'accaparer son esprit avec la prise en main du stylo. De la dextre, il essaya de caler le cylindre entre le pouce et l'index de son opposée, mais cette dernière laissa échapper l'objet. La sensibilité préhensile du long extenseur se ressentait encore du traumatisme; Laissant échapper un soufflement rauque de répit, il se pencha pour récupérer le bille. C'est là qu'il découvrit dans un tressautement de surprise la présence d' Avatar à un pas de ses pieds, dans une pose de Sphinx.

« -Ah tu es là toi ?! C'est maintenant que tu rappliques. » Gronda Baptiste qui dans une fausse colère, réprimait l'émotion des retrouvailles.

Il se trouvait réellement soulagé de ne pas avoir été abandonné. Devant l'animal dont le cou était escamoté dans ses plis adipeux, rongé par la crainte et la culpabilité, il fut persuadé qu'il ne pouvait refuser le pardon à celui qui s'imposait comme étant son objecteur de conscience, tendit lentement une main vers la bête pour l'inciter à le rejoindre.

« - Allez c'est bon, viens que je te mette sur la table. On a du boulot, j'ai besoin de toi. Allez viens

mon pote

Il constata avec joie, pour ne pas dire fierté qu'il restait quelque respect de son autorité de bipède

supérieur, au moins sur la nature. Il apprécia la célérité avec laquelle le rongeur se redressa pour répondre à l'invitation. Avatar vint poser avec assurance sa surcharge pondérale dans le creux que

ramena doucement l'homme vers la lumière. Larouse vainquait pour la première fois la répulsion de ce contact. Il éprouva même une certaine émotion à ressentir le palpitant minuscule dessous la toison, battant en contrepoint ses propres pulsations. Il lui hérissait délicieusement les poils du bras. Afin de lui confirmer la qualité de leur complicité, il li caressa l'échine du bout des doigts. Sous le poil gominé roulaient dans un frémissement les vertèbres minuscules, les griffes s'enfonçaient dans sa peau de plaisir.

« - Il faut qu'on s'y mette mon ami. »

Délicatement il approcha Avatar du plan de travail. Il descendit de son support, laissant pendre comme à regret l'appendice caudal frétillant et râpeux du piédestal charnu. Baptiste énonça en quelques mots ce qui lui était demandé, en s'attachant à placer la pointe du stylo entre le majeur et l'index, afin de maintenir le corps par le pouce et l'annulaire. Il éprouva un

pincement lancinant entre la phalange du gros doigt et celle de l'index, mais le reste de l'organe s'enveloppa d'une insensibilité totale qui consolida la préhension. Il s'appliqua à écrire les lettres de l'alphabet en minuscules, s'effara de cette calligraphie chevrotante qu'on ne tolèrerait que chez un vieillard sénile ou un apprenti.

« - Sérieux Avatar, qu'en penses tu. A chier pas vrai »

Le rat se promena sur les inscriptions pour y larguer trois petits cacas; Il était assez d'accord. La conversation qui suivit fut animée. Ils convinrent que le message à l'adresse de froids technocrates et de cyniques politiques devait s'échafauder sur l'intérêt, qu'il soit national, financier ou autre ; le fin du fin étant un assortiment harmonieux de tout. S'ils arrivaient à ce résultat, la France se mobiliserait76

»

sans doute, serait un transmetteur efficace et impliqué dans les transactions. Ils convinrent aussi que l'argumentation ne pouvait être étayée solidement si l'écriture démontrait un état physique de fébrilité. Il était à craindre qu'elle serait évaluée en tant qu'élément négatif. Insidieusement les lecteurs seraient incités à envisager pour l'otage un destin de martyr à une négociation où il pourrait y avoir trop à perdre, en dépit que cette pratique ne fut officiellement plus en cours chez les humanistes occidentaux. Le rongeur effectua une marche arrière en s'aidant de trois pattes. L'antérieure droite laissait l'extrémité crissante de ses griffes sur une bonne longueur.

« - Tu as raison, je vais tester les majuscules. »

L'absence de rondeurs de la casse atténuait les approximations. Les compères convinrent qu'elle était

plus convenable.

« - Je vais commencer par « excellence » »

Il écrivait en se dictant à voix haute, pour que le rat, analphabète sûrement, puisse suivre :

« « - Moi, Baptiste Larouse, né le 18 juillet 1976 à Mer les Bains, sain d'esprit, vous signale ne pouvoir écrire correctement suite à un poignet endommagé. » C'est pour les comparaisons graphologiques, tu

comprends; Il vont vouloir s'assurer l'identité de l'auteur. » Avatar couina en hochant le museau.

« « - Je vous écris cette lettre à la demande de mes ravisseurs du Al Asab al Muntaqim. » Et ce que

j'orthographie bien leur nom seulement ? » Il se passa les doigts mécaniquement dans les cheveux; L'angoisse grimpait à l'idée de heurter encore plus ses ravisseurs, si s'était possible. Son conseiller observa le malaise avant de franchir l'espace entre

eux. Il s'accrocha aux pans amples de la manche qui s'agitait au rythmes des appréhensions, s'y maintint si bien que l'homme gêné par cette masse inerte réduisant à une fatigue banale l'expression muette de la peur, suspendit son agitation. L'animal relâcha le tissu pour s'asseoir. Le museau vibrait pour aspirer par bouffées généreuses les effluves secrètes des réactions subjectives à une réalité qui ne l'était pas. Les craintes du bipède lui semblèrent exagérées. Cette phase dépressionnaire faisait perdre à l'humain la priorité des enjeux, là où un rat ne cherchait que la faille pour les emporter. Avatar gonfla la poitrine et émit une suite de sifflements très doux, longs et apaisants. Baptiste écoutait. Un sourire fleurit, qui précéda une approbation véhémente, de cette épaisseur factice qu'on adopte pour s' auto convertir :

« - Tu as raison l'ami, que foutre de leur nom ! »

Avatar eut l'intuition que c'était là un élément important de la psychologie humaine que d'utiliser l'influence des autres pour choisir une attitude qui lui était naturellement étrangère. Il avait observé jusqu'à là des comportements si antisociaux qu'il pensa que cette aptitude devait être le ciment de la société du groupe animal prépondérant sur le globe.

« - Donc « -Afin de vous proposer en leur nom une solution honorable pour tous. Ils projettent

Le muridé sursauta à reculons en poussant un bref cri d'indignation qui figea la plume.

« - Quelque chose ne va pas ? »

Baptiste se relut à voix haute et au même niveau, Avatar s'insurgea.

« - Oui, je comprends? Tu n’apprécies pas que j'attaque bille en tête dans la proposition. Tu

préfèrerais que je développe d'abord les options diverses, pour les mener à considérée le marché sous

les meilleurs hospices. J'adopte. »

»

77

Il s'appliqua à modifier comme si cela ne lui faisait ni chaud ni froid, quoi qu'en réalité il fût profondément soulagé d'avoir un allié si éclairé.

« - Alors que le Sayf Raml bénéficie des meilleures conditions qu'il soit pour le développement

économique et social du pays ( gouvernement ami, ressources pétrolières importantes, situation

stratégique, bon niveau d'éducation, institutions solides

),

il serait préjudiciable que la revendication

des terroristes » Le rat se gratta derrière l'oreille en fronçant le museau. L'auteur concéda que le terme « terroristes » péjoratif, ne passerait pas le cap de la censure :

« - Bon d'accord, on pourrait mettre, voyons

comment se désignent-ils déjà ? A oui : salafistes » Il

biffa le terme exécré jusqu'à le faire disparaître entièrement sous un pâté opaque. «

ne soient pas

satisfaites. Au delà des conséquences pour la vie du citoyen français que je n'ai jamais cessé d'être, l'organisation qui me retient ne pourra essuyer l'affront d'un refus. Elle malmènera les intérêts de l'entreprise qui m'emploie et ceux des occidentaux dans leur ensemble. Le Monde Libre peut t' il prétendre entamer en quelques attentats la confiance du gouvernement local pour protéger sa sécurité, alors qu'il prend le parti courageux d'être un des rares état où l'islam est inscrit dans la constitution à présenter une vitrine du mode de vie occidental ? Non, ce serait catastrophique, vous en conviendrez. »

Avatar se pâma d'aise en se frottant l'échine dans d'incroyables contorsions. L'embonpoint rendait la chose risible, la masse flasque de l'abdomen suivant à contretemps, réduisant l'effet visuel à une gesticulation pathétique d'obèse chu sur le dos.

« -Afin de préserver cet oasis de paix et de prospérité, de ne pas décevoir les attentes de la famille régnante dont les avoirs dépassent le cadre de la péninsule arabique, il apparaît clairement que la question de mon enlèvement devrait être traité avec un infinie délicatesse. Mon sacrifice sur l'autel d'une politique intransigeante provoquera des rétorsions préjudiciables. L'encadrement brutal des forces de sécurités sur les dents aura tôt fait de créer une attitude de rejet de la part de la population restreinte dans ses libertés vis à vis des occidentaux. Nous sommes tolérés ici pour les bienfaits matériels que nous procurons, ainsi que pour le décorum démocratique que notre présence et l'esprit moderniste de Son Altesse l' Émir impliquent de la part des institutions de son état. Que ces avantages disparaissent ou soient réduits à sa portion congrue et nul ne peut douter que nombreux seraient soulagés d'adopter le chemin où ils pourraient au moins espérer le salut de leur âme. »

Avatar s'était remis sur les pattes d'une projection de panse avec une facilité confondante. Les têtes d'épingle avaient un reflet inquiet sous l'ampoule nue. Il s'avança sur la feuille. Sa truffe rose désigna la dernière partie du texte alors que queue et moustaches se manifestèrent vivement. Baptiste lâcha la plume et fit jouer les doigts impliqués dans sa prise. La douleur au début avait fait place à un engourdissement des plus préjudiciable.

« - Bien, apparemment tu n'es pas satisfait de la dernière idée. Que peux tu bien lui reprocher ? »

Il relut attentivement à voix haute, hocha la tête par trois fois en signe d'assentiment :

« - Tu as raison, c'est ce que cherchent mes ravisseurs au bout du compte, déstabiliser le régime pour

foutre les étrangers dehors par un soulèvement populaire. Les frustrations et la ferveur religieuse sont les meilleurs outils pour y parvenir. Si j'expose cette vérité, ces salopards risquent de penser qu'après tout ils ont plus à gagner en m'égorgeant qu'en négociant. N'oublions pas qu'au départ ils ne

voulaient tirer de moi aucun profit financier, seulement un avantage stratégique visant à une déstabilisation économique. Oui, c'est bien un bâton pour me faire battre que j'ai écrit là. Bien vu l'ami, merci ! » Le rat s'éloigna dans un léger roulement de bassin, là où l'humain appuierait son roulement d'épaules pour mieux s'envelopper dans les soies lénifiantes de la flatterie. Baptiste s'appliqua à barrer le plus correctement possible la fin de sa production depuis « encadrement brutal ». Du sentiment d'urgence dont il surmontait maintenant l'attraction naturelle et fatale de l'émotivité, se révéla immédiatement la suite à donner.

« - Nous devons offrir à cette population tous les moyens de s'épanouir dans un cadre harmonieux mêlant réalités économiques mondiales et pratique cultuelle rigoureuse. Ils ne sont conciliables ni avec l'image en direct de l'exécution d'un homme, ni avec la répression et les craintes d'insécurité qui découleraient d'elle. A la fin d'une telle guerre l'organisation qui me détient, toute puissante qu'elle est, sera sans doute réduite physiquement à rien devants nos moyens sophistiqués. Mais ce sera long et causera des dégâts collatéraux qui auront le temps de changer durablement les aspirations de la population. Il est possible de ne pas déclencher cette situation et préserver pour le bien de chacun, des affaires comme des hommes, la paix nécessaire pour développer ce que fondamentalement nous désirons tous, prospérer avec notre propre idée du bonheur. Négocions, nous le pouvons. La sortie sera honorable pour tous comme vous le conviendrez avec ce qui suit :

Al Asab Al Muntaqim vous a fait parvenir son dernier enregistrement de demande de rançon afin de dissimuler aux médias sa véritable revendication, laquelle s'apparente à un plan sur le long terme pour s'assurer une tranquillité pérenne. Elle consiste à me libérer en échange de la somme raisonnable de 400000 €, puis que la société Hamlet & Parish LTD s'engage à verser chaque mois une somme identique afin de pouvoir continuer à jouir de la quiétude nécessaire à sa prospérité. Mes ravisseurs m'ont assuré souhaiter sincèrement que cette procédure ne soit pas interprétée comme un racket. Elle procède de la mise en place d'une relation de confiance au travers d'un contrat moral, offrant l'opportunité pour une compagnie étrangère d'améliorer les liens avec les principes religieux de la contrée, ainsi que la considération de ses adversaires idéologiques. L'échange est la base de la stabilité, il est le credo du libéralisme, ne le renions pas pour ce qui nous concerne aujourd'hui. »

Il arrêta son trait Il ressentait une joie jubilatoire irréfrénable d'avoir pu accommoder des données et principes d'ordre moral au bon sens cartésien, de les avoir servi accompagnées pour les rendre conciliables avec les enjeux financiers, humains et spirituels dont il se servait pour conserver sa vie. Il venait de s'épanouir dans un exercice subtil de malhonnêteté qu'il assumait parfaitement. Avatar émit un ricanement caustique, ses petites pattes sur la bouche. En signaux enjoués il fit comprendre à Larouse que c'était objectivement un petit sacrifice qu'une manipulation intellectuelle pour se sortir d'un pétrin mortel. Un rat pris au piège était tout à fait capable de se ronger la patte pour se dégager. « - Et crois tu que je ne ferais pas ? » Lança Baptiste exalté. Avatar ne le contesta pas, admettant qu'il ne connaissait pas assez l'humain pour savoir quelles étaient ses limites. Il concéda qu'avec cette tendance très marquée pour l'individualisme, peut -être qu'il n'en avait aucune. Ce que sa cervelle de rat ne parvenait pas à assimiler, était le paradoxe de cette espèce

très attachée à cultiver le culte de la personnalité et néanmoins capable de structure collectives très80 élaborées. Elle ignorait que ces êtres qui affectaient l'unicité du soi, ne reflétaient dans leur grande majorité qu'une infinie variation de surface d’environnements idéologique et moraux prépondérants,

souvent conflictuels entre eux. Ces crises entre chapelles avaient d'ailleurs cet avantage de renforcer le sentiment d'appartenance contre les velléités de libre-arbitre.

« - Ne doutant pas que les autorités de ma Patrie apprécient ce geste de conciliation et aient entre les mains matière à convaincre ses alliés de l'adopter, Al Asab Al Muntaqim vous communiquera dés que sera confirmée l'acceptation de Hamlet & Parish LTD, les modalités de paiement et de ma libération. »

Il suspendit son geste, la pupille dans le vague, le timbre las et ennuyé :

« - Merde, l'autre fanatique a oublié de me préciser quel délai il accorderait pour la réponse. »

Avatar se mit à crépiter des onomatopées avec des attitudes anthropiques frappantes :

« - Si tu ne mets rien, ils risquent d'autorité de laisser un nombre ridicule de jours pour répondre. Un temps de réflexion serait souhaitable pour que ton peuple fasse une médiation sans la hantise de

l'échéance. Elle serait aussi bien venue pour que ton employeur ait le temps de digérer l'affront et soit persuadé du contenu intéressant de la proposition. »

toute manière, si le chiffre ne leur plait pas ils le changeront eux-mêmes. Alors je

« - C'est vrai

de

leur propose, allez soyons fous, dix jours. »-Mais ravisseurs vous laissent 10 jours de délai pour que vous puissiez mener à bien votre médiation. Mon sort, mais aussi d'autres enjeux considérables sont entre vos mains. Que votre Excellence veuille accepter l'expression de ma haute considération. »

Après avoir relu avec attention, il pensa avoir atteint son maximum technique. Du fond, le correcteur était assez satisfait, pour ce qui était de la forme il était moins certain, mais se rassura en évoquant que le mieux est l'ennemi du bien. L'européen posa sa feuille sur le côté du bloc et reprit le stylo pour la réécriture définitive. Il relut une fois encore pour se consoler les douleurs de son état aux douceurs de mots porteurs sinon d'espoir, tout du moins d'une perspective. Il conclut par un immense soupir de soulagement et gratifia le texte d'une signature emphatique. Avatar fit mine de vouloir s'approcher tout près, baptiste écarta la correspondance pour lui ménager une place. L'animal s'approcha pour venir coller le dessous de son maxillaire tout contre l'homme. Celui-ci l'observait à la dérobée. Cette proximité lui hérissait le poil alors que l'animal le contemplait tel un bon chien quémandant une caresse. Il avait déjà flatté la toison légèrement huileuse. Seulement, à présent que l'espoir de s'en sortir était écrit, il ne pouvait plus faire abstraction d'un risque de vecteur de maladie qu'avait son confesseur. Cela l'affligeait tant il se savait redevable. Avatar ressentit le tiraillement dont il faisait l'objet. Il ne s'en offusqua pas, pris le parti de s'en amuser et de forcer les résistances. Petit à petit, il entreprit de se redresser le long de ce buste contracté à l'aide de ses petites griffes douteuses. Exagérant encore le maintien embarrassé et suppliant de sa progression, il adopta de malicieux tremblements d'ourlets de sa fine mâchoire. Il pesait assez sur la chemise pour alourdir au physique comme au mental le col de l'homme, qui plia. Baptiste réunit ses paumes en un berceau pour alléger le fardeau. La répulsion s'atténua jusqu'à s'estomper complètement, gagnée par l'apaisante chaleur diffusée dans son plexus par la bestiole pelotonnée. Elle avait dissimulé ses pieds roses et graciles dans le pelage blanc de l'abdomen. Son museau chafouin fouillait dans le gras de ses 80

pectoraux. Les pupilles exprimaient la satisfaction d'avoir conquis cet instant. Baptiste dont l'échine se ressentait de s'être penché trop longtemps à influencer l'avenir, s'étira en arc-boutant sur le haut du dossier, tendant fermement ses appuis pour que la chaise soit assurée à la naissance des cuisses. Avatar et son kilogramme de tendresse s'avachirent en totale hébétude. Les côtes ainsi que les poumons durent s'employer pour maintenir la tonicité de la posture, à renfort d'inspirations profondes, contenues, un peu grisantes. Il resta bloqué ainsi quelques minutes, isolé de toutes émotions éprouvantes dans la chrysalide rigide qu'avait secrétée l'abandon. Depuis le boyau parvint le champ du muezzin. Vigne vierge vivace il s'enroula autour de Larouse, pour amener par constrictions de syllabes élastiques à ce que se déchire cette isolation sensorielle. La ceinture abdominale abandonna avec langueur sa roideur, les omoplates épousèrent la toile du dossier. Seules les phalanges continuaient à patrouiller avec une application forcenée la fourrure. Avatar s’était abandonné dans le creux de ses mains, ses chairs flasques parcourues de vaguelettes de doux frissons. Baptiste lança un regard en coin vers son grabat baigné des vapeurs de

chaleur, nuages épaissis par des particules de poussière. Il grogna légèrement de dépit ; de petites bulles de salives fleurirent sur ses lèvres relâchées. La température de la pièce semblait redoubler d'une énergie puisée dans le duhr 1 ; elle consommait sa vigueur corporelle, ne laissant qu'un cerveau lucide mais déjà menacé d'une torpeur balourde. Les doigts interrompirent leur manège, ce qui dérangea Avatar. Il s'agita dans le creux du bras, se tortilla sur le ventre, poussant de sa tête dans le creux de l'aisselle gauche pour ne pas qu'on l'oublie. Baptiste jeta un œil distrait sur son compagnon, raccrocha

au lien avec l'extérieur ! Sous son crâne se produisit

comme le claquement sec d'un fusible. Voilà que la tête courut du lit à l'animal, de l'animal au papier sans arrêt. Il venait d'imaginer une idée des plus farfelue, se débarrassa du rat en le reposant sur la table. Il se trouvait dans une phase d'extrême excitation :

« - Ça va marcher, il faut que ça marche, ça va marcher ! » Éructa t' il avec une joie sauvage. Il se rétablit d'un coup de reins nerveux à son plan de travail et tira vers lui le rouleau de feuilles vierges et le sépara par le milieu. Il inscrivit en majuscules sur une ligne le long du pied de page : « PLEASE HELP ME. I'M JUST SOMEWHERE THERE. BAPTISTE LAROUSE. » Avatar observait la manœuvre en se grattant la nuque, se demandant quelle mouche avait piqué le pauvre garçon. Il essaya d'obtenir des explications, mais le personnage l'ignorait. Une expression de détermination hallucinée parcourait des joues incandescentes. Il plia très soigneusement une bande de papier contenant le message ; elle faisait moins d'un centimètre de largeur. Il lissa le pli de son ongle de pouce et sépara la bande du reste de la feuille, les dents dans la pulpe de ses lèvres, concentré à réussir à ce qu'elle ne se sectionne pas. Il posa son travail d'un air satisfait, puis posa des sourcils froncés sur Avatar. L'animal ne savait comment prendre la chose, toutefois il n'osa pas exprimer haut ses inquiétudes, impressionné par la face si torve. La bouche de l'humain découvrit une dentition hilare. Il se plia sous la table pour remonter à lui le pan de sa tunique, y mordit dedans pour tirer sur la cotonnade. Celle-ci se déchira juste assez pour qu'avec deux doigts fût préservée une bandelette d'une vingtaine de centimètres très fine, qu'il trancha à renfort d'incisives. Le tissu posé à côté du papier, il serra ses mains à en blanchir les phalanges, les coudes posés, le nez en l'air, la paupière close, très81

à la source de lumière, au lien avec l'extérieur

1 Prière du milieu de journée

inspiré. Avatar était tout à fait inquiet car il en savait assez sur les bipèdes pour craindre leurs élans mystiques.

« - Mon copain, tu vas me sauver la mise. » Bégaya Larouse en faisant retomber ses plats de main dans un grand fracas. Le muridé s'écarta d'un vif mouvement d'épaules. Il n'était toutefois pas assez apeuré pour ne pas

exiger des explications. Il n'était pas besoin d'être malin pour évaluer que l'homme allait lui demander de s'impliquer davantage. Baptiste expliqua. En effet, ce type le prenait vraiment pour ce qu'il n'était pas, aussi protesta t' il avec véhémence. Baptiste écourta la marge en excès du message, puis soupira :

« - Mon ami, si tu savais combien je comprends que cela puisse bouleverser ta vie pépère que de m'aider. Aider un humain, votre meilleur ennemi, c'est fou quand on y pense. Mais est ce que

Il

n'avait que la certitude de n'en rien savoir, mais le terme « universaliste » lui semblait assez clinquant

pour un rat imbu de sa cervelle. «

témoignage, la diversité des formes qu'elle peut revêtir ? Tu pourrais être, toi le rat, le sauveur d'un homme et ainsi montrer au monde que ceux de ta race ne sont pas ces hideuses créatures qu'il faut impérativement poursuivre et éradiquer. Tu serais alors celui qui bouleverse l’a priori pour devenir

une apologie contre le barbarisme né de l'ignorance. » Là, il s'ébroua comme pour se retrouver d'un choc, battit trois fois le menton sur son gosier et finit par le poser gonflé dans le calice de ses paumes.

« - Pardon mon ami. Je m'égare et abuse de ton affection. Ce n'est pas désirer faire évoluer le monde

qui est important, c'est profiter de la vie, tout simplement. Qui suis-je pour te suggérer de l'exposer ? Oublie ça Avatar. » Afin de parfaire l'intensité dramatique, il s'abandonna à la mortification avec une plasticité d'escroc consommé. L'animal huma le chagrin, une odeur de feuille morte, d'une truffe vibrante. Il voulut en dernier recours créer la polémique pour ne pas se laisser gagner par le vague à l'âme :

« - D'abord Baptiste, les humains ne sont pas tant nos ennemis que nos moyens de subsistance, nos

premiers pourvoyeurs de nourritures. Lorsqu'ils se mettent en tête de nous éradiquer, leurs campagnes ne font qu'améliorer les qualités de notre espèce. Vous êtes donc aussi les garants de notre évolution. » L'homme hocha vaguement le chef par deux fois. En se massant doucement le poignet qui

recommençait à lancer des piques sournoises, il chuchota :

« - Oui, mais il n'est pas dans la culture de ton peuple que d'aider un représentant de ceux qui

te donne t’elle pas l'élan de révéler à la lumière d'un

justement toute la symbolique

heu,

humaniste ne convient pas ici, universaliste peut-être

ne

»

entretiennent votre existence. » Il reprit l'aspect mutin et dérangeant d'un homme en proie à des motifs graves, qui ne souffre de la part d'un témoin que témoignages de soutien ou silences compassionnés. Avatar n'eut pas la hardiesse de lui répondre pour couper court à toutes faiblesses :

« - Non c'est vrai, normalement nous attendons qu'il s'éteigne pour le bouffer. »

Il expérimentait les conséquences de ce qu'il ne connaissait pas pour de l'attachement, se sentiment n'étant pas en voue chez les siens. Cependant, contrairement à ce qui venait d'être dit, son peuple pratiquait par contre aussi bien qu'un humain, mieux peut-être car sans critères sur l'individu à aider, le principe de solidarité. L'exemple le plus étonnant de cette capacité à entretenir des semblables82

diminués, voir éminemment diminués, tel que le « roi de rat ». Avatar, mûr pour céder, gratta la table pour attirer l'attention de la statue faite d'un sel grisâtre.

cela

m'embêterait que tu ne puisses pas mettre à profit l'expérience de ma rencontre et de l'incarcération des causes d'une fin prématurée. Et puis, quoique je la préserve, mon espérance de vie est de toute

façon courte. J'aimerai faire un truc extraordinaire avant. Alors j'accepte. Je ne saute pas de joie, mais j'accepte. » Le faciès de Larouse se rétablit avec une étonnante facilité, adopta la pause du volontaire envers et contre tous. Il en sortit un martial :

« - Ne t'inquiète de rien mon ami, unis nous serons les plus forts ! »

Il fut prêt à lui demander en quoi ils seraient unis une fois qu'il serait dehors, isolé de tout ce qu'il connaissait vraiment, dans une nature hostile. Mais son ami se saisissait déjà de sa personne pour la disposer latéralement face à lui. Il y avait une telle autorité dans le geste Avatar s'allongea museau bas, grignoté par les aléas à venir. L'otage s'occupa tout d'abord du serpentin en l'enroulant assez adroitement le long de la queue, malgré son mal. Il fallait prendre un luxe de précautions pour ne pas risquer de briser les minuscules vertèbres caudales. Il parvint a tendre la bandelette à son maximum sans la rompre. Il ne voulait pas qu'elle se détende trop lors de l'étape suivante, assurer la spirale avec le lien de tissu. Heureusement il se rappelait encore ses trois saisons passées à des activités estivales à Crozon. La monitrice, une autochtone, avait subjugué l'adolescent boutonneux qu'il était alors par des charmes affriolants qu'elle découvrait innocemment dans l'ambiance estivale de son activité. Aussi, plutôt que de se faire surprendre à rêvasser l'œil plongé sur une poitrine ferme et généreuse, comme cela s'était produit au début, il s'était mis à suivre avec assiduité les cours de Marzhina avec l'assiduité soutenue d'un idolâtre timide. Il se souvint avoir éprouvé un singulier plaisir au matelotage, ces moments où elle avait pris ses mains pour les guider à l'ouvrage étaient absolument délicieux. Un cours sur la surliure notamment. En même temps qu'il maintenait le message du mieux qu'il pouvait sur un compagnon passif mais alerté, il pinça dessus une extrémité de la cotonnade tandis que de l'autre membre il disposa la pièce le long de l'appendice, puis revint à l'endroit d'où il était parti en faisant une boucle. Ensuite, il enroula le restant de bande en revenant sur la ganse et y passa l'extrémité. Enfin, en maintenant celle-ci

fermement, il resserra la boucle en tirant sur le bout du morceau coincé sous les tours morts. Avatar tourna la tête sur son équipage est manifesta son dépit. Baptiste tout en flattant l'encolure de la bête, susurra :

« - N'ai aucune crainte mon ami, aucune. Tu as vu, je ne t’ai pas fait de mal, n'est ce pas ? Et bien cela

se passera pareillement avec la personne qui te le décrochera. Promis. » Il ramena le rat tout contre son torse pour le motiver de sa chaleur humaine, il le berçait légèrement. Il ne sentait pas très fier de lui mentir ainsi. Car honnêtement, il ne voyait pas comment un de son espèce paniqué devant son cauchemar, pourrait faire quoi que ce soit d'autre que de l'occire avant de s'emparer du mot. Il se reprit soudain. Un moment qu'il n'estimait pas vraiment mais qui lui parut long devait s'être écoulé depuis la visite de ses ravisseurs. Il était temps d'agir. En trois enjambées, Ils se retrouvèrent devant la cheminée. Il se mit à genoux sur le matelas puis présenta l'animal tremblant à

« - Baptiste

» Le prisonnier révéla des orbites creusées par l'absence d'un quelconque ressort. «

ses yeux.

« - Nous y voilà Avatar, c'est le moment pour toi de découvrir le monde. Lorsque tu auras trouvé du

secours, j'espère que les magnificences de la surface ne te feront pas oublier le chemin du retour. Il faudra revenir pour me raconter ton voyage, d'accord ? » Il éprouva un dégoût si profond de lui même devant cette créature ignorante qui lançait de pitoyables

« -Oui, oui. » qu'il en vacilla un instant. Il dissimula sa mauvaise conscience sous un mâle et rassurant :

« - Allez, je ne te retiens pas plus longtemps mon ami. Va, va découvrir la vraie vie et les délices du

grand air ! » Joignant le geste à la parole, il fourra le rat dans le conduit en présentant ses pattes à la paroi afin qu'il s'y accroche. Avatar, dirigé vers l'insondable abîme de cette lumière crainte par les siens depuis leurs origines, fut gagné d'un effroi si incontrôlable qu'il urina sur l'avant-bras de Larouse. Le liquide abondant fit sa nidation au creux de l'aisselle gauche; La victime inspira profondément puis souffla tel un phoque de retour d'apnée pour ne pas tomber dans une colère néfaste à ses desseins. Le courroux stoïque, il siffla :

« -N'est pas peur mon grand. Je t'en prie, agrippe toi, monte ! L'avenir n'est pas dans ce trou, pour un rat comme pour un homme. »

Avatar tenta de se défendre tout en se débattant pour se dégager de la l'emprise :

« - Mais moi je peux sortir de ce trou si je le veux, s'en qu'on m'y pousse ! » Grinça t' il à toutes dents. Dans son dos, la contradiction ricocha dans le tube avec la vibration voluptueuse d'une parole céleste et souveraine :

« - C'est exact, mais si tu n'avais pas l'opportunité de le faire pour quelqu'un qui compte pour toi, tu

ne l'aurais jamais osé. Hier, tu découvrais le sens du mot amitié. Aujourd'hui, apprête toi à apprécier la

puissance qu'elle procure. Elle te rendra apte à découvrir le monde et sauver un ami. Détends toi, monte ! Il ne peut rien t'arriver. L'exhortation s'enroula autour du corps cylindrique pour presser

dehors sa nervosité. Les griffes dont il ne dominait pas le fonctionnement, effritèrent la croûte de terre noire durcie au feu, peau craquelée d'un vieillard éprouvé aux cadences d'une vie rude de charbonnier.

C'est alors que l'ouïe sevrée du multitude de bruits du prisonnier capta un son sourd, un autre ! Dans un souffle qui n'avait rien de serein, il intima :

« - voilà qu'on vient. Presse toi donc, tu vas nous faire découvrir ! »

Il plaqua avec fermeté le messager défaillant contre la paroi en lui bourrant l'arrière-train d'une franche

invitation à progresser. Avatar entendait aussi les pas, le trousseau de clefs. Son poids échappa à l'attraction d'une ruade. L'otage sentit le glissement de la fourrure puis de la queue avec soulagement. Il ne resta plus rien qu'un grattement qui s'éloignait tandis que les ressorts percutaient. Il ne put s'empêcher de rester son visage dans l'orifice pour suivre son héraut. Le battant poussa un gémissement de ses gongs. La tête s'extirpa rapidement, mais trop tard.

« - Et bien, mais qu'est ce que tu fous ? »

Les mots du longiligne cisaillèrent les tempes de Baptiste alors qu'il se retournait. Vite, penser !

« -

fabriquer, n'est ce pas ? »

je ne t'avais pas entendu arriver. Tu me demandais ce que j'étais en train de

des pas

Par

pardon,

« - Maudit fils de chienne, je ne parle pas assez bien l'anglais pour toi ?! » Rugit Biläl en s'avançant, une main sur le manche de son arme. L'otage mit ses mains paumes offertes, criant :

« - Non non, pas du tout. C'est juste que j’aie été surpris, je n'étais pas certain ! »

L'agresseur se figea. Ses pupilles étaient si noires qu'on pouvait pensait qu'il fronçait les sourcils.

« - J'ai entendu un bruit dans le conduit alors je suis aller voir. Devinez ce qu'il s'y trouvait, vous ne

me croiriez jamais

Il lui semblait indispensable d'aménager à ce fin d'esprit mais pataud animal, le maximum de distance entre lui et ce lieu.

« - Et bien quoi ? »

Le garde -chiourme déboîta son long cou vers l'avant pour appuyer son inquiétude, la joue à portée idéale pour un beau crochet. Un bref instant, un courant passa dans son bras droit pour déclencher une contracture du poing. Sa blessure fut transpercée de pointes diablement aiguës qui le dissuadèrent de cet acte héroïque.

« - Un rat, un rat énorme figure toi. Je lui ai fait une de ces peurs, parole, je n'ai jamais vu une bestiole aussi grosse détaler aussi vite ! »

Il avait d'abord pensé à la fable de l'oiseau, mais cela eut paru invraisemblable. Un volatile qui se débat dans un conduit perd des plumes, qu'on aurait alors dues retrouvées sur le matelas. Par réfraction de cette pensée, il se demanda ce qu'il resterait de lui même après avoir glissé dans un chausse-trappe où il se débattait lui aussi.

« - D'ailleurs il m'en as pissé dessus, sens donc ! » Il lui agita la manche sous le nez, l'autre se cabra pour se soustraire à l'effluve puissant. Il gronda :

« - Je vais regarder là dedans. Tu te mets face au mur à genoux, les mains croisées sur la nuque, fissa ! » Baptiste s'exécuta avec une pointe de nonchalance qui titilla le gardien, lequel caressa nerveusement son poignard. Une fois le prisonnier en position, il enfonça sa tête dans le trou avec précaution, constata qu'il n'y avait rien d'autre qu'une chaleur épaisse stagnant à l'intérieur.

« - Bon, il est parti. »

Baptiste sourire à la surface irrégulière du mur. Biläl alla jusqu'à la table et s'empara du tout

habilement.

« - nous allons la faire traduire, j'espère pour toi que c'est bon. » L'otage resté dans sa posture ne se retourna pas :

« -Si ça ne l'ait pas, nous y passerons tous, n'est ce pas ? »

Il ne s'expliquait pas pourquoi avoir provoqué, trouva cependant un grand apaisement à avoir deviné qu'il n'était pas le seul en grand danger.

« - Oui, mais nous mourrons dans l'esprit du sacrifice pour la beauté de nos certitudes. Tandis que toi,

tu seras exécuté comme on le pratique avec un criminel ici. Oui, je crois qu'en définitive c'est au garrot que je t'enverrai lécher les pieds de Shaïtan. » Fusa t' il. Lorsque qu'il fut seul, Baptiste se prosterna. Son palpitant cognait le sol et l'enveloppe de sa poitrine lui sembla bien mince. Il ne parvenait pas encore à réaliser vraiment ce qu'il avait réussi. L'odeur persistante de l'urine l'aida à en convenir. Le cœur battit encore plus fort.

»

ISNAN

« - Au non d'Allah, le Tout Miséricorde, le Miséricordieux Tirer à fond s'élancer ardemment filer grand erre ainsi tout devancer ainsi mettre en œuvre un décret. »

Sourate 79 – Tirer – Ayät 1 à 5

A l'heure qui avait été décidée pour commencer la réunion, les Quatre hommes convergèrent vers le fumoir avec une fébrilité rentrée en des démarches affectant le flegme. Devant le pas-de-porte

ils se dévisagèrent à peine. Chacun rejoignit son sofa habituel, mais personne ne s'allongea sur le côté. les narguilés étaient absentes de la table basse. Au lieu d'elles étaient disposés les feuillets écrits de l'écriture maladroite de l'otage ainsi que d'autres parcourus d'une calligraphie arabe élégante. Il se trouvait aussi un étui en kevlar noir, estampillé de numéros matricules et du blason au pygargue ailes déployées sur une ancre à jas, dissimulant à demi un trois mat : l'emblème de la U.S. Navy.

« - Messieurs

Les regards quittèrent les objets pour les lèvres du caïd.

« - Messieurs, j'ai le plaisir de vous annoncer que nous allons pouvoir passer à la suite de notre plan. » Les complices découvrirent toutes grandes leurs dents, laissèrent échapper de bruyants rires trop longtemps contenus au fond des tripes. Ils charriaient dans les tumultes le sédiment nauséabond de l'inquiétude causé par ces journées de planque, de discrétion avec le voisinage, un qui-vive constant

fait d'apnées plutôt que de respirations. Lorsque ceci se tarit un peu, Uthmän claqua des mains pour commander l'attention :

« - Et oui, il va être temps d'effectuer notre repli stratégique pour la « base 2 ». L'haleine fétide des corps de sécurité nous empestent un peu plus chaque jour. » De vives approbations montèrent. « - Mais nous ne fuyons pas, non, nous avons désormais quelques atouts d'importances et des nouvelles réjouissantes. » Il interpella Biläl :

« - Présente donc aux autres ce que tu m'a annoncé. »

L'intéressé se racla la gorge avec un petit sourire triomphant :

« - Ils surveillent tous les endroits où nous avons commandé quelque chose, absolument tous, comme prévu ! » Sa face dirigée vers le plafond clama :

« - La iläha illa Iläh, Muhamad Un rasülu ilähi ! »

Sa ferveur gagna l'assistance , elle l'embrasa instantanément.

« - La iläha illa Iläh, Muhamad Un rasülu ilähi ! »

Uthmän savoura en silence ce triomphe, alors que ses compagnons se congratulaient encore. Lentement, sans que l'inertie soit contrariée, ils s'étouffèrent mutuellement jusqu'à ce que ne restent que quelques fumerons qui rougissaient leurs joues. Le jeune chef s'en réchauffa jusqu'aux dernières lueurs. Il redressa un peu le menton, les toisa avec une majesté bienveillante; Il sentait que sa troupe était fière d'être conduite par lui. A ce moment personne ne doutait plus. Il avait vu juste : 86

!

»

« - Les renégats ont comme prévu, étaient rapidement prévenus de nos commandes. Mais nous n'avons pas besoin de ces fils de chienne car nous avons tout. Voyez cet objet, personne d'autre que Biläl et moi en connaissions l’existence. C'est une merveille de technologie yankee négociée à un sergent des Marines, à prix d'or certes, mais il va nous permettre de quitter le théâtre des opérations actuelles. » Al Azhäb Al Muntäqim s'était gardée de réunir la logistique dans le Sayf Raml. Cela aurait causé leur perte, car la pègre locale qui prospérait dans ce petit émirat n'aurait jamais osée se commettre dans ce qui allait être une affaire d'état, d'autant qu'il y avait depuis cinq millions de dollars de prime sur leurs têtes. Les faux papiers avaient donc étaient obtenus à Gibraltar, les armes dans le faubourg d' Aden, les vivres avec été accumulées par les épouses sur des semaines dans le pays et le nécessaire aux voyages dans ces contrées désertiques avaient été rapatrié de Damane par Nüh, sous le couvert d'un symposium de prières et d'études destinées aux pupilles de l'état, dont il avait été l'organisateur et l'un des accompagnateurs. L'automobile prévue pour le repli avait été assemblée de toue pièce par Biläl et Azïz, bricoleurs hors pairs formés par les expédients du combat clandestin. Le quatre roues motrices Range-Rover était constitué de pièces d'occasion glanées dans les petites annonces des magasines spécialisées et les casses automobiles qui foisonnaient dans une région où le conducteur était trop souvent fataliste, donc imprudent. Celui-ci préférait acheter si les moyens le lui permettait un véhicule neuf plutôt qu'une occasion ou de faire une réparation, au cas où l'accident aurait été provoqué par un djinn malfaisant logeant dans la carrosserie et non pas par son comportement routier. Ainsi, les casses fournissaient par containers des populations aussi résignées de la région, mais avec un P.I.B. par habitant trop faible pour se permettre du zéro kilomètre au compteur. Les plaques d'immatriculation et les papiers de l'automobile étaient de fabrication pakistanaise, Karachi. Le coursier du désert n'avait donc pas d'existence officielle, jusqu'à la chaîne de montage. Un praticien attaché à la cause avait fourni le « Diprivan » et les conseils idoines pour plonger un adulte dans le sommeil, sans risque ou presque pour sa santé. Nul besoin de passeur pour franchir les limes de l'émirat et s'évaporer dans le désert. Biläl avait accompagné durant son adolescence un parrain parmi les sables, les roches et les reliefs traîtres que ne traversaient pas les routes officielles pour de petits mais juteux trafics en tout genres. Sur deux cent kilomètres après la frontière, il connaissait la plupart des chausses- trappes humaines et naturelles. Afin de parfaire l'opération, ils avaient tout de même pris contact avec d'éventuels fournisseurs locaux, allant même jusqu'à prendre des commandes confirmées par des arrhes à chacun d'eux. Cet argent dépensé en pure perte matérielle avait procuré au financier de l'opération une ineffable sensation de bien être à l'idée qu'après leur morts, ces adorateurs du veau d' Or paieraient leur trahison à venir. A chaque fois qu' Azïz lui avait demandé une somme en espèce pour régler les avances, il se récitait ce verset pour maudire avec délectation ses futurs judas :

« - … et vraiment tu les trouves, plus que personne, cramponnés à la vie, plus que les associants. Tel d'entre-eux veut se prolonger mille ans ; mais la longévité ne l'éloignerait pas du tourment. - Allah est clairvoyant sur leurs agissements.

Sourate II – La vache – Ayät 96

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En attendant le Jugement Dernier, cette dépense faisait sûrement se fourvoyer les autorités, qui devaient avoir pour priorité de surveiller les rendez-vous certains. Azïz avait était désigné pour cette prise de contact pour son pedigree et son allure remarquables. Les adversaires avaient ainsi toute matière pour se convaincre de poireauter en nombre. Le caïd s'empara du boîtier et le brandit avec fierté avant de l'ouvrir avec délicatesse. Il en sortit un curieux instrument, une binoculaire munie d'une sangle de tête, Sur le dessus se trouvait un réceptacle pour la batterie. Azïz s'exclama :

« _ Allah Akbar, des lunettes à intensificateur de lumière. Je pense comprendre à quoi elles vont nous

servir. Tu les a marchandées avec plusieurs batteries au moins ? Ça consomme en une nuit ces trucs là, tu sais ? » Il s'adressait à Biläl car ce ne pouvait être que lui pour s'entretenir avec un marines amateur de bonnes

affaires. Cela devait s'être produit lors d'une escale de son beau-frère à Koweit City. Ce matériel ne se trouvait que chez les unités de combat, lesquelles venaient se refaire une santé dans une des bases permanente installées après la Première Guerre du Golfe, avant de repartir sur les points chauds à proximité. Ces bases possédaient des ateliers pour entretenir les objets coûteux et sophistiqués adoptés par la vision occidentale de la guerre moderne. Certains s'avéraient bons pour la réforme, d'autres n'en n'avaient que la déclaration officielle et fournissait les marchés parallèles. Très risqué, une grosse organisation, mais très lucratif.

« - Me prendrais tu pour un enfant, beau-frère. J'en ai pris quatre dans leur emballage. » Railla ce dernier en lui agitant le compte sous le nez.

« - Ça va, Ça va. C'est que l'équipement militaire, c'est tout de même mon domaine au départ. Alors

permets moi de m'inquiéter de ce détail, quand même ! » S'agaça le guerrier. L'ingrat visage de Nüh se tourna vers lui, plus grimacier que jamais. Il était agacé de ne pas comprendre, et surtout d'être le seul. Ces complices comprirent et ricanèrent en voyant l'expression.

Le petit homme s'emporta :

« - Allez vous m'expliquer ce que vous voulez faire de ce truc, à la fin !? »

Azïz expliqua d'un ton patelin :

« - Biläl va les chausser sur son nez et nous faire traverser par des chemins de traverse sans mettre les phares, une nuit très prochaine, n'est ce pas ? »

L'intéressé confirma du menton en silence, mais avec un sourire énorme. Uthmän, très en verve, enchaîna :

« - Pas une nuit très prochaine, ce soir messieurs. Pas assez de lune pour qu'on nous repère à vue, mais

assez de luminosité ambiante pour que cet appareil donne le meilleur de lui même. Notre guide verra comme en plein jour ! » Nüh se recomposa un air serein, considérant avec attention l'objet dans ses mains. L'engin fabriqué dans des matériaux légers et solides appelèrent en lui une référence au créateur. Peu lui importait que le contenu eut un lien bien ténu avec cette merveille de technologie américaine. Seul s'imposait de

déclamer pour l'occasion son admiration à Sa Grandeur en se saisissant du moindre fil conducteur :

« Lui disposa pour vous les étoiles afin que bien vous vous guidiez dans les ténèbres du continent et de

la mer. - Nous articulons les signes pour un peuple qui saurait. »

Sourate 6 – Les troupeaux – Ayät 97

L'assistance abonda dans son sens. Elle approuva avec ferveur la bénédiction de circonstance comme d'une métaphore sur elle même. Le caïd, que les signes positifs de réussites prochaines rendaient d'humeur guillerette, interrompit l'intercession à Allah d'une envolée lyrique :

« - Messieurs, le meilleur pour la fin ! La production de notre collaborateur, Saïd Baptiste Larouse. »

Biläl suinta ces mots dans un rire épouvantable :

« - Celui là, j'arriverai bien à le faire chier dans son sarwhal 1 avant la fin ! » Personne ne remarqua qu'à cette vantardise, Nüh se fût soudain refermé à la verve générale. Il y avait une autre âme dans son esprit que celle du prisonnier et celle-ci le tourmentait. Son prénom était Sakïna, sa cousine. Bien plus en vérité : son chaste amour. Il lui avait confié toute sa vie durant ses peurs et ses espoirs, mais ce n'était que depuis quelques heures qu'elle avait pris connaissance de son implication dans l'enlèvement, depuis qu'elle avait eut entre ses doigts potelés et dorés comme le fruit d'une nakhlä medjül 2 la lettre de l'otage. Elle était interprète pour le ministère de l'énergie et possédait entre autre de six langues très couramment, le français. Cet atout ainsi que la certitude absolue qu'elle ne dévoilerait rien à quiconque par affection pour lui, l'avaient incité à proposer ses services à Uthmän lorsqu'il avait fallut changer les objectifs de l'opération au pied levé. Il s'avouait qu'à ce moment là, il s'était sentit très fier de pouvoir porter sa contribution au projet sur un élément aussi crucial que de connaître ce qu'écrirait le français. Un orgueil secret l'avait galvanisé à l'idée de retrouver celle qu'il n'avait pas revue depuis de longs mois. Il lui ferait la surprise de l'homme qu'il était devenu. Par la suite, la fièvre de l'exaltation était tombée, remplacée par un parfum tenace, un verset

« - Ne galopez pas ! Revenez plutôt à vos vies délicates dont vous étiez gratifiés dans vos demeures ; - Peut-être là dessus serez vous questionnés. » </