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Ferdinand LOISE

TRAITÉ DE LITTÉRATURE

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LES LOIS pu STYLE

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AVEC LES MOYl^ENS DE SE FORMER"

A L'ART D'ÉCRIRE

4^ ÉDITION

NAMUR

LIBRAIRIE DE AD. WESMAEL-CHARLIER, ÉDITEUR

RUE DE FER, 53

1901

BIBLIOTHECA

PROPRIETE.

Tous les exemplaires sont revêtus de la signature de Fauteur,

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^.•t**^^raprime^ie"3ê^Ad. Wesmael-Charlier, rue de Fer, 53, à Namur.

\

AVERTISSEMENT

DE LA NOUVELLE EDITION.

Ce livre est le fruit de trente années d'enseignement littéraire. Nous

avons beaucoup écrit, et l'on ne nous accusera pas d'y avoir cherché autre

chose que d'enrichir l'esprit de la jeunesse en lui inspirant l'amour du

beau.

Parmi nos ouvrages, celui-ci occupe une place à part : nous l'avons écrit,

non pour exposer simplement des préceptes à l'usage de l'enseignement

moyen, mais pour essayer de former, parmi la jeunesse la mieux douée, de

futurs écrivains, capables de faire honneur à leur pays. Voilà pourquoi nous

avons cherché à faire de ce livre une œuvre d'art. Avec toute l'expérience

acquise, nous y avons mis toutes nos facultés et toute notre ame. Nous le

disons sans plus de prétention que de fausse modestie. D'autres pourront

faire mieux; nous ne le pourrions pas. Et nous avons la ferme conviction

que les jeunes gens qui se sentent des dispositions pour l'art d'écrire ne

se repentiront pas d'avoir lu et médité les nombreux exemples que nous leur offrons des lois du style avec le commentaire qui les accompagne.

Le Conseil de perfectionnement, trouvant notre Traité de littérature

trop étendu pour les classes, a bien voulu inviter le Gouvernement à le

IV ^

porter au Catalogue des livres à donner en prix. Le succès a dépassé notre

attente : en dix ans, trois éditions se sont épuisées. Le corps professoral

de nos athénées et collèges n'a pas hésité à offrir aux lauréats des concours

scolaires un livre de préceptes, au lieu d'un livre d'agrément, parce qu'il a

cru y trouver quelque chose de Vutile dulci d'Horace, et ce que nous avons

été heureux d'apprendre les jeunes gens qui l'ont obtenu en récompense

de leur travail n'en ont pas proposé l'échange. Il nous est échu un autre

bonheur : celui d'apprendre, de la bouche même de jeunes écrivains, que

ce livre n'était pas sans influence sur leur vocation ; nous n'ambitionnons pas

de récompense plus chère.

Ce livre insistons-y est fait pour être lu et médité; œuvre didac-

tique, mais où la pédagogie cède le pas à la littérature. Comme nous le

disions dans notre première Préface, au point de vue de l'enseignement, un

livre de ce genre ne doit pas être appris par cœur. On doit lire d'abord,

résumer ensuite : lire à l'étude et résumer en classe. Au reste, les sommaires

placés en tête des chapitres suffisent à éclairer la marche. La méthode est

nouvelle. Des maîtres expérimentés, conseillés par un homme du goût le plus

parfait qu'il nous ait été donné de connaître, en ont fait l'essai au Séminaire

de Floreffe, et ils ont réussi.

Nous espérons que d'autres établissements s'y essaieront à leur tour en

faisant appel à la raison plus qu'à la mémoire. Les définitions, il faut les

retenir; mais les développements doivent s'exprimer en toute liberté. C'est

à la fois un critérium de jugement et un utile exercice d'élocution.

Nous avons ajouté à l'ouvrage une étude finale sur les Moyens de se

formel' à l'art d'écrire.

Quelle que soit l'étendue du volume, nous n'avons pas cru pouvoir le

raccourcir; des hommes de valeur, consultés sur ce point, nous ont dit :

N'en effacez rien, ce serait gâter l'ouvrage. Par je ne sais quelle complai-

sance paternelle, nous pensons comme eux.

Nous promettions un second volume sur les Lois des genres. Il est publié

déjà en partie sous forme de brochure. Nous l'avons achevé; et, si le corps

V

enseignant fait bon accueil à cette édition nouvelle des Lois du style, nous

nous ferons un devoir de lui donner pour complément les Lois des genres,

non en détail, mais dans leurs grandes lignes, car ici nous n'aurons plus de

textes à citer à l'appui des théories. Nous nous contenterons de l'exposition

des lois avec quelques modèles d'analyse littéraire, et nous aurons dit tout

ce que nous avons à dire.

F. L.

EXTRAIT DE LA PRÉFACE

DES PREMIERES EDITIONS.

Bien des gens, à l'heure actuelle, font fi des préceptes. On se persuade

que les règles sont arbitraires et purement conventionnelles, qu'on peut

savoir écrire et parler sans les connaître, qu'elles sont faites pour dessécher

l'imagination et l'âme plutôt que pour les féconder.

Des règles conventionnelles, oui, les rhéteurs en ont établi : telle est

cette célèbre règle des unités dramatiques de temps et de lieu qui a mis

Corneille au supplice;

il y a des règles qui servent à

un temps et ne

conviennent pas à un autre : tel est encore le merveilleux dans la poésie

épique; il y a aussi, parmi les figures qui servent à orner le langage, une

complication excessive, dans le système des tropes principalement. Nous

n'hésitons pas à rejeter toute règle arbitraire et conventionnelle pour nous

conformer aux lois mêmes de la nature qui servent de guide au génie. C'est

aux modèles que nous demandons de nous éclairer. Certes, il y a eu des

chefs-d'œuvre avant qu'on ait formulé des préceptes de rhétorique. Et si l'on

n'avait affaire qu'à des écrivains possédant le don créateur, il serait parfai-

tement inutile de leur apprendre comment l'esprit, s'inspirant de la nature,

procède dans la conception et l'exécution de ses œuvres. Mais ce n'est pas

pour des êtres exceptionnels, c'est pour la masse des. intelligences que sont

faites les règles de littérature, comme les règles de grammaire. Disons-le

toutefois, les esprits supérieurs eux-mêmes ont besoin de la lumière des

préceptes pour se former le goût et atteindre quelque perfection dans l'art

VII

de la parole et du style. La langue, après tout, n'est pas simple affaire d'in-

tuition et d'instinct. On ne la sait pas en naissant; c'est un mécanisme dont

il faut étudier les rouages. On dit volontiers : Mais à quoi bon les noms de

toutes ces figures que le peuple emploie sans les avoir apprises? Les noms?

Ils importent peu, sans doute, en ceci comme en tout : il s'agit des choses

qu'ils représentent. Or ces choses sont indispensables à la culture de l'esprit.

Qui donc parmi les gens éclairés voudrait qu'on lui appliquât le mot de

Boileau :

La métaphore et la métonymie,

Grands mots que Pradon croit des termes de chimie!

En écrivant ce Traité de littérature, nous avons cherché surtout à éviter

la sécheresse et l'aridité des résumés didactiques qui ne parlent ni à l'ima-

gination ni au cœur de la jeunesse. Ouvrir les grands horizons de l'âme et

de la pensée, faire une œuvre de raison et de goût, et sur les lois de l'art

une œuvre d'art, tel a été notre but. Nos lecteurs diront si nous en avons

approché.

Nous avons donné tous nos soins à l'exactitude des définitions, au choix

et à l'explication des exemples aussi nombreux que variés pris dans nos

meilleurs écrivains, parmi les gloires incontestées.

Nous nous sommes efforcé de mettre la critique et la philosophie de l'art

à la portée de toutes les intelligences.

Nous ne nous flattons pas d'avoir éci'it ce qu'on pourrait appeler un livre

neuf. Mais nous n'aurions pas mis la main à l'œuvre, si l'expérience ne nous

eût rien appris que ce qui traînait dans tous les manuels. Ce qui nous

appartient en propre, c'est notre introduction d'abord sur la littérature, le

beau, l'art, la critique, l'unité dans la variété, les facultés mentales et les

facultés créatrices; puis les observations sur la construction littéraire,

l'exposé des tropes, des qualités générales et surtout des qualités particu-

lières du style.

Nous n'avons pas suivi la marche ordinaire qui consiste à débuter par les

VIII

qualités du style et à finir par les figures. Ayant commencé par des obser-

vations sur les mots, nous avons jugé préférable d'achever l'analyse des

éléments du style avant d'en aborder les qualités d'ensemble.

Nous avons tâché de refaire, autant qu'il est en nous, l'éducation de nos

contemporains qui, gâtés par l'argot du journalisme et du roman, ont

désappris la belle langue française que parlaient les maîtres. Oh ! les maîtres !

Si l'on savait ce que l'on gagne à les fréquenter! Combien, à ce contact,

l'âme s'élève et le goût s'épure avec les moeurs! Et quelles ineffables jouis-

sances on trouve dans le commerce des grands esprits!

Nous le déclarons hautement, nous ne sommes point de ces classiques

attardés pour qui rien n'est beau que ce qui se faisait autrefois. Nous

répudions du passé les oripeaux mythologiques, les préciosités de salon, la

manie des périphrases, comme l'avenir répudiera de notre temps la manie

descriptive, néologique et jargonnante. Nous ne rejetons pas les innovations

légitimes que l'art et la science ont introduites dans le domaine de la litté-

rature. Mais nous ne nous attelons à aucun système. C'est à la fois l'idéal et

la réalité que nous cherchons, l'idéal et la réalité qui ne peuvent pas plus

être séparés dans l'art qu'ils ne sont séparés dans la nature. Nous ne prenons

des divers systèmes que ce qui est conforme à cette trinité de l'âme : le

vrai, le beau, le bien. Fond qui se transforme, selon les temps, les lieux et

les personnes, mais qui par lui-même est aussi impérissable que l'esprit

humain dont il représente à la fois l'essence et les aspirations invincibles.

Tel est l'enseignement que nous apportons à la jeunesse. C'est la seule

école à laquelle il soit glorieux d'appartenir, et c'est la seule à laquelle on

ne se repent jamais d'avoir consacré sa vie.

TRAITE DE LITTERATURE

LES LOIS DU STYLE

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER.

LA LITTÉRATURE, SON IMPORTANCE & SON ÉTENDUE.

I.

Littérature est un terme très élastique. Ouvrez le diction-

science qui

comprend la grammaire, l'éloquence et la poésie; la connais-

sance des règles, des matières et des ouvrages littéraires. C'est

dans ce sens qu'on dit : " Cet homme a une vaste et profonde littérature, v C'est dans ce sens encore que s'emploie le mot

littérateur, qu'il ne faut point confondre avec le mot écrivain,

naire. Il vous dira que la littérature est : P la

car on peut être l'un sans être l'autre; 3^ l'ensemble des pro- ductions littéraires d'une nation, d'un pays, d'une époque.

Aucune de ces définitions ne nous fait comprendre ce que c'est

que la littérature. Dire qu'elle est une science qui comprend

la grammaire, etc., c'est une idée fausse. D'abord la littérature n'est pas une science, c'est un art; et puis, si la grammaire est

indispensable à connaître pour parler et écrire correctement,

il n'entrera dans l'esprit de personne de faire d'un grammairien

un écrivain ou un littérateur. Il peut être l'un et l'autre, mais

non à titre de grammairien. Un traité de littérature, c'est un

recueil de règles sur l'art d'écrire. V histoire de la littératu7^e,

c'est l'étude biographique et littéraire des auteurs et de leurs

ouvrages. La littérature, dit Lafaye, consiste dans " la connais- sance des ouvrages d'esprit, des livres et des compositions littéraires qui se considèrent uniquement sous le point de vue

" C'est là, en effet, ce qui fait le littérateur. Mais

du beau.

qu'est-ce qui fait la littérature? A quel titre un livre compte-

t-il comme une œuvre littéraire? Que faut-il pour être écrivain

ou auteur? Toute la question est là.

Il est clair que par écrivains nous n'entendons que ceux qui

savent écrire avec art, qui ont des qualités de composition et de

style enfin. Etre auteur, ce n'est pas non plus écrire un livre

quelconque,

autorité.

c'est construire une œuvre

digne de

faire

Ce qui constitue l'œuvre littéraire, l'œuvre de littérature,

l'œuvre d'écrivain, c'est, dans le domaine de la pensée, tout ce

qui est susceptible de revêtir une forme d'art, tout ce qui porte

l'empreinte de la beauté en un mot. Littérature, lettres ou

belles-lettres, c'est une même chose sous trois mots différents.

La le beau ne règne pas, il n'y a point de littérature.

Mais,

il ne faut pas s'y tromper, la forme seule ne peut suffire à une

œuvre littéraire. Il faut que le fond se prête à la beauté par

lui-même ou par la manière dont on l'envisage. Décrire le

cheval en simple naturaliste par exemple, c'est faire œuvre de

science; le décrire comme Buffon, c'est une œuvre d'écrivain.

Pourquoi? Est-ce pour la noblesse du style seulement? Non, c'est

pour la noblesse du sentiment que l'auteur prête au cheval dont

il fait le compagnon, l'émule et en quelque sorte l'égal de l'homme

par les qualités qui lui sont propres : le courage, la docilité.

Il importe de bien distinguer ce qui appartient et ce qui

n'appartient pas à la littérature. Il en est pour qui la littérature

se confond avec la poésie et les œuvres d'imagination pure,

d'autres pour qui les lettres ne sont qu'une question de forme

3

et qui disent : le fond, c'est la science. Les uns comme les

autres sont dans Terreur. Remontons à Tétymologie.

Qui dit lettres dit expression

de

la pensée.

La pensée,

abstraction faite du mot qui l'exprime, n'est donc pas littéraire. Mais la forme, si elle s'applique à la science purje, a un caractère de clarté froide qui exclut le sentiment et l'imagination. Il y a

vérité, il n'y a pas beauté; dès lors, nous sommes en dehors

des lettres. Vous le voyez, la littérature est V expression de la

'pensée portant en elle le caractère du beau et pouvant

revêtir une forme poétique ou éloquente. Tout ce qui n'est

qu'érudition ou science n'appartient qu'indirectement à la

littérature.

II.

Jugez de l'importance des lettres. Ce terme, si humble dans

sa signification originelle, comme il s'agrandit en servant

d'organe à l'intelligence! Il désignait d'abord les signes conven-

tionnels qui, par leur réunion, forment les syllabes, puis les

mots, puis les phrases, et voilà qu'il représente le discours et

toutes les splendeurs de la

parole :

la parole,

ce don par

excellence qui distingue l'homme de tous les autres êtres de

la création ;

la

parole qui contient tous

les

secrets de

la

destinée humaine,

car c'est

elle qui gouverne le monde ;

et,

selon

l'usage qu'on en

fait, elle

nous conduit à

toutes

C'est elle donc

qui réclame tous nos soins dans l'éducation. Quelle que soit

l'importance des études scientifiques, n'oublions pas que la parole est l'instrument de la science comme de l'art lui-même,

et que, avant d'apprendre à devenir une spécialité, il faut

commencer par étudier à fond l'instrument sans lequel nous

ne pourrions nous comprendre ni nous faire comprendre des

autres. L'étude des langues, et surtout de la langue maternelle,

mais c'est le fondement indispensable et primordial de toute

les élévations

ou à

tous

les abaissements.

4

éducation. Personne assurément ne sera tenté de nous démentir

si nous affirmons que la source des principales difficultés que

les jeunes gens rencontrent dans letude des mathématiques,

c'est l'ignorance oti ils sont du sens vrai, du sens rationnel des

termes de la langue scientifique. On ne sait pas raisonner.

Pourquoi? parce qu'on ne connaît pas la signification des mots

qui traduisent les opérations de l'esprit. Il faut donc s'attacher

à bien se rendre compte de la valeur des mots, non pour eux-mêmes sans doute, mais parce qu'ils sont la représentation des idées, comme les idées elles-mêmes sont la représentation

des choses. N'allons pas donner dans le travers des zélateurs passionnés

de Vintuition externe qui, dédaignant les mots pour les choses

et pour celles-là seulement qui tombent sous les sens, préten- draient volontiers que la vue des objets suffit à provoquer

l'activité mentale, et que la connaissance du langage n'est pas

la condition nécessaire du développement de nos idées. La

vérité est qu'il faut connaître sa langue pour être capable de

penser et d'exprimer ses pensées. Nous sommes corps et âme :

la pensée aussi doit prendre corps pour être saisissable en nous

et hors de nous. Cette incarnation de la pensée, c'est la parole,

corps de l'esprit. On ne peut avoir une pensée nette et précise

avant que le mot qui l'incarne soit trouvé. On connaît les vers

de Boileau :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mois pour le dire arrivent aisément.

Rien n'est plus vrai. Seulement, il faut observer que, pour

bien concevoir, il est indispensable de connaître préalablement

sa langue. Celui qui la connaît, s'il a une idée à rendre, ne

sera jamais embarrassé pour trouver l'expression. Il est des

gens qui aiment à dire : Je sais bien, mais le mot ne me vient

pas. N'en croyez rien : ce n'est qu'une défaite dissimulée sous

une prétention d'amour-propre. On peut hésiter sur un mot dans une langue étrangère, on ne le peut pas dans la langue

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qui sert à exprimer nos sentiments et nos besoins. Ceux qui

éprouvent de ces embarras d'expression n'ont que des ombres,

des semblants de pensée. Est-ce que le dernier des paysans

î illettrés hésitera jamais sur un mot, quand il aura quelque

il chose à dire? S'il ne sait parler français, il parlera son jargon, I voilà tout. Le mot n'est rien sans la pensée, mais la pensée non plus n'est rien sans le mot. Les Grecs, si ingénieux à cacher la

I

1 vérité sous le voile de la fiction, représentaient Minerve, déesse de la sagesse et des beaux-arts, sous le coup de marteau de

li

Vulcain, jaillissant tout armée du cerveau de Jupiter. C'est

l'image de la pensée, au choc de l'enfantement, jaillissant de la

cervelle humaine armée de son expression.

m.

Mais la littérature, comme nous l'avons définie, ne peut être

confondue avec la parole vulgaire; c'est la parole portant avec elle lumière et chaleur : lumière, pour éclairer l'esprit; chaleur,

pour échauffer l'âme, et lui inspirer l'amour de tout ce qui est

beau, noble et grand. La littérature n'est pas une langue d'initié

parlant en termes abstraits ou techniques, pour enseigner les

règles particulières de telle science ou de tel art. La littéra-

ture est la langue universelle de la pensée et du sentiment par

l'image. Elle est faite pour parler à tous les hommes et à tout

l'homme : tête et cœur. Les termes dont elle se sert doivent

être à la portée de tous, car elle s'adresse aux ignorants comme aux savants et plus même qu'aux savants, car elle a pour

mission de vulgariser les 'connaissances nécessaires au perfec-

tionnement intellectuel et moral de l'humanité.

Poésie, éloquence, histoire, critique, philosophie, politique

même,, voilà son sextuple domaine. Elle embrasse tout ce qui

est de l'homme : c'est elle qui, à travers la nature, lit au fond des cieux le nom de son auteur et qui fait rayonner au regard

de l'âme cet idéal divin, résumé de tout ce qui vrai, de tout ce

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qui est beau, de tout ce qui est bon, source de toute inspiration,

de tout enthousiasme, de toute poésie; c'est elle qui donne aux

lèvres éloquentes le don de convaincre, de persuader et d'émou-

voir; c'est elle qui transmet à la postérité les événements de la

vie des peuples, et, en nous rendant contemporains de tous les

âges, nous apprend à nous modeler sur les vertus des grands

hommes, à éviter les fautes qui font la ruine des individus et des nations, et à fuir les vices qui font l'opprobre du genre

humain; c'est elle qui nous apprend à juger des hommes et des

choses, en pesant les idées au poids du bon sens et les faits dans

les balances de la justice; c'est elle qui, en nous enseignant la

justice, nous enseigne le droit et le devoir : le droit qui nous fait libres, le devoir qui nous fait esclaves, mais de la seule

conscience.

Enfin, la littérature projette aussi sa lumière et sa flamme

dans les profondeurs de la science philosophique. Ce n'est pas elle qui a dicté la logique d'Aristote, mais c'est elle qui a

inspiré Platon dans ses Dialogues , Cicéron dans ses Tusculanes,

Pascal dans ses Pensées. C'est elle encore qui descend avec

son flambeau au fond des mystères de l'âme et s'associe à la métaphysique comme à la morale, à l'esthétique comme à la

psychologie. Et les sciences positives, n'ont-elles pas aussi leur

côté poétique? Oui, il y a une poésie jusque dans les sciences

du calcul. Elle n'est pas dans le calcul lui-même, mais elle en sort par voie de conséquence. Demandez à Kepler si, après

avoir compté les astres, mesuré leur volume et calculé leurs

distances, il n'a pas compris l'harmonie des sphères, et s'il n'a

pas chanté, en l'adorant, un hymne de gloire au Créateur. Et

dans les sciences naturelles, dans la flore et la faune de la terre,

la poésie n'éclate-t-elle pas au sein même de la science? A côté

de l'œil qui observe, n'y a-t-il pas le regard qui contemple; à

côté de la raison qui sonde les causes ou qui constate les résul- tats, n'y a-t-il pas l'imagination picturale qui broie ses couleurs

pour peindre les objets, et l'âme qui poursuit l'invisible dans la

visibilité des choses et qui emprunte la plume pour analyser les impressions qu'elle en reçoit? La science et l'art se donnent

7

ainsi la main, comme dans l'œuvre de Buffon, pour interpréter,

décrire et glorifier la nature. Tout rentre donc dans le domaine

des lettres, tout, excepté l'exposé des lois et des procédés

scientifiques.

On ne comprendrait pas les préventions de certains hommes

contre la littérature, si les artistes de la parole, au lieu déjouer

avec les mots, savaient toujours mettre leur art au service da

vrai, du beau et du bien.

CHAPITRE II

LE BEAU.

Qu'est-ce que le beau? Rien n'est moins aisé

à définir.

Pourquoi? Pour deux raisons : la première, c'est que les

impressions du beau ne sont pas les mêmes pour tous; la

seconde,