UNIVERSITÉ PARIS IV SORBONNE ÉCOLE DOCTORALE DE LITTÉRATURES FRANCAISES ET COMPARÉE

THÈSE
Pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ PARIS IV Discipline : Littérature et civilisation française Présentée et soutenue publiquement par Melle Linda BEJI Le 5 juin 2009

Titre : L’Orientalisme français et la littérature tunisienne francophone : relations et influences

Directeur de thèse : M. Jacques NOIRAY Jury Mme Beida CHIKHI Mme Martine JOB M. Charles BONN M. Jacques NOIRAY

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INTRODUCTION

Qu’ont en commun ces deux notions de littérature francophone tunisienne et d’orientalisme français ? De quelle manière peut-on les relier ? La littérature tunisienne de langue française et l’orientalisme sont tous deux l’expression artistique d’une période de l’histoire et surtout de la relation de deux cultures, de deux civilisations. Dans cette étude, les notions de littérature francophone et d’orientalisme sont à prendre au sens large puisqu’elles regroupent les diverses expressions de l’Art. En effet, les moyens utilisés pour traduire l’intérêt mutuel de la France et de la Tunisie, leurs conflits, en bref leurs relations sont nombreux : l’écriture d’abord, et ce domaine sera l’élément essentiel de cette recherche, mais aussi l’art pictural et cinématographique. Ces trois éléments permettent aux cultures maghrébines et européennes d’exprimer leurs opinions sur l’Autre, de manifester leurs sentiments envers Autrui et leurs perceptions de leurs différences. De plus, ils sont le symbole de l’interpénétration de ces deux civilisations au fur et à mesure que leur contiguïté se renforce. La France et la Tunisie sont les exemples de deux pays liés par leur histoire et leurs cultures dont la relation, en dépit de haines passées, demeure, aujourd’hui, amicale. L’intérêt de cette étude est de voir comment, à travers ces deux États, deux civilisations réputées antagonistes, l’Orient et l’Occident, parviennent à se lier, à avoir une terre commune, à se remettre en question et à évoluer. Notre sujet est ‘l’orientalisme français et la littérature tunisienne francophone : relations et influences.’ Nous chercherons donc à montrer les rapports artistiques et littéraires de ces deux mouvances en nous appuyant, non seulement sur leurs outils d’expression, mais aussi sur les événements historiques, culturels et scientifiques qui pèsent sur la relation Orient/Occident. En effet, chaque œuvre artistique est le reflet d’une époque, d’une mentalité. Les ouvrages étudiés dans cette thèse, révèlent et mettent en relief l’évolution de la pensée orientaliste et de la culture orientale. La littérature tunisienne francophone est née à la suite du Protectorat. Au contact de cette culture française, l’élite tunisienne se met à écrire. Dès 1920, la Société des écrivains d’Afrique du Nord, fondée par Arthur Pellegrin, Albert Canal, Marius Scalesi 2

et Abderahmane Guiga, publie la revue La Kahéna autour de laquelle se rassemblent ceux qui écrivent en français. Leur première œuvre commune est La Hara conte, en 1929, recueil de nouvelles judéo-tunisiennes qui évoque les croyances, superstitions, fêtes et coutumes, histoires et légendes, sentiments et caractères de cette culture. La nouvelle est un genre prisé car il préserve la tradition orale de cette communauté. Écrivains maghrébins et juifs-maghrébins se retrouvent autour d’une même volonté : s’exprimer en français. Les deux confessions religieuses utilisent le même genre littéraire car ils ont une même culture de l’oralité. Dans les années 30, avec la naissance du Néo-Destour, les écrivains tunisiens décident d’utiliser la langue de leur colonisateur afin d’exprimer leurs souffrances, leurs revendications et leur identité, et ce en réponse à la colonisation. Les juifs tunisiens, eux, ont un double objectif : s’adresser à leur oppresseur français (même s’ils sont fascinés par leur culture) et dénoncer leur oppresseur arabe. En effet, les Juifs sont doublement minoritaires. Dans leur littérature, même s’ils évoquent de bonnes relations avec les Arabes, ils parlent aussi du mépris de ces derniers à leur égard. D’ailleurs, la Hara (quartier juif) est la manifestation de cette mise à l’écart et de cette différence instaurée au sein même de la communauté tunisienne. Néanmoins, l’essentiel des sujets de la littérature tunisienne, alors, était le lieu spolié, confisqué par l’Autre, c’est-à-dire la dénonciation de la colonisation et des conséquences négatives que celle-ci a provoquées en Tunisie entre autres. Progressivement, les thèmes des écrits de ces écrivains se sont tournés vers les dirigeants de leurs pays émancipés mais aussi vers leurs concitoyens dont les nouvelles mœurs issues de la modernisation les choquent et leur déplaisent. La littérature judéomaghrébine, aussi, aborde ce sujet d’une désillusion après l’Indépendance. Nous ne ferons donc pas de distinction entre la littérature arabo-maghrébine et judéomaghrébine. Beaucoup de similitudes sont là pour parler d’une même inspiration : la conscience collective, le style d’écriture, les thèmes (la famille, la mère, les traditions)… Du tête-à-tête face à la puissance coloniale, on passe à la dialectique du Même et de l’Autre, c’est à dire une analyse de soi par rapport à l’autre, une introspection suivant le regard d’autrui. Les écrivains s’attachent à parler, à étudier le rapport de soi à soi et de soi à l’autre. Ils observent une interaction de la culture orientale et occidentale et témoignent des conséquences de celle-ci sur les peuples du Maghreb. Les écrivains tunisiens analysent leur nouvelle société, l’évolution de leur propre culture en la comparant à leur passé mais aussi à la France ; quels changements de mœurs et d’appréhension de la vie la France a-t-elle provoquée par son influence ? 3

Aujourd’hui, la littérature francophone maghrébine revient, dans ses productions, au quotidien, à son Histoire profonde et toujours au désir de liberté, d’être soi. Ainsi, la littérature tunisienne se caractérise par la critique de la France coloniale (1ère génération) et de la Tunisie contemporaine (2e et 3e générations), par l’expression d’un tiraillement entre la tradition et la modernité, par la nostalgie (l’enfance est une période prisée) et par la revendication d’une orientalité mais aussi d’une double culture. Les destinataires de ces œuvres sont les Tunisiens mais aussi les Français. La culture arabe traditionnelle qui reposait jusque là sur un passé glorieux, s’est trouvée tout à coup démunie face à une civilisation qui la dépassait et la défiait. La culture arabe moderne est née de la rupture avec cet ancien esprit devenu insuffisant, et de la volonté de s’affirmer devant l’Occident intrus. Le processus d’acculturation réveille chez les Arabes des sentiments ambivalents enfouis jusqu’alors : une fascination pour l’Occident, sa civilisation, et une répulsion pour son rôle de dominant qui impose ses valeurs, sa culture et sa langue. La longue occupation de la Tunisie par la France et l’influence que celle-ci exerce encore aujourd’hui expliquent ce phénomène. De tout temps, les rapports Orient/Occident ont été difficiles et complexes. Encore aujourd’hui, il est délicat de définir les liens qui unissent ces deux mondes considérés comme antagonistes. Le monde occidental perçoit bien l’existence des grands courants qui traversent l’univers islamique, mais il les interprète souvent mal, par suite d’une profonde méconnaissance des traits majeurs de cette civilisation, si proche et en même temps si lointaine. Les relations entre les deux mondes sont tantôt conflictuelles, tantôt marquées par l’ignorance mutuelle. Elles sont encore, à notre époque, trop souvent passionnelles ou déformées par des préjugés et des malentendus hérités de la période coloniale. On observe, en effet, une relation de dominant à dominé entre ces deux cultures ; elles ont besoin, en réalité, l’une de l’autre pour revendiquer leur existence. Hélé Beji l’affirme lorsqu’elle écrit :
« Toujours, l’Orient et l’Occident se sont côtoyés avec des sentiments réciproques de convoitise et de jalousie, complices malgré leurs dissemblances, dans le secret vivace de se vaincre l’un l’autre. »1

C’est dans le regard de l’autre, de celui que l’on considère comme son rival, que l’on vit, que l’on se construit. C’est en cela que cette étude est intéressante, puisqu’elle met en relief cette relation entre deux cultures qui s’opposent et se fascinent à la fois.

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Béji, Hélé : Esprit, n°1, janvier 1997, p. 108.

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L’Occident, c’est d’abord l’un des deux empires issus du démembrement de l’Empire romain, l’autre étant l’empire d’Orient. Plus tard, ce terme a désigné l’ensemble des peuples habitant l’Ouest du continent eurasiatique et ayant des valeurs religieuses communes : le Christianisme. L’Orient, quant à lui, regroupait l’ensemble des grandes civilisations de l’Antiquité entourant la Méditerranée orientale jusqu’à l’Iran inclus. De même, ces peuples avaient une religion commune différente de celle de l’Occident : l’Islam. Dès lors, la volonté de suprématie mondiale des deux cultures se fit sous couvert de guerres de religion ou croisades. Afin de toujours s’agrandir, de s’affirmer et de devenir la grande puissance, ces deux empires n’ont eu de cesse de se combattre et d’aller de victoires en défaites, de colonisations en indépendances. Aujourd’hui, le monde occidental regroupe les pays de l’Europe de l’Ouest, le Canada, les États-Unis, le monde oriental étant plus ambivalent et pouvant être réduit aux seuls pays d’Asie ou regrouper le Proche et le Moyen-Orient voire le Maghreb. Effectivement, si du point de vue géographique, la frontière des deux civilisations est aisément tracée, il n’en va pas de même du point de vue idéologique. L’opposition Orient/Occident se fonde sur une différence essentielle de religions, de cultures et de régimes politiques hérités de l’Histoire. Comme l’Orient, l’Occident est une notion assez floue qu’il est difficile de définir même si tout le monde comprend des expressions telles que ‘les Occidentaux veulent’, ‘l’Occident réagit’… Le Japon, par exemple, est-il occidental ? Du point de vue économique, politique et militaire oui, mais du point de vue de la culture il appartient à l’Asie. Le mot ‘Occident’ tend donc à désigner une sphère culturelle plutôt qu’une aire géographique. Ces valeurs sont adoptées, copiées, l’Occident répand donc un modèle de civilisation, une façon de vivre et une vision du monde supérieurs aux yeux des autres pays (Tiers monde). Une acception moderne du terme d’Occident est celle de l’ensemble des pays développés, urbanisés. Claude Bélanger donne une définition plus précise de l’Occident : pour lui, c’est un concept historique et culturel. Sont considérées comme occidentales toutes les cultures qui plongent les racines de leurs grandes caractéristiques dans l’univers judéo-chrétien et le monde gréco-romain. Ces cultures ont traversé les grandes phases qui correspondent chacune à un contexte géographique et historique spécifique. La première phase, la plus longue, celle des origines de la culture occidentale, est celle du Proche Orient qui s’échelonne de 1500 à 800 avant J.C. C’est la phase de création des premiers éléments qui formeront l’armature culturelle et religieuse de l’Occident. La seconde phase, méditerranéenne, s’étend de 800 avant J.C à 5

476 après J.C, et se divise en deux périodes. Deux peuples (les Phéniciens et les Grecs) répandent la culture du Proche Orient dans une bonne partie du Bassin méditerranéen. Par le biais du commerce et de la colonisation, l’alphabet (qui servira de base à l’alphabet occidental) ainsi qu’une culture enrichie, dynamique se transmettent. De plus, l’Occident s’étend et s’unifie par le biais de la colonisation romaine. Les Romains ont forgé l’unité politique et culturelle, ont donné naissance au droit, à l’architecture, au calendrier (en 753 avant J.C), au régime politique dont la civilisation occidentale a hérité. À la fin de cette période, vers 476 après J.C, la culture occidentale domine en Asie, dans le Proche Orient, en Afrique du Nord et dans la partie européenne. La troisième période, européenne, correspond au Moyen Âge (476 à 1492). La chute de l’empire romain n’empêche pas certaines parties du monde de conserver et de préserver la culture occidentale. Ainsi, l’empire byzantin dans l’Est méditerranéen, les Germains romanisés et le monde arabe. Néanmoins, progressivement, le Proche Orient et l’Afrique du Nord vont se détacher, la culture occidentale ne se retrouve plus qu’en Europe. La quatrième phase correspond au relèvement culturel et à l’expansion territoriale de la civilisation occidentale (1492 à aujourd’hui). Les différentes explorations (Christophe Colomb), l’expansion coloniale, les développements technologiques très importants, un fort dynamisme démographique et économique expliquent cette progression et la domination de l’Occident sur le monde d’aujourd’hui. Au-delà de cette influence mondiale, l’Occident s’est aussi construit par opposition à l’Orient dès que l’Afrique du Nord et le Proche Orient se sont détachés de la culture judéo-chrétienne/gréco-romaine. La civilisation occidentale projette sur un Orient fantasmé et exotique sa définition de l’Autre. On retrouve donc dans le clivage occidental/oriental une perpétuation du schéma de pensée civilisé/barbare. Au vu des événements contemporains, à savoir la colonisation par les Occidentaux puis l’émancipation des Orientaux, l’Occident se compose de l’ensemble des pays urbanisés, développés et l’Orient de l’ensemble des Etats considérés comme sous développés ou en cours d’urbanisation, de modernisation. À l’heure actuelle, les rapports entre les deux cultures demeurent ambigus et plus ou moins conflictuels selon les régions. Autant la relation entre certains pays du Proche et du Moyen-Orient et de l’Occident est restée hostile, autant entre le Maghreb et l’Europe, elle est devenue plus amicale. Les différentes manifestations culturelles, les divers voyages diplomatiques illustrent cette nouvelle entente.

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Le Maghreb est un vieux terme arabe qui désigne les contrées où le soleil se couche (gharb), l’Occident au sein du monde arabe, alors que le Machrek désigne l’Orient (cherg) et par-là le Moyen-Orient, c’est-à-dire tous les pays à l’est du Nil. Le grand Maghreb est composé de cinq États qui se situent de l’Atlantique à la Méditerranée jusqu’aux étendues du Sahara. Plus communément, le Maghreb regroupe le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les caractéristiques culturelles communes de ces trois pays résultent des échanges établis après la diffusion de l’Islam en 643. Le Maghreb est majoritairement arabe et l’Occident lui concède une identité arabe sur le plan politique essentiellement. Or, ce qui fait l’originalité de la culture maghrébine, c’est la richesse et la diversité de ses influences, dans le domaine linguistique comme dans celui de la musique, des coutumes et des mœurs. Chacun des trois États a ses particularités, sa manière de voir le monde et d’appréhender son avenir. Certes, ils ont en commun la religion, la culture, des traditions, une langue littérale mais ils ont aussi des dialectes différents, des comportements et des opinions divers voire parfois opposés. Pour l’Europe, le Maghreb c’est déjà l’Orient : la culture et la religion sont différentes, le paysage rappelle celui vu au Proche Orient… : désert, ciel et mer, une luminosité intense. Néanmoins, à l’instar du Moyen-Orient, le Maghreb a su rester ouvert sur l’Europe d’après Camille et Yves Lacoste dans leur ouvrage Maghreb, peuples et civilisations (2004). En effet, la proximité du Maghreb avec l’Europe et la France en particulier, explique ce phénomène. De tout temps, ces trois pays ont connu l’Étranger, ont été influencés par l’Autre, c’est à dire l’homme provenant d’une autre culture, et ont donc été ouverts sur le monde. Leur situation géographique maritime a facilité l’entrée de l’Europe et les conquêtes étrangères. Ainsi, l’Empire carthaginois (-800/-146), l’Empire romain (-146/430), l’Empire vandale (430/ 533) et l’empire byzantin (533/700), les Arabes, les Turcs (1574) et plus près de nous, la venue d’Italiens et de Français. La Tunisie se démarque de ses voisins par sa géographie d’abord : elle est ouverte sur la mer et n’a pas de hautes montagnes qui la protègent de l’extérieur. Elle est donc accessible sur tous les fronts, d’où son fort potentiel commercial mais aussi les fréquentes conquêtes dont elle a été victime. Guy Dugas, s’exprimant au nom de tous les amoureux de ce pays, écrit : « Tous les voyageurs l’attestent : il est difficile de ne pas se sentir chez soi lorsqu’on arrive en Tunisie : la douceur du climat, l’accueil que les gens vous font, le vêtement qu’ils portent à

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l’occidentale, le français qu’ils parlent parfaitement et sans le moindre complexe, tout contribue à ce qu’on s’y sente à l’aise. L’histoire singulière de ce petit peuple témoigne d’une arabité ouverte. La Tunisie est terre d’accueil, ouverte aux étrangers, aux déracinés et aux apatrides. Quoi d’étonnant lorsqu’on est ainsi un pays de passages et de rencontres ? L’Islam, qui a su très tôt intégrer l’élément berbère […] est vécu de manière très modérée. Une éducation islamique ouverte sur la modernité occidentale a toujours été et demeure une priorité : à côté de la Zitouna de Tunis, une des universités historiques du monde musulman, se trouve le collège Saddiki qui, durant toute la période coloniale, a permis de former, selon des méthodes pédagogiques empruntées à la France, les élites de la nation à venir. La Tunisie est terre d’ouverture et de progrès. »2

En ce qui concerne sa population et sa politique, elles sont tournées vers l’Occident. La Tunisie est le pays le plus européen du Maghreb. Elle allie sa part d’orientalité héritée de la conquête arabo-musulmane à sa part d’occidentalité issue de la colonisation mais aussi du progrès. Effectivement, cet État n’échappe pas à l’attrait de la modernisation et à l’intérêt que lui portent les artistes européens. Ces derniers, en effet, découvrent la Tunisie dans leur quête de l’Orient ou d’un Ailleurs différent de leur pays. Cette contrée, proche de la leur, surtout après le développement des moyens de transport, mais en même temps éloignée en raison de sa culture, plaît. De nombreux Français viendront s’y installer et vanter les mérites du paysage, de la spiritualité, de l’histoire de cet État. Le Maghreb entier n’échappe pas à cet élan européen. De plus, ces peuples arabes sont conscients de l’attrait qu’ils provoquent chez les Occidentaux et en sont flattés. En fait, dès le XIXe siècle, l’Occident s’est intéressé de près à l’Orient. C’est à ce moment que naît le mouvement orientaliste, même si déjà au XVIIe siècle des liens et des intérêts s’étaient créés entre l’Occident et l’Orient. L’orientalisme est un courant culturel occidental qui concerne la production artistique. C’est aussi une mode qui débute au XVIIIe siècle, qui marque une admiration pour les cultures chinoise, japonaise, turque et arabe. Cet intérêt pour l’Orient s’est traduit par un ensemble de voyages d’Occidentaux en Asie et en Orient et par le développement d’un point de vue subjectif devenu collectif par le biais des diverses études publiées par les voyageurs européens. Au XVIIe siècle, les langues et les civilisations de l’Orient et de l’Extrême Orient ont été révélées par les Jésuites. Les salons littéraires étaient alors friands des Lettres édifiantes et curieuses que ces derniers et autres missionnaires envoyaient du

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Dugas, Guy : Tunisie, Rêve de partages, Paris : Omnibus 2004, p. 7.

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les liens diplomatiques entre la France et certains pays d’Orient se resserrent. Ainsi. exploité par le romantisme avec ses couleurs propres et ses mœurs. cinéma. habité de sultanes et de muftis où le merveilleux et le pittoresque prennent le pas sur le réel. Gabriel Decamps en Grèce et en Turquie en 1828. Les écrivains (Lamartine. l’Orient prend peu à peu sa place dans le décor de la vie française (tapisseries à la mauresque. accepté ou non par les deux civilisations. publicités) et du tourisme. à témoigner d’un Orient éternel. la Compagnie des Indes orientales. favorise les échanges commerciaux et artistiques. et sa vogue aboutit. tout ce qui vient de Turquie. Au XVIIIe siècle. immobile. Victor Hugo dira dans la préface de ses Orientales (1829) : « L’Orient est devenu une préoccupation générale ». Eugène Delacroix au Maroc en 1832) commencent à voyager. pour beaucoup de pays anciennement colonisés par l’Europe. de Perse. Les orientalistes pensaient que leur civilisation avait son origine au Proche Orient. l’orientalisme est une source d’inspiration active en Europe. La traduction par Antoine Galland des Mille et Une nuits (1704) et Les Lettres persanes (1721) de Montesquieu renforcent cet attrait. l’historien Edgar Quinet nommait l’orientalisme une renaissance orientale (Le Génie des religions). Dès ce moment. en bref d’Orient. qui va ouvrir les portes d’un Orient non plus de fantaisie mais vécu. mystérieux. aux frontières mal définies. D’après lui. L’orientalisme est étroitement lié aux valeurs du romantisme littéraire et dans le même temps vise à retrouver les sources communes à l’Orient et à l’Occident. différentes réceptions de délégations étrangères ont lieu. l’extension du tourisme.Levant. Désormais. exotique et érotique qui contraste avec l’univers de la société industrielle européenne. par exemple. un ambassadeur à Versailles pour une visite de haute courtoisie. dont le but était de mieux faire connaître les pays et les cultures d’Orient. les peintres (Adrien Dauzats qui voyage dans le Proche Orient en 1830. Un échange s’opère. l’Orient se banalise et le mouvement 9 . Nerval). en 1798. au Salon des peintres orientalistes français en 1895. le Bey Ali décide d’envoyer. On remarque aujourd’hui que. leur renaissance au monde moderne a pour origine l’Occident. L’image que l’Orient véhicule au XVIIe et au XVIIIe siècles est celle d’un monde magique et mystérieux. cette renaissance vise à retrouver les sources communes de l’Orient et de l’Occident et constitue une source d’inspiration. Dans la seconde moitié du XIXe siècle. après l’avènement au trône de France de Louis XVI en 1774. En 1842. de Chine. En 1664. du thé et des épices. C’est Bonaparte. Au fur et à mesure du développement des outils de communication (photos. est à la mode. du commerce et l’expansion coloniale aidant. faïence imitant les arabesques). créée par Colbert pour le commerce de la soierie.

dès le Romantisme. son identité et non plus seulement son environnement. Ces réticences seront exprimées par Fromentin dans Une année au Sahel (1859) : « Il (l’orientaliste) n’est ni vrai ni vraisemblable […]. À force de côtoyer le colon français et la culture qu’il véhicule. c’est ce que nous avons découvert en étudiant certaines œuvres. des personnages . 10 . du merveilleux. p. Le colonisateur. Tout le monde n’a pas voyagé en Orient et pourtant de nombreux artistes ont écrit à ce sujet. en lieu de l’ailleurs. d’exotisme et de rêves. faussée de l’Orient. 39. Les sujets orientaux intéressent toujours les artistes mais ceux-ci n’éprouvent plus le choc de leurs aînés lorsqu’ils se rendent en Orient. celui-ci ressemblant progressivement aux pays européens. Cette attitude a des conséquences : la construction d’un Ailleurs par l’imaginaire peut fausser la réalité et provoquer une impression de superficialité. erronés. les Européens ont créé un Orient. de la mélancolie. voire de le surpasser. nous le verrons par la suite. envie de lui ressembler. on peut se demander si les oeuvres de ces derniers sont proches de la vérité et quels sont les aspects de l’Orient qui ont tant plu à ces Européens. le Maghrébin. de la volupté. il se trouve que « L’Europe a érigé l’Orient.orientaliste tel qu’il était à l’origine s’arrête. […]. Il invente encore plus qu’il ne se souvient. Jacques : Orient :Occident : la rencontre des cultures. dès lors. Pour quelles raisons ? Fuir un quotidien insatisfaisant ou projeter sur un Ailleurs des souhaits ou encore interpréter la différence . Eugène : Une année au Sahel in Regards et pensées exotiques de Roger Bezombes. ont peint des paysages. c’est à dire un intérêt pour l’indigène. dont la culture est différente. Après l’Indépendance surtout. p. Fromentin ne veut pas que les récits et/ou les comptes rendus des artistes soient. 3 4 Fromentin. L’écrivain reproche aux Orientalistes d’apporter une image illusoire. les causes en sont multiples. Avant cette observation personnelle de Fromentin. se met à lui ressembler. on peut remarquer une imitation dans le mode de gouvernement. Audiberti. Les Tunisiens répondent à cet intérêt par l’imitation. sa culture. à force de vivre sous le joug de la France. devient un modèle pour le colonisé qui a. L’Occident occupe le paysage et le peuple oriental. 12. d’abord haï. »3. de surcroît. fait de mystère. dont l’Espagne est l’antichambre. »4 Effectivement. de la différence. La lassitude s’installe à une époque (1855) où s’impose la sensibilité ethnographique. les mœurs mais aussi dans le domaine artistique avec l’usage de la langue française et la réappropriation d’images orientalistes.

le quotidien vécu par les colons. donc des années 1890 jusqu’aux indépendances : « le pays est administré normalement et s’ouvre au progrès matériel et moral : une littérature touristique et une littérature d’imagination domineront alors et se confondront parfois… »7 Cette dernière période voit une littérature qui se partage entre l’exotisme fondé sur l’imagination et le colonialisme. face à une présence de plus en plus importante des Français. économique. par des savants. le Colonialisme pur. des vulgarisateurs »6 Enfin. à la fois idéologique politique et socio-économique qui a provoqué le mécontentement des Tunisiens. se chevauchant dans le temps. 26.L’occupation de la Tunisie par les Européens a connu différents courants. Cit. C’est « la période de reconnaissance méthodique et d’organisation. C’est « la période d’exploration et d’occupation effective à laquelle correspondra une littérature de découverte et de conquête. »5 La seconde se situe après les années 1850. scientifique et ethnologique de cet État du Maghreb . religieux…). socioculturel et moral. le Paternalisme. Ces derniers. trois périodes : La première commence dans les années 1800 avec l’expédition de Bonaparte en Égypte et l’engouement des Européens pour le dépaysement et une autre vie. qui donnera naissance à une littérature technique et documentaire. des notes de route. scientifiques. il existe d’après Jean Marc Moura. la troisième correspond à l’impérialisme installé. des carnets de campagne et des reportages. Du point de vue littéraire. Jean-Marc : Littérature coloniale et exotisme. 11 . lorsque l’Orient devient plus accessible et intéresse de manière plus importante les chercheurs de tout genre (ethnologues. C’est le colonialisme. enfin. 7 Op. des comptes rendus de mission. Cit. ancré dans le réel. p. représentée par des récits de voyage. c’est-àdire à des ouvrages écrits par des spécialistes. Op. c’est-à-dire la conquête du Maghreb du point de vue politique. revendiquent leur identité à travers la famille et la 5 6 Moura. mode de pensée occidental où le colonisateur s’associe à l’image du père civilisateur afin d’éduquer et de mener à la modernité les Tunisiens . et coïncidant avec les trois composantes de l’impérialisme : l’Orientalisme qui correspond à une conquête artistique.

La relation entre les deux nations est alors difficile puisqu’elle se joue sur un même sol et qu’elle est fondée sur le regard : l’image que chacun des peuples a de l’autre sera le ciment de leurs opinions et de leurs sentiments. qui connaissent très bien la France et parfois même y habitent. Quelles sont les conséquences de ce type de relation ? Qu’en ressort-il de positif et de négatif ? Les littératures tunisiennes et orientalistes construisent l’Autre. à savoir la Tunisie. L’Histoire impose à ces deux pays une relation équivoque : celle de maître à esclave puis de maître à élève. à chaque culture de se remettre en question et de se voir en toute objectivité. le lecteur observe aussi que le temps et le contact permanent avec l’autre civilisation réduisent les différences. Ce jeu de regards permet. Le fait est que les Français se plaisent dans ce nouveau pays.religion. De plus. Ce nouveau mode de vie trouble tous ceux qui n’y adhèrent pas. par la même occasion. celui qui appartient à la culture étrangère. Ils réprouvent l’image erronée qu’ont les autochtones tunisiens de la vie à 12 . les mœurs des autochtones changent et surprennent de manière négative car les valeurs d’antan se perdent. cette relation établie en raison de la colonisation n’a pas ou plus lieu d’être puisque le contact permanent de l’une et l’autre société aurait provoqué une interpénétration des deux cultures. Il est possible. Chaque civilisation va se faire une idée de l’autre plus ou moins vraie selon ce qu’elle en perçoit. Dans notre étude. la France symbolisera l’Occident et la Tunisie l’Orient. Il est alors difficile de définir l’aspect oriental ou occidental d’un pays à cheval entre les deux. Les écrivains réalisent alors des portraits qui dépeignent les représentants des deux civilisations concernées. Ils sont désagréablement surpris par le fossé qui sépare la Tunisie orientale de la Tunisie dite moderne. les valeurs du Français et du Tunisien. même si d’autres pays peuvent être considérés comme plus orientaux ou occidentaux. que la question des rapports entre l’Orient et l’Occident soit en réalité celle de la relation entre la tradition et la modernité dans un pays en voie de développement. Toutefois. en particulier les artistes maghrébins de la troisième génération. leur Métropole. Au fur et à mesure des portraits peints ou écrits par les artistes français et tunisiens. en ce qui concerne le pays étudié. mais qu’ils continuent aussi à idéaliser leur patrie. Les deux dirigeants tunisiens : Bourguiba et Ben Ali déçoivent car toutes leurs promesses ne sont pas tenues et parce que l’image d’une Tunisie accomplie n’est pas entièrement réalisée. C’est à travers les descriptions et les propos trouvés dans les ouvrages de ces littératures que le lecteur va tenter de cerner les traits de caractère. La critique des écrivains maghrébins touche la modernisation de la Tunisie qui se fait à outrance.

d’ailleurs. véritablement étrangers. elle révèle les opinions de chaque pays. Le tiraillement entre la modernité et la tradition. Cette étude cherchera à rendre compte de la construction d’une relation entre deux cultures étrangères et de l’évolution de deux civilisations au gré des événements historiques et de leurs contacts avec l’Autre. les colons contraints à l’exil dès l’émancipation de la Tunisie en 1954. contrairement à leurs compatriotes Marocains et Algériens. leurs réactions face à l’étranger et face aux changements. à savoir une difficulté à s’intégrer à cause d’un refus. On observera. Même si les efforts d’intégration sont là. En effet. du pays d’accueil. Ils se sentent de trop. Le mode de vie européen est copié dans l’excès. Cela peut s’expliquer par leur petit nombre en France. Comme la peinture. La nostalgie est alors un recours pour éveiller la mémoire des Tunisiens et leur faire prendre conscience de leur évolution négative dans certains domaines. L’Arabe d’origine ou le colon français qui s’est orientalisé ou qui est né en Tunisie. se retrouvent seuls et se sentent rejetés. Le comportement est alors identique : la nostalgie et une tendance au communautarisme.la française ou des mœurs occidentales. les Tunisiens immigrés en France sont-ils bien perçus ? Y a-t-il une intégration facile ? Des deux côtés : colons et immigrés. qu’il n’y a quasiment pas de littérature francophone d’immigré tunisien. le fossé reste présent de manière générale et provoque chez l’immigré arabe ou pied noir un mal-être alors même que leur présence en Occident ne signifie plus à leurs yeux que l’oubli du pays natal. elle manifeste les réussites et les échecs de ces évolutions 13 . La littérature est l’expression de ces métamorphoses. le résultat est le même. ce phénomène est la manifestation d’un mal-être partagé par les Maghrébins et les Européens. des êtres inférieurs. L’inconnu les attend après la perte de leurs biens et de leurs repères. entre le pays natal et le pays d’adoption est présent chez les deux groupes d’individus français et maghrébins. énoncé ou non. ils ont le sentiment d’être mal aimés. elle est à la recherche d’un juste milieu entre deux cultures et deux langues. son occultation pour une nouvelle vie meilleure. En ce qui concerne la littérature franco-maghrébine. ce qui fausse la réalité et donne naissance à de nouvelles mœurs discutables. d’êtres considérés comme des êtres de rebut. vivent la même incompréhension face à l’accueil des Français de Métropole. Comment vont-ils réagir ? De même. leurs interrogations. Qu’est-ce qui déplaît tant à ces artistes contemporains ? Le fait d’être écrivain et de vivre à l’étranger permet-il d’avoir une vision objective de la situation tunisienne ? Nous verrons qu’en réalité.

telle que la construisent les œuvres de la littérature française romantique orientaliste. tiendra compte des commentaires et des œuvres du XVIIIe siècle à aujourd’hui et concernera le Maghreb même si nous ferons aussi référence à quelques oeuvres évoquant la Turquie. post-coloniale et la littérature tunisienne francophone. enfin. Les Tunisiens se rebellent contre l’occupation française et vont lutter violemment pour exprimer leur individualité. La Tunisie en fait partie. cet état du Maghreb est aussi intéressé par la France qu’il cherche à imiter en adoptant sa langue et ses mœurs. Nous aborderons. même s’il concerne la Tunisie. à étudier l’image littéraire et accessoirement artistique des relations franco-tunisiennes du XIXe siècle à nos jours. chacune des cultures va prendre conscience de soi et revendiquer son identité. De son côté. la question de la revendication identitaire et du regard. même s’il commence essentiellement au XIXe siècle. coloniale. elle correspond à la quête d’exotisme recherchée par les Européens. La France éprouve une irrépressible attirance pour l’Orient. le Proche et le Moyen Orient. l’Egypte. la peinture et le cinéma ? Selon cette représentation. Notre sujet.qui sont autant de preuves de la relation et des influences mutuelles de la Tunisie et de la France. Enfin. Quelle image de l’autre est véhiculée par la littérature. orientale et occidentale. Nous chercherons. par la suite. nous examinerons en quoi la Tunisie et la France partagent un malêtre de leurs citoyens et une désillusion de ces-derniers face aux dirigeants mais aussi face à la modernisation de leurs sociétés. Nous nous intéresserons donc dans un premier temps à l’intérêt réciproque des deux cultures. Intérêt réciproque 14 .

il est un artiste en quête de plaisir et un intellectuel qui cherche de nouveaux centres d’intérêt. Berchet Jean Claude. Les orientalistes et autres écrivains dits exotiques. l’exotisme. plus précisément après les campagnes d’Egypte de Bonaparte en 1798. vont s’inspirer de ce qu’ils ont déjà lu ou vu (comptes rendus. L’Orient que nous allons étudier. l’Ailleurs. p. d’autres Français n’ayant jamais voyagé. plus lumineux ou étrange qu’il ne l’est déjà. comme l’Espagne. Les Européens. Pour certains d’entre eux. colorés. Ils feront ainsi appel à leur imaginaire et créeront leur propre Orient. Éditions Robert Laffont. symbolisée par le voyage imaginaire. c’est à dire une manière de décrire l’Orient en accentuant ses traits pittoresques. De même. peintures) pour écrire sur l’Orient. du bonheur ou de connaissances nouvelles qu’ils vont trouver dans certains pays orientaux. Toutefois. Paris 1985. À la réalité pittoresque. aux yeux de l’Occident. vont leur offrir ce qu’ils cherchent : l’exotisme et le dépaysement. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. puis qui retrouve sa Babylone natale) et le second avec Les Lettres persanes Flaubert. regroupent essentiellement les terres de civilisation musulmane. Ces derniers. ils sont en quête de pittoresque. fera partie des moyens d’expression de cet ailleurs afin de le rendre plus magique. tels que Voltaire ou Montesquieu. l’homme est un nomade qui a été attiré par les voyages. et toute nation ayant été conquise par cette civilisation. d’une vie plus calme que la leur. Gustave : Dictionnaire des idées reçues in Le Voyage en Orient. Au XIXe siècle et pour Flaubert en particulier « L’Orientaliste [est un] homme qui a beaucoup voyagé »8 . ils vont mêler leur imaginaire. se sont intéressés aux pays d’Orient (plus particulièrement le Moyen Orient). va s’ajouter une quête spirituelle. 3. vont rêver l’Orient : le premier avec Zadig en 1748 (l’histoire d’un homme fait esclave en Egypte. d’aventures. pour la plupart encore mal connues au XVIIIe siècle. En effet. arabe et turque. à cette quête matérielle. n’est pas seulement géographique puisque nous parlerons essentiellement de la Tunisie qui se trouve au sud de l’Europe et non à l’est. mais surtout imaginaire et mythique. tout ce qui diffère de sa propre civilisation. Ces contrées.Depuis la nuit des temps. représentée par le voyage physique. Au XVIIIe siècle. cela ne sera pas suffisant. certains orientalistes comme Volney ou Anquetil Duperron (premier orientaliste à être allé en Inde et à en avoir rapporté les livres spirituels des Indiens) vont rêver cette contrée. dès le temps des Croisades. Au XVIIe siècle et encore plus au XVIIIe et au XIXe siècles. 8 15 .

Dès la campagne d’assimilation qui débute en 1883 avec la création d’écoles françaises. mais il devient progressivement. Le premier renie ses origines au fur et à mesure de sa conversion au ‘françaouisme’. où les fantasmes sont projetés. Cette marche vers la culture de l’Autre se fera au 16 . d’indolence. à vouloir se moderniser. Au XIXe siècle. les Tunisiens vont prendre pour modèle les Français. de couleurs. De ce fait. Il en est ainsi du héros de La Statue de sel (1953) et de Si Boubaker dans De Miel et d’aloès (1989).. L’Orient conserve. le Maghreb. des récits sont alors associés à cette contrée méconnue faite de nombreux pays éparpillés en Europe. avec l’accès plus facile (grâce aux développements des moyens de transports) aux différents pays dits orientaux (Egypte. certes. Il est devenu le lieu privilégié des touristes et des artistes. plus proche. qui compose un fragment de la vaste étendue qu’est l’Orient. le second est l’exemple d’une assimilation réussie : il parle français. s’habille à l’occidentale mais il porte aussi le fez et possède tous les attributs orientaux (religion. En effet. occidentale et pour être plus libres aussi. dont nous parlerons en particulier. plus abordable voire plus compréhensible pour les Occidentaux. tend. son flou et ses mystères qui permettent aux Occidentaux d’y renvoyer leurs désirs. Comme ce dernier. ils maintiennent vivant un Orient de rêve fait de lumière. leur mode vestimentaire et même leur langue. Ils lui donnent vie c’est à dire que d’une notion abstraite d’un lieu étendu (du Moyen Orient à l’Espagne) où règne l’exotisme. coutumes). ils font un élément plus déterminé (même s’il n’est pas concret). Espagne) et à la culture orientale. L’attrait d’une nouvelle culture qui semble plus épanouie. la Tunisie. à cause de l’intérêt toujours plus grand qu’il provoque. les Tunisiens tendent à imiter leurs occupants dans leurs mœurs. L’Europe voit sa quête trouver sa finalité dans l’Orient et son étrangeté. et lui permettent alors d’être connu et accessible à tous. puis au XXe siècle. A l’inverse. au contact des Européens. plus conforme au monde moderne et le métissage nécessaire de deux civilisations qui vivent ensemble expliquent ce mouvement.en 1721 (récit épistolaire de deux Persans qui visitent la France et qui reçoivent des nouvelles de leur pays). la permanence des récits et des images des orientalistes a permis à cet Ailleurs de vivre et de ne point être oublié. au Moyen Orient. Des images. Son regard n’est pas tourné vers elle-même et l’Orient mais vers l’Europe et l’Occident. est soumis à une autre recherche. de sensualité et de violence. pour mieux entrer dans l’ère contemporaine. et ce de manière de plus en plus importante. langue.. au Maghreb.

il est dans l’Ailleurs et dans l’Autre. à un mouvement inversé : l’Europe est à la recherche d’un passé aux vraies valeurs. dans l’étrange et dans l’étranger »10. ses mœurs et même ses mentalités. guirlande offerte à Joseph Tubiana. Alain : Les Orientalistes sont des aventuriers. l’Orient est vu. visité. découvert . l’installation en masse de Français et leur volonté d’assimiler les Tunisiens à leur culture. en effet. Edward : L’Orientalisme: l’Orient créee par l’Occident . 144. lui. Rouaud. p. le futur. L’intérêt naît au contact de l’autre : c’est en découvrant l’Orient au XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle que l’Europe s’éprend de cette contrée . leur langue. « L’Orientaliste moderne est. les attirances se succèdent : l’Occident éprouve un désir d’Orient avant même que ce dernier soit intéressé par l’Occident. A. l’Orient. Les deux civilisations éprouvent une attirance réciproque mais à des périodes différentes et pour des raisons diverses. un héros qui sauve l’Orient de l’obscurité. »9 L’Orientaliste découvre une contrée inconnue et la donne à connaître. de l’aliénation et de l’étrangeté qu’il a lui-même convenablement perçues. Ses recherches reconstruisent les langues perdues de l’Orient.début du XXe siècle avec l’arrivée du progrès. son évolution. SaintMaur : Éditions Sépia 1999. 10 9 17 . Regards européens sur l’Orient Les orientalistes sont la mémoire de cet Orient du XVIIIe au XXe siècle. 1. Origines et développement de l’Orientalisme Du XVe au XXe siècles. D’un point de vue temporel. Saïd. Grâce à lui. Le Seuil 1980. l’attrait pour l’Orient touche toutes les catégories sociales et tous les domaines de l’Art. et c’est au XXe siècle. dans le très Ailleurs et le très Autre. Nous assistons. lors des colonisations du Maghreb et de l’Afrique. p. est en marche vers la modernité. Ils racontent sa naissance. « l’Orient n’est [plus] une notion géographique : il n’est ni à l’Est ni à l’Ouest. ses transformations. […]. il devient un phénomène d’intérêt européen. que l’Orient apprend ce qu’est l’Occident et cherche à lui ressembler.1.

les coiffures extravagantes des femmes. Il écrit Voyage du Levant (1665) où il fait allusion à une autre philosophie de l’existence. les mœurs. l’essor prodigieux des relations Orient/Occident (après la création de la Compagnie des Indes orientales en 1664 et l’échec de l’Empire turque à la bataille de Vienne en 1683 qui marque ainsi la dernière Croisade). Bassin méditerranéen) relevant du pittoresque. L’Orient est un thème prisé car il permet. commercial. Le prestige des féeries orientales influence les modes de la capitale et les 18 . Bajazet en 1672 (les personnages sont habillés à la turque). et en particulier à la Tunisie. Il en est ainsi de Jean Thévenot qui arrive à Constantinople en 1655 où il demeure 9 mois. les rois. et ayant un intérêt politique. cette notion d’Orient regroupe tous les pays du Sud et de l’Est (Maghreb. conduit des savants. Ainsi. Racine avec. attirés par le pittoresque de l’Orient et son lyrisme de la couleur. les lieux et les sciences et techniques des Perses dans son récit Voyages du chevalier de Chardin en Perse et autres lieux d’Orient (1671-1677). Des écrivains s’inspirent aussi de l’Orient dans leurs pièces afin de répondre à un intérêt qui touche toute la population européenne. apprise auprès des Orientaux. pour le commerce. de l’Espagne et de l’Empire Ottoman. les parfums. la religion. En ce qui concerne le peuple européen. Au XVIIe siècle. avant de séjourner en Egypte durant deux ans. intellectuel pour les Européens. Les contacts sont essentiellement ceux de commerçants et ce qui les intéresse ce sont les riches costumes. dont des peintres comme Favray. Cependant. le Maghreb fait son entrée dans cet ‘Ailleurs’ et de ce fait. beaucoup d’artistes représentent des scènes typiques comme la chasse ou illustrent les rencontres et les relations diplomatiques de l’Europe avec le Maghreb. nous nous intéresserons essentiellement au Maghreb qui est l’Orient le plus proche de l’Europe. des géographes et autres voyageurs à entreprendre des périples dont ils rapportent des récits lus avec passion par leurs contemporains. Moyen-Orient. la mise en place de tragédies. l’administration. Du XVe au XVIIe siècles. Il y eut aux XVIIe et XVIIIe siècles toute une école d’orientalistes. Jean Baptiste Tavernier fournit une description précise de la civilisation rencontrée à Constantinople et en Perse (1676-1679). Dans notre étude. entretiennent des relations intéressantes et intéressées avec l’Orient constitué alors de la Grèce. De la même manière. favorisant la création artistique. surtout au théâtre. alors que l’Orient artistique s’illustre avec des thèmes inspirés de l’Antiquité. Jean Chardin dépeint le système politique. pays dont la relation à l’Autre est la moins conflictuelle.Effectivement. ce qui frappe ce sont les conflits (Croisades) qui présentent les Orientaux comme des hommes cruels et qui aiguisent la crainte des Occidentaux.

ils s’intéressent à la sagesse orientale. après les campagnes de Bonaparte. Ainsi. Au XIXe siècle. musiciens (Henri Jean Pugel. le rococo (style influencé par les Turcs) lasse les Français. où il décrit les paysages orientaux et les mœurs des Arabes. La mode de la découverte de l’Orient commence. un faux dépaysement ou un pittoresque exagéré. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cet album sert de référence pendant longtemps aux savants. Candide (1759) ou Mahomet (1736). pour la vie des femmes orientales connaît un élan particulier. François Auguste Parseval). Claude Etienne Savary. Trop d’artistes avaient voyagé pour continuer de montrer des Turcs de fantaisie. en 1704. que l’Egypte et par la suite le Maghreb attire toute l’Europe et surtout les convoitises des grandes puissances. les harems et le Pacha sont des poncifs de cette période. l’Orient est alors associé aux fêtes et aux mascarades. la France rêve de l’Orient pharaonique et musulman. les aventures de sérail. artistes.orientaleries (objets d’inspiration orientale) règnent dans les boudoirs de Mme de Pompadour ou de la du Barry. Charles de Ferriol. De même. Les philosophes (Montesquieu. Gaspard Monge (auteur de L’Art de fabriquer les canons en 1794) et le chimiste Claude Louis Berthollet recrute 167 membres : savants. des Mille et une Nuits par Antoine Galland est un élément déterminant dans la volonté de mieux connaître l’Orient. Diderot avec Les Bijoux indiscrets (1748). C’est à cette époque. c’est l’époque des Turqueries. les sultanes. ministre de France à Constantinople fait paraître un livre sur les coutumes de l’Empire Ottoman illustré de gravures (1714). Le général Caffarelli du Falga la dirige. Voltaire) non plus ne restent pas indifférents au charme de cette culture et profitent de cette connaissance d’une nouvelle civilisation pour la comparer à la leur. Au XVIIIe siècle. dans l’intention de critiquer leur propre nation : Montesquieu avec ses Lettres persanes en 1721. écrivains (Antoine Vincent Arnault. à sa culture. D’autres artistes comparent l’Orient et l’Occident. Volney compose un traité géographique et politique dans son Voyage en Syrie et en Egypte (1782). La traduction. Le 16 mars 1798. Nombre de tableaux représentent des Orientaux en costumes ou même des Européens posant en tenue orientale . écrivains et artistes européens. après son voyage en 1776. traducteur du Coran écrit aussi Lettres sur l’Egypte. l’Empire ottoman attire toute l’Europe : l’intérêt pour la littérature arabe et persane. dessinateurs (Jean 19 . Guillaume Andre Villoteau). le Comte de Choiseul Gouffier écrit un récit pittoresque et historique illustré de 180 planches de Jean Baptiste Hilaire : Voyages pittoresques de la Syrie (1782-1804). Bonaparte crée la Commission des sciences et des arts de l’armée d’Orient. Les Français ne se contentent plus d’aimer les costumes étranges. Voltaire avec Zaïre (1732).

Gabriel Coquet, André Dutertre), peintres (Joly, Michel Pugo), mais aussi des aérostiers, astronomes, médecins, chirurgiens, ingénieurs, naturalistes, mécaniciens ; scientifiques, artistes, militaires, fonctionnaires, tous sont partis pour ce nouvel Orient afin de répondre à leurs propres interrogations et de découvrir une nouvelle civilisation. Les peintres vont créer des œuvres retraçant les expéditions de Bonaparte, les révoltes des Egyptiens, puis les monuments de ce pays, les habitants. L’art pictural comme la littérature rend compte de ces nouvelles contrées mais aussi de ce qui s’y passe comme la guerre d’indépendance en Grèce ou la prise d’Alger. Par la suite, les scènes de genre font leur apparition : rues de Tunis ou d’Alger, artisans, mendiants, femmes voilées…doublées de peintures bibliques. Ces dernières correspondent à un courant de pensée qui conçoit l’Orient comme une survivance du temps des Patriarches. Certains artistes même, qui ne connaissaient l’Orient que par procuration, se mettent à écrire à ce sujet comme Alfred de Musset avec son conte oriental Namouna, écrit en 1831, dans lequel l’écrivain évoque Hassan, sa langueur, son amour des femmes, son physique chaud, halé, ses yeux noirs… Ces artistes maintiennent le rêve oriental. Comme le dit Nerval à son arrivée en Egypte, l’Orient est la contrée du merveilleux : « C’est bien là le pays des rêves et des illusions ! »11. ‘L’étrange’ est ce qui retient l’attention car il sort de l’ordinaire, du familier. Il attire l’être humain qui veut sortir de l’univers commun, d’une routine européenne. Edward Saïd explique dans L’Orientalisme, l’Orient crée par l’Occident, que :
« L’Européen, dont la sensibilité visite l’Orient en touriste, est un observateur, jamais impliqué, toujours détaché, toujours prêt pour de nouveaux exemples […] de ‘bizarres jouissance’. L’Orient devient un tableau vivant du bizarre »12.

L’article de généralisation démontre que l’auteur attribue ce comportement et cette vision de l’Orient à tous les Européens. Il rejoint par là V.G Kiernan qui parle d’un « rêve éveillé collectif de l’Europe à propos de l’Orient »13. Le voyageur part avec des images, des maximes déjà définies qu’il applique à ce qu’il voit afin de prouver la validité de ces « vérités ». Une même représentation est voulue par le peuple européen, par conséquent, un même imaginaire de l’Ailleurs sera véhiculé à la Renaissance, au

Nerval, Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII, édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois, Paris : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1984, p.262. 12 Saïd, Edward : Op. cit, p.123. 13 Kiernan, V.G : The Lords of Human Kind, p. 131 cité par Edward Saïd dans L’Orientalisme, l’Orient crée par l’Occident, p.69.

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XVIIe siècle et ainsi jusqu’au XXe siècle. Les images du Maghreb et de ses habitants resteront fixées dans le carcan de la conscience européenne en tant que personne et univers étrangers à la culture occidentale. Effectivement, le Maghrébin est un individu qui diffère de l’Européen : physique, langue, mœurs, vêtements. L’excès est ce qui caractérise le Maghrébin : l’excès de bijoux, le trop de faste, la multitude de femmes, l’excès de cruauté… Par exemple, M. Merle, capitaine de la première troupe coloniale française, à son arrivée à Alger en 1830, observe que les harems sont les lieux du luxe et de l’abondance. Ce compte rendu s’impose en raison de la curiosité de la société française vis à vis de l’Orient et de son envie de nouveauté. L’image de l’Arabe et des paysages orientaux évolue quelque peu au cours des années (XVIIIe, XIXe, XXe siècles) puisque le regard passe de l’Empire Ottoman au Maghreb et que les attentes du public sont différentes. Molière montre l’extravagance des costumes turcs dans Le Bourgeois Gentilhomme (1670), Montesquieu insiste sur la différence de mœurs entre les Français et les Perses dans Les Lettres persanes (1721), Victor Hugo évoque des sultans tyranniques dans les Orientales et Fromentin écrira sur la simplicité et la douceur des Arabes dans Au Sahara. Ces différents écrivains, à des époques diverses, ont eu une image particulière de l’Oriental. Cependant, elle reste fondamentalement la même dans l’imaginaire des Français, à savoir la représentation d’un étranger de culture autre, étrange et d’un Ailleurs lumineux et pittoresque. Molière se moque, dans sa pièce Le Bourgeois Gentilhomme, de la langue étrangère (bizarre) des Ottomans comme dans l’Acte IV : « marababa sahem »14, « cacaracamouchen »15, « ambousahim oqui bouraf, iordina salamalequi »16…L’écrivain utilise des associations de sonorités afin de rendre phonétiquement la langue turque, qui ainsi énoncée est plus proche du cafouillage que de la mélodie réelle. Montesquieu, lui, agit de manière inversée. Ce sont deux étrangers qui jettent un regard sur la société française dans Les Lettres persanes, et ainsi observent les différences de mœurs entre les deux cultures. Par exemple, l’un des personnages, Ricca, est confronté au mariage européen :
« Chez les peuples d’Europe, le premier quart d’heure du mariage aplanit toutes les difficultés : les dernières faveurs sont toujours de même date que la bénédiction nuptiale ; les femmes n’y font point comme nos Persanes, qui disputent le terrain quelques fois des mois entiers ; […] Les Français ne parlent presque jamais de leurs femmes : c’est qu’ils ont peur d’en parler devant des gens qui les connaissent
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Molière : Le Bourgeois Gentilhomme, Paris : Gallimard Foliothéâtre, p : 173-174. Ibid. 16 Ibid.

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mieux qu’eux. […] Toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles qui les couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des eunuques, leur paraissent (aux Français) des moyens plus propre à exercer l’industrie de ce sexe qu’à la lasser. […] Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n’a pas assez de mérite pour se faire d’une autre. […] Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. […] Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. »17

Ricca est très ironique à la fin de sa lettre ; cette conviction du mari français d’être dans son bon droit lorsqu’il se délie de sa promesse est aberrante de bêtise. Dans ce passage, l’écrivain insiste sur un mode de vie et une considération de l’union matrimoniale opposés entre les Européens et les Orientaux. Les désignations, nombreuses, « chez les peuples d’Europe », « le Français » s’opposent au possessif « nos Persanes » ; la lettre descriptive des deux types de relations homme/femme se fonde sur le regard étranger et sur la différence de fonctionnement en France et en Orient. Victor Hugo met en avant un caractère que les Occidentaux n’auraient pas, à savoir la cruauté, et Fromentin reste ébloui par les paysages lumineux et les mœurs autres qu’européennes. Les artistes mettent l’accent sur la différence c’est pourquoi dans la peinture comme dans la littérature, les artistes représentent de la même manière l’homme arabe. Le regard est celui d’un étranger, l’observation est donc à la fois objective car extérieure (la description est fidèle à ce que l’artiste français voit) mais aussi subjective car un jugement est donné et la raison d’un tel décor incomprise et encore moins expliquée. Au fil des siècles, l’Oriental est le Grec puis l’Espagnol, l’Egyptien, enfin le Maghrébin (les civilisations d’Asie sont volontairement occultées). Dans l’imaginaire occidental, il conserve son image d’individu différent. L’Autre est nécessairement un poncif. L’image qu’un individu a d’un autre individu est très souvent construite à partir d’idées reçues, d’un avis d’abord personnel, mais qui, au fur et à mesure de sa circulation, devient collectif. C’est un phénomène humain normal et courant qui n’est pas négatif en soi sauf qu’il pousse à la création de stéréotypes. Les hommes ne sont pas les mêmes en Grèce, en Egypte et au Maghreb ; de même, ils évolueront au fil du temps, au fil des conflits, des conquêtes, des influences…mais l’image qu’ils renvoient aux yeux de l’Européen est la même. Nous verrons, un peu plus loin, que le physique de l’Arabe est pareillement décrit dans un ouvrage du XIXe siècle et dans un autre du XXe siècle. C’est
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Montesquieu, Charles Louis de : Les Lettres persanes, Paris : GF Flammarion 1995, p. 126-128.

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une volonté de l’artiste d’ancrer la personne et l’Ailleurs dont il parle dans un univers souhaité, dans un carcan imaginé ou mémorisé. C’est un moyen de parler de l’Autre et de l’Ailleurs de manière plus succincte. Il suffit de dire le mot ‘Arabe’, ‘Orient’, pour qu’immédiatement un peuple se représente un même personnage, un même paysage correspondant à son époque. Au XVIIIe siècle, c’est plutôt l’Ottoman et la Turquie (période des turqueries en France), au XIXe siècle, lors de la conquête du Maghreb c’est plutôt le Maghrébin, à la fois arabe et berbère, l’Oriental de la Terre promise, le musulman. Dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière (1670) ou dans Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand (écrits en 1806 1807 et publié en 1811), le Turc est un grand homme portant un turban sur la tête, une longue robe de soie ; il est noble et possède une certaine prestance. Ainsi l’illustrent Le Persan assis de Jean Antoine Watteau (1715)

Figure 1 : Le Persan assis, Jean Antoine Watteau, 1715, Paris : Musée du Louvre, Sanguine et pierre noire sur chamoix : 30/19 cm.

ou Le Massacre des Mameluks dans la citadelle du Caire d’Horace Vernet (1819).

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Figure 2 : Le Massacre des Mameluks dans la citadelle du Caire, Horace Vernet, 1819, Amiens : Musée de Picardie, Huile sur toile : 386/514 cm.

Chateaubriand écrit, en parlant de cinq mameluks français (combattants européens ayant adopté la culture orientale),
« […] ces rois par l’exil avaient adopté, à l’exemple d’Alexandre, les mœurs des peuples conquis ; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes, ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race »18.

La copie est réalisée avec succès, les mameluks français ont réussi à s’intégrer dans la nation orientale. Le public français retrouve l’image traditionnelle de l’Ottoman. Pareillement pour la femme, elle est richement vêtue, elle porte de nombreux bijoux comme on peut le voir sur les tableaux de la période rococo, telle Sultane reine de Joseph Mairie Vien (1748)

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Chateaubriand, Charles René de : Itinéraire de Paris à Jérusalem, Gallimard Pléïade, p. 1144/1146.

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Figure 3 : Sultane reine, Joseph-Marie Vien, 1748, Paris : Musée du Petit Palais, Huile sur papier : 26,5/20,5 cm.

ou Femmes turques d’Antoine de Favray (1764).

Figure 4 : Femmes turques, Antoine Favray vers 1764, Toulouse : Musée des Augustins, Huile sur toile : 93/124cm.

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Le rococo, dont s’inspirent ces peintres, est un mouvement artistique qui apparaît en France vers 1700 et trouve son apogée sous Louis XV. Il se caractérise par l’art du plaisir, et de l’ostentatoire ; il symbolise la jouissance et le luxe, aime le décorum particulièrement chargé et s’inspire de l’exotisme. Ce mouvement, qui participe à l’intérêt européen pour l’Orient, prédispose la société française à considérer cette contrée comme le lieu de la richesse, du luxe et de la volupté. Il est alors difficile pour la société française de se défaire de ces images véhiculées pendant tant de siècles. L’homme oriental est étrange, exotique, il apparaît aussi comme un tyran, un combattant (lors des Croisades), il est aussi élégant et mystérieux, progressivement il devient plus accessible, plus simple, moins fantaisiste. De même pour la femme, la sultane rococo, habillée d’un turban, de robes, de bijoux, devient plus sensuelle. Pour les activités aussi les fastes véhiculés par les Mille et Une nuits tendent à disparaître. La colonisation et l’installation de nombreux Français dans les pays d’Orient expliquent cette modification dans l’approche de l’Orient, qui devient plus vrai, plus proche de la réalité. Il n’en demeure pas moins un exotisme issu de la différence de cultures et de climat entre la France et l’Orient. Après la Révolution de 1789, naît en France (après l’Angleterre et l’Allemagne) un mouvement artistique appelé le Romantisme. Les guerres napoléoniennes et les conquêtes impériales ont ouvert aux artistes un nouvel horizon : l’Orient détrône un Ailleurs devenu commun : l’Italie. Victor Hugo témoigne de cette influence orientale sur l’inspiration romantique dans la préface de ses Orientales :
« Il résulte de tout cela que l’Orient, soit comme image, soit comme pensée, est devenu pour les intelligences autant que pour les imaginations une sorte de préoccupation générale à laquelle l’auteur de ce livre obéi peut-être à son insu. Les couleurs orientales sont venues comme d’elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l’avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même. »19

Ainsi des écrivains comme Chateaubriand (1806), Lamartine (1832), Maxime Du Camp (1844-1845), Gautier (1840-1862), Nerval (1841-1851) ou des peintres tels que Forbin (1818), Decamps (1827), Dauzats (1830), Delacroix (1832) ou Chassériau (1846) partent pour l’Espagne, l’Afrique et le Moyen-orient. Pour ces hommes, l’Orient

19

Hugo, Victor : Les Orientales, Seuil 1972 (1829), p. 413.

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est avant tout un territoire de l’imaginaire romantique qui contient toutes les facettes depuis la nostalgie d’un monde encore jeune jusqu’à l’affirmation d’une sensualité animale, du repli narcissique à l’expression pleine du Moi. Ce regard sur le monde conditionne l’image que ces artistes auront de l’Ailleurs et de l’Autre. Pour le romantisme, l’Orient manque de précision géographique, il englobe donc à la fois les rivages méditerranéens et les nations orthodoxes et musulmanes. Il est une source inépuisable de couleur locale, l’occasion de tableaux vifs et colorés (Les Massacres de Scio en 1826 ou La Mort de Sardanapale en 1828 de Delacroix). L’Orient c’est la lumière, ainsi l’ouverture des Orientales de Victor Hugo : « Le Feu du ciel » ou deux des poèmes des Harmonies de Lamartine : « Impressions du soir et du matin » et « L’Occident » où l’écrivain fait de l’Orient et de l’Occident les symboles du Levant et du Couchant. Cet Ailleurs est aussi une source inépuisable de noms exotiques. Dans une strophe de « La Sultane favorite » de Victor Hugo, l’auteur use et abuse de toponymes à consonance orientale :
« A toi Bassora, Trébisonde, Chypre où de vieux noms sont gravés, Fez où la poudre abonde, Mosul où trafique le monde, Erzeroum aux chemins pavés ! »20

Tous ces noms de villes exotiques amorcent la rêverie romantique pour qui l’Orient n’est pas défini géographiquement. Souvent, cet Ailleurs est rêvé, imaginé bien plus que visité. Certes, des écrivains comme Lamartine, Maxime Du Camp, Nerval ou Gautier ont voyagé et rapporté de leurs tribulations de mémorables récits, mais d’autres comme Dumas, Nodier, Musset ou Victor Hugo ne font que s’inspirer de ces comptes rendus ou des Mille et une nuits. D’ailleurs, Edward Saïd dira, fort à propos, que « L’orientalisme est […] un système de citations d’ouvrages et d’auteurs »21. En effet, Nerval, par exemple, avoue avoir repris quelques passages de Lane dans son Voyage en Orient, Musset, lui, souligne plaisamment la légèreté de ses sources dans Namouna :
« Considérez aussi que je n’ai rien volé À la Bibliothèque ; - et bien que cette histoire Se passe en Orient, je n’en ai point parlé. Il est vrai que pour moi, je n’y suis point allé. Mais c’est si grand, si loin ! – Avec de la mémoire

20 21

Hugo, Victor : Ibid, p. 463. Saïd, Edward : Op. Cit, p. 37.

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dès la Renaissance avec Rabelais dans Pantagruel (1532) et Gargantua (1534). qui permet aux Occidentaux l’expression du Moi. c’est avec Don Juan de Molière (1665) où apparaît le café qui sera l’un des premiers objets littéraires exotiques qui participera plus tard à la construction d’un décor de convention. traditions). ses sciences occultes. 129. Exotique vient du grec exotikos signifiant ‘étranger’. il traduit le goût de l’écrivain pour des contrées qui lui apparaissent comme étrangers et étonnants.On se tire de tout : . Ainsi les Orientales de Victor Hugo (qui seront étudiées plus loin) ou Namouna d’Alfred de Musset ou encore Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas où richesse et pouvoir sont les instruments d’une vengeance…. la faune. En Europe. Jean-Marc : La littérature des lointains.allez voir pour y croire. 24 Op. Progressivement. Paris : Honoré Champion. la flore. costumes. Alfred de : Namouna dans Œuvres complètes. 28 . une mode artistique appelé exotisme. Les romantiques regardent le passé et ont ainsi une vision moyenâgeuse de l’Orient avec ses hommes tyranniques. ethnologique et culturel . sa religion puissante. Cit. intéresse. ses femmes sensuelles. féeriques ou légendaires. tandis que d’autres vont écrire ou peindre ce qu’ils imaginent de ces voyages et de ces pays. On peut le définir comme « l’imagination de l’être là. Chassériau ou Gautier décrivent ou représentent ce qu’ils ont vu au cours de leurs déplacements. « l’exotisme peut se définir comme l’intégration (…) de l’insolite géographique. plus encore. on retrouve les thèmes du voyage et du regard. 25 Dictionnaire internationnal des termes littéraires. On entend donc par exotisme le caractère de ce qui appartient au pays étranger ou qui en provient. L’exotisme entre en scène. ce lieu étranger. et surtout la traduction des Mille et une nuits en 1704 par Galland qu’apparaît principalement l’exotisme littéraire.bas »23. Histoire de l’exotisme européen au XXe siècle. de la passion pour l’Ailleurs naît. Moura. Les artistes et les écrivains européens comme Delacroix. la « peinture de l’étranger »24 et plus particulièrement dans le domaine des Lettres. p. Dumas. à cause de sa différence. »25 Sous cette appellation. qui contrastent avec la sienne propre par le climat. Toutefois. ce qui provoque l’usage de clichés. »22 La couleur locale suggérée par les Romantiques est donc parfois fabriquée. d’une sensibilité et d’un désir de rêverie. les habitants (apparences physiques. 261. sous la direction de Jean Marie Grassin 1991. p. Ils vont se confronter à l’Autre et vont chercher chez lui des valeurs inexistantes ou 22 23 Musset.

Associée à la répétition de mêmes sujets comme les femmes du harem. sont très marqués comme si ces caractères étaient la symbolisation de l’Orient. Certes. ce qu’il voit afin de mieux en rendre compte à ses compatriotes. ce qui est étrange. alors. Cit. ils montrent le réel avec une transfiguration par l’imaginaire puisque tout est interprétation. sensibilité. on peut penser que l’œuvre exotique est reconstruction. de ce qui ne ressemble pas à l’Occident. L’exotisme est la confrontation du monde inconnu et du monde connu avec une mise en valeur du pittoresque. étranger. Jean-Marc : Op. Les œuvres seront la démonstration de cette confrontation de deux mondes dans ce qu’ils ont de plus différent. de l’étrange. à savoir l’inconnu. ils vont baliser leurs récits d’éléments vrais comme la topographie. dans son rapport avec un monde supposé connu. L’exotisme est la première impression visuelle de l’homme face à l’étrange et à l’étranger. ils montrent sans nécessairement chercher à expliquer. Les artistes vont imprimer dans leur imaginaire et celui des lecteurs/spectateurs ce qu’ils ont vu : ils retiennent l’aspect extérieur. « le roman exotique se définit par son objet : il veut évoquer un monde autre. c’est pourquoi Jean Marc Moura dit à ce propos : « l’exotisme est tenu pour la simple surface colorée de l’ailleurs »26. il insiste sur ce qui le frappe. L’exotisme. Il interprète. par exemple. Op. familier »27. L’artiste qui voyage en Orient ou souhaite en parler. Cette démarche peut donner l’impression d’une superficialité des comptes rendus littéraires ou picturaux. des pays et des coutumes. Certains vont voyager pour trouver ce qu’ils cherchent : Chateaubriand fait un premier voyage en 1806-1807 pour aller chercher des images qu’il rapportera dans Itinéraire de Paris à Jérusalem. p. les dates mais cela pour mieux encadrer et authentifier l’essentiel. la lumière et les couleurs. On peut comprendre que certaines critiques aient pu taxer cette tendance artistique de superficielle : le peintre et l’écrivain sélectionnent ce qui les ont marqués et qu’il est impossible de retrouver dans leur propre pays. Les Orientalistes sont en quête de l’Ailleurs et de l’Autre dans leur étrangeté. si étrange. proche. Lamartine écrit en 1833 ses Souvenirs et Impressions pensées et paysages pendant un voyage en Orient où il 26 27 Moura. Cit : p. recréation de l’Orient. 25-26. l’islam. lointain. met en relief les différences qu’il y a avec son univers familier. les fantasias.disparues chez eux. 20. 29 .

16. les souvenirs de l’Européen s’éveillent. ses désirs l’emmènent. »28 Alors que l’Orient est à l’origine un espace géographique. il est un mot aux sens multiples.bnf. comme le sésame d’Ali Baba. un nom mythique.appelle l’Europe à protéger la civilisation orientale. et que notre imagination colore aux heures de la rêverie »29. le mépris et l’incompréhension. Revue des deux Mondes. vers la réalisation des rêves : « […] L’Orient devient un espace investi d’imaginaire . Editions Robert Laffont. un seul espace fait naître la création. et va alors laisser son esprit vagabonder là où ses sens. c’est à dire les guerres de 28 29 www. de rêves . l’attitude alors habituelle du Français face au Maure était l’hostilité. Rêver l’Orient c’est l’inventer. et par-là à la culture arabomusulmane. dès que nous les prononçons. Au contact de l’Autre et de l’Ailleurs. A travers les images de l’Autre et de l’Ailleurs nous verrons quels sont les regards portés par le romantisme et le courant exotique. in Le Voyage en Orient.fr. en même temps que page vide invitant à rêver le lointain. Le premier rapport de la France à l’Islam. On peut presque dire que l’Orient est un prétexte à l’évasion. ici le Maghreb. 1er mai 1844. lieu de mémoire. « Certains noms de villes et de pays ont le don singulier de faire apparaître devant nous. La démarche est différente mais dans les deux cas les écrivains et les peintres auront recours à l’imagination et à la création. a lieu avec les Croisades. Paris 1985. des récits pour réaliser une nouvelle contrée personnelle et commune à la fois. l’esprit s’évade vers d’autres temps. Au Moyen-âge. p.expositions. des peintures. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. un paysage que notre fantaisie a depuis longtemps esquissé. De Valon. Un seul mot fait jaillir des souhaits. comportement explicable par les événements qui avaient cours à l’époque. des images . 30 . Chaque artiste va être plus ou moins sensible à cette rencontre avec l’Ailleurs. Loti commence à voyager dès 1869 et rapporte de ses tribulations des souvenirs des cultures orientales comme Au Maroc ou La Mort de Philae… D’autres vont rester en Europe (Daudet) et s’inspirer de ce qui a déjà été écrit ou peint. Berchet Jean Claude. Alexis : ‘La Turquie sous Abdul-Mejid 1 Smyrne’. progressivement il désigne un espace mythique et un lieu en construction continuelle. s’inspirer de ce que le voyageur a vu.

le lecteur a souvent l’impression de revoir les mêmes visages. »30 L’écrivain admire leur vertu : ces hommes sont de fiers guerriers qui vont au combat avec leur foi pour seule arme. L’Autre Depuis le XVIe siècle où l’intérêt pour l’Ailleurs commence. C’est alors que les Orientalistes ou artistes amoureux de l’Orient vont peindre individus. sa mode vestimentaire. et le corps seulement couvert d’un linge blanc : et pour leur extreme mauldissons. tesmoing croyable autant que tout aultre. qu’à ce mesme propos. l’image que les Occidentaux se font de l’Autre n’évolue pas dans le sens où il sera toujours celui qui diffère. C’est alors que l’Europe commence à s’intéresser à l’Islam. de très différent par rapport à la norme européenne. au XVIe siècle. par exemple. jamais l’identique ou le ressemblant. 1972. qu’ils alloient à la guerre nudz. Toutefois. Il est toujours montré comme quelqu’un de ‘bizarre’. de 30 Montaigne. tolérance et fatalisme. Montaigne. d’une préordonnance inevitable.religion. Avec le thème de l’Orient. sociétés. Au cours du XVIIe et du XVIIIe siècle. dans son physique. pays au moyen de réalités métamorphosées par leur imagination. nous raconte des Bedoins. Au chapitre 8 du même ouvrage « De l’affection des pères aux enfants ». La seconde considère les institutions et la philosophie islamique comme différentes des institutions et positions françaises (Emile de Rousseau en 1762 ou Essai sur les mœurs de Voltaire en 1756 illustrent cette position). au chapitre ‘De la vertu’: « Tant y a. le sire Iouinville. La première conception est celle de mœurs différentes des modes de vie occidentaux (nous rappelons Les Lettres persanes de Montesquieu ou Hulla de Lesage en 1716). de peur de la mort ! ». qu’ils croyoient si fermement. Michel de : Les Essais. ses mœurs ou sa religion. p. Livre II. il évoque le roi de Tunis Muleassen qui est blâmé par son fils pour ses mœurs relâchées. Montaigne se montre curieux de cette inversion des rôles père/fils mais il ne porte aucun jugement. le regard européen reconnaît au Musulman des qualités comme la foi ou l’hospitalité. auxquels le roy sainct Louys eut affaire en la Terre saincte. la France prête aux arabo-musulmans un triple caractère : hospitalité. en leur religion. Paris : Livre de Poche. sauf un glaive à la turquesque. les iours d’un chascun estre de toute éternité prefix et comptez. ‘d’étrange’. nation meslée aux Sarrasins. Voylà bien aultre preuve de reance et de foy que la nostre. quand ils se courrouceoient aux leurs. ils avoient tousiours en la bouche : « Mauldict sois tu comme celuy qui s’arme. 31 . raconte une anecdote. a. d’extravagant. dans son livre II des Essais (1595). 431/439.

»32 31 32 Chateaubriand. Dans Itinéraire de Paris à Jérusalem. d’après sa seule expérience et d’après son seul regard sur la guerre en Grèce. Il écrit à propos de ce Pacha : « Abdallah est d’une avarice sordide. 28. critiquer sa foi revient à le critiquer lui-même. à la suite de son contact avec le Pacha de Damas.relire les mêmes descriptions d’un auteur à un autre. plus de principes d’ordre et de qualités morales que dans une nation mahométane. il va évoquer une anecdote unique : sa rencontre avec Abdallah et la tentative de vol qu’il a subie. et tout ouvrage exotique inspiré de cette œuvre comme la traduction de Joseph Charles Mardrus (18981904) qui servira de modèle à Gide ou les peintures de Gustave Doré. traduits de l’arabe par Antoine Galland (de 1704 à 1717). âpres et intéressés. Charles René de: Ibid. L’écrivain lui refuse toute moralité et tout principe religieux. le Juif. la femme voilée. p. Chateaubriand ne juge de l’Islam que d’après les seuls Turcs. lorsqu’ils sont menacés ils emmènent au temple des brebis à sacrifier. Pour expliquer cette opinion. L’expression « imagination de l’Orient » est ici utilisée car beaucoup d’artistes comme Chateaubriand ou Victor Hugo vont assimiler les Turcs aux Orientaux et vont réduire la culture orientale à cette seule population turque. Dès le début de l’ouvrage. par cela seul qu’elle est chrétienne. Il va ouvertement reprocher aux Arabes d’être superstitieux. 32 . l’Europe imagine l’Orient. Ibid. il se croit en droit de multiplier les exactions. Comme nous allons le voir. Par exemple. à tort. comme si l’inspiration provenait d’une même source. comme presque tous les musulmans […] sous prétexte d’avoir de l’argent pour mieux protéger les pèlerins. T2. T1. il se place en opposant de la culture islamique et valorise ainsi sa propre religion qu’il juge meilleure : « […] il y a dans la nation chrétienne. Il va aussi. la femme sensuelle…Tous ces personnages parsèment d’abord les contes des Mille et une Nuits. cette prolifération de portraits quasi identiques fait de l’Autre un type : l’Arabe. prétendre que tous les musulmans sont avares. Du début du XIXe siècle jusqu’à 1830. 196. comme si les écrivains s’imitaient les uns les autres même si leur sentiment vis-à-vis de l’étranger diffère. Roger Blanchon ou André Dahan. »31 L’on sait que la religion fait partie intégrante de l’individu oriental. Les conditions de voyage sont encore très difficiles pour que tout un chacun tente l’expérience de partir vers ces contrées encore mal connues. p.

il utilise des termes crus pour évoquer sa rencontre avec 33 Ibid. L’écrivain ne semble pas avoir apprécié Tunis. un paysage. La syntaxe est pauvre. p. Voici le passage étudié (représentatif de ce phénomène) : « La ville est murée. il n’explique pas véritablement ce qu’est un « Sidi ». la population est arabe . même s’il appartient à une même culture. Les maisons en sont basses. il est loin de l’empire ottoman. a quelque chose de hagard et de sauvage. Ces sales créatures sont sous la protection immédiate de Mahomet. Dans ce cas. Chaque individu. Il ne cherche pas à comprendre la raison pour laquelle Abdallah agit ainsi . il ne peut l’étendre à tout un peuple. des Turcs enrôlés à Smyrne. seul point commun : la religion. Des marchands européens. sociologique ou culturelle sur le peuple observé. en y comprenant le faubourg extérieur. dévorés par la vermine. Chateaubriand s’y est peu arrêté. s’accumulent. encore moins n’aime cette culture. ce qui rend le texte à la fois réel et interprété puisque sont associées l’objectivité du regard étranger qui voit une population. elle peut avoir une lieue de tour. des Maures dégénérés. composent le reste de la population. « vermine ». dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem. Il donne une brève description négative de la ville et de ses quelques habitants. vautrés dans leurs ordures. les boutiques pauvres. les rues étroites. « sauvage ». et l’opinion de ce même étranger qui n’adhère. des renégats et des captifs. 33 . pour quelle raison ces nègres vivent ainsi. l’artiste ne pardonne pas la différence. aucune explication. et mangeant insolemment le pain de la charité. De nouveau. écrit un court chapitre à la fin de son ouvrage sur son voyage à Tunis. Le lecteur a droit à une observation accompagnée d’un jugement. Le lecteur a droit à un regard concis sur une réalité. est différent. »33 Nous avons un rassemblement de clichés urbains anti-orientaux. aucune digression ou étude ethnologique. qui se montre peu au-dehors. Pourtant. Le peuple. les rues étroites. L’écrivain.Même si l’écrivain utilise la conjonction « comme presque » son regard prouve qu’il élargit ce comportement avide à l’ensemble des Musulmans. Mais celle-ci est interprétée puisque le ton n’est pas neutre. mais il a eu le temps de faire un portrait négatif de la ville et de son peuple. Bled-el-Had-rah. les mosquées chétives. dégradantes comme « sales créatures ». On rencontre sous les portes de la ville ce qu’on appelle des Sidi ou des Saints : ce sont des négresses ou des nègres tout nus. ni ne comprend. 1166. Un passage révèle un regard péjoratif sur la population tunisienne et un autre appréciatif sur le paysage de Carthage. et même si cette attitude est condamnable. Si l’on prend le cas de Tunis. les notations péjoratives. pourquoi les maisons sont basses.

effrayant qui montre la folie des Grands d’Orient. 34 . les propriétés. du despote cruel. il associe les Arabes aux Turcs et évoque. T2. Comme tout romantique. s’inspirant de son expérience et de la guerre en Grèce. leur semble un droit légitime. Une autre image issue de l’empire ottoman occupe les esprits européens dans les années 1820-1830 : celle du tyran. le front d’ombre voilé. p. ce caractère est vrai pour tous les Orientaux d’après l’écrivain. Il énonce des faits qu’il élargit encore une fois. va parler dans ses poèmes. En fait. couchée au bord du golfe qui l’inonde […] Le sérail… ! Cette nuit il tressaillait de joie. Semblait. tel qu’un roi couvert de ses joyaux de fête. à un ensemble. pour parler de ce peuple. l’artiste utilise le présent de vérité générale et des phrases assertives. à la royauté. Chateaubriand toujours. Et. […] C’est à dire que le Musulman est devant une alternative : être tyran ou être esclave »34 Pour exprimer ce point de vue. ‘Navarin’…Il en profite ainsi pour montrer la cruauté des Orientaux derrière un paysage riant : « La riante Stamboul. de la tyrannie des sultans. c’est pour en donner le mérite à la nature (don inné) des arabo-musulmans. 34 Ibid. ils l’ignorent . Ce dernier n’a pas voyagé en Orient mais comme Chateaubriand. on a l’impression de voir un Orient du Moyen Âge et on a le sentiment que l’écrivain réduit ce dernier à l’aristocratie.le peuple tunisien et il ne parle pas de ses qualités. […] La liberté. Dans le registre de la cruauté. Le lecteur est alors persuadé que ce qui est dit est la vérité. leur sauvagerie et leur caractère despotique. Aucune exception possible. sombre. de l’enfermement des femmes… L’Ailleurs est noir. des guerres entre Maures et Chrétiens (les Croisades). énonce une sentence sur les Orientaux : « Les Musulmans aiment le sang « […] tuer. l’hospitalité ou la fermeté des Arabes. 146-147. Hugo consacre de nombreux poèmes à la guerre : ‘Canaris’. S’il lui arrive d’évoquer la civilité. Victor Hugo. ‘Cri de guerre du Mufti’. lui. tant le peuple est absent de ses poèmes. Les sultanes dansaient sous son lambris sacré . ils n’en ont point : la force est leur Dieu. De nouveau. Victor Hugo n’échappe pas à cette image véhiculée. les Mille et une Nuits sont présentes mais on a aussi l’envers du décor. sanglant. quand on est le plus fort. sur des tapis de soie. Au son des gais tambours.

L’homme représenté est fort. Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin. sur des créneaux rangés. orange) installent la scène en Orient et illustrent la sauvagerie. »35 « En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet ! Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait . 35 36 Hugo. p. impressionnant de puissance . de noirs cheveux chargés. Ils relèvent leur tête infâme . L’univers oriental semble sombre. Ecrasez. il se montrait aux enfants du prophète. la cruauté de l’acte peint. 433. L’écrivain amène progressivement l’image des têtes qui entourent la ville. astre des morts. l’œil éteint. Ibid. ‘Les têtes du sérail’. ô croyants du prophète divin. Ils mènent la guerre contre les mécréants c’est à dire les Chrétiens qui boivent du vin et sont monogames. à l’opposé du faste des Mille et une Nuits. cruel et impulsif des Arabes : Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade (1870). »37 On s’aperçoit que le combat. De six mille têtes paré ! Livides. Les tons chauds (jaune. sur leur pâleur sanglante Répandait sa douce pâleur. comme lui consolante. p. On passe de « riante » à « livides » ou de « rose et de jasmin en fleur » qui inspire la vie à la « lune. Henri Regnault peint une toile où il montre le caractère sanglant. ‘Marche turque’. une immensité. 451. les batailles font partie du quotidien des Arabes et qu’ils aiment cela. L’arme pleine de sang est une fierté pour celui qui la porte et une crainte pour celui qui la voit. Seuil 1972 (1829). ‘Cri de guerre du Mufti’. p. 35 . Ces hommes qui n’ont qu’une femme ! »36 « Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Les têtes sur des piques prouvent la férocité des Sultans orientaux et la hache pendue la sauvagerie.Superbe. astre des morts ». 469. la couleur noire de sa peau renforce son caractère étranger. Victor : Les Orientales. le plan de vue accentue la hauteur de l’homme et lui confère une présence forte. 37 Ibid. Les terrasses de rose et de jasmin en fleur Triste comme un ami. La lune. rouge. Ces têtes couronnaient.

la mosquée. le Pacha est l’exemple à retenir pour parler des musulmans… « Sensualité. plaisir idyllique. est représentative de l’Islam. terreur. qui a une fonction spirituelle. était en fait la qualité caméléonesque que désigne l’adjectif ‘oriental’ »38 38 Ibid. Les Romantiques cherchent à se distinguer de la philosophie des Lumières et préfèrent les discours où règne l’imaginaire. Concernant l’Islam. des images moins relationnelles. dans l’imaginaire orientaliste préromantique. 1870. sublimité. pré technique de l’Europe de la fin du dix-neuvième siècle. Huile sur toile : 302/146 cm. Paris : Musée d’Orsay. 36 . Par exemple. énergie intense. L’Orient. ils préfèrent (chez les deux écrivains évoqués) l’utilisation de la synecdoque pour parler de cette religion et de la culture des hommes qui y sont rattachés.Figure 5 : Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade.141. p. promesse. Henri Regnault.

pour décrire l’homme arabe. ni cuillères. Il évoque le Gouverneur de Jaffa et dit à son propos qu’il est doux. il raconte le déroulement d’un repas chez des Arabes : « […] Ni couteaux. noble. Ce dernier qualificatif reviendra souvent dans les années qui vont suivre. »39 Cette évocation illustre la fraternité des repas en Orient : tout le monde partage un même plat. On y trouve une image intemporelle du : 39 Lamartine. de l’avide musulman ou du voleur mais celle d’un individu différent avec (ce qui n’apparaissait que très peu avant) des qualités et d’autres principes de vie. justifie l’usage des seules mains comme instruments. p. simple.Après les années 1830. De plus. Chez Lamartine. ni fourchettes : on mange avec les mains […] mais les ablutions multipliées rendent cette coutume moins révoltante pour les musulmans. T1. fier. pittoresques qui l’ont marqué et qui révèlent le mode de vie oriental. s’y intéressant de près. le lecteur européen aurait eu un mouvement de recul quant à la propreté des Arabes. comme Nerval. Alphonse de : Voyage en Orient. Lamartine ou Nerval sont des exemples d’artistes qui ont souhaité s’imprégner de la culture orientale en s’y intégrant. aurait eu une vision négative de ces repas qu’il aurait probablement réduits à une nouvelle démonstration de barbarie. Il s’amuse à narrer des anecdotes drôles. et jusqu’en 1840. L’image de l’autre n’est alors plus celle du cruel tyran. comme nous allons le voir. Pierre Narcisse Guérin ou Delacroix. franc. l’Arabe auquel le lecteur a affaire est le musulman. 37 . Ainsi. Lamartine a un souci d’information. dans le tome premier de son Voyage en Orient. 226. Il s’intéresse à cette civilisation et souhaite partager son expérience sans porter de jugement sur une culture différente. il y a une volonté de la part des Occidentaux de pénétrer la réalité de l’Orient. Paris : Pagnere éditeur. d’explication. de comparaison. il note le respect des musulmans vis à vis des Européennes et la dépendance dans laquelle ils tiennent leurs propres femmes. le fait que l’écrivain évoque l’hygiène des musulmans en parlant des ablutions. il s’intègre et salue comme dans le pays en mettant la main sur le cœur. En ce qui concerne l’Arabe du désert. Par exemple. Le rapport à la religion est essentiel dans la vision que Lamartine a de l’Orient. pieux. Sans cette précision. de sauvagerie. on remarque que la brève description réalisée par Fromentin dans Un été au Sahara (1857) est précédée par plusieurs peintres orientalistes comme Théodore Chassériau. rêveur.

1845. magnifique. 110. 40 38 . poussant un cri du gosier et partant au galop. lui rendant la bride. chef des Harakta suivi de son escorte. Gallimard 1984.« […] cavalier […] debout sur son cheval efflanqué. où l’Arabe à cheval est droit. Delacroix n’échappe pas à cette démonstration de la grandeur et de la majesté des hommes du désert avec son tableau Mulay Abd Al-Rahman. suivi de son escorte. Dans ce tableau. l’orgueil. les couleurs sombres de la peinture ajoutent à cette impression la force voire la peur. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. une main à l’arçon de la selle. Fromentin. l’habileté du chasseur de faucon. Ali Ben Bahmed. p. penché sur le cou de sa bête. Eugène : Un été dans le Sahara dans les Œuvres complètes. on sent que le Maure est dur. l’autre au fusil. sultan du Maroc sortant de son palais de Meknès. Théodore Chassériau. lui serrant les côtes. chef des Harakta. reflète la force. Huile sur toile : 260/325 cm Le cavalier que nous voyons représenté sur ce tableau de Chassériau de 1845 : Le Khalife de Constantine. de plus. la sauvagerie. Figure 6 : Le Khalife de Constantine. dur comme le font penser les traits physiques de l’individu. Ali Ben Bahmed. droit sur son cheval. Versailles : Musée national du château. imposant. Le peintre nous offre une image de la majesté maghrébine assez sauvage. presque arrogant. entouré de sa garde et de ses principaux officiers (1845). Nous avons la représentation de l’Arabe fier. son regard est noir et impassible. voilà l’homme du Sahara ! »40.

le met en valeur. Ce tableau respire la chaleur : le jaune. Eugène Delacroix. la lumière. sortant de son palais de Meknes. heureux d’où son léger sourire. le soleil qui darde ses rayons sur lui.Figure 7 : Mulay Abd-Al-Rahman. et la solennité de la scène inspire le respect : la garde. semble dévouée au Mulay. Fromentin. sultan du Maroc. Celui-ci est fier. l’ocre. plus forte. en grand nombre. Il est calme. peint de nombreux tableaux de cette noblesse orientale : Fauconnier arabe en 1863 ou La Chasse au héron en 1865. 1845. le ciel bleu. Huile sur toile : 377/340 cm. entouré de sa garde et de ses principaux officiers. Toulouse : Musée des Augustins. lui aussi. 39 . ajoute à sa présence une certaine intensité.

sa posture. Fromentin évoque : « l’Arabe à pied. D’ailleurs. […] portent avec une majesté sans égale le burnous beurre frais ou rose tendre à large bande pourpre. chaussé de sandales »41. le ciel bleu. ils semblent alors libres. 265. « les Maures sont doux. le cheval au galop. le premier Oriental étant le Grec. Ici. récits de voyages et études. p. En fait. ils ont une relation au cheval presque fusionnelle. Alfred : Algérie et Tunisie. L’animal leur donne de l’allure. l’œil bleu. p. Chantilly : Musée Cendé. ils vont lentement par les rues. il montre l’orgueil et l’habileté de l’Arabe. que nous avons déjà 41 42 Ibid. paisibles et patients ». 110. sculptures ou peintures. et quelques fois le turban vert »42. paisibles et patients […] le visage ovale et clair. le tableau est l’expression de cette liberté offerte par l’espace. L’auteur énonce une opinion : « les Maures sont doux. Eugène Fromentin. Baraudon. 40 . grand chasseur. drapé. la djemala de cachemire. Algérie. tel que l’Européen se le représentait à travers les différentes littératures. Les Arabes sont amoureux de leurs montures. fougueux. cette description de surface donne une image classique de l’Arabe.Figure 8 : La Chasse au héron. le Maure donne une impression plus douce. l’auteur ne s’éloigne donc pas de ce premier cliché de l’étranger. Paris : Plon 1893. Huile sur toile : 99/142 cm. le col nu. gras. mais d’un embonpoint de bonne maison. 1865. Cette première brève allusion nous donne à voir un homme qui nous rappelle étrangement le Grec ou le Romain. et sa noblesse que laisse transparaître son allure. Á pied. De plus.

ce qui ne correspond pas à la majorité des Orientaux présentés comme étant plutôt ténébreux. En revanche. 61. Le lecteur retrouve ici la même image d’un personnage noble. Ce genre d’individu ne se rencontre que dans certaines sphères de la société. […] Le saroual noir serré sur les hanches. appréciée et montrée. Marc : Sur les Chemins d’Oxor. p. Au reste il est ‘galant. Cela ne signifie pas que les hommes du peuple n’aient pas cet aspect noble. d’imagination et d’intelligence .évoquée précédemment dans nos peintures : le costume et la majesté du port sont les mêmes. certes laudative. Vous avez de l’allure ! »44 De nouveau. c’est à dire l’aristocratie ou la bourgeoisie. de Tunisie. Marc Roger complimente et vante l’allure du Maure. « l’Oriental est bel homme. galant. soigné. poli. 41 . Jusqu’au bonnet de cotonnade immaculé au sommet de vos crânes. l’élégance est remarquée. gentil. Toutefois. 105. bouffant aux fesses et descendant à l’entrejambe dans une cascade savante et verticale de plis parfaitement repassés. qui vont y faire allusion dans presque tous les portraits qu’ils feront de cet homme étranger. mais 43 Martino. Le vêtement est décrit de manière si élogieuse que le lecteur a l’impression que l’écrivain est subjugué par l’habit oriental. cela montre la diversité physique des individus d’Orient et plus précisément. nous avons là l’image du Berbère avec les yeux bleus et la peau blanche. p. fier. cette élégance ponctuée sous votre nez de superbes moustaches. bien élevé’ » . qui vous confère. plein d’esprit. dans notre étude. Genève : Slatkine reprints 1970 (Hachette 1906). beau et cultivé. de le fixer dans une image. L’auteur reconnaît et la finesse des traits de l’Arabe et la finesse du costume qui révèlent toutes deux un grand sens de l’élégance. de la mise. de la noblesse et de la fierté. 44 Roger. Pierre : L’Orient dans la littérature française au 17ème et 18ème siècles. mais ces qualités leur sont plus difficiles d’accès en raison de leur pauvreté. Actes Sud 2005. Pierre Martino résume les écrivains orientalistes qui ne s’intéressent qu’à l’aspect intérieur de l’individu. Ces différents propos datant de périodes diverses. messieurs. son élégance vestimentaire sont admirées par les Occidentaux du XVIIIe et du XIXe siècles. il aime la gloire et n’est pas exempt d’une honnête 43 vanité. Il nous fait une énumération des traits de caractère d’un homme oriental qu’il généralise à tous les Orientaux par le biais de l’indéfini. Sa prestance. allant de 1855 à 2005 montrent que l’image noble de l’Arabe persiste. « Pardonnez-moi. Ces attributs sont une façon de caractériser l’Arabe. Dans cette définition de l’Oriental. […] d’aimer […] la noblesse de port de vos hommes.

le drap coloré… le personnage est droit.5 Cette gravure de Mohammed Racim. De ce fait.5/13. Un écrivain contemporain comme. d’être dépaysé. Figure 9 : Le Raïs. En effet. dans notre exemple Marc Roger. à un autre contexte que certains écrivains contemporains vont tenter de réemployer. le sabre et son 42 . il préfère l’ancrer dans un passé où il était opposé à l’Occidental. Collection particulière. le public a besoin d’être surpris. L’image n’est pas fausse. ils vont réaliser les mêmes portraits que leurs prédécesseurs du XIXe siècle. rappelle les peintures précédentes : le turban. ne souhaite pas peindre un Arabe moderne. les paysages et les individus étaient identiques à ceux de l’Occident et de l’Occidental ? Les écrivains ancrent volontairement leurs récits dans un passé où l’autre était vraiment un étranger. Les grandes affiches publicitaires proposant un voyage en Tunisie utilisent l’image d’un Tunisien en djellaba. son poing sur les hanches laisse deviner la pose mais surtout sa vanité. intitulé Le Raïs. Gouache rehaussée d’or : 18. quel serait l’intérêt de parler de l’Orient et de l’Oriental si la culture. réalisée vers 1931. Mohamed Racim. qu’elles aient été réalisées au début de la conquête de l’Orient ou écrites aujourd’hui. 1931. Aujourd’hui encore. les descriptions se ressemblent. elle est archaïsante puisqu’elle appartient à une autre époque. le saroual. portant une chéchia sur la tête et un bouquet de jasmin à l’oreille alors que cette tenue n’est plus portée que par des hommes âgés ou en des occasions festives traditionnelles. qui n’est guère différent de l’Européen. Comme on peut le constater.immobile.

aux mêmes vêtements. fabriqués au moyen de séries d’adjectifs laudatifs. à ce carcan fabriqué par l’Européen de passage. 1846. 43 . Á la lecture de ces descriptions. Il est présenté comme une personne soignée. ayant un port noble qui impose le respect et l’admiration de celui qui le regarde. Paris : ACR éditions. effectivement. Pourtant réel. le lecteur a l’impression d’avoir affaire à une définition de l’Arabe. en effet. un portrait proche des peintures effectuées au XIXe siècle par les Européens. Ces êtres semblent dépourvus de personnalité. le lecteur ne voit aucune différence d’une description à une autre comme si c’était un même homme que les artistes avaient aperçu lors de leur voyage ou avaient imaginé lors de leurs explorations imaginaires. ils nous apparaissent sans profondeur. patient ». « doux. Les artistes ont-ils fréquenté ces Arabes ou s’en sont-ils tenus à la première impression de la première rencontre visuelle ? Nous avons la nette sensation. dans les passages cités. 1993. il est considéré et montré comme un personnage des contes orientaux. L’Arabe est. Certes. Homme plein de qualités. La référence aux mêmes traits physiques. In Les Orientalistes. Félix Philippoteaux. paisible. « plein d’esprit. à la lecture des œuvres exotiques étudiées précédemment. Figure 10 : Types de race algérienne.poignard à la main peuvent faire penser à son amour de la gloire… Le peintre arabe réalise ici. il n’est pas un nom commun mais il est traité comme tel par des écrivains comme Alfred Baraudon dans Algérie et Tunisie. le Maure n’est qu’un type. que la seconde option est la plus probable. compte tenu de la similitude des personnages. peintres voyageurs. Lynne Thornton. récits de voyages et études de 1893. d’imagination et d’intelligence ». aux mêmes qualités réduit le Maghrébin à cet ensemble fermé.

Comme ce tableau de Félix Philippoteaux. renforcent les traits de caractère énoncés par l’un et l’autre des écrivains. 2005. sur la noblesse du personnage. ne laisse même pas présager un autre type d’individu. la façon de représenter l’Oriental ou les paysages du Levant sont identiques : une prééminence des tons chauds. Lehnert & Landrock. son manque d’ouverture et d’originalité. Lehnert & Landrock photographes. Tunis et Paris Méditerranée. des images déjà rapportées. Michel Megnin.Figure 11 : Un groupe de Maures. et la sensation d’avoir affaire à un seul et même homme. ce qui provoque la critique du courant exotique. Paris: Appolonia Editions. Ainsi. Plus que la superficialité. Descamps ou Chassériau. In Tunis 1900. Il ressort de ces différentes descriptions une impression d’unité : les attributs se complètent. Les artistes européens vont rester sur des acquis. 1900. Les écrivains réalisent les mêmes portraits d’individus même si pour les besoins de l’intrigue le caractère peut changer. dans son étude ou ses portraits d’Arabe. dans Le Sahara ou Le Désert de Gustave Guillaumet (1867) ou les nombreuses peintures de Delacroix. Les artistes de la période orientaliste exotique ne vont pas chercher à 44 . les peintres créent des tableaux similaires. Même si les sujets peuvent être différents et la manière de peindre aussi. En peinture. une autre manière d’être. l’Occidental. intitulé Types de races algériennes (1846) ou cette carte postale d’un groupe de Maures le prouvent. Par exemple. nous avons vu précisément que les attributs de l’Arabe étaient identiques chez Baraudon comme chez Fromentin. l’accent mis sur la richesse du vêtement. c’est son aspect réducteur. l’immensité des paysages.

voilà pourquoi leur traitement de cet Ailleurs et de cet Autre paraît réducteur et superficiel. Victor Hugo peint la femme orientale sans l’avoir jamais vue. Or. Chez les Romantiques d’abord. respiré ses odeurs. des personnages de tableaux. Il a évoqué l’Orient dans Les Orientales (1829) sans jamais avoir vu cet Ailleurs. Son regard que rien ne voile Est l’étoile Qui brille au fond d’un ciel bleu. avec l’exotisme les Orientaux sont pareils à des images. L’inconnu. l’inouï disparaissent progressivement car le public a déjà vu et lu tout ce qui a trait à l’Orient. de photos. exotique car elle est hors du quotidien et de l’environnement familier. Seuil 1972 (1829). 45 . ils n’en sont pas friands. Le public n’a droit qu’à la surface colorée. Le pied nu. sans fond. La superficialité réside dans le traitement uniforme de ces thèmes sans quête d’autre chose. belle d’indolence. son corps qui « se balance » rappellent la langueur et la sensualité féminine. « L’indolence ». tout du moins.montrer une image de l’Orient différente de celle déjà véhiculée. p. Victor Hugo s’inspire des contes orientaux pour écrire sur l’amour dans le pays exotique mais surtout sur les femmes enfermées dans des sérails et qui représentent le plaisir charnel : « Sara. Le changement. Le conformisme touche l’exotisme. de paysages. rencontré l’Autre. Se balance On voit sur l’eau qui s’agite Sortir vite Son beau pied et son beau col D’un œil ardent tu verras Sortir du bain l’ingénue. le thème de la femme voilée. L’Orient possède d’autres atouts et surtout plusieurs types d’individus. le corps nu sortant de l’eau offrent une image très 45 Hugo. la différence au cœur de l’Orient n’intéressent pas les artistes. 479. sensuelle. Toute nue. Les thèmes. Victor : Les Orientales. Dans ses yeux d’azur en feu. les sujets déjà connus conviennent à leurs attentes et surtout à leurs besoins de création. indolente est visité et revisité par de nombreux artistes. De la même manière. ‘Sara la baigneuse’. sans l’attente d’une nouveauté. »45 Ce court extrait de ‘Sara la baigneuse’ révèle toute la volupté existant chez la femme orientale.

le plaisir charnel incarné par la femme arabe. 46 Dumas. à peindre [ses] paupières. Dumas nous dit que : « la femme mauresque est […] d’une beauté étrange mais saisissante. Cette toilette consiste à peigner [ses] cheveux. comme tout homme. les yeux grands et noirs. En effet. pour l’écrivain comme pour la majorité des Européens à cette époque. Cette femme est immédiatement placée dans la sphère de l’exotisme. les femmes arabes se ressemblent dans tout l’Orient. Tunis. tout en fumant du magioun. D’ailleurs. Alger. D’ailleurs. la plante de [ses] pieds […]. Seuls les yeux sont découverts chez la femme orientale. or ce sont les éléments par lesquels passe toute l’expression du désir. bleue ou verte. la paume de [ses] mains. le regard se fait plus ardent et attire. est envoûté par le charme. Il la voit sortir de l’eau et éprouve du désir que son regard traduit par « un œil ardent ». elle fume et prend soin de son corps. Enfin. Cette peinture semble correspondre à toutes les Orientales puisque Dumas généralise la description en l’adressant à « la femme mauresque ». [ses] ongles. 376-377. Elle a le teint blanc et mat comme du lait. Paris : Hachette 1856. p.érotique. de l’inconnu par le biais du terme « étrange » et de la séduction par l’effet que sa beauté provoque : « saisissante ». cette femme peut être vue dans un tableau d’Ange Tissier de 1860 : Algérienne et son esclave. la taille un peu forte […] [elle] est coquette […]. 46 . Ses activités semblent différentes de celles des Européennes actives. elle est constamment occupée de sa toilette qu’elle achève et recommence sans cesse tout en buvant du café. Comme Victor Hugo. Alexandre : Impressions de voyage : le Véloce ou Tanger. Victor Hugo. d’où l’intérêt de le préciser : « elle n’a rien à faire » sinon de s’occuper de son bienêtre : elle boit du café. [ses] sourcils. en peinture. attache l’artiste. elle exprime la coquetterie par ses artifices (maquillage) et la sensualité que l’auteur traduit à travers la transparence du tissu : « à travers laquelle on voit le sein ». de l’attirance et de la beauté orientale. comme elle n’a rien à faire. brodé d’or […] les pieds chaussés de velours brodé »46. [Ses] vêtements sont en général une chemise très claire à travers laquelle on voit le sein : un pantalon large de soie rouge. Aucune particularisation.

il symbolise l’Orient par le biais des couleurs chaudes. Il désigne aussi le monde des plaisirs avec la présence du narguilé sur le lit et de l’esclave jouant de la musique. Enfin. Anatole France. de ce physique. du caractère mutin de la femme exotique. 47 . 134. Ange Tissier. leurs longs regards me pénétraient jusqu’aux moelles. les cheveux clairs. Paris : Société des amis du livre 1902. l’artiste est subjugué : il est « dans un grand trouble des sens ». La femme a la peau blanche comme le lait. de ce jeu de la séduction. Fardées et peintes. Leurs lèvres rouges. la gourmandise naît de cette apparence. dans Le Procurateur de Judée (1892) exprime son trouble à la vue des femmes orientales : « J’étais jeune alors et les Syriennes me jetaient dans un grand trouble des sens. de la chaleur suggérée par la nudité et de l’éventail. Ce tableau est l’expression de la lascivité comme l’illustre la femme nue allongée sur le lit de manière sensuelle. des esclaves. Elles savent jouer de leurs atouts et des outils de séduction pour plaire à l’autre . sa longue chevelure lâchée. des rondeurs… Les différents tableaux vus précédemment et le suivant sont les expressions picturales de cet érotisme débordant. leurs regards le pénètrent « jusqu’aux moelles » et il devient alors prédateur et se met à rêver de goûter 47 France. leur chair est d’un goût rare et délicieux… »47 Les femmes arabes mettent en appétit l’écrivain. Anatole : Le Procurateur de Judée. 1860. Paris : Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie. Huile sur toile : 130/97 cm. sentant le nard et la myrrhe. leurs yeux humides et brillant dans l’ombre. macérées dans les aromates.Figure 12 : Algérienne et son esclave. p. de leurs tenues.

Chez les peintres aussi la femme orientale est représentée comme l’incarnation de l’érotisme. préfère montrer la vie plaisante des Arabes avec Les Almées où l’homme est entouré de femmes prêtes à exaucer tous ses désirs. d’autres peintres s’attachent à peindre la lascivité des femmes d’Orient : les Odalisques d’Ingres. rouge. celle de Mariano Fortuny y Marsal qui joue aussi sur les couleurs de l’amour et de l’Orient : jaune. Paris : Musée d’Orsay. en paix. et la lumière : douce pénombre intime. où il est réconforté. heureux.à ces chairs féminines. Huile sur toile : 160/133 cm. de la femme fatale. Figure 13 : Les Almées. de la coquetterie. lui. Paul Louis Bouchard. Alors que Paul Louis Bouchard. 48 . 1893.

Théodore Chassériau se plaît à montrer la nudité des femmes qui jouent au jeu de la séduction : Esther se parant pour être présentée au roi Assérus (1841) ou Bain au sérail (1849). sa chaleur. Cette odalisque de 1842 est celle du bain turc ou hammam : des femmes en nombre. Jean-Auguste Dominique Ingres. 49 . Toile sur bois : 110/110 cm. toutes nues. 1842. Le tableau est sombre pour mieux rendre l’intimité de ce lieu.Figure 14 : Le Bain turc. lascives car se sachant seules. La sensualité est rendue par les caresses des femmes entre elles (les cheveux) ou à elles-mêmes (personnages à droite au second plan). Paris : Musée du Louvre.

Elle correspond à l’image de la femme fatale dont le corps est le symbole même de la sensualité et de la sexualité. aux regards profonds comme leurs nuits. Paris : Musée du Louvre.5/35. accentuant sa lascivité par de la coquetterie (ses cheveux remontés). aux gestes libres et ailés comme les cavales de leurs douars […] Cette jeune fille gracile avait la préciosité d’un bijou. Elle est à demi nue. Elle est mise en valeur par sa place. Théodore Chassériau. au teint clair comme leur ciel. de la sensualité. ses seins à découvert. On a le sentiment que la femme est réduite à l’érotisme . Huile sur toile : 45. La femme au centre est la représentation de la féminité.Figure 15 : Esther se parant pour être présentée au roi Asserus. d’individualité.5 cm. Chez Géniaux nous retrouvons cette beauté saisissante de la femme maure : « Elle avait l’incomparable sveltesse des femmes de l’Hedjaz. Sa chair semblait 50 . on a l’impression qu’elle ne possède pas de personnalité. et par la lumière et l’obscurité qui l’entourent. Sa peau blanche détonne par rapport à celle de ses esclaves. 1841.

Ses yeux. comme le supposent les propos de Géniaux. Charles : Les Musulmanes. elle jette le trouble par son mystère. c’est à dire d’une femme du peuple. Paris : Édition du monde illustré 1909. svelte. Gautier. 1849. sensuelle. Paris : Musée du Louvre.pétrie d’or. Mais là aussi. aux cheveux noirs. 6-7. même si la jeune fille n’appartient pas à la haute société. Théodore Chassériau. Le Bain au sérail de Chassériau est la traduction visuelle de cette description écrite : nous avons une belle jeune femme au teint blanc. Figure 16 : Bain au sérail. 48 Géniaux. p. « Caprice d’un pinceau fantasque Et d’un impérial loisir. dresse le portrait d’un fellah. 51 . . à l’éclat dur paraissaient des gemmes incrustées sous les paupières »48. Huile sur bois : 50/32cm. aux yeux profonds. lui.

L’antique Isis légua ses voiles Aux modernes filles du Nil . bleu-pervenche.132. et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords. C’est une mode bien austère Que ce masque et cet habit long . sur la nudité. Un passage de La Vie errante de Maupassant (1890) illustre parfaitement cet amour de la couleur chez les Arabes : « Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté. mauve. Ces femmes sont un idéal de beauté. Guy de: La Vie errante. rien n’est criard. à côté des gebbas de soie. sa langueur et sa volupté. le regard est l’expression de l’orientalité et de la sensualité. gris-ardoise. La mode orientale 49 50 Gautier. deux étoiles Brillent d’un feu pur et subtil. 52 .Votre fellah. sphinx qui se masque. se parent de bijoux à outrance ou de vêtements colorés. voilà un autre trait caractéristique du monde oriental très prisé des artistes exotiques. mêlent et superposent les plus fines colorations. La couleur. dès lors. 140-141. ces haïks croisent. longues tuniques tombant aux genoux. chair. Paris : Gallimard Poésie 1981. ces vestes. leur coquetterie quand elles se fardent. lilas-fanés. orangé. Et ces gebbas.de-saumon. Les tissus sont riches : soie. lie-de-vin. promesses de séduction et de plaisir partagé. p. Paris : Éditions de la Table ronde 2000. ces gilets. sous le bandeau. Le fellah agit comme une femme fatale comme l’exprime le dernier vers. je suis la beauté’. leurs atours. elles éblouissent le regard des artistes qui. feuille-morte. Propose une énigme au désir. puis des haillons superbes de misère. résolvant le problème. Ces yeux qui sont tout un poème De langueur et de volupté Disent. […] rien n’est dur. Tout cela est rose. cachemire. Mais. Maupassant. »49 Le voile n’empêche pas les yeux de briller et d’intriguer le poète. leur sensualité lorsqu’elles sont allongées sur les lits ou les sofas à fumer le narguilé. à se parfumer . azuré. p. ne cessent de peindre leur physique. ‘Sois l’amour. rien n’est violent le long des rues »50. leur indolence lorsqu’elles font leur toilette au hammam . L’écrivain ne s’attarde pas sur les courbes. Elle attire par son mystère. vert d’eau. mais surtout ils inspirent à l’étranger occidental du plaisir (même les haillons sont magnifiques) et de l’admiration. Elle intrigue par son mystère Tous les Œdipes du salon. Théophile : ‘La Fellah’ dans Emaux et camées.

Les vêtements mais aussi les intérieurs des maisons ou les souks mettent à l’honneur le mélange des couleurs vives et tendres à la fois. de la fête. En peinture aussi.2/74. Ces tons se mêlent à de plus discrets comme le bleu ou le blanc en un tout harmonieux et gai pour les yeux. la chaleur se fait sentir à travers les rayons légers du soleil. Nous voyons combien les colorations sont gaies et font partie du quotidien des Orientaux. à travers les tons chauds et les jeux d’ombre. de la lumière.est lumineuse. Bristol: The City of Bristol Museum and Art gallery. Celui-ci porte le nom de ‘commerçant’ mais n’en a pas la fonction : 53 . L’Orient est la contrée de la magie. ce qui caractérise l’élégance du Maure. comme le pays. William-James Muller. d’où cet arc-en-ciel de tons que l’on trouve partout : personnages. intitulée : Le Bazar aux tapis du Caire (1843). paysages. Les couleurs sont multiples mais elles ne choquent pas.9 cm. 1843. environnement. elles sont douces à l’œil. L’uni et le rayé se mélangeant savamment sans choquer. comme le marchand. Figure 17 : Le Bazar aux tapis du Caire. l’orange et le jaune dominent cette peinture de William James Muller. D’autres types apparaissent dans ce mouvement artistique qu’est l’Orientalisme exotique. Les couleurs d’Orient telles que le rouge. nous retrouvons cette harmonie des nuances où tout se mêle à profusion dans une délicieuse unité. elle est fine. Huile sur bois: 62.

immobile. leur offrent du thé dans leur alcôve où se trouvent divers objets à vendre. Les artistes transmettent cette idée du commerçant oriental éloigné de tout intérêt matériel. L’Arabe attend le touriste qui viendra le réveiller de sa léthargie et lui fera vendre un objet ou deux.« Les marchands. que c’est presque une douleur pour lui que d’être tiré de ce rêve par l’acheteur »52. les yeux en extase. dans un autre passage de son ouvrage nous raconte qu’il a dû marchander le prix d’un poignard recourbé. p. et ceux-ci agissent en conséquence de la même manière pour parvenir à une vente : ils leur parlent. les Européens en ont déduit que ces derniers 51 52 Loti. Tunis. certains commerçants les attrapaient ou les interpellaient afin de leurs vendre des tapis. beaucoup de touristes se plaignent d’avoir été trop importunés par ces marchands souhaitant leur vendre à tout prix un souvenir du pays. mais cela est-il vrai ? Ce comportement léthargique est-il la preuve de leur insouciance ? Là encore. Tous ces exemples pour dire que ce préjugé de l’indifférence des Arabes pour le négoce est erroné. Alger. le marchand maure attend la pratique sans jamais lui parler. Paris : Éditions Robert Laffont 1991. Paris 1856 . le négoce n’est-il pas important. la pipe à la bouche. Elle est tirée d’une apparence or l’adage populaire sait « que les apparences sont trompeuses ». pour quel commerçant. l’opinion du voyageur est non fondée. en vêtements blancs. 54 . À force de voir les hommes assis devant les boutiques à attendre le client. accroupis dans leurs petites niches. Les Européens supposent l’absence d’intérêt des Arabes pour le négoce : ils « paraissent détachés ». De même. paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des acheteurs »51. Pierre : Au Maroc in Voyages. p. 369. Pourtant. Dumas renchérit en disant : « […] une boutique mauresque c’est une espèce de four creusé dans la muraille et au rebord duquel se tient le marchand. en turbans blancs. il n’empêche que cette idée sera reprise et véhiculée longtemps par la littérature exotique. D’ailleurs. par exemple. 196. un pied chaussé et l’autre nu. la fumée de son bachich […] lui donne de si doux rêves. l’héroïne française ou le héros tunisien. sont considérés par les marchands du souk de la médina comme des acheteurs potentiels. les marchés orientaux sont restés identiques et les commerçants sont loin de demeurer immobiles dans leurs boutiques. De nos jours aussi. Alexandre : Impressions de voyage : le Véloce ou Tanger. de quelque origine qu’il soit. ‘la victime’ se laisse tenter par l’un d’eux comme un miroir. enfin. Dans Le Choc des races (1911). Dans cette position. d’autres voyageurs européens comme Géniaux écrivent dans leurs notes de voyage que dans les souks. voire essentiel ? Dumas. En effet. Dumas.

extatique. Ils accentuent les traits physiques et caractériels pour agrandir le fossé de la différence et pour activer l’inouï. Pourtant tirés de réalités. p. de l’investissement. d’une peinture à une autre est fréquente et surprenante. En réalité. récits de voyage et études. de la norme exotique. En effet. « […] À côté du Maure. un même regard face à l’Orient. Baraudon. jusqu’à obtenir une image immuable qui va 53 54 Ibid.n’étaient pas intéressés par l’appât du gain. ces nombreux portraits types sont aussi le résultat de leur quête de l’Autre dans son étrangeté. des vêtements identiques hormis la couleur. à une rencontre avec l’inouï. toujours représentés comme des banquiers. de rencontres vécues. inexorable. Paris : Plon 1893. le caractère conventionnel des images de l’Orient. Dans le même temps. 55 Barthes. Khatibi. extraits de l’imagination de l’artiste. est entre leurs mains »54. par le biais du pittoresque et de l’étrangeté. à ses rêveries. 55 . immobile. ont des coutumes semblables. à son imaginaire. des marchands à la recherche de gains plus importants… On observe donc un même sentiment. Alfred : Algérie et Tunisie. de ses individus s’explique par la volonté première des artistes de correspondre à une attente de la Métropole. Ils ont un objet brut qu’ils vont façonner au gré de leur imaginaire. mais dans la vie active se sont eux qui tiennent les rênes du commerce.et une figuration paradoxale – qui renvoie à une différence active et hédoniste. à savoir l’introduction de l’aventure dans le quotidien plat des Occidentaux. C’est que l’Arabe est paisible et surtout il est fataliste : c’est si bon de se dire que c’est le ‘maktoub’ de vendre ou pas ! En revanche. il y a le Juif. ils vivent comme les Maures. ces hommes et ces femmes semblent tous irréels. principalement celui des draps. Tous les voyageurs et/ou artistes européens vont œuvrer pour que leur peinture de l’Ailleurs soit reconnue et appréciée par le public européen. « le haut commerce. son peuple au XVIIIe et XIXe siècles en Europe. Ces Israélites sont dépeints dans toutes les littératures comme des hommes appartenant au négoce . p. l’inconnu. de la soie et des bijoux. Le Juif commerçant dans l’âme. discutant. 64. le Juif appelant les pratiques. tant la ressemblance d’un récit à un autre. le Juif surfaisant. diminuant »53. Paris : Denoel 1987. Roland : cité dans Figures de l’étranger de A. 266. de sa culture. nous assistons à l’application de « deux manières de figurer l’étranger : une figuration endoxale renvoyant à l’opinion publique . sa culture. qui nous aide à découvrir notre propre extranéité »55. son exotisme.

Même si l’imaginaire est propre à chaque individu. qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte. les attentes extérieures influencent grandement la création de l’artiste exotique. de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes les couleurs. mais occupant un espace considérable. il se fige sur l’apparence et le sentiment éprouvé à son contact. Comme nous l’avons vu plus haut. par cet enfermement dans un carcan exotique imaginaire et imaginé. En revanche. Se conformer à une mode c’est être dans la norme de l’époque et donc avoir des chances d’être lu. les artistes de cette mode artistique tendent à tomber dans la banalité. Les contraintes extérieures justifient le conventionnalisme des arts exotiques. Enfin. L’exotisme permet de rendre compte d’une société autre et ainsi de favoriser la connaissance du monde. les tableaux sont multiples comme les femmes dans le harem ou des hommes qui chassent. des images. Au loin je promenais mes regards sur l’isthme. les réalisations se ressemblent et peuvent donner une impression de superficialité. sur des 56 . sur une campagne riante. Je les vis au mois de févier . sur une double mer. Le regard sur l’autre est extérieur. Répondre aux attentes du public c’est remplir une partie du pacte de l’écrivain : plaire au lecteur. De même pour la peinture. à cette époque. tout cela crée le conventionnalisme des œuvres. les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles . L’Ailleurs Dès les premiers voyages à l’époque du Romantisme (entre 1820 et 1830). cela est positif. accentuer la différence.correspondre à leurs désirs d’Européens. des séries de types sont réalisées. prolifèrent. sur des îles lointaines. le paysage oriental est décrit de manière brève. En Tunisie. lors de son périple entre Paris et Jérusalem s’attache à peindre l’architecture des bâtiments qu’il voit. c’est à dire la différence. Ce phénomène touche les individus mais aussi leur environnement. de rencontrer l’intérêt du public et le succès. b. naturel : « Du sommet de Byrsa l’œil embrasse les ruines de Carthage. les récits sur l’étrange. n’ayant rien de bien conservé. rentrer dans l’extra-ordinaire c’est être certain. Chateaubriand. Il existe un album d’impressions et d’images commun à presque toutes les époques et à tous les artistes. De ce fait. d’être reconnu. L’Orient dans son entier n’est pas épargné par la création européenne. il s’extasie devant un tableau vrai. d’être vu. les figuiers. sur des lacs bleuâtres.

Et la cigogne blanche Sur les minarets blancs. 457. des aqueducs.montagnes azurées . charmants. 492-493. où il peint la grandeur de l’Egypte. Jean Marc : Op. p. 57 . Victor : Les Orientales. C’est le début de la littérature que les critiques qualifient d’exotique. décrit sa beauté comme dans le poème d’ouverture du recueil : ‘Le Feu du ciel’. aucun sentiment n’est donné. exotique car c’est le lieu qui le permet . Charles René de : Itinéraire de Paris à Jerusalem. par exemple. cit. l’artiste est le porte-parole de cet Orient. il offre un paysage pittoresque et énumère ce qui le compose. Dans ce palais de fées J’aime de ces contrées Les doux parfums brûlants . 58 Hugo. ou ‘La Captive’. Le réalisme est présent. Le jugement disparaît. des ermitages mahométans. »56 Ici l’écrivain/voyageur semble goûter un pur plaisir esthétique. des minarets et les maisons blanches de Tunis. sans approfondissement. pareilles À des jouets d’enfants . des villages maures. En effet. »58 56 57 Chateaubriand. Nous avons une peinture concise de Tunis et de ses alentours. des vaisseaux. chauds. p. Moura. surprenants afin de plaire. Sur les vitres dorées Les feuillages tremblants L’eau que la source épanche Sous le palmier qui penche. ‘La Captive’. où la femme européenne déclare qu’elle pourrait aimer ce pays magique si elle n’était captive : « Pourtant j’aime une rive Où jamais des hivers Le souffle froid n’arrive J’aime ces tours vermeilles Ces maisons d’or. Il faut que les décors soient colorés. il installe le lecteur érudit dans un univers connu en comparant ce panorama à celui de Sparte. je découvrais des forêts. Les artistes vont faire en sorte de théâtraliser le cadre oriental afin de l’éloigner de toute grisaille européenne. donné tel quel. 57. pas de détails trop précis. Paris : Le Seuil 1972 (1829). p. le roman orientaliste exotique se définit comme : « une écriture du voyage pittoresque où les voyageurs transposent leurs impressions de scènes exotiques en des tableaux bigarrés »57. Victor Hugo. Le regard est objectif.

En Europe. que le public français retrouvera plus tard sur les cartes postales ou dans les films. Alexis : « La Turquie sous Abdul Mejid 1. « Dans ce pays d’Orient. Elle crée de la magie. les couleurs sont fortement présentes et caractérisent l’exotisme des œuvres orientalistes. son luxe… L’écrivain recourt aux clichés des pays orientaux : palmier. à travers les couleurs ‘pourpre’ et ‘or’. avec la lumière et les éléments ciel et mer bleus et terre rouge orangée. Bleu. prend une valeur poétique par les métaphores finales qui mettent en valeur les couleurs. et la mer semblait rouler des flots d’or »59. Le premier contact avec l’Orient. Il y a un souhait de dépaysement pour le lecteur/spectateur mais aussi pour l’écrivain et le peintre. le ciel au coucher du soleil et la mer. ce sont les attributs classiques de l’Orient : sa chaleur. Nombre de descriptions révèlent de manière poétique. Enfin. 349. Smyrne ». Dans la même veine. L’auteur mêle. les hommes. qu’il n’a jamais vue en Europe. blanc…sont toujours montrés. s’attacher à capter cette lumière dans leurs peintures mais aussi dans leurs récits qui prennent dès lors. p. où la beauté du ciel fait la beauté du paysage. Le rivage. pourtant simple. l’heure la plus magnifique du jour est assurément la dernière. sauf dans le Sud . une telle luminosité est quasi inexistante. le poète assiste-t-il réellement à ce spectacle ? N’est-ce pas le fruit de son imagination ou le pouvoir simple de la lumière qui métamorphose un simple flot d’eau en flot d’or ? Cette description. ses parfums. minarets blancs. plus irréelle. c’est le paysage. était couvert d’un éclatant tapis de pourpre. « semblait » installe ce spectacle dans l’incertitude. 59 De Valon. « tapis de pourpre » qui fait penser tout d’abord à l’Orient et à sa couleur rouge sombre lumineuse mais aussi à Aladin et aux Mille et Une nuits avec le tapis volant représenté ici par le ciel qui recouvre la mer. or. Ces deux éléments n’en font plus qu’un dans un tableau poétique où l’on ressent l’admiration de l’écrivain pour cette beauté offerte à ses yeux. Revue des deux mondes mai 1844. par le biais de métaphores. 58 . dont on entrevoyait vaguement les contours. l’eau. L’écrivain joue sur les associations de mots : « vaguement » qui rappelle le roulis des vagues au bord de la mer. par conséquent. les artistes vont. une dimension plus exotique. ces décors somptueux du cadre oriental. le soleil et la couleur or.Ce qui attire. au Maghreb elle est présente partout et transfigure le paysage.

Isabelle : Mes Journaliers in Ibid. Eberhardt. vibrant. Ces peintures écrites ou picturales sont tendres et aimantes. Jean Claude. cette Palestine africaine aux vertes et molles prairies.Mais on peut se demander si ce ne sont pas les couleurs et la lumière qui provoquent chez le spectateur cet élan poétique ? Victor Prouvé en 1889 s’exclame à la vue de Tunis : « Tunis la Blanche ! C’est d’un blanc ! mais d’un beau blanc : pur. « Où est ce pays unique au monde. elle inspire aux voyageurs la douceur et provoque chez eux l’amour et l’admiration. Paris : Éditions Place des Victoires 2000. De même. aux blancs petits villages se reflétant dans l’eau bleue des golfes paisibles ? »62. emblème d’une culture et d’une contrée merveilleuse. revigorant pour la santé et pour l’âme. Elle est précieuse : « perle ». on dirait presque un enfant ravi devant un jouet. Paris : Robert Laffont 1985. Camille Mauclair. paisible. le bleu de la mer et du ciel. idéal. 62 Eberhardt. coloré. et même la mélancolie des horizons n’y est ni menaçante ni désolée comme partout ailleurs. ce qui transparaît aussi chez d’autres artistes. p. la blancheur des maisons…Ayant beaucoup voyagé. p. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. Berchet. d’une limpidité incomparable… »61. 220. dans les années 30. 59 . « écrin de velours sombre des oliviers ». et la nuance de sa blancheur est 60 61 Lemaire. renchérit en écrivant à propos de la capitale Tunis : « elle revêt la matité d’un immense camélia ou d’une victoria regia au pied de ces collines vertes et roses . 284. à cette douce lumière du paysage maghrébin lorsqu’elle parle de la Tunisie : « Toutes ces bourgades sont adorablement jolies. L’air du Sahel est vivifiant et pur. Georges : L’Univers des Orientalistes. Isabelle : Notes de route in Le Voyage en Orient. ce qui fait de celle-ci un sol rêvé. Comme ses autochtones. elle est associée à la terre promise. paisibles ». La Tunisie est métamorphosée. »60. Ici. la Tunisie semble être un pays harmonieux. 220. blanches comme des perles dans l’écrin de velours sombre des oliviers… La beauté de ce pays est unique sur l’âcre et splendide terre d’Afrique : tout y est doux et lumineux. molles. enveloppé et quelque peu déroutant. Isabelle Eberhardt est aussi sensible à ces tendres couleurs. la Tunisie est tendre : « doux. Quel enthousiasme de la part du peintre. p. biblique « Palestine africaine ». Isabelle Eberhardt peut comparer les paysages et donner sa préférence. inimitable. elles mettent en valeur les caractéristiques de la ville : la lumière. son ciel. savoureux. elle devient unique.

Chelli : Cahier d’études maghrébines. et ses sommets calcinés dérobés 64 sous les nuages ». n°4. leur imagination. Victor Hugo s’exclamera à ce propos dans sa préface des Orientales : « Au siècle de Louis XIV on était helléniste. la couleur est à l’honneur dans cette description : vert. il fait l’objet de nombreuses études. Dans les comptes rendus. L’Europe se fait son image de cet espace à la fois réel et imaginaire. cela fait également partie de la caractérisation du Maghreb. un objet qu’ils transforment au gré de leurs états d’âme. il va donc diriger son récit. Cologne. de leurs désirs. 65 Hugo. l’ensemble fait penser à une fleur. Cela signifie qu’une œuvre est faite de plusieurs éléments : expériences. Paris : Robert Laffont 1985. l’Orient devient un objet fabriqué. Nous apprenons ainsi que l’abondance du blanc provient de l’utilisation de la chaux par les Maghrébins dans la construction de leurs maisons. p. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXeme siècle. le bleu du ciel se marie amoureusement avec le paysage pour ne faire qu’un. maintenant on est orientaliste »65. de conquérir le lecteur. l’Orient est très prisé. Lamartine. dont il a déjà entendu parler. Lorsque le lecteur lit un récit de voyage. 64 63 60 . les paysages. En effet. Enfin. Lamartine n’est pas déçu par son premier contact visuel. Victor : Les Orientales. de leurs imaginations et de la norme artistique et culturelle de l’époque. les visages qui lui sont familiers. il espère retrouver les atmosphères. p. ses flancs déchirés par les feux du ciel. pour l’écrivain. p. Ils ont vu les peintures ayant trait à l’Orient. De nouveau. Jean Claude. discours. En effet. peintures. Berchet.sans doute due à la coloration d’un lait de chaux légèrement bleuté et d’un ciel d’une douceur exceptionnelle »63. on est en droit de supposer qu’à un moment de la création artistique. 49. mais aussi de faire en sorte de plaire. De ce fait. Paris : Le Seuil 1972 (1829). une partie de l’écriture et de l’inspiration a pour origine une fabrication. les voyageurs sont en attente de quelque chose lorsqu’ils arrivent sur une terre étrangère. L’Orient est un objet avec lequel les artistes jouent. imagination. une création. emprunts. mais tout regard est interprétation et la vision que nous donnent les Européens d’un paysage ou d’un personnage est influencée par leur culture. par conséquent. il est nécessaire. 86. Même si le fond est réel. rose. ce même dépaysement de manière concrète : « L’Afrique m’apparaît comme je me la représentais toujours. avril 1990. son poème vers ce que le public veut. de rendre la réalité telle qu’il l’a vue. l’écrivain est attentif aux désirs du lecteur. 23. Alphonse de : Voyage en Orient in Voyage en Orient. Dans la seconde moitié du XIXe siècle. blanc. une étude. leurs états d’âme. ils espèrent donc retrouver cette même magie. qui Zouhli.

Son Tartarin de Tarascon correspond à une envie populaire de héros. Victor Hugo qui. comme nous l’avons vu précédemment. c’est l’époque des turqueries. jaloux et où les femmes étaient passionnées. comme on peut le voir dans les Orientales de Victor Hugo. va pourtant écrire à ce sujet. à partir de ces faits. L’Algérie est conquise. un imaginaire bourgeois censuré par le moralisme de l’époque. expliquait que les Orientalistes ne s’intéressaient pas au détail vrai (costume. Effectivement. les images utilisées l’ont déjà été par d’autres orientalistes et elles sont connues du lecteur. Par exemple. Ces aspects étaient véhiculés par Les Contes des Mille et Une nuits. À l’époque. un autre exemple. attitude). lors de sa conférence sur « Le regard européen sur l’Islam au XIXe et au XXe siècles ». L’anecdote du lion. et c’est bien cette image qui est reprise partout dans son recueil des Orientales. La comédie du Bourgeois gentilhomme (1670) de Molière parodie ce phénomène de mode et souligne de ce fait l’intérêt que montre la France pour la Turquie ottomane.dépendent tous des codes artistiques de l’époque. La réalité est ainsi métamorphosée au gré des écrivains. C’est aussi la mode des divans et des sofas ainsi que des tapisseries à sujets orientaux. François Pouillon. Alphonse Daudet s’inspire du même schéma. ils construisaient. De plus. en effet. de bon goût pour les nobles de s’habiller à l’orientale ou de se faire peindre en habits orientaux. mais aussi les récits des premiers voyageurs qui voyaient en l’autre un barbare sauvage. décor. Au XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. Les descriptions sont inspirées de son imagination. tyranniques. satisfaire. juste ce qu’il faut pour créer une œuvre exotique dans laquelle le lecteur retrouve des images connues. la conquête du monde arabe par l’Empire ottoman renforçait cette impression de cruauté de l’homme musulman. au faste des costumes. les Européens se donnaient l’idée d’un Orient voluptueux où les hommes étaient cruels. au mystère du harem ou à l’opulence . n’est jamais parti en Orient. Il est. de la mode européenne et de ses principes. Par exemple. réduit à la civilisation turque. sensuelles. au XVIIe et XVIIIe siècles. La « fabrication » se justifie par l’objectif de l’écrivain d’installer son récit dans un univers familier et de ne pas trop surprendre le public. des compositions fantasmatiques pour documenter. La Turquie s’apparente au raffinement du grand Turc. 61 . la représentation de l’Arabe est souvent celle d’un tyran. parfois moraliser. le décor décrit par Daudet n’est donc pas une surprise : le lecteur a un point d’ancrage familier. l’empire ottoman fascine l’Europe. d’aventures et de terres exotiques. Plus tard. de l’imagination et de l’attendu. confirme les tableaux de chasses peints par les Orientalistes… L’Ailleurs est une construction fondée sur du réel. elle est vue grâce aux nombreuses peintures .

nous pouvons observer ce phénomène. Pour eux.Dans l’acte IV. Beaucoup d’artistes ont confondu inconsciemment les Arabes et les Turcs en raison de l’histoire puisque les premiers ont subi l’invasion des seconds. et à cause de la similitude de la culture religieuse : les deux peuples suivent les préceptes de l’Islam. cette culture se résumait aux fastes. plus outrancière pour les Turcs comme l’attestent les peintures européennes de l’époque telle L’Esclave turque de Francesco Mazzola (1530) ou Sultane reine de Joseph Marie Vien (1748). Comme nous l’avons vu précédemment. les voyageurs occidentaux se sont aperçus que derrière l’Empire ottoman se cachait une autre culture similaire plus humble. 62 . Corneille dans L’Illusion comique (acte II scène 2) écrite en 1635. les Arabes sont représentés comme les premiers hommes (tenues simples rappelant celles de bergers) et des sujets bibliques sont peints tels que Moïse sauvé des eaux ou La Tentation de Saint-Antoine. et le spectateur assiste à un ballet turc faisant intervenir un mufti. aux harems. plus simple. l’influence turque est très grande dans l‘image que les Européens se sont faite de l’Orient. En peinture. Par la suite. leurs vêtements mais aussi leurs demeures. En peinture. une cérémonie turque est mise en scène. aux richesses qu’hommes et femmes se plaisaient à montrer avec leurs accessoires de mode. Racine dans la seconde préface de Bajazet associent l’Orient à la turcomanie. des derviches et des Turcs. A cela s’ajoutent les nombreuses visites en Palestine. L’intrigue de cette dernière pièce de 1672 se situe à Constantinople dans le sérail du Grand Seigneur. aussi. par exemple. Molière a recours à des phrases aux consonances turques : « acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath » qui signifieraient « n’as-tu pas vu une jeune belle personne qui est la fille de monsieur Jourdain. tous deux vivent sous un même climat qui explique leur mode vestimentaire. en Syrie et à Jérusalem qui font que les artistes confondent l’Orient et les Orientaux avec la période biblique. gentilhomme parisien ? ». Le terme « salamalecs » apparaît alors.

Dinet…). Avec les grandes expéditions de Bonaparte. à la spiritualité des Arabes et donc à leur mentalité. c’est l’égyptomanie qui apparaît. à toutes ces visions s’ajoute celle plus simple de l’Arabe dans son élément. le peintre retrace un épisode très connu de la Bible : l’adoption de Moïse (futur prophète) par une princesse égyptienne.5/213. sir Lawrence Alma Tarreda.Figure 18 : Moïse sauvé des eaux. c’est vouloir le faire voyager virtuellement et lui donner envie de le faire concrètement. Enfin. Les Occidentaux s’intéressent alors au culte religieux oriental en étudiant ou peignant les rites islamiques (ainsi Nerval dans son Voyage en Orient). 1904. Maxime Du Camp l’explique dans Souvenirs et Paysages d’Orient (1848) : 63 . leur quotidien c'est à dire leur mode vestimentaire. leurs espaces de vie (Fromentin. Des savants ethnologues ou historiens (comme le Comte de Choiseul Gouffier) vont s’intéresser de près à l’époque pharaonique. toutes révèlent une évolution du regard européen au gré des événements historiques ou des phénomènes de mode. Collection particulière. c’est se donner du plaisir et conserver sa mémoire . Ces différentes visions de l’Orient composent l’orientalisme français. Écrire et peindre pour soi. pour le public. toutes sont une manière d’appréhender l’Ailleurs et l’Autre. Huile sur toile : 137. des peintres vont rendre par le dessin les monuments découverts et ainsi donner au public un aperçu d’une civilisation disparue.4. tout un exotisme géographique et historique. le goût pour le mystère et les chasses au trésor . les mosquées (comme le peintre Dauzats). Dans ce tableau.

Même s’il est moins représenté en Tunisie. si vide. de ce pays : « Plaines arides. 136. p. 66 Du Camp. d’où sa réaction finale : « je me tais ». Actes Sud 2005. Jean Claude. La réaction est alors la même face à l’étranger : une surprise (bonne ou mauvaise). »67 Ce désert est un spectacle. Du blond. Le Sahara ou le Désert (1867) de Gustave Guillaumet illustre cette description et provoque la même réaction : le silence. Le désert c’est l’immensité. L’être humain se sent infiniment petit face à ce pays si sauvage. ocre ». un étonnement et la comparaison par rapport à ce qui est familier. si lumineux. plateaux. Venu chercher de l’inconnu. d’où l’insistance sur la vue : « mes regards ».« Pourquoi donc alors. Berchet. de l’extraordinaire. désossées. il reste un thème oriental évoquant la communion de l’homme avec la nature. »66 Cette envie est partagée par tous les écrivains exotiques et/ou orientalistes quelle que soit l’époque. 64 . La notion d’Orient n’est pas définie géographiquement elle est surtout la conséquence indirecte d’un désir d’étrangeté et d’une curiosité pour les traits orientaux. avoir fait un livre ? D’abord pour le faire. la sauvagerie de cette civilisation. […] Humble puceau du désert. il est fasciné. aucun panneau ni de marquage au sol. impressionné. et puis aussi pour te parler des paysages que j’ai vus là-bas. seul ce cordon bordé […] de carcasses calcinées. blond. 67. gorges profondes et canyons dans mes regards dérapent […] Mes yeux s’irriguent au long ruban d’asphalte. je me tais. Maxime : Souvenirs et Paysages d’Orient in Le Voyage en Orient. de l’ocre. p. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. blanc de lumière qui se transforme au loin en eau. me diras-tu. pour te donner envie d’aller dans le pays du Soleil. face à lui. « mes yeux » ou sur les couleurs : « blanc. Le désert n’est pas en reste dans les récits et les peintures orientalistes. lui aussi participe au dépaysement et au pittoresque tant recherchés par les Européens. 67 Roger. pour te promener dans Constantinople. L’artiste est ici dépaysé. Le désert est ici une caractéristique du paysage oriental. Paris : Robert Laffont 1985. Marc : Sur les Chemins d’Oxor.

Paris : Robert Laffont 1985. 1867. Gustave Guillaumet. En effet. Berchet. 67. cette sécheresse de l’air. Ce sentiment est partagé par la Comtesse de Gasparin : « Cette aridité. »68 Figure 20 : Les Bergers conduits par l’étoile. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. Il est ce qu’il est. p. bien loin de chez nous. sèche. Huile sur toile : 70/120 cm. le voyageur est seul face à ce spectacle. aride . Huile sur toile : 110/220cm. 1863. Octave Penguilly-l’Haridon. que dire ? La mort plane sur cette immensité blanche. il se sent petit.Figure 19 : Le Sahara ou Le Désert. s’interroge sur son existence et sur celle des Arabes qui ont quotidiennement cette scène sous les yeux. 65 . Paris : Musée d’Orsay. ce blanc sans merci. la désolation même du tableau nous enchante. Jean Claude. se rendent à Bethléem. Paris : Musée d’Orsay. 68 Comtesse de Gasparin : À Constantinople in Le Voyage en Orient. il se remet alors en question. bien austère. ce sol stérile.

Effectivement. ce sol. Il provoque un même intérêt et une même jouissance chez l’un et chez l’autre. un chameau et un palmier. le spectateur n’est plus transporté. Ce paysage si dur. que ce soit dans des tableaux ou des œuvres littéraires antérieures. Les nombreuses cartes postales représentant le désert. c’est la différence. lui fait perdre sa puissance évocatrice. Le dépaysement est une même finalité pour le public et l’artiste. des lieux communs de la littérature exotique. Cet univers pittoresque. La carte postale est une invitation au voyage vers des lieux exotiques. ils n’ont plus la même portée . Ce qui attire le voyageur. d’où l’expression de la Comtesse « bien loin de chez nous ». même si le dépaysement demeure. la recherche esthétique de ces supports artistiques ou photographiques s’organise autour du pittoresque. ce blanc. Les personnages y figurant semblent être d’une autre époque. l’exotisme que l’on ne trouve pas en Europe. déjà vu par le lecteur. Cependant. lui appartient. fait partie de son monde. Le côté répétitif des éléments orientaux ou exotiques (énumérés ci-dessus) neutralise l’image en lieu commun. si monotone aussi qu’il en paraît triste. La carte et surtout le lieu ou la culture auxquels elle réfère deviennent banals. plaît à l’œil européen car il pénètre un Ailleurs vraiment étrange. sans rien autour de lui que la terre et les roches. de son imaginaire d’Européenne. 66 . c’est du ‘déjà vu’. le ciel bleu. les publicités dont le décor est identique illustrent ce phénomène.Le tableau ci-dessus d’Octave Penguilly-l’Haridon. cette sécheresse » pour dire ce qu’elle voit mais surtout parce que ce dont elle parle est connu. si sauvage. L’utilisation de la première personne du pluriel « nous enchante » est aussi une manière de montrer que le lecteur ressent les mêmes émotions que la Comtesse. Dès lors ces paysages deviennent des décors. intitulé Les Bergers conduits par l’étoile se rendent à Bethléem (1863) illustre les propos de la Comtesse : le paysage est blanc. Le public regarde sans voir ces décors. de l’exotique. n’existant pas en France. Elle a influencé la perception et la connaissance de la Méditerranée orientale et musulmane. Elle est une manière de ramener chez soi la couleur locale trouvée en Orient et pour les intellectuels une façon de documenter leurs comptes rendus. on peut remarquer que l’écrivain utilise des adjectifs démonstratifs « cette aridité. primitive. inconnu. et de ce fait.

mais tout y étant rangé par corporation. le soleil qui illumine les montagnes au loin. longues rues voûtées ou toiturées de planche. Les artistes reprennent le même décor et ne changent que l’intrigue ou les personnages. de la ville blanche ou des souks . nobles. illustre ces propos. le tableau d’Alberto Pasini : Caravane aux abords de la mer Rouge (1864). Alberto Pasini.Figure 21 : Caravane aux abords de la mer Rouge. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle. il est l’ingrédient incontournable de l’exotisme. et c’est bien ce que nous offre Alexandre Dumas avec son Véloce (1856). appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans ces niches de tapis. Ils sont ainsi assurés de trouver le succès recherché auprès d’un public demandeur d’exotisme. galeries tortueuses et entre-croisées où les vendeurs par corporation. le souk est le passage obligé de toute littérature exotique. le désert caillouteux. de la mer. une lumière froide qui ajoute à la sauvagerie et à l’aridité du désert… Cette peinture comme celle qui la précède met une image sur les descriptions de la Comtesse et d’autres voyageurs. […] Ce sont des bazars. 67 . des chameaux. Florence : Galleria d’Arte Moderna. on ne peut lire un récit orientaliste sans avoir une peinture du désert. hétéroclite. Comme un leitmotiv. 1864. car il ne sort pas de la veine orientaliste. assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques couvertes. « […] le quartier des souks. l’Orient participe d’un phénomène de mode. Huile sur toile : 37/64 cm. On le trouve partout décrit de la même manière : un bazar coloré. une caravane d’Arabes en burnous. un ciel presque blanc. élégants. Sans être une carte postale. paisibles. De nouveau. Autre élément participant du folklore oriental. ou encore Maupassant avec La Vie errante.

Alfred Baraudon n’échappe pas à la description de cet élément de la culture orientale : « Le souk n’est pas un bazar mais une réunion de petites boutiques.78. la gaîté de ces marchés orientaux ne sont point possible à décrire. le bruit et le mouvement. p. Paris : Fayard 1920. la vie qui y règne. Louis : Le Mirage oriental. p. celui de l’or. de selles. toujours en insistant sur le jeu des lumières et des couleurs. Paris : Plon 1893. récits de voyage et études. Le souk est un kaléidoscope de nuances. 144. Bertrand. dont l’aspect extérieur n’a rien de monumental : ce sont de hautes murailles grisâtres que surmontent de petits dômes de plomb semblables à des verrues. Tous les artistes ont parlé d’une rue du marché : le souk aux parfums. p. Les souks sont tous identiques : des rues étroites et sombres mais dont la lumière traversant la voûte illumine l’espace coloré . et auxquelles s’accrochent une foule de bouges et d’échoppes occupées par d’infimes industries. de brides. une multitude d’objets de-ci de-là qui donne une impression de fouillis… Maupassant nous laisse entendre aussi les bruits caractéristiques de ce marché. […] l’on avait gardé une vision confuse. Fromentin et d’autres encore offrent la même peinture des souks. où dans chacune. « […] vous atteignez le grand Bazar. de tout ce bariolage insolite pour des yeux occidentaux. Chaque corporation a sa rue […] L’animation. la féerie est de la partie. 71 Baraudon. Alfred : Algérie et Tunisie. d’objets. des tissus… Les Européens sont enthousiasmés à la vue du marché oriental et prennent plaisir à le visiter : « On se faisait une fête de flâner dans les bazars. Par la suite. ne se vend qu’un même genre de produits »71. Gautier. il fait une longue peinture de ce fameux souk de Tunis en peignant les voûtes. la couleur. Paris : Minerve 1988. de harnais brodés d’or. ne se fabrique. »69. de ce papillotement de couleurs. car il faudrait en exprimer en même temps l’éblouissement. aux parfums. aux tissus. 69 70 Maupassant.d’étoffes de toutes couleurs. de lumières qui ne peut laisser indifférent un homme habitué à la grisaille parisienne. Dans un style plus sobre. Guy de: La Vie errante. les va-et-vient. On pourrait retrouver cette peinture dans toutes les études sur la Tunisie mais aussi dans tous les récits orientalistes. 68 . la rue aux selliers. ou dans les chapelets jaunes et rouges des babouches. autant qu’émerveillée.»70 De nouveau. de nouveau ce qui plaît c’est la bizarrerie de ce marché pour les Européens : « ce bariolage insolite pour des yeux occidentaux ». de cuirs. 242.

et qui mamelonnent le toit plat de l’édifice […] J’entrai par une arcade sans caractère architectural. Ce vaste espace est voûté. en dehors de l’identité culturelle et d’un souci de réalisme. ses places. et je me trouvai dans une ruelle particulièrement affectée aux parfumeurs : c’est là que se débitent les essences de bergamote et de jasmin. l’étroitesse des rues et la foule. couvre un immense espace de terrain. 525. L’objet de la description est réel. les odeurs. aucune surprise pour le lecteur. Tout d’abord. Le Voyage en Orient. En effet. les artistes sédentaires plagient les récits orientalistes et s’inspirent des tableaux pour écrire leurs œuvres et ainsi s’évader. ses carrefours. d’autres le souk de Marrakech ou d’Istanbul. et pourtant tous retiennent les mêmes aspects de ce marché : le bazar. Ensuite. Paris : Robert Laffont 1985. […]. même si celle-ci est assez souvent métamorphosée par l’imaginaire oriental. Théophile: ‘Constantinople’. sa sensibilité ou sa mémoire lorsqu’il rend compte de ses voyages et qu’il décrit les paysages orientaux. la couleur. ses ruelles. les chapelets de jade. même après plusieurs visites. Le souk est donc le même dans tout l’Orient qui partage une même culture. in J. inextricable labyrinthe où l’on a de la peine à se retrouver. l’étonnement semblable. »72 L’observation est identique. les corporations. p. Ce qui surprend ce sont les voûtes. ce n’est que la manière de le rendre par l’écriture ou la peinture qui est parfois exagérée. une même histoire. il a plutôt la confirmation d’une même réalité. […].L Berchet. leur yachmaks opaques […]. d’ambre. d’ivoire […] devant ces boutiques stationnent de nombreux groupes de femmes que leurs feredgés vert-pomme. les odeurs enivrantes. influence les œuvres. rose-mauve ou bleu-de-ciel. Toutefois. deux éléments peuvent expliquer les similitudes des descriptions. Cette envie d’exotisme et de dépaysement étant partagée par l’Europe et l’artiste. de coco. […] l’eau de rose. les couleurs des tissus qui circulent à travers tout le souk. ses passages. l’autre celui d’Alger. les œuvres pittoresques sont le résultat d’une même quête menée par l’artiste voyageur ou sédentaire. ses fontaines. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle. 72 Gautier. le rôle de la mode artistique de l’époque qui consiste à faire évader le lecteur. L’imaginaire exotique est national car il est partagé par tous les Français qui rêvent de l’inconnu. leurs bottines de maroquin jaune signent musulmanes en toutes lettres. à lui faire découvrir l’Orient et à l’introduire dans l’exotisme. l’un a vu le souk de Tunis. le marchand paisible. Imitation ? Sensibilité identique ? Même fibre artistique ? Réalité ? Il n’en demeure pas moins que l’on a une même image du marché oriental . et forme comme une ville dans la ville. ce dernier ne trahit pas son cœur. et le jour y tombe de ces petites coupoles dont j'ai parlé tout à l’heure. les endroits visités ne sont pas tous les mêmes. pénétrer un monde exotique même si c’est de manière imaginaire. avec ses rues. 69 . les jeux d’ombre et de lumière.Le grand Bazar.

Voici une des raisons pour laquelle les œuvres exotiques semblent parfois fausses ou exagérées (les traits orientaux sont rendus de manière démesurée). son imaginaire. À l’objectivité de la réalité s’ajoute la subjectivité des finalités du peintre ou de l’écrivain ou de leur mémoire. Du rococo. lorsqu’il aborde le surpoids de certaines Orientales. décrit Tunis et ses habitants. c’est une réalité. Il prendra quelques esquisses. par exemple. tels Baraudon ou 73 74 Maupassant. à un amas de graisse. le simple étonnement il s’en tiendra à sa première impression. masse de chair houleuse et ballonnée. Tout dans son écriture est l’expression de l’excès. p. coloriste inimitable qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. Guy de : La Vie errante. la sagesse orientale. donc sur l’individu. Chaque voyageur. grosses. les hyperboles parsèment son texte : « éblouissant. De même. s’il préfère. en revanche. Certains. 139-140. sobre. mais peut-être pas au point de les assimiler à des monstres. c’est un style. 140. Maupassant dans La Vie errante. Sa peinture n’est pas sans relief. quelques notes de voyages dont il s’inspirera et se servira lors de la réalisation de son œuvre. les désirs de l’artiste modifient l’image réelle de l’objet décrit. chaque artiste va agir selon sa mémoire et son envie de création. plus portée sur la religion. en dehors de son décor fastueux. inimitable. au contraire. l’artiste ne peut peindre sur le moment ni écrire son œuvre immédiatement. 70 . il la pimente par le biais de comparaisons étonnantes et exagérées. d’un Arlequin très artiste. une recherche stylistique. Les souvenirs offrent une grande place à l’imaginaire puisque l’artiste se sert de celui-ci pour combler les manques de sa mémoire. effectivement. p. on passe à une période plus spirituelle (1830). »74 Les femmes sont. comme nous l’avons vu précédemment. ami des peintres. Le transfert de la rencontre avec l’Orient au moment de la création transforme la réalité. Si l’artiste souhaite plus de fantaisie. les artistes ont changé le thème de leurs créations et surtout la manière de traiter l’Orient. Ainsi. flottent des blouses de couleurs vives. il ne lésine pas sur des comparatifs hyperboliques pour les décrire : « Sur leur corps monstrueux. »73 L’écrivain semble s’amuser en se rappelant cette expérience. lorsqu’il parle de la ville : « Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin. Lorsque les Français se sont lassés des turqueries. Parfois.En effet. étourdissant ». Paris : Minerve 1988. Ibid. alors il fera en sorte d’en ajouter. Voilà une exagération voulue par l’artiste .

« […] mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles. la sensualité des femmes. ils vont exagérer le faste des décors. la couleur jaune réchauffent la pièce et l’ambiance. le café. mais tout aussi étranger car toujours différent de l’univers familier français…Là encore. 517. Dans un angle flamboie un fourneau à hotte. ni lambris de porcelaine. Ce lieu est à la fois simple et original. Voilà ce que nous en dit Gautier : « Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés voûtée et peinte à la chaux. que le résultat de l’étonnement. entourée d’une boiserie à hauteur d’homme et d’un divan banquette recouvert d’une natte de paille. ce glissement vers l’imaginaire. vont accentuer les traits caractéristiques du Maghreb. « Constantinople ». n’échappe pas à l’éventail des lieux communs du Maghreb. un endroit protégé. Paris : La Boîte à documents 1991. critique. dans de petites cafetières de cuivre jaune. qu’il invente son propre Ailleurs selon ses désirs mais néanmoins à partir d’une réalité. Le décor est simple à la différence de ce qu’on peut voir dans les cafés turcs parisiens du XIXe siècle. deux thèses peuvent justifier cette fabrication de l’Orient. En effet. La première idée. cette forte mise en relief des décors orientaux n’est. à boire un café devait se faire dans la pénombre afin de donner un côté intimiste à ce loisir. et c’est là le détail le plus élégamment oriental. qui plaît tant aux voyageurs. ni colonnettes. où 75 Gautier. surpris par la beauté et par l’étrangeté de cet Ailleurs. l’image que les Européens se font de l’Orient est erronée ou quelque peu différente de la réalité. plus naturel. Au milieu.Maupassant. Ce lieu est peu éclairé comme si le moment passé à se reposer. d’autres comme Fromentin ou Isabelle Eberhardt. p. calme et agréable. vont préférer un Orient plus simple. 71 . en fait. Nerval ou Gautier nous montrent qu’à Paris. ni œufs d’autruches suspendus. Il rend compte. Il faut plutôt imaginer une humble boutique carrée. tasse par tasse. Le bruit de la fontaine offre un fond musical serein. plus modérée. Le café. blanchie à la chaux. et cet ensemble donne la sensation d’être dans un cocon. par exemple. suggère la naïveté de l’artiste. sans mentir. L’atmosphère est chaude et fraîche à la fois. »75. de ce qu’il voit . une fontaine en marbre blanc à trois vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et grésille. Théophile : Voyage en Egypte. La seconde. Enfin. consiste à dire que l’Européen fantasme l’Orient. où le café se fait. le fourneau. de favoriser le repos. Ce n’est qu’à Paris que l’on rencontre des cafés si orientaux.

Gautier confirme ce facteur d’erreur et accuse les Parisiens d’avoir véhiculé une fausse idée des cafés orientaux comme l’indique la proposition : « a égaré bien des imaginations ». Il sait où est la vérité. De même. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. Or. par une fascination pour les apparences qui bloque l’interprétation et l’intellection. »78. Gallimard 1984p. Pour les Occidentaux.76 « Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des imaginations de Parisiens sur le luxe des cafés orientaux. Les voyageurs sont surpris par la simplicité des cafés orientaux . de colonnettes. de miroirs et d’œufs d’autruche ». il connaît les vrais cafés arabes et prouve avec cette déclaration que les Occidentaux restés en France tendent à se tromper sur l’Orient.com 1996. à exagérer ses traits et par conséquent à en donner une fausse image. L’auteur. Toute idée de superficialité. Constantinople reste bien loin de cette magnificence d’arcs en cœur.bmlisieux. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. certaines œuvres de la littérature exotique ne représentant pas cette somptuosité.pour toute arabesque se répète plusieurs fois l’image peinte d’une pendule posée au milieu d’une prairie entre deux cyprès ». peut alors être oubliée. le restrictif « ce n’est que » prouve que « ces œufs d’autruche ». 76 Nerval. 78 Barthélémy. c’est donc cette posture d’énonciation qui consiste à déréaliser l’Autre et son monde par excès de réalisme. d’ailleurs. Paris : La Boîte à documents 1991. Guy : Littérarité et anthropologie dans le Voyage en Orient. « Constantinople ». 72 . 307. Dès lors. Théophile : Voyage en Egypte. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. Les Français veulent du luxe. « L’exotisme. de l’extraordinaire alors qu’en réalité ce lieu de repos et de plaisir est simple et sobre. la vérité. de la beauté des Mille et une Nuits. 6. www. ne rentrant pas dans cette illusion de l’imaginaire européen. se montre ironique lorsqu’il utilise le superlatif « si orientaux ».77 Les successifs « ni » au début du discours de Nerval suggèrent le nombre d’éléments de décor ajoutés aux cafés de Paris pour qu’ils soient plus orientaux. née de l’imagination et de la création. on peut en déduire qu’elles offrent au lecteur la simple réalité. l’Orient est encore et toujours le monde du faste. 77 Gautier. « ces colonnettes » n’existent que dans l’imaginaire des Européens et dans la reproduction erronée de cafés maures. p. la copie européenne est moins fondée sur une réalité que sur l’imagination de l’Orient et la réalisation des envies et des images des Européens.517. L’exotisme peut être assimilé au mouvement réaliste. p.

pour la plupart. Aimé Dupuy dans sa Cantine. des tranches de citron et des piments écarlates. des enfants du steppe que la faim a poussés vers les villes. Guy de : La Vie errante. »80 Puis il continue « Devant un fourneau de briques. 73 . En seroual blanc et blouse d’indienne courte. Paris : Minerve 1988. »81 Rien de plus simple. Alfred Baraudon : Algérie et Tunisie. récits de voyage et études. ils offrent dans des corbeilles d’alfa tressé des légumes et des fruits. le travail. Les gens apportent eux-mêmes leurs provisions et s’en retournent. de plus banal que ce quotidien. très gourmands à leurs heures. des pâtisseries […] Les Arabes. récits de voyage et études. débute la visite de la ville avec un arrêt sur chaque population. Puis. C’est la réalité d’une existence différente. dans La Vie errante. Paris : Plon 1893. 81 Ibid. achètent ces friandises et s’empiffrent : mais eux. Possible. un homme fait cuire des viandes sanglantes ou pétrit les grains d’un couscous imposant. cette vie que nous retracent l’auteur. coiffés d’un cône aigu nommé koufia. p. ses mœurs. Maupassant. L’écrivain raconte la difficulté de vivre à 79 80 Maupassant.Le réalisme est un mouvement littéraire qui apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle. qui laisse pendre sur le dos le bechkir. de couscous. ses costumes. 143. Des années plus tard. Les écrivains orientalistes de cette période répondent aussi à cette exigence. Alfred Baraudon. du pain en tartine. Il commence. de carottes. et boivent l’huile rance. Seulement. Un autre écrivain. des pruneaux. vivent de figues. au milieu duquel nagent dans un océan d’huile des œufs. de farine avariée. ces termes sont aussi l’expression d’une réalité. Par exemple. dans la partie réservée à la Tunisie. p. 270. à décrire les raisons et les circonstances qui ont fait que ce pays est un Protectorat français. Ses sujets sont la classe populaire. il s’attarde sur les mesquinos : « Ce sont. introduit des termes arabes pour une description : « Alors on voit passer ces êtres prodigieux (femmes à marier). vêtus de la camiza flottante. le quotidien d’une population. et qui y exercent les mille et une industries de la misère. la volonté de peindre un costume porté au quotidien avec les mots qui le qualifie le plus exactement. les mains chargées d’une brochette de foie de bœuf grillé ou d’un plat creux. rapporte un même réalisme dans Algérie et Tunisie. dites « saba » »79 On peut penser que l’introduction de ces mots étrangers a pour but le pittoresque. les meurt-de-faim. en toile simple ou en soie éclatante […] et chaussés de savates traînantes. de la vie à Tunis. ses coutumes… Dans sa description des rues étroites de Tunis. aborde les problèmes financiers d’une famille française venue s’installer en Tunisie.

« C’est l’Orient du lucre et des commerces. Ibid. Et l’Arabe couché. Écoutent l’orgue au loin écorcher ses sonates… L’air s’emplit des parfums étranges d’aromates. Tableau paisible. simple. comme nous l’avons vu. sans désir ni remord Confiant dans Allah. du conventionnel qui tendent à donner naissance aux stéréotypes. étendus sur des nattes. par exemple. Maupassant. très gourmands à leurs heures. et sa prétention naïve à peindre objectivement le monde. parsème son récit de généralités : « Les Arabes. Les Arabes rêveurs. Les artistes construisent un 82 83 Ibid. 24. Silencieusement s’absorbe dans son rêve. les désappointements de la famille. des Arabes économes. de réussir . pour décrire un lieu très prisé des Tunisiens mais aussi des voyageurs européens. 242. sous les quinquets fumeux. pour dire le bien-être de ces hommes. p. indifférents comme eux. des redites. des Juifs avides et patients »83. les chemins détournés pris afin de gagner de l’argent (la mère se prostitue)… Là. le lecteur se retrouve dans une réalité lois des idéaux orientalistes. Les cigarettes font un nuage brumeux. Cependant qu’un conteur redit ses chants fameux Et que la lune au ciel jette ses lueurs mates. tranquille comme un mort. cette démarche de dire le réel reçoit les critiques de l’Académie qui reproche à ce mouvement littéraire sa superficialité. p. Alfred Baraudon. Le garçon vient et va. Ollendorf 1902. Ferdinand : Fleurs d’Orient. aux clichés. son incapacité à voir la profondeur des êtres pour s’attarder aux détails. »84. des tasses à la main . Planté sous un turban un bouquet de jasmin Épand tout à l’entour comme une odeur de sève. en revanche. use d’exagérations et peints des types (femme juive)… Il n’y a point de mensonges. Pour en revenir au café. Sans soucis des passants. Paris : P. des imitations. 74 . Néanmoins. Ferdinand Huard partage avec nous. 84 Huard. achètent ces friandises et s’empiffrent »82.l’étranger. L’auteur se contente de peindre la vie d’une famille ordinaire de classe moyenne en Tunisie. un moment de calme et de langueur dans son poème Au Café maure issu du recueil Fleurs d’Orient (1902) : « Devant le café maure. parfois seulement des exagérations et fréquemment.

des danseuses orientales. En réalité. des parfums et de la simplicité de cet endroit. une fête qui dure des jours et des jours. il est impossible de peindre l’Orient sans parler des coutumes des autochtones : mariages. La première cérémonie fait l’objet d’une longue description. Le café maure est propre à l’Orient. Les écrivains sont d’emblée emportés par les festivités. des musiciens. tous rendront compte de la tranquillité. austère. la sérénité dans le dernier tercet. ici. À la journée de jeûne où tout le monde est calme. la coquetterie (les parfums) dans le second quatrain et le premier tercet.même continent imaginaire correspondant à leurs souhaits mais aussi aux désirs de ceux qui les lisent. Dans le même sens. les écrivains réservent un passage. parfois même des quartiers entiers. la musique. Tous iront dans un café maure. Seuls les curieux d’Orient restés en métropole imagineront le café plus somptueux avec une ambiance plus festive aussi. C’est cette dernière qui est propre à la culture orientale. Il n’est pas question de décor mais d’atmosphère. Le local banal (murs peints en blanc) n’attire pas et n’excite pas l’intérêt des Européens. le rouge aux lèvres). mains. où elle sera peinte (pieds. l’art oratoire avec le conteur. il faut y être allé pour comprendre en quoi le café arabe est original. mois religieux mais aussi mois de fête. ils sont surpris par la richesse des vêtements. cheveux) au henné . agrémenté de lourds bijoux . vient la description des festivités : beaucoup d’invités sont présents. Le café est. ramadan. par les danses… Pour eux. Cette création s’explique par une volonté d’étrangeté. d’exotisme. le khôl pour agrandir le regard. Ce mode de vie intrigue les Occidentaux et suscite leur curiosité. la représentation de certains traits du caractère oriental : la langueur et la paresse. de la nourriture à profusion pour tous. de couleurs. De nombreux passages du Voyage en Orient ont pour sujet cette peinture du mariage oriental. où elle sera maquillée (le fard bleu. Les préparatifs pour la mariée : le hammam où elle sera épilée complètement pour avoir une peau douce et nette . Après cela. c’est le seul jour où même une famille pauvre paraît riche. Cet endroit exclusivement masculin (à l’époque) est le lieu du repos du corps (allongé sur les nattes) et de l’évasion de l’esprit (le narguilé). fatigué. où elle essaiera le costume constitué d’une superposition de tissus. succèdent des nuits de réjouissances où les hommes se jettent 75 . tous essaieront le narguilé. un chapitre au mariage et au ramadan. baptêmes… Dans la majorité des récits comme Le Voyage en Orient (1848-1851) de Nerval. il est impossible d’en trouver ailleurs sauf s’il y a un désir d’imitation comme c’est le cas dans les cafés orientaux de Paris. Un lieu est ici l’image d’une culture et un élément de cette dernière. Le ramadan est une autre coutume inévitable dans une peinture de l’Orient .

l’Autre n’a pas changé. 31. le chapitre Baïram est lié à la fête de l’Aïd qui marque la fin du Ramadan. les coutumes ne sont ni interprétées. Il insiste donc sur les éléments qui font le charme de cet Ailleurs et qui correspondent à ce qu’il imaginait ou ce qu’il recherchait. Paris : Gallimard.sur la nourriture. Par la suite. Cette posture explique l’absence d’une démarche sociologique ou ethnologique de la part des voyageurs. ni parfums. et l’on s’amuse tant qu’on peut. ni nourriture. p. Il est difficile. ce qui occupe nos jeûneurs le soir (« Les Conteurs »). alors. Les écrivains vont s’attarder à parler du coup de canon qui annonce la fin du jeûne. ils sont montrés tels quels d’où cette profusion de portraits. Ils consacrent leurs œuvres à la peinture de leur premier contact 85 Gide. la nuit prennent une revanche. ni femmes. de clichés conformes aux besoins des Européens. la surface : les individus. de la même manière. »85 Nous avons là un compte rendu sobre mais réaliste de la période de Ramadan : privation le jour et plaisirs la nuit. inconnu où règnent le calme et l’insouciance. jeûne absolu . de la table pleine de mets. les délices sucrés. de la bonne humeur environnante. La littérature orientaliste est pleine de tableaux. il écoute les histoires racontées par les conteurs dans les cafés. de personnages vus et revus. Tous les sens. ni boisson. de décrire ce que l’on découvre et. ni étudiés. l’Ailleurs est cet endroit insaisissable. L’exotisme c’est l’apparence. ni tabac. il est celui qui est différent de soi. le narguilé… C’est une période fatigante mais appréciée de tous. 76 . il assiste aux spectacles qui sont donnés durant ce mois de fêtes (« Théâtres et fêtes »). nous avons une même image mais sans consistance. Gide. caractérisé par des mœurs et une culture étrangères . décrits avec les mêmes outils. En effet. Nous avons l’impression que la découverte de l’Ailleurs et de l’Autre n’est qu’un mirage. lors de son voyage en Tunisie en mars/avril 1896 résume le Ramadan en deux phrases : « On jeûne durant 40 jours du lever du soleil jusqu’au soir . il est long de dire ce que l’on ressent et ce que l’on voit puisque c’est nouveau pour l’artiste comme pour le lecteur. châtiés le jour. Nerval apprend par un Russe que le Ramadan commence (« Les Nuits de Ramadan »). Enfin. de scènes de vie. les paysages. De la Renaissance à la Colonisation. André : Feuilles de route. l’Européen ne peut que manifester son étonnement à la vue de ce qui lui est inconnu. on peut penser que face à l’étrange. dans le même temps. sans profondeur.

qu’elle reste sur des acquis. Les réalités deviennent des stéréotypes en raison de leur répétition dans les œuvres littéraires ou picturales. les paysages pittoresques. 2. Alphonse Daudet nous offre une Algérie de peinture : blanche. Dans Tartarin de Tarascon (1870). folklore des souks. les individus . c’est qu’à trop vouloir adhérer à un imaginaire commun. couleur. imaginaire. ils vont tomber dans le piège de l’apparence et de la banalité.et les exemples sont nombreux . En effet. Cette première rencontre est celle de l’apparence d’où une impression de superficialité. On peut ainsi dire que nous avons affaire à un Orient de surface qui participe au pittoresque du récit. ce n’est pas le pays et ses mœurs ou ses paysages mais l’évolution du héros dans un tel cadre. un Autre différent . de décor exotique aux tribulations du héros. L’écrivain ou le peintre sont des reporters qui dévoilent un monde nouveau. Cette prolifération des mêmes thèmes peut laisser penser que cet univers est faux. Ainsi. La superficialité ou la simplicité est le langage de l’exotisme pictural ou écrit. Superficialité ou simplicité d’écriture ? Il est difficile de parler de ce que l’on ne connaît pas. La réalité de ce qui est montré dans les peintures et dans les récits est métamorphosée par l’esprit. Le souci. grande.visuel avec l’Autre et l’Ailleurs. D’une vérité on obtient un cliché : une même image véhiculée par des centaines d’ouvrages ou de tableaux ne peut aboutir qu’à un poncif de l’Orient. Ce qui intéresse. Ils vont peindre un monde différent du leur. pittoresque des paysages…nous donne le sentiment que la littérature exotique n’innove pas. ce sont des observateurs de l’Orient. Certes. Elle sert de toile de fond. De réel l’Autre et l’Ailleurs deviennent irréels. Les écrivains qui ne sont jamais allés en Orient sont les premiers à tomber dans la simplicité et le cliché parce qu’ils ne connaissent pas réellement le pays ou la culture qu’ils évoquent. la répétition des éléments du caractère oriental : lumière. des hammams.mais sans chercher à les interpréter. des cafés. l’imaginaire européen. de Berbères et de colons européens). cosmopolite (mélange d’Arabes. et que l’artiste plagie ses prédécesseurs. ils vont peindre les coutumes de ces cultures. De même. et pourtant c’est ce que vont faire les Orientalistes. 77 . étranger à leur culture en essayant de le rapprocher le plus possible de leur domaine de connaissance. à les comprendre. construit. indolence humaine.

quoi de mieux qu’un référent connu ? L’écrivain va alors peindre un lieu. celui-ci est moins un lieu au sens géographique qu’un topos. a. a appuyé son récit sur le compte rendu d’un voyageur anglais. De même. l’Orient créée par l’Occident. une coutume. mais jusqu’au désordre de leurs vêtements. Jean Claude. c’est une absence de couleur »87. Edward : L’Orientalisme. Berchet. jusqu’à ces laideurs vigoureuses ont de la beauté. la généralisation. « d’imagination plus ancienne » telle que l’image des Arabes comme peuples barbares. pas trop éloigné de ce qui est déjà connu. c'est-à-dire que ne disposant pas des termes exacts ou adaptés pour décrire le monde oriental. pour éclairer le lecteur. une attitude. »86 Nous avons vu le cas d’Alphonse Daudet mais nous avons aussi l’exemple de Nerval qui. 67. 204. Pour cela. Par conséquent. p. 78 . ou quelque morceau d’imagination plus ancien. 1980 . beaucoup d’idées reçues sont issues de textes passés. un physique en le comparant à un endroit. il les reprend. y met sa touche personnelle et fabrique un Orient commun. ou un passage de l’œuvre de quelqu’un sur l’Orient. même s’il est allé en Egypte. la Comtesse de Gasparin pour parler de l’Oriental dira : « Ces hommes parlent peu . Par exemple. qu’elles soient écrites ou picturales. fourbes… L’artiste se fonde sur des interprétations. ou un amalgame de tout cela. un amas de caractéristiques qui semble avoir son origine dans une citation ou un fragment de texte. une physionomie familière. Dans les textes Les voyageurs recourent à une rhétorique de l’altérité. la négation. les œuvres issues de cet Orientalisme sont plus distantes par rapport à l’Orient. La comparaison est un outil fréquemment utilisé. Paris : Robert Laffont 1985. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. La finalité de ces Orientalistes sédentaires ou premiers voyageurs n’est pas la connaissance de l’Autre et de l’Ailleurs mais l’exhibition de leur imaginaire. donc d’une certaine réalité. mais dans le même temps pas tout à fait vrai. ils vont avoir recours à divers outils langagiers : la comparaison. Comtesse de Gasparin : À Constantinople in Le Voyage en Orient. 86 87 Saïd. p. Chez nous les laideurs sont ignobles […] la couleur de notre pauvreté. ils vont avoir recours à différents procédés linguistiques pour s’exprimer et décrire ce qu’ils voient. Paris : Le Seuil . Effectivement.« Dans le système de connaissances sur l’Orient. un ensemble de références. leur geste est rare .

Maxime Du Camp va employer le même procédé pour parler de la toilette orientale. une faible augmentation de prix donne droit de l’occuper. 79 . Sur les deux côtés de sa longueur ressortent des galeries accolées aux murailles et portées par de sveltes colonnes . Ils ceignaient mes reins d’une étoffe de coton bleue et blanche. elle interpelle le lecteur en usant de la première personne du pluriel « chez nous ».484. Un escalier de bois conduit à une chambre particulière. p. « La première salle qui s’ouvre directement sur la rue est une grande chambre pavée . au milieu une vasque évase ses lèvres de marbre entourées de fleurs et reçoit un petit jet d’eau qui retombe et s’égoutte avec un doux clapotement. tapissée de nattes. […] Un quart d’heure environ s’écoulait de ce manège. Cette phrase est alors suivie d’une longue description du bain chez les Maures. là sont des façons de cabinets où les baigneurs déposent leurs vêtements et viennent dormir après le bain. étendu sur des tapis préparés à l’avance. il fait participer le lecteur qui appartient au même univers culturel que lui par le « nous ». entouraient ma tête d’une serviette de mousseline et entraient mes pieds dans de hautes sandales de bois. et entassant dans une alcôve d’épais coussins sagement rembourrés . d’univers familier et commun. éclairée par des verres lenticulaires et 88 Du Camp. […] les tellaks […] commençaient la première opération de massage. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. par exemple. Paris : Robert Laffont 1985. la tête enfoncée dans un oreiller.Elle met en parallèle deux populations dans un contexte précis : la misère. d’ordre général : « Seuls les Turcs savent se baigner . Là. prend conscience de la différence de la pauvreté en France et au Maghreb. Il commence par une comparaison brève. fumant mon chibouk. Appuyé sur leurs épaules. D’abord il énonce une différence. Maxime : Souvenirs et paysages d’Orient in Voyages en Orient. L’écrivain dépeint sa journée au hammam. L’Européen habitué à voir la misère dans les rues de Paris. je quittais mes habits et je me livrais à deux tellaks (garçons de bain). enfin. La comparaison est à la fois singulière parce qu’elle est fondée sur une expérience individuelle. nous croyons avoir tout fait en nous plongeant dans une étroite cuve de zinc remplie d’eau jaunâtre » »88. comprend ce dont veut parler la Comtesse. ce qui renforce cette sensation de connaissance. nous. je me rendais à la première étuve . Berchet Jean Claude. puis comme la Comtesse. il prend pour illustration sa journée au bain. et générale puisqu’elle concerne la culture européenne face à la culture orientale. et je passais ensuite à la seconde étuve chauffée à trente et quelques degrés : c’est une vaste pièce construite en rotonde. Pour mieux souligner ses dires. s’éclairant de larges fenêtres.

Gautier. l’écrivain ajoute une description de la boutique orientale en usant de comparatifs. et là. […] après avoir traversé la salle d’entrée et monté l’escalier de bois qui conduit à la chambre réservée. les sorbets et les limonades glacées. Par exemple. Il comprend le plaisir de l’écrivain. et mes tellaks renouvelaient avec plus de force et d’activité le massage précédent . de cabinets . Je me couchais sur une chaude table de marbre. frotté. fait l’objet d’une peinture. ils enveloppaient ma tête et m’entouraient d’une couverture moelleuse flottant jusque sur mes talons . je me trouvais heureux de vivre et je m’en allais voyager dans les pays habités par les rêves. j’allais m’asseoir près d’un petit bassin accroché à la muraille et dans lequel deux robinets de cuivre déversent l’eau chaude et l’eau froide. 522. lavé. […] cette gymnastique terminée. laver.»89 L’écrivain s’attache à donner au lecteur. 91 Ibid. fumant le narguileh. il est un incontournable de la littérature exotique. autre lieu commun du Maghreb. orientale diffère beaucoup de la boutique En quoi diffère-t-elle ? Voilà ce que le lecteur se demande. baigné. expliquer les raisons de tel comportement comme revenir à la première étuve afin que son corps ne subisse pas une trop grande différence de température…Le lecteur a l’impression d’assister à une projection cinématographique tant les détails sont nombreux et tant la peinture de ce bain est réalisée avec simplicité. Au XIXe siècle. où chacun peut aller terminer sa toilette comme il lui convient. parfumé. mes garçons baigneurs armaient leurs mains d’un gant de crin et m’en frottaient le corps entier. sa journée au bain. buvant le café. « Constantinople ». p. 80 . masser . apprend ce qu’est le hammam .augmentée de quatre cabinets fermés de rideaux. envahi par un sentiment de bien-être infini. dans les moindres détails. je quittais mes linges blancs pour en vêtir d’autres et je m’étalais sur des piles de coussins . Pendant ce temps. Théophile : Voyage en Egypte. […] Lorsque j’avais été ainsi massé. Gautier est bref dans sa comparaison : « la boutique européenne »90. Le souk. lustré. cette description est presque une étude du bain maure. C’est pourquoi. l’ordre des soins : gommer. « […] une espèce d’alcôve […] qui se ferme […] avec des volets qu’on rabat comme des mantelets de sabord »91. 89 90 Ibid. Il va s’appliquer à décrire l’organisation du hammam : le nombre de salles. Paris : La Boîte à documents 1991. je me rendais de nouveau à la première étuve et je m'y reposais quelques minutes pour ne point passer sans transition dans une froide atmosphère.

la nôtre lui semble une continuelle ivresse : mais tandis que nous courons après le bonheur qui nous échappe. que chaque jour lui présente. « la nôtre » est dynamique. p. il l’oppose à l’Européen qui lui. L’écrivain a besoin de produire une littérature accessible. il est fréquent de trouver dans les récits exotiques « l’Arabe n’est pas ceci. crée. est symétrique : « sa vie » est un sommeil. L’opposition. Parce que ces derniers sont nonchalants. l’Européen suppose qu’ils n’ont aucune Savary. Jérôme : Lettres sur l’Egypte t. Occident/Orient qu’illustre le même auteur en ajoutant : « Sa vie nous paraît un long sommeil . 824. 93 Ibid. par exemple. pour peindre le dépaysement et ainsi permettre au lecteur de pénétrer ce nouvel univers. mais dans le même temps. sans s’occuper du lendemain »93. elle est l’expression d’un décalage culturel.Voilà un élément familier qui permet au lecteur de visualiser la boutique et son aspect extérieur. fabrique. Sur quoi se fonde cette idée ? Sur l’apparence du mode de vie des Maghrébins. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. voire l’opposition. il jouit paisiblement des biens que la nature lui offre. le texte devient plus compréhensible et c’est là le but de l’artiste : se faire comprendre. Un autre instrument langagier est souvent utilisé : l’opposition. Elle permet de mettre en parallèle des éléments différents pour mieux les rapprocher et pour familiariser le lecteur avec l’univers oriental. vivante. est mise en relief par la négation . En effet.1 in Voyage en Orient. cela rend le texte plus plat car la comparaison ramène le lecteur au familier . Nous avons là l’éternel conflit tradition/progrès. Par exemple. l’analogie l’aide à avoir un point de repère et à mieux visualiser cet Ailleurs. Voir par l’écriture un monde inconnu est difficile pour le public . lorsque Claude Savary (1786) dit en parlant de l’Arabe : « Content de ce qu’il possède. Paris : Robert Laffont 1985. Certes. il n’invente et ne perfectionne rien »92. L’Oriental est le contraire de l’Occidental et les écrivains n’hésitent pas à le montrer. se faire apprécier et aider le sédentaire à s’évader par le biais de la lecture. « nous courons » après le bonheur « il en jouit paisiblement ». 92 81 . n’est pas cela ». à l’exhiber même. il n’agit pas ainsi…La différence. l’imaginaire disparaît alors. L’analogie est un procédé linguistique courant dans la littérature exotique. celle-ci participe de la peinture de l’Autre et de l’Ailleurs. c’est pourquoi il va avoir recours à la comparaison.

nous lisons « ils ». borghot…il va les définir pour que le lecteur ne soit pas perdu et ne sorte pas de ce monde réel et imaginaire à la fois. aucun souci. c’est pourquoi il n’est pas important d’être précis dans ses descriptions et l’Autre n’est pas personnalisé. Effectivement. que de chercher à deviner et à étudier ce qu’il est réellement. Un seul mot peut signifier une multiplicité d’éléments dans le contexte oriental. « les Orientaux ». Nerval est l’un des écrivains qui a le plus utilisé de mots étrangers dans le but de donner plus de relief à son roman. ils préfèrent le laisser dans le flou. Ces mots à eux seuls installent le lecteur dans un lieu autre. les inquiétudes de l’Europe ne sont pas celles du Maghreb. Les artistes ne jugent pas important de particulariser l’Autre. dans la langue arabe que l’écrivain européen réduit à un seul. certes. « le Levantin ». Albert Memmi confirme ce phénomène en disant : 82 . une culture étrangère. une des marques de cette littérature de l’apparence est l’usage d’impersonnels. fakirs. cet instrument linguistique marque la simplification de l’écriture européenne : il est plus facile de peindre un individu en l’opposant à soi et en disant ce qu’il n’est pas. L’usage de ces expressions sert. à offrir un authentique dépaysement mais il se peut aussi qu’ils soient présents car intraduisibles véritablement. comme le paysage d’ailleurs . pour y introduire de l’authenticité. compréhensible du lecteur européen. celui qui sera dans le juste milieu entre l’exotisme et l’univers familier. Souvent. certains peuvent en conclure qu’il y a superficialité de la littérature exotique qui procède par élimination pour décrire l’Autre. De nouveau. Toujours dans ce souci d’authenticité. dans son Voyage en Orient. Dès lors. khamiss. les artistes européens vont utiliser le vocabulaire étranger pour accentuer le pittoresque de leurs récits et pour ajouter encore plus de dépaysement. habberah. Nerval copie des récits d’autres voyageurs comme William Lane. les villes d’Alger et de Tunis sont tellement semblables qu’on pourrait échanger les descriptions sans choquer le lecteur et sans trahir l’écrivain. de généralisation. et que la négation le restreint à une sphère connue. « cette foule silencieuse ». tout est relatif. Nous trouvons donc.préoccupation. qui lui est offert. L’opposition est une manière de décrire l’Autre en marquant sa différence par rapport à soi : je suis ce qu’il n’est pas. puisse reconnaître cette contrée imaginaire. Or. des termes comme tarabouki. « l’Arabe ». Dans la langue. Il est essentiel que le lecteur puisse croire en ce qu’il lit. « la femme arabe ». Cet outil est réducteur et parfois péjoratif puisque l’étranger est toujours vu de manière négative.

d’exister par rapport à un Autre difficilement définissable. et d’attester l’universalité de cet Ailleurs et de cet Autre. les mœurs orientaux. L’Arabe c’est l’Autre dans toute sa différence. réalisation de l’imaginaire occidental. La littérature exotique a pour origine la réalité orientale : les écrivains n’inventent pas ce qu’ils voient. de cette source.« Le colonisé n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle . Mais l’abondance de leur usage dans une seule œuvre et aussi dans toutes les œuvres orientalistes transforment ces comptes rendus en stéréotypes. ces mœurs inconnus. Marocain ou Tunisien. Les outils dont nous avons parlé précédemment sont utilisés dans ce seul but. afin de rendre accessible aux occidentaux ces paysages. individualisé car il n’existe qu’à travers le regard aliénant de l’Européen. impersonnel. La langue de l’orientalisme exotique souligne la simplicité de cette littérature pour certains et sa superficialité pour d’autres. Moi comme sujet connu. il appartient à la sphère orientale. On les retrouve encore et encore depuis le début du récit de voyage jusqu’à aujourd’hui. Paris : Gallimard 1985. Saïd. C’est un moyen de posséder cet Ailleurs. p. soit vu et rendu de la même manière à travers les âges et les ouvrages 94 95 Memmi. Que l’individu soit petit ou grand. Edward : L’Orientalisme: l’Orient crée par l’Occident. Albert : Portrait du colonisé. p. L’écrivain fait parler l’Orient afin d’éclairer l’Occident. Nous avons vu précédemment que l’exotisme décrivait les Orientaux. Cette attitude permet à la culture européenne de se démarquer. peu importe. mais aussi de le mettre en scène. les scènes de genre de la vie orientale. Il n’est pas nommé. les sujets de ces textes sont vrais et sont tels qu’ils sont décrits mais le fait qu’un même objet soit répété encore et encore. opposition. 106. 74. mal définie voire inconnue que l’on sait étrangère à sa culture. Les clichés aussi caractérisent la littérature orientaliste. ils vont fabriquer leurs œuvres en tenant compte des impératifs du pacte écrivain/lecteur : la compréhension et le plaisir. Certes. Dans le monde il y a Moi et les autres. Ce comportement réduit l’individualité à une généralité. En revanche. ces personnages. cliché. les coutumes. comparaison (donc familiarisation). il est le représentant de cette culture étrangère. Or. tout est bon pour décrire en surface les paysages. En effet. ayant une identité propre et les autres comme masse mal connue. il n’a droit qu’à la noyade dans le collectif anonyme […] [il] n’existe pas comme individu »94. des lieux communs de cette littérature. Edward Saïd explique que « l’orientalisme repose sur l’extériorité »95. familier. 83 . blanc ou mat. ces décors deviennent des clichés. ces scènes.

Il ne laisse pas indifférent. c’est l’amoindrir . on a le sentiment d’une superficialité de cette littérature car le lecteur se dit qu’il n’y a aucune recherche dans l’écriture. Il est exceptionnel. l’intime familiarité des habitudes et l’affectueuse émotion des souvenirs. »96 On sent l’amour de l’artiste pour cette contrée curieuse qui offre à l’Art de quoi se nourrir. Prise individuellement. et c’est un ordre de beauté qui. et l’histoire atteste que rien de beau ni de durable n’a été fait avec les exceptions. Il échappe aux lois générales. D’ailleurs il s’impose avec tous ses traits : avec la nouveauté de ses aspects. apaiser ce qu’elle a de trop vif. de violent. d’exagéré. des types (passage obligé de l’étrangeté). d’énumérations. qui le rend excessif.donne une impression d’inconsistance. le lecteur est plongé dans un Ailleurs qu’il imagine. et c’est le plus grand nombre. et n’ont pas. il conserve je-nesais. l’originalité de ses types. a pour premier effet de paraître bizarre. 320-321. Je parle ici de ceux. le rythme particulier de ses lignes. que les artistes se sont plagiés. la répétition des mêmes éléments. L’Orient est de l’ordre de l’extra-ordinaire. b. Il faut donc l’admettre en son entier. il côtoie un Autre qui lui est différent. la singularité de ses costumes. de fadeur . peu à l’esprit. et je défie qu’on échappe à cette nécessité d’être vrai quand même. Image Fromentin. c’est la défigurer. Eugène : Une année dans le Sahel. une œuvre exotique est belle de signification. aucune personnalisation.quoi d’entier. Il a ce grand tort pour nous d’être inconnu et nouveau. l’âpreté de ses effets. les paysages deviennent des décors (passage obligé du pittoresque) et les individus une masse colorée. p. Enfin il s’adresse aux yeux. et je ne le crois pas capable d’émouvoir. Même quand il est très beau. de découvertes . et d’éveiller d’abord un sentiment étranger à l’art. la gamme inusitée de ses couleurs. les seules qui soient bonnes à suivre. ne rencontrant pas de précédents dans la littérature ancienne ni l’art. généraliser une pareille effigie. le trop grand usage de comparatifs. 84 . En peinture aussi les sujets sont identiques et traités de la même façon. Lus en masse. Changer quoi que ce soit dans cette physionomie si nettement nouvelle et décisive. pour le comprendre. d’en exprimer d’abord les côtés bizarres et d’être conduit par la logique même de la sincérité jusqu’à l’excès forcé du naturalisme et du facsimilé. et que je voudrais proscrire : celui de la curiosité. qui ne l’ont pas habité. c’est l’affadir . le plus dangereux de tous. en parlant de l’Orient écrit : « L’Orient est très particulier. d’impersonnels provoquent chez le public une indifférence face à cet Orient . il frappe 96 Fromentin.

Fromentin lutte contre toute transformation ou toute interprétation de cet Ailleurs : « changer c’est amoindrir. La lumière est centrée sur le cœur de la peinture : les danseuses dont elle réchauffe les couleurs. « À la traditionnelle richesse des turbans et des costumes brodés […] répondent les haillons des charmeurs de serpents ou l’antique noblesse des larges vêtements qui protègent de la chaleur du soleil »97.les yeux et les esprits par son caractère nouveau. singularité. nouveauté. 97 Lemaire. de la danse grâce à Théodore Chassériau avec ses Danseuses marocaines. aux yeux de Fromentin mais aussi aux yeux de tous les Européens. il faut le prendre brut. de curieux qui retient l’attention et qui à cette époque répond aux désirs des artistes et des hommes en général. L’artiste saisit un moment de la vie de ces Orientaux et le met en valeur en en faisant un tableau. Modifier quoi que ce soit à cet ordre reviendrait à détruire cette beauté. L’Orient est fait d’une multiplicité d’éléments hétéroclites qui s’allient harmonieusement. Les artistes vont donc tenter de rendre cet émerveillement au risque de tomber dans les facilités des clichés. celui de l’Ailleurs et de l’étrange. à savoir l’étrangeté. les deux mondes font partie d’un même univers. surtout de ceux qui sont restés en Métropole. de ces coutumes. sans chercher à le tailler. Les peintures orientalistes sont faites de portraits. Pour l’écrivain/peintre. nouveau. L’attirance des Européens pour cette culture naît de ce caractère hors norme qui pousse à la curiosité. c’est un je-ne-sais-quoi de fascinant. pur tel qu’il est. de scènes. Il n’a nul besoin d’éléments nouveaux. Fromentin insiste sur la nouveauté de ces paysages. Cette contrée. Les artistes vont représenter le faste. de paysages types. originalité ». 8. p. les festivités mais aussi la misère et les scènes de vie quotidienne . de ces types comme l’expriment ces différents mots : « ne rencontrant pas de précédents. affadir… ». échappe aux lois générales. aucune différence. cit.Danse des mouchoirs (1849) où nous voyons deux femmes vêtues de robes rouges et bleues qui se déhanchent au rythme de la musique jouée par l’orchestre assis autour d’elles. Seulement. l’originalité. 85 . l’orientalisme va vouloir mettre cet Ailleurs et cet Autre à la portée des Européens. Nous sommes spectateur du mendiant. comme un diamant. L’Orient est beau. Georges : Op.

Théodore Chassériau. Delacroix peint les Femmes d’Alger dans leur appartement (1834). le harem. Autre thème très apprécié des Orientalistes. 1849. subjugué par la lumière et les couleurs de l’Afrique du Nord. Huile sur toile : 180/229 cm. va représenter la Fantasia arabe (1867).Figure 22 : Danseuses marocaines-danse des mouchoirs. Les femmes sont le centre de tous les regards des spectateurs de la danse et du public du tableau. Paris : Musée du Louvre. Eugène Delacroix. Paris : Musée du Louvre. Dans la même veine. musique et couleurs vives. Mariano Fortuny y Marsal. 1834. 86 . Figure 23 : Femmes d’Alger dans leur appartement. Huile sur bois : 32/40 cm. festivité où se mêlent acrobaties équestres.

Figure 24 : Enterrement au Maroc. les couleurs sont fortement présentes : le bleu du ciel. Enterrement au Maroc. Eugène Fromentin. D’autres artistes vont surtout être sensibles aux paysages maghrébins. que la femme n’accompagne pas les morts jusqu’à la tombe. 87 . Toujours dans les scènes de la vie quotidienne l’enterrement est aussi abordé. des bâtisses. d’une douce tristesse. Nous voyons que les tombes sont d’un blanc éclatant. la fleur dans les cheveux… Les couleurs sont multiples mais tendres.5/56 cm. leur posture nonchalante . voilée de blanc et de noir. elles se fondent dans une douce unité. ne semblent pas choqués. leur coquetterie par les vêtements portés.Il montre leur indolence avec la présence du narguilé. et en effet. 1853. Les hommes. eux. De nouveau. le multicolore des vêtements. les bijoux. le blanc des tombes. va peindre la Tunisie et en particulier Sidi Bou Saïd. Paris : Musée du Louvre. elle reste en retrait. le vert de la plaine. la mort en Islam n’est qu’une autre vie. Albert Marquet. Huile sur toile : 32. lieu incontournable pour sa beauté. Fromentin en 1853 en fait un tableau très serein. par exemple. Ce tableau est imprégné de quiétude.

Alberto Pasini. Albert Marquet. Huile sur toile : 156. Nantes : Musée des beaux-arts. 1923). Certains peintres comme Dauzats. Le bleu tunisien est encore à l’honneur.5 cm. Huile sur panneau : 22/27cm. Collection particulière. 88 . soucieux de traduire les mœurs des Arabes.8/115. 1870. le blanc des maisons aussi (Minaret de Sidi Bou Saïd. Figure 26 : La Porte de la mosquée de Yeni Djami à Constantinople.Figure 25 : Minaret de Sidi Bou Saïd. 1923. s’attachent à décrire les monuments musulmans comme la Mosquée d’Al Azhar au Caire (1831). On ne peut peindre l’Orient sans parler de sa religion.

le petit bois extrêmement bleu et lumineux près d’une eau verte émeraude. la piété des musulmans est traduite par la foule se rendant à la mosquée ou y demeurant. tout surprend le regard des peintres ou des écrivains car tout est empreint de vie. les montagnes ordinairement comme du lapis. ni les personnes. les figures colorées et puissantes sur des fonds blancs. cit. l’horizon rose et bleuâtre. 89 . Chaque élément vu est coloré. rend compte de ses émotions en notant en marge de ses carnets de croquis un sentiment et un regard partagé par tous les peintres du mouvement : « Le ciel d’un bleu exquis . de sa culture . rare comme l’expriment la comparaison aux pierres précieuses : « lapis. coiffure de toutes les couleurs. Des vieillards à faces orientales et singulières. souvent noir. Théodore Chassériau. la mer bleue. l’air poudré d’or. En revanche. ils ne peuvent que constater son caractère extraordinaire. Ibid. les enfants d’une beauté pure. le pays idéal pour l’inspiration des peintres qui y trouvent tout ce qu’ils cherchent : les couleurs. Chassériau est aussi fasciné. par les couleurs chatoyantes : « Velours verts. offrant tant d’images exotiques. vigoureusement peintes sur les murs blancs . les maisons blanches souvent dans les demi-teintes. couleurs chaudes (rouge. de gaieté. 224-225. les lumières. ni les murs. il en devient banal de voir tant de fois 98 99 Chassériau. c’est très beau. la ville comme du stuc ou du marbre blanc . or. au-dessus de la mer. et ça et là. pittoresques. Nous avons vu précédemment le sentiment de Fromentin. le dépaysement. orange) reviennent dans ce tableau . le fond du teint rose et pâle . Une telle impression explique l’engouement des artistes européens. ils ne peuvent expliquer la richesse de sa géographie. bleu. À Alger. Cette contrée est unique. étoffes jaunes. émeraude ». rouge mauve. avec des fonds argentés ou dorés »99. sublimes ». le ciel bleu léger et lumineux un peu opale. des trous éclatants de soleil »98. comme beaucoup. bleu vif. Cet attrait est identique chez tous les artistes. rien n’est fade. le jour . et les adjectifs mélioratifs : « exquis. le pittoresque. L’Orient est un rêve. Théodore : notes en marge in Georges Lemaire. ébloui par son voyage en Orient. de chaleur. leur marche vers l’Orient si magique. les paysages contrastés. Op. Tous ont l’impression que l’Orient est un mystère. ce qui donne une vapeur splendide . p. terne. triste. encore moins les paysages. les couleurs vives et orientales.Blanc.

La peinture a permis à nombre d’Européens restés en Métropole de mettre une image sur leur désir d’Ailleurs et de l’Autre. le Liban et en rapportent des vues (projection d’une minute). l’étrangeté. tous ont voulu rendre compte de cet émerveillement. des clichés sont nés de ce mouvement artistique : le harem. la Syrie. C’est après le conflit de 1914-1918 que de nombreux films de fiction à trame romanesque sont réalisés dans les colonies françaises par des metteurs en scènes européens attirés avant tout par l’exotisme. nous retrouvons ces thèmes réducteurs. Parce que ce petit bout d’Afrique appartient à la civilisation arabo-musulmane. vivante. 100 Brune. que la peinture participe à l’exotisme. reflets des coutumes. Celuici est réduit à des scènes de genre. en 1919 Mektoub de J. un café. Enfin. la Palestine. l’Occident en a fait une image de l’Orient. par conséquent. des femmes voilées. 90 . Jean : « L’Apport de l’Afrique du Nord à l’Art français. la proximité du Maghreb permet à beaucoup d’Européens d’avoir un aperçu de ce qu’est l’Orient. le café. des paysages maritimes . la Tunisie. les opérateurs des frères Lumières (Félix Mesguish par exemple) parcourent l’Algérie. les us et coutumes. par exemple.une partie de chasse. il permet de rendre compte de la vie des Orientaux et de leur environnement de manière active. de ce bonheur de voir et de sentir. Cette envie d’exotisme européen trouve sa réalisation avec le Maghreb qui rend accessible géographiquement l’Autre et l’inconnu. De même. l’indolence. Nous avons là encore un sentiment de superficialité dans l’approche de l’Orient. la chasse. et « l’Afrique du Nord […] a mis l’Orient à la portée des Orientalistes. Alger. Ainsi. pareillement. Comme la littérature. à des portraits miroirs de types. la sensualité. L’Orient c’est cela. des déserts. Algérie : L’Algérianiste. Le cinéma est le nouvel outil de l’Orientalisme. Dans les dernières années du XIXe siècle. n°70. L’Afrique du Nord est un fragment de cet Ailleurs. tous ont vécu la même expérience.On peut dire. les individus. le café. a été sensible à la couleur et à la lumière qui règnent dans cet Ailleurs. la peinture orientaliste s’est arrêtée aux premières images du Maghreb : la contrée. elle aussi. juin 1995. à la création d’un Ailleurs et d’un Autre vus avec le regard et non l’esprit. apparaît comme une cité avant tout musulmane avec sa vie grouillante et sa misère. »100 En effet. la chasse…. de cette culture avec ses caractéristiques propres que les Occidentaux ne peuvent percevoir puisqu’ils ne connaissent pas le reste. la fantasia. la beauté des paysages et des monuments. l’Egypte. Même dans le septième art. le folklore.

Douglas Fairbanks ira sauver une pucelle séquestrée. Paul Léri. dans Au pays des mosquées. celui dont on doit se méfier. Le Cheick de George Melford en 1921. L’exotisme naturel à cet Ailleurs concourt à créer 91 . Entre 1921 et 1929 viendront une multitude de films inspirés des Mille et Une Nuits. de la chaleur qu’il transmet. Itto. dont l’Atlantide de Jacques Feyder qui a connu un aussi grand succès que le roman de Pierre Benoît du même nom. de tentes et de cafés maures.DeMille en 1923 et 1956. leur dignité dans leur lutte jusqu’à la mort pour défendre la terre de leurs ancêtres que l’on s’apprête à spolier. de surcroît. le film Les Aventures de Hadji de Don Weis est fait d’amours violentes. l’Arabe c’est le serviteur. fourbe. ne mettent pas en valeur les populations autochtones qui sont ou ignorés ou peintes de façon malveillante. avide de femmes blanches . la vieille nounou. le mendiant (par exemple dans Pépé le Moko (1937) de Julien Duvivier avec Jean Gabin). les minarets et les femmes voilées. leurs faiblesses. ces films lassent (mêmes titres. en effet. En 1954. d’ailleurs. parodie l’Orient cinématographique dans son film Le Cabinet des figures de cire. sorti en 1924.Pinchon et Daniel Quintin est tourné au Maroc. Dans L’Arabe. la prostituée s’éprenant du légionnaire aux yeux clairs. les palmiers des oasis. nous raconte l’histoire d’hommes et de femmes avec leur courage. mais ces derniers sont joués par des Européens. traître. Le Fils du Cheick de Georges Fitzmaurice en 1926. mêmes paysages) et. Quelques films. Dans l’ensemble. En 1934. les autochtones sont montrés dans la réalité. Dans l’entre deux guerres. les tempêtes de sable. Jean Benoît signe un film où pour la première fois. Ainsi. Ainsi. le caïd aux yeux sanguinaires. les chameaux. Il réalise une réplique comique des Mille et Une Nuits au moyen d’histoires compliquées. Samson et Dalila en 1949 ou Les Dix Commandements de Cécil B. emporte une danseuse orientale dans le film Le Fils du Cheik. L’Orient est le décor idéal pour ce type de sujet en raison de ses paysages pittoresques. de tempêtes de sable. le marchand de tapis obséquieux. il deviendra Le Voleur de Bagdad (1924). et Les Cinq gentlemen maudits de Luitz Morat et Pierre Regnier est tourné en Tunisie. non seulement usent de titres éloquents misant sur l’imaginaire de l’Orient mais exploitent aussi tous les éléments décoratifs propres au Maghreb comme les dunes. la tireuse de cartes au regard mystérieux. après avoir mis à mal un groupe de bandits. cependant. le cavalier farouche ou l’homme espion. burlesques sur fond de décors riches en coupoles et en escaliers tordus. le beau Tunisien s’éprend d’une Américaine. Les metteurs en scène. le petit cireur de médina astucieux et farceur. donnent une image sympathique des musulmans. de ses couleurs. L’acteur Rudolph Valentino. Les épopées historiques ou péplum assurent la continuité de ces films orientalistes.

La différence peut être dépassée. Le spectateur assiste aux évolutions des familles. dans Lawrence d’Arabie ou Gladiator. de l’occupation allemande. la Goulette. les étendues du désert sont moins. histoire de trois familles (musulmanes. En effet. les mariages. harissa… Le commerce est essentiellement tenu par des Juifs…Le spectateur assiste à la vie lors de la colonisation française. en particulier. par exemple. des paysages ou des modes de vie. la circoncision. par exemple les festivités du mariage. les termes étrangers qui parsemaient les textes sont à présent mis dans la bouche des personnages. la solidarité.une atmosphère propice aux intrigues passionnées. plus authentiques même si l’exotisme demeure présent par le biais des couleurs. s’entraident et forment une nouvelle famille ouverte. le lien au pays natal étant plus fort. beignets. Les grandes épopées. les mets appréciés des Orientaux : couscous. les parents se battent alors pour les protéger des nouvelles mœurs. C’est une nouvelle forme d’orientalisme plus proche des préoccupations quotidiennes. dans le Nombril du monde d’Ariel Zeitoun (1993). leur lumière et leurs décors pittoresques. et le public s’aperçoit que ces trois familles de foi différente mais appartenant à un même pays. le souk. il lui donne vie. s’adapter à la nouvelle Tunisie qui se crée. De cette 92 . les pays maghrébins ont pris la main. la tolérance religieuse. repas de fêtes sont montrés dans leurs réalisations…L’imaginaire devient réalité. on peut observer que l’approche est différente. De même. le personnage du marchand de cacahuètes sur la plage. pour les conserver dans le cocon familial et traditionnel. nous vivons les tribulations de ces personnages à travers les différents événements historiques. plus réaliste. leurs places dans la société. les peintures de fantasia ou de café sont mises en œuvre . voire quasiment pas représentées. En effet. Ce qui avait été lu ou vu de manière fixe. même si les cinéastes occidentaux continuent à leur emprunter leur ciel. de la libération… Ce que le lecteur a lu. ces trois communautés de confession différente doivent s’intégrer parmi les Français. Depuis 1956. Le réalisateur s’attache plutôt à la sphère citadine et familiale. il peut maintenant le voir. Des métissages se font entre les trois religions. loin de l’inconnu qui fait peur. Dans les films ayant trait au Maghreb et à la culture maghrébine. Les enfants grandissent dans cet univers en métamorphose . l’époque diffère mais certains traits de la culture maghrébine perdurent : l’accueil chaleureux. la médina et la ville européenne. Certes. leurs joies. de la mer. on retrouve les paysages de plaines. s’aiment. On s’aperçoit que certaines coutumes demeurent. tolérante en dépit de ce que les préjugés occidentaux véhiculent. On nous montre Sidi Bou Saïd. Prenons l’exemple d’Un Eté à la Goulette (1996). chrétiennes et juives) qui habitent dans le même immeuble. leurs problèmes.

mais dans la reconstruction de ce référent en fonction d’un système de connotations (Gautier. En effet. s’inspire du conte oriental et met alors à contribution une liste d’images souvent stéréotypées qui sont présentes dans une culture à un moment donné) ou en fonction de la mise en œuvre d’un champ lexical (ensemble de termes renvoyant à un même signifié pour parler de l’Orient). la mise en scène ont accentué la superficialité du mouvement artistique et spirituel qu’est l’Orientalisme. D’après lui. un mode de vie opposé à celui des Occidentaux. Pour Guy Barthélémy. terre du merveilleux. reste le réservoir de la différence. d’une contrée unique. harmonise. celui-ci a participé aux révoltes nationalistes tunisiennes. et elles trouvent leur cohérence au regard. Tous ces arts se sont associés pour fabriquer l’Ailleurs tant désiré par les Européens. de la marginalité et de l’extravagance. L’héroïne se souvient de son enfance dans le palais du bey. filmé comme un être différent. Le langage. De plus. tous ont eu un rôle à jouer dans la diffusion de l’image de l’Orient. par exemple. Il a l’occasion de pénétrer la maison orientale réservée au seul maître et à ses femmes. plus réceptif à l’histoire. la mise en image apporte de l’authenticité au récit et au courant orientaliste. avec des coutumes étranges. Mais Alia tombe amoureuse de Lotfi. peinture. il a aussi une vue sur l’Histoire à l’époque de l’Occupation ainsi qu’une idée du processus d’émancipation de la femme tunisienne. Ce film est un huis-clos. différente. Lui aussi est peint. oniriques. les descriptions sont subjectives. Le public demeure ébloui. Grâce au cinéma. l’Orient lui. insaisissable. alors que l’Occident planifie. Le sort de l’Autre n’est pas en reste. décrit. pittoresque afin que l’expérience du lecteur soit radicalement autre. venu se réfugier au palais afin d’éviter la répression. Les mécanismes de l’exotisme sont alors justifiés : stéréotypes. l’orientalisme use de la déréalisation pour évoquer l’Orient. Son envie de dépaysement est satisfaite grâce à une langue pleine de termes inconnus. lui conseille de se tenir éloignée des hommes. dans la mémoire d’Alia . c’est surtout l’univers de la femme qui est abordé. sa mère. cinéma. elle-même esclave. Celle-ci envoûte ce-dernier par sa voix mélodieuse . le spectateur est enfermé dans le palais. dans la pensée occidentale. dans Images de l’Orient au XIXe siècle. les seules évasions se font par le biais de la radio. Littérature. exotique. surpris par ce qui lui est donné à voir. Dans Les Silences du Palais de Moufida Tlatli (1994). Au XIXe siècle. tous ont participé à l’élaboration d’un Orient de rêve. scène de genre. le dessin. le public est plus attentif. normalise. non pas des caractéristiques objectives du référent. de 93 .manière. le public voit ce qu’il a imaginé ou met enfin des images réalistes sur ce qu’il a lu.

Cette langueur apaise les esprits occidentaux. la naïve gentillesse… comme celles qu’ils ont trouvées au Maghreb entre autres. médicale à une signification littéraire et culturelle . Cependant. Gallimard 1984. la nostalgie sera l’une des composantes du Romantisme.comparaisons insolites. La découverte d’autres paysages. le retour et de algos la souffrance. Cela peut s’expliquer par le manque d’urbanisation. 261. qui la peuplent sans l’animer. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. p. Pierre Loti. loin du rythme trépidant des Européens. Dès lors. est à la recherche de l’Ailleurs ? 3. lors de son voyage en Orient et en particulier en Egypte. En français. Chaque quartier entouré de murs à créneaux. habitée seulement par des fantômes. grâce à une peinture pleine de couleurs. on peut se demander pourquoi l’Européen. Nostalgie Nostalgie est issu du grec nostos. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. dans un univers confortable. Pour lui. le mot passe d’une acception scientifique. À l’époque. fermé de lourdes portes comme au Moyen-âge. c’est cette observation d’un mode de vie plus lent. lui aussi. Les Européens sont des explorateurs nés. qui vit dans un monde en progrès constant. nostalgie est attesté en 1759. conserve encore la physionomie qu’il avait sans doute à l’époque de Saladin. Nerval. à des films pleins de vie et de clins d’œil à la réalité maghrébine et aux thèmes de la littérature. d’autres cultures leur font prendre conscience d’un manque et de la fadeur de leur vie. comme d’autres. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. pour désigner le mal dont souffraient les soldats expatriés. la ville et les mœurs à celles qu’il aurait pu rencontrer au Moyen-âge. cette immobilité s’explique par le fait que le pays Nerval. 101 94 . d’industrialisation qui parcourt l’Orient et le Maghreb par conséquent. les nostoï étaient les récits du retour des héros grecs après la guerre de Troie. »101 Le voyageur. écrit : « Il semble que l’on voyage en rêve dans une cité du passé. créé par le médecin suisse Hofer en 1678. Des années plus tard. a cette impression d’être à une autre époque. ils visitent le monde et découvrent ainsi un Ailleurs qui correspond à leurs désirs : l’Orient. Au XIXe siècle. Ce qui revient aussi. déçus par la réalité européenne. compare dans Au Maroc. Curieux. ils rêvent de changements et souhaitent retrouver des valeurs plus morales telles que le respect. elle est issue d’une tradition et du climat oriental. Le terme de nostalgia apparaît dans le latin scientifique du XVIIe siècle.

la religion identique. c’est une civilisation figée. cette explication est moins vraie puisqu’elle est ouverte grâce à la mer. mais il est aussi la clé de bien des vocations et travaux scientifiques. c’est à dire de la naissance de l’insouciance. Loti. Et même le dernier des chameliers arabes. 309. l’Europe va s’intéresser de près à l’Orient qui lui apparaît comme la contrée de la lumière et de la quiétude. p. En revanche. En ce qui concerne la Tunisie. j’avoue que j’aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire. d’après lui. 173. Effectivement. 103 102 95 . qui finit son martyre de travail et de convoitises sur un lit blasphémant. 104 Nerval. »102. Paris : p. c’est la technicité traditionnelle. d’une vie meilleure : « En Afrique. Pierre : Au Maroc. Face à cette civilisation des origines. Cet Orient. est un thème fréquent de la littérature. les Occidentaux deviennent nostalgiques d’un passé. l’homme est toujours en quête d’un idéal. la plus lettrée. explique que les civilisations. -Mais l’Orient. s’endorment. Quoiqu’il en soit. chauffeur ou diplomate. c’est aussi un refuge. c’est le cas pour l’Orient. terre d’évasion. une histoire commune et un manque d’urbanisation semblent être la justification la plus juste. c’est l’homme soumis au fatalisme religieux. meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses mains confiantes. et. il aime cette existence préservée et en fait l’aveu : « Personnellement.L’Orient. l’idéal rayonne toujours au-delà de notre horizon actuel »104. la plus industrieuse des républiques. à des institutions immuables. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. qui. toujours. p. La référence orientale joue différents rôles aux yeux de l’orientaliste : « . me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu’un ouvrier de la grande usine européenne. l’envie et la course au progrès les séparent. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. après ses courses par le désert. le climat. Éternel insatisfait. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. après avoir atteint leur âge d’or. sans prime à l’invention. Gallimard 1984. Pierre Loti.est fermé au reste du monde : « […] ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd’hui qu’il y a mille an. cette vie passée conservée existe aussi .365. au moment où la nôtre ‘bouge’. »103 La vie d’un Oriental est plus sereine que celle d’un Européen . on rêve de l’Inde comme en Europe on rêve d’Afrique . Ibid. un lieu symbolique où se soignent les traumatismes engendrés par les mutations brutales de notre société.

n’ayant pas été touchée. p. ils préfèrent retrouver le contact avec des valeurs plus simples. de l’exotisme. Le rêve devient réalité. il prend forme : l’Ailleurs est cet endroit qui Henry. aux temps bibliques. enfin l’Ailleurs prend une forme. si loin du progrès industriel et de la course aux techniques. la concrétisation de leurs espoirs c'est-à-dire redécouvrir le passé. p. Si différent de leurs cultures et si proche de leurs idéaux. ils vont découvrir une autre culture et s’y intéresser. notamment religieuses. 1. Paris : L’Harmattan 1997. »105 Ce qui frappe c’est le mode de vie des Orientaux. s’éloigner de l’inquiétude quotidienne. p. 1985. expositions. se prête aisément à l’idéalisation »107. au progrès. 6. les Français vont faire de leur quête de l’Ailleurs un retour aux temps primitifs. l’Orient représente pour les Orientalistes leur idéal. Effectivement. 2004. Paris : Edisud Revue de l’Occident musulman et de la méditerranée. plus nobles. du bien-être. « […] le voyage en Orient est le rite de passage obligé par lequel on accède à une double vérité : celle de la connaissance et celle du désir. salie par le progrès. la quête est celle de l’Ailleurs . 105 96 . par conséquent. des voyages. Au début. Temps de l’Antiquité La recherche de l’Ailleurs idéal va être vécue comme la « nostalgie de quelque chose qu’on n’a jamais connu et qui. que nous refoulons avec mauvaise conscience. le désert. celui-ci est assez flou. e Il cristallise une rêverie liée à l’esprit de conquête propre au XIX siècle et à la nostalgie que suscite la découverte des civilisations antiques »106. a.-L’Orient. Marta : Leur pesant de poudre : romancières francophones du Maghreb. des désirs occidentaux. tous les artistes vont peindre l’Orient comme la contrée idéale. qui vivent encore comme dans le passé. c’est enfin la source cachée de nos racines. Jean Robert : Le Maghreb dans l’imaginaire français : la colonie. celle de l’Orient et de sa civilisation passée. Par conséquent.bnf. il est le lieu du dépaysement. Petit à petit. « L’identité par rapport à l’autre ».fr. A l’époque des grandes explorations. c’est à dire être plus proche de la nature. La conquête de l’Egypte va permettre aux Européens de connaître la civilisation égyptienne et de prendre conscience des civilisations antiques.153. au gré des explorations. 106 « Le Grand tour » à l’origine du tourisme occidental. l’exil. tout en ne pouvant pas nous en passer. Sans regretter la modernité et le progrès industriel. www. 107 Segarra. ayant conservé les habitudes des hommes de l’Antiquité biblique et gréco-latine. en bref tout ce qui n’est pas en Europe.

de voyage dans le temps est enfin permis et réalisé. ethnologique. il continue le passé. Les Romantiques. il est spectateur d’un temps révolu pour lui avec lequel il prend la distance nécessaire pour l’étudier. dans le présent. il est le passé vivant. p. Mieux qu’un film. Gide ou Barrès ou pour les turcophiles comme Lamartine. sans le modifier . la terre promise exotique et pittoresque . sous forme de types humains.rappelle les temps passés. le re-découvrir et pour beaucoup. »109. 97 . dans un monde qu’ils avaient imaginé. mieux que des peintures. historique dans le temps. Physiquement. Il comble ainsi la nostalgie primitiviste du voyageur occidental qui retrouve sans cesse ce qu’il a déjà rencontré dans les livres […] Il est ainsi relié au passé de façon organique. puisqu’il conserve la réalité vivante. 18. des récits de la vie passée et de l’évolution de l’être humain. les diverses étapes de notre propre évolution »108. Quinet. il persévère dans son être. Eugène Melchior de Vogüé en tire la conclusion suivante : « voyager en Orient. va s’attarder sur les repas pour montrer la 108 Berchet. et ainsi concrétiser leurs rêves. Lamartine. des temps bibliques. Paris : Robert Laffont 1985. Encore inviolé par le progrès. il offre en plus d’un voyage géographique exotique un voyage scientifique. inconnus mais qui semblent si agréables. Cit. spirituellement. Il est cette période de l’antiquité. Lamartine. sans se modifier. Nerval ou Loti. plus simple. Vogüé. c’est revivre. immobile. Par exemple. 109 Op. de mœurs. L’Orient est une parenthèse primitive dans le présent progressiste des Occidentaux. à travers un retour aux sources que nous offre la vie des Arabes. L’Européen a ainsi un regard sur son passé. Chateaubriand. le regretter. Jean-Claude : Le Voyage en Orient. Ce rêve de maîtrise temporelle. l’Orient est la mise en acte de cette période. « le vieil Orient [incarne] un rêve de permanence : immuable. la réalisation de cette quête de l’Ailleurs est la rencontre avec la terre originelle. si proches de la Nature et de la simplicité que l’Européen considère comme l’Éden. Les artistes vont donc pouvoir se rendre physiquement dans un monde qui est l’antithèse du leur. Victor Hugo sont nostalgiques d’un passé plus beau. Pour les turcophobes comme Chateaubriand. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. L’Orient c’est l’irréel qui devient réel. dont le désir de rêverie est connu. elle est la connaissance de soi à travers ses origines. trouvent en Orient un monde disparu chez eux.

de cette mouvance pour qui la nostalgie d’Orient est esthétique. Chassériau écrit des comptes rendus des actions menées et réalise des peintures des temples. des mosquées… Pour ces chercheurs. de nombreuses études sont réalisées sur cette religion et même des conversions auront lieu comme Etienne Dinet ou Marc Jossot (plus tard). les missionnaires rencontrent des cultures différentes encore ancrées dans le passé. En parallèle. A partir de l’époque Romantique. désigne cette absence de ferveur religieuse en France. les Européens ont l’impression de pénétrer dans un autre univers plein de surprises. En effet.banalité de manger avec les doigts . avec des coutumes anciennes que les voyageurs du XVIe siècle avaient déjà observées et racontées. Loti ou Lamartine. existe un autre groupe d’individus pour qui cet Ailleurs est plus synonyme de découvertes scientifiques. il est une conservation du passé. Il s’agit d’un intérêt indéniable pour les religions orientales et en particulier l’Islam. Les campagnes de Bonaparte en Egypte marquent cette volonté d’éclaircir le passé. De nombreux artistes parleront de la terre des patriarches. des monuments de civilisations disparues. Les scientifiques vont s’attacher aux découvertes d’ordre archéologique et ainsi faire connaître au monde des objets. de la terre promise comme Chateaubriand. Volney. l’Orient permet de mieux comprendre l’Occident moderne . par-là. historiques qui permettraient de lever le voile sur les civilisations antiques. par exemple. En fait. De nombreux artistes et scientifiques l’ont accompagné afin de rendre compte de leurs découvertes. observe les nations orientales d’un point de vue politique. Des peintres vont représenter les différents symboles de cette croyance islamique qui est présente partout comme la Porte de la mosquée de Yeni-Djami à Constantinople d’Alberto Pasini en 1870 ou Prière du soir dans le Sahara de Gustave Guillaumet en 1863 98 . dans un espace du monde qui est resté imperméable au temps qui passe pour leur plus grand bonheur. il insiste aussi sur l’hygiène issue des pratiques religieuses et.

djellabah. Georges : Orient-Occident. Gustave Guillaumet. Tout cela renforce cet émerveillement. Les artistes parlent de tribus. p. la relation qui lie l’Orient à l’Occident au XIXe siècle. burnous) ou décrivent les cérémonies mortuaires où les Arabes portent le deuil à l’exemple des peuples antiques et « […] s’entourent la tête d’une corde d’alfa.Figure 27 : Prière du soir dans le Sahara. Les paysages transfigurés par le soleil ont quelque chose de surnaturel qui rappelle le Paradis . peignent la simplicité des vêtements (morceau de tissu blanc. la fin du patriarcat des tribus. Les Arabes sont demeurés pareils aux premiers croyants que l’on rencontre dans les récits bibliques. de bergers. Alfred : Algérie et Tunisie. tout en Orient rappelle aux grands poètes européens la place perdue de Dieu dans leur civilisation. L’auteur résume. de son sens de l’honneur. récits de voyage et études. de la prière qui scande des jours innocents. 255. de sa mystique. Huile sur toile : 135/182 cm. l’Européen a le sentiment d’être face à la lumière divine. dans son étude critique. ce qui rappelle le deuil dans les œuvres tragiques grecques. Corm. Paris : Musée d’Orsay. Georges Corm explique que « Sur les traces de Moïse. ce plaisir à la vue du Moyen Orient et cet amour pour l’Orient. du Christ. de son mépris supposé des valeurs matérielles. 99 . 1863. va se mettre en place »111. répandent de la cendre sur leurs cheveux et poussent des cris lamentables »110. de Mahomet. la fracture imaginaire. Ils évoquent aussi la lumière qu’offrent les pays du Sud et de l’Est. L’idéalisation de l’Orient. Paris : Éditions La Découverte 2002. p. Paris : Plon 1893. L’image d’une Europe qui a perdu son âme dans la course au progrès matériel va ainsi commencer à se cristalliser. C’est à cette période que naît la dichotomie entre l’Occident qui signifie 110 111 Baraudon.81. Dans la Fracture imaginaire (2002).

Son voyage fut une initiation à une nouvelle croyance . Eugène Melchior de : Voyage aux pays du passé in Le Voyage en Orient. Ces voyageurs réalisent leurs désirs de conquête et de découverte et apprennent une vie qui leur était inconnue alors même qu’elle était au cœur de leur civilisation. Il se rend compte du rythme trépidant occidental. 113 112 100 . […] le présent immobile nous fournit la clé du passé »113. à sa découverte d’une autre civilisation. L’homme prend conscience de sa petitesse. pour certains Européens. Dieu et l’homme dont l’écrivain ressort grandit. Paris : Robert Laffont 1985. de leur culture.lioneldupuy@orange. Fromentin. « Le principe du voyage initiatique est d’apporter un « plus » à celui qui le vit. l’Orientaliste va ouvrir les yeux sur le passé : « La grande surprise et le grand bienfait de chaque journée de voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. il se rend compte que la modernité lui a fait perdre ou oublier la foi. un voyage initiatique où ils prennent conscience de leur monde. L’opposition Orient/Occident devient l’opposition Passé/Présent–Futur.1. p. Curieux. d’une autre foi. Chateaubriand décide de voyager afin de découvrir le monde et de faire un pèlerinage sur les terres bibliques. du monde et surtout de soi. de même. se convertit. Lionel : « Le Tour du monde en 80 jours ». dans son analyse du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne. www. Ces découvertes d’une nouvelle civilisation lui font prendre conscience des différents modes de vie. et l’Orient qui signifie tradition et passé. Vogüé. justifier la présence des Occidentaux sur ces terres qui ne sont pas les leurs. se retrouve seul avec lui-même devant l’immensité du Sahara.progrès. Berchet Jean Claude. de la ferveur religieuse des Arabes. il réalise la puissance de la mort si proche de la vie. l’impact religieux lui fait considérer la vie différemment et voir l’existence européenne d’un autre œil.fr. le principal étant de permettre à l’initié de gravir un échelon dans la connaissance des autres. monde moderne. voit son regard sur le monde se modifier au gré de ses tribulations. Le voyage en Orient est. Pierre Loti. qui se sont à peine modifiés. lui. c’est de nous mettre en contact avec les choses et les hommes d’autrefois. D’après Lionel Dupuy. Par exemple. Ce « plus » peut se situer à de nombreux niveaux et dans de nombreux domaines. cherche à se rapprocher de la Nature. Dupuy. Cette idée s’installe dans les esprits européens et va à l’époque de la colonisation. de lui »112. L’étendue désertique est un face à face entre la Nature et l’homme. face à l’Orient. il relativise ainsi son existence. Jossot.

il profite de l’ombre des arbres touffus pour se reposer. se rafraîchit les pieds grâce à l’eau de la mer… Son existence est paisible. Charles : D’Athènes à Baalbek in Le Voyage en Orient. est un homme qui aime l’Orient et peut prétendre le connaître. Chaque journée de voyage est une étape dans la construction de soi mais aussi dans la connaissance de son passé donc de ses origines. le lecteur s’aperçoit. qu’il y a une fusion de l’Oriental avec la Nature. Charles Reynaud. et avant le lever du soleil on plonge la tête dans le ruisseau et on se remet en route. ce temps des origines car l’Oriental qui en est le représentant semble heureux. En se pliant ainsi à toutes les coutumes des habitants. ici. L’écrivain. on s’arrête auprès d’une source . Par exemple. voilà pourquoi il partage son existence avec celle des autochtones. on suit des sentiers tortueux et accidentés . si un groupe d’arbres touffus invite au repos. L’Orientaliste. ce contact direct et incessant de l’homme avec la nature. p. des animaux. Éditions Robert Laffont. est conquis par la façon dont les Orientaux voyagent : « Il y a dans la manière de voyager adoptée en Orient quelque chose d’aventureux et d’original qui séduit l’imagination. établit entre eux des relations plus intimes. loin des soucis du monde contemporain. Reynaud. d’exotisme. il boit à la même source que ses chevaux. fasciné. un plaisir immense à participer à ce voyage. veut s’intégrer et s’intègre dans la société orientale. la comprendre. même si cela ne lui est pas familier. »114 Dans cette peinture de la vie nomade.En quête de sensation forte. Le lecteur ressent une pointe d’admiration pour ce mode de vie. après une journée ardente. et la mer en expirant aux pieds des chevaux couvre leurs sabots d’écume . on foule le sable des grèves. sans superflu. les chevaux et les cavaliers se désaltèrent à la même fontaine . anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. Celui-ci rythme sa vie au gré du climat.73. on fait halte à leur ombre . l’Occidental est ravi de cette confrontation avec un Autre qui est pour lui. un feu allumé entre deux pierres sert à préparer le repas . Les Occidentaux idéalisent cette époque primitive. le soir. par exemple. comme l’écrivain d’ailleurs. Au lieu de subir la monotonie insipide des grandes routes. il suit les chemins tortueux que la Nature lui impose. on comprend mieux le pays qu’on traverse. 114 101 . sans contrainte. du paysage. Berchet Jean Claude. épanoui. le Même à une époque antérieure. Paris 1985. Il souhaite mieux connaître sa philosophie. C’est en regardant le mode de vie des Arabes qu’il va prendre conscience de ce qu’il souhaite réellement et de ce qu’il veut retrouver. à cet instant. fondée sur les besoins de base. on s’endort en fixant les yeux sur les profondeurs du ciel.

115 102 . mais elle est une réponse à la nostalgie des Occidentaux. et le reste »115. ayant comme eux des maisons de laine. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. Beaucoup de peintres vont d’ailleurs faire des tableaux inspirés par les Écritures. […. l’Orient sera représenté comme la contrée biblique. il est normal qu’ils supposent et donc assimilent les autochtones du Moyen-Orient d’abord et du Maghreb par la suite. Ces derniers ont trouvé des réponses à leurs questions et l’objet de leurs regrets et désirs.« […] c’est que les Arabes. les découvertes. Le tableau d’Alberto Pasini : Caravane aux abords de la mer Rouge en 1864 illustre ces propos d’Eugène Fromentin. doivent aussi. Gallimard 1984. non seulement dans les mœurs. Ce sont les recherches. aux premiers hommes. Eugène : Un été dans le Sahara dans les Œuvres complètes. Dans l’art pictural aussi. p. L’Étoile de Bethléem de lord Frédéric Leighton (1862) ou encore Moïse sauvé des eaux de sir Lawrence Alma-Tadema (1904). retraçant l’Histoire religieuse : Juda et Thamar d’Horace Vernet (1840). Les temps antérieurs sont un mystère.] en garder la ressemblance. Cette ressemblance est hypothétique comme l’attestent les termes « doivent ». mais encore dans leur costume […] il est non moins certain que les patriarches devaient vivre comme vivent les Arabes. des chameaux pour le voyage. Fromentin. comme eux gardant leurs moutons. une simplicité dans l’habit. la vie qui prouve que l’Arabe appartient à un monde passé. Les Européens font de l’Orient le berceau de la civilisation occidentale. ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples. les récits qui apprennent à l’homme ce qu’était le passé. Pas de véhicules. le vide.47. le transport.

Editions Robert Laffont. son visage est voilé. sa tenue suggère la sensualité : son sein et sa cuisse sont nus. est chaudement et richement colorée. L’homme est typiquement arabe : il a le visage hâlé. On a vraiment le sentiment que cette nostalgie des temps primitifs correspond à une quête de sa propre identité. Berchet Jean Claude. Alexis : ‘La Turquie sous Abdul-Mejid 1 Smyrne’. un ciel bleu et des montagnes désertiques. De Valon. intitulé Juda et Thamar. le Maghreb. in Le Voyage en Orient. vers le berceau de la civilisation. « Il semble que sur cette terre des patriarches on retrouve dans toute sa simplicité naïve l’existence de nos premiers pères »116. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. Les personnages de la Bible sont d’après ce tableau. 1840. des Arabes vivant en Orient. p. d’un foulard blanc sur la tête. on aperçoit à travers les plis ses rondeurs… A cela s’ajoute un décor typique : le chameau. la femme est la représentation de l’Orientale : sa peau est blanche. Londres : Wallace collection. réalisée en 1840. des yeux noirs et féroces car intéressés. il faut connaître et comprendre son passé. il est habillé d’une djellaba de tissu précieux.5cm. Paris 1985. 1er mai 1844. De même. Or.Figure 28 : Juda et Thamar. Huile sur toile : 129/97. Cette peinture d’Horace Vernet. Revue des deux Mondes. aux yeux des Occidentaux. Horace Vernet. une barbichette. le tissu de la robe est blanc transparent. Pour mieux se connaître et appréhender l’avenir. 361. les Arabes vont permettre ce cheminement vers des temps reculés. 116 103 .

voilà comment on pourrait qualifier ce mode de vie. Effectivement. p. comme ces tableaux de femmes inactives ou d’hommes allongés. où l’on s’étend. dans toutes les descriptions de nos œuvres. Loin de la suractivité de la vie moderne. À la quête des origines s’ajoute une quête de la quiétude. faite de course au progrès. nonchalante. Le calme. il va trouver dans l’Orient ce bien être tant convoité. où l’on est bien. considère 117 Fromentin. Eugène : Un été dans le Sahel. voilà un absolu que cherche à atteindre l’Européen. la sérénité. s’oublier. La première idée. Sérénité La peinture orientaliste sollicite le rêve de l’Européen. Paris : Bibliothèque de la Pléiade 1994. Ce berceau est celui de l’absence de vie : on y sommeille. où l’on dort . au contact de cette nouvelle civilisation vont la ressentir. il éprouve le besoin de savoir qui il est. du bonheur. Carpe diem. Dans les peintures du monde oriental on retrouve cette douce torpeur propre aux Arabes. Le lecteur a l’impression que l’Orient est un entre-deux mondes où l’individu peut se reposer. comme si les Arabes étaient éloignés de toute inquiétude. où l’on croit penser. calme. 104 . L’insouciance manque à l’Europe. À la nostalgie des temps primitifs répond la nostalgie d’une vie meilleure. l’on dort. où l’on ne s’ennuie jamais. b. d’où cet intérêt majeur pour ce continent qui est décrit comme : « […] un lit de repos trop commode. de quête du confort ou de rivalité. L’écrivain oppose cette quiétude orientale à l’activité occidentale où l’homme est conscient de son existence à travers ses diverses actions. Celui-ci recherche d’abord ses origines. beaucoup y semblent vivre qui n’existent plus depuis longtemps »117. et les voyageurs. beaucoup n’existent plus. l’âme orientale est montrée comme indolente. Cependant. deux opinions concernant cette quiétude s’opposent. et dans le même temps il recherche une autre vie. Or ces deux éléments se trouvent en Orient.C’est cette étape de l’humanité que les Européens aiment à redécouvrir. parce que l’on y sommeille. représentée par Loti. 237. Les voyageurs européens envient cette existence et la trouvent plus sage que la leur.

En 1909. Barrès. si belle. p. où l’offre d’une cigarette. Pierre : La Mort de Philae in Voyages. le présent. des délicatesses. Certes. À l’Européen. 119 118 105 . ici. et que les problèmes éternels y sont médités sans hâte par des centaines de sages. Grenoble : Recherches et travaux 1987. vivante. les Orientaux évitent les souffrances. d’une tasse de café. La quiétude. en dédaignant l’agitation vaine. Ils n’ont pas besoin du confort de la vie moderne et ils vivent plus heureux sans eux. ils prennent le temps de vivre. Maurice : Une enquête aux pays du Levant in Orient et Lumières. Ce qui plaît.le calme oriental comme de l’immobilisme. des minimes agréments. c’est la seconde opinion sur la torpeur orientale. cigarettes . n’est plus synonyme d’immobilisme. et de mourir anesthésié par de radieux espoirs. quel aimable ralentissement des fièvres trépidantes de notre industrialisme ! »119. Mais. p. les Orientaux étaient les seuls sages »118. Actes du colloque de Lattaquié. « Le Bonheur oriental » de Jean Claude Berchet. Cette existence si simple. où l’on regarde indéfiniment un rosier. il nous invite à croire que toutes nos richesses intérieures pourraient s’y épanouir. Quel repos pour l’esprit. un rossignol se détacher sur le néant. cette vie où l’on jouit des détails. Paris : Éditions Robert Laffont 1991. « L’Orient. de mode de vie sain. de profiter de chaque instant. semble donner la permission à toutes les fantaisies . Ainsi. J’aime cette vie appauvrie. plus simple. et c’est là qu’ils tombent dans l’immobilisme et qu’ils véhiculent cette image de civilisation hors du temps ou comme l’écrira Loti dans Au Maroc. « moyenâgeuse ».. Maurice Barrès. l’Orient semble être un idéal de vie. sont de petites joies . 1268. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance. 101. il écrit à ce sujet : « […] les peuples tour à tour s’endorment : c’est une loi. mais.] Cette immobilité des pays du Croissant m’était chère. néanmoins. vante la simplicité de l’Orient . La vie se déroule à travers le sommeil jusqu’à la mort. une existence morte. et c’est en cela qu’ils sont sages. c’est la simplicité des Orientaux. Ils ne songent pas au futur ce qui leur enlève toute inquiétude puisqu’ils n’ont qu’à gérer leur quotidien. [. L’écrivain est subjugué par cette existence où l’être humain prend le temps de vivre. un compliment écouté et jamais interrompu. il constate aussi que l’Orient est anesthésie. Ils sont modestes dans leurs attentes et dans leurs plaisirs : tasse de café. lui. lui. cette « immobilisme » lui est « chère ». si insouciante est si idéale pour les Loti. ils s’éloignent aussi de toute existence trépidante. en 1923.

et j’étais venu demander ma guérison à Notre Père le Soleil qui rutile au ciel d’Afrique »120. insatisfaction/bonheur. que chacune des cultures est dans l’excès : celui de l’immobilisme et celui de l’activité. Abdul Karim Jossot justifie son départ de France par le fait qu’il était insatisfait par la vie trépidante de son pays. dans une certaine quiétude. Goncourt. Pour l’écrivain. par cette culture européenne de toujours aller de l’avant. immobile. il n’y a que là-bas où j’ai bu cet air de paradis. 96. le soleil est nécessaire à son bien être et seul le Maghreb peut lui donner satisfaction. Le premier est ancré dans le passé. Roger Bezombes. « J’habitais Tunis depuis quelques semaines seulement : j’avais quitté Paris. 1892 in L’Exotisme dans l’art et la pensée. futur/passé. « m’étais chère ». Abdul Karim : Le Sentier d’Allah. quelle respiration de sérénité dans ce ciel ! Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! La volupté d’être vous pénètre et vous remplit et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre. Et pourtant. d’une Babel du costume : l’Arabe drapé de son burnous blanc . p. en proie à un commencement de neurasthénie. la chemise à raies bleues. 93. Rien de l’Occident ne m’a donné cela. Paris : Omnibus 2004. fatigué par le tohu-bohu occidental. active. Cette image donne à penser que les Orientaux ne s’amusent jamais et que les Européens si. De nouveau. de la lumière au cosmopolitisme du peuple et à son accoutrement. Bruxelles : Elsevier 1953. 120 121 Jossot. La vie occidentale semble fatigante . pittoresque. elle est certes plaisante. Rapidité/lenteur.Européens qu’ils ont peine à croire à sa réalité. on retrouve l’opposition entre la vie mouvementée des Européens et le calme de la vie orientale. de l’air. les frères Goncourt. l’envier car ils ont de nombreuses preuves de sa vérité autour d’eux. la Mauresque. ils vont l’aimer : « j’aime ». écœuré par les mille et un déboires de la vie d’artiste. la Juive coiffée de la sarma pyramidale . par la course au progrès. rues animées par la bigarrure étrange. expriment leur amour pour ce monde oriental : « Quelle caressante lumière. festive mais elle est aussi stressante. le pays devient le paradis des Français fatigués par le Paris actif. fantôme blanc aux yeux étincelants . 106 . »121 Alger offre à ces frères le bien-être que l’Occident ne peut leur donner. éblouissante. Tout leur plaît. p. du paysage. en voyage à Alger. l’autre est une fuite en avant vers ce que l’autre possède. La sérénité trouvée en Tunisie agit comme un baume. ainsi le verbe « semble » ou la proposition « nous invite à croire ». Bab-Azoun et Beb-el-oued. empressement/calme. Edmont et Jules : Notes au crayon sur Alger tiré des Pages retrouvées. le Nègre avec son madras jaune. En 1849. tout oppose l’Orient à l’Occident.

Je vis que je venais de reconnaître ma véritable patrie. Même des Français n’ayant jamais voyagé en Orient se prennent au jeu et deviennent nostalgiques de cette contrée qui devient pour eux leur patrie. dans la Revue des deux Mondes du 1er juillet 1848. »122 L’enthousiasme de l’écrivain pour une civilisation qu’il ne connaît pas est flagrant et surprenant. 122 107 . être heureux. égoïstement. recueil édité par Paolo Tortonese 1991. le chez soi. loin. qui arrivent dans un pays inconnu et qui éprouvent le sentiment d’être chez elles et le désir de s’y installer pour la vie. très différent de son pays natal. l’odorat avec l’air paradisiaque . c’est le tout qui rend heureux et qui provoque le regret de quitter cet ailleurs. p. de la même manière. de l’accomplissement de l’être humain. 104. J’aurais peur d’être taxé d’exagération en disant que la vue de cette peinture me rendit malade et m’inspira la nostalgie de l’Orient. Il raconte. trouver la paix. la bigarrure des couleurs et des costumes . où je n’avais jamais mis le pied. la nostalgie l’a atteint : « La Place Esbekieh ! Aucun tableau ne fit sur moi une impression plus profonde et plus longtemps vibrante. est un de ceux chez qui les peintures orientalistes (une en particulier) ont provoqué un sentiment nostalgique pour l’Orient et les ont poussés à voyager vers cette contrée. dans son Invitation au voyage. Théophile : ‘Prosper Marilhat’ in Voyage en Egypte publié dans La Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1948. Baudelaire. le toucher avec la volupté… Les artistes sont sous le charme sans pouvoir définir quelle en est la raison. devant un tableau de Prosper Marilhat : La Place de l’Esbekieh au Caire. ils se cachent dans l’immobilisme maghrébin. Théophile Gautier. Il est comme ces personnes. est moins expressif quant à son amour pour l‘Ailleurs et quant à l’identification de celui-ci. telle Isabelle Eberhardt. L’Orient incarne pour eux le but à atteindre pour être satisfait. comment en 1833-34.L’allusion au Paradis renforce cette idée que l’Orient est la contrée de la quiétude. mais il éprouve. ils vont vouloir. L’Orient offre à ces artistes la quiétude désirée et l’inspiration nécessaire à leurs créations. préserver ce havre de paix : « Cette immobilité des pays du Gautier. Les Orientalistes auront beau critiquer cet immobilisme du monde oriental. par exemple. l’origine . Ils s’inspirent de tableaux et se mettent à éprouver un amour viscéral pour cet Ailleurs. Loin de la vie trépidante parisienne. et la nostalgie de ce pays considéré comme l’éden. accuser cette douce léthargie d’être à l’origine du retard du Maghreb sur l’Occident. une nostalgie pour un pays exotique. de la religion. Tous les sens sont en éveil : la vue avec la lumière.

leur insouciance et leur sérénité. Editions Robert Laffont. la montée de l’individualisme. quant à lui. censé apporter le confort.M de Vogüé critique le développement du tourisme qui banalise le voyage et fait perdre à l’Ailleurs son caractère unique et son pittoresque. a pour conséquence la destruction de ce qu’il y avait de beau déjà en place. ce que vous appelez progrès est une ruine. regrette l’occidentalisation de l’Orient. 1268. ce qu’ils louent dans cette civilisation comme le caractère chaleureux des Orientaux. la simplicité de leur vie et de leurs désirs. »125 Nostalgiques d’un monde parfait. p. Cit. pour aller rêver de paysages archaïques en Orient. Michaud et Poujoulat : Correspondances d’Orient TIII in Le Voyage en Orient. p. Ces amoureux de l’Orient. par exemple. Vogüé… tous vont être sensibles à la transformation du berceau des origines. ‘Les lumières’ censées améliorer l’esprit le plongent dans l’insatisfaction. l’arrivée de l’Occident en Orient est synonyme de destruction de la civilisation. p. dans tous les récits orientalistes. de Loti. Loti. E. l’anxiété… tout ce qui fait de l’Occidental un homme tourmenté et donc en quête de la simplicité et de la quiétude orientale. »123. Paris 1985. Ils chantent la sérénité de la vie maghrébine et accusent la modernité de provoquer le malheur : « la vie de Baba est simple et naïve comme aux anciens jours […] ce que vous appelez des lumières est une flamme qui dévore. Georges : Op. Les auteurs accusent le mouvement ‘civilisationniste’ d’apporter le malheur dans la vie de ces gens. trains et chameaux. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. le monde de la technique et de l’organisation. où régneraient bonheur et harmonie. djellabah et robes parisiennes. faciliter la vie. voile. 124 123 108 . Beaucoup d’artistes ne souhaitent pas la métamorphose de l’Orient. sont des contemplatifs.Croissant m’était chère. Berchet Jean Claude. Car pour bâtir il faut d’abord défaire. »124. 125 Corm. idéal. Nerval. l’éternelle recherche. Louis Bertrand se plaint du mélange des genres qui associent nouveaux hôtels et maisons traditionnelles.307. les Orientalistes vont critiquer l’Europe et montrer que celle-ci enlaidit l’Orient. Le progrès. sa modernisation par crainte de ne plus retrouver ce qui leur plaît tant. En effet. En réponse à la modernisation de leur pays natal ils espèrent un Ailleurs moins violent et plus insouciant : « C’est en effet une grande tradition des romantiques du XIXe siècle que de dénigrer les progrès européens. Pierre Loti. Pierre : La Mort de Philae. 80. pantalons.

lampes. se retrouve déçu.l’Ailleurs créé et imaginé. ses vieilles mœurs. coton. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. Mais c’est pour se mettre à nous ressembler. des bazars où se mêlent aux objets traditionnels (tissus. pour prendre le visage caricatural du même ». après avoir obtenu ce qu’ils souhaitaient : un monde merveilleux. des bâtiments modernes. la brusque irruption de la civilisation européenne au milieu de la vie orientale provoque un laid métissage. et par-là même. Français. de la magie de l’Orient. et le colonel était riche de ce rêve rétrospectif. bonbons)… L’environnement est métamorphosé. à présent. le Maghreb inébranlable. Berchet Jean Claude. 128 Le guide Joanne. dont les secousses successives. « Je l’avouerai. 397. et aider les peuples sous sa tutelle à Nerval.128 Le passé côtoie le présent dans une alliance incongrue en raison du décalage temporel. Parti à la recherche d’un Autre. depuis des siècles. 587. ils souhaitent conserver cet Orient. Il est loin le temps où ces mêmes artistes accusaient l’Orient de persister à demeurer dans le passé. 126 109 . il gardait la nostalgie de la France de Louis XVI. in Le Voyage en Orient. Paris 1985. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. ses vieux palais. « L’Orient d’autrefois achève d’user ses vieux costumes. Par exemple. Il en prêtait un peu de l’éclat à l’Islam. une esthétique bariolée où le voyageur en quête de son passé. à conserver des rites et des mœurs du Moyen âge . des boutiques où. les voyageurs ont pu voir des chameaux agenouillés entre les rails. mais il est dans son dernier jour »126. p. Editions Robert Laffont. p. pour le trouver aux portes de la France. paisible. p. objets fabriqués en France ou en Allemagne). il ne retrouve que l’image de sa propre civilisation qu’il cherchait à fuir. je n’aime pas ces coutumes de l’Europe envahissant peu à peu l’Orient »127. Seuls les riches prêtent. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. « Cet Orient qui passe pour immobile a beaucoup changé. fraîchement neufs côtoyant des ruines antiques. à côté des délices sucrés orientaux sont proposés des gourmandises occidentales (sucettes. Les Européens ont lutté pour créer cet Orient imaginaire. Gallimard 1984 . artisanat) du matériel européen (bonbons. ils vont devoir se battre pour le conserver. Le narrateur du roman de Claude Roy Le Soleil sur la terre (1956) dit à ce propos : « Il inclinait plutôt à idéaliser les vieilles sociétés rurales africaines auxquelles la France était accourue imposer un ordre trop moderne. pour le transmettre à tous . rêvait que la France sût à la fois renouer avec sa tradition. n’ont fait que nous écarter. 127 Ibid. d’un Ailleurs. 1878.20.

Il observe que chacune des deux cultures s’est transformée et s’est engagée vers une voie qui lui ôte tous ses attraits. Leur nostalgie d’un passé meilleur. qu’est-ce que la modernité ? Quels éléments illustrent le caractère moderne d’une nation ? Moderne pour qui ? Par rapport à quoi ? La France s’est imposée sans se préoccuper de ses droits mais en étant certaine du bien fondé de son acte et surtout de ce qu’elle apporte de positif. du progrès. préférassent nous imiter dans ce que la France moderne a de moins aimable. Dès 1874. tout son charme. […] Ainsi. 110 . sa nouvelle manière de vivre et critique le plagiat inconscient des pays d’Orient. plutôt que se reprendre et se retrouver. Ils pleurent un Orient qui a. Les Orientalistes vont alors utiliser leurs écrits pour tenter de conserver leur Ailleurs indemne. décident de l’imiter afin de parvenir au même résultat. Néanmoins. Il est déçu que son pays ne renoue pas avec son passé si glorieux et que le Maghreb tende à imiter ce mouvement vers le négatif : « moins aimable ». À force d’entendre l’Occident proclamer sa grandeur. son identité. et le sens relatif donné à la modernité. jusque dans le combat qu’ils menaient contre nous. dans la préface d’Un été dans le Sahara (1856). l’Orient consciente de son retard. La dernière phrase résonne comme une sentence. à savoir la civilisation. Le narrateur compare la France passée à la France contemporaine et pareillement pour l’Islam.renouer avec la leur. souffrait-il de voir que les NordsAfricains. 494. Il en résulte un chaos dont le Maghreb occupé en est l’illustration : un mélange des deux mondes. en quelque sorte. Paris : Omnibus 2004. les Arabes croient qu’il a raison. La France a pris le pouvoir. Ces derniers. Celles-ci. perdu son âme. »129 L’auteur critique l’impérialisme européen : « imposer un ordre trop moderne ». leur quête d’une vie plus saine trouvée en Orient prouvent la différence entre les deux cultures. les Orientalistes sont là pour dénoncer ces changements et prévenir les excès. C’est la thèse de Abdelaziz Kacem qui explique qu’à l’aube du XIXe siècle. emprunte à l’Europe afin de renaître. antagonistes tendent à se rapprocher à travers les désirs de chacun des peuples : les uns avancent vers le progrès. Claude : Le Soleil sur la terre. En effet. pour tenter de convaincre les Arabes de garder leur identité. elle s’est installée sans accord de la part des pays occupés . les autres souhaitent reculer vers les origines. persuadés que l’Occident est le symbole du monde moderne. la suprématie de sa civilisation. p. il juge durement le comportement de la France. Fromentin note la disparition de l’Orient traditionnel : 129 Roy. qu’il a en lui le bon mode de vie. l’adverbe « trop » et l’italique indiquent l’excès de l’occupation.

Loti. et depuis longtemps. »130 Les voyages perdent peu à peu leur parfum d’aventure. comme celle de Loti dans La Mort de Philae : « Qu’est ce que c’est que ça. Si. Christine : Dictionnaire de l’orientalisme. mais elle a annoncé aussi d’autres enjeux. et où sommes nous tombés ? […] Partout […] des hôtels monstres […] . symbole de la beauté et du bonheur. Pierre : La Mort de Philae . […] puis Loti s’adresse aux Orientaux « Préservez non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe. 132 Peltre. « le prétentieux et le saugrenu ». par le prestige de l’art. qui pouvaient alors passer pour mystérieux . de même de la conquête européenne : « hôtels monstres ». 999. 117. la vocation des voyageurs est d’apporter à l’art de nouvelles impressions inédites. »132 130 131 Fromentin. en entreprenant. ainsi l’impératif « Préservez ». 8. qu’ils luttent pour la pérennité de leur culture. de leur civilisation. la rocaille. a donné un second souffle au mouvement. 111 .« Les lieux ont beaucoup changé. plus coloniaux. « triomphe du toc ». deviennent des circuits touristiques et balisés Les réactions sont encore virulentes au début du XXe siècle. de la société des peintres orientalistes. Eugène : Un été dans le Sahara (1856). p. Les termes employés pour décrire ce qu’il voit rendent compte de son dégoût. le luxe raffiné de vos demeures »131. La fin de sa diatribe est une prière aux Arabes afin qu’ils ne se laissent pas envahir par l’Occident. en 1893. L’exclamation familière « qu’estce que c’est que ça » illustre sa désagréable surprise. Il y en a parmi ceux que je cite. p. de « servir les intérêts les plus immédiats du pays. la fascination de l’image. mais aussi tout ce qui fait la grâce et le mystère de votre ville. tous ont perdu l’attrait de l’incertitude. le gothique […] et surtout le prétentieux et le saugrenu. la propagande la plus efficace en faveur des nouveaux espoirs qui prolongent notre patrie au-delà des mers. comme l’explique Christine Peltre. triomphe du toc. il est aussi question d’après un texte de Léonce Bénédicte de 1899. Pierre Loti se montre surpris par ce qu’il voit. badigeon sur plâtre et torchis . La création. p. sarabande de tous les styles. par le changement opéré dans son Orient immobile. le roman. « sarabande de tous les styles ». le long des rues.

la Tunisie devient Protectorat français. l’Orient est l’Ailleurs cherché et l’Arabe. En géographie. les Orientaux. B. je n’en avais pas besoin. ce refuge idéal ne put durer au contact de l’Occident et surtout au contact du progrès importé. vont vouloir fuir ce carcan imposé par l’imaginaire occidental pour ressembler aux Européens et entrer dans la norme contemporaine. une culture. les montagnes. les vallées…Il fallait apprendre tous les noms des départements de France et leur chef-lieu. Le 12 mai 1881. J’aurais voulu étudier l’histoire de la Tunisie…mais rien dans le programme ne mentionnait le nom de mon pays. je devais réciter par cœur. des traités de la Révolution et de Jeanne d’Arc…Tout cela. des mœurs surprenantes. C’était très dur de retenir tous ces noms si étrangers . Ce pays du Maghreb leur offrait le dépaysement et l’exotisme désirés par le biais de décors somptueux. et nos ancêtres sont les Gaulois’. ce pays du Maghreb perd dès lors une partie de son orientalité et va s’occidentaliser. au contraire. primitif. l’Orient une marche vers le futur. Celle-ci correspond à un mode de vie. l’Autre auquel on souhaite être confronté. Alors que les Orientalistes vont tenter de conserver cet Orient tel qu’ils l’ont découvert et tel qu’ils l’apprécient. leur nostalgie d’un passé lumineux.À la fin du XIXe siècle et au début du XXe les Occidentaux ont un nouveau centre d’intérêt : ces derniers continuent de s’impliquer au Maghreb en raison du colonialisme. tous les pays dits modernes. paisible trouvait sa place à leur époque. entre autres : ‘Notre pays s’appelle la Gaule. plus noble. Le mouvement s’est inversé : l’Occident souhaite une marche vers le passé. Toutefois. Puis. Trouvé. les villes de France et le relief du sol. je passais des heures et des heures devant mon livre . ils ne pensaient pas trouver l’Ailleurs tant convoité si proche d’eux. L’héroïne de C’était Tunis 1920 nous raconte une anecdote qui illustre l’entreprise d’assimilation française : « Comme des générations d’élèves avant et après moi. Seconde France pour certains. La nostalgie et le désir d’un monde autre. perdu. ma sœur 112 . il fallait dessiner les fleuves français et leurs affluents. des coutumes étranges. une politique identique à tous les pays d’Europe. je devais aussi connaître les dates de toutes les guerres. plus serein sont le moteur de l’Orientalisme. Imitation Quand les Orientalistes vinrent en Tunisie. Enfin.

Amira Maherzia : C’était Tunis 1920. C’est le cas du père de la narratrice qui lui enseigne l’histoire et la géographie de la Tunisie.Autrui. le moindre texte de lecture. même les exemples de grammaire. Comportement Albert Memmi explique dans son Portrait du colonisé (1957) que : « Le refus de soi et l’amour de l’autre sont communs à tout candidat à l’assimilation. puis.m’interrogeait pour voir si j’avais bien appris ma leçon. Payot 1977. participent pleinement aux traditions politiques […] et adoptent les mêmes techniques et les mêmes modes de vie. 34.. utilisent la langue commune. « L’assimilation supposait que les individus. que l’on n’a jamais vu. deux raisons expliquent l’imitation des Maghrébins : le conditionnement dû à la campagne d’assimilation et la volonté de se détacher de ce lien pesant afin de devenir libre et l’égal du colonisateur. La campagne française d’assimilation a un rôle prépondérant dans la démarche tunisienne d’imitation. son Bournaz. 197. : Et il fallut apprendre à écrire aux petits français…Histoire de la grammaire scolaire. 134 133 113 . p. Le mimétisme est une manière de devenir moderne et d’entrer dans la normalité européenne. à écrire et à compter. 1. En effet. Ces assimilés ne peuvent découvrir leur pays d’origine que par l’intermédiaire de parents qui connaissent leur pays. »134 L’école a joué un rôle fondamental dans l’enseignement de la citoyenneté française. A. Il écrit : « L’école primaire du siècle dernier n’a évidemment pas pour fonction unique d’apprendre à lire. 23 in ‘Littérature et apprentissage scolaire de l’écriture : influences réciproques’ de Christiane Achour in Littératures du Maghreb 1994. Paris : GF Flammarion. Malheureusement. ses vêtements. »133 Il est difficile d’apprendre l'histoire et la géographie d’un pays que l’on ne connaît pas. […] Un produit fabriqué par le colonisateur. tout entrait dans un vaste programme mêlant habilement la ‘formation’ et ‘l’endoctrinement’. une parole donnée par lui. Szymkowik. beaucoup ignorent leur propre mémoire et adoptent celle de l’étranger. Mildred. 135 Chevel. A. […] ses mœurs. tout en conservant leurs particularismes. sa nourriture. »135 Lors de la colonisation. je faisais de même avec elle. p. les Tunisiens sont conditionnés de sorte qu’ils oublient leur propre culture pour prendre celle de l’occupant. De ce fait. Chevel dénonce le rôle de l’école dans la campagne d’assimilation. La moindre dictée. p.

son mode de pensée. Au nom de ce qu’il souhaite devenir. Fils d’un modeste bourrelier juif et d’une mère bédouine. »136. il entre au lycée et découvre la culture française qu’il admire. Ainsi. la Tunisie était sous la tutelle de l’empire Ottoman. Au fur et à mesure de l’occupation française. Le Maghrébin apprend la langue française. L’attirance s’effectue parce qu’aux yeux du Tunisien. un enrichissement par sa présence. En 1575. sa judéité pour appartenir à l’élite française. 138. à la lisière du ghetto juif. 1986. Avant le protectorat français de 1881. politiques. nov/déc. n°42. donc mis sous tutelle (le premier résident est Paul Cambon). il habite dans l’impasse Tarfoune. mais une imitation qui touche la société dans ses mœurs mais aussi dans son organisation gouvernementale. p. la Tunisie devient une province de l’empire Ottoman mais les gouverneurs vivent retranchés dans les ports et les Bédouins sont livrés à eux-mêmes. Albert : La Statue de sel.148. elle est un exemple de nation moderne et puissante. la Tunisie est un pays émancipé puisqu’il est sous protectorat français depuis 1881. Sa réussite le fait se sentir plus français que tunisien. p. dans La Statue de sel. entre les croyances africaines et la philosophie. Dans les dernières années de l’avant-guerre. sont étroitement copiés. et même métaphysiques de l’homme européen »138. p. Hélé : « L’Occident intérieur ». Gouvernement « Indépendance signifie s’affranchir de la tutelle de l’Europe. émancipation signifie reproduction des modèles juridiques. 138 Béji. Albert : Portrait du colonisé (1957). L’assimilation est un succès mais au prix d’un renoncement à soi. La démarche orientale n’est pas un emprunt à la culture de l’autre. Avant son indépendance le 20 mars 1956. […] Le colonisé ne cherche pas seulement à s’enrichir des vertus du colonisateur. Il souhaite surpasser ses camarades français en littérature et en langue afin de se sentir supérieur ou égal déjà et d’annihiler toute dissemblance. aîné d’une famille nombreuse. le Tunisien se familiarise avec les mœurs de son colonisateur. la France représente la liberté. Ne pouvant continuer d’être à cheval entre deux civilisations. il lui faudra choisir « entre l’Orient et l’Occident. il s’acharne […] à s’arracher de lui-même. Memmi. entre le patois et le français »137. sa vie. 247. Mordekaï Benillouche renie ses origines. a. Paris : Le Débat. 114 . s’habille à l’européenne jusqu’à devenir lui-même une réplique de cette civilisation occidentale. sa famille. La conquête intérieure est longue et n’est achevée que grâce à Ali 136 137 Memmi.architecture.

l’industrie et l’agriculture progressent…La Tunisie est citée comme modèle par l’administration française. les 4000 janissaires de Tunis s’insurgent et placent à la tête de l’Etat un dey et sous ses ordres un bey chargé du contrôle du territoire et de la collecte des impôts. cette régence tunisienne s’émancipe progressivement de sa tutelle ottomane car les Ottomans étant peu nombreux au Maghreb. Les Tunisiens sont. En avril 1881. Finalement. la dynastie des Husseinites ne reconnaissant plus qu’un vague lien de sujétion vis à vis du sultan turc. Cependant. la dégradation progressive de la situation économique et sociale suscite la formation d’une bourgeoisie réformiste. l’effervescence nationaliste et la conscientisation de la population autochtone. les troupes françaises pénètrent dans le pays et Sadok Bey accepte de signer le 12 mai le traité du Bardo qui fait de la Tunisie un protectorat français. Le mouvement de libération nationale émerge avec des 115 . lui. Le XVIIIe siècle voit s’ériger Tunis en état quasiindépendant. Khalifes. les Français (Jules Ferry soutenu par Léon Gambetta) profitent de l’incursion de pillards kroumirs en territoire algérien pour s’emparer de la Tunisie. l’Italie et la France se disputent la conquête de la Tunisie. La Justice est réformée. Les consuls italiens et français se dépensent sans compter pour profiter des difficultés financières du bey. Le Bey tunisien. certes. ce qui leur permet de connaître ce mode d’administration de l’intérieur. d’Ariel Zeitoun. leur rôle ne cesse de décroître au profit des indigènes. présents et participent à l’organisation et à la réalisation de la politique française dans leur pays. d’ailleurs. En effet. Au XVIIIe siècle. Dans le Nombril du monde. Les agents du Bey (Caïds. placés sous la surveillance de contrôleurs civils européens. un projet d’assainissement se met en place avec la création de ports et de voies ferrées. se borne à signer les décrets qui lui sont soumis. Cependant. l’enseignement de type français est introduit (1883). on peut voir cette occupation des Européens sur la scène gouvernementale et économique tunisienne.Bey et Hammouda Bey. le Bey s’efface au profit du résident lui-même qui joue le rôle de ministre des Affaires étrangères et de président du Conseil des ministres. mais à des postes moins importants. cet homme devient le personnage principal de la régence au point qu’une dynastie beylicale est fondée par Mourad 1er en 1612. Rapidement. Les Français occupent donc les places essentielles du gouvernement. restent en place mais avec un rôle redéfini c'est-à-dire diminué. En effet. en dépit de ces nombreux investissements visant à améliorer les rendements de la Tunisie. Cheiks). En 1590. le détournement vers l’Atlantique d’une grande partie du trafic commercial ainsi que la mauvaise gestion beylicale entraînent l’asphyxie financière du territoire tunisien de plus en plus convoité par les Européens.

la Tunisie va voir naître des associations. faire de la prison pour son pays (par deux fois). mais finalement le 20 mars 1956. enfin le Parti Unique avec Ben Ali. Comme son modèle européen. l’indépendance de la Tunisie est une profonde blessure dans son orgueil de grande puissance. de quitter le Destour et créer le 2 mars 1934 le Néo Destour. en 1920. Le premier chef au pouvoir nommé Président le 25 juillet 1957. Durant la seconde guerre mondiale. dès 1940. en 1925. la France consent à négocier avec les nationalistes. à l’indépendance. syndicales. Après la première guerre mondiale. des partis politiques : le Destour (1918). puis ils sont libérés. En 1954. favorisent la naissance de nouvelles organisations politiques. Cela n’empêche point de nouveaux incidents sanglants et une nouvelle arrestation de ces mêmes leaders et la proclamation en 1938 de l’état de siège. face aux atermoiements de la France. Il va se battre avec violence. sans l’aide paternelle de la France. En 1911 et 1912. Il est à nouveau arrêté en janvier 1952. les autorités du protectorat tentent de contenir toute tentative de renversement de l’ordre établi : les chefs du Néo Destour sont déportés dans le Sud (1936). seul. des leaders de la Confédération nationale des travailleurs tunisiens. Lamine Bey forme un gouvernement auquel participe le secrétaire général du Néo Destour. ce petit État du Maghreb reprend ses droits. aidé par Mahmoud Materi. pour revendiquer ses droits à la liberté. des syndicats : l’UGTT. plusieurs émeutes déclenchées à Tunis au moment de la guerre italo-turque donnent le point de départ d’un mouvement d’opposition organisé mais faisant l’objet d’une répression très dure. sportives et culturelles. Union Générale des Travailleurs Tunisiens (seul syndicat au pouvoir sous le règne de Bourguiba). assurant que le pays a été un bon élève et qu’il parviendra à se diriger. puis le parti communiste. Tahar Sfar et Bahri Guiga. En août 1950. le Néo destour (1922).intellectuels de deux tendances : ceux issus du collège Sadiki et de l’Université Zitouna dont Béchir Sfar et Ali Bach Hamba et ceux issus du Lycée Carnot dont Abdeljelil Zaouche et Hassen Guellaty. le mouvement prend de l’ampleur. les actions des nationalistes s’arrêtent à peine . Bourguiba. Toutefois. La France va difficilement céder . Bourguiba se résout à une confrontation et encourage la résistance armée. Cependant. très influencé par la politique et la justice françaises (il a étudié à Paris). Cette dynamique nouvelle permet à Habib Bourguiba. la création du Destour. assure le passage du Protectorat à l’Indépendance. avec l’arrivée de Pierre Mendès France à la tête du gouvernement français. Comme dans toutes les démocraties et depuis la 116 . La crise des années 1930 et les changements politiques survenus en France et en Europe. relance le mouvement nationaliste qui est néanmoins touché par l’arrestation et l’exil.

Habib : Assemblée Constituante du 8 avril 1956 in Les Trois décennies Bourguiba de Belkhodja Tahar. le monde moderne a sa place. tous les enseignements seront donnés en français et les écoles attirent de plus en plus les autochtones. le premier. dira à l’Assemblée Constituante du 8 mars 1956. radio…) . Auparavant. des ministres.proclamation de la République. l’école était très peu fréquentée. la Tunisie possède le même schéma gouvernemental : un président. parabole. Il répond ainsi à la volonté de son pays de s’arracher à cet immobilisme qui le caractérisait. les espions se servent de caméra. La Tunisie va répondre à leurs désirs en développant son tourisme (première ressource économique) mais à côté du pittoresque. À partir de 1883. les filles n’avaient pas accès à l’éducation sauf celles dont les parents étaient riches et ouverts sur le monde. Cependant. parlent d’un bâtiment d’espionnage au cœur de la capitale (téléphone mobile. électroménager…) . Paris : Arcantères Publisud 1998. En effet. dans Itinéraire de Paris à Tunis (1992). Hélé Béji. Il va alors s’inspirer du mode de gouvernement et suivre la ligne de conduite française. le mandat présidentiel est de cinq ans. Bourguiba. que nous sommes enracinés dans la civilisation islamique. 139 117 . p. presse. observe son pays natal par le hublot d’un avion . Emna Bel Hadj Yahia décrit la nouvelle Tunis et ses zones périphériques (cités. absence de séparation entre l’État et la religion…). seuls les établissements coraniques comme la Zitouna avaient beaucoup de succès. la grand-mère dans L’Œil du jour (1985) aime à regarder ses séries télévisées. les protagonistes préparent le trousseau de mariage avec un achat à crédit qui les entraîne dans une spirale infernale (crédit. respirer un autre air et voir une autre culture. Certes. télévision. Charles Bourguiba. autoroute…) . soit deux semaines après l’Indépendance : « Nous ne saurions oublier que nous sommes des Arabes. mais beaucoup de similitudes sont là pour rappeler l’Europe. Nous tenons à participer à la marche de la civilisation et à prendre place au cœur de notre époque »139. Autre imitation. dans le Cimetière des moutons (1999). pas plus que nous ne pouvons négliger le fait de vivre la seconde moitié du vingtième siècle. l’idéal des artistes et par la suite des touristes européens. la République applique le régime constitutionnel et s’éloigne alors des schémas politiques orientaux (monarchie. celle de la scolarisation.22. la Tunisie ne peut continuer à rester en retrait et à alimenter l’imaginaire. Il est différent de celui que l’on peut avoir en France. dans les Cendres de Carthage (1993). le dépaysement demeure pour les voyageurs venus en vacances pour se reposer. Pour avoir une place dans le monde actuel.

Le chef d’État tunisien a compris que l’enseignement était essentiel à la construction de l’individu. Petit à petit. sort enfin et participe activement à la vie de son pays. envie la liberté de la femme européenne qui peut sortir dans les rues sans El Aroui. gardienne des traditions. soit cinq mois après l’Indépendance. au foyer. de cantines… La femme. On lui reconnaît ses droits civiques de vote et d’éligibilité […] Pour le mariage. on en arrive à plus de la moitié en 1984. cantonnée au monde intérieur. Habib : Organisation internationale du travail à Genève en juin 1973. avec l’émancipation et l’indépendance. on constate que nombre de familles (surtout juives) envoient leurs enfants à l’école française. « Nous étions encouragés à fréquenter l’école française afin de décrocher le certificat d’études primaires. Celle-ci. En 1944. Bourguiba. cette scolarisation devient la preuve d’une Tunisie civilisée. ayant le droit de voter. le consentement est requis et la répudiation remplacée par une procédure de divorce judiciaire […] La polygamie est abolie et l’âge minimum pour le mariage est fixé à 18 ans […] Des mesures anticonceptionnelles sont prises jusqu’à l’avortement autorisé par la loi »141. in Les Trois décennies Bourguiba de Belkhodja Tahar. Paris : Arcantères Publisud. 1997. La femme. 23. la femme devient une citoyenne à part entière : c’est la première fleur de l’indépendance. 40-41. enfin. Katia Rubinstein et Albert Memmi racontent comment ils ont eu accès à l’éducation française par le biais de l’école . déjà. 141 140 118 . dans le récit Mourad et Josabeth (1997). De 10% de la population scolarisée en 1957. p. dès le Protectorat.Géniaux en apporte l’exemple dans ses Musulmanes (1909) où les héroïnes ont une tutrice française. […] nos « protecteurs » n’étaient pas désintéressés : ils pensaient ainsi nous assimiler facilement ». Durant le Protectorat. consciente des enjeux de l’époque et de la nécessité d’éduquer son peuple. l’Union des femmes de Tunisie est créée. « J’instituai le statut de la nouvelle femme tunisienne […] Hier amoindrie. complexée. citoyenne à part entière. le protagoniste raconte que la scolarisation était le cheval de bataille de la France afin d’assimiler ses colonies. p. de travailler. Abdelmajid : Mourad et Josabeth.140 En réalité. Tunis : Compte d’auteur. est le symbole de la modernisation de la Tunisie. Le 18 août 1956. Bourguiba déclare la femme libre. afin de venir en aide à la société en s’occupant du social comme l’ouverture de crèches. Cette libération répond à une attente de la femme tunisienne. la scolarisation trouve son origine dans une volonté d’assimilation où les Français espèrent transformer les Arabes à leur image.

Les héroïnes Néfissa et Étoile du roman de Charles Géniaux. seule. dans Qui se souvient du café Rubens ?(1984). son placard à secrets. se rappelle sa grand-mère. pour une culture orientale traditionnelle. Georges Memmi. des femmes d’affaires. elle prend pour modèle la France. se souvient des journées que sa mère passait à préparer le repas typiquement maghrébin. Étoile vivra avec son mari en Tunisie mais selon un mode de vie occidental. les histoires qu’elle racontait… Salem Trabelsi. a un rôle dans la société. séductrices . mieux participer à cette course au progrès et entrer dans l’ère moderne. tombe amoureuse et s’enfuit avec sa fille dans la capitale tunisienne. elle revient dans son pays natal afin de retrouver ses racines. elle est le symbole. La Tunisie devient une démocratie. la Tunisie s’occidentalise au contact des Français : 119 . La littérature est un compte rendu. imiter les mœurs françaises. l’exemple flagrant de la métamorphose de la société maghrébine. qui travaille. Il s’avère que l’une d’elle s’éprend du frère de celle-ci. des divorcées . elles imitent les Européennes dans leurs mœurs et leurs relations aux hommes. alors que la seconde rêve de vie à l’occidentale lorsqu’elle écoute son professeur et surtout quand elle est bercée par les propos de son fiancé revenu d’Europe. Hélé Béji. la littérature francophone tunisienne des autres générations a pour héroïnes des femmes émancipées. Les deux filles d’un bourgeois tunisien reçoivent les enseignements d’une tutrice française. la protagoniste de La Retournée de Faouzia Zouari (2002). elles vont et viennent dans le pays et entre la France et la Tunisie. se bat contre des hommes. est séparée de son mari européen. mœurs. une représentation de la transformation de la société orientale dans tous ses aspects : politique. en sont les exemples. pour mieux pénétrer le monde occidental. c’est ce qui se passe. son tuteur. Les ouvrages du début du siècle et les autobiographies. c'est-à-dire qu’elle s’habillera comme une Française. dans Le Cimetière des moutons.voile. Plagier le schéma gouvernemental européen est une chose. La littérature orientale rend compte de cette modification de la société tunisienne. À la fin de l’ouvrage. donnent encore l’image de la femme traditionnelle. éducation. La femme maghrébine évolue avec son temps. gardienne d’une vie d’antan : les séries télévisées dont elle était friande. rappelle ses matinées au hammam. Les Musulmanes (1909). expose les coutumes de l’Aïd et du mariage à travers la relation d’une femme ayant soif de liberté. En revanche. en est une autre. Or. Hélé Béji décrit ces nouvelles Tunisiennes. femmes politiques. sa tenue vestimentaire faite de superposition de tissus colorés. donnera la main à son époux dans la rue et pensera même à travailler. dans L’Œil du jour. de modernité et d’un homme très traditionaliste. les imite même. s’inspire des Européens.

Dans Les Musulmanes (1909). de mépris vis-à-vis de la société française. En fait. à la modernité. pour certains inconsciemment. Ainsi Albert Memmi. qui lui. « […] le mimétisme corporel joue pleinement. les femmes abandonnent le voile et s’habillent à la mode parisienne . y ont trouvé de l’intérêt. de manière inconsciente. Un personnage du Miel et d’aloès (1989) illustre cette parfaite association entre culture française et culture tunisienne. l’une des héroïnes prend l’habit français : « une robe tailleur d’un vert épinard »143 . L’occidentalisation touche d’abord le vêtement : les autochtones perdent leur djellabah pour porter le pantalon et la chemise. Géniaux. ou Habib Bourguiba lui-même. Après l’apparence vient l’évolution de l’esprit. même les textes orientalistes datant du début du XXe siècle montrent la transformation vestimentaire de la société tunisienne. 36-37. à l’époque contemporaine. le regard a changé. p. L’Oriental s’adapte à la culture française. à la présence insistante de l’Autre. tous nos personnages sont vêtus à l’occidentale. b. les Tunisiens avaient plus une attitude de méfiance.soixante dix années d’occupation ne peuvent que laisser des traces profondes dans une société en perpétuelle évolution. après avoir voyagé. par exemple. du colon. cit. Le fiancé Hassen mêle l’Orient et l’Occident en portant une jaquette et un fez sur la tête. l’emprise sur son pays d’une nation différente ? Le Tunisien s’est senti emprisonné. le présente : 142 143 Corm. p. comment apprécier l’invasion d’une autre civilisation. Dans nos œuvres francophones. certaines de ses amies. durant le Protectorat. au fur et à mesure. de la liberté et l’ont adoptée. En effet. 38. et jusqu’à ce qu’il obtienne enfin son indépendance. Les ‘jeunes’ évolués s’habillent à la manière du temps »142. Il s’est battu pour l’autonomie tunisienne mais dans la réalisation de sa République il s’est laissé influencer par la France et son amour pour ses idées. Charles : Les Musulmanes (1909). les Tunisiens se sont pliés à cette nouvelle culture. reviennent au pays vêtues de robes à la mode qu’elles montrent fièrement dans le cercle fermé de la maison. ressent un certain trouble identitaire. pour les écrivains. Mœurs Au début de la colonisation. étranger dans son propre pays jusqu’à ce qu’il s’habitue. Voici comment le narrateur. Hélé Béji. de répulsion. 120 . Georges : Op. en effet.

pour les Européens c’est l’image de la femme cloîtrée. Par exemple. D’avoir vécu longtemps à cheval sur deux mondes. L’amant d’Étoile a l’esprit ouvert. est resté en Tunisie mais a reçu un enseignement occidental. dispensés en français. en revanche. 121 . mais observait scrupuleusement le jeûne du Ramadhan. L’égalité homme/femme a du bon. parti étudier en France. Charles : Les Musulmanes (1909). une langue. Lui. Hassen.« Si Boubaker représentait le type parfait de ‘l’indigène émancipé’ : colonisé de la deuxième génération. donc impossible à porter en public. L’assimilation est ici réussie. couronnant de pourpre sa chevelure argentée. Hassen. l’imitation après le départ des Français continue. il avait fréquenté la Sadikia. 111. d’autres partent en Europe et reviennent avec de nouvelles idées. produit composite de l’école coranique et de l’instruction publique et obligatoire de monsieur Jules Ferry. de la femme voilée qui attire. à son colonisateur des gestes. plus sensuel que la robe française. […] Il ne repoussait pas le vin servi à la table des hôtes. 137. attise les passions et les tentations. parsemant ses discours de : ‘Plaît-il ?. Les artistes estiment que cette inaccessibilité ajoute une note de mystère à l’Orientale et dès lors. Alors que pour les Tunisiens la liberté de la femme plaît. une langue fleurie de locutions qu’il tenait pour aristocratiques. que rehaussait le fez. collège où on menait de front les enseignements modernes. Volontiers. une nouvelle mode.Je n’en ferai rien…De grâce. Ali : De miel et d’aloès. sans pour autant méconnaître les méandreuses arcanes de nos salamalecs orientaux.. Géniaux. p. un peu pour sa créature’. aimait-il à répéter. Le costume oriental. arborait-il un complet trois-pièces. en roulant les r. revient au pays natal rempli d’idées modernes comme celle de libérer la femme trop oisive par la faute des hommes : « Voyons. suscitait en lui le besoin d’avoir toujours deux fers au feu : ‘un peu pour Allah. sortir au bras de l’être aimé aux yeux des autres n’est pas une honte mais au contraire une fierté. feras-tu sortir Nijma costumée comme une parisienne dans les rues à la face des milliers de musulmans ? Je sais qu’en agissant ainsi je serais l’un des premiers de ma race à donner 145 l’exemple » . un vêtement. p. Le vêtement européen n’a rien de vulgaire.. dans Les Musulmanes. et la scolastique de la tradition islamique. Il parlait. est plus attirant. il faut savoir le porter et tout est dans l’attitude. Pareillement à l’aise à l’Orient et à l’Occident […]. il comprend et aime cette liberté rencontrée en France. L’homme essaie de deviner le visage sous le voile et lorsqu’il a la rare occasion d’apercevoir une femme 144 145 Bécheur. cela permet de montrer ses sentiments. cher ami…Mes hommages à Madame votre épouse…Je suis votre serviteur…’. »144 Cet homme emprunte à la culture de l’autre.

il est l’égal de sa moitié. sa maigreur et la fièvre de ses yeux achevaient de composer une image […] sensuelle qui […] fascinait chacun. l’éducation. pour mieux s’intégrer dans le monde moderne et atténuer la différence. illustre cet exemple lorsqu’elle décide de s’habiller de manière traditionnelle avec un habit qui. p. 96. Nous avons là une uniformisation de l’image de la famille : même si la représentation courante est celle de deux parents et des enfants. elle est indépendante. Les personnages féminins de nos œuvres sont tous émancipés : dans l’Œil du jour. l’homme n’a plus sa place de patriarche. Il est loin le temps où le sexe féminin 146 147 Moati. à visage découvert. Nine : L’Orientale. dans Itinéraire de Paris à Tunis. Si Abdelkrim dans Les Jardins du Nord de Souad Guellouz (1982). la femme sort et devient l’égale de l’homme. réduite à la représentation de la sensualité et de la coquetterie. voilà un emprunt à la civilisation occidentale qui a bouleversé le visage de la Tunisie. cache et découvre sa féminité. Pilier de la famille. qui peut décider de se marier ou de rester célibataire… Ce nouveau rôle. et le buste drapé dans un lambeau de pourpre quasi sanglant. 122 . à ses différents retours à Tunis elle observe le comportement des Tunisiennes. montre la nouvelle liberté accordée à la femme qui peut voyager seule. elle travaille. p. »146. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Il leur permet de sortir librement. Paris : Noël Blandin 1992. filles et garçons. à la fois. dans un souci identique. Certains foyers n’ont qu’un parent comme c’est le cas dans Lettres à mon fils et à tous les petits garçons qui un jour deviendront des hommes de Michèle Fitoussi (1991). ses formes. Béji. la ponctualité. L’héroïne attise les passions et joue de ses origines orientales pour plaire au public parisien. apporte donc de l’argent au foyer. qualités qu’il reconnaît aux Français. il constate que son vêtement est un instrument de séduction puisqu’il met en valeur ses atouts féminins. Vêtue d’un pantalon en toile d’argent brunie. gardienne des traditions. Autre conséquence de cette émancipation de la femme : la liberté sexuelle. la rigueur. […]. d’égaler voire de surpasser les hommes dans les affaires. la narratrice vit en France. en politique entre autre. conseille à ses enfants. cultivée : elle n’est plus l’ombre de l’époux. L’émancipation de la femme. En effet. il est de plus en plus fréquent de n’avoir qu’un seul parent. elle explique que le rêve des femmes est « d’être moderne »147.maghrébine chez elle. cette nouvelle dimension métamorphose le cocon familial. […] Hannah recevait les compliments de ses invités. Emna Belhadj Yahia. « Sur une chaise longue à l’antique. […]. dans L’Orientale (1985). Hanna. 138.

Rougesgorges et souris ravageuses (1998). par exemple. puis par le biais des médias occidentaux et des séries tunisiennes. les bâtisses perdent leur style mauresque pour ressembler aux bâtiments européens. 123. 148 Memmi. Dans la nouvelle d’Okbi Chedly. la secrétaire est la maîtresse du détective. dans Tunis blues de Ali Bécheur (2002). p. Le nom des rues est écrit en français. ce sont les conséquences d’un changement de mœurs où l’émancipation signifie s’octroyer toutes les libertés et d’abord celle de son individualité. que le colonisateur lance un style néo oriental. Figure 29 : Monuments d’art moderne qui ponctuent l’avenue Habib Bourguiba. Même dans la ville la métamorphose est visible. Le caractère oriental se modifie au contact du colon au début. de l’interdiction de voir les hommes on arrive à la relation charnelle hors mariage. Il arrive. comme le colonisé imite le style européen »148. partout on voit des bâtisses modernes : « les constructions empruntent les formes aimées du colonisateur . on a nombre de relations adultères…Est-ce ressembler à la France ? Non. L’architecture urbaine s’occidentalise. et jusqu’aux noms des rues […]. 123 . certes.devait se préserver jusqu’au mariage . Albert : Portrait du colonisé.

moderne. son esthétique. et le village d’à côté. L’Œil du jour. Nos œuvres francophones sont sensibles à cette alliance du vieux et du neuf au sein de la ville. 58. 124 . Des cités vont naître. La France est à l’origine de cette transformation avec la création de la ville nouvelle française lors de l’Occupation : de grandes et larges avenues éclairées. par exemple. avec un style moderne. Enfin.Figure 30 : Avenue Habib Bourguiba à Tunis. montre que l’occidentalité est éparpillée sur tout le territoire tunisien : une ville peut être développée. Dans le Pharaon (1988). « L’uniformisation des paysages urbains et des modes de vie qui en résultent »149 est la finalité de cette imitation du monde européen. p. Lorsque Roland Mattéra. illustre cette existence de la tradition avec la maison de sa grand-mère au cœur de la Tunis récente. 149 Corm. de maisons typiques avec cour intérieure. il prend conscience de l’avancée urbaine du pays : l’aéroport gigantesque de Tunis. sera un chantier permanent pour améliorer l’urbanisme. En effet. La Tunisie continue progressivement le travail de la France et européanise ou modernise les villes. avoir conservé son orientalité. Albert Memmi explique que la ville est divisée en deux par la statue de Lavigerie : d’un côté le quartier européen à l’odeur du neuf. Ali Abassi dans Tirza (1996). la capitale. entre autres. l’architecture sera tout européenne. cit. Georges : Op. de l’autre le quartier maghrébin qui conserve les parfums d’autrefois. et permettre une meilleure qualité de vie aux autochtones en accord avec leur nouveau mode de vie. revient dans la capitale tunisienne. les réseaux de transports vont s’agrandir . 2003. de hauts immeubles. de voûtes. la longue avenue Habib Bourguiba réalisée pour ressembler à l’avenue des Champs Elysée à Paris. les grands hôtels qui se sont implantés ça et là. dans Retour en Tunisie après 30 ans d‘absence (1992). l’opposé de la médina ou ville orientale faite de rues étroites.

Michel Megnin. représentant l’avenue de France à Tunis. Nine : L’Orientale. Qui n’est pas bêtement tournée. Paris : Cahier d’Études maghrébines. des hôtels. la Tunisie devient uniculturelle. Chelli : « La Tunisie dans l’imaginaire des voyageurs allemands ». Paris: Appolonia Editions. la Tunisie prouve qu’elle est tournée vers le futur. 118. n°4. Figure 31 : Avenue de France. le réalisateur nous montre les quartiers européens. comme une personne qui se respecte.[Tunis] connaît un développement tout azimut avec l’ouverture sur l’Europe au milieu du XIXe siècle. Elle vit sous l’occupation française un bouleversement total de son équilibre puisqu’elle verra naître à ses flancs une véritable nouvelle cité connue sous le nom de ville européenne et qui prendra après l’Indépendance des proportions gigantesques »150. on voit des paraboles partout. De biculturelle. L’ensemble de la ville devient européen. Lehnert & Landrock. de la curiosité des Tunisiens ouverts sur le Zouhli. comme le dit l’héroïne de L’Orientale : « Tunis évolue avec son temps. 1992. ensemble de blocs qui parsèment la ville. des immeubles. un cadre citadin familier. vers son passé ». Comme cette carte postale. en 2007. 87. Elle suit le cours de l’Histoire. 150 125 . p. 1900 In Tunis 1900. Les occupants français vont modifier les villes. Elle se modernise. Contrairement aux premières impressions des Orientalistes qui voyaient le Maghreb comme immobile. d’une manière stérile. avec son époque. l’illustre. Tunis et Paris Méditerranée. qui tous ressemblent à la France de 1920. les développer afin de retrouver un peu de leur métropole. Aujourd’hui. Lehnert & Landrock photographes. 151 Moati.151 Dans le Nombril du monde. symboles de l’attrait pour la France. p. Des routes goudronnées. le pays connaît un bouleversement à la fois socioculturel et urbain. le progrès. passéiste. 2005.

Le béton gonfla ses muscles. Les trottoirs étaient habillés de pavés et abondamment semés de réverbères. toute une cité prit naissance. D’autre part. Pourquoi cette volonté de ressembler à l’Autre ? Est-ce un désir ou un phénomène passif ? D’une part. le matériel est luxueux : marbre. p. la ville du XXIe siècle surgit. Paris : La Découverte. de consommation et de loisir. p. L’État montre qu’il a les moyens de faire grand. l’abondance des réverbères peut faire penser à une volonté d’égaler la ville lumière. par ses descriptions illustre le caractère de ce nouveau quartier : il est carré. 85-86. 126 . On y signala le prix le plus extravagant du mètre carré.monde. […] Puis. nourri par des armées de maçons qui maniaient le ciment. les grues. « Une partie du lac de Tunis ayant été remblayée. vitres fumées…Tout est réalisé afin que ce lieu soit le symbole du XXIe siècle tunisien et de son cheval de bataille : la consommation de biens et de loisirs. la Tunisie est tentée par ce qui est autre et qui lui semble plein de promesses de bien être. L’écrivain. l’envers du ‘miracle tunisien’. les moyens sont pris pour que les travaux aillent vite : les maçons travaillent « jour et nuit ». […] Le complexe commercial « Lac Palace » et le parc d’attraction à l’entrée de la cité sont devenus un lieu de pèlerinage. bien tracées comme le destin d’un enfant bien né. le Lac Palace. Nicolas et Turquoi. 153 Trabelsi. Tunis : Éditions Noir sur Blanc. propres. symétriques. La tentation. des vitres fumées. Jean Pierre : Notre ami Ben Ali. le désir de cette même culture d’occidentaliser sa colonie expliquent cette métamorphose. »153 Une nouvelle ville se crée. par exemple. de consommation et de loisir. […] On avait d’abord conçu les rues. boiseries. de faire beau à l’égal de pays riches et grands tels la France ou les États-Unis. En effet. de passer inaperçu et de se fondre dans la masse. 150. les planches et les briques jour et nuit. le contact d’une culture différente durant de nombreuses années. Salem : Le Cimetière des moutons. Ce lieu est l’exemple même de la transformation de la société tunisienne. de confort. réservée aux personnes aisées comme l’indique « le prix le plus extravagant du mètre carré ». le désir de normalité. la volonté de répondre aux exigences 152 Beau. des boiseries. des projecteurs pour jardins. mais aussi signes que « […] le chef de l’État a importé en Tunisie le modèle de la société occidentale de consommation »152. est l’un des complexes commerciaux les plus luxueux. vertigineusement. cadré : « rues biens tracées ». Le chantier est gigantesque. L’écrivain énonce une vérité à la fin de sa description : le complexe commercial « Lac Palace » et le parc d’attraction à l’entrée de la cité sont devenus un lieu de pèlerinage. de prospérité. Les camions déversaient journellement du marbre.

Tous les écrivains de la littérature francophone sont les descendants de cette scolarisation française : Albert Memmi. dans Le Petit Casino (1991). mais ce n’était pas toujours simple. Interculturalité signifie usage de la langue française pour parler de son identité qui appartient à une sphère culturelle différente. Langue Dès le Protectorat. a. pour faire vivre les deux pays simultanément. Voilà enfin la vérité. La France était absente. elle nous avait promis la liberté et la confiance. 127 . Béchir Ali. on avait accepté le pacte sans hésiter. C’est un métissage entre la langue de l’Autre et son intimité. hautaine. pas trop faire attention à elle. 2. mais il fallait l’inventer. impalpable. la langue française est devenue obligatoire pour tout enfant scolarisé. Katia Rubinstein. l’alliance des deux cultures s’est fait en elle et lui a permis d’user des deux langues : maternelle pour l’intimité. Elle écrit à juste titre : « Dans cette maison d’été. l’écrire. Colette Fellous. Hélé Béji… En effet. d’autres ont accepté de se faufiler. 38-39. Interculturalité La langue française a permis le passage de l’orientalité à l’occidentalité. l’honorer. la lire. la langue française est le moyen d’expression par excellence. que ce soit dans la communauté musulmane ou juive. »154 L’écrivain rend compte du dilemme dans lequel elle était lors du Protectorat : partagée entre ses racines et l’avenir. français pour l’expression. entre ce qu’elle connaît et l’invisible. Notre vie. qui trônait de l’autre côté du golfe du Lion. la gommer. p. Pour les sauver et se sauver dans un même geste. c’était l’Afrique. une différence se fait dans l’acceptation 154 Fellous. et notre langue. soudain. C’est ce que j’ai choisi de faire. […] Certains se sont perdus. elle était notre chair. tout s’éclaircissait. Colette : Le Petit Casino. mais il fallait l’oublier. le français. elle nous avait accueillis et tolérés. d’autres encore se sont bâti une langue étrangère à l’intérieur de leur langue maternelle.modernes et d’avoir sa place dans le monde contemporain sont les moteurs de cette imitation de l’Occident. Toutefois. révèle son choix d’allier ses deux identités à travers la littérature. on l’aimait. L’Afrique était là. Progressivement.

revue El Fikr. Chedly Klibi renchérit en 1956 en écrivant : « l’homme de lettres est confronté à deux alternatives : ou bien il choisit d’assumer sa responsabilité en se situant dans son époque. en s’engageant dans la vie pour traiter ses problèmes et affronter ses difficultés. tout de même. 41. parue à partir de janvier 1930. »156 Cet écrivain illustre l’importante transformation de la pensée tunisienne qui passe d’un rejet total de la culture du colonisateur à l’acceptation et l’utilisation de la langue française comme moyen d’expression.2 128 . le lecteur. p. p. recourant au langage de ses contemporains et évitant d’utiliser un langage classique abscons provenant de temps révolus…. les nationalistes aux avant coureurs ou Tunisiens modernes. autant. et restera ainsi éloigné de la vie et du réel par son incapacité à accomplir les desseins de la vie quotidienne. La décision. bien qu’elle soit difficile est rapidement prise : « S’il [l’écrivain] s’obstine à écrire dans sa langue. une trace définitive de ce dernier dans leur culture artistique. en est l’exemple. Les hommes de lettres décident d’user du bilinguisme pour parler de la Tunisie actuelle et non de la langue arabe tournée sans cesse vers le passé. En effet. Le français est un véhicule identitaire. 1984. »157 C’est une réelle question qui oppose classiques et novateurs. le but de tout artiste est de s’exprimer et de toucher le spectateur. p. D’ailleurs. La revue Le Monde littéraire. Albert : Portrait du décolonisé. Chebbi. ou bien il conserve la langue consignée par ses pères et grands-pères au Machrek et au Maghreb. il se condamne à parler dans un auditoire de sourds »155. un véhicule d’expression. c’est l’une des raisons de la naissance d’un courant littéraire novateur en Tunisie dans les années 20-30. Chedly : ‘La littérature et la vie’. 128.de cette langue étrangère : autant les Juifs l’assimilent et assument ce nouvel héritage d’une culture dominante. au plus profond de lui-même . Abou el Kacem : Œuvres complètes. 1956. de l’occupant. n°5. et convienne à nos goûts dans notre vie présente avec ce qu’elle comporte comme passion et espoir. Le choix de la langue et par la suite du sujet est essentiel car il révèle la position de l’écrivain dans le monde contemporain. ses choix d’être lu par beaucoup ou au contraire de disparaître dans la masse. les Musulmans ont plus de difficulté à écrire dans cette langue car cela signifie une nouvelle emprise par le colonisateur. 157 Klibi. L’imagination poétique chez les Arabes. année 1. Abou el Kacem Chebbi souligne : « nous sommes à la quête d’une littérature vigoureuse et profonde qui s’accorde avec nos inclinations. poussée par la création du Mouvement des Jeunes Tunisiens. Les écrivains ont. le choix. avec ses particularités et ses vicissitudes. celui d’écrire dans leur langue maternelle ou dans celle du colon. de 155 156 Memmi.

dont le style. Les écrivains tunisiens des deux confessions religieuses partagent plus qu’une même envie légitime. parlent de leurs expériences : occupation. Jean Déjeux explique dans La Littérature judéo-maghrébine d’expression française. […] La littérature francophone se définit comme une littérature utilitaire »158. Georges Memmi évoquent tous la Hara. soit une identité sociale. qui plus est. est recherché comme pour prouver une maîtrise de la langue digne d’un écrivain d’origine française.toutelaposesie. 129 . L’objectif est de s’affirmer face à autrui en tant que communauté riche d’histoire et d’identité. les traditions juives et les relations entre juifs et musulmans. plus proche de l’oralité traditionnelle puis ils vont chercher à imiter la littérature française avec des romans.com. dénonciation. p. souvenirs d’enfance. S’amuser avec le français. mémoire d’un peuple. préfère désarticuler cette langue pour mieux la soumettre. Les écrivains mettent l’accent sur la conscience collective (usage du « nous » que ce soit dans Qui se souvient du café Rubens ou L’Epervier) et racontent leur histoire propre. Il faut. Cette attitude est une métaphore de la lutte interne des deux communautés : les Juifs souhaitent être acceptés. Les écrivains tunisiens de langue française.l’atteindre affectivement. dans l’écriture aussi ils se rapprochent. c’est un dialogue de sourds auquel nous aurions droit. avoir un message à faire passer. mais si l’incompréhension règne. la littérature judéo-maghrébine compose très précisément ses œuvres en favorisant une maîtrise de la langue française. alors que la littérature arabo-maghrébine. Les Arabes ont ce souhait au regard du Français. www. qu’à la même époque (19501970). Les Juifs se distinguent par leur fascination pour la culture et la civilisation occidentales mais leur production littéraire en langue française demeure profondément maghrébine par son enracinement dans le pays. les Musulmans revendiquent leur différence. les espaces et les imaginaires qu’elle met en scène. venant d’horizons divers. 3. Collette Fellous. Collette Fellous fait preuve d’autant de surprises que Hélé Beji… Cependant. c’est en quelque 158 Courant littéraire francophone. effectivement. elle. les Juifs l’ont doublement en tant que minorité : se revendiquer face aux Musulmans et face aux Européens. colère devant le monde d’aujourd’hui… Les thèmes sont multiples et variés. Ils vont commencer par les contes. « L’écrivain francophone doit produire des textes manifestant en particulier la volonté de faire connaître. Albert Memmi. Les thèmes abordés et les destinataires sont communs à toute la littérature tunisienne de langue française. soit une écriture particulière. Abdelwahab Meddeb s’amuse autant qu’Albert Memmi.

elle use aussi de la première personne. l’œuvre sera différente. à la littérature coloniale qui en revanche. En fait. même si les thèmes se ressemblent (rôle principal de la mère. même si la culture est la même à cause du vécu en terre du Maghreb. emploie la langue française pour dire. comme beaucoup d’autres. ses opinions . par exemple. Hélé Beji. Paris : PUF/Que-sais-je 1992. habituellement c’est le ‘nous’ collectif qui était utilisé. En réponse à la littérature orientaliste qui idéalisait l’Orient en peignant une contrée imaginaire pourtant réelle. comme elle possède ses propres manières dans le traitement et la présentation des sujets…Nous voulons que nos styles soient tunisiens avant tout. p. la gastronomie…). 39. Les littératures judéo-maghrébines et arabo-maghrébines de langue française ont chacune leur style et leurs particularités. « […] le roman maghrébin francophone […] est né […] pour dire l’identité ‘authentique’ et effacer celle […] que voulaient imposer certains romans coloniaux. 161 Mdarhi Alaoui.sorte dire à l’autre qu’on le domine aussi. 110. invente un genre semi-poétique proche du Nouveau roman. Mohamed Abdelkhalek (dont le nom d’emprunt est Bachrouk) écrit dans la Revue du Monde littéraire de novembre 1934 (n°9) : « Le style est une particularité de la réflexion. qui se distingue aussi pour l’usage de nombreux genres littéraires. Bien sûr. »159 Cet écrivain. fêtes religieuses. Or. mémoires…) sont identiques. 47. Paris : Honoré Champion 2001. Littératures postcoloniales et francophonie. Pour cela. c’est dans cette langue que le message qu’elle souhaite faire passer est le plus éloquent. p. issus de l’âme tunisienne et de la pensée tunisienne. Mohamed : La Revue du monde littéraire. revendique la singularité de la littérature tunisienne arabe ou francophone. p. contes. sous l’influence […] de l’Occident »160. L’influence de la France est indiscutable dans l’écriture tunisienne. Elle est l’une des premières à en faire usage . Chaque communauté a ses propres styles d’écriture et versification . les expériences de chacune des communautés sont différentes. écrire son intimité. Déjeux. 160 159 130 . par conséquent. détruisait le mythe Abdelkhalek. d’un point de vue intérieur »161. 1934. même si les choix stylistiques et génériques (autobiographie. […] Les premières œuvres avaient avant tout pour objectif de représenter l’autochtone dans la fiction. nov. Abdallah : « Francophonie et roman algérien postcolonial ». Abdelwahab Meddeb. « la littérature (maghrébine) ne fait apparaître le ‘je’ qu’au XXe siècle. Jean : La Littérature maghrébine d’expression française.

Par conséquent. qui est la plus chargée affectivement. La langue maternelle qui est celle des sentiments. Leurs récits sont ainsi souvent autobiographiques et la langue française permet de s’adresser au Français. est indissociable de la langue française. Albert : La Statue de sel. »163. de lui montrer une autre vérité que celle véhiculée par la littérature européenne. p. toute réserve peut être oubliée. effacer l’ignorance. Comme l’explique Albert Memmi dans son Portrait du colonisé : « La possession de deux langues n’est pas seulement celle de deux outils. les œuvres maghrébines de langue française gagnent en intensité et en véracité. il faut essayer de la traduire en français. il faut pour pouvoir exprimer son affect. les Tunisiens décident de dire leur sentiment. Paris : Gallimard 1953. échanger des idées. 37. D’une certaine manière. Albert : Portrait du colonisé. 131 . parler les deux langues c’est 162 163 Memmi. Memmi. 141-142. C’est l’expérience que fait Alexandre Mordikaï Benillouche. La langue est essentielle à la connaissance de l’autre. de les faire fusionner. L’écrivain doit mentalement effectuer une traduction. Les auteurs que nous avons étudiés auraient-ils écrits ces romans en langue arabe ? C’est une question que l’on peut se poser. L’esprit arabe. p. ses sentiments. La langue française est donc un moyen de relier deux cultures. des rêves. utiliser la langue de l’autre. se faire comprendre. c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. pour l’homme de lette tunisien moderne. ne peut être utilisée telle quelle en raison de la pudeur de la culture orientale. comme l’illustre Colette Fellous dans son chapitre du Petit Casino. que la communication est primordiale pour l’échange. européenne pour un public essentiellement français. Littérature de témoignage. Comment s’expliquer. le héros de La Statue de sel d’Albert Memmi : « J’étais devant un gouffre. je ne parlais que le patois .pour rabaisser la civilisation orientale. à travers le terme « gouffre ». dans une langue étrangère. sans moyen de communication avec l’autre bord. la communication est impossible. de dire leur vérité. « Maison arabesque » (p. On ressent. ainsi. pour s’exprimer.39). L’autobiographie implique donc une altérité occidentale puisque l’écrivain maghrébin écrit sa vie. Elles font dialoguer deux langues : le français pour la graphie et l’arabe pour le fond. Le maître ne parlait que le français. Sans l’usage de cette langue adoptée. si l’autre ne comprend rien ? Il est frustrant de ne pouvoir parler. comment pourrions nous jamais nous rencontrer ? »162.

une intimité dans une langue étrangère ne permet pas de toucher le destinataire comme il le faudrait. deux langues. proclame : « Je suis en exil dans la langue française. Voilà pourquoi l’usage de cette langue était problématique pour les écrivains. leur relation fraternelle et quelques fois paternelle après l’Indépendance explique ce sentiment des Tunisiens d’être à cheval entre deux pays. écrire en français était la preuve de la réussite de l’entreprise française de déculturation ou d’assimilation. p. Mais pour pouvoir dire leurs désirs. par exemple. c’est que la langue française n’était pas celle de sa communauté. pour leur orgueil. de l’étranger. Malek Haddad. Haddad. leurs vies au monde ils n’avaient pas d’autre choix que d’utiliser un langage compris dans une multitude de pays. se vendre au colonisateur. à cohabiter avec lui et surtout à devoir renier sa propre langue pour celle de l’étranger. Beaucoup d’écrivains. je suis appelé à dénaturer ma pensée. maître du pays : « Et pensant avoir notre soumission. 40-41. Car nos têtes et nos cœurs utilisaient des langages différents. identité culturelle de Leiner Jacqueline. étrangère à celle-ci. p. Paris : JC Lattès 1984.appartenir aux deux pays. l’expression d’un Moi . nous n’écrivons pas en français »165. 53. Georges Memmi. Georges Memmi éprouve de la honte et un grand trouble : est-ce bien ou mal ? N’est-ce pas considérer sa culture comme inférieure ? Comment exprimer ce que l’on est avec une langue qui n’est pas la sienne ? En réalité. la honte. La longue occupation de la Tunisie par la France. deux cultures. exprime cette difficulté à accepter l’autre. d’abandonner leur langue maternelle pour emprunter celle du colon. ils firent naître en nous le trouble. Toutefois. l’écrivain cherche la reconnaissance de l’Autre. langage. 165 164 132 . »164 Il était pénible pour les autochtones. […] Quoique je fasse. […] il n’y a qu’une correspondance approximative entre ma pensée d’arabe et mon vocabulaire de français ». Dans le même Memmi. Malek : Les Zéros tournent en rond in Imaginaires. Georges : Qui se souvient du café Rubens ?. dans leurs autobiographies. Pour beaucoup de Maghrébins. Ce qu’il signifie par là. par exemple. [c'est-à-dire] nous écrivons le français. quasi-impossible. Paris : Plon. La finalité de la littérature tunisienne francophone c’est la revendication. disent leur malaise lors de la campagne française d’assimilation. cette adoption pour certains est difficile. Accepter la langue d’autrui signifie perdre son identité. ne permet pas d’être véritablement authentique. exprimer des sentiments. elle ne peut traduire exactement l’expérience de cette dernière.

lorsqu’elle circule dans la capitale de son enfance). l’une arabe (TV7). Magid El Houssi explique que : « La langue française fut et sera toujours ma collision. l’autre française. d’une colère dans un pays où cette liberté est souvent contrôlée. ma libération (et) La langue française fut ma seule arme sur un sol hérissé de crapuleries. Hélé Béji ou Magid El Houssi. assimilée (aujourd’hui elle est inculquée dès la deuxième année de l’enseignement primaire) fait parti du quotidien maghrébin. sur les panneaux routiers. les notices d’utilisation… dans le dialecte où la langue arabe est parsemée de mots français. d’une opinion. Cette langue importée. l’utilisation du français permet à certains écrivains de prendre de la distance par rapport à leur opinion. En effet. L’objectif de l’écrivain se modifie au gré des événements : écrire en français c’est la possibilité de critiquer son propre pays. comme le rameau imprévu et pourtant naturel d’une culture aux ressources insoupçonnées. On peut très justement considérer la littérature écrite en français. les secteurs des finances et des télécommunications restent en français. fortement influencée par les modèles et les techniques narratives occidentaux. mon vomissement. Effectivement. efface la littérature tunisienne moins appréciée et reconnue… Même les conseils des ministres sont faits plus fréquemment en français qu’en arabe ! Ainsi. elle en devient presque une seconde langue maternelle. de la libre expression d’un Moi. ma question. de rébellion. D’un usage de revendication. ma fission. ma rage saignante. bercée par cette langue coloniale et subissant l’influence de la télévision et de la radio. Le peuple. Le français vient alors en aide. à leur sentiment et ainsi d’en faciliter l’expression comme Albert et Georges Memmi. »166 La langue étrangère est celle de la liberté. de communication. il participe de la construction de la nouvelle identité tunisienne. d’internationalisation (écrire en français pour être lu dans le monde entier). manie mieux celle-ci. Magid : Ahméta-O. préférée. le français est partout. elle passe à un usage commun d’expression quotidienne. la radio est l’expression du dualisme puisque les deux langues sont pratiquées. De même. à la poste.temps. 133 . plutôt que de penser que 166 El Houssi. les affiches publicitaires (Hélé Béji en parle dans L’Œil du jour. Deux chaînes cohabitent en Tunisie. La nouvelle génération. Ainsi. L’interculturalité qui naît de cette fusion entre un Moi tunisien et un moyen d’expression français va s’étendre à toute la société maghrébine. ma ville hantée. par exemple. va utiliser les formulaires français plutôt que ceux en arabe. à l’école où la littérature française. 1981.

en réalité. »167 Il est certain que cet aveu ne laisse pas indifférent les écrivains qui déplorent l’usage du français. La perception de la culture est alors autre. Jacques Derrida déclare dans Le Monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine (1996) : « Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne. La langue est la même. l’écrivain use de l’étranger pour mieux parler de soi. l’introduction de nouveaux mots. Pour ces derniers. par conséquent. La Tunisie.l’usage du français provient d’une déculturation pourquoi ne pas admettre que cette utilisation est un héritage naturel de la colonisation. par exemple. Les Maghrébins d’aujourd’hui ont deux identités : arabe et française. Ma langue. Il est possible de dire que l’utilisation de la langue française est l’expression de l’appartenance à ‘l’entre deux’. c’est le regard qui est différent. qu’elle n’a plus la même identité orientale ancestrale mais une nouvelle identité faite d’Orient et d’Occident. qu’elle a voulu adopter cet instrument linguistique et. bien qu’indépendante. Jacques : Le Monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine. de passé et de présent. le français sera ainsi utilisé pour dire ses sentiments d’amour ou de 167 Derrida. Ce n’est plus l’écriture française d’un colonisateur mais l’expression française d’une vérité arabe. En effet. et dans notre cas. accaparé et mérité pour signifier la nouvelle identité tunisienne. enrichit ce qu’il y avait déjà à la base et permet à la langue ou la culture de ne pas mourir et au contraire de continuellement se renouveler. Comme pour le français aujourd’hui. de tradition et de modernité. Le français permet de parler de son pays. Celui s’exprime alors dans la langue de l’autre. La langue française reprend possession de la nouvelle conscience maghrébine : le français est un langage volé. Cet emprunt apporte à la culture orientale une nouvelle richesse. De surcroît. ma langue propre m’est une langue inassimilable. d’une langue différente. enfin. p. la seule que je m’entende parler et m’entende à parler. c’est la langue de l’autre. pour critiquer l’autre et pour critiquer la nouvelle société maghrébine. de sa vie. écrire dans la langue du colonisateur c’est admettre sa victoire mais c’est aussi admettre que sa société. 47. a changé. la littérature tunisienne francophone peut aussi être le symbole d’une réappropriation de soi par le biais de la langue de l’autre. Dans la langue courante. ils pensent en orientaux et écrivent en occidentaux. 134 . de sa culture avec l’accent de l’authenticité et du vécu. La colonisation et sa tentative d’assimilation ont. n’a-t-elle pas conservé sa croyance aux marabouts alors même que celle-ci avait été importée par les Romains ? C’est le cas ici. provoqué une acculturation du pays colonisé.

mais les autochtones eux-mêmes agissent pareillement. son opinion. afin de lui dire sa propre identité. 1960. 168 135 . 5. Nous avons donc vu que le français est un outil de communication visant à être compris de l’étranger. comme s’ils s’étaient dotés de ces moyens d’expression pour mieux extérioriser ce qui s’agite dans leur esprit et se manifeste en eux.colère à son double. »168 Le français. Ils se sont insérés dans la manière de manifester le sentiment national. du colonisateur. vont s’inspirer de la littérature française dans leurs écrits. en plus de la langue. ses sentiments. Tunis : En Najah. Ces méthodes et ces styles se sont largement développés. son authenticité. les manifestants revendiquent l’objet de leur grève en français…L’intimité qui était alors l’objet silencieux de la langue maternelle devient l’objet bruyant du français. Cette langue devient le moteur expressif de l’intime maghrébin pour les hommes de lettres usant du bilinguisme. Mohamed Fadhel Ben Achour explique dans Les Grandes Figures de la renaissance littéraire en Tunisie : « Des modes de pensées occidentales s’étaient propagées dans l’analyse et la détermination du sujet . p. La littérature francotunisienne souhaite révéler sa vérité qui s’oppose à celle véhiculée par toute la littérature orientaliste et coloniale. on peut aussi considérer cet emploi du français comme un reste de l’assimilation et comme un dérivé de l’imitation de la société française ou l’expression de la nouvelle identité maghrébine de ‘l’entre deux’. Alors que la littérature orientaliste/coloniale parlait de l’autre. et pour tous les Tunisiens d’aujourd’hui. De plus. cette fois-ci. Un couple se dira plutôt ‘je t’aime’ que son équivalent arabe ‘n’hébèk’. Néanmoins. lorsqu’il s’agit d’exprimer les idées des patriotes et de traduire leurs sensibilités. leur ordonnancement et les caractéristiques de leur expression avec ce qu’elles comportent comme exemples et significations. puisque l’on constate à la lecture des œuvres tunisiennes que ces écrivains maghrébins. des formes d’expression empruntées au français marquèrent la construction des phrases. colère. c’est l’autre qui prend la parole pour se dire. l’usage de la langue de l’autre garantit un champ d’expression et de réception plus vaste et empreint de la modernité nécessaire et vécue de la société maghrébine contemporaine. au sein du peuple tunisien est le mode d’expression de l’intime : amour. Ben Achour. Mohamed Fadhel : Les Grandes Figures de la renaissance littéraire en Tunisie. Les écrivains en usent dans ce but. tristesse.

En effet. p. cette maison est devenue mon île. immobile. par exemple. 83. et j’étais un vrai distrait. dans l’autre salon. Elle se faufile en moi. Des auteurs comme Proust. Phantasia d’Abdelwahab Meddeb (1986). elles font référence à un auteur. comment est-ce possible. Je ferme les yeux. des mouvements artistiques tels que le Surréalisme. elle insiste. Images Dans le fond comme dans la forme. si l’on regarde de près certaines œuvres tunisiennes on peut s’apercevoir que souvent. Plus bas.b. Ali : Ibid. celui du rez-de-chaussée. »169 Les Autres « C’est une chose au fond que je ne puis comprendre Cette peur de mourir que les gens ont en eux. je tremble. je ne sais pas son 169 170 Bécheur. Baudelaire. face à la fenêtre. 136 . je suis au milieu de l’océan. j’ai oublié le nom de mon pays. Comme si ce n’était pas assez merveilleux Que le ciel un moment nous ait paru si tendre. la bibliothèque grillagée. Dans Tirza de Bécheur Ali. peut-être dans un grand salon rouge. p. seule. Tunis : Cérès 1996. l’ange philosophe assis sur la pendule qui regarde loin vers le parc. le Nouveau Roman. ma grotte. Ali : Tirza. le parquet en chêne clair du dix-huitième est intact. que ce soit dans le style ou tout simplement par l’emploi d’une citation. les écrivains francophones vont être influencés par la littérature française. nous remarquons une imitation du Nouveau Roman. un procédé linguistique et typographique à la fois. Avant chaque début de chapitre. l’auteur annonce et résume celui-ci par le biais de courtes phrases : on peut penser aux Aventures de Francion où ce même procédé était utilisé. Bécheur. mais aussi à Aragon puisque plusieurs chapitres sont récapitulés par des extraits de ses poèmes : « Comprend-on jamais ce que se passe dans le cerveau et le cœur d’un autre quand il le dit avec les mots ? Je transpose le récit de Musso sans en garantir l’authenticité. vont être source d’inspiration. Aragon. les tapis d’Egypte racontent leur voyage. les grandes glaces de Venise aussi. 38. car il était un vrai mégalomane. l’Étage invisible de Emna Belhadj Yahia (1996) ou Le Petit Casino de Colette Fellous (1999). les tentures rouge orangé aux fenêtres. les étoffes recouvrent la nudité des corps. Ma tente. « Je suis là. les pierres de cette demeure ont gardé l’odeur du plaisir. »170 Le Jour des Méharis Dans Le Scorpion d’Albert Memmi (1969). Quelqu’un s’est mis au clavecin. rappelle la littérature française.

est l’exemple de l’élan poétique de l’écrivain. Colette : Le Petit Casino. Agar ou Pharaon. j’entre dans le réel. il introduit dans son texte. Stein). […] Au-dedans de vos yeux. sensuelle. la femme. il a un jugement . j’ouvre les yeux. lui. Chaque matin. […] Je l’embrasse. suppliante. c’est toi. des phonogrammes de sumer qu’il traduit en français. son passé . Comme Albert Memmi. Albert : Le Scorpion. Je lui ôte le souffle. Sois présent en ton absence et tu verras ce que tu n’as pas encore vu. je ne suis pas d’ici. s’amuse à mêler les pensées. des idéogrammes chinois. d’autres signes. les temps. comme dans un rêve. L’exaltation dans laquelle elle se trouve dès qu’apparaît sa maison en rêve ou concrètement rappelle les ravissements de Lol V. Le narrateur vit à l’instant T. lèvres humides et bonnes. Elle s’emporte à la dérive du désir. je viens d’ailleurs. qui est ce docteur-là ? Qui est ce Bina ? […] Mais. mais il a aussi un regard sur sa vie. les personnages passés et présents. Je l’aime d’un amour inconnu. Allons bon. Ses yeux préfigurent le désir. […] Je suis éveillé même en songe. Imilio. V. Le héros marche dans Paris. je tends les bras. s’interroge sur l’origine de celui-ci. 40. comment est-ce possible ? »171 Ce passage comme beaucoup d’autres dans ce roman. p. malgré la cire. 80. observe le monde autour de lui. le frottement de la ficelle brute contre les doigts les durcit et en diminue la sensibilité. […] Comme dans un rêve. il se remet en question. d’autres typographies. […] Je l’emprisonne entre mon corps et la grille. « Tu te dis : non. qui l’emporte dans des rêves érotiques. 137 . Ainsi. Je déambule dans le temple de vos corps. Je vous vois au-delà de ce que vous êtes. Je suis de retour. Memmi. Le lecteur retrouve les personnages qu’il a déjà rencontrés dans les précédents ouvrages : La Statue de sel.nom. lui. de jeter pêle-mêle dans ce même tiroir tout ce que tu écris ! TOUTE SA CONDUITE ? TOUTE SON ŒUVRE S’EXPLIQUE PAR CECI : IL ETAIT UN ETRANGER »172. Je l’ai quitté. je me lève. « Je déteste préparer le fil . le désir frise le 171 172 Fellous. Stein dans l’ouvrage du même nom de Marguerite Duras (Le Ravissement de Lol. J’ai déjà vécu en ce monde. p. et la typographie. le rapport avec le Scorpion ? Quelle idée. mon œil se promène. L’écrivain met par écrit les multiples individualités de l’auteur. Abdelwahab Meddeb. des phrases écrites en arabe. nous offre une envolée lyrique avec son roman Phantasia. Il est envoûté par Aya. […] Elle verse une larme sur sa beauté excédée par l’éveil de ses sens. Albert Memmi. que la typographie permet de représenter.

un mode de pensée : il ne faut pas 173 174 Meddeb. Colette Fellous. p. VOYEURS-MISERES Destins sans failles. Amina Saïd. Dorra Chamman avec son Divan. va même faire écho à de grandes tragédies en reprenant à son compte des citations modifiées telles que : « Va. Colette : Le Petit Casino. traçage incertain Bâcheurs d’amour. Fellous. p. vole et reviens ! »174.corps redressé à retrouver le regard plongé dans l’énergie de l’autre. rappelle Goethe avec le titre du recueil mais surtout Apollinaire et ses Calligrammes. fait écho à l’écrivain européen avec ses Histoires : celle du ‘Corbeau qui ne tint pas parole’. Abdelwahab : Phantasia. Délires de brume Sirop d’amertume Caissons vides. chapelets-regrets Sillons perfides. p. 175 Chamman. ‘Soleil’. De longs passages de tendres délires alternent avec des interrogations sur les rêves ou des proses poétiques. Le Scorpion rappelle certaines œuvres du Nouveau Roman dans le sens où il se présente comme un recueil de micros textes. SAPEURS DE RIRE. de son désir. qui a écrit de nombreux recueils de nouvelles et de contes. »173 L’écrivain. la disposition montre le jeu de l’auteur comme le faisait le poète français. Dora : Divan. ridules de braise. ‘du Souriceau et de la souricette’…Chaque historiette met en scène des animaux et met en relief une morale. il parvient à plonger le lecteur dans son monde mi-réel et mi-rêvé. c'est-à-dire l’usage de longs paragraphes séparés par des blancs. cours. 12. terre infertile SOLEIL MAYA Flambeaux d’étoiles Cherchent En Isis mal d’Iris175 Son poème Soleil fonctionne sur l’association des mots. Le style de ces ouvrages est descriptif et poétique. La construction des œuvres rappelle celle de Sarraute ou de Marguerite Duras. par des phrases brèves et saccadées. rend compte de son trouble. 32. l’utilisation d’une langue simple mais avec de longues phrases et de courtes propositions. Subtilement. eux. 138 . celle du ‘Renard et du coq’. Les contes. 15-17. rappellent les Fables de La Fontaine.

Sodome et Gomorrhe. p. les apparences sont trompeuses. dans l’Œil du jour. assommante »179. dans Sodome et Gomorrhe (1921-1922). la succession de ces derniers ne revêt pas le même aspect : alors que chez Mme de Cambremer nous avons un diminuendo : « ravie-heureuse-contente »178. 178 Ibid. ce qui rappelle Mme de Cambremer dans Sodome et Gomorrhe. Proust. […] Je venais d’apercevoir. de la cuisine. 336. telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée »177. 179 Béji. Toute la réminiscence se fait de manière sensible. très souvent sa phrase dépasse la trentaine de lignes. on a l’impression de retrouver le Combray d’À la Recherche du temps perdu (1913-1927). à partir des odeurs. Denise : Cahier d’études maghrébines. Elle aime à utiliser des séries d’adjectifs ou de substantifs pour appuyer ses propos. Comme Proust. Enfin. p. petite fille. ma poitrine s’enfla. 153. elles vivent en marge de la société. les sens sont requis. la romancière s’apparente à Proust. elle le fait par le biais du maquillage. Paris : Noël Blandin 1992. 139 . Stylistiquement aussi. évoque sa grand-mère. nous avons une progression : « fagotée. Paris : Folio Gallimard 1990. pour les petits enfants. […] retrouve la possibilité de faire ressurgir son enfance »176. Proust. Le portrait qu’ils font de leur grand-mère est plein de tendresse. 176 177 Brahimi. qui. il se déchausse : « […] à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine. p. ampoulée. De même. d’humour et de nostalgie. « un peu comme Proust. lorsqu’elle aborde le problème des mariages maghrébins. des mots. par bien des aspects. […] le visage tendre. En effet. toutes deux sont.mentir. enfin. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Hélé Beji. être sectaire amène à la mort. elle illustre le monde d’aujourd’hui au moyen du jeu et des animaux comme le faisait son prédécesseur. Hélé Beji s’inscrit dans la lignée de Proust ou de Baudelaire. objets d’amour. La narratrice utilise la fameuse règle des trois adjectifs mais contrairement au personnage de Proust. rappelle celle de l’écrivain français. Toutes deux sont recluses. elle tend à faire des digressions calculées. n°8. chez Hélé Béji. ils sont les instruments du retour en arrière. dans sa chambre de Balbec. p. 255. se rappelle intensément sa grand-mère au moment où. des rites habituels quotidiens. dans ma mémoire. préoccupé […] de ma grand-mère. 97. Cologne. ainsi. Enfin. […] des larmes ruisselèrent de mes yeux. Ainsi. l’honnêteté paie toujours… Ainsi. elle aime à user de phrases complexes et longues. Hélé Beji.

La lumière transfigure le paysage. on la retrouve lorsqu’elle fait le tableau de la promenade de Carthage sous la pluie : « Il y avait eu un orage. p. conservée dans les atomes de l’air. 104. un mirage. 51. elle est moins présente formellement. distrait ». qui écartait ses particules avec le mouvement d’un rideau découvrant les vitres limpides d’une fenêtre sur un firmament. L’auteur nous offre une métaphore de la beauté du paysage tunisien. et soudain rendue à ma vue ? »183. « lumière 180 181 Ibid. de la pureté accentue cette sensation : « transparence ». regard où se mêle le ciel et l’eau avec quelque chose de vague et de distrait »182. une pureté de lumière blanche sortie de l’air lui-même. Ibid. un rouge à lèvres débordant de vulgarité… Ces aspects physiques traduisent. En ce qui concerne l’influence de Baudelaire. Celui-ci est féminisé : l’image de la femme dont les cheveux roux représentant le coucher du soleil ondulent au gré du mouvement de la mer.Dans le chapitre 8 de Itinéraire de Paris à Tunis. de la lumière. vivant comme l’illustre le regard et surtout les émotions ressenties : « vague. et ce fut comme un breuvage de transparence que l’air avait absorbé avant de scintiller. l’écrivain commence par l’exclamation « C’est le jour des fiançailles ! Quel étonnement sur le visage de la fiancée ! »180 et continue par la description de ce visage maquillé. le voyage a pour origine la sensation : olfactive comme le sous-entend le poème Parfum exotique ou l’odeur du kenoun dans l’Œil du jour. 182 Béji. l’illumine aux yeux de la spectatrice jusqu’à donner l’impression d’être dans un univers presque paradisiaque. peint : des cils « un peu trop épais de mascara »181. Le lecteur a le sentiment de voir un tableau magique. « pureté ». l’intensité du blanc. « scintiller ». […]. Il est humanisé. et visuelle lorsqu’elle peint la côte carthaginoise : « La côte s’immerge silencieusement comme une nageuse aux cheveux roux défaits dans les rayons. 183 Ibid. p. […] Peut-être était-ce un éclat antique sortant de Carthage. une blancheur marmoréenne de cité engloutie. 140 . Cette description poétique. […] la ligne estompée de la terre borde l’immense regard ouvert de la mer. elle voit la côte et s’identifie à elle. D’ailleurs. Paris : Maspero 1985. p. 69. Hélé : L’Œil du jour. p. D’ailleurs. 69. en réalité. Pour lui comme pour Hélé Beji. une chevelure rappelant la végétation brûlée. un changement social : la femme passe de la jeune écolière fraîche à la mariée snob qui se prend pour une star que les autres célibataires envient. on peut se demander s’il n’y a pas une fusion du regard de l’écrivain avec la côte carthaginoise.

[…] le soleil s’exhibe avec exubérance »185. par exemple.blanche ». « éclat ». le second fouille la mémoire pour nouer tous les fils de son identité. Albert : Le Scorpion. il est un pôle préférentiel. Paris : Les Grands textes classiques. des lieux inondés de lumière et écrasés de chaleur : « Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone » 184. à la culture française. 39. c'est-à-dire le rêve d’une existence antérieure. de jouer de manière ambiguë de tous les temps et de tous les registres de la narration. n’hésite pas à Baudelaire. Cependant. de combiner une métrique et une structure traditionnelle. Hélé Béji comme Baudelaire éprouve une même nostalgie de l’idéal. Les œuvres d’Albert Memmi. »186 Lorsqu’on lit le texte de Nerval et Le Scorpion d’Albert Memmi. p. 185 Béji. « sauvage ». « De tous les pores du jour sort une lueur sauvage et mordorée. « blancheur marmoréenne ». On retrouve aussi chez les deux écrivains une même atmosphère de paix et de bonheur. la littérature francophone tunisienne réutilise les images de la littérature orientaliste. « firmament ». Le passé n’est plus une fin en soi. on observe une tentative de la part de l’écrivain tunisien. vers 4. quant à elles. qu’il est une apparition. « … au commencement Lorsque la volonté du roi commença à agir Il grava des signes dans l’aura céleste Une flamme sombre jailli Dans le royaume le plus caché Du mystère de l’infini. 184 141 . Chez les deux artistes la lumière est éclatante : « éblouissante ». 50. Le jour se gonfle de lumière. p. emprunte de nouveau. elle est très prononcée presque aveuglante. Hélé Beji. rappellent Les Illuminés de Nerval (1852). l’objectif de ce style est différent chez l’un et chez l’autre. Hormis ces ressemblances avec des styles et des objectifs d’écrivains français. Paris : Noël Blandin 1992. 82. « limpide ». Le « soudain rendue à ma vue » confirme cette impression : l’antique Carthage réapparaît encore plus belle. Le premier tente d’échapper au passé pour se retrouver. 186 Memmi. Le lecteur ressent comme une certaine légèreté. Dans Le Scorpion. on s’aperçoit que les deux artistes ont une préférence pour les fragments de textes épars. Enfin. une certaine fraîcheur qui peut faire croire que ce paysage est fantomatique. Charles : « Parfum exotique » Les Fleurs du Mal. par exemple. p. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Nous retrouvons dans ces deux tableaux des échos de l’Invitation au voyage et des images propres à la prose romantique utilisée par Baudelaire.

1863. La comparaison du couple de la grand-mère et de sa servante Olympia avec le tableau de Manet en est la preuve. 142 . Hédia Baraket dans Chouf (1998) met en application le principe du livre/photo. Effectivement.reprendre des figures de la littérature européenne et des arts orientalistes.5/190 cm. à une peinture orientaliste pour décrire son aïeule et son monde. Figure 32 : Olympia. Cet écrivain comme beaucoup d’autres va introduire dans ses oeuvres des images issues de la littérature orientaliste. Elle a recours ici. Huile sur toile : 130. son livre est un album de photographies représentant des éléments essentiels et traditionnels de la culture tunisienne. Paris : Musée d’Orsay. Edouard Manet.

Toujours dans le même ouvrage. 143 . des mères (étaient) assises ou dressées dans des piscines de marbre dont l’eau s’irisait de la mousse des pierres saponaires. va plutôt s’attarder sur les mœurs maghrébines. observe la coquetterie et la lascivité des femmes maghrébines au hammam (maquillage. 1998. Nous voyons des vieillards turban. d’être sensible à ce monde oriental qui perdure encore en dépit de la modernité. la couleur bleue. Chez Georges Memmi. on retrouve alors les descriptions des récits exotiques français. Farès Khalfallah. du gommage et du massage en éprouvant l’envie de partager le même sort comme c’était le cas des Européens. Dans Vie lointaine (2000). Encore une fois.Figure 33 : Photos issues de Chouf de Hédia Baraket. « La vapeur se multipliait à l’infini. on assiste à un mariage tunisien traditionnel. petit garçon. lui. l’auteur peint l’oisiveté des hommes orientaux qui passent l’essentiel de leur temps dans les cafés à manger des glibettes et à fumer. des portes de maisons traditionnelles. […]. c’est le bain qui est à l’honneur dès l’ouverture du roman Qui se souvient du café Rubens ? Le héros. Le titre du recueil signifie ‘regarde !’ Elle interpelle le lecteur afin de lui dire d’être attentif à ce qu’elle lui montre. épilation). nous avons l’impression de relire un passage d’une œuvre orientaliste ou d’en contempler la peinture. une vieille place de medina…. il suit le rite de la toilette.

Ces emprunts à la littérature orientaliste peuvent s’expliquer par le souhait des écrivains tunisiens de reprendre ce qui a touché les voyageurs européens en les marquant de l’authenticité de leur vécu. on se gorge de friandises et de boissons jusqu’à l’heure de l’abstinence. […] des coupoles vert pistache. Hélé : L’Œil du jour. de bazar alors même que le souk est organisé en corporation. échoués comme des barques. Paris : Maspero 1985. p. la succession des objets hétéroclites. mortes le reste de l’année. Le souk. « corps nus ». On sort le soir. « le corps alangui ». au bord de l’aube ». « cris de plaisir ». Il commence par le Ramadan que plusieurs écrivains exotiques européens avaient décrit durant de nombreux chapitres : « Les nuits de Tunis. on veille. la joie de s’amuser. pétrissant avec application des corps nus. de chaos. l’auteur a fait le ramadan. Georges : Qui se souvient du café Rubens ?. il décrit alors ses soirées passées auprès d’eux. dans le Cimetière des moutons. incontournable. à la sagesse au lever du jour. 101. le corps alangui et encore fumant. les 187 188 Memmi. p. Les baigneuses du bain maure éprouvent un bien être immense. » Cette description est fortement imagée.Je regardais ces matrones aux seins lourds. Salem :Le Cimetière des moutons. des niches carrelées de faïence peinte et réchauffées par des nattes. Elles s’y reposaient. est traité par Hélé Béji à la manière des voyageurs occidentaux. auxquels elles arrachaient des cris de plaisir. être lavé. massé…profiter de petits bonheurs simples. 14. des arcatures bicolores noires et jaunes »188. ressuscitent en ce mois.189 Le vécu est fortement ressenti. des piliers verts et rouges. Béji. […]. Le narrateur explique qu’il a passé le mois de jeûne chez ses futurs beaux-parents afin de voir sa fiancée. et le retour au calme. Ces moments sont empreints d’érotisme : « seins lourds ». Ce lieu est celui du plaisir du corps avant tout : manger. a ressenti la faim. on fume le narguilé. dans la salle voûtée qui précédait le hammam. le lecteur peut s’imaginer ces femmes et les associer aux différentes peintures de harem propre à l’orientalisme pictural. 46. On a l’impression de voir le tableau érotique d’Ingres ou de relire l’expérience de Maxime Du Camp. […] Il y avait. Salem Trabelsi évoque. p. Le lecteur retrouve le jeu des couleurs « ce rose indescriptible. 189 Trabelsi. 144 . la phrase fondée sur une juxtaposition infinie d’éléments pour accentuer l’impression de mélange. toutes les caractéristiques de l’orientalisme français. croquant 187 délicatement des noisettes et des raisins secs. de manger et de faire la fête la nuit tombée.

dans l’air. dans la pierre. En effet. Toutes les couleurs se heurtaient. de ressenti personnel. tantôt perceptibles. pour qui cela est nouveau. se brisait sur le rose. devient un songe. les mâts immobiles. chantée par Baudelaire ? L’expérience estelle différente ? En fait. qui appartient 190 191 Trabelsi. 113-114. tantôt insoupçonnées. Puis. ne peut qu’apprécier cette gaîté apportée par les nuances. Á cette heure tout semble se recueillir sous la lumière rouge du couchant. violait. Le rouge pénétrait le vert en blessant le blanc. L’étranger. 55. L’air frémit tendrement. C’est l’heure où l’île. elle l’attendra. il peint les couleurs du souk mais contrairement à eux il n’y est pas sensible : « L’encens violait les narines et voilait la lumière des ampoules. On sent dans les termes utilisés : « vomissures. Comme cette femme. telle une femme ravie et paresseuse après une longue et ardente jouissance. dans un autre domaine. les parfums du sable qui soupire. Djerba. dans la végétation. Trabelsi. perdus dans l’éblouissement d’une myriade de gemmes. mielleux. Tout est question d’interprétation. bercée par l’envoûtant roulis de son climat enivrant. desséchait le fushia. se couche voluptueusement dans le drap incandescent. p. qui rend l’âme légère ou l’invite à une longue et douloureuse plainte. Salem : Ibid. Le noir disloquait l’oranger et éjaculait des nuances olivâtres sur l’ocre déjà embrumée par le gris. Les vomissures du jaune serein dégoulinaient sur le beige et flétrissaient le bleu ciel. gambadent et s’ébattent. » Où est cette harmonie peinte par Delacroix. Le lamé troublait le safran. vaporeux.repas en famille…Comme les Orientalistes. on peut penser que l’écrivain autochtone est moins sensible à la beauté des couleurs puisqu’il y est habitué. Les palmiers. de la mer qui respire en bouffées fraîchement salées. langoureusement abandonnées à la brise marine. p. les sentiments de l’écrivain sont identiques à ceux éprouvés par les Orientalistes : « Tout est dans la lumière. gercée par le marron. Les barques sont amarrées dans une vaste plaque d’argent . serré dans son habit d’or et de flammes. s’entregriffaient et crevaient en une espèce de mixture en bouillie qui torturait les yeux jusqu’à la 190 racine. La turquoise. Salem : Ibid. celui de la lumière et du pays. 145 . ineffable. Et avant que le soir ne descende. Le héros découvre une île inconnue. le regard est subjectif. teinté de pourpre et de lie de vin que le soleil lui offre comme l’adieu d’un soir. de lire des poèmes de Baudelaire ou des récits exotiques de voyageurs tombés sous le charme de la Tunisie. de Djerba. Nous avons l’impression de voir des peintures orientalistes. »191 Ce passage respire l’amour. blessant » que le narrateur est écœuré par ce trop-plein de couleurs criardes. fulgurant. les oliviers profilent des silhouettes dévêtues.

les soins successifs qui lui ont été donnés. le tableau écrit est poétique. on peut imaginer que ce sont ces attraits qui ont retenu Ulysse sur cette île si longtemps. la culture orientale. les mouvements sont presque imperceptibles. lie-de-vin. et tombe amoureux du paysage transfiguré par le coucher de soleil. était surpris de voir toute une famille. la reprise de ces clichés par les artistes maghrébins leur confère une profondeur. dans la littérature européenne. elle respire la quiétude. touché. il va à l’essentiel de ce qui l’a marqué. à cette heure. nous pouvons considérer l’écrivain maghrébin de langue française comme un ethnologue de l’intérieur. Nous pouvons retrouver des mêmes thèmes dans les deux littératures : francophone tunisienne et orientaliste. la lumière. Elle semble être. Sa peinture est sensible. massé. sensualise Djerba . ils ont l’expérience de cette culture. immobile.pourtant à son pays. de ce qui a provoqué chez lui l’envie. flammes… » Comme ses habitants. comme le texte en lui-même d’ailleurs. la lumière est à l’origine de la magie. ici tunisien. De nouveau. fermé au monde extérieur. Ces récits gagnent en intensité. exprime directement son ressenti. le rassemblement familial s’explique par la pauvreté (la majorité des Maghrébins n’ont pas les moyens de se construire une maison) et par le lien familial qui est si fort que les gens 146 . mais la manière d’en parler est différente. le bien être qu’il a ressenti et il admire cette coutume orientale. composée de plusieurs générations. l’île est calme. sont chaudes comme le climat. Ce que l’auteur peint c’est ce qui a envoûté nombre d’artistes européens et c’est ce qui ensorcelle aujourd’hui notre narrateur. voluptueuse. l’habitude de cette expérience . Il exprime sa satisfaction. L’écrivain féminise. qu’il soit indigène ou étranger. de l’émerveillement éprouvé par le spectateur. l’orientalisme ont souvent été qualifiés de superficiels . De même. André Chevrillon. Les couleurs. intime alors qu’avec l’écrivain français il est soumis à un regard plus extérieur. d’étude. en véracité parce que leurs auteurs ont vécu dans le cadre oriental. L’exotisme. l’île est présentée comme langoureuse. il est d’usage de présenter le foyer oriental comme un milieu clos. Lorsque Maxime Du Camp raconte son expérience du hammam il le fait sur le mode de la description : il peint la manière avec laquelle on l’a lavé. la femme amoureuse : « incandescent ». il assiste à un regard intérieur. Georges Memmi. Le lecteur ressent le vécu. L’absence de bruit et la luminosité peuvent faire penser à un songe dont l’auteur aurait peur de sortir. or. habiter ensemble dans une même demeure. Effectivement. Il témoigne de ce qu’est la vie maghrébine. lui. Djerba est idyllique. le paysage. comme arrêtée par le temps. « pourpre. le bien-être. le désir. Or. à la différence des Européens. par exemple.

Ses réminiscences sont empreintes de tendresse. Hélé Béji s’attarde à décrire son environnement familial. voire fonder leur écriture sur celles-ci car les thèmes comme le hammam. marque ces récits de l’authenticité. tous ses gestes. son monde. En réalité. des taquineries entre les deux personnages.préfèrent vivre sous un même toit afin de partager des bonheurs et des malheurs identiques. « Ce n’est pas un repli d’enfermement (comme le pensaient les Occidentaux) c’est un respect de la cellule familiale avec toutes les communications appropriées au mode de vie spécifique du Maghreb. de leur culture. sont admirés. en particulier lorsque c’est celle de son oppresseur. voilà ce que nous Tunisiens avons ressenti ! On peut supposer que cette réutilisation des topoï orientalistes est une forme de réappropriation identitaire. Béji. le regard est alors différent. on assiste alors à des jeux. n°4. L’amour ressenti par Hélé Béji pour sa grand-mère. Les Maghrébins ressentent alors le besoin. 1992. Hélè : L’Œil du jour. elle charge son voisin de les faire pour elle .104. ne sort pas faire ses courses. cette littérature mémorielle apporte le vrai. la grand-mère par exemple. ces clichés. par exemple. que ce soit son trottinement jusqu’à l’armoire. Chevrillon jette un regard surpris sur ce mode de vie. adorés. à savoir leur culture. Nja : Cahier d’études maghrébines. le vit et le comprend . le harem. cet emprunt à la littérature orientaliste et à ses propres souvenirs est une manière de s’adresser à la France en abordant le terrain connu qu’est l’Orient. héritage de leur histoire. elle. intime. La grand-mère est aimée. Il est difficile d’employer la langue étrangère. 12. Cologne. On ressent l’amour de la narratrice pour sa « grosse éternelle »193. p. Toutes les images véhiculées par les Européens sont vraies (en majeure partie). p. de réutiliser les poncifs de l’orientalisme français afin de reprendre ce qui leur appartient de droit. on a sincèrement l’impression de s’ouvrir à un monde personnel. »192 L’Œil du jour témoigne de cette coutume. Cet univers est véritablement fermé. Cette profondeur des œuvres maghrébines vient du souvenir. son immobilité lorsqu’elle est assise à attendre sa petite fille ou la posture qu’elle adopte en priant. Le lecteur est le spectateur du souvenir d’une vie réelle. Voilà ce que vous Français avez vu. Les artistes orientaux reprennent à leur compte ces images courantes de leurs mœurs. Hélé Béji. la vie de 192 193 Mahdaoui. les écrivains tunisiens vont en parsemer leurs œuvres. Paris : Maspéro 1985. 147 . à défaut d’écrire en arabe. illustre cette réalité.

frustrée de ne pas sortir. Les images installent le lecteur. toujours en ce qui concerne l’intérieur maghrébin. Les écrivains maghrébins francophones. La réutilisation d’images exotiques telles que celle du marchand de cacahuètes. celle de redéfinir ces images par le biais d’une expérience personnelle. collines. Les écrivains maghrébins francophones procèdent de deux manières : d’un côté. lui. beaucoup d’œuvres européennes ont véhiculé une image de la femme orientale enfermée. étudiait l’autre et l’ailleurs. où règnent la bonne humeur et la joie de vivre et où l’enfermement n’est pas vécu comme un supplice ou une tare mais comme un bienfait. Avec l’indépendance. elle n’a pas pour but de créer du pittoresque mais de transmettre et de fixer par écrit une part de son intimité. 148 . Ils leur donnent vie et consistance en raison de leur expérience personnelle et de leur origine. D’une certaine manière. il fait partie de sa construction culturelle et individuelle. ressentis. aider les Européens sédentaires à s’évader. Les Orientalistes souhaitaient raconter leur voyage. du hammam. est tombé dans ce monde dès sa naissance. Les artistes exotiques procèdent à un mouvement extérieur : donner aux autres ce qu’ils ont vu. De plus. Dans certaines maisons c’était peut être le cas mais il ne faut pas généraliser. par exemple. mais à l’inverse de ses prédécesseurs qui ne savaient pas ce qu’ils allaient rencontrer précisément. de l’enfermement de la femme a une finalité. veulent expliquer ces images et faire revivre ces clichés à partir de la vie réelle. Les clichés de l’orientalisme font partie de cette mémoire. la grand-mère de Hélé Béji renverse cette idée. L’Européen découvrait. retrouve son pays natal .famille…des paysages : mer. la reprise de clichés orientalistes peut aussi être motivée par la volonté de rétablir la vérité. cloîtrée chez elle. avec une différence. les Tunisiens narguent les Européens avec la réutilisation de ces topoi. Le voyage d’Hélé Béji. est fondé sur un désir de dépaysement comme les Orientalistes. l’extérieur vient à elle à travers les rumeurs rapportées par son voisin et cela lui suffit. L’aïeule parvient à faire de son foyer un univers euphorique. ils reprennent aux Orientalistes ce qui leur appartient c'est-à-dire les coutumes véhiculées par des clichés. elle. et en font un trophée de leur liberté. Par conséquent. celle du vécu. Il leur est nécessaire de récupérer leur identité que l’assimilation a tentée de faire disparaître. montrer un Ailleurs et un Autre différent. qu’il soit Français ou Arabe. le Tunisien. souks… ont été vécus. eux. le voyage est ainsi motivé par un désir de retrouvailles avec son passé. Elle est heureuse de rester chez elle. côtoyés. et la place de la femme. les Arabes vont vouloir couper les ponts avec les Français et se refaire une mémoire. lorsqu’elle recourt à l’image type du foyer maghrébin. En effet. son enfance. dans son monde. dans un univers familier.

Revue El Adâb. Les premières s’inspirent nécessairement des arts orientalistes européens d’où la réutilisation de topoï. par le biais de la langue française et de la diffusion de leurs œuvres. mais ils créent leur propre style fait d’Orient et d’Occident et ils font évoluer cette image orientaliste archaïsante vers leur monde contemporain. p. À cela s’ajoute l’idée que ce qui est montré par les Européens est vrai. lui.59. ils redonnent ce qu’ils ont pris. Beaucoup (surtout les nationalistes et les islamistes) resteront sur cette image et souhaiteront la faire revivre dans le monde contemporain. ou d’absence de nouveauté littéraire. linguistique. L’interculturalité. modifiés par leur souvenir. ils (les Arabes) se limitaient eux-mêmes à une antiquité révolue. Le Tunisien. celle-là même perçue par les Occidentaux. 149 . Le désir de l’Européen est celui du bonheur qu’il trouve dans la vie quotidienne orientale et celui de la magie qu’il vit à travers le dépaysement. l’imitation joue un rôle essentiel dans cette reprise des clichés qui fixe de manière archaïsante ou classique l’orientalisme français dans les œuvres tunisiennes francophones. de la religion et de la fête. l’exotisme des décors et des costumes. Tant de récits et de peintures montrant l’Orient et ses habitants ont été véhiculées que les Arabes ont une seule image d’eux-mêmes. Ces derniers leur ont donné à savoir qu’ils appartenaient à une civilisation autrefois puissante. Louis : cité dans ‘Critique d’Edward Saïd’. Certes. Massignon dira à ce sujet : « Epousant les thèses d’un certain orientalisme. d’abord méfiant. Une dernière idée peut expliquer l’usage des clichés orientalistes par les écrivains francophones : celle de l’image perçue par les Maghrébins à travers les écrits européens. et du point de vue artistique. les Maghrébins éprouvent donc la nostalgie de cette époque révolue où ils régnaient sur le monde. le pittoresque. c’est cette forme de métissage culturel. les artistes maghrébins ne se voient que dans l’image colportée par les Européens et s’inspirent de celles-là dans leurs œuvres. n°6/7. du point de vue de la littérature générale bien entendu. n’empêche pas cette volonté de métissage culturel. cette culture de la quiétude et du faste.et d’un autre. qui suppose un mouvement grégaire des hommes de lettres tunisiens. se laisse subjuguer par cette société étrangère pleine de 194 Massigon. artistique. Il n’en demeure pas moins que même cette idée soutenue par Béchir Ben Slama. Leurs regards seront tournés vers le passé. juin/juillet 1994. leur vécu. Toute l’Europe est attirée par cette civilisation du passé. seule dotée à leurs yeux de prestige »194. d’où cette impression de ‘déjà vu’.

très rapidement. les écrivains tunisiens vont être influencés dans la forme par les artistes français. c’est un désir de reconnaissance. 150 . Presque ironiquement. de l’art littéraire. d’existence et d’individualisation qui en est le moteur. La littérature arabe privilégie les contes ou nouvelles (genre qui se prête le plus à l’oralité) la poésie ou le théâtre. Par exemple. sa politique. le français devient la seconde langue nationale de la Tunisie mais surtout la langue par excellence de communication internationale. Certes. les souks colorés. nous semblons assister à un amour pour l’Etranger. lumineux . le roman est issu de cette influence occidentale. c’est une revendication identitaire. l’imiter dans son urbanisation. L’ironie se retrouve dans cette reconquête. enfin que tous deux ressentent un même amour pour la Tunisie va provoquer une lutte entre ces deux cultures. Cependant. En effet. Jusque dans leurs productions écrites. Cet intérêt mutuel paraît sans faille.promesses de progrès. La littérature maghrébine d’expression française emprunte l’usage du « je » alors qu’elle était plus habituée au « nous » collectif… En ce qui concerne le fond. les écrivains tunisiens vont réutiliser des clichés de la littérature orientaliste comme le paysage bleu. ses mœurs. le fait que le Tunisien éprouve le sentiment de perdre son identité. la Tunisie a lutté pour son indépendance. sa langue. pour mieux se faire comprendre des Européens. les cérémonies religieuses pour mieux les définir. de modernité. ses mœurs et surtout ses arts. l’Ailleurs partagé. il va s’assimiler à cette culture. enfin pour mieux se réapproprier ces attributs de leur culture. mais aujourd’hui (en réalité dès son émancipation) elle accepte et revendique sa part d’occidentalité dans son gouvernement. Par conséquent. La complicité fait place à la rivalité. que le Français se sente supérieur en raison de ses progrès techniques. de liberté. pour se détacher de l’emprise du colonialisme.

la France est reconnue comme protectrice des intérêts de ses nationaux et des Européens de la Régence. Et les Tunisiens s’habituent peu à peu à considérer cette influence prédominante comme nécessaire. celui-ci est un artiste. Cette position fut officiellement affermie par la suite. Vingt ans plus tard. un voyageur. à cette occasion. En 1577. le bey Hussein Ben Ali comble d’honneur le vicomte d’Andrezel. Le bey Hamouda prend sous sa protection le savant voyageur Desfontaines (qui ainsi parcourut la Régence). 151 . un consul pour la nation française »195. dès cette époque. la France protégeait les intérêts européens en Tunisie. enfin. peu importe le reste. en 1824. Ibid. le bey veut bien déclarer : 195 196 Plantet. Jusqu’en 1830. afin d’y « tenir un ordre de politique et de justice. Les Tunisiens se soumettent donc à la venue de l’Européen . naît et va se développer l’idée d’une sorte de protectorat de fait. le prince Listenac vient à la tête d’une escadre et est salué de 29 coups de canon. la Régence est indépendante à l’égard de Constantinople. 197 Ibid. et renouvelle. Ainsi. ce traité sera renouvelé et assurera la ‘bonne correspondance’ des deux pays. envoyé gracieux de Louis XV en 1728 et signe avec la France un nouveau traité d’amitié. une ambassade tunisienne est présente à Reims au sacre de Charles X. précise que « le consul de France résidant dans la ville de Tunis sera honoré et respecté et aura la prédominance sur tous les autres consuls »196. En 1728. qui le peint et l’aime. un scientifique qui cherche à découvrir son pays. »197 En 1824.Revendication et idéalisation Dès le XVIe siècle. le même bey affirme publiquement : « Tunis doit toujours être unie à la France . moins de trois ans après l’installation des Turcs dans la Régence. habilitant la France à protéger la Tunisie. En 1766. et elle est considérée par la France comme soustraite à la prépondérance du bey d’Alger. Le traité de 1665. le gouvernement d’Henri III établissait à Tunis. notamment. le traité de 1802. De cette manière. Eugène : Correspondance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour. Ainsi. En 1752. 1893. et elle peut signer avec la France différents traités.

le Protectorat est déclaré au Bardo. Cette humiliation au cœur tellement profonde qu’enfant elle ne pouvait prononcer les mots « colonies » ou « indigène » sans avoir mal. Bien sûr. Les termes sont très durs : « morte.28. au fur et à mesure de son instauration. Les Français ayant des intérêts politiques. la Tunisie est sous le joug de la France. L’enfant. judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utile ». je les ai vus entrer dans ma maison de campagne et je les trouve bien supérieurs à ceux des Anglais. économiques et militaires décident de s’installer et d’obtenir la gestion de l’État avec l’accord du Bey. Dès 1920. »199 La Convention de La Marsa du 8 juin 1883. mon cœur s’épanouit. ce premier contact pacifique se transforme en conquête : à la fois paternaliste et colonialiste. Progressivement. »198 Les relations franco-tunisiennes sont harmonieuses et fraternelles. cette prise de pouvoir déplaît aux Tunisiens. Souad : Les Jardins du Nord. incitant les nations du ‘Vieux Continent’ à rechercher de nouveaux espaces pour leurs marchandises et leurs capitaux. se sentent étrangers dans leur propre pays . 152 . la rébellion se met en place. Traité du Brado. La révolution industrielle a accru les besoins des pays européens et le protectionnisme a réduit leurs débouchés. arcticle 2. 145. 200 Guellouz. par exemple. p. cette marque au fer rouge : « appartient à un pays colonisé ». donne réellement les pleins pouvoirs à la France : elle peut promulguer les réformes « administratives. dans un passage prospectif de ses mémoires. pleines d’intérêts réciproques. le bey de Tunis consent à ce que l’autorité militaire française fasse occuper les points qu’elle jugera nécessaires pour le rétablissement de l’ordre et la sécurité de la frontière et du littoral. Sofia. 198 199 Dupuy. p. Pour elle et pour les hommes de son peuple qui toléraient cela pour elle… »200 Cette déclaration est révélatrice de l’état d’esprit d’un peuple soumis. humiliation » pour exprimer la honte d’avoir été et d’être colonisé.« Quand je vois des vaisseaux de guerre français. L’article 2 proclame : « S. l’héroïne des Jardins du Nord. A. parce que je sais que ce sont des amis qui viennent me voir . avec la création du Mouvement des Jeunes Tunisiens. Je ne suis pas morte avec. Néanmoins. comme les adultes revendiquent une existence libre. Humiliation double. Beaucoup témoignent d’un sentiment de mal être. fer rouge. Le 12 mai 1881. avoue : « Dieu soit loué […]. Aymé : La Tunisie dans les Lettres françaises. dans la poitrine.

mais de réfléchir en patriote. Les paternalistes. les autochtones. A. par la France jusqu’à l’imiter et attendre en retour une reconnaissance. les savants curieux des cultures différentes. étudie en France et revient dans l’espoir de libérer son pays et d’obtenir son indépendance. étaient partout dans leur vie. Autochtones et émigrés tunisiens se mettent à haïr le colonisateur français. un prolongement de l’Europe. Les colons. Il ne s’agit plus d’agir en artiste.comme l’héroïne l’explique. en individu et de rêver une autre culture. de la France. trouvé et aimé. et qui souhaitent faire des colonies un prolongement de la France. les Français amoureux de la Tunisie s’imposent jusqu’à mépriser. obnubilés par le pouvoir terrien. un Ailleurs convoité. avec tout ce que cela supposait de culture occidentale et de marques de christianisme. 170. pour certains. leur liberté. économique. mais cette présence étrangère pèse : « Les Européens. Progressivement donc. dans leur approche de la conquête tunisienne. Deux armes sont alors à leur disposition : le refuge vers leur culture et la lutte contre l’ennemi. N’admettant plus de n’être qu’un pion dans son gouvernement. leurs fonctions professionnelles. son esprit de conquête et de suprématie. de découvrir de nouvelles contrées . et dans notre étude en particulier. elle comme d’autres a été attirée par la langue française jusqu’à ne plus prendre le temps d’apprendre l’arabe littéraire à leur grand regret. p. poussés par le gouvernement afin de civiliser les nouvelles colonies. d’être effacé face à cette civilisation d’où sa rébellion. qui eux. Les colonisateurs. les oisifs en quête d’évasion et de nouvelles aventures. Colons Un changement s’opère à cause de l’Histoire : les désirs des Européens se font différents. venus pour posséder et cultiver une terre et en devenir propriétaires. leur voler leurs terres. qui ont été influencés. dans son État. se divisent en plusieurs catégories : les artistes orientalistes venus en Orient afin de trouver une nouvelle inspiration. son mépris des autres cultures. en humaniste et de faire de cette contrée idéale sa propriété. des monuments . politique. 201 Ibid. il se met à la politique. souhaitent venir en aide aux autres civilisations. 153 . Les Français. »201 Le Tunisien a cette sensation de ne pas être important.

par conséquent. Toutes les conquêtes espagnoles ou portugaises en Amérique du sud ou les conquêtes françaises en Afrique illustrent cette volonté : l’Autre doit devenir identique à son colonisateur. au fil des siècles. les Européens se sont donnés le devoir de métamorphoser les autres civilisations. on peut le définir comme la conception selon laquelle les personnes qui détiennent l’autorité doivent jouer vis-à-vis de ceux sur qui elle s’exerce un rôle analogue à celui du père vis-à-vis de ses enfants. En parlant des peuples étrangers. »202 Bartolomé de Las Casas. et on trouve souvent ces énumérations : « les Espagnols ont supprimé des pratiques barbares telles que les sacrifices humains. De même origine. il veut. leurs motivations.1. en effet. qui a décrit dans le détail le désastre de la conquête. Dès le XVIe siècle. condamnait l’esclavage et les traitements cruels de la colonisation. Montaigne. refusée et certains missionnaires tentent même de le convaincre par la force de se convertir au christianisme. Tzevan : La Conquête de l’Amérique. vont critiquer ces actions inhumaines. ce n’est pas au nom de la modernisation mais de la christianisation que le pouvoir conquérant s’exprimait. Evolution On assiste à une sensible transformation entre le premier orientaliste et le colonialiste. Le colonisateur considère son mode de vie comme primitif et sauvage. dans ses Essais et en particulier Les Cannibales et Les Coches. À l’époque de la conquête de l’Amérique. leurs comportements et leurs objectifs diffèrent. démontre les bienfaits de la civilisation dite primitive et au contraire les aspects négatifs de la civilisation dite policée. Paternalisme Sentiment et idéologie parallèle à l’Orientalisme. lui inculquer le sien qu’il pense meilleur et plus moderne. On voit à travers l’histoire coloniale et les littératures françaises et tunisiennes l’application de cette manière d’être et de penser. a. mais il ne manquait pas d’insister sur les bienfaits apportés par sa civilisation aux contrées sauvages. prêtre dominicain défenseur des Indiens. des outils. 154 . des animaux domestiques. de supériorité politique . le cannibalisme. La question de l’autre. Paris : Seuil. […] nul respect de parenté que 202 Todorov. Beaucoup d’écrivains. et ont apporté le costume européen. La religion de l’étranger est critiquée. […]. il écrit : « C’est une nation. 1982. en laquelle il n’y a aucune espèce de trafique .

Michel de : Les Essais. la trahison. le pardon. autre philosophe des Lumières. il dénonce : « Nous embrassons tout. intéressée. p. à propos de l’Acadie : « Si la philosophie et la justice se mêlaient des querelles des hommes. »205. 207 Ibid. inouïes. leur vie simple. 206 Ibid. Dans Les Lettres persanes. Montaigne. elles leur feraient dire que les Français et les Anglais se disputent un territoire sur lequel ils n’avaient aucun droit. en revanche. naïve. Voltaire écrit. comme le dit Montesquieu. en outre. « vouloir donner à tous les peuples vos lois et vos coutumes ? »206. Robert : ‘Quelques aperçus sur l’opinion anticoloniale en France depuis le XVIIIe siècle’. la Revue Africaine. d’être menteur et d’être imbu de sa personne et de sa culture. pourquoi. aux lois naturelles . »203 Au sujet de ses compatriotes. la dissimulation. Et Bernardin de Saint-Pierre de renchérir : « Je croirai avoir rendu service à ma patrie si j’empêche un seul homme d’en sortir »208. dans L’Esprit des lois (1748). Michel de : Ibid. hypocrite et matérialiste. l’envie. 155 . Voltaire dira à ce sujet : 203 204 Montaigne. »204 La première civilisation est à l’état de nature. Montesquieu. Les philosophes du siècle des Lumières trouvent qu’il est dangereux de coloniser. on retrouve ces mêmes aspects de l’une et l’autre culture à travers le discours du Tahitien. 205 Boutruche. leur humanité. p. l’écrivain explique que : « l’effet ordinaire des colonies est d’affaiblir les pays d’où on les tire sans peupler ceux où on les envoie. Ce désir de possession illégitime est contraire. Chez Diderot. prouve le grotesque de celles-ci et ainsi critique la colonisation et par conséquent l’exploitation des hommes par les hommes. 4e trimestre 1933. Plus grave encore que de nuire aux conquérants. ‘Des Cannibales’. d’avoir soif de pouvoir. de se créer des besoins superflus. Il faut que les hommes restent où ils sont »207. la colonisation nuit aux colonies. Ce dernier revendique le pacifisme de son peuple. mais nous n’estreignons que du vent. leur générosité et en revanche accuse l’Européen d’être matérialiste. honnête. 23. dans son Supplément au voyage de Bougainville (1772). donc innocente. sereine et la seconde. en effet. renvoie au néant toutes les justifications de l’esclavage. cruelle. ‘Des Cannibales’. au moyen de démonstrations absurdes. l’avarice. […] les paroles même qui signifient le mensonge. la détraction. 29.commun .

téléphone. chemins de fer. Paris : Centre National de Documntation Pédagogique 1993. les races qu’elle n’avait pu réduire à néant. P. 210 Rogie. non par la force des armes. La conquête paternaliste devient une ligne de conduite pour toute l’Europe et tout pays moderne. télégraphe. Elle veut imposer ses colons aux indigènes. de guerre légitimée par l’infériorité des races ennemies. : Histoire de France. Les colons apparaissent non comme des maîtres cruels et avides. Elle veut une pénétration lente du pays […]. organiser chez eux des services d’hygiène. Le pays qui a proclamé les droits de l’homme. dans La France et ses étrangers de Patrick Weil. mais elle les corrompt. toujours capable d’une action généreuse et plus humaine. autos. 211 Pacte de la société des Nations in Race et Civilisation de Claude Liauzu. canaux. Dans les esprits de ce temps. de profit. Il faut nous considérer comme investis du mandat d’instruire. Souvent même. leur faire connaître enfin les droits de l’homme. l’aide aux plus faibles devient l’argument majeur de cette entreprise. on s’aperçoit que ce pourquoi ils luttent est légitimé par le gouvernement français et que ces idées de hiérarchie de civilisation sont partagées par beaucoup. qui a fait l’enseignement laïque. 209 208 156 . mais comme des guides plus instruits. comme des protecteurs. »210 La France veut se sortir de cette image de conquête violente. et Despiques. Le 28 juin 1919. »211 Apporter la science aux peuples qui l’ignorent. c’est une tâche de fraternité […]. devant les nations. Paris : Syros. a été la première à préconiser la méthode pacifique. « Comment devons-nous coloniser ? […] La France. d’une manière supérieure. il n’y a aucune contradiction entre les aspirations humanitaires et le projet colonial.« Nos peuples européens ne découvrirent l’Amérique que pour la dévaster et l’arroser de sang »209. À travers ces discours d’artistes engagés qui refusent l’esclavage et la colonisation. La finalité civilisatrice devient le cheval de bataille de tout l’impérialisme et occulte les autres intérêts pourtant existants. le pays qui. L. plus habile. cette doctrine est introduite dans le Traité de Versailles : « Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de la civilisation…La tutelle de ces peuples est confiée aux nations développées. Ibid. Ibid. p. 1992. 103. Non seulement la colonisation ne civilise pas. leur donner routes. qui a contribué brillamment à l’avancement des sciences. mais par les bienfaits de la civilisation. plus sûre. Cours supérieur 1902. est le grand champion de la liberté […] a la mission de répandre partout où il le peut les idées qui ont fait sa propre grandeur […].

Les Paternalistes sont des hommes qui se sentent investis d’une mission. se sent investie d’une mission : celle de créer une nouvelle nation de ces peuples vus comme inférieurs. Le premier est motivé par l’humanisme : l’Européen désire réellement venir en aide aux Bayet. d’être un père et ainsi d’éduquer.. les règles de bienséance… Les Arabes sont contents de découvrir de nouveaux objets comme des enfants devant un jouet. par les autochtones.d’élever. comme quelqu’un d’insatisfait et de malheureux dans sa vie actuelle. Il leur donne accès à la télévision. leur apprend l’usage d’une caméra. Dans Les Oliviers de la Justice de Jean Pélégri (1959). Albert Sarraut. chef de file du Parti colonial dira quelques années plus tard : « [. de le voir sous un jour plus positif. Dans ces discours. En réalité. Il juge donc comme bénéfique l’arrivée des Européens et leur installation dans le pays. sûre de sa supériorité. p. qui vit en Algérie. Ce nouvel objectif permet de voir différemment l’impérialisme. ne justifiant celle-ci qu’à la condition qu’elle se donne des buts humanitaires. Au contact de la modernité. comme un maître. organiser chez eux des services d’hygiène »… L’Europe. 213 Sarrault. Dans le même sens. deux types de paternalisme se révèlent au fur et à mesure de la colonisation. d’encadrer les sociétés qui en ont besoin et qu’ils jugent inférieures à eux. Ces mots écrits en 1931 par le radical Albert Bayet lors du congrès de la Ligue des droits de l’homme consacré à la colonisation. condamnaient la « conception impérialiste de la colonisation ». Albert : Discours cité par Charles-Robert Ageron in France coloniale ou parti colonial.194. Paris : PUF 1982. le Maroc ne peut que se réveiller et suivre le progrès. Paris : PUF 1982. d’émanciper. comme quelqu’un d’envieux du progrès occidental : « le bien-être et le développement […] forment une mission sacrée ». le colonisé est considéré comme un demandeur d’aide. d’enrichir et de secourir les peuples qui ont besoin de notre collaboration »212. le narrateur. « apporter la science aux peuples qui l’ignorent […]. raconte que son père était considéré. Lorsque Chevrillon découvre le Maroc il s’aperçoit de l’immobilisme des Marocains. Albert : Grandeur et servitude coloniales. 1931 in France coloniale ou parti colonial. mais bien ‘droit du plus fort à aider le faible’ »213.] dans l’action coloniale […]. plus instruite et plus civilisée. du retard technique de ce peuple.. il n’y a plus […] ‘droit du plus fort’. et le Français se sent fier et important devant cette démonstration de joie et parfois de reconnaissance. celle d’aider son prochain. 212 157 .

158 . Le meilleur exemple de ce paternalisme fondamental est Charles de Foucauld. il leur apprend à être prévoyants et en même temps à se méfier de la monnaie française. Il est honnête et cherche le bien-être de ses travailleurs. je ne sais trop ce que vaudra. Pour rien au monde. S’ils ont des économies. 214 215 Carrouges. d’être pour elles des pères remplissant leur devoir et non des exploiteurs […] Il faut faire d’eux intellectuellement et moralement nos égaux.120. de les rendre semblables à nous. Paris : Les éditions du Cerf. des Khammès. il faut juste lui ajouter des qualités du monde occidental comme la gestion économique. d’élever nos colonies. ce qui me suffit. Ce dernier souhaite la conquête de l’Afrique à condition qu’elle soit positive. des billets . de les élever à notre hauteur. c’est le cas du héros du Prince Jaffar de Georges Duhamel (1924) qui déclare : « Je ne méprise pas ces hommes : je sais les faire travailler. Je ne sais pas s’ils m’aiment . Il faut s’efforcer de les connaître. ce qui est notre devoir. […]. c’est à dire qu’elle apporte le bien et le progrès dans les colonies : « Nous avons le devoir. Georges : Prince Jaffar. Il est contre le racisme. le cinquième de la récolte obtenue par leurs soins. p. il ne faut pas faire disparaître la culture. 1961. p. comme le mot l’indique. et ce n’est pas chose facile. la mentalité et la religion de l’Arabe. Le contrat de Khamessa est un contrat malheureux : il attache l’homme par des dettes et le retient dans une sorte d’esclavage. les vols. ainsi. Un peuple a envers ses colonies les devoirs des parents envers leurs enfants : les rendre par l’éducation et l’instruction égaux ou supérieurs à ce qu’ils sont eux-mêmes. l’an prochain. ils ont confiance en moi. une paire de vaches. Je ne leur conseille jamais de garder de l’argent. J’aime que mes travailleurs voient leur bien-être s’accroître avec le temps. je leur fais acheter un âne. Duhamel. Pour lui. »214 Il est partisan de l’échange : pour se connaître et s’accepter il faut mutuellement apprendre la langue de l’Autre. cette monnaie que nous leur avons imposée.autres civilisations et c’est dans ce sens qu’il accepte et soutient la colonisation. Ils reçoivent. les viols commis sur les plus faibles. les techniques. plus exactement. Michel : Foucauld devant l’Afrique du Nord. des moutons. le sanitaire… Certains colons respectent l’indigène au même titre qu’un travailleur européen. 337. J’ai des métayers ou. j’ai de l’estime et pour quelques-uns uns de l’affection. Pour beaucoup. »215 Le colon français a de l’affection pour ses employés comme pourrait en avoir un père vis à vis de sa progéniture. comme des parents font pour leurs enfants. Tous ceux qui ont vécu longtemps dans ce pays vous parleront comme je fais. je ne consentirais à leurrer ces pauvres diables.

Il ne souhaite pas et ne veut pas admettre avoir de relations réciproques avec l’étranger. afin de se sentir moins coupable d’avoir pris une terre ne lui appartenant pas. L’Européen prend possession d’une terre étrangère et l’exploite à ses fins. est celui qui se veut généreux par delà. S’il se reconnaissait des devoirs. pour produire. Claude Roy. de le tirer de l’obscurantisme pour le mener vers la lumière. lui devoir quelque chose. De plus. dénonce le vol organisé des colons : « En Tunisie. Attention : c’est le cinquième le plus fertile. il lui faudrait admettre que le colonisé a des droits. »216 Une inégalité s’installe qui accentue le fossé et la différence entre les autochtones et les occupants. ces derniers ne peuvent pas manger à leur faim et encore moins se construire une vie plus digne. dans Le Nombril du monde. si sa femme soigne le colonisé. colon. En ayant un discours paternaliste il s’innocente et se donne l’absolution. le racisme charitable […]. le paternalisme comme devoir devient don. 105. […]. Le colonisateur s’octroie le droit et la responsabilité de prendre en charge le colonisé. en le traitant parfois comme un esclave. dans Le Soleil sur la Terre. On dira : ce n’est qu’un cinquième de la superficie cultivée. quand les quatre autres cinquièmes doivent assurer la subsistance de plus de 450 000 paysans tunisiens. Albert Memmi ira jusqu’à dire que : « Le paternaliste. lui permet. utilise le savoir du héros autochtone et en échange. il s’agit de dons et jamais de devoirs. l’écrivain prouve qu’à l’époque l’Occidental considère son semblable oriental comme inférieur. le plus riche. »217 La dernière phrase résonne comme un écho d’une phrase de Montesquieu dans L’Esprit des lois où il disait en substance que si l’Européen reconnaissait que les Noirs étaient des hommes alors eux ne seraient plus chrétiens. plus riche. 444. de partager sa table. et une fois admis. Moralement et surtout face aux regards des autres occidentaux. Ainsi. Paris : Gallimard 1985. les colons et les sociétés françaises en possèdent plus de 770 000. sur 3 800 000 hectares cultivés. 159 . p. Claude : Le Soleil sur la Terre. charité. p. d’où ce comportement qui 216 217 Roy.Le second type de paternalisme est superficiel. le colon peut se sentir mal. Les colons ne peuvent nier bénéficier de plus grandes richesses . indignes de chrétiens. Ici. avoir honte. il ne veut pas lui être redevable. l’Européen emploie l’Autre comme main d’œuvre à bas prix. Albert : Portrait du colonisé et portrait du colonisateur. Roger Hannin. Memmi. et ce cinquième des terres fait vivre au moins 5000 colons européens. sous-entendant que leurs actions commises contre des hommes étaient honteuses. même s’ils en attribuent une part aux indigènes travaillant pour eux. S’il relève sa paye. En effet. d’ailleurs. en bon chrétien.

»220 Les colonialistes leur enseignent l’histoire de France. le soignant. jusque sur le fronton du lycée : Liberté.cache cette pensée et glorifie ses actions aux yeux de ses compatriotes. »219 Méprisants pour les Arabes ne correspondant pas à leurs critères. Selon l’Arabe à qui ils ont affaire. par exemple. Agréables et sympathiques lorsque la personne occupe une haute fonction et semble avoir la même éducation.91. Il se sent supérieur par son origine et son rang social. On peut penser que l’Européen est double : d’un côté. Roman exotique. malgré leurs petits travers. et les indigènes ne comprennent pas pourquoi des hommes qui ont fait la révolution pour obtenir leur liberté leur infligent le sort contre lequel ils se sont battus. Guellouz. Ali : De miel et d’aloès. un exploiteur et un raciste qui considère l’Arabe comme inférieur à tout point de vue. On rencontre cette même attitude dans le récit de Souad Guellouz : Les Jardins du Nord. rapporte les paroles du Résident Général à propos des Tunisiens : « Les Arabes sont de grands enfants que. »218 Or. 160 . Dans De miel et d’aloès (1989). Les écrivains sont conscients et témoins de ce double discours et de ce comportement équivoque. nous aimons bien. parti d’un sentiment de 218 219 De Cambourg. dans Bachour l’étrange (1937). 33. 220 Becheur. Souad : Les Jardins du Nord. dans les deux cas. les Français se comportent différemment. le ton employé est condescendant. Comme pour l’Orientalisme. le mouvement paternaliste s’est dédoublé en raison du caractère humain et de l’Histoire. Le Tunisien n’est pas dupe. et de l’autre. Toutefois. Loïc de Cambourg. qui proclamaient si haut ce qu’ils nous déniaient si fort. 134. dissertant sur l’étrange logique des Francaouis. le héros dénonce la duplicité de certains Français : « Quel sens leur donner. les mots gravés dans la pierre. le double langage tenu par ces colons. le Français n’hésite pas à tomber dans le paternalisme pour se donner l’apparence d’être un homme de cœur et cacher son racisme. Egalité. p. Loïc : Bachour l’étrange. Fraternité ? Nous rentrâmes par des chemins de traverse. Cette phrase énoncée par un Tunisien illustre l’ambiguïté de la colonisation. Figuière 1937. monsieur Chebil […] vous êtes différents. Le Résident apprécie les Arabes quand ceux-ci se montrent conciliants et non lorsqu’ils revendiquent leurs droits à l’émancipation comme c’est le cas dans le roman. un homme bon qui vient en aide à son prochain en l’élevant. p. ce qui est le cas du père de la narratrice à qui les colons disaient : « Vous comprenez. Paris : E. Cet élan humaniste. p.

si orgueilleux qu’ils en deviennent méprisants. 110-251. quand. ils prennent rapidement leur place dans les débats d’idées. D’après le Petit Robert. a touché un grand nombre d’Européens. elle place dans de bonnes conditions de développement et elle mène à la virilité une société nouvelle sortie de ses entrailles. Le Petit Larousse. le réduit à « un système politique préconisant la mise en valeur et l’exploitation du territoire dans l’intérêt du pays colonisateur ». il met au monde un nouvel état qui hérite par le biais de l’occupation des mêmes traits civilisateurs que son géniteur d’où l’expression : une nouvelle société « sortie de ses entrailles ». moins développés. 221 161 . sa domination politique et son exploitation économique par un État étranger ». le colonialisme est « une doctrine qui vise à légitimer l’occupation d’un territoire ou d’un État. c’est son pouvoir de reproduction. et à se montrer. p. en effet. aux usages. de son origine. »221 Le pays colonisateur est comme une mère. « Une société colonise. Cependant. c’est sa croissance et sa multiplication dans l’espace . c’est la sujétion de l’univers ou d’une grande partie de l’univers à la langue. Washington: Catholic University of America Press. […] La colonisation est la force d’expansion d’un peuple . Comme un couple qui donne naissance à un enfant qui sera le prolongement de son nom. parvenue elle-même à un haut degré de maturité et de force. elle protège. Agnes : The Ideology of French Imperialism 1817-1881. certains ont profité du paternalisme pour servir leurs intérêts coloniaux et pour dissimuler leur arrogance et leur mépris des autres cultures considérées comme inférieures à la leur.compassion pour des pays moins favorisés. un mouvement politico-économique visant à prendre possession de terres étrangères afin d’agrandir sa puissance mais aussi un mouvement social et littéraire qui consiste à parler de ces nouvelles possessions pour les personnes restées en Métropole. de Murphy. b. elle procrée. 1948. aux idées et aux lois de ce peuple. Dans notre étude. on remarque que le colonialisme est. Le colonialisme est caractérisé par ce comportement intéressé et discriminatoire. pour certains. La colonisation est un des phénomènes les plus complexes et les plus délicats de la physionomie sociale. D’abord assez neutres. plus synthétique. Colonialisme Les termes de colonialisme et de colonialiste apparaissent respectivement en 1902 et 1903.

sociale. littéraire. Du point de vue stratégique. Les autres motivations du colonialisme sont idéologiques : d’une part augmenter la puissance et le prestige d’une nation. Discours devant la Chambre des députés 29 juillet 1885. apanage des races supérieures. l’Européen compense son ‘invasion’ par l’apport de progrès de toute sorte et dans le même temps. ses mœurs… : ainsi « la colonisation […] c’est [un] pouvoir de reproduction ». pour les pays riches. garantir des débouchés à l’industrie nationale. la France se considère comme un géniteur et a pour objectif de s’agrandir. Le colonialisme se différencie du paternalisme par les objectifs du colonisateur qui ne sont pas le simple bien des colonisés mais un intérêt personnel ou étatique. contrôler les routes commerciales… Des hommes politiques et des écrivains illustrent cette motivation : Mérignhac (juriste qui a défini la colonisation en 1912) écrit en effet : « Coloniser.cit. En fait. c’est se mettre en rapport avec des pays neufs pour profiter des ressources de toute nature de ces pays.son éducation. « intérêt ». Elles peuvent être économiques : s’emparer des richesses d’un pays. dans son même discours. dit à ce sujet : 222 223 Précis de législation et d’économie coloniales. ses lois. scientifique. conquérir un espace de peuplement. »223 En effet. il confirme sa supériorité : « apanage des races supérieures ». Jules Ferry renchérit en expliquant que : « Les colonies sont. leur avoir inculqué sa langue. Paris 1882. mais qu’il y a aussi une envie d’échanges : « apporter […] les avantages ». après les avoir civilisés. commerciale et industrielle. Op. »222 Ce discours admet que la colonisation est réalisée par intérêt : « profiter ». artistique. morale. la colonisation se justifie par sa volonté d’empêcher les puissances concurrentes de s’étendre. libéraliser le commerce mondial. une des raisons principales de l’impérialisme est la recherche de nouveaux espaces afin de développer les capitaux des pays concernés et de trouver de nouvelles richesses. et en même temps apporter aux peuplades primitives qui en sont privés. par son désir d’améliorer sa position stratégique. Jules Ferry. Les motivations de l’impérialisme colonial sont multiples et dépendent de l’objectif du pays. les mettre en valeur dans l’intérêt national. un placement de capitaux des plus avantageux. de se prolonger à travers les pays colonisés. 162 . les avantages de la culture intellectuelle. et d’assurer la sécurité de la navigation. ses techniques.

a reçu de la Providence une plus haute mission. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures. par la mission civilisatrice. répandre une religion.Dentu 1864. La France. Paris : E. à sa puissance pour sortir de l’ombre.« Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. doit-il se proposer exclusivement pour but l’extension de son commerce et se contenter de ce mobile unique. l’appât du gain ? Cette nation généreuse dont l’opinion régit l’Europe civilisée et dont les idées ont conquis le monde. celle de l’émancipation. Étant donné la diversité de la nature humaine et les multiples objectifs du colonialisme. »225. Francis Garnier écrit : « Un pays comme la France. exploitation.224 d’autre part accomplir une mission civilisatrice issue de l’humanisme des Lumières ou dans un esprit positiviste. il se doit de se montrer généreux et d’accomplir sa mission civilisatrice. Par exemple. p. à l’égalité des races alors que 224 225 Ibid. La France apparaît comme une héroïne. Pour l’écrivain. mais c’est dans leur relation à l’indigène qu’ils se différencient : l’un sera plus enclin au partage. Dès lors. par le gain. sa langue et ainsi surpasser les autres puissances occidentales (Allemagne. Enfin. les colons se divisent en plusieurs catégories dont deux essentielles : les indigénophiles et les indigénophobes. Royaume-uni). » . sa culture. Une entité supérieure dirigerait le comportement de la France. 44-45. est une nation qui répond à ces critères impérialistes : exploration. 163 . Francis : La Cochinchine française en 1864. la protectrice de nations malheureuses qui appellent à sa générosité. Les uns comme les autres sont motivés par l’expansion de la patrie. d’éducation puisqu’ils sont « encore esclaves de l’ignorance et du despotisme ». de l’appel à la lumière et à la liberté des races et des peuples encore esclaves de l’ignorance et du despotisme. Garnier. quand il pose le pied sur une terre étrangère et barbare. entre autres. dernières motivations : établir la domination d’une race jugée supérieure sur d’autres jugées inférieures. L’auteur suppose que son pays « dont l’opinion régit l’Europe civilisée et dont les idées ont conquis le monde » est un exemple pour tous. installation dans de nouveaux pays tels que la Tunisie. On retrouve dans ce discours celui tenu par les paternalistes et par les premiers impérialistes qui justifiaient leur colonisation. ce sont les peuples primitifs qui sont demandeurs de progrès. qu’il rayonne de par le monde et que par conséquent. cet Etat européen donne de lui-même une image humaniste et ainsi tente de véhiculer l’idée que ses objectifs impérialistes ne sont point intéressés. afin d’étendre ses terres.

explique qu’il faut. a pour volonté de dire le vrai. des finances. c’est du point de vue social. pour assimiler l’Arabe. surtout dans la première période de la colonisation vont considérer celle-ci comme positive. cela est vrai. la seconde est plus politique et affirme que. la colonisation française doit impérativement familiariser au moins une fraction des indigènes avec les mécanismes du pouvoir et de la représentation. p. Ph. non plus des livres exotiques conventionnels. magique et bienfaisante. mais des œuvres locales. une amélioration de l’agriculture. Dans leur relation quotidienne avec l’indigène. qui peuvent se recouvrir : la première est humaniste et invite à envisager les relations avec les indigènes sous l’angle du respect de la dignité et de leurs droits d’êtres humains . inspirées par la colonie et exprimant celle-ci. pour avoir un avenir. Jules Cambon. ne sont pas ou peu respectées. le terme indigénophile renvoie à deux attitudes distinctes. dans La Tunisie. La littérature née de ce mouvement. du point de vue économique. elle se veut témoin de la réalité des lieux. Comme les orientalistes et les paternalistes. Néanmoins. 295. le traiter comme un futur concitoyen. militaire et éducatif. Ils défendent les indigènes contre les colons. Jean Jaurès…) vont à l’étranger. Les auteurs coloniaux s’assimilent à l’objet qu’ils ont pour mission d’exprimer. On peut assimiler les indigénophiles aux paternalistes et orientalistes. Paris : Delagrave 1883. les indigénophiles (Napoléon III. accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950). ils ne le 226 Antichan. Philippe : La Tunisie son passé son avenir. 164 . Jules Ferry. Beaucoup d’écrivains. on constate d’après diverses études sur cet État du Maghreb. parfois même s’y installent et soutiennent la politique coloniale en pensant que c’est un bien pour la nouvelle nation. humain que le bât blesse et que les véritables motivations des colons transparaissent. En parlant de la conquête de la Tunisie il ajoutera : « La France sera la fée qui le (pays tunisien) réveillera. en réaction contre l’exotisme. de nombreux Français se montrent méprisants et les directives de la politique coloniale telle qu’enseigner les nouvelles techniques aux autochtones. son passé et son avenir (1883). la Tunisie est en plein essor. Selon Michel Renard dans Gratitudes. des réseaux de transports… Dans les faits. un développement des ports maritimes.l’autre ne verra dans l’autochtone qu’un être inférieur qu’il doit dominer et commander. ce qui est l’attitude majoritaire des indigénophobes. par exemple. Les écrivains coloniaux feront. Antichan. Ce qui ressort de cette définition c’est l’égalité de l’occupant et de l’occupé. à ses débuts. contrôle. Effectivement. »226 Il idéalise cette colonisation qui paraît.

Ces derniers. […] Cet émigrant est loin d’être toujours de souche paysanne. Par conséquent. 107. ils occultent les besoins de l’indigène pour ne se préoccuper que de leurs propres biens. Robert Randau. reprendre celle-ci à zéro avec l’espoir de réussir. Son œuvre est un recueil de nouvelles racontant le quotidien des différents ‘expatriés’ en Tunisie. p. résume ce livre dans la Préface de celui-ci en disant : « L’auteur Du Bled à la Côte. au milieu des serviteurs indigènes. 165 . dans La Cinquième prière (1912) écrit : « Le colon est en général l’honnête gaillard plein de santé morale et physique qui n’a pas craint de s’expatrier et de lutter des années pour tailler sa part avec celle de la civilisation. Arrivés à l’étranger avec l’avantage de la connaissance et de la maîtrise 227 228 Schewoebel. naturel. se sont installés dans une ferme. et surtout par la fatalité. »227 Pour l’écrivain. les auteurs vont rendre compte de cette division entre indigénophiles et indigénophobes. Joseph : La Cinquième prière. Le portrait est un peu trop idéaliste. dans Du Bled à la Côte (1939). d’avoir une vie meilleure qu’en Métropole. Aimé Dupuy. […]. lui. on constate que le colon peut être n’importe qui et surtout qu’il n’est pas motivé par l’humanisme mais par la réussite. Beaucoup viennent en Tunisie dans l’espoir de faire fortune. ils vont être témoins du mépris de certains colons vis à vis des indigènes et du conflit régnant au sein du gouvernement à propos du sort des colonies. Paris : Sansot. d’autres ont végété.considèrent plus comme un monde extérieur à eux mais comme un milieu familier. Partir à l’étranger c’est essayer de changer de vie. Certains qui avaient de l’énergie et du bon sens ont réussi . Dans ses divers déplacements. chez le colon français du bled. se montre plus réaliste dans la peinture du colon. entraînés par la vocation. Charles de Foucauld observe le changement qui s’opère chez les Européens. Leurs ouvrages. Randau : Préface du Bled à la Côte de Aimé Dupuy. le colon est courageux : « qui n’a pas craint ». c’est un homme bon et fort : « l’honnête gaillard » qui mérite ce qu’il possède puisque c’est avec son cœur et son travail qu’il l’obtient. Par conséquent. comme pour la littérature exotique. sollicitent l’imagination et la sensibilité. ils sollicitent l’intelligence et le réel. par les conseils d’une agence. »228 Avec cette description. s’exile sur une autre terre ? Joseph Schewoebel. mais en plus. qui sont les colons ? Qui part. C’est pour échapper à une vie triste et pauvre que le colon tente sa chance ailleurs. par le désir secret ou avoué de s’enrichir à bref délai. Mais avant tout chose. deviennent des exploitants. Alger : Charlot 1939. nombreux sont les intellectuels qui. d’explorateurs. s’est vivement intéressé aux péripéties du quotidien.

les colons ont peur de perdre leur supériorité. p. et cela dans leur propre intérêt comme dans celui de tous. De plus. […]. Dans le premier ouvrage. leur présence sur cette terre étrangère. les civils ne cherchent la plupart qu’à augmenter les besoins des indigènes pour tirer d’eux plus de profit. de maintenir cette inégalité qui fait leur force et justifie leur installation. par exemple. Les occupants rendent dépendants les indigènes en provoquant chez eux un manque : « augmenter les besoins des indigènes ». les colons les maintiennent dans l’ignorance ou ne leur donnent qu’un minimum de connaissances (suffisantes pour l’exploitation) afin de conserver leur suprématie. celle d’un comportement fréquent qui s’oppose à l’idéologie humaniste. est […]. Donnelle aime la Tunisie : 229 230 Carrouges. sous des prétextes divers. leur ascendant. Michel : Foucauld devant l’Afrique du Nord. »230 Dès lors. En réalité. Dans cette dernière. Foucauld écrit à ce propos : « On n’y fait (Maghreb) pour ainsi dire rien pour les indigènes. […] les militaires administrent les indigènes en les laissant dans leur voie sans chercher sérieusement à leur faire faire des progrès […] On les a maintenus dans la soumission et rien de plus. une évolution d’où ne peut résulter finalement que leur élimination). leur rôle d’éducateur n’est pas tenu. M.95. »229 L’écrivain dénonce une vérité. leur puissance. p. les Français veulent conserver cet avantage et pour beaucoup ne veulent plus le partager avec les autochtones de peur de perdre leurs privilèges et que les indigènes ne deviennent leurs égaux. « […] la nécessité d’éduquer les peuples regardés comme attardés. Leur orgueil d’occidental les pousse à tenir un discours paternaliste mais dans les faits celui-ci est absent. dans Notre Petit Gourbi (1914) ou Le Choc des races confronte deux hommes au tempérament et surtout au sentiment différent vis à vis des Tunisiens. 166 . Paris : Denoël/Gonthier 1969.technique. Paris : Les Éditions du Cerf 1961. on observe que les écrivains ne se privent pas de montrer dans leurs œuvres les deux types de colonialistes.100. l’opposition entre indigénophiles et indigénophobes se fait sentir plus fortement à travers l’Histoire mais aussi la littérature. donc deux comportements opposés. Leiris. l’un des arguments dont les colonialistes usent le plus volontiers (bien qu’en fait ils redoutent et tendent même à ralentir. Charles Géniaux. Michel : Cinq leçons d’ethnologie.

actes. il est venu s’installer lui aussi sur ce sol étranger mais il vit en harmonie et équité avec les indigènes. Le titre d’abord : Le Choc des races.« J’aime l’Afrique pour sa poésie et je déplore la colonisation qui gâte ce beau pays avec ses hideuses fermes. mes conceptions de colon français heurtent ces Arabes. comportements et une opposition souvent grinçante car la bataille n’est pas ouverte. 181. Toutes les grandes traditions sont respectables. »232 La relation à l’Autre est conflictuelle. Où est l’éducation des indigènes si les Européens ne leur enseignent pas comment développer leurs richesses ? Dans le second roman. nous assistons à un combat entre les Français et les Tunisiens. lutte quotidienne en paroles. Seulement. »234 231 232 Géniaux. Dès les premières pages.85. p. 32. il faut les « mater » pour les civiliser (p. Il faut qu’ils cèdent ou je serais perdu. Charles : Le Choc des races. M. Paris : Fayard 1911. 167 . p. qui est avide de pouvoir et qui conçoit la colonisation comme une bataille : « Mépriser (les Arabes) non pas. considère les Arabes comme des sous-hommes. C’est pour avoir méconnu cette loi que les Orientaux voient les Européens les supplanter. parce que l’intelligence des colons français sait transformer un médiocre ‘enchir’ arabe en domaine prospère .12). 234 Géniaux. Charles : Notre petit gourbi. Coudignac est le type même du colon imbu de sa personne et qui aime la richesse. regret de ce qu’on n’aide pas ces malheureux Tunisiens et de ce qu’on ne les instruise pas. Géniaux montre cette même dichotomie. »233 Cette dernière constatation prouve que la mission civilisatrice et le rôle de mère que s’est attribuée la France ne sont pas accomplis. En revanche. d’où cette haine mutuelle et la dernière phrase de Coudignac. réalisés. Se faire une place en Tunisie est un combat quotidien contre la nature mais surtout contre les autochtones. p. Donnelle comprend ce sentiment de supériorité mais il souhaite un partage de la connaissance : « Orgueil. et il n’hésite pas à proclamer que : « […] le travail productif marque le vrai progrès. Certes. Charles : Ibid. Léon qui est indigénophobe. Géniaux. »231 Il apprécie la sagesse et la culture orientales. Charles : Ibid. Paris : Laffite et Cie 1914. p. 218. résume le contenu de l’ouvrage . 233 Géniaux. et une démonstration continue de la suprématie du Français.

je vous aurais pris pour un Européen. cette ‘guerre civile’ est ressentie et retranscrite. n’apprécie pas la transformation du pays maghrébin . Charles : Ibid. il reste en son âme un Orientaliste qui. « L’Arabe étant l’employé. nous y voilà. le subordonné en tout cas. 235 236 Géniaux. de costume. p. le domestique. progressivement. qui essaie de justifier son refus de soigner la jeune fille. Chébil est même un jour confronté à une démonstration de racisme telle qu’il était prêt à en venir aux mains pour inciter le médecin européen à soigner un indigène. Guelouz. comme Loti ou Isabelle Eberhardt. en l’occurrence sa fille. Le racisme tel qu’on le connaît aujourd’hui s’installe et prend une grande ampleur. « moukère » prouve l’insulte et « qu’elle crève » démontre l’absence de pitié. Dans la littérature tunisienne de langue française aussi. invité chez des Français entend des propos racistes : « Au repas de midi on jetait souvent dans son assiette un morceau de porc. p.Ce qu’il méprise. D’ailleurs sans ce costume (djellabah).134. Lors d’un repas. en bref d’apparence. On n’allait tout de même pas faire une cuisine spéciale pour cette moukère. Alors qu’au début. Ce à quoi Abdelkrim Chébil répond : « Ah bon ! en Afrique Noire. vous savez. une différence faciale. »237 Le mépris de l’Autre n’est plus motivé par un sentiment de supériorité mais simplement par une différence de couleur. ils s’éloignent. ni tolérance. p. les Européens côtoyaient les indigènes. Souad : Ibid. Souad : Le Jardin du Nord. sont révélateurs d’un état d’esprit de l’époque : « […] Vous comprenez.138. L’Arabe n’est rien sauf un domestique qui doit accepter le mode de vie imposé par ses ‘maîtres’. On assiste à une scène où les propos du Français. souhaite préserver cette culture. ‘ils’ ne sont pas pareils ? […] Et c’était donc une question de costume… de peau et de costume. 168 . vivent en communauté. ce sont des sauvages. je (le médecin) viens d’Afrique noire et làbas. indigénophile. le père de famille. c’est leur inaction et c’est ce sur quoi il fonde la prééminence de sa civilisation. vivaient en immersion dans la société maghrébine. Qu’elle mange ou qu’elle crève ! »235 Aucun sentiment n’est éprouvé. 237 Guellouz. Henri. […] on l’insultait : ‘Sale Arabe’ ! »236 M. Souad Guellouz en parle à travers la vie de la famille Chébil. ni respect pour la confession d’autrui. 142.

ont tous décidé de se plier au mode de vie oriental. des paysages. »238 À leur arrivée. pourtant propriétaire de la terre. Dans Le Pharaon. Maupassant est partagé entre deux points de vue. De surcroît. […] Au début de la colonisation. le protagoniste Gozlan nous raconte cette lutte comme dans le chapitre 13 lorsqu’il nous rend compte des problèmes 238 239 Rivet. Pierre Loti. Nécessairement. Maupassant met l’accent sur l’ignorance du colonisateur. ils souhaitent donc s’y plonger pour mieux les connaître. Dans Allouma (1889). nos règlements et nos coutumes. des fossés naissent entre les deux cultures et provoquent le racisme de l’Occidental et son souhait de s’éloigner d’une civilisation considérée comme primitive. Puis. Charles de Foucauld. de vaincus . par exemple. 23. ils se retranchent dans des quartiers à part. d’Albert Memmi. les Occidentaux sont curieux de la culture étrangère.cit. ils délèguent à des contremaîtres indigènes la marche de l’exploitation. tout en lui apprenant les techniques du progrès. Maupassant. p. donc entre indigénophiles et indigénophobes. Paris : Hachette littératures. le colonisateur n’a qu’un souhait. est occultée. Gide. Isabelle Eberhardt. le contact se raréfie. La foule indigène est méconnue . mais de s’approprier sa terre. mais tout. »239 La France vit au milieu des autochtones sans leur prêter attention. Propriétaires absentéistes.deviennent élitistes dans le choix de leurs ‘amis’ ou de leurs connaissances maghrébines. entre pro et anti-colonialistes. Cependant. de vivre avec lui. comme des enclaves coloniales. Les deux cultures se côtoient mais ne se mêlent pas. 169 . Guy de : Allouma in Daniel Rivet Op. celui de la façonner à son image. les colons vivaient en immersion dans la société maghrébine aux bords des médinas et dans le bled. peu à peu. Les Européens délaissent de plus en plus le bled. Citadins. une nouvelle au ton désenchanté. au sein même de la culture coloniale une division s’opère qui trouble le gouvernement. la pression de la puissance occidentale s’effectue de manière forte et aveugle. des tensions. il traduit ce malaise qui règne en Algérie : « Et je pensai à ce peuple vaincu. L’Européen réduit l’autochtone à une masse informe de travailleurs. 22. à une période de découverte et de connaissance succède une époque de retrait où les Français s’installent non dans le but de connaître l’Autre. Nerval. L’existence de l’étranger. Daniel : Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation. et créent une ville européenne… « Cette ignorance des indigènes s’approfondit après 1914. et dont nous ignorons tout. au milieu duquel nous campons ou plutôt qui campe au milieu de nous […] à qui nous imposons nos lois. p.

170 . qui n’aurait pas vis-à-vis du colonisé l’attitude du colonisateur. il veut. comme le déclare Albert Memmi. et par conséquent. La colonisation est une période de trouble où les Français sont séparés sur une même terre. En réalité. Cet épisode de l’Histoire révèle des tensions entre les colons euxmêmes car ils sont souvent opposés dans leurs motivations. il a des droits. ne pas donner de pouvoir aux Tunisiens. c’est à dire ne donne pas de droits aux indigènes. leur manière de voir et de concevoir leurs relations avec l’étranger. en l’occurrence l’indigène. le colon s’en veut le propriétaire unique puisqu’il est à l’origine de son enrichissement et de son 240 Memmi. Par tempérament ou conviction éthique.rencontrés par Perillier : pour les colonialistes il n’agit pas suffisamment dans leur sens. il entretient une relation tendue avec les autres qui pensent différemment. un petit fonctionnaire. D’après Maupassant et d’autres écrivains. un ‘monsieur tout le monde’. le Français est supérieur. une condition de vie meilleure . être grand propriétaire. S’il a décidé de s’expatrier c’est pour avoir des privilèges. Albert : Portrait du colonisé et portrait du colonisateur. En fait. 39. mais aussi des tensions avec la Métropole et sa politique. avoir le sentiment d’être supérieur à quelqu’un. Et bien ! disons le tout de suite. être respecté. Avide de biens. il n’en fait pas assez. Le colon est perdu entre ce qu’il doit montrer et ce qu’il veut faire réellement. qu’il agit avec humanité et qu’il est l’égal de l’autochtone. dans les colonies. De ce fait. »240 L’écrivain récuse le portrait idéaliste du colon. la vision de la colonisation est celle de l’occupation d’un pays étranger. C’est une revanche. malgré l’apparente outrance de l’affirmation : le colonial ainsi défini n’existe pas. propose de remettre en question le portrait du colonisateur véhiculé en Métropole : « Le colonial serait l’Européen vivant en colonie mais sans privilèges. p. à savoir. beaucoup s’imaginent que l’expatrié français apporte le progrès en Tunisie. pour les paternalistes ou colons humanistes. En France. en tant que colonisateur. car tous les Européens des colonies sont des privilégiés. sensible à cette lutte interne. le colonial serait l’Européen bienveillant. il souhaite une inversion : là où en France il n’était qu’un petit commerçant. il ne peut concevoir avoir les mêmes droits et être à la même hauteur que le colonisé. il occupe les places essentielles du gouvernement parce qu’il a le pouvoir de la connaissance. Albert Memmi. le colonisateur s’approprie la terre de l’Autre. dont les conditions de vie ne seraient pas supérieures à celles du colonisé de catégorie économique et sociale équivalente. celui-ci n’existe pas. et les autochtones. en bref.

p. p. au contraire elle choque et déplaît. Paris : Le Sycomore 1982. 2. Paris : A. p. c’est que « […] cette vieille ville de Vandales n’offre aucun charme et aucune séduction . éprouve des sentiments ambigus vis-à-vis du pays conquis ou d’adoption. »242 Le héros ne sait pas pourquoi il aime deux pays. Et notre pays.Arabes des lumières et bédouins romantiques : un siècle de « voyages en Orient ». deux cultures. il n’y a pas d’illusion à se faire : les rapports deviennent souvent des rapports de haine qui s’interdisent toute compréhension. Plus que de l’indifférence. parfois même ils le trouvent laid et sans saveur. 241 171 . il éprouve de l’aversion : « au contraire elle choque et déplaît ». 494. Ces hommes ne remarquent pas la beauté du nouveau pays.exploitation. 242 Roy. « J’aime ce peuple. l’écrivain Brahimi. ce prolongement de son pays natal. L’impression éprouvée au premier contact de Tunis. Lequel préfère-t-il ? Par quoi sont motivées les émotions ressenties ? C’est l’amour de la terre qui relie les deux nations. 10. »243 L’écrivain est imperméable aux séductions de ce pays. sa terre natale. Savine1891. »241 Dans ces conditions. 12. Arthur : En revenant de Tunis. Je n’y vois plus clair. d’un peuple. La Métropole Beaucoup de colons et d’écrivains rendent compte de leur amour pour la terre natale. Arthur de Gravillon visite la Tunisie après avoir lu certains ouvrages orientalistes et plusieurs récits de voyage. Denise : Brahimi. Progressivement alors. Je suis dans le noir. Les deux amours L’Européen.. 243 De Gravillon. et de son pays natal. Denise. dit-il. « (il) ne voit dans l’Arabe que l’ennemi à qui il lui faut disputer la terre. Claude : Soleil sur la Terre. Il est troublé car lorsqu’il est venu c’était dans l’espoir d’avoir une vie meilleure et non pour s’éprendre d’une terre. installé en Tunisie. a. il en tombe amoureux même si son cœur se tourne aussi vers sa patrie. En réalité.

En réalité. comme en témoigne la littérature coloniale. pour la France. pour illustrer leur fierté. L’avancée technique de la France justifie l’égocentrisme des colons : ils sont en avance par rapport aux pays colonisés. qui justifie aussi leur volonté d’assimiler ces peuples exotiques. Louis Bertrand. la splendeur du pays. soit comme des « barbares. 33. soit comme des « sauvages » incultes et abandonnés à leurs instincts. Quoi qu’il en soit. Pour l’écrivain. Les colonialistes croient à la supériorité de leur patrie. et plus précisément dans notre étude. ce sentiment sont approuvés par nombre de colonisateurs. agit différemment. Pierre Mille avec La Femme et le député (1933). Chauvin ? Peut-être. il a de l’intérêt pour celle-ci. p. l’Européen ne peut regarder les autres peuples que comme inférieurs à sa nation. aveugle pour l’Europe. s’est imaginé que la Civilisation se confondait avec sa civilisation. cela ne l’empêche pas de la critiquer. »244 Parce qu’il se sent investi d’une mission civilisatrice. Gallimard 1969. ou aux Grecs les monuments et les paysages sublimes. Leurs actes sont donc légitimés par cette puissance technologique. il aurait clamé que la France est plus belle encore. dans Bachour l’étrange. Il reconnaît à la Tunisie de la beauté. de leur culture à la Civilisation universelle révèle un amour exclusif. Les Européens aiment leur pays natal et 244 Leiris. y trouver de nouveaux marchés ou assurer simplement ses précédentes conquêtes. il ne veut pas reconnaître aux Arabes la possibilité de créer de belles choses. la Culture avec la sienne propre […] et n’a cessé de regarder les peuples exotiques avec lesquels il entrait en contact pour exploiter leur pays. le porteur de la Civilisation sur terre. Il aime sa patrie et son amour est exclusif. leur orgueil d’appartenir à une nation si puissante. parce qu’il se croit le symbole. Paris: Denoël/Gonthier. L’identification de leur civilisation. exploités. déçu par ce qu’il y découvre. Loïc de Cambourg. la France est supérieure aux autres pays.n’aime pas Tunis. Michel : Cinq études d’ethnologie. pour justifier leur présence sur ces terres étrangères et la raison de leurs privilèges. 172 . lui. même si la Tunisie lui avait plu. Cette idée. Une expression revient souvent quand les personnages évoquent la France : « le génie civilisateur ». s’y approvisionner en produits étrangers à l’Europe. Loti… tous utilisent cette expression ou un équivalent pour montrer comment les colons voient la France. Charles Géniaux. Néanmoins. les odeurs par exemple. « Jusqu’à une époque récente l’homme d’Occident […] cédant à un égocentrisme assurément naïf (encore qu’il fût normal qu’il tirât quelque orgueil du développement impressionnant pris chez lui par les techniques). il ne crée aucun lien avec les autochtones ou les colons et ne cesse de dire dans sa lettre qu’il aime la France. mais surtout d’attribuer aux Romains.

en espérant se faire connaître des Français expatriés et faire fortune. familier et de ce qui était apprécié est très fort chez les Européens partis à l’étranger. Par conséquent. par orgueil mais aussi par amour parfois. Les protagonistes de La Cantine. ces hommes et ces femmes qui n’ont pas réalisé leurs rêves. on assiste progressivement à une idéalisation de la Métropole. Les coloniaux quittent leur patrie pour diverses raisons. Tous les Français n’ont pas réussi en Tunisie. plus belle. qu’il doit travailler davantage pour obtenir des résultats équivalents à ceux de la France. être fiers de sa politique. ils appartiennent à une grande puissance. Pourtant. Néanmoins. sa patrie est meilleure. de leur France si verte. de son agriculture. arrivés en Tunisie. Roman de la petite colonisation d’Aimé Dupuy (1920) s’installent à Sidi Bou Naceur et reprennent une petite auberge. Le fait de vivre ailleurs. de sa famille. Le paysan ou l’agriculteur. sa puissance et sa modernité.ils sont fiers de sa force économique. Le manque de ce qui est connu. dira que la terre française est riche et il la comparera à la terre tunisienne sèche. de son passé. de même. politique et militaire . ils disent l’aimer. mais aristocrate et citadine de nature. D’une simple nostalgie de la terre de son enfance. Elle ne cessera de parler de l’élégance de la société française. les hommes sont conscients que c’est l’éloignement qui cause ce nouvel élan vers la Métropole. L’héroïne de Notre Petit Gourbi. La désillusion est grande et le regret de leur vie en France se fait sentir. avoir une vie meilleure qu’en France mais tous n’ont pas eu cette chance d’acheter une terre prospère et de devenir riche propriétaire ou fonctionnaire de l’État. Beaucoup s’y sont installés en espérant y faire fortune. Mme de Croixmare. d’être éloigné de sa terre natale provoque chez les colons deux sentiments : celui de la nostalgie et celui de l’idéalisation. elle ne supporte pas la ferme et le côté rustique de Coudignac. ils chantent leur pays. dit à ce propos que : 173 . de leurs fonctions. dans Bachour l’étrange. deviennent nostalgiques de leur passé. de ses progrès… En fait. le premier. Malheureusement. ils demeurent aussi pauvres . le mari ajoute à sa fonction le rôle de coiffeur et la femme se prostitue en cachette pour arrondir les fins de mois. entre autre celle de la déception. au climat si doux. dès lors. plus productive. le préférer à tous. du climat frais mais agréable du pays… L’éloignement provoque un revirement des sentiments des Européens. L’un des personnages des Passagers de l’Europe (1942). Pour lui. est éblouie par la beauté des paysages tunisiens. on arrive à une passion pour celle-ci. se plaît dans la capitale tunisienne mais elle se souvient aussi de la France et chante son pays natal.

enfin idéalisation de la Métropole. de son enfance passée en France. L’éloignement. p. installé en Tunisie dit : « Je n’oublie pas la France. Fromentin dira à propos de l’Orient : 245 246 Laporte. la nécessité de reconnaître que sa civilisation est la meilleure. politique et militaire. le fait d’être ou de se croire une nation supérieure à l‘étranger provoque un regain de nationalisme. l’homme s’est tellement adapté à la vie orientale qu’il s’éloigne des considérations et des inquiétudes européennes de conquête et de civilisation. »246 Loin de ceux qu’il aime. sa force économique. Charles : Comment on devient colon. b. 319. Le narrateur du Prince Jaffar de Georges Duhamel. Paris : Charpentier et Faspelle 1908. »245 De manière générale. René : Les Passagers d’Europe. cela ne l’empêche pas d’aimer sa patrie au même titre que sa terre d’accueil. mais je ne la comprends plus toujours. Charles Géniaux dira même que : « […] le Français établi en sol lointain sent s’exalter en lui sa race et l’amour pour le petit coin de terre qui l‘a vu naître. la distance. Georges : Le Prince Jaffar. le Français s’adapte au nouveau pays et on remarque qu’il éprouve aussi pour celui-ci de l’amour.« […] c’était parce qu’il se trouvait loin de la France qu’il éprouvait à son égard un respect dont il se fût naguère défendu. trop mêlé aux hommes primitifs. 174 . Le fait de ne plus être dans le pays. l’installation dans un pays étranger provoquent chez l’expatrié un besoin de retour vers ses racines. p. l’être humain ouvre son cœur lorsqu’il prend de la distance par rapport à quelqu’un ou quelque chose. Paris : Gallimard 1942. 247 Duhamel. La Tunisie Dans le journal de voyage Une année dans le Sahel (1859). Je suis trop près du sol élémentaire. son image. Une fois installé. Amour pour la patrie. p. l’homme ne peut éprouver que manque et amour pour ce qu’il a laissé derrière lui. Le colon reconnaît à sa terre des qualités qu’il n’aurait guère remarquées s’il était resté en Métropole. 133. 342. »247 Même s’il conserve sa culture propre et refuse celle de l’autre. loin de l’environnement familier. nostalgie de sa terre natale. Néanmoins. Géniaux.

Roman de la petite colonisation. blanchâtre. comme nous l’avons vu précédemment. lumineuse. l’Europe se rend compte que la Tunisie est un Eldorado pour les Français les plus pauvres. un peu cru dès qu’il se colore. morne. 323. le pays est « poudreux.« […] l’Orient est extraordinaire. blanchâtre. il est hors de toute discipline . »248 L’amour est là pour cette terre immense. C’est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes. refaire leur vie et faire fortune ou y obtenir une meilleure situation sociale. il n’y a pas de vraie déception : même si l’Européen s’attend à la foule bigarrée et au caractère tumultueux des Orientaux (les convulsions de la passion et le tumulte des foules). nous connaissons. ce qui lui plaît c’est le caractère excessif et sauvage de cette terre. Il échappe aux conventions. ce morceau d’Orient. 36. Eugène : Une année dans le Sahel. les femmes 248 249 Fromentin. p. du clair et de l’immobile. Jean Amrouche. Le rêve est confronté à la réalité. ce qui le touche. vous et moi. Amrouche. Comme l’exprime la dernière phrase. Ce sont encore les sens de l’artiste qui sont mis à l’épreuve et qui sont les moteurs de l’amour éprouvé pour l’Orient. prendre le ton de la confidence. ce sentiment est naturel. il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. qui nous entoure et que nous voyons. et qu’il ne trouve que du silence. sensibilisée. Paris : L’Harmattan. il reste étonné et demeure fasciné. uniforme » . L’artiste est subjugué par cette contrée. Jean : Etoile secrète. Mais l’esthétique n’est pas le seul atout de cet Ailleurs. transporté par cette magie. et je prends le mot dans son sens grammatical. La famille de La Cantine. Pourtant. […] Tel est l’Orient que. inné . pour parler de la Tunisie. tandis qu’au contraire l’Orient est une immense oasis de silence où les couleurs s’éteignent. et l’Occidental est alors surpris. il intervertit tout . »249 Comme Fromentin. écrit en parlant de la Tunisie en particulier : « Il faudrait. l’Orient c’est l’immensité. les caractères évoqués par l’artiste sont peu attrayants mais la lumière transfigure le paysage. et emprunter à certains peintres toute la gamme des blancs. […] Je parle de ce pays poudreux. Il n’en attend rien. Mais on se plaît à voir dans l’Orient les convulsions de la passion et le tumulte des foules. les couleurs lui donnent vie. après le mouvement orientaliste. il transpose. Jean Amrouche est sensible à la beauté simple de cet État du Maghreb. 175 . des terrains enflammés sous un ciel bleu. des décompositions infinies de nuances et de valeurs. car ce pays entre tous effacé n’admet pas le bariolage des tons heurtés. De nouveau. uniforme alors et cachant. l’harmonie des couleurs joue un rôle primordial dans la perception de ce pays et dans l’amour que l’écrivain lui porte. p. Car. sous cette apparente unité de tons. un peu morne quand aucune coloration vive ne le réveille. La fibre artistique est ici touchée. qui espèrent.

elle a pris le rythme de vie oriental et n’envisage plus de retourner en France. riche. ce que constatent l’héroïne du roman de Géniaux et celle de Loïc de Cambourg. 38. ces contrastes s’expliquent aisément par les variations du sol. Enfin. Charles : Notre petit gourbi. La beauté des paysages. p. la cultive afin qu’elle ait un rendement équivalent à une terre française. il tombe amoureux de cette nouvelle terre et décide de devenir colon.A Nicolas (1930). 176 . qui a acheté une terre. dont les origines ethniques sont variées. la splendeur du bled tunisien. tenter l’aventure. La famille de La Cantine perd tout en France et va mener une vie difficile en Tunisie. la femme observe la volonté de Coudignac de réussir sa nouvelle vie. Loïc de : Les Lettres d’un colon. C’est toujours un nouveau tableau qui s’offre à la vue du visiteur émerveillé . Elles se rendent compte que cet Ailleurs est beau. des ethnies diverses… Dans Les Lettres d’un colon de P. un homme est envoyé comme fonctionnaire en Tunisie. 40. Le Français. Petit à petit. et elles comprennent l’amour ressenti par Coudignac ou Osman. Il travaille sa terre lui-même. par exemple. elles vont tenter d’y mener une vie meilleure d’après les échos entendus en Métropole. Géniaux. c’est à dire fermier. »250 « On ne saurait s’imaginer. les grands espaces à cultiver attirent l’étranger français : « La Tunisie a cette particularité que chaque contrée de son territoire est homogène. recommence même parfois lorsqu’il y a des dégâts 250 251 Cambourg. les mœurs spéciales si dissemblables des différentes tribus indigènes. vont tous au Maghreb pour recommencer leur vie : tenir une auberge. Nous ne savons pas si elles réussiront dans leur entreprise. reprendre une boutique… L’avenir est un mystère mais ils souhaitent tous tenter leur chance. mais la fin ouverte laisse présager du bonheur. en France. L’intégration est lente et difficile mais il se lie d’amitié avec d’autres exilés et lui qui était déçu de ne pas être parti vers une destination plus lointaine se retrouve heureux car il trouve en Tunisie le dépaysement dont il rêvait : des paysages insolites. le héros de Tel qu’en lui-même s’installe et travaille en Tunisie : il tient une boutique de phonographes. p. Les femmes des Visages voilés ne connaissent rien de la Tunisie. le héros de Tel qu’en lui-même (1936). Elle a d’abord envie de repartir mais avec le temps elle se sent de plus en plus tunisienne.de la cinquième nouvelle des Visages voilés (1919). Il achète un lopin de terre qu’il cultive et y construit une maison. Il décide donc de rester en Tunisie qui devient pour lui son second pays. »251 Voilà ce qu’éprouvent. Dans le roman de Géniaux.

« prise âprement à la gorge ».naturels . L’instinct de possession touche les Européens de Tunisie. il pense avoir un droit sur ce dernier. Souvent dans la littérature coloniale on lit : ‘ma ville. La Terre. Paul Auguste Nicolas illustre par son recueil de poèmes Heures d’Afrique (1922). cet investissement des Français dans le travail de la terre. ce pays m’appartient ? »253 L’auteur est attiré mystérieusement par la Tunisie. En fait. dédié aux colons. Delarue-Mardrus. loi du sol coutumier. La Figure de Proue. on a l’impression que les Européens se considèrent comme les créateurs de la Tunisie actuelle car ils ont donné vie à cette terre laissée à l’abandon. La Tunisie est une deuxième France pour les colons. comme une mère nourricière. elle retrouve des émotions similaires à celles qu’elle a ressenties dans son pays natal. leur amour pour cette nouvelle patrie et leur volonté de réaliser leurs rêves : « Car c’est pour vous. Coudignac. 177 . au fond de mon sang terrien. C’est là un élément essentiel de la colonisation : le Français se croit le propriétaire de la Tunisie et il le devient. il s’investit corps et âme pour réussir dans son entreprise. en friche. Mon cœur se gonfle ici comme un cœur de fermier ? Pourquoi devant la houle immense de cet orge Et ces monts. que je chante. est un objet d’amour comme l’expriment ces propositions : « mon cœur se gonfle ». Paris : Gallimard 1908. « terrien ». de son habitation. une artiste mais comme une agricultrice : « fermier ». même loin de la France. Lucie Delarue Mardrus exprime ce qu’elle ressent à la vue de cette terre tunisienne dans Conquête : « Qui me dira pourquoi. »252 Le poète résume en ces quelques vers l’action des colons fermiers. En fait. Parce qu’il participe au développement du pays. colons. elle appartient à son passé et la Tunisie est son avenir. Elle éprouve de l’amour pour ce sol et ressent l’instinct 252 253 Nicolas. installé en Tunisie construit une maison à l’exemple des villas orientales et il se sent tunisien . Les rustiques Travaux qui remplissent vos Jours. et de convoitise. Le poète ne se considère plus comme une femme. et malgré tout. je suis prise âprement à la gorge ? Pourquoi je sens. c’est le cas dans le roman de Loïc de Cambourg. En les enveloppant du mystère qui hante Le rêve de vos nuits et de vos sommeils courts. pour lui la France est loin. ta ville’. Paris : E. Lucie : « Conquête ». Sansot 1911. mes amis. Qu’en somme. Paul Auguste : ‘Travaux et des Jours’ dans Heures d’Afrique. Il devient enfin propriétaire de sa terre.

cet endroit est sans obstacle. ce qu’il ressent à son arrivée dans la capitale tunisienne. sans cesse apaisée et réveillée. après une visite de la capitale en 1890 : « [Tunis] mérite certainement le titre de reine des cités mauresques. d’amour. 464.»255 Même si des changements ont eu lieu. p. décrit ce pays du Maghreb et avoue sa passion pour celui-ci. où l’on nage. On perçoit l’amour qu’il éprouve pour ce petit coin de terre. pour ce qu’il lui a apporté de bon. de nouveau la lumière crée une intimité entre le voyageur et la cité. ouvert. dans L’Immoraliste (1902). elle se voit comme issue de cette terre. facile. c’est un lieu dans lequel on ne peut que se sentir bien. Parce qu’elle s’y sent chez elle. La terre est synonyme d’avenir. Dans Feuilles de route (voyage réalisé en mars/avril 1896). de volupté. 26. la lumière d’Orient ravit et transfigure un paysage banal en décor. plonge » . Gide tombe sous le charme de la capitale tunisienne : « À l’automne d’il y a trois ans. L’écrivain se plaît dans ce milieu qu’il compare à un lac. L’auteur s’attache à Tunis. parce qu’elle éprouve le sentiment de toute personne aimant son pays. intimement. la ville continue de plaire à l’écrivain. en lieu magique et unique : « l’air […] semble un fluide lumineux ». notre arrivée à Tunis fut merveilleuse. où l’on plonge. libre. nage. André : L’Immoraliste. dont les maisons blanchies semblaient s’illuminer au soir.de possession : « ce pays m’appartient ». Cette terre de volupté satisfait mais n’apaise pas le désir. Lumière plus abondante que forte. de richesse. Paris : Gallimard. « Tunis. un bout de mer : « baigne. Paris : Gallimard. et toute satisfaction l’exalte. p. À cela s’ajoute le plaisir : « la volupté ». Elle considère la Tunisie comme son pays natal. La Tunisie est aussi synonyme de plaisir. 178 . Gide. car elle possède au plus haut degré le cachet de l’Orient et elle semble 254 255 Gide. L’ombre en est encore remplie. celui de l’appartenance. une ville classique et belle. André : Feuilles de route. Même des bâtisses peuvent créer un lieu chaud et douillet. de douceur et de sensualité. comme des lampes d’albâtre. Il est prisonnier de cette volupté sans fin. il se voit satisfait mais chaque satisfaction attise le désir. C’était encore. l’harmonie est présente. uniforme harmonieusement. ce sol ne la laisse pas indifférente. »254 L’écrivain est subjugué par ce qu’il voit. bien que déjà très abîmée par les grands boulevards qui la traversent. ce paysage. Comme le dit Henry Dunant. L’air lui-même semble un fluide lumineux où tout baigne. le lecteur y voit un lien fusionnel. cette atmosphère faite d’ombre et de lumière. Gide. de bonheur et de bien. De nouveau. De nouveau.

[…] dans le calme des soirs Il a fait lentement défiler devant moi des caravanes . « Pour pêcher une âme d’esthète. Cologne. Le même sentiment de beauté. Marius : Poèmes d’un maudit. qu’elle les rappelle à l’essentiel : « Guettez ». de la vie orientale. »256 Ferdinand Huard dans Fleurs d’Orient (1902) avoue qu’il s’est laissé conquérir par ce petit État du Maghreb car il y avait là de quoi tenter et subjuguer un artiste : « Le front tourné vers l’Orient Ivre des lumières écloses . 258 Scalesi. »257 De nouveau. ou respiré son air. Ferdinand : Fleurs d’Orient. on ne peut faire autrement que d’y revenir. 179 . Il m’a offert le repos sous les palmiers… Pour me charmer le Généreux a composé des jeux 256 257 Dunant. Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau. d’alliance entre la lumière. Huard. Les frissons de l’espoir au fond du ciel riant. À cela s’ajoute la place prépondérante de la religion dans ce paysage : « Ô minarets si beaux au-dessus des boutiques. Certains colons ne restent pas insensibles à cet élan religieux partagé par les autochtones. La religion est fortement ressentie par l’écrivain : la hauteur des minarets. 30 avril 1990. vont même parfois jusqu’à se convertir à l’Islam. Henry : Cahier d’études maghrébines.justifier le proverbe des maures tunisiens qui prétendent que lorsqu’on a bu une fois de ses eaux. Cris de pierre jaillis du cœur de l’Orient.. 86. La lumière et la couleur rose accentuent ce trait de caractère et participent à cette impression de bien-être et de joie. que la foi dirige. les appels à la prière multiples et suivis par toutes les voix du peuple sont la démonstration de l’importance du culte. Les Européens. Blanches tours qui guettez. à travers cette strophe. Gustave-Henri Jossot raconte pourquoi et comment il est devenu Abdul Karim Jossot. »258 L’Islam est indivisible de l’Orient. 1902. p. Paris : Belles Lettres 1923. Dans Le Sentier d’Allah (1927). Le lecteur a même l’impression. les couleurs et la joie de vivre est éprouvé par Marius Scalesi. Dans la splendeur des matins roses Tunis s’éveille en souriant. d’abord curieux. encadre la vie des Maghrébins. le poète est subjugué par la beauté de Tunis qui s’offre avec simplicité à la magie lumineuse et colorée de l’Orient. sentinelles mystiques. du bonheur simple : « s’éveille en souriant ». Cette capitale est celle de la gaîté. Il m’a donc saisi par mon côté faible : Il m’a montré la pauvreté sainte des nomades . n°4. leur blancheur. il fait partie du paysage.

et la séduction vient du Beau offert par Allah (« Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau. Vos visages sont contractés par les soucis d’argent ou dilatés par des satisfactions basses.de lumière et des harmonies de couleurs adorables qui m’ont plongé dans l’extase . les lumières et la quiétude sont les éléments fondateurs de l’attirance et de l’envie des Européens. inquiets. Fatigué par le rythme de vie occidental : « un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise ». il s’éprend de l’existence paisible des Arabes. alors j’ai clamé l’attestation millénaire des croyants : « Allah est le plus grand. Abdul Karim : Le Sentier d’Allah. le pays. fiévreux. Pour me charmer le Généreux a composé des jeux de lumière et des harmonies de couleurs adorables qui m’ont plongé dans l’extase »). aucune idée calme et reposante ne s’est incrustée en vos cerveaux surmenés. les intérêts de chacun varient selon leurs attentes du pays occupé. C’est l’opposition vie paisible/vie trépidante qui est la cause majeure de cette transformation. les dancings. une force enveloppante. Regardez-vous. mais bientôt des beautés nouvelles ravivaient mon enthousiasme tandis que les laideurs européennes m’acheminaient vers le « Grand Dégoût ».. les usines et les casernes. Cet Etat est prisé et convoité en Métropole. Certains colons éprouvent un sentiment fort pour la terre. absorbés par l’espoir du lucre. de cette conversion. 98-99. les cinémas. il a découvert l’univers oriental et en fait l’apologie. Rien n’éclaire vos faces de damnés . une vie hors nature qui vous rend horriblement malheureux. irrésistible : le souffle de l’Islam m’a prosterné. le paysage. du fond du Sahara. Les enjeux. mais dont vous vous enorgueillissez pourtant et que vous appelez « Civilisation »259. La religion. Un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise. pantelant. p. Ici. 180 . j’ai repris mon existence coutumière . sans cesse agités. Innombrables types sans caractère vous vous groupez en troupeaux et grouillez dans les cafés. roumis ! Considérez votre démence ! Vous courez à vos affaires. hallucinatoire et démoniaque. L’auteur a un regard extérieur objectif : il connaît son monde occidental et le critique. jamais trace d’impassibilité ou de quiétude . durant le jour Son soleil a flamboyé sur moi . Le discours révèle que la cause majeure et récidivante du départ de nombreux Européens et de l’attrait des pays de l’Orient vient d’une insatisfaction personnelle et collective. les beuglants. Vous vivez une existence frénétique. Il a fait accourir une puissance mystérieuse. […] Jamais de calme sur vos masques de chair. Puis. d’autres tombent amoureux de cette colonie qui leur offre plaisir et réussite. nous montre que les Français sont 259 Jossot. l’amour du pays se double de l’amour pour le peuple et pour sa culture. les bureaux. pendant la nuit Ses étoiles ont illuminé mes songes. il est rare de rencontrer parmi vous une tête grave et majestueuse comme on en voit tant chez les Arabes. Maupassant dans Bel-Ami. » Cette exaltation apaisée. sur le sable des dunes .

281. une cheminée qui brûle notre meilleur bois. 260 261 Maupassant. c’est de la Tunisie que nous parle l’auteur au chapitre 5. La presse comme les journaux Le Gaulois ou La République française. Les troubles coloniaux permettent d’écrire des articles à sensation et de faire de gros tirages : « Il faut que nous fassions un grand article. Un climat d’insécurité est instauré en raison des révoltes des Kroumirs en Tunisie et de la Dette unifiée de 1879 qui provoquent la baisse des actions tunisiennes que des boursiers français s’empressent d’acheter. 228. plébiscitée car elle permet à certains de devenir riches. Sous couvert du Maroc. en manipulant l’opinion publique (intensification des problèmes). 181 . Tout acte est intéressé. La France souhaitait s’installer en Tunisie afin de renforcer sa position en Algérie et de développer ses ambitions en Egypte mais l’Italie voulait aussi s’emparer de cet Etat à cause d’une surpopulation et parce que la minorité principale en Tunisie était composée d’Italiens. La colonisation est un bien. 294. p. p. la France établit son Protectorat. Guy de : Bel-Ami. […]. Paris : Albin Michel 1993. à profit ou à perte : « La terre d’Afrique est en effet une cheminée pour la France. ce qui fait le bonheur des financiers. c’est à dire les financiers. elle est cautionnée. Maupassant critique la politique coloniale de Jules Ferry entre 1880 et 1885. Ibid. 262 Ibid. un article à sensation. aident les seuls initiés. »260 On s’aperçoit que la colonisation est une affaire d’argent pour la Métropole. l’affaire dont il est réellement question est celle de la dette tunisienne . qu’ils aiment les colonies par intérêt. une cheminée à grand tirage qu’on allume avec le papier de la Banque. à s’enrichir. les actions tunisiennes sont alors en hausse. Après le traité du Bardo en 1881. Les événements s’y déroulant occupent les journalistes et les potins mondains. »261 mais à côté de cela : « […] ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc […] Ils l’ont racheté très habilement. ce qu’il fait plus ouvertement dans un article des Choses du jour du 28 juillet 1881 lorsqu’il écrit que l’opinion est manipulée dans le but de lui faire accepter la guerre. par le moyen d’agents suspects. Maupassant en était le chroniqueur dans le journal Le Gaulois. En effet. véreux.possédés par le gain. »262. Maupassant rend compte de ces malversations boursières. p. du politicien à la presse et aux financiers. A travers ces événements. que cela est dû aux manœuvres politico-financières et que la France vit dans le règne du pot-de-vin.

que.] il tenait pour certain qu’avant peu d’années. Victor : La Vocation du Comte Ghislain. Celui-ci est partagé entre les liens innés qui l’attachent à sa patrie. Victor Cherbuliez. la colonisation provoque donc divers sentiments chez le colon. de créer. les reventes rapporteraient de gros bénéfices. Paris : Hachette littératures 2002. 58. Rivet. Le Comte Ghislain est accosté un soir par un inconnu. Daniel: Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation. L’amour de ce pays d’amour du gain et de l’argent. p.] serait un des celliers. indifférence. L’impression ici. bonheur. Ces émotions. […] Il vantait les progrès de la colonisation française. sa terre natale et ceux qui le retiennent sur sa nouvelle terre d’adoption.. plaisir. que ce gérant avait […] une carte de son royaume partagé par lots […] . la Tunisie. l’acquéreur pouvait choisir et acheter toutes les parcelles à sa convenance . la chance d’exister. »264 263 264 Cherbuliez. »263 Á la fin de cette conversation il insinue au Comte que la meilleure affaire serait d’investir dans les terres de la Régence. les Maghrébins avaient appris à s’accommoder de la différence. Les indigènes vont alors revendiquer leur droit à l’existence et à la propriété. ils font l’expérience de la cohabitation forcée avec des Européens. argent.Certains perdent. ne laisse pas indifférent.. 182 . c’est que le pays colonisé est une machine à faire de gros sous. Revendication identitaire Daniel Rivet explique qu’ : « Avant même la colonisation. que ce domaine […] avait pour gérant général un homme du premier mérite . dont ils neutralisent l’inquiétante étrangeté au prix d’un repliement identitaire. ces attachements ont pour conséquence de créer des tensions chez le colonisé. quiétude. évasion. [. La Tunisie comme toute colonie. d’autres ne veulent qu’en tirer un profit pécuniaire. haine.. deux ans après Maupassant (1887) avec La Vocation du Comte Ghislain renchérit sur l’intérêt économique de toute colonie. Amour. Les colons l’aiment pour ce qu’elle apporte : beauté. Alors que certains y trouvent le bonheur de vivre. p. Durant l’épisode colonial. 212-213. Ce dernier lui raconte : « […] qu’il avait passé quelques temps à l’Enfida . il ne veut pas voir un étranger se l’approprier et dire qu’elle est sienne. quand bien même elle devenait bouleversante. sans visiter les lieux et sur la simple vue de la carte. [. d’autres gagnent. B. Sa terre lui appartient. une des caves de l’Europe. qu’avant peu.

[…] eut pour effet non seulement de stopper l’évolution historique mais d’obliger le colonisé à la refaire en sens inverse. Ce qu’il sait. sa langue’. Or. avec pour conséquence un retour aux fondements de la culture orientale. 55. modifier le paysage urbain. réclame la fin du colonialisme et des rapports inégaux. l’occupation non. l’assistance. Famille La colonisation a eu des effets sociologiques chez les colons mais surtout chez les colonisés. mais au contraire cherche le dialogue. acceptent la présence de l’Autre. Toutefois. le monde moderne. cit. et vont même jusqu’à vouloir lui ressembler. son sexe. Rivet. les Tunisiens. décident. Le 265 266 Corm. les colons ne veulent par partir et ne répondent pas à cette demande de plus en plus insistante de la part des Maghrébins. l’imiter pour passer inaperçu et se perdre dans la masse de la puissance européenne. Ne sachant comment répondre. »265 Le Maghreb souhaite être traité en égal par l’Europe. les Tunisiens. de se replier sur leurs us et coutumes. Un regain patriotique des Orientaux naît alors. l’assistance ». d’un commun accord inconscient. Ils font partie de l’identité orientale à laquelle le colonisateur ne peut réellement toucher. 13. L’un des éléments essentiels de la culture orientale est la famille. p. du colon. le Maghrébin ne sait plus qui il est véritablement et quel sera son devenir. cit. en revanche. »266 Les trois derniers éléments relevés par l’auteur sont fondamentaux dans la culture maghrébine. 1. ne veut pas rompre avec elle. p. à trop côtoyer le Français. installer de nouvelles techniques. Georges: Op. Daniel :Op. « [Le] fait colonial. la compréhension. a besoin de l’Europe. (Il). Sa revendication n’est pas de faire de la France un pays ennemi mais d’en faire un Etat ami qui pourra l’accompagner vers le progrès. 183 . Ils sont sur la terre du Maghreb et entendent y rester et changer les mœurs des autochtones. La présence sur le territoire peut être nécessaire. c’est pourquoi il cherche « la compréhension.En effet. c’est qu’il ne souhaite pas perdre ses racines et qu’il désire une entente avec la France : « pour réussir. ‘Laroui Abdellah signifie par là que la colonisation contraint le Maghrébin à se cramponner à ce que le colonisateur ne lui a pas ôté : sa foi. par exemple.

Charles Géniaux. son comportement de jeune fille puis d’épouse… Dès sa plus tendre enfance. coudre. W. ses racines et son Histoire. enfin on lui enseigne l’entretien de la maison : cuisiner. pour devoir de se voiler devant les étrangers. Celui-ci rentre chez lui et trouve une ou des femmes prêtes à exaucer tous ses désirs. Cette dernière. Ces dernières. la femme laisse les intestins. consacre plusieurs chapitres à la femme arabe : sa mentalité. nous lisons des histoires où la femme est montrée comme l’esclave des humeurs masculines. narguilé. rentre chez lui afin que ses épouses prennent soin de lui et le réconfortent. Lemanski. Le maître des lieux peut prendre jusqu’à quatre femmes. En effet. raconté dans C’était Tunis 1920 de Maherzia Amira-Bournaz. le Musulman peut répudier son épouse si elle ne le satisfait pas. Pour le Maghrébin. effectivement. La femme La femme est un mystère qui intrigue tous les Européens venus en Orient. elle éveille la curiosité et les fantasmes des Occidentaux. d’après la loi coranique. est le lieu des retrouvailles avec soi-même. elle est éduquée pour plaire à l’homme. Ayant pour interdiction de sortir de chez elle. plus ou moins favorites. nous trouvons nombre d’exemples de ce rôle de la femme maghrébine. pénètre dans un riche foyer musulman et nous rend compte de la vie des ces femmes enfermées dans une maison magnifique. une femme est répudiée à la suite d’un malentendu sur la réalisation d’un repas : l’époux lui demande un plat avec une poule entière. a. repos. Nos contes orientaux sont souvent fondés sur l’absurdité de cette décision. la femme est sacrée. sorti pour travailler et rapporter de l’argent au foyer. dans Mœurs arabes : scènes vécues (1913). On retrouve alors la réalisation de l’expression ‘le repos du guerrier’. L’homme. Dans les récits orientalistes de la fin du XIXe siècle. les plumes ! Un autre couple vit la même situation : le mari demande à son épouse un plat (kamounia) en précisant qu’elle doit en prendre soin et le surveiller. l’épouse est source de plaisir et de bien être pour l’homme. passent leurs journées à prendre soin d’elles : hammam. des Orientalistes aux Colonialistes. faire le ménage… Dans beaucoup de contes de la Tunisie comme « Les Sept filles Dannou ». Par exemple. essayage de vêtements et de bijoux jusqu’à être sûres de séduire leur époux. 184 . Effectivement. par exemple.cocon familial. elle est cachée à la vue du sexe masculin à part son père. maquillage. la tête.

son mari refuse qu’elle sorte et ressemble à la femme européenne. et surtout de l’influence de l‘Europe. Dans Les Musulmanes de Géniaux. elle est le trésor de l’Oriental. Dans les diverses œuvres maghrébines et judéo-maghrébines ayant trait à la culture orientale comme C’était Tunis 1920 ou Qui se souvient du café Rubens. La femme maghrébine est surprotégée. En effet. la mère entretient cette atmosphère de bien être et d’intemporalité comme si la colonisation n’avait pas eu lieu. Beaucoup de critiques européens ont accusé les Orientaux d’emprisonner leur femme. a l’impression d’échapper à la modernisation. par le décor oriental et accueilli par une mère aimante. la tante des deux héroïnes subit trois répudiations. la femme maghrébine représente le passé. enfin la troisième parce que le mari ne voit plus son avenir avec elle.à force d’y goûter pour voir si le goût ne change pas. un point de repère quand l’un des membres de la famille va mal ou tout simplement quand la colonisation se fait plus oppressive. la culture orientale. Elle est l’équilibre du foyer et de la vie familiale. celle de se faire belle et non de travailler. Cette dernière est le symbole de la famille et de l’amour. Il doit être le seul à apprécier le physique de sa femme. Le narrateur de Qui se souvient du café Rubens consacre l’essentiel de son récit à sa mère. avec la mère chaque geste révèle le sentiment amoureux. l’une parce qu’elle a grossi. Restée au foyer. finit le plat. Certes. à la culture européenne lorsqu’il rentre chez lui où sa femme l’attend comme toujours. des tensions. Elle est nécessaire au bonheur de la gent masculine . ce qui est son rôle à lui. Pour lui. Inconsciemment. ils veulent la protéger du monde extérieur. à découvrir ses trésors cachés. Nous voyons donc que la femme est le jouet vivant et nécessaire de l‘homme. Elle appartient à son époux et ne doit être vue que par lui. qu’il soit pour 185 . Beaucoup de romans tunisiens de langue française rappellent ces doux moments de l’enfance et de l’adolescence. est vu comme un sacrilège. Présente à la maison. une seconde fois parce qu’elle pleure trop. en contact avec l’Europe. être femme c’est aussi être mère. N’ayant plus de dîner. la tradition. on ressent ce rôle de la mère comme refuge. Le Maghrébin qui est. l’amour est caché. l’époux en colère la répudie. En réalité. De plus. mais la relation à l‘enfant est différente. L’être féminin est plaisir et récompense mais il est aussi au cœur de la culture orientale en tant que gardien d’un mode de vie traditionnel. En revanche. cachée. elle régit l’ordre du foyer et le bien être de son époux. le fait de se montrer à tous et surtout aux hommes. lorsqu’en rentrant de l’école l’enfant est entouré par les parfums de mets traditionnels. où il retrouve son environnement familier. de l’autorité et du pouvoir. le père est présent et incarne la figure du respect. au quotidien. le sexe féminin n’a qu’une seule occupation.

« […] elle vivait […] dans la terreur de voir ses enfants […] absorbés par les colonisateurs. n’ayant pas accès à l’éducation. p. »268 Cette attitude. et une mère conservatrice qui souhaite les éloigner de toute influence étrangère. La colonisation provoque le repli sur soi. d’aider à la préparation des repas… Mère avant d’être grand-mère. 175. de comportements. Présente au foyer. l’enfant comme le père. la mère de Sofia dans Les Jardins du Nord : « Ce n’est pas parce que le mektoub nous fait vivre dans un village de Roumis que nous devons négliger la moindre de nos traditions. Elle est le lien avec la culture orientale. des gestes quotidiens du monde oriental. elle 267 268 Guellouz. sans en avoir véritablement conscience.l’époux ou la progéniture. Elles font de leur foyer un monde serein. où l’atmosphère est si agréable que la tentation de la modernisation disparaît. En réalité. […] Il était déjà assez triste que le pays soit colonisé. ne connaît pas la langue du colon et ne parle qu’arabe . Ses enfants sont partagés entre un père moderne qui leur conseille d’accepter la civilisation et l’éducation française sans oublier leurs racines. La grand-mère est. elle décide. les rites orientaux : le hammam . est une « réponse au colonialisme ». de retour au foyer. 186 . Souad : Ibid. 176. si générale dans toute la Tunisie qu’elle en devient un phénomène social. les mets traditionnels : la mère prépare les plats préférés de sa famille… On peut comparer les retrouvailles de la femme au foyer avec le passage d’un univers moderne et difficile à un univers traditionnel. »267 Parce qu’elle sait que le monde extérieur influence la pensée de ses proches. retrouvent ce qu’ils ont perdu le temps d’une journée. elle est le retour aux sources. Sa seule arme c’est la persistance des traditions. Ainsi. Mais elle tenait à ce qu’au moins ce colonialisme s’arrête au seuil de la maison. La femme. la mère sont à l’origine de cette force. Ils retrouvent la langue maternelle : la femme. Guellouz. d’élever les petits enfants. p. c’est à dire qu’elle craint de ne plus les reconnaître à cause d’un changement de mœurs. elle s’occupe des travaux de couture. gardienne des traditions et participe à ce combat contre l’étranger. la réflexion de Ella Yamina. sur son monde. C’est un combat sous-jacent bien plus puissant qu’une confrontation directe. Dans ce même roman. Souad : Les Jardins du Nord. la femme maghrébine a peur de perdre ses enfants. elle aussi. aimant et familier. de protéger ses enfants du colon. expliquée par Abdelwahab Bouhdiba dans La Sexualité en Islam (1975). stable où l’homme et la progéniture se retrouvent.

n’a pas touché.sait tout. menant un mode de vie oublié : « Ma grand-mère se tient toute seule dans sa vérité inaccessible. fermée à clef. 272 Ibid. soignée : « Le sourcil souligné. son cœur donne vie à la maison. Ainsi. elle connaît tout. Le symbole de la préservation de cette vie passée est l’armoire. 119. la romancière nous fait pénétrer dans un monde clos. dans son antre du temps »271. 138. c’est là que la grand-mère cache tous les objets précieux depuis des années . ses petites manies. appartenant à une autre époque. la maison ne doit pas être réduite à un 269 270 Béji. Hélé : L’Œil du jour. les cheveux aplatis sur les tempes […] le dos impeccable »270. Celle-ci est décrite avec humour et tendresse par sa petite fille venue passer ses vacances auprès d’elle. ce à quoi elle a passé sa vie entière. en l‘occurrence la grand-mère qui est l’héroïne de l’ouvrage. p. 271 Ibid. p. En effet. Cette dernière ne fait qu’un avec la demeure. p. Le plus grand des bonheurs de l’auteur est d’assister aux va-et-vient infinis de son aïeule. p. que l’extérieur. La grand-mère est une figure essentielle du foyer maghrébin. 82. Dans L’Œil du jour. Néanmoins. On a le sentiment que cette maison est un univers à part. la grosse éternelle »269. la grand-mère nous est présentée comme le guide de toute la famille. 187 . donc les fondements de la culture orientale. Elle rappelle les traditions. « le cœur de la maison bat sous le corsage de ma grand-mère »272. tout le foyer s’y retrouve. c’est-à-dire la ville moderne. de tout cacher dans une armoire fermée à clef où elle détient les trésors des membres du foyer. 273 Ibid. Cette métaphore révèle les sentiments profonds éprouvés par la narratrice envers son aïeule. le ciel se dessècherait comme le fond d’une marmite. c’est son domaine de prédilection. la vieille absolue. lorsque Hélé Béji nous fait part de la problématique question du repas : « Si chaque matin le menu ne tombait pas de la bouche de ma grandmère comme une évidence irréfutable. Le portrait qu’elle nous fait de cette vieille femme est celui d’une personne corpulente : « Ma grand-mère. elle représente la savoir des ancêtres. elle dirige la demeure dont elle est le l’âme. Elle insiste sur le caractère intime et serein du foyer tunisien centré autour du sexe féminin. le passé. Âgée. Ibid. elle en est la mémoire. La peinture de l’aïeule et de son environnement se fait du point de vue des sens. Elle régente la demeure avec plaisir. En effet. l’armoire ne délivre pas ses secrets. »273 ou de la manie de celle-ci de tout garder. Mais. 12. d’observer sa joie de vivre. 12. p.

leur maxime. les traditions participent à cette pérennisation de la civilisation maghrébine. la petite fille montre que son foyer et son aïeule sont rassurants car ils ne changent pas. c’est-à-dire le foyer. « L’espace où se passent [les] romans [maghrébins] est surtout intérieur. un cocon. Le foyer. évolue. »274 On peut même aller jusqu’à dire que l’espace de la vie des Maghrébins est l’intérieur. Fromentin. L’aïeule et le foyer sont essentiels au Maghreb. d’un passé propre à tous les Tunisiens. Cette cellule familiale fait partie de ses souvenirs. À travers maintes anecdotes. est créé par une grand-mère désireuse d’offrir à sa petite fille un lieu plein de douceur et de sérénité. avec au centre la femme à toutes les étapes de sa vie : d’épouse. 131. ils nous subissent . Il a toujours eu son importance car il répond aux besoins de bien-être du Maghrébin. p. la ville 274 Segarra. Le cocon familial est donc une arme contre l’invasion de l’étranger. 275 Fromentin. ne pouvant nous fuir. leur méthode. de son enfance. Marta : Leur pesant de poudre : romancières francophones du Maghreb. ici. ils forment une microsociété dont la demeure est l’enceinte. soit celui de l’intérieur domestique. 188 . est de se taire. au contraire de la capitale qui se transforme. 152. Hélé Béji ne déroge pas à cette tradition de reconstitution du foyer maghrébin. Leur principe. Eugène : Une année dans le Sahel. pour l’auteur. b. de mère et de grand-mère. un milieu protégé. La femme est au cœur de ce combat. elle est avant tout. Elle est l’équilibre nécessaire à la culture orientale. La grand-mère est emblématique de la famille. grand observateur des Arabes. p. mais lors de la colonisation. Ils ne peuvent quitter leur pays : « fuir ».lieu clos. »275 Les colonisés sont les victimes de la puissance coloniale : « ils nous subissent ». Paris : L’Harmattan 1997. ici elle est une figure d’autrefois. il devient plus essentiel encore. soit ‘l’espace du dedans’. elle est à l’origine de la force de cet intérieur maghrébin. Avec elle. de disparaître le plus possible et de se faire oublier. ils nous évitent. ils vont donc demeurer dans leur médina. Les traditions Lors de ses voyages au Maghreb. constate un phénomène majeur du peuple colonisé : « Ne pouvant nous exterminer.

169. à s’enfermer dans la tradition. C’est une manière douce mais radicale de ne pas répondre à l’assimilation. pour ne pas être atteint par la civilisation occidentale. leur lutte est sous-jacente. commerce… Dans Le Cimetière des moutons de Salem Trabelsi. que l’Arabe souhaite faire partie du décor. de retour au pays natal vers 1930 (période de la montée du nationalisme avec le Destour et en 1932 le Néo Destour. la musique . le nombre de jours requis pour l’union. Dans Bachour l’étrange et Le Choc des races. habillée d’une robe cousue de fils d’or et d’argent. circoncision. Celle-ci ne ferait que glisser sur lui. la soirée où. ce retour aux traditions : « […] C’est pourquoi la plupart des commerçants et ambassadeurs (Maghrébins) en Europe reviennent au pays pour confirmer leurs compatriotes dans l’aspiration à se tenir à l’écart du changement. le pays. c’est de conserver ses us et coutumes. Ils vont préférer passer inaperçus afin de ne pas être influencés. Tous les ouvrages de la littérature orientaliste ou de la littérature tunisienne francophone nous montrent la persistance des rites orientaux : mariage traditionnel.arabe traditionnelle et éviter ainsi de côtoyer les occupants européens : « ils nous évitent ». La famille ne modifie en rien cet événement unique dans la vie d’une femme : sept jours à l’abri des regards hormis ceux de l’esthéticienne (hannena) et des amies sélectionnées afin de se préparer physiquement à l’union .Culture et mémoire collective au Maghreb. leur opposition. de ne pas se métamorphoser en Occidental au risque de perdre ses origines. le meilleur moyen de lutter contre l’influence de la colonisation. pour des yeux étrangers. Ils vont vouloir « disparaître » pour ne pas subir les propos des colonisateurs qui les rabaissent.. assimilés par la culture française. encouragent cet acte de refus. D’ailleurs. et du retour des Tunisiens partis étudier en France). leur donnent une image négative d’euxmêmes et pour ne pas ressentir trop fortement la différence avec les Européens. à la lecture de ces propos. le lecteur assiste à un mariage tunisien. tout est démesuré comme pour marquer le caractère unique du mariage. p. 276 189 . interne. comme un fantôme hante la ville. les voyageurs maghrébins. Ils ne vont pas encore se battre ouvertement. »276 En effet. Le lecteur a le sentiment. Ce qui est surprenant. Chelbi. Mustapha. une femme française assiste à un mariage traditionnel. cuisine. de ses préparatifs à la dernière nuit. elle reste immobile sur son trône à attendre la fin des festivités. c’est la grandeur de cette fête. Ce que l’on observe durant la colonisation c’est un refus. Paris : Académie Europ livre 1989.

toute simplification. remarque cette attitude d’opposition de la part de sa famille. dans les ouvrages dits de littérature coloniale. en rentrant chez eux. par exemple. il considère certains us et coutumes orientaux comme barbares. il a honte des rites orientaux. C’est pourquoi. d’un passé où les Européens étaient absents. Ce pourrait être un individu sans importance. comme le marchand de cacahuètes. de l’associer à la sienne par crainte de se laisser envahir. Même s’il y a amour entre un colon et une Maghrébine ou un Arabe et une Européenne. ne disparaissent pas et démontrent la volonté des Arabes de ne pas perdre leur identité. voire de sa communauté entière. c’est une manière d’affirmer leur différence et de s’opposer à toute influence européenne. La gastronomie. les rend solidaires comme si ce jour précisément était la manifestation de leur force et de leur opposition face au colonisateur. les Arabes continuent d’immoler les moutons ce fameux jour et de colorer de rouge les rues de la ville. D’autres figures de la civilisation orientale traversent le temps. ce n’est pas le cas : il incarne un mode de vie maghrébin. salade méchouia.de la part des deux camps. Benillouche. crème au sorgho. du métissage. celui du marchand ambulant qui offre un bref instant de plaisir aux enfants qui achètent des cacahuètes sous un soleil de plomb. nous avons un refus d’accepter la culture de l’Autre. Durant cette période. l’union est impossible en raison de différences culturelles mais surtout à cause du regard de chacune des civilisations. il refuse même de rentrer chez lui de peur de voir cette différence entre sa culture et celle des Européens. dans La Statue de sel. les Maghrébins refusent toute modification de leurs rites matrimoniaux. bricks. Ne sachant plus qui il est véritablement. on retrouve nombre de couples métissés malheureux de ne pouvoir s’aimer ouvertement comme c’est le cas dans Les Musulmanes avec le couple de la sœur d’Etoile et du frère français de la tutrice ou encore dans Bachour l’étrange avec le héros et la femme du commandant. De même. ils sont heureux de goûter à leur cuisine. celle de leurs ancêtres. Hélé 190 . Par exemple. Pour eux. bien que l’Aïd soit considéré comme barbare par les colons. Influencé par l’extérieur. les sandwichs que lui prépare celle-ci et qu’il trouve bien pauvres par rapport à ceux de ses voisins français. oubliée et surtout c’est un événement qui réunit tous les Arabes. C’est une fête religieuse trop importante pour être effacée. les soirées d’exorcisme dont la mère est l’héroïne ou encore en ce qui concerne la gastronomie. Lorsqu’ils passent devant un restaurant ou devant une maison. Couscous. réveille la nostalgie des Tunisiens. D’autres éléments de la vie orientale participent à cette lutte inconsciente contre le colon. gâteaux sont un régal. La gastronomie traditionnelle plaît tant alors pourquoi en changer ? De nouveau.

p. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. l’énergie infatigable de ses pieds nus. […]. rugueuse comme un rocher. de nouvelles marchandises venues d’Europe comme les bonbons ou certains vêtements arrivent sur le marché. La religion accompagne ce mouvement de repli. le mystérieux dessin de ses rides immortelles. coiffé de cet immense panier rond gonflé d’étages de cornets disposés en étoile. Paris : Noël Blandin 1992. son identité. 277 Béji. c’est une figure légendaire de Tunis. légère comme un scarabée. d’un rythme propre à la vie orientale c’est à dire lent. fort d’amour. le visage soudain sorti de l’ombre tressée du panier qui le dissimulait. anguleuse comme la pointe d’un parasol planté sur la plage avec l’aplomb longiligne des négresses africaines. Milieu familier. […] .Beji nous peint un homme vieux mais jamais fatigué. les Arabes n’ont pas d’autre choix que de se replier vers leurs traditions. mais le souk continue de vendre majoritairement des produits locaux. il est aussi représenté dans Un été à la Goulette où il ouvre et ferme le film. « Sa longue enjambée dans le tempo presque féminin de sa démarche. ils conservent cette chaleur. […]. lui encore. pour apparaître dans un mystère encore plus grand. […]. d’être ce qu’il a toujours été. creusée comme un coquillage. leur famille. où l’âge s‘est fixé pour toujours. […]. Le marchand est le symbole d’une vie insouciante. Elle va aussi être un refuge et le lieu de la solidarité musulmane face à l’incroyance des Français. sa voûte plantaire. inchangé . »277 Figure d’une vie passée. unifiée au sable comme une pièce archéologique qui a survécu à l’usure des siècles. ce qui est à l‘opposé de la civilisation occidentale. De même pour l’accueil chaleureux des Arabes : même si leur vie change au contact des Européens. qui ne cesse de marcher comme s’il traversait les années. continue d’être classé par corporations. 52. Certes. paisible. de souvenirs et d’Histoire. Le souk est aussi un lieu typique du monde arabe et personne ne peut le détruire ou le transformer. souple et fine comme une algue. Il s’agenouille. déposant délicatement ses offrandes. Il supporte la chaleur avec l’impassibilité végétale d’une graine brûlée poussée par la brise. il est un refuge où se retrouver pour échapper à l’influence européenne et pour ne pas oublier ses racines. Devant la montée du colonialisme. ses traditions. ce sens de l’hospitalité qui fait leur réputation. 191 .

l’heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret. il décrit l’appel à la prière qui va. troubler les colons français venus s’installer au Maghreb. T1. certains écrivains comme Chateaubriand se montrent irrévérencieux vis à vis des pratiques musulmanes. au milieu des champs. qui sait ce qu’elle dit et ce qu’elle chante. La religion La première relation du monde occidental avec l’Islam s’effectue au Moyen-âge lors de la conquête arabe aux VII-VIIIe siècles. Dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem. se tourna vers l’Orient comme pour appeler la lumière. puis des Croisades. il est incomplet. Il est bref et réducteur. « Le janissaire fit sa prière. il décrit les ablutions et le déroulement de la prière. 218. des années plus tard encore. il résume l’Islam à l’obligation de prier et l’interdiction de boire du vin et de manger du porc. 202. Dans son Voyage en Orient (1835). »278 « Pendant ce temps là. 474.2. il ne s’intéresse pas à cette religion. mais là encore. Celui-ci admire l’Islam. Ibid. »280 Chateaubriand. à mon avis. en revanche. p. voix vivante. la barbe et les mains. à la voix sans conscience de la cloche de nos cathédrales. mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la France s’intéresse véritablement à cette religion qui attire alors la considération spirituelle et intellectuelle des érudits européens. Du Reyer publie l’Alcoran de Mahomet. T2. bien supérieure. L’écrivain reste indifférent à cette foi orientale. Dans d’autres circonstances. il s’enthousiasme de la différence avec le christianisme. « C’était l’heure de midi. et chante l’heure et la prière de toutes les heures . ce qui n’est pas le cas de Lamartine. et faisoient. Cependant. 280 Lamartine. p. Le lecteur perçoit de la dérision dans la proposition « comme pour appeler la lumière » et de la moquerie déplacée dans le verbe culbuter associé à l’adjectif religieux. se lava les coudes. nos marchands turcs descendoient à terre. t. »279 Chateaubriand se montre réticent envers l’Islam. des espèces de culbutes religieuses. s’asseyoient tranquillement sur leurs talons. tournoient le visage vers la Mecque. animée. ce regard français sur l’Islam n’est pas toujours tendre. luttes religieuses pour la suprématie d’une seule foi. 279 278 192 . En 1647.1. Charles René de : Itinéraire de paris à Jérusalem. p. Alphonse de : Souvenirs et impressions pensées et paysages pendant un voyage en Orient. il est curieux des rites.

donnent des explications et les peintres représentent les symboles de l’Islam (mosquées). le quotidien est parsemé de gestes et de paroles religieuses. sanctifie leurs pratiques sociales. p. annoncent le retour du matin . La religion fait partie intégrante de la vie des Maghrébins. Michaud et Poujoulat : Correspondances d’Orient t. l’artiste est sensible à l’humanisme islamique. »282 La religion est collective : « tous ensemble » et non individualiste. et aux alentours des quartiers qui constituent des unités architecturales définies par l’existence d’une mosquée à prône. et vont tous ensemble à la mosquée où l’imam les attend. JC Berchet. 3 in Le Voyage en Orient. entre 1831 et 1833. Paris : Robert Laffont 1985. »283 Rivet. Même s’il ne s’étend pas sur le contenu. Vers 1830. 282 281 193 . insiste sur les trois prières journalières et sur la volonté ferme de chaque musulman d’aller à la Mecque au moins une fois dans sa vie. […] Ainsi commence la journée. d’un hammam et de fours à pain. l’Occident s’intéresse à l’aspect spirituel de l’Orient et tente d’en savoir plus. et le coq. de découvrir le sens du Coran… Les arts vont exprimer ce regain d’intérêt pour cette croyance : les écrivains décrivent les pratiques. 68. Les Occidentaux sont surpris par cette vie régentée par l’Islam et admiratifs de cette existence ordonnée qui rassemble tous les Arabes. Charles Cottu. »281 Effectivement. de même. du haut du minaret. de comprendre les motivations des Musulmans. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle. de kûtabs ou école coranique. plus chaleureux dans son appel que le son froid des cloches. […] et déjà [les Arabes] se pressent autour de la fontaine pour y laver les souillures de leurs corps. 61. le lecteur ressent l’intérêt du voyageur pour cette culture religieuse.cit. les unit dans une même voie. sans parler des cinq prières obligatoires. p.cit. Les peintres comme les écrivains remarquent que chaque ville orientale est construite de la même manière : « […] au centre une grande mosquée. dans leur Correspondance le début de la journée d’un Musulman : « On se lève quand le muezzin. Les arabomusulmans vivent leur foi et cela intrigue les Occidentaux. 283 Rivet. justifie leur croyance en un ordo mundi. « […] l’Islam fournit aux Maghrébins un langage de base qui habille leur parler quotidien. à laquelle est accolé le souk central. 307-308.Dans cette peinture. p. Daniel : Op. sous la cabane. Daniel : Op. Michaud et Poujoulat nous racontent. Elle dirige leurs gestes mais aussi l’organisation de leurs espaces géographiques.

l’Européen ne peut échapper à cette démonstration de ferveur religieuse. Figure 34 : Colonnes de granit du portique de Canope à Alexandrie. Paris : Bibliothèque nationale. lieu de prières. Où le mouvement des ablutions autour de la fontaine vers la coupole de verre centrale accroche la lumière du soir qui tombe sur les parties du corps que 194 . 1802. ce peuple que je vis écouter en prière à la mosquée d’Ulu de Bursa.La mosquée. Les Occidentaux sont en admiration devant la beauté du lieu de culte islamique mais aussi devant la ferveur des Musulmans. « J’éprouve de plus en plus de sympathie pour ce peuple d’obédience islamique. d’autres comme Louis-Claude Mouchot font du lieu de culte des Musulmans le thème de leur tableau : La Mosquée de Kaid Bey (sans date). elle est partout sous forme de décor car elle est le bâtiment essentiel de toute ville de l’Islam : Colonnes de granit du portique de Canope à Alexandrie (Luigi Mayer) en 1802 ou Citadelle du Caire (Louis Haghe) en 1838. devant ce mouvement collectif unique où la réunion des êtres répond à la réunion des âmes et de la foi. la piété est présente partout : Gustave Guillaumet peint des hommes priant le soir dans Prière du soir dans le Sahara. généreux comme nous autres on respire. Luigi Mayer. est au cœur de la ville comme la foi est au cœur de la vie des Arabes. des peintres peignent des hommes se rendant dans ce lieu de culte . Maupassant décrit les hommes priant à la mosquée. En peinture. enfin d’autres peintres font de la mosquée l’élément incontournable du paysage oriental . gravure extraite des Vues d’Egypte.

cette vie de quiétude. son allure. chevilles et mollets. elle lui apporte la paix. surtout. […] Il laissa pousser une barbiche. Tout commence par un marchand très pieux qui emmène Musso et un collègue à la mosquée. à ma journée écoulée. p. Musso. ce besoin de se laver fréquemment sont les résultats de sa conversion. puis une vraie barbe […] Il avait la manie de se laver à tout moment. de certitude et d’espoir.chacun prestement purifie. visage. au-dessus de la tête des fidèles qui se lèvent puis s’abaissent en réponse à l’imam. […] Son maintien. nous avons l’exemple d’un homme. qui prouve aussi que la religion fait parti de leur identité. Musso. Marc Roger. 96-99. couverte d’ocre et d’or sur les piliers et les murs de laquelle sourates du Coran et signatures de sultans sont écrites en de noires et sublimes calligraphies anciennes. nuque. poignets. Tunis : Cérès 1997. »285 Le passage d’une vie normale à une vie pieuse transforme Musso. 195 . les couleurs. sa manière d’appréhender le futur. Le « blanc immaculé » des vêtements. […] Une mosquée à vingt coupoles. sa jebba et ses babouches avaient toujours un blanc immaculé et laissaient émaner une agréable et imposante odeur de musc. or. […] En quelques semaines il devint un modèle de piété. Le lecteur remarque que la religion musulmane touche l’esprit de l’homme mais aussi son mode de vie. une merveille. D’où « la vie de 284 285 Roger. » Musso explique à son ami : « Je ne connais plus de chemin autre que celui qui va de la maison à la mosquée ou à la boutique […] Je me dis […] que si je ne succombe pas à la tentation (celle des femmes faciles). l’individu ne peut se présenter à lui ou même l’invoquer s’il n’est pas propre. elle fait taire ses craintes. qui se convertit à l’Islam. L’hygiène est essentielle dans le rapport à Dieu. Pieds. p. pavillons et oreilles. sa façon de s’asseoir. et. rien que le son de ma propre voix psalmodiant la parole divine embaume mon âme un moment tourmentée. ocre. Je récite alors des versets du Coran. 85. L’écrivain. Je ne te cache pas que j’ai aussi des remords en repensant après la prière du soir. l’écriture noire participent de l’esthétique islamique. de sorte que sa calotte. La récitation du Coran agit comme un baume sur le cœur du croyant. avant-bras. Dieu me pardonnera mes petites faiblesses. tout en lui était arrivé à un diapason. de soigner ses effets. mains. éprouve du respect devant ce spectacle qui réunit tous les musulmans de confession musulmane. me réconcilie avec mon autre moi… […] Il (l’Imam) a éclairé mon chemin et je lui dois ma vie désormais. me sembla tout à fait métamorphosé. »284 Cette scène exprime la beauté de cette ferveur religieuse : la lumière. ses tentations. Abassi. Marc : Sur les Chemins d’Oxor. Dans Tirza. Ali : Tirza. ce dernier raconte : « […] nous fûmes réellement conquis. L’ambiance des lieux saints nous reposait de la vie trépidante et bruyante des souks.

Joubert. Alors que l’aïeule de Hélé Beji est à l’aube de la mort mais qu’elle n’en a crainte. hemdoulè (merci ou grâce à Dieu). Paris : Nathan 1999. Une religion permanente et une vie paisible caractérisent le mode de vie du Maghrébin. sa journée selon les heures de prières . tout phénomène imprévu est considéré dans la maison comme une manifestation de Dieu. p. Cette alliance est typiquement orientale et elle a depuis toujours intéressé les sociologues européens. à savoir préparer la vie après la mort. 12. p. La grand-mère de Hélé Béji. La grand-mère incarne ce mode de vie aujourd’hui un peu moins répandu. sa petite fille n’hésite d’ailleurs pas à dire que : « La religion bat dans son cœur comme un phénomène de la nature. ce phénomène n’est pas rare dans la société maghrébine. rythme sa vie. 217.quiétude » revendiquée par Musso mais aussi par tous les Musulmans et constatée par tous les Occidentaux. bèsmélè (bénédiction)… tout événement est interprété comme étant 286 287 Béji. sans y attacher un sens prophétique et moral. les nouvelles femmes. et ici l’aïeule. »287 La religion est présente dans chacun des gestes de la vie des Arabes. d’expressions religieuses pour se protéger du malheur. Hélé : L’Œil du jour. 196 . En réalité. »286 L’une des manifestations de la religion chez les Maghrébins. c’est à dire profiter de la vie. le fait que le lustre se brise en raison de sa vétusté est interprété par la grand-mère comme le détournement d’un malheur puisque cet incident aurait pu coûter la vie de leur voisin qui finalement s’en est sorti indemne. Chaque jour est nouvel espoir. appartenant à ses propres ancêtres. Ce retour à la religion est une manière de se retrouver . est manière de se démarquer des Français et de s’affirmer comme peuple croyant. est l’usage des amulettes . aucun phénomène naturel. Lamartine dans son Voyage en Orient faisait la même observation : « Ce peuple ne voit aucun incident de la vie. Ainsi. Anthologie. Jean Louis : Littératures francophones. de ce qui leur est offert (plaisir du corps et de l’esprit) et une Éternité. Les hommes sont partagés entre un Carpe diem. De même. issues de la modernité abandonnent tout ce passé. Ils usent toute la journée. la grand-mère en met sous l’oreiller de la narratrice afin de la protéger du mal incarné par Boutellis. rabiosteur (que Dieu me protège). l’homme se remet en question et tente de trouver des réponses à travers sa relation à Dieu. pour souhaiter du bien à autrui : inch’allah (si Dieu veut). alors qu’elle préserve dans sa maison un mode de vie passé.

la religion sont une manière de lutter contre l’envahissement d’une culture moderne. »289 288 Gautier. Les pratiques religieuses soudent les Arabes entre eux. dans sa personne. sa vieillesse emblématique. Tous les Musulmans se retrouvent lors des fêtes religieuses : le Ramadan qui accueille tout homme ou femme souhaitant faire le jeûne. celle-ci est attendue. la distance avec les vivants. En effet. 197 . d’avoir une identité propre. la vie ne se sépare pas soigneusement de la mort comme chez nous. atteindre et déployer la vie. […] tout ce qui en elle est le plus voisin de la mort. […] ce qui en elle aurait dû suggérer la frontière inquiétante et déprimante avec la mort. 368. La mort fait partie de la vie. Or. JC Berchet. dormir. les traditions. l’Aïd kbir qui correspond à l’immolation d’un mouton. « En Orient. s’asseoir. celle-ci fait partie d’euxmêmes. où l’harmonie règne . […] la perte vitale. de l’approche de la mort. sans aucune gêne. »288 Au Maghreb. la famille. l’épouvante. les vivants continuent donc de côtoyer les disparus. De même. p. des couples se promener à travers celles-ci. de cette manière ils forment une ligue contre la colonisation. Être musulman. c’est l’affirmation d’être différent. Lorsque Hélé Béji parle de sa grand-mère elle aborde le funeste sujet du décès. 169. Hélé : L’Œil du jour. le cimetière est un lieu de recueillement mais aussi un lieu de promenade. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle. sans avoir le sentiment d’être irrespectueux. D’ailleurs les Européens en sont conscients et sont fascinés par la force de l’Islam capable de réunir tant d’individus. son temps de vie massé derrière elle par une loi de non-retour. appréhendé différemment que chez les Occidentaux. 289 Béji. causer d’amour sur une tombe n’emporte ici aucune idée de sacrilège ou de profanation. Théophile : Constantinople. mais elles continuent de frayer ensemble comme de bons vieux amis . Paris : Robert Laffont 1985 . La mort qu’elle touche semble ici. sans crispation ni crainte. aucune dissociation n’est possible.la volonté de Dieu… On pourrait dire qu’ils vivent la religion. […] me suggère […] l’idée d’une complicité infinie avec la vie. […] marche au bord de la tombe. fumer. contre une civilisation peu pratiquante. manger. mois durant lequel la solidarité est plus présente. loin de craindre ce moment fatidique. l’Aïd qui marque la fin de ce mois. où toutes les familles se regroupent pour fêter cet événement ensemble. chapitre IV ‘Smyrne’ in Le Voyage en Orient. Le deuil a aussi son importance et est vécu. l’aïeule attend la fin avec naturel : « La pauvre. le masque. p. Les touristes peuvent assez souvent voir des femmes ou des hommes discuter autour de tombes.

L’écrivain éprouve de la compassion pour sa grand-mère : « la pauvre » alors que celleci avance vers la mort « sans crispation ni crainte ». On traverse un cimetière comme on traverse un bazar »291. Hélé : Ibid. la foi dans le cœur. l’approche du repos éternel provoque chez la grand-mère une envie de vivre . il vit avec le tombeau de son aïeul au milieu de sa villa : « Slaymane circule dans la familiarité de ce mort sacré comme dans celle de son fourneau. le masque. »290 Cette comparaison comique montre combien la mort fait partie du quotidien. à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. sont sensibles à cette simplicité du rapport à la mort des Maghrébins. par sa luminosité. 290 291 Béji. Ce lieu si paisible. si serein est aussi très vivant par le nombre de ses visiteurs. elle continue ses activités sans se préoccuper de la fin. Au contraire. où les femmes discutent du quotidien sur la tombe. déprimante. la fin est sombre et effrayante. maisons. la perte vitale ». le blanc qui attire et réfléchit la lumière intense du soleil. Aux yeux de Hélé Beji. l’épouvante. lieux qui se distinguent de ceux de l’Europe par le refus de l’ostentatoire et de la commémoration visuelle. enfin où ils montrent que le cimetière est aussi lieu de vie : l’argent laissé sur les tombes pour les pauvres. des visites joyeuses aux morts. comme la mort elle-même. Plusieurs ont évoqué le recueillement dans les cimetières. La mort et la vie font partie d’un tout. Les peintres comme Fromentin ou Kandinsky (dans des styles différents). Flaubert. p. 198 . l’absence de murs afin que ce lieu soit ouvert sur la vie et qu’il n’y ait pas de frontières. en mettant l’accent sur la simplicité du cimetière et son absence de frontière avec la ville. comme le remarque Flaubert à Constantinople en 1850 : « le cimetière oriental est une des plus belles choses de l’Orient. les termes utilisés sont l’expression de ce sentiment qui n’est point ressenti par la personne concernée : « inquiétante. de même. sa gaieté. […] ça se trouve à propos de rien dans la campagne ou dans une ville. Slaymane. ne craint pas la mort. Ils peignent nombre de tableaux où ils illustrent cette relation à la mort. 117. rien ne les dissocie . et c’est ce qui étonne l’écrivain. les creux réalisés pour recueillir l’eau et ainsi étancher la soif des oiseaux. Gustave : in Dictionnaire de l’orientalisme de Christine Peltre . 22. tout à coup et partout. p. lieux) l’harmonie continue. les croyants font donc en sorte que du point de vue matériel (tombes. où ils rendent compte aux spectateurs des enterrements à la fois tristes et paisibles. combien la peur qu’elle provoque (surtout chez les Occidentaux) est tournée en dérision.

je devais pourtant la saluer sur le chemin de l’abreuvoir […]. la douleur est présente mais elle ne doit pas occulter la vie. Et une civière passa. elle n’y est pas occultée comme dans les pays ‘civilisés’ qui veulent ainsi préserver l’activité inconsciente des vivants. Paris : Le Sycomore 1982. Gida prononça la formule coranique et pria pour que Dieu fît miséricorde au défunt que l’on allait rendre à la terre. ce qui rend le passage de la vie au trépas beaucoup plus simple. dans ses Essais (1935-1968). sans cercueil. Ici. tous. Denise : Arabes des lumières et bédouins romantiques : un siècle de « voyages en Orient ». […] On ferait un repas funèbre : un couscous servi au cimetière même. Une peinture d’une animation douce et vivante symbolisant la mort au Maghreb nous est offerte comme la peinture déjà vue de Fromentin (1853). Obscurément. Venant du côté du cimetière des ancêtres. […]. Dans Rue des Tambourins (1969). offert aux intempéries. p. Certes. la narratrice Taos Amrouche décrit la mort. Ce n’était pas comme dans les cimetières européens de Tenzis. Enveloppé d’un linceul et roulé dans une natte. »292 L’Europe préfère oublier l’idée de la mort de peur que celle-ci ne paralyse les vivants et les empêche ainsi d’être actifs. […] La mort. sans fleurs ni pompe vaine. l’enterrement et exprime son admiration pour la quiétude avec laquelle cela se déroule : « Dans notre pays. dans de grands plats de bois. le soleil et la pluie. des hommes qui fument près des tombes et des enfants qui se poursuivent dans le cimetière. Ici. ordinaire. décrit des femmes qui discutent de leur quotidien. les morts n’étaient ni isolés ni parqués. la mort était un personnage prestigieux mais dont on parlait sans frayeur. Les mendiants des environs viendraient se restaurer. 293 Amrouche. le corps n’était suivi que par un cortège d’hommes qui. Taos : Rue des tambourins. la lumière aveuglante tombaient sur eux à profusion. je souhaitai qu’à mon heure on me mît en terre avec cette simplicité. un chant monotone et envoûtant se fit entendre.avec la vie. Au Maghreb. qui bientôt se fit glorieux. Henry de Montherlant. « La mort au Maghreb est un spectacle naturel. aux gestes nobles et au goût difficile. Et l’on multiplierait les bonnes actions pour faciliter le passage du trépassé dans l’autre monde. p. psalmodiaient d’un air recueilli. Ils reposaient au-dessus de l’abreuvoir. […] En plus du dénuement c’est la splendeur hautaine du chant rituel qui m’a bouleversée […]. l’appréhension de la mort est différente car attendue. sans déchirement apparent. ou sur la colline d’oliviers. 199 . avec simplicité. 111-112. Les cimetières sont fermés par de hauts murs. tout y est gris ou presque pour rappeler la tristesse et le caractère malheureux de la perte d’une personne.8. »293 292 Brahimi. On se la représentait comme une femme élancée. Les visages exprimaient une gravité sereine.

le chant rituel accompagne le défunt jusqu’au bout. lourd de tristesse. rangées par famille certes. les paroles coraniques protègent le mort et apaisent les cœurs des vivants. Figure 35 : Cimetière arabe. comme la coutume le veut. l’endroit est parsemé de morts. Huile sur carton : 71. Hambourg : Kunsthalie. En Europe. aligné. On y voit. d’où les termes de « parqués » et « isolés ». 1909. des femmes agenouillées devant une tombe qui discutent avec une amie. non par discrimination mais parce que l’usage suppose que la femme est plus émotive et risquerait de montrer sa douleur lors du cortège. sans émotion. L’enterrement est partagé par tous. seul le silence est présent. il est un être réservé qui cache sous sa gravité ses sentiments.5/98cm. la vie n’ose s’exprimer. de couleurs gaies est une vue d’un cimetière tunisien.La narratrice rend hommage à la mort et à l’enterrement au Maghreb. enfermé. c’est un moment comme beaucoup d’autres où la solidarité. Enfin. des hommes qui s’éloignent 200 . mais non classées. Le lecteur européen apprend que le linceul n’est suivi que d’hommes. Ce tableau de Vassili Kandinsky intitulé Cimetière arabe (1909). alignées . joie ou peine. La mort fait partie de l’existence des Orientaux comme tout ce qui s’y rattache. Vassily Kandinsky. l’individu qui s’y promène voit des tombes de-ci de-là. L’écrivain compare les cimetières occidental et oriental : le premier est cadré. l’autre est ouvert. sans encadrement . L’expression « sans déchirement apparent » montre que l’Arabe n’est pas un homme sans cœur. la générosité s’éprouvent comme le fait de donner à manger aux pauvres.

Il est alors difficile de se connaître mais tout cela n’est qu’un jeu de regards. À l’époque de la colonisation. Cette couleur c’est le printemps. le renouveau. Sacrilège compris par l’héroïne française de l’ouvrage qui pense que la France devrait respecter la religion de l’Autre. Le regard. Foi. se tourne alors vers ce qui le particularise. le Maghrébin qui cherche à s’intégrer et à correspondre à la norme française. qui 201 . Au début du XXe siècle. Les jeunes qui se sentent mal intégrés.et des enfants qui s’y promènent. afin de trouver des réponses à leur mal-être. les portraits effectués par les Orientalistes puis par les Colonialistes sont divers et parfois opposés. qui a pour but de se différencier des Français. que la relation de Moi à autrui est réciproquement conflictuelle. Dans ce roman. décident de se tourner vers la religion. les Tunisiens se réunissent. Ce que l’on remarque. c’est que la religion a le pouvoir de motiver ses adeptes. C’est un mouvement de repli nécessaire et inné face à l’Autre. il cherche donc à s’affirmer et à se protéger de l’influence européenne. À la fin du récit. de même pour les portraits réalisés par les Maghrébins. l’Arabe a le sentiment de devoir changer. et qui essuie un refus de la part de la France. Dans Bachour l’étrange. afin de revendiquer leur existence. donc une nouvelle vie loin de la tristesse que peut provoquer la mort d’un proche. les Tunisiens gagnent leur cause et le cimetière n’est pas touché. leurs différences. ses us et coutumes. Aujourd’hui. de les réunir pour une cause et contre l’ennemi. Ce retour aux origines de sa culture. manifestent et se battent contre les Français qui veulent raser et déplacer le cimetière de la capitale pour y construire une route. repoussés par les Français. « Je » ne peut percevoir et saisir l’autre comme sujet qu’en étant perçu et objectivé par lui au même moment. Qui suis-je ? Qui vais-je devenir ? Ces questions sont d’ailleurs encore d’actualité. c’est à dire son identité d’arabe et de musulman. est provoqué par une crise identitaire. Sartre explique dans L’Être et le Néant (1943). les Européens peuvent observer l’intérêt des Orientaux pour leur cimetière. Nous verrons plus avant ce phénomène en troisième partie. que les immigrés noirs ou arabes ont tendance à revenir vers leurs origines. tradition sont ce vers quoi les Arabes se tournent pour lutter contre les Européens car ce sont les trois éléments fondateurs de l’orientalité que ces derniers n’ont pas et ne peuvent pas toucher. vers leurs traditions. En effet. famille. La prédominance du vert s’explique par l’image de vie qu’est la mort au Maghreb. insouciants. On remarque dans les banlieues françaises essentiellement. de sa religion.

en revanche. l’étrangeté de cet Ailleurs et de cet Autre.dépend de la culture et du contexte historique. en défaillance. les Tunisiens se mettent à décrire les Français comme leur double négatif. 14. p. l’Arabe et l’Orient sont appréhendés différemment selon les étapes de la colonisation. Les Tunisiens Il est loin le temps où les femmes arabes faisaient rêver les Européens et où les hommes avec leur port altier forçaient l’admiration et le respect des Occidentaux. Chacune des deux civilisations est consciente de l’existence de l’autre mais en tant que culture inférieure. 202 . peindra l’indigène et le paysage de manière positive. Ce qui plaisait est transformé en défauts. »294 En effet. Soi à travers l’Autre Guy Barthélémy. période rococo… la femme orientale séduisait les femmes occidentales qui se sont 294 Barthélémy. 1. qui analyse le comportement humain dans Le Voyage en Orient de Nerval écrit que : « […] la rencontre de l’Autre se réduit soit à une entreprise de coloriage soit à la vérification par l’Occidental de la supériorité dont il est à priori convaincu. L’orientaliste subjugué par le pittoresque. En effet. L’Orient est un idéal dans l’imaginaire européen. Période des Turqueries. Guy : Littérarité et anthropologie dans le Voyage en Orient. Ces derniers réfutent la poésie et la beauté du Maghreb et de ses habitants. C. En écho de cette dépréciation de l’Arabe et de son environnement. Par la suite. Le Moi a besoin du regard de l’Autre pour exister et vice et versa. dès le XVIIe siècle la France a été attirée par l’Orient. Descriptions riches en couleurs et en bizarrerie sont le lot de cette période de découverte. fige l’être dans des propriétés bien déterminées.1996 . on observe une démystification de ce même Orient et de ses attributs par les colonialistes. l’exotisme.

au fil des lectures. qui désignent les catégories descriptives simplifiées basées sur des croyances et des images réductrices par lesquelles [l’individu qualifie] d’autres personnes ou d’autres groupes sociaux. élégant. que l’image des indigènes change dans le regard des Européens. du vocabulaire de masse. elle est la femme fatale. p. »295. la « Fellah de Gautier » ou la Maghrébine d’Anatole France. La femme voilée attise les convoitises comme l’explique Mary Montagu dans ses Lettres : elle a la liberté de l’adultère puisqu’elle est cachée ! Le harem et le hammam.. On se rappelle « Sara la baigneuse » de Victor Hugo. C’est avec l’impérialisme du début du XXe siècle. de caresses. Albert Memmi qui a écrit le portrait du colonisé écrit à ce propos : 295 Amossy. c’est à dire de : « manières de penser par clichés. sensuelle. coquettes. En ce qui concerne l’homme.Le Discours du cliché. Apparence Les Européens. on observe. ‘ils’. Ces hommes. pour parler des Arabes. objets de préjugés. une absence d’individualisation de l’Arabe. la femme est représentée comme étant l’incarnation du mystère et de la sensualité. Celui-ci est désigné par des généralités. Ces images figées qui expriment un imaginaire social propre à l’Europe permettent d’appréhender l’Oriental de manière collective et fréquemment négative. Ruth et Rosen Elisha. 27. comme les peintres orientalistes nous l’ont montré. lieux clos que le regard européen ne peut pénétrer. Lamartine et même Chateaubriand (lorsqu’il parle de la délicatesse des Arabes) pour les Romantiques et Fromentin ou Dumas pour les Orientalistes illustrent par leurs propos cet ensemble de qualités attribué à l’Arabe. c’est à dire un colonialisme d’intérêt politico-économique. il est par la suite. Paris: Éditions SEDES 1982. Se développe alors l’utilisation de lieux communs.mises à adopter sa mode vestimentaire. de jouissance… L’Orientale est belle. a. s’inventent des scènes de femmes nues. Au contraire. n’utilisent aucun outil de personnalisation. sont les milieux de l’imaginaire érotique masculin. 203 . des impersonnels : ‘les Arabes’. Pendant les périodes romantiques et orientalistes (1820-1900). ‘eux’. d’abord considéré comme un tyran (on se souviendra de l’influence turque). bienveillant… Nerval. que le Maghreb et les autochtones sont critiqués. (après les voyages au Maghreb et au Moyenorient) regardé par l’Européen comme un homme noble.

use du nom commun ‘les Arabes’… Cette absence de précision. ils sont tous identiques avec des mœurs. On observe que depuis le XVIIe siècle. Ils n’ont pas d’individualité précise »297. Un type se dégage. Savary emploie le pronom personnel ‘il’. des caractères similaires. Louis Bertrand illustre ce phénomène encore présent en écrivant dans Le Mirage oriental (1910) « Comme une matière industrielle débitée à des millions d’exemplaires identiques. par le biais du Résident général. on remarque la négation du colonisé comme individu. p. l’Arabe est un pantin anonyme.« Le colonisé n’est pas ceci. Il fait l’objet du tutoiement et non du vouvoiement qui est une marque de respect et de distinction. Certes. novembre 1985) rapporte une anecdote très significative de l’absence de substance chez le colonisé pour le colonisateur. les artistes observent un même physique : 296 297 Memmi. une même peinture est fréquente. Ceci revient à dénier toute personnalisation. Albert : Portrait du colonisé et du colonisateur. Jean Cohen. un même personnage étrange est représenté . Louis : Le Mirage oriental. Les hommes sont présentés comme des moricauds . de valorisation. qu’il est un parmi tant d’autres. Bertrand. qu’il est le représentant d’une culture. Un Européen témoignant devant le tribunal répond au juge qui lui demande s’il y avait d’autres témoins : « oui cinq : deux hommes et trois Arabes ! ». dans la bouche des colons cela résonne de manière péjorative. Nerval généralise avec ‘les Orientaux’. ils [les Arabes] se ressemblent tous. Le Voyage en Orient. 204 . Or. il n’a droit qu’à la noyade dans le collectif anonyme. celles-ci sont vécues différemment. on note aussi une absence de beauté. Au quotidien. »296 Effectivement. Michaud utilise l’expression ‘le vieil Orient’. toute identité . ils ont des traditions. (Il) […] n’existe pas comme individu. Par exemple. Le Maghrébin. une religion commune mais comme chez les Européens. l’usage à outrance de généralisations démontrent que les Européens ne connaissent pas ou peu les Orientaux. 123. aux yeux du colonisateur n’est pas un être humain ! En ce qui concerne le physique des Maghrébins. Loïc de Cambourg. p. un Arabe de Tunisie est différent d’un Arabe du Moyen Orient ou du Maroc. Forbin parle des ‘Moghrébins’. D’ailleurs. Pour eux. Paris : Perrin 1910. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle est un échantillon de textes dans lesquels on remarque que l’étranger n’a pas de nom. dans un article « Racisme et colonialisme en Algérie » (dans Les Temps modernes. n’est pas cela. 105-106. Jamais il n’est considéré positivement […] (il) n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle.

(des) fortes lèvres et (un) œil généralement enfoncé sous un sourcil droit et très fourni »302 Ce portrait est peu flatteur et il est loin des peintures orientalistes représentant de beaux hommes grands. 300 Forbin : Voyage dans le Levant. 15. 35. 19 octobre 1881. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle. l’œil noir. une physionomie ingénieuse. in Op.D’Alembert. Maupassant insiste sur cette opposition en peignant un Arabe mozabite à son désavantage : « […] (une) taille plus petite et plus trapue […] (une) face souvent plate et fort large. Charles René de : Itinéraire de Paris à Jérusalem 1811. 34. 20 et 27 septembre. 841. 301 Comtesse de Gasparin : A Constantinople. 4. Louis : Le Grand Dictionnaire historique 1674. 302 Maupassant. Leur démarche est fière. »299 « Leur visage est olivâtre . « la voix grêle ». Guillaume : Histoire politique et philosophique 1770. p. publié dans Au Soleil. 34. 303 Denis. Raynal. 304 Chateaubriand. 32. « les yeux noirs » peuvent faire peur et faire penser à un individu malsain. L’opposition avec l’Occidental est très marquée au désavantage du Maghrébin. un corps maigre.« Ils sont d’ordinaire maigres. 1772. p. »303 « Les Arabes […] m’ont paru d’une taille plutôt grande que petite. p. peu recommandable. leur geste est rare. le nez aquilin. ont un tempérament robuste. p. bien bâtis. le 31 août. secs et basanés. « le regard farouche ». Paris : Robert Laffont 1985. le physique maigre. p. in Le Voyage en Orient. JC Berchet. La « longue barbe » marque l’appartenance des Arabes à l’Islam. comme dans ces portraits de Diderot ou Chateaubriand : « Les Arabes grands et bien faits. »298 « Les Arabes avec une petite taille. le poil brun. ils sont bien faits et légers. une voix grêle. Guy : Le Zar’ez paru dans Le Gaulois. le front haut et arqué. in Op. fins. le regard humide et singulièrement doux. le nez aquilin. p. les yeux grands et coupés en amandes. mais rarement agréable.»301 Ce physique est très spécifique et marque la différence avec les Européens au teint blanc.Cit. 299 298 205 . »304 Moreri.cit. sec rebute l’Européen. De même. ont un regard farouche et portent une longue barbe.. les yeux noirs et vifs. ils ont la tête ovale. le visage basané. in Arabe vous avez dit Arabe ?. Jean : Encyclopédie. in Arabe vous avez dit Arabe ?. une barbe noire encadre des dents blanches »300 « Ces hommes parlent peu . p.

Elle n’a aucune féminité. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des caleçons blancs collés à la peau. révélateur d’une morale peu recommandable aux yeux de l’Occidental. ces portraits peu flatteurs s’expliquent par le besoin des Européens de justifier leur supériorité et leur présence sur une terre étrangère. flottent des blouses de couleurs vives. autant d’éléments qui suggèrent que le Maghrébin est traître. La Vie errante. Cette peinture écœurante est partagée par d’autres écrivains. p. « […] Sur leurs corps monstrueux. la dévalorisation de l’individu se fait sentir à travers un mépris du costume. 306 Maupassant. cet Autre. elle est réduite à son vêtement qui la cache. en vérité. sournois. Les images mettent en avant le ‘nez sémite’. On peut avoir l’impression avec les portraits esquissés par les écrivains colonialistes qu’ils cherchent à enlaidir les images flatteuses. in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. noble. La femme n’est pas épargnée. à rendre l’Arabe plus commun. Leurs mollets et leurs chevilles empâtées par la graisse gonflent des bas ou bien. il est beau. 2. 206 . Assez souvent. cruel. elle n’a aucune forme. Elissa Rhaïs écrit dans Le Café chantant. Durant la période coloniale. Le lecteur retrouve une image qui s’était perdue au fil des siècles : celle d’un homme farouche. […] Ces créatures étranges et bouffies. Dans un autre recueil. possède une intelligence perverse au service de la trahison. aucune existence. l’aspect fourbe. le dur orgueil de sa race. ce sont les 305 Rhaïs. marque extérieure de l’identité culturelle de la femme. Guy : Allouma. la fourberie. celle d’un ennemi . masse de chair houleuse et ballonnée. p. huileux.Ces peintures sont avantageuses pour l’Oriental . 51. Maupassant va aussi faire un portrait hideux de la femme juive après 16 ans. en partie caché. il a une particularité négative. le regard de l’Européen sur l’Autre change au gré de ses ambitions. qui dit à lui tout seul l’égoïsme sensuel. mépriser cette civilisation. quand elles sont en toilette. L’écrivain est très dur avec cette proposition et semble ici. le visage luisant. une représentation qui était justifiée au Moyen-âge en raison des Croisades. Elissa : « Kerteb » dans Le Café chantant (1920). De nouveau. Maupassant la désigne par « ce paquet informe de linge sale »306. »305 Même s’il est fin. Étrangement. voire parfois déplaisant. en parlant du nez arabe : « nez crochu. des événements historiques. des espèces de gaines en drap d’or et d’argent. ce qui correspond aux critères européens. l’Européen assimile l’Arabe au fellah perfide et paresseux. séduisant ce qui n’est plus le cas par la suite avec le colonialisme.

comme des pots de saindoux qui débordent. les belles juives ! […] Les seins se gonflent. 141-142. »307 Ces femmes ressemblent à des animaux (des vaches). les croupes s’arrondissent. énormes. Baraudon. Les Juives de Tunis. Le critère commun de beauté a disparu pour laisser place à des semblants de femmes. »308 L’écrivain commence de manière virulente à dire que les Juives sont sales. elles sont réduites à leur graisse. elles sont hideuses et écœurantes. phénoménales. les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coulée de chair. Paris : Plon 1893. « les chevilles et poignets qui disparaissent sous la chair flasque ») : seuls leur corps qui gonfle comme un ballon semble doué de vie : « les seins se gonflent. elles n’ont aucune présence véritable. elle est un ensemble d’éléments disparates n’ayant en commun que la taille énorme et la graisse. L’écrivain se montre ironique en rappelant que ces femmes écœurantes sont « les belles juives ». surabondantes ». Guy de : La Vie errante. les pratiquants n’ont pas le droit de manger ni de toucher du porc. replètes. mollets sont un amas de graisse que le vêtement collant à la peau empêche de tomber. que Paul Arène appelle « des masses gélatineuses. les croupes s’arrondissent… ». Alfred Baraudon réalise le même portrait. De plus.juives. Ces êtres semblent être des mastodontes flasques. les ventres ballonnent. grasses. les hanches des croupes d’hippopotame. Leurs jambes ne ressemblent à rien . p. replètes. grosses. chevilles. combien la graisse n’en finit pas de prendre possession du corps féminin et d’apparaître partout : « grosses. 207 . sont du reste célèbres sous ce rapport. Elle n’est pas humaine. récit de voyage et études. encroûtées d’or ». phénoménales de corpulence. « corps monstrueux ». celui-ci est aussi précis et imagé. grasses. des monstres : « créatures ». à leurs formes immondes (« la bouffissure ». les ventres ballonnent. Ces femmes sont des phénomènes de foire. Les artistes européens ne les 307 308 Maupassant. l’excès de formes grasses. 267-268. « Les mères (juives) sont malpropres. surabondantes de chairs bouffies et flasques. séparées par la bouffissure . elles n’ont plus rien de féminin . cause la disparition de toute forme. D’ailleurs. la comparaison avec des « pots de saindoux » est blasphématoire puisque dans la religion juive. les cuisses s’écartent. les seins des boules spongieuses. la gorge un goitre énorme. p. cuisses. La femme n’est plus une femme mais une outre embarrassée de son trop-plein. Les différentes comparaisons des parties du corps avec des objets ou des animaux réduisent encore plus la femme juive à une créature monstrueuse. […] Les jambes sont des poteaux. Les nombreuses énumérations montrent combien elles sont obèses. Alfred : Algérie et Tunisie.

ce manque d’égards pour une mode différente révèlent une incompréhension de la part des Européens. une moquerie vis à vis des femmes obèses et une vision réductrice du peuple oriental. est sensible à ce plaisir de se parer. On note que la femme maghrébine. dont les manches ondoyaient avec des étincelles . »310 Fromentin décrit l’habit de la femme orientale sans porter de jugement. En réalité. à la barbarie de ce que l’on voit sans chercher le sens de la coutume. est un excès en tout : en poids. les foutas de soie légères et frissonnantes bariolées à l’infini et habillant les femmes par le bas comme une sorte d’arc-en-ciel changeant. ces femmes frisent le grotesque et elles font partie des curiosités à ne pas manquer lors d’un voyage au Maghreb. qu’elle soit de confession juive ou musulmane. Cet excès de couleurs. 300. mais dans l’excès : « […] elles s’affublent de vêtements éclatants. Fromentin. coraux. Néanmoins. au turban. le portrait en lui-même est une hyperbole négative de la femme juive enrobée. des miroirs . cet accoutrement paraît clownesque. colliers de coquillages […] anneaux de jambes […] orfèvrerie scintillent sur de noires poitrines. se couvrent les bras. pailletées de broderies. mettent des culottes en drap d’or ou d’argent. Imagine encore trois ou quatre pendeloques à la même oreille . comprimant la gorge et la gonflant . les jambes et la gorge de bijoux et d’émaux. moins critique : « […] les chemisettes lamées. les comparaisons sont dégradantes . sultanins. perles. Là-dessus étaient semés à profusion des bijoux de toute espèce : dorures. ce comportement est très 309 310 Ibid. p. l’Orientale aime à se parer jusqu’à devenir un support à vêtements et bijoux. en coquetterie. Cette peinture quoique sobre et neutre révèle l’originalité et l’étrangeté de l’habit oriental. d’autres couverts de métal agrafés très haut. des bracelets accumulés l’un sur l’autre et montant depuis le poignet jusqu’au coude . Elle est une chose informe qui ne provoque aucun désir si ce n’est celui de ne pas l’approcher. 208 . au bras. 268. en laideur. p. Fromentin observe ce même excès de parure mais son regard se fait plus tendre. pointillées.épargnent pas. de « gaines d’or et d’argent ». Cette attitude. de bijoux fait penser à Arlequin ou à un déguisement. de tissus. des fleurs partout. verroteries. mais ce n’est pas tout. des bagues à tous les doigts. des blouses de soies multicolores. Maupassant parle de « bas ». rayées. excentrique. Souvent on s’attache au grotesque. chaussent des mules brodées de perles. »309 Pour l’artiste. de petits corsets d’étoffe. Eugène : Une année dans le Sahel. Baraudon de nouveau.

Emile : Le Conquérant (1932) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. 313 Harry. p. p. aux yeux des colonialistes. c’est mon esclave. « Il n’a pas de gages. la bouche a une rare expression de férocité »316. »315. je le tuerais. le moyen.rare chez les Européens. Jules : Les Enfants du capitaine Grant (1868) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. 315 Ibid. p. p. Le meilleur ami de l’homme est. p. Par exemple. 55. resté à l’état animal. présenté sous sa forme la plus sauvage. L’étranger prend de l’animal les traits les plus méchants ou les plus soumis. dans le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas. L’Arabe le rappelle par son côté sauvage. »317 A ces mots. 314 Bertrand. s’approcha de son Nolly. « Ali écouta. en parlant de la jeune arabe Kadoudja qu’outre : « son museau de guenon futée. d’où ce passage où il décrit le physique d’un indigène : « […] une pauvre main simiesque toute plissée de rides. Myriam Henry relate la rencontre d’une Tunisienne et du président Fallières et précise que cette dernière lui tend « sa patte simiesque »313. [elle est pourvue] de prunelles de chèvre »311. 18. Le singe est le cousin de l’homme pour les savants. lui. 52. Emile Nolly écrit. lui. Il a comme l’animal : « […] les lèvres découvrant (des) dents serrées (qui) se retroussent et claquent sous les moustaches. 55. c’est mon chien . le physique particulier des indigènes est associé à la face ridée du primitif. De Vandelbourg : Moulaye Ali (1931) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. cependant. le héros. Louis Bertrand a le même sentiment. ce n’est pas un domestique. Paris : Ollendorff 1905. p. aux ongles teints de henné et qui ressemblent à des griffes »314. 55. Jules Verne déclare que « chez l’Arabe. estime son boy fidèle. L’Illustration du 6 mai 1911. 76. je ne le chasserai pas. Louis : Le Jardin de la mort. s’apitoie devant le « regard de mouton »312 de tel indigène. sourit. de les décrire c’est de les assimiler à un animal. la peau presque noire. Myriam : « Avec le président dans l’extrême sud tunisien ». pour eux. La plupart des écrivains colonialistes sont très critiques vis à vis des Arabes et ils les traitent de manière péjorative. cette analogie infériorise l’indigène qui devient un homme non accompli. comme des babines de chiens qui vont mordre. De Vandelbourg. 316 Verne. in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. 317 Dumas. Par exemple. Le chien est le second sujet de comparaison. ici. 312 311 209 . Alexandre : Le Comte de Monte Cristo (1846) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. Edmond Dantès. s’il manquait à son devoir. hormis chez quelques indigénophiles. p. Le singe est la première créature de comparaison . 53.

p. 27 (Morfaux 1980. abeilles) car il fait partie d’un peuple qui grouille à cause de son surnombre. Nerval. la domination d’un être. indifférent. Ibid. Gerard de : Le Voyage en Orient (1851) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. 321 Amossy. p.. Les métaphores zoologiques abondent pour prouver que l’Européen est supérieur et que l’Arabe est un être inachevé. 42. 319 318 210 . la littérature coloniale serait l’un des lieux où cette négation aurait été produite. enfin. d’une nation. 320 Halen. c’est le chien qui mord si l’on recule. Paris: Éditions SEDES. L’utilisation de stéréotypes. l’usage de l’analogie zoologique pour parler des étrangers en écrivant dans son Voyage en Orient que : « l’Arabe. mit un genou à terre.Le Discours du cliché. et qui est dépourvu de personnalité (tous se ressemblent). sommaires et tranchées. l’indigène est inférieur à l’Européen. p. Souvent. p. il est soumis aux humeurs de celui-ci : de nouveau. de sentir et d’agir »321 de manière dévalorisante sous-entend un conflit social sous-jacent. ou qui vient lécher la main levée sur lui. L’esclave agit comme le chien auquel il est comparé. parce que s’ajoute à cette angoisse la pression de la Métropole et de l’image prestigieuse qu’il doit porter. 55.maître. Pierre : ‘Pour en finir avec une phraséologie encombrante’. les exemples de ce type ne manquent pas. 34). Ruth et Rosen Elisha. des choses et des êtres que se fait l’individu sous l’influence de son milieu social et qui déterminent à un plus ou moins grand degré nos manières de penser. Il est fidèle. et lui baisa respectueusement la main. images préconçues et figées. l’Arabe est assimilé aux insectes (fourmis. qu’il n’a pas de repères linguistiques et topologiques. véhiculer. Dans la littérature coloniale comme dans le quotidien des hommes. Gérard de Nerval résume ces propos et illustre une nouvelle fois. »320 L’immigré européen ne peut s’empêcher d’inférioriser le peuple maghrébin pourtant en plus grand nombre à cause de sa position minoritaire. »319. « Le colonialisme étant la négation de l’Autre. Le stéréotype dévalorisant apparaît comme le moyen de légitimer la supériorité. prêt à défendre son maître. »318. c’est à dire de « clichés. parce qu’il est un intrus sur cette terre.

groupe minoritaire à l’étranger mais possédant les techniques et le pouvoir. Paris: Éditions SEDES. paresseux. p. Chevrillon. de celui qui ne nous ressemble pas. Effectivement. Ruth et Rosen Elisha. »323 En effet. la représentation négative de l’Arabe. est humaine et universelle. 50. Les sociologues pensent que ce phénomène est naturel. Paris : Omnibus 1997 . P. l’usage abondant de ces clichés le conforte dans sa manière d’agir vis-à-vis du colonisé. de l’appréhender. plus humain. les Français sont inconsciemment obligés de se représenter l’autre. les Maghrébins sont incultes. Alphonse : Tartarin de Tarascon. Les mœurs Ce que représente la civilisation maghrébine chez un grand nombre de colons c’est : « Un peuple sauvage et pourri que nous civilisons »324. L’aversion du dissemblable (personne extérieure à la sphère familière). b. la littérature coloniale exprime cette dévalorisation par les comparaisons animales. il est dit à ce propos que : « la promulgation d’images de supériorité-infériorité dans une société est […] l’un des moyens qu’utilise le groupe dominant pour maintenir sa position. les mœurs n’échappent pas non plus à cette critique de l’Autre. l’absence d’individualité. Ce sentiment que les Arabes ont tout à apprendre des Européens conforte ces derniers dans leur démarche de conquête et d’exploitation et renforce leur sentiment de supériorité. se trouve plus beau et. l’indigène comme l’ennemi. Isabelle Eberhardt.Le Discours du cliché. Ainsi. beaucoup 322 323 Amossy. en 1969. ignorants. 211 .. l’Européen se sent meilleur. Pour eux. Le physique. comme l’être inférieur qu’ils se doivent de civiliser. au contraire.cit. il est dit que la cohabitation avec les autres impose un effort d’adaptation. 41.Loti remarquent une autre tendance négative des Arabes à l’immobilisme. elles accroissent le fossé entre l’Européen et l’Arabe. la mode vestimentaire sont dépréciés. Pour cela. p. A. Op. En substance. 324 Daudet. Sans être dégradantes ces comparaisons intensifient la dévalorisation de l’Oriental. p. 254. À croire que dans une même culture se réunissent les tares de l’humanité.« Le regret et la dévalorisation des groupes extérieurs favorisent l’estime de soi »322 Dans Sherif & Sherif. voleurs. dans sa façon de le voir.

Maurice : L’Algérie vivra-t-elle ? Notes d’un ancien gouverneur général (1931) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. certains Occidentaux admettent le fait que toutes ces remarques sur la paresse des Arabes sont exagérées. 418. il manque de vitalité et il est le partisan du moindre effort. 212 . Le Comte de Marcellus (futur secrétaire de Chateaubriand). un ancien gouverneur de l’Algérie. son travail est mal fait. Pierre : La Galilée. Ce dernier emploie des techniques du Moyen Âge. dans Ses Souvenirs de l’Orient (1820). 69. à une paresse innée de l‘Arabe. les caprices du destin sans intervenir : « promène capricieusement ». Maupassant. 183. « âme fataliste ». mais en réalité elles justifient la grandeur des Européens et expliquent le retard technique. à ce sujet écrit dans La Vie errante (1890) : « Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen. Toutefois. p. s’insurge contre ces déclarations excessives et écrit : « Qui donc met en valeur ces vignes merveilleuses. ces cultures soignées à l’égal de véritables jardins. L’immobilisme des Orientaux est mauvais pour l’économie du pays. Paris : Robert Laffont. »326 Ce portrait prouve que l’Arabe est un homme qui aime la vie. afin de la maîtriser. sans appréhension du futur. « indifférence tranquille ». mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre. On pourrait croire que ces observations sont positives. l’image du colon européen est celle d’un agriculteur qui travaille la terre afin d’en extraire des richesses. économique des pays d’Orient. […] On retrouve bien dans cette indifférence tranquille. autour de touffes de jujubiers. qui n’est pas matérialiste : il ne cherche pas à tirer profit de la terre plus qu’il ne doit . sans course au progrès. dans ce respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu. Pierre Loti. p. ce sont bien ces paresseux d’indigènes. Ainsi. sans ambition. il laisse filer le temps. p. Qu’on n’exagère donc pas ! »327 325 326 Loti. parle de « vie extatique » c’est à dire une existence qui n’évolue pas comme si elle restait bloquée. Les colonialistes vont assimiler cette vie tranquille. Maurice Violette. dira dans La Galilée (1894) : « On sentait combien ici la vie était demeurée simple et contemplative »325. Si l’Algérie n’est pas en friche. on le doit bien à l’effort de leurs bras.d’Orientalistes ont été frappés par ce mode de vie calme. l’âme fataliste de l’Oriental. De manière opposée. 327 Violette. Guy de : La Vie errante . lui. Maupassant.

ici le brigandage. De même. « […] Cette nation (les Arabes) […] a toujours été adonnée au brigandage. Diderot écrit à ce propos : « Une des fautes les plus communes. Cette inaction excessive apparaît aux yeux des Européens comme une preuve du caractère paresseux de l’Oriental. sans être nécessairement racistes ou colonialistes réduisent l’Oriental à un aspect négatif de l’être humain. l’Arabe agit de même avec sa vie qui ressemble à un long fleuve tranquille. L’erreur consiste à attribuer une caractéristique X. En réalité. c’est de prendre en tout genre des cas particuliers pour des faits généraux. p. 32. La généralisation de la croyance devient stéréotype inexact. 202. p. dans d’autres ouvrages de la littérature coloniale. l’autochtone est présenté comme un employé à surveiller. explique à ses visiteurs qu’il est obligé de surveiller le travail de son personnel indigène. Charles Louis de : L’Esprit des lois. peuple brigand. Corneille. sans surprise et surtout sans vie. voleurs. et d’écrire sur ses tablettes 328 329 Fromentin. il explique qu’elle n’est pas totale. d’être présent afin qu’il ne reste pas inactif. et surtout que l’indigène travaille. De là proviennent les remarques négatives sur les Arabes. 35. le colon amoureux de la Tunisie propriétaire d’une terre. trop silencieux. arriérés. Eugène : Une année au Sahel. apprécie cette simplicité de l’existence. amoureux de la terre d’Orient. car à la moindre occasion il se cache pour se reposer. paresseux. Fromentin.Il ne nie pas l’indolence de l’Arabe. Dans Notre Petit gourbi de Charles Géniaux. On a l’impression que. quand en réalité la plupart des membres de ce groupe ne possèdent pas cet attribut. On ressent à travers ces termes. »330 Les écrivains de l’époque. Thomas : Dictionnaire géographique et historique . que Fromentin n’adhère pas à ce mode de vie trop calme. enseveli dans une inaction qui l‘épuise. 330 Montesquieu. accablé de ce silence même qui le charme. comme pour la terre qu’il laisse aller à sa guise. Coudignac. 213 . en réalité il dépérit : « enterré.1708. il s’y enterre. 1755. de quelques cas ils font une généralité assenée telle une vérité. Ceux-ci sont menteurs. enveloppé de réticences et mourant de langueur. »328 Le Maghrébin croit vivre. enseveli. mourant de langueur ». p. mais il critique aussi l’excès d’inactivité : « l’Arabe croit vivre dans sa ville blanche . à tous les membres d’un groupe. Le vol est déjà affirmé dès le XVIIIe siècle pour définir ce qu’est un Arabe. »329 « Les Arabes. se faisaient souvent des injures et des injustices.

vous n’êtes pas menteur. dans L’immigration p. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être. nous rapporte les propos quotidiens entendus par les indigènes. d’un acte particulier. est devenu chez eux une seconde nature. Guellouz. 214 . de leur âme. Denis D’Alembert Jean : Voyage en Hollande. 100. les Orientaux ont-ils fait preuve de bassesse ? À lire ces propos on pourrait croire que les Européens ont tous fait l’expérience du mensonge ou du vol de la part d’un Arabe ! Maupassant. un invariant de l’Arabe : « C’est là un des signes les plus surprenants et les plus incompréhensibles du caractère indigène : le mensonge. toutes les aubergistes sont acariâtres et rousses. sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires. une nécessité de la vie. Ces hommes en qui l’islamisme s’est incarné jusqu’à faire partie d’eux. Sous entendu : bien qu’Arabe. Néanmoins. dans Allouma. jusqu’à modeler leurs instincts. alors pourquoi ? A-t-il rencontré des Arabes menteurs et en a-t-il fait une généralité ? Ce défaut n’est pas compatible avec leur foi mais l’Arabe est un homme. Guy de : Allouma dans l’Echo de Paris 1889. 333 Maupassant. Les autres défauts apparaissent par la suite avec la même force. indépendant l’autre culture en conclut un mode d’action et de fonctionnement commun. vous n’êtes pas voleur… »332 Concrètement. Chébil. celle de convaincre que ce qui est dit est vrai. La famille Chébil est invitée à la table d’Européens car elle n’est pas comme les autres Arabes. Est ce à leur religion qu'ils doivent cela ? Je l’ignore. Plus qu’une dévalorisation. donc un individu qui peut commettre des fautes. dénonce le profit tiré par quelques-uns uns de ces colonies. Souad : Les Jardins du Nord. p : 24. jusqu’à modifier la race entière et à la différencier des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc.en cent façons différentes : À Orléans. pousse un cri d’avertissement sur le mensonge. »333 Pourtant l’écrivain apprécie l’Orient. défend le Maghreb contre les abus de la colonisation. nous observons un dénigrement de toute humanité chez l’Oriental comme l’indiquent ces qualificatifs : il est 331 332 Diderot. »331 La figure linguistique la plus usitée dans ce cas est la synecdoque : d’un Arabe on passe aux Arabes. des péchés et donc mentir. Souad Guellouz. 134-135. […] vous êtes différent. de leur cœur. M. à ce défaut s’en ajoutent beaucoup d’autres. vous n’êtes pas ignorant. p. Voilà ce que disent ces Français au père de famille : « Vous comprenez.

est un peuple dans un état de dégradation morale qui dépasse toutes nos idées de civilisé. 335 334 215 . et le colonisateur. sans passé il ne peut prétendre à un avenir . enfin. l’Arabe est. mais aussi physique et moral. En fait. bizarres. p. le capitaine Charles Richard écrit : « Le peuple arabe. certes. la bête noire de la pensée coloniale. En 1846. on ne saurait trop le redire. Cit. la syphilis et la teigne dans l’ordre matériel. sont les larges plaies qui le rongent jusqu’à le rendre méconnaissable dans la grande famille humaine.« déraisonnable. Le vol et le meurtre dans l’ordre moral. incompréhensibles . dépravé. ni Histoire. 63. il est polygame ce qui connote une certaine perversion . L’Arabe possède toutes les tares : il est mesquin. L’Autre maghrébin est l’opposé. sa langue n’est que charabia . c’est à dire une religion ennemie du Christianisme . 63. il est de confession musulmane. 336 Maupassant. Si des portraits positifs d’étrangers émergent parfois. Saïd. Dieu aurait divisé les civilisations en accordant à l‘une les qualités (l’Occident) et à l’autre les défauts (l’Orient). Malek Chebel nous fait un portrait de l’autochtone maghrébin ainsi défini par l’Europe : il n’est pas un individu . traître. son cerveau serait plus petit ce qui expliquerait l’ascendance de l’homme civilisé sur lui. tout est réalisé afin d’affirmer la supériorité du colonisateur du point de vue technique. Charles : Etude sur l’insurrection du Dahra (1846) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. p. »335 Ces propos sont très durs. p. il symbolise l’étrangeté car il est d’apparence et de mœurs inquiétantes. dans le cadre de l’activité il est paresseux. différent »334. Comme l’explique Alain Ruscio dans Le Credo de l’homme blanc. il est méprisable… il est voleur d’où cette vérité générale énoncée par Maupassant : « qui dit Arabe dit voleur. « Le peuple arabe » possède à lui seul ce qui peut y avoir de pire en l’être humain : « le vol et le meurtre ». du point de vue biologique. ce n’est que très rarement le cas pour les Arabes. sans exception »336… Il possède tous les défauts du monde. Edward : Op. par conséquent. il n’a ni culture. Richard. Le présent de vérité générale permet d’assener une idée qui semble ferme et vraie. celui qui civilise. et les affirmations ne laissent aucune place au doute ou à l’erreur. est seul porteur de la sagesse et des qualités humaines à en croire ces différents propos que l’on pourrait qualifier de racistes. incontestablement. au contact de l’argent il devient fou (« syphilis »). Guy de : « Le Zar’ez » dans Au Soleil (1884) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. le miroir négatif de l’Européen. puéril. 55. il travaille mal d’où l’expression contemporaine ‘travail d’arabe’ . fourbe comme un animal.

rien n’est plus attrayant. suscitant le désir et la convoitise de l’homme et de l’Arabe en particulier.« La dévaluation du colonisé s’étend ainsi à tout ce qui le touche. elle est élégante. p. l’Européen dévalorise tout. à un portrait physique flatteur. Strictement rien n’est épargné. À la lecture de toutes les œuvres coloniales. ses robes colorées au profond décolleté attirent le regard. 289. Mme de Croixmare. cruel et tyran (Furetière). on remarque que les femmes sont toujours décrites comme belles. sa main est gracieuse. son regard envoûtant. l’homme est confronté au charme naturel émanant des jeunes filles. avide d’argent. Les héroïnes des romans de Charles Géniaux Notre petit gourbi. À chaque rencontre. agissant comme un pirate (Boileau dans sa Satire VIII A Monsieur M*** Docteur de Sorb)… L’image de l’Orient et des Orientaux véhiculée par le colonialisme du XXe siècle est bien négative. Albert : Portrait du colon. étonnamment froid. elle est bien mise. l’Arabe est présenté comme un être négatif. de manière générale. Jeunes. à la dépendance pour l’éternité. L’Arabe est avare. « […] l’Oriental agit. dans Bachour l’étrange. il suffit de lire les définitions des dictionnaires du XVIIe au XIXe siècles. l’individu comme le pays est le symbole de la pauvreté. Ces derniers vont peindre les Européens de manière tout aussi dépréciative. 2. trop chaud. p. au climat vicieux. malodorant. de la laideur jusqu’à l’infériorité. Le Choc des races. 6. 216 . elles suscitent l’intérêt des héros des récits y compris d’un Arabe suffisamment épris pour vouloir épouser une étrangère. Les Français a. dur. sont tout aussi ravissantes. Physique Les Français décrits par les Français ont droit. 90. et ce très fréquemment. Ces peintures sont 337 338 Memmi. fraîches. à la géographie si désespérée qu’elle le condamne au mépris et à la pauvreté. attirantes. parle et pense exactement à l’opposé de l’Européen »338 Il n’est alors pas surprenant d’obtenir une réponse tout aussi virulente de la part des Maghrébins. Cromer : Decline and Fall of the Roman Empire. À son pays qui est laid. a la peau blanche. »337 De tout temps.

lorsque Soliman-Aga fait le portrait d’une Occidentale dans Le Voyage en Orient de Nerval. son goût est différent. est un propriétaire terrien qui participe aux travaux de la ferme. ils n’abandonnent pas leurs habitudes d’Européens. Quant à en épouser une. sans couleur et sans goût. elles ont été élevées si mal. le Maghrébin donne un avis. 311. Toutefois. c’est autre chose . 278. que ce serait la guerre et le malheur dans la maison. On peut observer que les Arabes accordent de l’importance à la couleur de la peau. l’étranger français est souvent un homme grand. à la différence homme/femme très marquée en Egypte à cette époque. intelligent. dans le roman de Géniaux. p. bien bâti. Comme les Français. Le teint blanc est un attribut qu’ils apprécient et sur lequel ils insistent dans leurs descriptions. sans goût ». mais en général il conserve une certaine distinction. L’écrivain introduit le jugement d’un Arabe sur les Européennes dans son récit . gantés »340. elle ne s’adapterait pas aux coutumes orientales. tout simplement. bridés. considéré par l’héroïne comme un homme grand. Ainsi. l’Oriental fait de l’Européen un type. Malgré une différence de climat et de vie. Quant à les épouser. des figures maladives que la famine tourmente. cela ne signifie pas que la Française soit laide. Coudignac. Pour lui. Nerval dit que ce sont des « gentlemen toujours coiffés. Ibid. on note qu’il a une opinion négative sur celles-ci et que les Orientaux préfèrent de loin les femmes plantureuses et enrobées. Mais il est regardé. elle ne correspond pas à ses goûts orientaux. En effet. il en est hors de question d’où son exclamation virulente. beaucoup d’aristocrates ou de bourgeois viennent s’installer en Orient. Sa mise et son attitude reflètent son pouvoir et sa richesse. il a certes un comportement un peu brutal. »339 La femme européenne pour Soliman Aga est fade : « sans couleur. tous les Maghrébins ne sont pas sensibles à ce type de physique. il insiste sur sa banalité voire sa fadeur : « […] si ces belles méritaient qu’un croyant leur permît de baiser sa main ! mais ce sont des plantes d’hiver. blanc de peau. 217 . Certes le portrait n’est pas très avantageux mais à l’inverse des colonialistes qui ne trouvent aucune qualité chez l’Oriental et surtout qui nient son existence. cette peinture conforte les Européens dans leur idée de 339 340 Nerval. pareillement à la femme. aux larges épaules. car elles mangent à peine. et leur corps tiendrait entre mes mains. habillé avec élégance. elle ne correspond pas à ses critères. flatteuses pour les Européennes. De manière inconsciente.belles. p. Gérard de :Voyage en Orient. En ce qui concerne le sexe masculin. il est très peu décrit physiquement.

surtout vis-à-vis des Maghrébins. car pour les Maghrébins. Edward. Hélé Béji dans Itinéraire de Paris à Tunis se moque d’un homme qu’elle a connu dans son enfance car en grandissant il est devenu arrogant. habile et intelligent »341. de pouvoir et d’oisiveté. p. 55. normal » ou encore « courageux. Comme le faisaient les colonialistes avec les Arabes. les Tunisiens ne font quasiment pas de portraits des Européens. Ils leur ressemblaient si peu… Ils avaient l’air de Français… Ils étaient si clairs. parfois irréfléchi. l’emploi de « normal » sous entend que toute autre civilisation ne rentrant pas dans la norme est étrange. ponctuels. p. Béji. dans le divertissement de la pompe beylicale et des turqueries de la Régence. »342 Ce fantasme du Français révèle un désir de domination. 218 . « […] avec (eux) […] ils les flattaient pour mieux mépriser les autres Arabes et insinuaient qu’eux aussi devaient les mépriser. permet de dénoncer une attitude de fermeture à l’Autre au profit d’une vision positive de soi-même.cit. 84. de clichés. les Français sont moins parfaits. l’apparence ne reflète pas le tempérament de la personne. c’était le Résident Général lui-même. stricts en un mot 341 342 Saïd. Op. si propres… Ils étaient réservés. cet individu n’est jamais nommément désigné : « […] ce qu’il aurait rêvé d’être. Ceux sont les Occidentaux qui disent cela. Ces adjectifs sont flatteurs pour l’orgueil des Européens et révèlent qu’ils sont imbus de leur personne. On dit que l’Européen est « raisonnable. de sa culture. Pour eux. c’est pourquoi les descriptions des mœurs des Européens sont plus nombreuses. méprisant. comme il y en a eu sur l’Oriental. vertueux. L’usage. De la même manière. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. énergique. qu’être Tunisien par exemple. Souad Guellouz démontre la haute image de soi qu’ont les Européens à travers leur comportement vis-à-vis de la famille Chébil. Du point de vue physique. c’est ne pas être normal ! Des écrivains franco-tunisiens illustrent cet orgueil du Français à se prétendre supérieur aux autres peuples. b. En effet.supériorité et les Arabes dans leur sentiment d’infériorité. mûr. en fait. bizarre et différente . Mœurs De grandes vérités apparaissent pour parler de l’Occidental. C’est le caractère qui les intéresse.

[…] Ils étaient plats. ils sont des pantins s’imitant les uns les autres. p. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. elle ne palpitait nulle part. Paul . car pour ce qui est des Européens et en particulier de mes compatriotes… »344. insignifiants. Et ils étaient civilisés ! […] les efforts que je faisais pour les rattacher à l’humanité. 32. Duvernois. Hélé Béji. reflets du pays : froid. p. Benoît : Le Roman des quatre. Le sort de la famille dans La Cantine d’Aimé Dupuy illustre ce comportement. Personne. il remarque ainsi leur vanité et leur fausseté. Cette absence de cœur ne réside pas seulement chez 343 344 Guellouz. n’aide la famille à s’intégrer et à vivre correctement. Henri et Pierre. ennuyeux. Effectivement. Les points de suspension résument la déception de Lucien et traduit l‘individualisme des Occidentaux sur qui. Ces Français se sentent supérieurs et apparaissent comme vaniteux et arrogants aux yeux de l’Oriental. Cela montre aussi le mépris éprouvé pour les Arabes qui semblent être des gens sales. ou à ce que ce mot évoquait pour moi. ennuyeux. 219 . d’Houville. De nouveau. on ne peut compter. […] Je voulais les rendre à l’humain. Ce dernier en est conscient. 138. cette absence de solidarité des Français. parmi les colons. confirme cet abandon. p. Les Français se flattent euxmêmes en énumérant des qualités qui les caractérisent. 16. Autre défaut découvert par ce dernier : leur froideur. vraisemblablement. froids. Ces êtres semblent sans vie : « elle ne palpitait nulle part ». Cette description est une forte dévalorisation de l’intellectuel et au-delà du Français. les Européens.Eux des Arabes ? Incroyable… ! »343 Ces pensées révèlent que les Occidentaux sont prêts à provoquer des conflits au sein d’un même peuple. peu accueillants. fait un portrait plus virulent encore de la froideur et de l’inhumanité des Européens. mais eux ne le voulaient pas. le héros du Roman des quatre (1926). à la lecture des œuvres tunisiennes de langue française mais aussi des œuvres orientalistes sont considérés comme des êtres individualistes. »345 La surprise de l’auteur : « Et ils étaient civilisés ! » prouve que les traits de caractère remarqués ne correspondent en rien à ce qui fait un peuple policé. c’est une manière de se mettre en valeur et d’inférioriser le Maghrébin. « J’avais du mal à m’imaginer qu’il y eût en eux le moindre grain de vie intérieure. les en éloignaient davantage. avec dignité sur une terre étrangère. 345 Béji. nonchalants et peu fréquentables. en écrivant à ses amis restés en Métropole : « C’est l’être humain (Messaoud le chaouch) que je préfère ici. laids. De même. à travers les intellectuels français. Gérard . Bourget. Souad : Les Jardins du Nord.

348 Béji. vindicative et reconnaît en l’Occidental la somme des tares qui font l’inhumanité. sarcastique. Le portrait est extrêmement satirique. Hélé : La Presse. l’inhumain est de l’ordre de la culture. « Dans le fond terne. »347 La narratrice caractérise cet individu par une série d’antithèses. est conditionné par la société et qu’il perd ainsi tout contact avec la nature. courtisé mais seul . l’homme occidental en général est réputé froid. Les invités se prêtent au jeu du paraître. dur et insensible : « ces Parisiens sans cœur »346. ces congrès sont les lieux de la manifestation du ridicule humain. ce dernier terme qui finit la description semble être la justification de cette inhumanité d’où une mise en valeur finale. On atteint le summum de la déshumanisation avec le camarade d’enfance qui réunit à lui seul la laideur humaine. Ne disait-il pas que l’homme est naturellement bon et que c’est la société qui le pervertit ? Nous assistons à une critique de la société française.l’intellectuel. L’année même de la publication d’Itinéraire de Paris à Tunis. négative. société sans cœur. sociable mais occidental. ils mettent 346 347 Ibid. Ibid. par le biais de la culture. p. la vérité se trouve dans les revirements tels que « bien que jeune déjà rassis » ou « cultivé mais vide ». Les concessions révèlent l’ironie de la romancière. p. sans vie. La narratrice est aussi péjorative. Tunis 1991. insignifiant. fondée sur la simple apparence sociale. L’auteur avance la théorie que l’homme. repu mais famélique . »348 Cette idée. occidental. elle déconstruit un système de valeurs : l’apparence est trompeuse. elle la rependra et la développera dans L‘Imposture culturelle en 1997. cultivé mais vide . Il est dans la même veine que les peintures effectuées par les écrivains colonialistes au sujet des Arabes. et bien que jeune déjà rassis . la simplicité. En effet. la culture. D’ailleurs. c’est à dire l‘ensemble des activités soumises à des normes sociales. elle déclare : « De même que l’humain est toujours de l’ordre de la nature. Cette peinture incisive révèle un personnage inintéressant. 220 . éloquent mais stérile . Ces dîners-débats. 88. banal. 10. bavard mais sans conversation . bien que férocement ambitieux déjà désabusé . soit en quelque sorte l’assassin de l’humanité. uniquement porté et bercé par le conformisme culturel des temps . On a là l’écho de la perception de la nature humaine de Rousseau dans son Discours sur les sciences et les arts de 1750. il semblerait que pour Hélé Béji.

comme beaucoup d’autres Arabes. le blanc des bâtiments est remplacé par le gris. le héros quitte la France après la mort de son père pour s’installer dans son village natal. la capitale française rebute l‘étranger par sa grisaille et son indifférence. les gens très nombreux ne se côtoient pas car ils ne se connaissent pas. Ces clichés ou stéréotypes qui circulent alors sur les Français sont essentiellement des représentations dues aux déformations de la réalité par l’imaginaire de l’individu puis par l’imaginaire collectif. où le blanc est la couleur principale afin de réfléchir la lumière du soleil. p. L’étranger à Paris est comme dans un autre monde. Ruth et Rosen Elisha. les Parisiens travaillent et le rythme est beaucoup plus rapide surtout pour le regard d’un Maghrébin. Arrivé à Paris c’est le choc. leurs productions.en avant leur culture.Le Discours du cliché. Le protagoniste est issu d’un petit village où tout le monde se connaît. Dans Vie lointaine. les éléments comparés ne sont pas comparables. 221 . et de retour dans son pays. Aujourd’hui encore. reste sur des images véhiculées par sa société. Le héros. leur fonction sociale. 38. il vient d’un pays où le soleil est présent la majorité de l’année. La ville est immense. il rend compte de manière subjective de ce qu’il a vu. où la gestion du temps est plus lente en raison de la chaleur mais aussi d’un rythme de vie indolent inné. il produit des effets flagrants de perception sélective. D’où vient cette influence ? De l’environnement ou de l’homme ? En effet. a été marqué par la foule et le rythme trépidant des Parisiens : tout le monde court pour gagner du temps. La romancière met là en évidence une tare de certains intellectuels français restés très ‘nombril du monde’. « Le stéréotype peut ainsi déterminer la vision de l’Autre au point de modeler le témoignage des sens et de la mémoire. et ainsi rivalisent d’insignifiance et de sottise. enfin. afin de déterminer l’Autre. Ces intellectuels parisiens ont perdu leur âme dans la complaisance et la banalité. les touristes maghrébins ont la même vision du Français. Ce qui ressort de cette vie française ce sont des clichés du regard maghrébin sur la capitale. Donc. le cliché perdure telle une vérité. Tout ce qui est extérieur à la subjectivité d’un individu est par définition différent. Il observe le mode de vie des Parisiens. de 349 Amossy.. En effet. l’image qu’une personne a de l’autre est souvent une image très simplifiée dès lors qu’il s’agit de personnes étrangères à sa culture. en vacances de surcroît. »349 L’individu. le climat est différent. le beige . Paris: Éditions SEDES 1982 .

elle est triste. elle avait terni mon ciel intérieur. […] La grisaille -cette limaille. Les Tunisiens continuent leur peinture négative de l’Europe pour bien marquer leur différence. la foule : elle y était différente. elle parle de « […] cette incertaine belle froideur. de même que le temps voile de taies les yeux des vieux miroirs »350. et il a été surpris par la grisaille environnante : Paris trop souvent sous la pluie.déjà s’était déposée en moi. que le climat influe sur la ville. les rues. rejeter le corps en arrière pour éviter d’être jeté en pâture à la horde trépidante des autos qu’un œil vert avait déchaînées. Hélé Béji éprouve le même sentiment. la capitale française n’est pas chaleureuse. d’une autre nature . du froid. Ce jeune Tunisien arrive dans un autre monde. qui pourtant aime l’Orient et les 350 351 Becheur. nouveau monde sans doute […]. vous entraînait dans son courant . »351 Les Français ne semblent pas très gais. d’après les descriptions de l’écrivain. il fallait de tout son poids freiner aux carrefours. ses habitants. de bronze et de tiédeur d’ardoise sous un ciel mat comme le fond d’un vieux poudrier s’effritant tendrement sur les toits vert-de-grisés. Maupassant. elle vous imposait son temps. lorsqu’elle fait le tableau de Paris. car ce qu’ils disent des Occidentaux ne concerne pas leur civilisation. p. morte. impérieuse. dans ce velours ensommeillé de gris. Ce dernier. Dans le camp des Français. du gris et n’éprouve aucun plaisir. Ainsi. Ainsi.l’argent. dans Les Jardins du Nord. il semblerait. Pour elle. p. on se rappellera la fameuse scène où M. le boulevard Barbès sale… Le héros de Du Miel et d’aloès de Ali Becheur raconte son premier contact avec la France : « […] venu de ce mince appendice de terre retroussée sur la Méditerranée […] je débarquai dans une autre planète . Chebil s’en prend à un médecin qui refusait de soigner sa fille en raison de son costume. Ali : Du miel et d’aloès. ternes. Il est entouré d’inconnus. par exemple. l’Arabe continue en montrant que l’Européen est raciste. fébrile. pressée. son architecture. 69-70. loin de la lumière bienfaisante de son pays natal. cette suspendue moirure. Son mépris pour les peuples différents se transforme en xénophobie et racisme. voleur et irrespectueux. explique son geste par son expérience passée en Afrique noire où il ne soignait pas les hommes de couleur. les hauts immeubles gris. Ainsi. en fait. à mon insu . il se pose comme son contraire. Béji Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Par exemple. Toutefois. 222 . 20. Nous avons affaire à un miroir inversé de l’Autre où l’Arabe ne se reconnaît pas dans ce qu’il peint du Français. comme pour excuser sa méprise.

sans respect pour les us et coutumes. à des travaux informes construits sans outils. . De nouveau.Plus l’Arabe a de femmes. . encore primitifs comme l’illustrent leurs habitations. Ce manque de respect provoque non seulement la colère des autochtones mais aussi leur mépris pour les valeurs européennes. Pour lui. . . .Les femmes françaises marchent la figure découverte. . »352 Que répondre à cela si ce n’est que c’est une nouvelle preuve du rejet de l’autre comme être inculte et non civilisé. les mœurs des Arabes. . à des habitations de castors. les habitants de cette cité sont inférieurs. si la paix est troublée dans son ménage. 352 Maupassant. . mais l’auteur n’en parle pas. p. et condamne la colonisation excessive et inhumaine. et a toutes sortes de lois contre l’adultère. avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d’ordre inférieur. . 223 . Il y a là une critique de l’architecture d’une ville qui ne s’interroge pas sur les raisons de telles constructions.Orientaux. et si elles sortent ne peuvent sortir que voilées. « constructions d’animaux quelconques »… ces propositions révèlent un manque de considération pour les peuples différents.Le musulman peut épouser quatre femmes et réunir autant de concubines que sa fortune lui permet d’en prendre. « Créatures d’ordre inférieur ».Le Français qui frappe une femme est déshonoré.Le Français se marie le plus tard possible. . Guy de : Zar’ez.Une seule femme suffit souvent à ruiner un Français. . 4. ce qui a coûté la vie à Mme de Croixmare. y ramène la paix à coups de bâton. tout est contraste. On a l‘impression que Français et Tunisiens s’opposent. seul ce qu’il voit et ressent compte. dit en parlant d’une cité du Sahara : « […] cette pauvre cité de terre délayée fait songer à des constructions d’animaux quelconques. Les qualificatifs de voleurs et d’irrespectueux sont adressés aux Français par les Tunisiens.Jésus-Christ promet un paradis tout immatériel. . ils se sont appropriés celle-ci sans respect pour la propriété d’autrui. « Entre l’Arabe et nous (les Européens). La pauvreté pourrait être l’une d’elle.Le Français ne peut épouser qu’une femme. plus il est riche. c’est ce que sousentend Dumas.Les femmes arabes sont prisonnières dans leurs maisons. Les Européens ont volé leur terre.Mahomet promet aux musulmans un paradis tout sensuel. la religion. Ainsi. la volonté des Français de raser un cimetière musulman.L’Arabe. et sont sans cesse dans les rues.L’Arabe se marie le plus tôt qu’il peut. il n’y a aucune analyse de cause à effet.

ni fumer. .Demander à un Arabe des nouvelles de sa femme est une des plus graves insultes qu’on puisse lui faire.Nous saluons en ôtant notre chapeau. . . . Alexandre :Le Véloce.Le vin est interdit aux Arabes.Le leur est rude. .Ils disent qu’il faut avoir la tête chaude et les pieds froids.Notre jeûne est doux. . ni fumer. .L’Arabe ne fait que des voyages d’utilité.Nous connaissons toujours notre âge. . S’il lui arrive quelque grand malheur. . . . hakoun-Erbi.Nous nous inquiétons de tout. que la culture n’est pas la même.L’Arabe les regarde comme sacrés. p. .L’Arabe l’ignore toujours. . . . ni parler devant son père . est de lui demander des nouvelles de sa femme.. .Ils les portent larges. ni même un frère cadet devant son frère aîné.Ils ne mangent que la viande des animaux saignés. Depuis la pointe du jour. .Il est fataliste.Nous portons les habits serrés.Nous disons qu’il faut avoir les pieds chauds et la tête froide. et avons en général pour eux plus d’amour que de respect.L’Arabe ne peut ni s’asseoir. »353 Ces oppositions de mœurs révèlent simplement que les coutumes sont différentes.La première question d’un Français quand il rencontre un ami.Ils mangent avec leurs doigts.L’Arabe fuit sans déshonneur. .Ils ne boivent qu’une fois après avoir mangé. c’est à dire depuis le moment où l’on ne peut distinguer un fil blanc d’un fil noir.Nous sommes rieurs.Ils saluent en enfonçant leur turban sur leur tête. l’Arabe ne peut ni boire ni manger. . .L’Arabe ne s’inquiète de rien. .La peinture d’histoire est chez nous un art. dit-il. . . .Nous aimons les voyages de fantaisie. ordre de Dieu. . . .Nous enfermons les fous.Ils sont graves. . . .Nous fermons la porte de la maison. Dumas assène des faits observés et observables symbolisant la diversité du 353 Dumas.Nous tutoyons nos parents.Nous buvons du vin. .Nous buvons plusieurs fois en mangeant. ni embrasser sa femme. Loin d’imaginer une hiérarchie des civilisations. 224 .Nous sommes providentiels. ni priser.Nous mangeons avec une fourchette.Nous attachons notre honneur à ne pas reculer d’un pas dans la bataille ou dans le duel. .La peinture des images est chez eux un péché. .Ils lèvent la toile de leur tente. . . jusqu’au soir. . 439-440.Nous mangeons la viande des animaux assommés. .

Les clichés comblent l’imaginaire et l’inconscient social du public ignorant et renforcent ses croyances et ses normes mêmes si celles-ci sont fausses. Dès lors. Chaque société a ses lieux communs. comme espoir. connaître l’autre. donc de le faire passer de l’inconnu au familier. on peut lui imputer toutes les tares que l’on n’accepte pas chez soi. de poser les vérités de chacune des cultures sans marquer une préférence. Certains Européens vont interpréter ce texte à leur avantage en énumérant ce qui leur apparaît comme incongru. négatifs. en connexion avec les passions et les intérêts. De plus. une société se voit. pour renforcer ou illustrer un courant interne. la différence entre l’Orient et l’Occident. Toute relation est intéressée (se connaître. se pense en rêvant l’Autre . de sa méconnaissance de l’autre culture. comme pervers. barbare donc synonyme de primitif. Nul ne hait ni n’aime gratuitement un peuple. Rodinson. le moyen de le maîtriser c’est de le nommer. qu’ils soient français ou tunisiens sont. Le phénomène n’est donc pas limité à une aire culturelle mais affecte l’ensemble des cultures et des sociétés. puisque l’individu n’appartient pas au même univers que l’Autre. Les stéréotypes.monde. un univers culturel extérieur. somme toute. : La Fascination de l’Islam in Arabes des lumières et bédouins romantiques : un siècle de « voyages en Orient ». Paris : Le Sycomore. 1. il y a donc un besoin réciproque de reconnaissance en dépit d’une ignorance de l’autre culture. Les portraits. M. Ce dernier surprend par ses différences par rapport à la norme de l’Orientaliste ou de l’Occidental et cela peut inquiéter. Or. le dominer) et se joue sur le regard objectif/subjectif de l’individu ou du groupe social. »354 Le rapport à l’Autre est toujours ambigu. Les clichés se fondent donc sur des images subjectives. ses stéréotypes. les images et représentations produites par les groupes sur eux-mêmes et surtout sur les autres traduisent très souvent une vision stéréotypée de la réalité. naissent de l’ignorance de l’individu. qu’ils soient orientaux ou occidentaux. Elles témoignent d’une méconnaissance de l’Autre. 354 225 . c’est que l’on voit chez l’Autre ce que l’on ne veut pas voir chez soi. d’inférieur. La raison. ce passage a le mérite d’être neutre. « Les perceptions de l’autre prennent en compte celui-ci moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il paraît représenter comme menace. et que le portrait effectué est un miroir de ce que l’on ne veut pas être ou devenir. Par conséquent. p. Souvent. ses préjugés.

L’image que l’on se fait est donc subjective. à savoir un être différent de Moi. est un sujet de discorde 355 356 Saïd. 10. il réalise un compte rendu de ce qu’il lui a été donné de voir. Les auteurs souhaitent donner au lecteur leur vécu. a. On passe d’Autrui c’est à dire un autre Moi à Autre. De tout temps les hommes ont cru qu’ils étaient mieux que leurs voisins . Si bien que regarder mène à l’exactitude. La littérature coloniale. Nièvres : Desclée De Brouwer. Chacune d’elle reconnaît des qualités à l’Autre et confronte la réalité à ses croyances. leur véritable vie. ni (même) supérieur. on constate que les autres. de la précision. de s’attarder sur l’extérieur puis l’intérieur s’effectue progressivement dans l’une et l’autre civilisation. La religion. qui a étudié les relations de l’Orient et de l’Occident. Tout regard est relatif . Jean Mouton. ses récits sont ceux du vrai. donc « un inventaire ». Mais il est certain qu’il faut commencer par regarder pour voir. un désir d’inventaire . par les critères qu’on s’applique à soi-même. Jean : Les Intermittences du regard chez l’écrivain. seules ont changé les tares qu’ils imputaient à ceux-ci. ou tout au moins normal . c’est d’être différent : ni inférieur.3. Mouton. elle. Le voyageur est curieux. 226 . il y a donc une distance vis-à-vis du Même. »355 L’Autre c’est la différence. par exemple. de l’autre. du réalisme. par rapport à ce cadre nous sont inférieurs. Objectivité/Subjectivité Edward Saïd. mais autre justement. »356 L’exotisme est fondé sur le regard. Cette dépréciation a deux aspects complémentaires : d’une part. on voit l’Autre avec ses yeux mais surtout avec sa culture. Mais dans le même temps. Ce qu’on lui a refusé avant tout. Ce phénomène de regarder puis de voir. Paris : Le Seuil 1980. Les deux étapes ont été nécessaires pour la découverte. voir.cit. Croyance et réalité À propos du regard. on considère son propre cadre de référence comme étant unique. 8. est fondée sur le « voir ». […] les autres nous sont inférieurs parce qu’on les juge. écrivain et philosophe français. donc d’appréhender et de connaître. voir mène au vrai. c’est contempler avec tout son être. Edward : Op. le regard étranger met en évidence ce que l‘Autre est grâce à la distance prise . écrit : « Regarder serait le simple fait de la curiosité. la connaissance et aujourd’hui la reconnaissance de l’Autre. il est donc aussi objectif. p. p. écrit : « L’histoire du discours sur l’autre est accablante. dans le meilleur des cas.

vont se convertir à l’Islam. 227 . C’est au contact de l’autre que le vrai est appris et rendu au public. En effet. qu’elle est présente partout. nos prophètes et nos saints . les prophètes sont les mêmes . Adam…) sont les mêmes… L’essentiel est identique. d’où vient donc l’immense préjugé qui les sépare encore des Chrétiens et qui rend toujours entre eux les relations mal assurées ? »357 Le fossé entre l’Islam et le Christianisme est bien réel mais il est en grande partie créé par l’homme. Gérard de : Voyage en Orient. beaucoup de similitudes existent entre ces deux religions : les croyants croient en un Dieu unique. p. En effet. mais comme le dit Nerval aussi. beaucoup d’Occidentaux. ne pas boire d’alcool et ne pas manger de porc pour des raisons d’hygiène . Or. l‘une comme l’autre culture croit voir en l’autre confession une ennemie. Nerval aborde ce sujet en écrivant : « […] le Coran n’est qu’un résumé de l’Ancien et du Nouveau Testament rédigé en d’autres termes et augmenté de quelques prescriptions particulières au climat. pour les Musulmans il est un prophète. L’Européen ne peut y échapper s’il habite au Maghreb puisque la religion fait partie du quotidien des Arabes. Abraham. la restriction « n’est qu’un résumé» peut ne pas plaire et froisser l’orgueil des musulmans. chez les Chrétiens le Carême . La connaissance de la vérité n’est possible que si l’ignorance disparaît. la vérité. et servir les conflits. le contact quotidien et le regard comme volonté de découvrir et de connaître l’Autre permettent de rétablir la vérité. 566. les similitudes sont majoritaires.entre l’Orient et l’Occident. ne fait que fausser la réalité. ni tuer son prochain. ne pas mentir. le Coran et la Bible sont similaires en de nombreux points. que le Christianisme n’est que mécréance. en plus. Beaucoup de stéréotypes sont ainsi véhiculés dans l’une et l’autre culture . les récits religieux (Salomon. L’intérêt pour la religion est montré à travers la littérature. lors de la colonisation. des principes de vie son identiques comme la virginité jusqu’au mariage. Moïse. ni voler. comme par exemple. ils révèrent la Kadra Myriam (la Vierge Marie) et aussi nos anges. alors croire que l’Islam est monstrueux et tyrannique. chez les Musulmans il y a le Ramadan. D’ailleurs. comme nous l’avons vu. la place de la femme en Orient. La différence majeure réside dans la fonction de Jésus Christ : pour les Chrétiens il est le fils de Dieu. Les musulmans honorent le Christ comme prophète sinon comme Dieu . l’Islam ajoute. sinon. 357 Nerval. la peinture. c’est cette méconnaissance qui est à l’origine de mauvaises interprétations du comportement oriental.

ces idées sont fausses ou exagérées. face à une même attitude. de pouvoir tenir la main de son fiancé devant tout le monde. de l’héroïne des Musulmanes : Nefissa. les femmes du même rang ne sortent guère qu’en voiture. qu’il va juger plus durement. sereine. une absence de liberté. on la considère comme plus tyrannique. d’ailleurs. cette impression d’emprisonnement est moins sensible pour l’Occidental comme pour l’Oriental. cette remarque a lieu au XIXe siècle mais même au XXe siècle les femmes de haut rang sont toujours accompagnées pour sortir. l’Européen croit qu’elle n’a aucune vie. Pourtant au XIXe siècle. 260-261. calme. Il est vrai que les femmes orientales sortent peu. recourent à la 358 Nerval. L’homme est ainsi fait. Au XXe siècle. p. Or. ou véhiculées. Cette vie cloîtrée aiguise la curiosité des Européens. la femme arabe est enfermée chez elle sans avoir le droit ni le pouvoir de sortir. note que la privation de liberté n’est pas totale et que cette idée est exagérée : « […] n’est-il pas encourageant de voir qu’en des pays où les femmes passent pour être prisonnières. celui de sortir découverte dans les rues de Tunis. derrière le voile. il est vrai. juchées sur des ânes et dans une position inaccessible . Gérard de : Ibid. Souvent. mais chez nous. celui qui lui est différent. marchant seules à l‘aventure. 228 . les Arabes se disputent. C’est le cas. Cette envie et cette prise de conscience de l’enfermement sont motivées. les bazars. n’a qu’un souhait. l’inaccessibilité de la femme pour l’homme est égale dans l’une et l’autre civilisation. les Européennes n’ont pas autant de liberté : les femmes de distinction sortent. Nerval. mais on ne voit. les rues et les jardins nous les présentent par milliers. que tout est silence. on ne remarque que celle de l’Autre. les Arabes préfèrent les savoir au foyer et beaucoup d’Européens ont vu cela comme un emprisonnement. Depuis toujours. »358 Certes. par exemple. surtout avec l’influence de l’Occident. ce sentiment d’emprisonnement est ressenti plus profondément par les Maghrébins ouverts sur l’Europe. ce qui confirme l’impression des Européens. parlent avec vivacité. Ils cherchent à deviner ce qui se cache derrière les murs des maisons. ou deux ensembles ou accompagnée d’un enfant ? Réellement.Dans l’imaginaire occidental. Ce jugement est tout relatif. influencée par le mode de vie européen. Parce que la civilisation orientale est immobile. l’Occidental perçoit l’étranger comme ce qu’il voudrait qu’il soit ou ce qu’il croit qu’il est. plus difficile.

De même. JC : L’Algérie des anthropologues. de musc. incrustés de nacre. et Vatin.-C. 361 Lucas. sous l’influence des Mille et une nuits. En fait. avril-mai 2006. Or. l’ignorance accentuent ce phénomène. le monde oriental est idéalisé. bien entendu. les fêtes. Paris : Robert Laffont 1985. P.101. Lucas. ce qu’on pense chez les Français comme l’écrit Ampère : « […] on n’entend point ces cris. était plus somptueux qu’élégant. Ainsi. ce qui le rassure. Ainsi. On ne voit jamais de dispute. JC écrivent « la vision romantique est mystificatrice en ce sens qu’elle est essentiellement folklorisante et idéalisante. 360 Maupassant. on n’y trouvait ni le goût français ni la propreté anglaise. la richesse. in Le Voyage en Orient. L’Oriental est tout sauf silencieux. Revue des deux Mondes. des divans partout. 72. de benjoin et d’aloès. Au XXe siècle. au contraire. »359 Heureusement. massifs. Voilà. La distance. inventés pour satisfaire les caprices et les habitudes fantasques des femmes d’Orient »362. l’imaginaire européen croit que l’Orient c’est le faste. à l’étrange. J. découvre un pays inattendu où tout ou presque tout leur semble merveilleux. un luxe étonnant de coussins sans nombre. de ce qui appartient au traditionnel. Paris : Maspero 1975. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle. et une multitude incroyable de petits meubles inconnus en Europe. p. de coffres et de nécessaires en bois précieux de l’Asie. Berchet. ces chants bruyants qu’on entend chez les nôtres. p. 386. p. des porcelaines de la Chine et du Japon du plus grand prix. […].gestuelle comme les Italiens. tout le monde n’est pas riche. une troupe de Français menée par l’officier Merle. de jasmin. P. certains Orientalistes se montrent plus objectifs et rendent la réalité telle qu’elle est. En parlant du harem. Par exemple. »361 L’Occidental cantonne l’Oriental dans un univers qu’il a défini. Guy de : La Vie errante. 362 Bertaut. est réductrice : le terme « folklorisante » sous-entend qu’il y aura une accentuation de l’exotisme. Cette image. mais des tapis de grand prix jetés à profusion sur le carreau. des étoffes d’or et d’argent. Le Monde diplomatique. et Vatin. des meubles d’acajou lourds. 359 Ampère : ‘Une course dans l’Asie mineure. Nous trouvions encore un grand nombre de tables de toilettes. ces jurements. p. Merle dit : « Le mobilier du harem. Maupassant parle de la « note aiguë de l’Arabe qui semble descendre du front dans la gorge »360. des lits entourés de moustiquaires de mousseline de l’Inde brochée à fleurs d’or. puisqu’il est fondé sur une idée prédéfinie. d’ivoire ou d’ébène. nous assistons à une confrontation entre la réalité et l’imaginaire européen. dans une atmosphère de rose. Jules : in « Le Maghreb colonial ». 15 janvier 1842. 47-48. 229 .

l’étonnement est présent et ressenti. Ibid. C’est le cas d‘Ali Ben Moktar. le « luxe est étonnant ». étoffes d’or et d’argent. des meubles d’acajou lourd. Le rythme des phrases. d’ivoire ou d’ébène… ». de l’eau bouillante. De même. du café et des pipes. ce sont des espèces de salles basses ou quatre ou cinq personnes ont peine à tenir . L’or. Nous avons vu précédemment que les cafés maures parisiens mettaient l’accent sur la somptuosité. Toutefois. Ces Français constatent constate le fossé qui sépare l’imaginaire de la réalité. les jeux de lumières. D’ailleurs. D’ailleurs. dans nos romans orientalistes ou tunisiens. qui vont aux bains autant pour des motifs d’hygiène que par devoir religieux »363. « Ils sont renommés. La richesse n’est pas partout et n’appartient pas à tous. laissent place à une sobriété proche de la pauvreté : « espèces de salles basses ». et tout ce qui suffit aux besoins des Turcs et des Maures. longues mais ponctuées de nombreuses virgules. le bain maure déçoit ces esprits et ces yeux émerveillés. Le cafetier est le plus souvent un esclave nègre qui n’a d’autre occupation que de faire bouillir de la poudre de café dans un grand vase de terre ou de métal »364. la pièce ne ressemble en rien à ce que l’on peut voir en Europe. incrustés de nacre. Cette description du hammam prouve que l’imaginaire se méprend parfois. les autres habitués se placent sur l’appui que forme les deux côtés de la porte. en réalité. voilà tout ce qu’on y trouve. La Comtesse de 363 364 Ibid. le café maure est empreint de simplicité. les écrivains parlent de familles pauvres et de la misère. je les ai visités et je n’ai été frappé ni de l’une ni de l’autre. traduit la profusion des meubles découverts. le café maure subit le même désenchantement. bois précieux d’Asie. l’écrivain ne lésine pas sur les détails des matières qui attestent de la préciosité des décorum orientaux : « tapis de grands prix. « Ces cafés ne ressemblent en rien aux nôtres . sur des pierres ou même par terre. […].Cet espace si convoité par les curieux réserve une magnifique surprise aux Français : luxe et curiosités y résident. d’autres devant la porte. et l’auteur découvre « une multitude incroyable de petits meubles inconnus ». or. De nouveau. Enfin. Du marbre. la vision de l’Orient comme univers de faste et de richesse est erronée. qui traverse toute la Tunisie dans le but de trouver du travail et de gagner de l’argent. mousseline de l’Inde à fleurs d’or. du linge de coton. 230 . pour leur élégance et leur propreté.

anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. elle est un mystère. Psichari. en général. est souvent déçu car ce qu’il voit lors de ses voyages ne correspond pas précisément à ce qu’il avait imaginé. Tunisiens pas francs. Le narrateur de Tirza. la curiosité des Occidentaux qui imaginent des intrigues amoureuses. les femmes. comme moi débarquant à Tunis. hommes simples qui respectent leur protecteur.Gasparin parle des Arabes en guenilles. lui avec le petit romanesque du Français « impérial ». lu des récits exotiques. de leurs philosophes et de leurs poètes. Les peintres. in Le Voyage en Orient. avec le romanesque de la culture. Revue des deux Mondes. p. 413. les instructions de la Résidence. forts différents de ceux que nous avons rêvés. 349. Paris 1985. Néanmoins. L’Européen qui a vu des peintures. la simplicité des vêtements portés… La femme est un autre sujet de démystification. Et puis les années passent […] les Arabes qui ne sont pas ressemblants du tout à l’idée héroïque qu’on s’en faisait. nous demandons plus tard à la réalité des merveilles qui ne sont plus de ce monde. moi à cause des Mille et une Nuits. aimant d’avance les Arabes. 365 231 . jamais il ne verra son visage. La belle Shéhérazade disparaît pour laisser place à des Juives assimilées à des mastodontes. Les Arabes.»365 C’est une réalité. Dans le roman de Claude Roy Le Soleil sur la terre. l’un des personnages. guerriers et pasteurs aux yeux clairs et nobles. p. aussi. Editions Robert Laffont. Ainsi. Lecoutre. sont parfois grasses et hideuses comme le montre Maupassant. Bastard : « Il a dû arriver ici tout feu. qui estiment la force qu’on montre pour n’avoir pas à s’en servir. […. est en quête d’un ‘fantôme’ voilé de blanc qui va tous les jours puiser de l’eau à la sortie de la ville. rusés. si les jeunes filles sont belles. eux-mêmes. un héros bronzé en saharienne au milieu de gens pareils à ceux de la Bible. rêvé .] pour nous complaire. la vérité est toujours quelque peu différente. Berchet Jean Claude. la paperasserie. ces femmes ne sont pas toutes séduisantes. Jamais il ne saura qui il est. l’Orient lui-même n’a pas d’assez riches couleurs. l’homme est un éternel insatisfait. Voilée. tout flamme. fanatiques. elle suscite le désir. surtout celles qui sont mariées. d’Ibn Khaldoun. Bournazel. par exemple. et un héros de la Chanson de Roland faisant régner l’ordre juste au milieu d’un peuple noble et farouche. s’y laissent prendre. 1er mai 1844. le voile permet de tromper le regard. Lyautey. roublards. »366 De Valon. « Habitués à vivre dans des régions idéales. dit à propos de l’un de ses amis. Claude : Le Soleil sur la terre. 366 Roy. et les tableaux qu’il nous offre sont. découvrent la réalité et la donnent à voir aux spectateurs européens : des vieillards à genoux qui mendient. Alexis : ‘La Turquie sous Abdul-Mejid 1 Smyrne’.

était synonyme de sensualité féminine. En réalité. Mais. de plaisir de vivre. Ce qui se passe. Chez le Maghrébin.La déception est rude pour le colon venu s’installer en Tunisie sur la foi des images romancées de la littérature coloniale héroïque. »367 Le regard de l‘Autre a une forte influence sur soi. accepter de se mépriser lui-même en admirant celui qui le méprise. imposée […] il finit par la reconnaître […] Ne sommes nous pas […] paresseux. Et pourtant des écrivains de la littérature coloniale ont pour objectif de dire le vrai. le colonisé. Il gagne ainsi une certaine réalité et contribue au portrait réel du colonisé. La réalité est fort différente. et seule la présence sur la terre orientale et la cohabitation permettent d’entrevoir la vérité. Albert : Portrait du colonisé. c’est que le regard du colon se fait plus exigeant. plus pesant. progressivement. les rôles de colonisateur et de colonisé sont liés. Le colonisé est voué à osciller entre sa fascination pour la culture 367 Memmi. Albert Memmi sous-entend que l’opinion du Français. Son objectif n’est plus le plaisir de la contemplation. puisque nous avons tant d’oisifs ? Timorés puisque nous nous laissons opprimer ? […] ce portrait mythique et dégradant finit. l’impérialisme refuse. on peut supposer que ce réalisme a pour objet une propagande dont le but est de justifier l’impérialisme. 232 . Dans Autrui de Mildred Szymkowik. dans une certaine mesure. Ce dernier ne peut alors qu’intérioriser l’image dégradante que le colonisateur fait de lui. une métamorphose s’effectue dans le même temps en raison de ce regard colonial. plus insistant. par exemple. brisé dans son développement. tricheur. est vu comme un être opprimé. Toutefois. ils se nourrissent l’un l’autre. 108. La lascivité des Orientaux. proposée. seulement préoccupé de ses privilèges . il est dit en substance que le colonisateur est considéré comme un oppresseur. Certains Européens vont accepter cette distance entre le rêve et la réalité. p. Albert Memmi explique dans Portrait du colonisé que « Confronté en constance avec cette image de lui-même. remet en question l’idée que le Tunisien se fait de lui-même. comme nous l’avons vu précédemment. d’autres non. Mais l’imaginaire colonial exotique perdure. cette langueur se transforme aux yeux du colonialiste en paresse : la qualité devient défaut. lui. devenue vérité générale. par être accepté et vécu par le colonisé. et beaucoup d’artistes leur ont reproché leur appartenance au mouvement réaliste. c’est le rendement de sa nouvelle propriété. Ainsi défini. plus vraie que ce qu’il avait imaginé. de reconnaître l’humanité de l’indigène en le traitant comme l’élément d’un ensemble ou comme un animal.

Paris : Éditions Autrement. sans aucune notion de leur langue. Pascal et Lemaire. Jean Vaast Deleroiere écrit à ce propos dans Voyage en Orient (1836): « On éprouve une singulière impression en parcourant ainsi absolument seul un pays qu’on ne connaît pas. il est un complément nécessaire du Moi. l’autre est un double négatif du Moi. Dans les deux cas. Sandrine : Culture impériale. les rencontres et les expériences sont diverses. il fait tout pour que la réalité corresponde à ses souhaits. p. dans Touristes de bananes (1938). confronté à cette seule représentation. habillé d’un costume tout différent de celui des habitants. devenus plus réalistes mais aussi souvent plus négatifs. cette situation provoque chez l’individu concerné. 233 . en dehors en quelque sorte de toute communication . À la même période.puissante du colonisateur. du fossé qui sépare leurs rêves de la réalité. les deux écrivains rendent compte d’une réciprocité du regard étonné. Heureusement. Touristes de bananes. 65. l’Orient est idéalisé. Chateaubriand comme Lamartine ont pris conscience de l’existence d’un Autre. curieux de l’Européen et de l’Arabe. la sensibilité n’est pas la même. »368 Les voyageurs attendent des autochtones un comportement conforme à ce qu’ils ont vu. Son avis est-il objectif ? Non. aborde ce sujet : « Il [Georges Simenon] décrit les mirages de l’espace colonial. l’Arabe est conditionné inconsciemment par le biais des discours européens. Au-delà de cet aspect. voilà pourquoi ces deux aspects de l’image de l’Autre coexistent. pour le second. une acceptation de ce défaut et ainsi confirme l’image que le Français se fait du peuple colonisé. Georges Simenon. chaque 368 Blanchard. il correspond à une opinion fondée sur des critères occidentaux et non sur la culture orientale. l’Occidental se montre supérieur et autoritaire. en revanche. avec le Colonialisme c’est le colon qui est idéalisé. collection Mémoires. Pour le premier. et sa fidélité à une culture d’origine dominée. les colonies au cœur de la République. 1931-1961. Néanmoins. et par conséquent. imaginé. Nous assistons à une sorte de lavage de cerveau. les indigènes restent eux-mêmes et les Occidentaux s’aperçoivent de leur erreur. à son imaginaire et justifie son comportement. À l’époque du Romantisme. par exemple. le décalage entre l’imaginaire colonial et la vie quotidienne […] où les indigènes sont censés mettre en scène une version hallucinée de leur culture pour la consommation des colons et des métropolitains de passage. Avec le Romantisme et l’Orientalisme. le regard sur l’étranger diffère d’un artiste à un autre . une métamorphose des traits maghrébins.

Les Maghrébins. p. Dans la première décennie du XXe siècle. 369 370 Vaast Deleroiere. et quand il entend sortir de votre bouche des sons étrangers qui jamais n’ont frappé son oreille. p. Paris : Debecourt. L’étranger sera alors ou l’opposé ou le complémentaire ou l’identique. la compréhension de soi de l’Occident. Il y a Moi et l’Autre. il vous adresse la parole. Jean : Voyage en Orient. comme quelque chose de curieux . et non à Autrui (le semblable). de se poser comme Moi par rapport au reste du monde. permettent aux Européens de voir que leur imaginaire n’est plus d’actualité. mais il sait aussi les travers de sa culture lorsqu’il explique à sa fille qu’il faut être aussi consciencieux et ponctuel que les Français. 177-178. d’exister. Chebil. »370 Le Moi est nécessairement lié à l’Autre c’est à dire l’étranger différent. Nerval) et les Arabes. dans Les Jardins du Nord. M. C’est la différence qui permet de se voir soi-même. en dehors du fait qu’ils vont prendre aussi le vêtement occidental. 15. son étonnement est extraordinaire . De cette position dépendra la relation à l’autre et l’image que l’individu a de soi. dans Le Choc des races. a conscience de ses qualités par rapport au regard et au comportement aimable voire affable des immigrés français. l’individu réagit alors différemment selon ses objectifs. vont s’attacher à conserver leur réserve c’est-à-dire cacher leurs émotions. Coudignac sait qu’il est un bon colon lorsqu’il compare son travail à celui de ses ouvriers. Alaoui Abdelaoui. 234 . Il faut la confrontation à l’autre pour comprendre son identité. 1836. certains Européens vont alors tenter de passer inaperçus en empruntant le costume oriental (Lamartine. De même. Par exemple. M’Hamed : Le Roman maghrébin des années 80. vous sentez dans ce moment combien l’homme isolé est faible. il se peint sur sa figure quelque chose qui n’est ni affection ni haine. Le jeu de miroir est une manière de se connaître. quelque chose d’indécis qui vous met mal à votre aise . on observe une démystification de l’Orient qui devient plus accessible et moins irréel.individu que vous rencontrez vous regarde et vous examine depuis les pieds jusqu’à la tête. « La conscience de soi. en continuant de rester ce qu’ils sont. combien il a besoin de se sentir des appuis au moins voisins pour développer ses forces et pour compter sui lui-même ! »369 L’étonnement est mutuel. a une nécessité vitale de l’image mirage de l’Autre. On note une relativité du regard de l’une et l’autre culture qui atteste une prise de conscience de l’existence de l’Autre et de sa personnalité. qui voit l’installation en masse de colons au Maghreb considéré comme un prolongement de la Métropole.

que cela soit positif ou négatif. vit avec lui. Le Français comme l’Arabe donc. Jean : Op. 235 . Ce dernier dépend de l’écrivain qui peut se montrer pessimiste. de l’existence d’un Autre différent. donc je suis. J’existe parce que l’Autre me voit. Ce dernier est donc un sujet vivant en relation avec autrui. la tentative du colonisateur d’occulter la présence et l’individualité du colonisé ne fait que confirmer son existence. En ce qui concerne l’Arabe. ici deux cultures. Conscience de soi Hélé Beji écrit dans L’Identité par rapport à l’autre que : « Rien n’est plus étranger à soi que soi-même. Ce que le Maghrébin ou le Français voit chez l’autre. le critique. comme avec Descartes. existent en tant qu’individu. Le Français voit l’Arabe. 36. p. Sartre affirme dans Le Sursis (1945) : « J’existais en présence d’un regard… et je me dis : On me voit. irréaliste… L’objet regardé est alors vu de différentes manières selon l’objectif de l’artiste. le lecteur doit dès lors recouper tous les éléments des diverses littératures pour définir au mieux l’objet en question.b. »371 En effet. Le regard dans la littérature est essentiel. Il y a conscience de soi à travers ce que l’on dit de l’Autre et ce qui est dit par l’Autre. L’homme est un mystère. une vague de reconnaissance permet de faire un portait plus juste. Hélé : L’identité par rapport à l’autre. un rapport de soi à soi (« Je pense donc je suis ») mais de soi à l’autre. une vérité générale dit que l’on ne peut connaître une personne véritablement car on ne se connaît pas soi-même profondément. Mouton. La seule pensée de moi existant ne suffit plus. plus réaliste du Tunisien et du Français. poétique. 161. le méprise. Ainsi. Le racisme et l’impérialisme n’ont plus lieu d’être s’ils n’ont pas d’objets vivants sur qui agir. L’Occidental est donc conscient. si en face c’est le néant. Leur relation n’est qu’un jeu de voyeur et de regardé. il passe sa vie à se découvrir. construit son propre individu. au milieu du XXe siècle. se réalisent en tant que personne puisqu’ils se regardent l’un l’autre. Il devient malléable. En fait. même s’il ne souhaite pas l’admettre.cit. »372 Nous n’avons plus. jusqu’à connaître l’autre au mieux et soi parfaitement. p. 371 372 Béji. à se construire sans cesse.

Hélé : Nous. décolonisés. Voir est une relation à l’autre en surface. par exemple. prendre le temps de l’étudier. à l’Oriental. et que c’est un jeu : laisser voir à l’autre ce que l’on veut bien lui montrer.celui-ci sait qu’il existe et qu’il vit. c’est observer. s’arrêter sur l’individu. les maisons aussi participent à ce jeu avec les moucharabiehs qui permettent de voir sans être vu . Il sait aussi que l’Autre existe puisqu’il exerce sur lui son ascendant. »373 Il faut que l’Arabe (comme le Français) accepte l’existence de l’autre même s’il nourrit à son égard de la colère. la réserve du Maghrébin est la preuve d’une préservation des sentiments car ils font partie de l’intimité. son accueil chaleureux. en effet. On ne peut lui demander de faire le chemin que nous ne sommes pas capables de faire dans sa direction. ce qu’il peut en apercevoir. c’est son sens de l’hospitalité. Être musulman c’est contrôler son regard et savoir soustraire à celui d’autrui sa propre intimité. 236 . L’Oriental. surtout dans son rapport avec le colonisateur. 96. orientalistes ou colonialistes reconnaissent cette qualité aux Maghrébins de savoir recevoir leurs hôtes quel qu’ils soient. Abdelwahab Bouhdiba dit à ce propos : « Comment regarder et comment être regardé font l’objet d’un apprentissage précis et minutieux qui fait partie intégrante de la socialisation du musulman. Poétiquement. Les femmes jouent de ce mystère . dans son dernier ouvrage Nous. Michaud et Poujoulat disent que : 373 374 Beji. que : « […] la reconnaissance qu’on attend de l’autre dépend de notre propre capacité à le reconnaître. Le regard échangé est essentiel car il permet à chaque culture de se connaître l’une l’autre et de se percevoir plus clairement soi-même. voire de la haine. Tous les Européens. Ce qu’il reconnaît. »374 Le rôle du voile s’explique alors et illustre cet apprentissage. C’est une décision intérieure qui prouve la remise en question de soi et la marche vers l’acceptation d’autrui. Bouhdiba. l’observe évoluer. On peut avoir l’impression que l’Oriental peut être hypocrite : « contrôler son regard ». L’Occidental va donc étudier le comportement de l’Arabe. regarder est plus profond. se débattre… Hélé Beji explique. ce qu’ont fait les orientalistes et colonialistes. Abdelwahab : La Sexualité en Islam. décolonisés (2007). a conscience de ce jeu de regards puisque dans sa religion il l’utilise. p. enfin. p. 51. Paris : Arléa 2007. L’Arabe se cache aux yeux de l’étranger et ne se laisse découvrir qu’après maint et maint contact. qu’il soit fait d’amour ou de haine. en parlant du Tunisien.

et qui appartient à tous ceux qui passent. Ces observations permettent de mieux comprendre l’Arabe. Paris 1985. on se rappelle leurs propos et Michaud et Poujoulat : Correspondances d’Orient TIII in Le Voyage en Orient. 375 237 . son système de pensée. »375 La générosité. À Paris. Les Maghrébins. daigne avouer et accepte. Berchet Jean Claude. 144. toujours chargés de fruits. Michaud explique que : « […] ces mœurs hospitalières sont accompagnées d’un esprit d’urbanité qu’on trouverait à peine chez nous parmi les gens qui ont reçu la meilleure éducation. eux. dans les écoles primaires comment les hommes doivent vivre entre eux. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. l’économie et la prudence »377. c’est pourquoi il demande à ses enfants de les imiter afin d’être libres : « S’ils voulaient chasser le colonialisme il leur fallait absolument apprendre la rigueur. est conscient de la force des Français. reconnaissent aux Français leur talent. en bref leur intelligence. 307. Ces derniers en sont conscients. […] on enseigne aux hommes la politesse en même temps qu’on leur enseigne la religion et la morale. leur maîtrise de l’économie et du progrès. 851. comment ils doivent recevoir les étrangers. Là. que ce dernier appartienne à la même sphère culturelle ou non. 377 Guellouz. C’est une nouvelle caractéristique qu’il découvre. son fonctionnement. »376 Le Français remarque donc une différence entre lui et l’Arabe. comment ils doivent se traiter dans toutes les occasions. quels égards ils doivent avoir les uns pour les autres. toujours en ce qui concerne l’hospitalité des Arabes. personne ne s’en offusque car c’est dans les mœurs. la famille et les enfants. et aussi de mieux le connaître. sans en être affecté. leur rigueur. leur talent dans la gestion économique et sociale. Souad :Les Jardins du Nord. ces remarques permettent à l’Européen de mieux se connaître soi-même. en revanche. Editions Robert Laffont. il est impossible de s’asseoir sur le seuil de son appartement ou de sa maison et de discuter avec les passants. Dans le même temps. de leur savoir. en faveur de celui-ci. Abdelkrim Chébil dans Les Jardins du Nord. toute la jeunesse apprend. l’hospitalité et le caractère chaleureux des Arabes est une constante : « toujours ». p. l’homme se construit toujours par rapport à un autre. En Tunisie. c’est très fréquent .« l’hospitalité en Orient est comme un arbre immense dont les rameaux sont toujours verts. et personne n’y manque. Ainsi. En effet. Castellan ajoute à cette hospitalité le respect qu’ont ces Orientaux pour les femmes. p. p. De même. 376 Ibid. Le progrès et le développement de la Tunisie démontrent cette capacité des Européens. Le sentiment des convenances est dans tout l’Orient comme une religion.

p. Eugène : Une année au Sahel. qui justifiaient ainsi leur présence en terre étrangère. Dans son compte rendu du voyage au Sahel. et la patience arabe est une arme de trempe extraordinaire […] J’ai parlé de gravité. Fromentin. 256. Cet échange permet à chacun de se remettre en question et d’apprendre d’autrui. peu après cette anecdote. Comme précédemment. Il vit dans le surlendemain.leurs comportements durant la colonisation. changer et apprécier autrui. Chaque culture a tout à apprendre de l’autre. Pléiade. dans les habitudes. À présent. En somme ils étaient là pour apprendre à gérer leur temps au mieux de leur santé. »378 Le mode de vie de chacune des ces civilisations est différent. Les projets et les craintes le dévorent. C’est en reconnaissant à l’autre des qualités. Le temps. 202-238. on reconnaît à l’Autre un savoir. Un bédouin marche le long de la route en direction de Ouargla. de dignité naturelle dans le port. écrit : « […] le temps ne presse point ces êtres (les Orientaux). avoir un regard objectif sur soi et s’améliorer. une qualité. L’indigène lui répond qu’il a de quoi boire et manger et qu’il ne lui est donc pas nécessaire d’être plus tôt à Ouargla. il déclare : « […] ils [les Arabes] sont patients. l’appréhension du futur chez l’un se fait au jour le jour. »379 378 379 Valéry. un chapitre des Exercices du bonheur (1997). et l’avenir pour eux n’a point d’aiguillon. Paul Valéry. donc en assumant son infériorité dans certains domaines. dans le langage. Fromentin n’hésite pas à louer les Arabes au détriment de sa culture. par exemple. […] ce qui frappe au premier abord tout nouveau venu qui débarque d’un pays d’Europe où ces qualités extérieures sont précisément les plus rares. C’est en ayant conscience de ce que l’on est véritablement que l’on peut au mieux évoluer. dans Vues (1948). 238 . est invité à un séminaire où des Européens débordés par leurs activités sont présents afin de mieux gérer leur vie. Il a le courage d’avouer ce qu’il n’est ou n’a pas. Le narrateur. ce que faisait le bédouin de manière instinctive. que l’on peut se construire. Albert Memmi montre dans « L’Art du temps ». p. un officier de la colonie française s’arrête et lui propose de l’emmener afin d’arriver plus vite à destination. Paul : Vues ‘Feuilles de mon carnet’. ce sont les Maghrébins qui en sont conscients et qui acceptent cette supériorité technique. […] le misérable Européen voit toujours quelque chose à faire devant soi. chez l’autre c’est une course. est un sujet qui sépare les deux cultures mais les rapproche aussi. de discrétion. que l’Européen tente aujourd’hui de vivre davantage comme l’Oriental.

Toute la démarche du portrait du colon et du colonisé consiste à « mettre à l’épreuve de l’Autre l’étrangeté du Même. n’est pas aussi organisé que lui. de se sentir supérieur. C’est un moyen pour lui d’affirmer son identité. D’ailleurs. qu’elle soit positive – il en est alors très fier – ou qu’elle soit négative – il va alors faire en sorte d’y remédier pour être égal si ce n’est supérieur à l’autre. 381 380 239 . ce conflit disparaît. l’être humain se montre toujours aussi sévère lorsque cela concerne sa communauté. mais au quotidien on ne s’en rend pas compte ou alors la manifestation en est différente et donc moins agréable. plus intelligent qu’un autre. Le regard est tout autre. le réconforte. d’assumer sa différence. Dire à un Français qu’il est humain. Lorsqu’on apprécie une attitude chez autrui on aimerait que chez soi aussi ce comportement existe. Or. il se modifie selon le contexte. plus spirituel. Il va même jusqu’à dire qu’il découvrait chez le Parisien un visage humain et fraternel. p.Français vivant en France. le contact est différent. in La Littérature des lointains de J. Cette comparaison est nécessaire voire vitale pour l’être humain. Ainsi. Ivekovic. nous avons vu précédemment que celui-ci était désagréable envers les indigènes. ce dernier est très souvent assimilé au colon. Lorsqu’un Tunisien rencontre un Européen en Tunisie.-P. Blandin 1992. »381 Béji. intelligent. C’est toujours par rapport à un autre que l’individu se construit. dans Josabeth et Mourad. il y est peut être déjà. Mais à Paris. 112. rigoureux ne peut que lui faire plaisir. par exemple. »380 L’homme s’enorgueillit d’être plus accueillant. Chaque homme a besoin de s’enorgueillir. « […] le musulman aime à se comparer à l’Occidental. l’environnement. surtout lorsque cet autre appartient à une civilisation différente. 389. Or. R : Orients. Mourad. Moura. et de ses traditions d’affabilité et de désintéressement. Critique de la raison postmoderne. De même. en fait l’expérience. 237. lui dire que l’Arabe n’est pas aussi bon gestionnaire. L’être humain se complaît dans la croyance d’être meilleur qu’un autre. p. les sujets. p. il sait ce dont il parle et peut dès lors se montrer exigeant mais parfois pas très juste vis-à-vis de ses compatriotes. afin de se découvrir plus chaleureux et plus fraternel. Hélé : Équivalence des cultures et tyrannie des identités. Une société qu’il trouve trop matérielle lui offre l’occasion de se féliciter de la supériorité de ses goûts plus spirituels.

l’image reflétée par le miroir se transforme. d’échanges. plus objectif. La remise en question du gouvernement et des nouvelles mœurs permet aux Tunisiens de mieux revendiquer leur identité personnelle et d’exprimer leurs souhaits. 240 . Dans le même mouvement. C’est une manière de s’attacher une identité et de maintenir à distance ce qui pourrait être une menace pour celle-ci. ses qualités et sa différence. il s’aperçoit que l’étranger est aussi un individu qui réagit comme lui. À force de contacts. d’ailleurs. Le regard est culturel donc subjectif. on remarque que le regard des Maghrébins sur eux-mêmes se fait plus ouvert. différente de surcroît. Michel : Cinq études d’ethnologie. mais il est aussi évolutif donc objectif. l’identité d’une civilisation persiste et conserve des traits immuables. 382 Leiris. p. une culture. La vision de l’Occident sur l’Orient évolue selon le contexte historique. et dès lors plus critique lorsque cela s’avère nécessaire. puisque son champ d’action est capable de s’accroître ou de diminuer […] qu’elle est représentée à chaque moment de son histoire par un ensemble d’éléments socialement transmissibles […] et qu’elle peut ainsi persister. L’homme prend conscience de ce qu’il est et de ce qu’il souhaite devenir. »382 La culture évolue. de même pour le regard des Orientaux sur leur propre nation. Avec l’arrivée de l’indépendance.La relation à autrui est un jeu de miroirs . « S’identifiant à la façon de vivre propre à une certaine masse humaine à une certaine époque. si lente que soit son évolution. il lui rend sa liberté et va même jusqu’à admettre son existence. Le reflet lui sert de modèle pour sa construction. mais dans le fond. 47. ne peut jamais être entièrement statique puisqu’elle est inhérente […] à un groupe en état de constant renouvellement par le jeu même des morts et des naissances. Dès lors. l’accession au pouvoir de Bourguiba et la modernisation de la vie et des mœurs orientales. l’individu voit ce qu’il ne souhaite pas être et reporte sur l’étranger cette image méprisée et refusée. à accepter sa différence. Chercher à mieux se connaître c’est déjà chercher à mieux connaître l’autre. La mise en valeur de cette identité et surtout sa reconnaissance nécessite le regard d’une autre culture. après l’avoir façonné comme il l’imaginait. c’est vouloir sortir du moule dans lequel le stéréotype tend à confondre l’individu. Le cliché aplanit la différence par le biais d’images grossières que l’individu a de lui-même et des autres. Faire l’éloge de celle-ci.

Par la suite. ils s’en sont servis pour voir plus clairement en eux-mêmes : le détour par la langue maternelle crée une distance qui rend possible le regard critique sur soi. Un double mouvement caractérise cette génération : la critique interne en se regardant en face et la critique externe en affrontant le regard de l’autre. leurs traditions. Ils voient un avenir qui leur appartient. Des auteurs comme Claude Benady (Un été qui vient de la mer 1975). De 1950 à 1975. 241 . Albert Memmi (La Statue de sel 1953. longtemps occultés ou méconnus par la littérature métropolitaine et coloniale. Paris : Champion 2001. leurs concitoyens. un pays qui ne peut que se développer et devenir riche. »383 En effet. dans un premier temps. sont déçus par la réalité et leur gouvernement. un président qui est leur Sauveur. Agar 1955). Charles Bonn. naguère heureux et optimistes. 44-45. le dénoncent. leur existence et leur imaginaire individuels et collectifs. Ils sont malheureux de l’évolution de leur pays qu’ils pensaient voir devenir meilleur et fort à tout point de vue. les écrivains se rebellent contre le colonialisme. Hachemi Baccouche (Ma foi demeure 1958) ou Tahar Sfar (Journal d’un exilé. « (Ils) se sont approprié la langue française pour affirmer. Les écrivains de cette seconde et troisième générations de la littérature tunisienne de langue française ont pour objectif l’expression du Moi individuel et collectif. et jusqu’à aujourd’hui. dans les années 30 va se répandre une littérature maghrébine francophone qui sera une réponse au colonialisme mais aussi au nouveau gouvernement tunisien (Hélé Beji) et enfin à la quête de l’identité (Albert Memmi). Deux conséquences naissent de cette déception : une forte critique du monde actuel et une nostalgie pour leur passé. la joie et un sentiment de liberté éclatent chez les Tunisiens. chantent l’indépendance mais aussi commencent à critiquer le nouvel État. l’autonomie est plus difficile qu’il n’y paraît et les Tunisiens. Les écrivains maghrébins se chargent de dire et de véhiculer partout dans le pays et le monde cette colère. Zarzis 1935. En réalité. 1960) représentent cette littérature qui 383 Alaoui Mdahri Abdallah in Littératures postcoloniales et francophonie.Désillusion partagée L’indépendance obtenue. p.

À cela s’ajoutent deux autres phénomènes que nous étudierons plus avant. Emna Ben Yahia et ses Chroniques frontalières. des écrivains féminins se font connaître (Hélé Beji avec L’Œil du jour. Ils sont en colère car ils doivent quitter un pays qu’ils ont construit. à leur retour en Métropole. Seulement. bâti leur vie. pour mieux se protéger. Ils sont devenus des étrangers dans leur propre pays. anthropologue norvégien distingue trois types de réactions de la part de sociétés confrontées à la domination d’une autre : o Le groupe essaie de s’incorporer au modèle industriel et culturel. C’est l’intégration et souvent la disparition de ses particularismes culturels. les thèmes diffèrent quelque peu. la nouvelle politique… Après 1975 et jusqu’à aujourd’hui. c’est la troisième génération. L’identité est un sujet qui passionne les écrivains qui reviennent alors sur leur passé. d’avoir plus l’opportunité de réussir. donc leur patrie originelle. le couple mixte. Frederik Barth.aborde un panel de sujets comme la reconstruction du pays et de soi. L’intégration et le problème de la double culture apparaissent. où ils ont fondé leur famille. Ce dernier point. L’identité est alors la question centrale de l’individu. o Le groupe essaie d’accentuer sa différence en se développant. Certains Tunisiens vont préférer partir en France afin d’y mener une vie plus libre. ils sont déçus par l’accueil qui leur est fait. la contreacculturation qui se manifeste par un repli sur soi et un communautarisme et la reculturation qui entraîne la recherche et la récupération d’un patrimoine perdu. l’intégration est difficile. qui offrent un panorama parfois désenchanté de la vie contemporaine. Souad Guellouz et Les Jardins du Nord. Ils ne savent plus qui ils sont. 242 . tout en essayant de sauvegarder ce qui peut l’être. Faouzia Zouari avec La Caravane des chimères) . par ailleurs. développé. est partagé par tous les Arabes mais aussi par les Français. et participe à des échanges. Les colons ont beaucoup de difficulté à se situer après l’Indépendance. o Le groupe cherche à s’intégrer économiquement mais cherche à conserver de façon énergique son identité culturelle. Dans le même temps.

la Tunisie moderne. Albert : Les Exercices du bonheur. Un écrivain tunisien fait cette remarque qu’ « Il faut oser donner tort aux siens lorsqu’ils sont dans l’erreur. les écrivains comme Hélé Beji. Le sujet des écrits change. prévoyaient. Cit. p. et louer les autres lorsqu’ils le méritent. de la réalisation d’un pays autonome. Celles-ci sont essentielles pour comprendre la littérature maghrébine propre à ce pays et les raisons du mécontentement du peuple. « Dès lors. Roland Mattéra ou Faouzia Zouari et Taoufik Ben Brik. et sera d’autant plus attendu que la déception aura été forte. Memmi. De la critique du colonialisme. les problèmes causés par leur entrée dans un monde moderne propre à leur culture et louent de manière détournée. le pays et la culture plagiés. 243 .A. Mais. le discours critique. les Tunisiens passent à celle de leur gouvernement et de leurs nouvelles mœurs. Il y a eu du positif et du négatif dans les deux mandats. Les gouvernements Depuis le 20 mars 1956. Les Tunisiens sont les témoins et les victimes de cette mise en place d’une nation. »385 C’est ce qui va se passer sous Bourguiba comme sous Ben Ali. admettent les erreurs de leur gouvernement. une fois le gouvernement installé la surprise est là : ce n’est pas ce que les autochtones espéraient. p. »384 La littérature et la presse vont s’exprimer. Critique L’indépendance souhaitée et obtenue est comme la réalisation d’un rêve pour nombre de Tunisiens. par le biais de l’imitation. 29. pourra porter sur ces nouveaux États indépendants. 139. dire leur mécontentement. 1. deux gouvernements ont existé en Tunisie dont l’un est encore en fonction. 384 385 Op. le colonialisme tombe en désuétude au profit d’une réalité plus contemporaine. L’objet de la critique change. osent parler d’eux dans le négatif. jusque là impensable parce que l’objet contesté ne pouvait être que le colonialisme. Qu’ont-ils réalisé durant leur mandat à vie ? Quelles sont ou ont été leurs erreurs ? Comment la nation a-t-elle vécu sous ces deux gouvernements ? Voilà les questions que l’on peut se poser sur la vie politique tunisienne.

Chez Hélé Beji. Tunisien de culture intellectuelle française. Bourguiba décide de prendre pour modèle la France : « Culturellement. Trois autres actes de souveraineté se succèdent entre 1956 et 1959 : la création de l’armée nationale en juin 1956. p. y compris les filles. les héroïnes sont les exemples de cette libération de la femme. Bourguiba va changer en profondeur certaines mœurs tunisiennes. et enfin la promulgation de la Constitution en juin 1959. l’interdiction de la polygamie et une révision du divorce… Dans nos œuvres.a. Par conséquent. La narratrice des Jardins du Nord de Souad Guellouz perd le voile et s’instruit… Nos écrivains femmes illustrent aussi cette liberté accordée très tôt par Bourguiba. son autonomie c’est à dire le droit de voter. cette dernière devient une femme d’affaire et se mêle de politique. 38. la création aussi d’une Banque centrale (BCT) et d’une monnaie nationale (le dinar) en novembre 1958 qui met fin à l’appartenance du pays à la zone franc. Le « Sauveur » sait l’importance de la culture et du savoir dans l’évolution d’un pays. dans La Retournée. Le « Combattant suprême » a pour objectif de sortir le pays -son pays. Cette déclaration est une louange sous jacente de ce pays. Habib Bourguiba Le pays est en crise lorsque Bourguiba arrive au pouvoir. la loi coranique étant sans appel. il va proclamer (soit cinq mois après la déclaration de l’indépendance) la liberté de la femme. En effet. économiquement. avec Faouzia Zouari. les peuples Nord africains sont et seront liés à la France. l’obtention de l’indépendance s’est faite avec des révoltes qui ont causé l’inflation de l’économie et provoqué une certaine insécurité. Dès août 1956. le progrès et la réussite. de sortir à découvert (sans voile). Différentes organisations reflétant le modernisme de Bourguiba naissent sous son mandat : l’UNFT (Union Nationale Des Femmes Tunisiennes) créée le 8 avril 1958. la femme se montre l’égale de l’homme et choisit son partenaire amoureux. Il n’y a que sur l’héritage qu’il n’a pas pu instaurer d’égalité. Cit. la CNSS (Caisse Nationale 386 Belkhodja. géographiquement. La scolarisation est aussi révisée : elle est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans pour tous les enfants.de cette crise et de l’amener vers la modernité. La femme est le premier élément fondateur de la politique de Bourguiba. de travailler. »386 La France est et sera le modèle de tous les pays du Maghreb. 244 . Tahar : Op. sa réalisation.

les galères ottomanes débarquant leurs cargaisons de beys et de pachas . Ali: De miel et d’aloès. la TAP (Tunis Afrique Presse). enfin. des hymnes nouveaux tonitruent dans les haut-parleurs »388. »387 Effectivement. une avancée dans les mœurs et l’entrée de la Tunisie dans l’ère du progrès. abolie. se vend. 245 . Roumis barbus ployant sous le faix de leurs canons et de leurs livres. raturant d’autres tablettes. des statues sont déboulonnées. un an plus tard le pays se dote d’une agence de presse. Son mandat indéfini commence donc par des modifications qui laissent présager une modernité de la population tunisienne. s’achète autrement. une page du Coran fichée à la pointe du sabre . La brièveté de la première proposition qui met en valeur la disparition du colonisateur par la place du participe passé « effacée » et du complément « colonisateur ». Un autre alphabet écrit un autre destin . de suspendre le Ramadan (il boit un verre de jus d’orange en plein jeûne pour l’exemple) afin que l’activité ne soit pas ralentie durant ce mois de jeûne. avec une progression significative de leur valeur : « effacée. éradiquée ». dans une certaine mesure. surchargeant les parchemins pâlis : Carthage et ses comptoirs. 74-75. abolie de notre mémoire. Les verbes signifiants la disparition utilisés de manière successive. l’inscription latine subsiste au second plan. les derniers en date. les enseignes et les raisons commerciales. Cependant. extirpée de notre géographie. Bourguiba lutte contre la léthargie et le fatalisme oriental. À propos du changement. mais sans succès. en 1967 l’Académie militaire est créée ainsi que l’ONFPE (Office National de la Formation Professionnelle et de l’Emploi). Rome. ne témoigne-t-elle pas plutôt de la survivance d’une trace ? La Révolution renouvelle le code : les villes changent de nom . éradiquée de notre histoire. Il tente même. ses marbres et ses aqueducs . révèle la satisfaction du narrateur tunisien. les bédouins déferlant du fin fond du désert. Un nouveau palimpseste s’inscrit sur la chronique du temps. L’histoire change d’encre. les marques et les néons se libellent désormais dans une autre langue : tout se nomme. la couleur des drapeaux vire . on rebaptise les rues. expriment cette joie et la difficulté avec laquelle cette révolution a 387 388 www. enfin. d’autres effigies s’érigeront sur leur socle . extirpée. Becheur. Il est moderne.de Sécurité Sociale) voit le jour en 1960.fr. pro-occidental tout en conservant son arabité. Ali Becheur écrit dans De miel et d’aloès : « Effacée l’image abhorrée du colonisateur . telle un pléonasme . p. cultivé le particularisme et tenté de soustraire la Tunisie à l’influence de l’Orient.tunisie. « Le régime politique issu de l’indépendance a. les places .

Dans De miel et d’aloès. il confond son histoire avec l’Histoire de la Tunisie (à sa mort d’ailleurs. les bédouins et leur religion. 246 . Sûr de la reconnaissance et de l’amour de son peuple. en effet. Le premier président tunisien est victime de son orgueil. à l’intérieur des commerces. La Tunisie évolue au gré des conquêtes et des révolutions. encadrés en haut des estrades.été effectuée. Du point de vue économique et politique. Durant son régime. Partout dans la rue. alors même que son mandat avait été jusque là houleux. effectivement. p. En fait. mais à côté de cela. illustrent un nouveau discours »389. son mentor. lui rendaient un hommage quotidien. élu par les députés chef d’État à vie de manière « exceptionnelle ». Ayant libéré le pays du joug français. par l’affirmation de l’identité nationale tunisienne (drapeaux. la tâche est plus ardue. Avec Bourguiba. on s’aperçoit qu’il n’a rien gagné de son mandat à vie : il a tout légué à son pays. une nouvelle page de l’histoire tunisienne se tourne : « l’histoire change d’encre ». par le retrait des derniers vestiges de la colonisation française. l’empire ottoman avec son luxe. Il est. il est écrit à ce propos : « L’ère secrète sa propre iconographie: oriflammes et banderoles déployés au vent. c’est à dire une conquête par la force et le savoir comme l’illustre la proposition « les Roumis barbus ployant sous le faix de leurs canons et de leurs livres ». se heurter à des obstacles. Le narrateur va alors brièvement évoquer les diverses invasions et leurs apports : Carthage et son calcul. Rome et son architecture urbaine. À l’occasion de cette nomination il déclare : « Le fait de me désigner à vie à la tête de l’État ne peut être qu’un hommage de reconnaissance rendu aux yeux du monde entier à un 389 Ibid. il reçoit la consécration de ce dernier le 18 mars 1975. enfin. la photo de Bourguiba est affichée comme si les Tunisiens lui vouaient un culte. de toutes parts: portraits et images collées aux murs. il va développer un culte de la personnalité démesuré qui est en partie responsable des difficultés traversées par le pays. 75. s’inscrit une nouvelle histoire faite de passé et de futur. il se considère et il est considéré comme le Protecteur de la Tunisie. Un constat est réalisé. les Français et leur ambiguïté. accrochés dans les vitrines. néanmoins. Le nouveau président modifie en profondeur la mentalité maghrébine en l’occidentalisant. hymne). il meurt avec les seuls biens hérités de son père). Cette mise sur pied des structures d’un État souverain va. il revendique son arabité par la langue (les enseignes).

il fait voter une résolution demandant l’unité organique du syndicat et du parti. l’UTT scissionniste. fait adopter par le VIe congrès syndical son plan économique. Dans la foulée. c’est la période yousséfiste. Bourguiba contre-attaque : il suscite artificiellement en octobre 1956 la création d’un syndicat concurrent. Par exemple. fusionne avec l’UGTT en mai 1957. Ben Salah. Le chapitre 23 de ce roman relate comment Ben Youssef fut arrêté et compromis par l’un de ses sbires (l’officier Tabarki). 12. Salah Ben Youssef. dirigeant du parti Destour traditionaliste (pro Orient) attente à la vie de Bourguiba. Il se considère comme le créateur de la Tunisie libre moderne : « j’ai nettoyé le pays. Ben Youssef. n’ayant plus de raison d’être. »390 Cette désignation à vie illustre. Ben Salah est destitué en décembre 1956. évoque cette période de troubles et de luttes fratricides. Affaibli. comment. Prenant conscience de cette dérive. qui devait aboutir à l’absorption du Néo Destour et à l’avènement d’un parti travailliste. mais surtout sur le régime bourguibien. il s’évade avec l’aide de ses gardiens de prison et gagne la frontière libyenne où il est attendu. sachant qu’il pouvait les congédier du jour au lendemain en fonction des événements ou de sa stratégie politique. sans consultation préalable. je l’ai libéré du joug qui l’asservissait (…). alors qu’il était emprisonné à vie. j’ai extirpé les mauvaises coutumes » et son seul souhait c’est de rester dans les mémoires du monde entier et que personne ne prononce le nom de Tunisie sans penser à lui. libre de changer de ministres à tout moment. il est clairement dit que le président pratiquait le népotisme en mettant à des postes de haute responsabilité ses hommes de confiance. je l’ai libéré du joug. un autre opposant au régime. j’en ai extirpé les mauvaises coutumes. 247 . c’est qu’il va diriger son État seul. Cit. Le parti 390 Belkhodja. Albert Memmi. Mon passage à la tête de ce pays le marquera d’une empreinte indélébile pendant des siècles. Par exemple. C’est un personnage obnubilé par le fait d’avoir sa place dans l’Histoire. j’ai nettoyé le pays de toutes les tares qui l’enlaidissaient. qui pense être nécessaire à la Tunisie comme l’air que son peuple respire. Durant cette période de conflits internes qui montre l’omnipotence et l’intelligence bourguibienne. L’ouvrage de Tahar Belkhodja nous en apprend beaucoup sur Bourguiba l’homme. Le danger avec ce culte du Moi.homme dont le nom s’identifie à la Tunisie (…) Oui. tente de prendre la place de Bourguiba . la reconnaissance de son peuple. Tahar: Op. c’est à dire seul décisionnaire. l’UTT (Union Tunisienne du Travail) dont il confie la direction à Habib Achour déjà secrétaire de l‘UGTT. dans Le Pharaon. secrétaire général de l’UGTT en septembre 1956. pour le président. p.

Ben Salah. sur le modèle communiste/socialiste.yousséfite est dissous. En effet. La France. Lors des conventions franco-tunisiennes de 1955. les Finances. le général de Gaulle. la grande réforme socialiste de la Tunisie. diriger seul sans tenir compte de l’avis de ses collègues et encore moins de celui du peuple. l’auto-développement en réduisant l’aide étrangère et en associant tout le pays aux décisions. comme son président. l’Agriculture et enfin l’Éducation nationale. D’autant plus qu’avant la pleine application de cette réforme. maîtriser. l’article 4 définit ainsi l’autonomie de cet État : « À dater de la ratification des présentes conventions. la Tunisie était déjà secouée par l’épisode de Bizerte du 19 juillet 1961. fera la lourde erreur de vouloir tout contrôler. ne répond pas. mais le président tunisien apprend que les États-Unis et la France ont accepté le départ de leurs troupes militaires des ports marocains. obsédé par la question algérienne. Mais les réformes économiques excessives vont déplaire. la réforme des structures favorisant le développement régional et ainsi agissant sur les mentalités afin de les extirper de l’obscurantisme . Alors que Bourguiba souhaitait l’évacuation du port par la France de manière pacifique. Se sentant trahi et ne supportant pas d’être le second dans les négociations. Il devient le premier secrétaire d’État au Plan. la France reconnaît et proclame l’autonomie interne de la Tunisie […] que dans les domaines de la défense et des affaires étrangères l’état de choses actuel demeurera et que les affaires seront traitées comme elles 248 . enfin. il réitère sa demande. Il lui octroie à lui seul la responsabilité et la direction de cinq ministères : les Affaires sociales. l’article 2 du traité du Bardo octroie à la France le droit de s’occuper de la sécurité de la frontière et du littoral de la Tunisie. réveille chez les Tunisiens la colère et la révolte. À la même époque. le Commerce et l’Industrie. c’est la première bataille gagnée contre les fondamentalistes. la promotion de l’homme avec un revenu minimum de 50 dinars par jour et par personne . en la personne du général de Gaulle. Les intentions de ce Plan sont positives et elles auraient pu aboutir à satisfaire le peuple tunisien. le chef d’État nomme au pouvoir Ben Salah. le temps que la relation avec l’Algérie s’améliore. Sa grande tentative de collectivisation. refuse en prétextant que son pays avait besoin de cet endroit stratégique et que cela n’était pas prévu dans leurs accords précédents. Ce Plan qui reprend l’essentiel du programme économique de l’UGTT de 1956 s’articule autour de quatre objectifs principaux : la décolonisation économique contre la mainmise des investisseurs étrangers de l’intérieur et de l’extérieur . Les événements auraient pu rester en l’état.

Ces années de riches événements voient l’application du Plan en trois étapes : 1961 le pré-plan. »392 Lors de la tentative d’attentat par les yousséfites le 20 décembre 1962. Le Monde diplomatique. avec autorité et dans 391 392 Bertaut. Tout converge vers le détenteur du pouvoir qui. il est frappé du sceau de la fragilité et de la précarité. elles dureront deux ans durant lesquels les présidents français et tunisien seront critiqués par les journalistes. p. jusqu’à l’évacuation de Bizerte le 15 octobre 1963. subjuguées ou éliminées. 73. Jules : in « Le Maghreb colonial ». Bourguiba soutient Ben Salah sans connaître les tenants et les aboutissants de cette politique de collectivisation à outrance. les Tunisiens déjà bouleversés voient la saisie de certaines de leurs terres par l’Etat. Belkhodja. alors. des syndicats ou partis politiques. Masmoudi dira à ce propos. seul. commence le 19 juillet. Ben Salah s’attaque au secteur commercial : tous les circuits traditionnels sont brisés et remplacés autoritairement par un réseau centralisé d’officiers d’État et de coopératives de commerce. Cet événement illustre le combat de deux hommes. maîtres de leur pays. l’un des sous officiers accusés justifiera sa participation au complot par le fait qu’il ne pardonnait pas au Chef d’État de « les avoir sacrifiés dans la bataille de Bizerte ». le pouvoir judiciaire. Le 1er mai 1964. Ben Salah veut aller vite. décide. une assemblée délibérante. Ils ne constituent plus que des instruments d’appoint du pouvoir qui s’adressent au peuple sans intermédiaire. Le peuple est conscient qu’il est un jouet entre les mains du président. la confrontation militaire qui causa 630 morts et 1555 blessés se clôt par un cessez-le feu le 27 juillet 1961. mais leur liberté d’action n’existe plus. Leur prestige et leur autorité déclinent jusqu’au néant. p. s’exprime en même temps qu’il exprime le pays et l’incarne (…) Parce que le pouvoir personnel est tenu par un homme. Cit. et cela lui vaudra d’être limogé du ministère de l’information par Bourguiba qui se sentit attaqué : « Toutes les forces rivales sont disloquées.l’étaient jusqu’à ce jour (allusion aux traités du Bardo et de La Marsa) »391. 47-48. pour lui ce sont « les structures nouvelles qui créeront de nouvelles mentalités et réaliseront une société harmonieuse sans classes sociales ». Car. une lutte au sommet qui a coûté la vie à de nombreux Français et Tunisiens. avril-mai 2006. Le bras de fer. 249 . mars 1962 les perspectives décennales. Tahar : Op. enfin le 1er juin 1962 le premier plan triennal. Mais les discussions n’en finissent pas. la presse continuent d’exister. existe. La même année que l’évacuation de Bizerte.

Cependant. Et le plus puissant Empire du Couchant voulait bien continuer à soutenir. devenu gouverneur du royaume. Khedar. d’autres étaient dotées de trop de travailleurs . Un jour enfin. la solvabilité de nouvelles créances était devenue plus qu’hypothétique. Après avoir traversé le monde du Couchant au Levant. éprouve des difficultés à renflouer les caisses de l’État. mais finalement ce sont eux qui vont mourir. nommé au sommet du pays et c’est la fête durant des mois. la sourde oreille quand il s’agissait de renflouer des caisses trouées. le héros : « Sauveur de la nation » (même appellation que pour Bourguiba) est applaudi. en réalité. il revient et découvre que l’Araignée n’est qu’une illusion. de la Tunisie de Bourguiba. arriva ce que l’on craignait le plus dans l’appareil dirigeant : les caisses se trouvèrent totalement vides. des soldats et le gouverneur lui-même tentent de l’assassiner pour taire la vérité. les apparences . Ce dieu exige chaque mois une certaine somme d’argent et des offrandes. par le biais de l’invraisemblance et de l’irréalité véhiculées par ce genre littéraire. Nadir: L’Astrolabe de la mer. une création du gouvernement. l’écrivain parle de son pays de manière indirecte. Alors qu’il revient aux portes de sa ville. En effet. certaines unités terrestres étaient laissées en friche. Le héros part à la recherche du Dieu appelé Araignée qui est la cause du malheur du peuple. »393 Ce conte est. Paris : Folio. la mécanisation et la modernisation des techniques n’étaient pas de mise puisque les ouvriers ne savaient pas encore l’utiliser . sa gestion rappelle l’omnipotence de Bourguiba 393 Chams. de plus en plus. l’exploitation des richesses du pays est mal effectuée. Cette nation vit dans le mensonge. le héros du conte « La Montagne de l’araignée ». militairement et politiquement. Il ne fallait pas s’attendre à un surplus de productivité : le peuple ne s’était pas adapté aux techniques nouvelles importées. Un Conseil restreint de ministres fut convoqué d’urgence […]. il faut donc réinventer le retour de l’Araignée pour justifier une nouvelle levée d’impôts. 55. Les objectifs de l’État rappellent le Plan de Ben Salah. le gouvernement dissimule ses échecs. la France retire son aide financière puisque le pays tunisien reprend toutes ses terres y compris celles appartenant aux étrangers… Dans l’Astrolabe de la mer de Chams Nadir (1980). l’aide étrangère disparaît (comme celle de la France). Le narrateur explique : « […] les fêtes ne pouvaient résoudre aucun des problèmes économiques auquel était confronté le pays […]. L’assistance technique ? Aucune perspective de ce côté. 250 . Outre que la plupart des terres et des moyens de production avaient été déjà vendue au plus offrant. les caisses de l’Etat se vident. ses faiblesses. discrète.le plus grand désordre. le régime mais faisait. et reporte ses erreurs sur le peuple. une dénonciation du monde réel. p.

Les intellectuels et syndicalistes accusent le gouvernement de leur préparer des potences (Al Chaab du 9 décembre 1977). Nombreux sont ceux qui furent punis par la milice. le Parti Socialiste Destourien. Le sentiment d’oppression gagne les différentes couches de la population : Ben Salah le savait mais ne s’en inquiétait pas. est réélu. Le gouvernement de Nouira qui a succédé à Ben Salah réalise des progrès du point de vue économique. d’affronter la réalité. Bourguiba. commerce extérieur). Ksar Hellal préfigure le ‘Jeudi noir’ : les foules sont dehors. Dans un entretien au Monde (août 1964) Bourguiba déclare : « Si le chemin qui doit nous mener au développement est le chemin du socialisme ou même celui du collectivisme. une nouvelle fois. ils incriminent surtout le gouvernement. Ben Salah fait front et en octobre le Néo destour devient le PSD. la faiblesse du régime bourguibien. Le 30 septembre 1964. dont il est originaire. plus moderne. En dépit d’une amélioration économique du pays. Fin 1977. le chômage est en hausse et les inégalités deviennent importantes. en dépit de cette rébellion et de cette colère des Tunisiens. Après les enseignants. Quelque dix ans plus tard. Elle se montre donc plus exigeante. le 26 janvier 1978. omnipotent. Les syndicats accusent le régime bourguibien d’être monarchique et non démocratique : « On ne peut imaginer l’existence de libertés syndicales sans l’existence de libertés individuelles et 251 . Bourguiba n’a d’alarme que le 25 janvier 1969 lorsque la population du Sahel. eh bien ! je n’y vois aucun inconvénient ! ». en bref le gouvernement. se rebelle et tente de s’opposer violemment aux tracteurs gouvernementaux venus prendre leurs terres. les étudiants manifestent leur désaccord avec le parti mais aussi avec le Plan. 13000 mineurs se mettent en grève suivis des cheminots. le fameux ‘Jeudi noir’ illustre. Le pays se modernise. persuadés d’avoir raison. une crise sociale naît au sein du peuple qui ne trouve satisfaction nulle part. Toutefois. la révolte se propage. alors même que Ben Salah impose sa fuite en avant il est limogé. entièrement mobilisé au service de la collectivisation. la dette de l’État s’accentue. Le parti déjà unique devient alors omniprésent. la croissance augmente (PIB. plus cultivée. jeunes désœuvrés qui n’acceptent plus la pesanteur du régime. Sans absoudre complètement leur chef d’État. Dès 1967. La population tunisienne évolue avec son temps. il est palpable que le pouvoir ne jouit plus du consentement de la nation en équilibre instable entre la peur et la révolte. le 8 septembre 1969. qui ne se sentent plus intégrés. une dévaluation du dinar de 25% s’impose. Petit à petit. révoltées. qui refusent. les revenus des Tunisiens n’augmentent pas au contraire des biens de consommation. Dès 1968. plus intelligente. elle devient plus forte.et de son entourage.

les femmes Et les petits fours. Mohamed Moncef : Caractères. Les vers 2 et 3 sont les expressions de ce changement. que le pouvoir s’amuse. Il a le sentiment. des milliers de manifestants descendent dans les rues pour se rebeller contre le régime. Tahar : Op. Le combat entre civils et policiers s’engage.publiques. De nombreux intellectuels tunisiens. le pays frôle une nouvelle fois. 252 . 92. sort de sa léthargie pour enfin avouer ses désillusions. p. Dans son recueil Caractères. Le peuple se réveille. la crise populaire. »395 Il est conscient du chaos où vit la Tunisie et il accuse le président et son gouvernement d’en être la cause. ». On dénombre 200 morts et 1000 blessés. Le 26 janvier 1980. ne vont pas hésiter à critiquer celui-ci et à parler dans leurs textes de ces révoltes. déçus par les événements et par le gouvernement de Bourguiba. Mohamed Moncef Metoui est un de ces artistes révoltés dont les poèmes sont l’expression de son amour pour la patrie mais aussi de sa colère envers la politique du gouvernement de Bourguiba. Le Président décrète l’état d’urgence et un couvre-feu est institué durant près de trois mois. Officiellement le bilan parmi la population civile 394 395 Belkhodja. le peuple est le jouet d’un combat interne au gouvernement entre le parti (PSD) et le syndicat (UGTT). Cit. de ses décisions abusives. mettra une semaine à la réduire.»394. qu’il ne prend pas au sérieux les demandes du peuple et qu’il est loin de ses préoccupations. de cette revendication du peuple tunisien qui ne souhaite pas retrouver le silence qui lui était imposé lors de la colonisation. un des poèmes fait référence au ‘Jeudi noir’ : « La Tunisie sombre de jour en jour Janvier témoigne d’une volonté La colère populaire arrête le tambour La fête présidentielle a assez duré Ainsi que le whisky. Au lieu d’assister à une montée de la Tunisie. avec Gafsa et les accords annulés avec la Libye. la ville minière de Gafsa est attaquée par un groupe armé composé de Tunisiens. d’après les derniers vers. l’écrivain est le spectateur de sa déchéance : son pays « sombre de jour en jour ». exprimer ses désirs et prouver son existence. p. Pour un journaliste français. De nouveau. Gafsa vit en état de siège jusqu’au 3 février de la même année. L’armée. Le 26 janvier au matin. chargée de venir à bout de l’insurrection. Metoui. Deux ans après le ‘Jeudi noir’. 85. ce ‘Jeudi noir’ : « c’était l’expression de la colère et de la détresse des citoyens qui n’oublieront jamais le crépuscule du bourguibisme.

Ce poète engagé écrit alors à ce sujet : « Il a lutté pour un idéal et des principes Voir la Tunisie libre. des pardons ? Oh ! Que non… J’ai pris les armes pour abattre ton régime. »396 La construction du poème suit le parcours du Tunisien de la lutte pour l’indépendance jusqu’aux événements de Gafsa. un ancien membre du gouvernement ? Des excuses. Ces condamnés sont. Les intrigues de tes clans. un enfant. mis en prison. censurée voire absente. 121-128. Les armées tunisiennes. ce fut le cas du Monde du 18 avril 1980 par le biais d’un article intitulé ‘Á l’ombre des potences’. le choix d’une politique La renaissance de la civilisation arabo-islamique Bafoués. rejetés… ses principes Il prend les armes contre un régime machiavélique […] Parce qu’ils aiment la Tunisie À Gafsa. ta vie ne dépend que d’excuses. pour lui. Un Européen. l’autonomie. sa colère contre la décision inébranlable de Bourguiba. Des membres du commando sont arrêtés. de nouveaux martyrs d’un régime totalitaire où la liberté d’expression. avoir 396 Metoui. ‘Pendaison’ 2 juin 1980. les arts. démocratique Voir s’épanouir la vie sociale. Treize Tunisiens sont exécutés par pendaison Le plus jeune. Cette décision provoque l’indignation de nombreux Tunisiens mais aussi des pays étrangers. de pardons » Des excuses. marocaines Prennent part à la répression dans Gafsa et sa région. mais recrutés et surtout armés par les Libyens. méprisés. économique Les sciences. d’opinion et d’opposition est contrôlée. Mohamed Moncef : Ibid. avait vingt ans Mon père avait cinquante quatre ans. le verdict. françaises. En France. Mohamed Moncef Metoui exprime sa rage. des pardons ! Suis-je un destourien. 96 blessés au sein de l’armée. p. très sévère. de la police tunisiennes. 16 blessés et 2 morts. Un procès suit immédiatement les événements de Gafsa . 253 . Il s’est battu pour obtenir la liberté. des Tunisiens certes. est de 25 peines à perpétuité et de 15 condamnations à mort.est de 15 morts. À l’origine de cette insurrection. ils attaquent les représentants de l’ennemi Les officiers de la gendarmerie De l’armée. La Cour de sûreté de l’État prononce les condamnations. […] L’État : « Fils.

associée dans un même combat. les inquiétudes. il décide de recommencer le combat mais cette fois-ci contre ses frères (seconde et troisième strophe). les déceptions et les joies du peuple au fur et à mesure des événements. de nouveau. Bien qu’ils ne soient pas des écrits littéraires à proprement dits (absence de fiction. Le dernier tercet résonne de manière solennelle . il voit évoluer les différents protagonistes du régime bourguibien. en revanche. pour leur rêve d’une Tunisie libre. Le Tunisien clairvoyant et ayant l’audace de dénoncer les intrigues du gouvernement. souhaitant s’opposer au chef de l’UGTT Achour. Ce sont des biographies d’un protagoniste et d’un pays. Il ne veut pas de révolte qui révélerait les faiblesses du régime et se montre donc cruel. maintient la hausse des prix de tous les féculents : le pain double de tarif et les dérivés céréaliers augmentent de 70%. ses travers. plusieurs événements vrais. ont lutté pour leur patrie. porte un jugement plus incisif sur les désirs de chacun des membres du gouvernement. a une vision intérieure du gouvernement. cette augmentation reçoit la désapprobation du peuple et dès lors provoque les ‘émeutes du pain’. Le premier ayant fait partie du régime de Bourguiba. les sujets mettent en scène plusieurs personnages. évoquent les mêmes vœux populaires. ne baisse pas la tête et accepte la condamnation. L’écrivain déplore la pendaison qui est un acte inhumain mais il déplore encore plus la non-réalisation de sa Tunisie comme il la rêvait à l’Indépendance. condamnés à mort. d’un gouvernement. plus objectif sur le président et ses actions. plusieurs époques. En janvier 1984.une vie meilleure (première strophe). la Tunisie connaît. pour l’amélioration de la vie des Tunisiens. Les deux hommes. la sentence irrévocable voit la mort de la génération de l’Indépendance et de cette Tunisie moderne. Extérieur à celui-ci. Annoncée à la radio. ils expriment leurs souhaits. Il devient alors un martyr. lui. Bourguiba annule tout bonnement 254 . Face aux erreurs du gouvernement. trois jours de soulèvements dus à la hausse du prix du pain. par exemple. et porte un regard plus sensible. Ils sont des témoignages d’une époque. de romanesque. à des postes intéressants de surcroît. Le Premier ministre Mzali. Ces hommes. des confrontations ont lieu dans la rue qui causent la mort de 143 personnes et des milliers de blessés. Les ouvrages qui vont se permettre de critiquer le gouvernement bourguibien sont généralement écrits après coup et sont d’ordre historico-socio-économique. Comme le ‘Jeudi noir’. Mohsen Toumi. C’est le cas des textes de Tahar Belkhodja et de Mohsen Toumi. L’État fermerait les yeux si le rebelle décidait de s’excuser et surtout de se taire. les deux ouvrages sont composés de chapitres thématiques. du système gouvernemental tunisien. de poésie…).

cette décision. alors Premier ministre. 208. Mohsen : La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali. La succession ou comme le disent les Occidentaux. il propose un État démocratique sur le modèle de la France (multipartisme). Les dernières années du régime bourguibien rappellent la IVe République française : trois ministres en 15 mois se succèdent. susceptibles d’assurer une plus large participation à la construction de la Tunisie et à la consolidation de son indépendance dans le cadre de l’ordre et de la discipline. Ce discours annonce un pays enfin pris en main. Cette intervention ramène au pays le calme et le peuple vainqueur descend dans la rue pour crier « Vive Bourguiba ! ». 255 . b. ni succession automatique à la tête de l’État desquelles le peuple se trouve exclu. p. annonce à la radio son arrivée à la présidence et la destitution de Bourguiba. Nous proposerons prochainement un projet de loi sur les partis et un projet de loi sur la presse. est heureux de ce changement et 397 Toumi. fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masse. Le président. il adresse aux Tunisiens l’allocution suivante : « Notre peuple a atteint un tel niveau de responsabilité et de maturité que tous ses éléments et ses composantes sont à même d’apporter leur contribution constructive à la gestion de ses affaires. L’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie. une meilleure discipline surtout financière. qui est devenu depuis un jour national. Après avoir annoncé que le ‘Combattant suprême’ avait été déclaré dans l’incapacité de poursuivre son mandat. Le peuple d’abord surpris. conformément à l’idée républicaine qui confère aux institutions toute leur plénitude et garantit les conditions d’une démocratie responsable […]. Notre peuple est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée. Zine El Abidine Ben Ali. Point de favoritisme et d’indifférence face à la dilapidation du bien public… »397 Le nouveau président s’oppose au gouvernement passé. Cette Constitution appelle une révision […]. […] Nous agirons en vue de restaurer le prestige de l’État et de mettre fin au chaos et au laxisme. le ‘Coup d’État’ qui amène Ben Ali à la présidence est vécu par les Tunisiens comme un nouvel espoir. n’est plus aussi solide et fiable. Ben Ali Le 7 novembre 1987. qui a de nouveau subi une attaque cardiaque. le peuple ne sera plus exclu… Il propose une plus grande liberté.

La première partie s’attache à l’identité de la Tunisie et rappelle que celle-ci est partie intégrante du monde arabe et de la nation musulmane. ce nouveau gouvernement s’annoncent positifs et leurs projets correspondent aux besoins des Tunisiens. Le gouvernement de Ben Ali prend de grandes mesures sociales : le 26/26 est créé. 255. Tahar Belkhodja. p. « La neutralité politique de l’ensemble des institutions et des forces de défense et de sécurité […] sont une condition […] pour la survie de la démocratie et la pérennité de l’État. la présidence à vie est supprimée. le président est élu pour un mandat de cinq ans au suffrage universel et ne pourra être rééligible que deux fois de suite. Mohsen : La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali. Dorénavant. organisme qui recueille des dons bénévoles pour les particuliers et obligatoires pour les sociétés. En juillet. Le 12 avril 1988. la Tunisie ratifie la Convention internationale contre la torture. Toutes ces dispositions trouvent leur aboutissement dans le Pacte national paraphé le 7 novembre 1988. À peine installées. Le 25 décembre 1987. l’État développe les thèmes de la démocratie : « Les droits de l’homme impliquent la sauvegarde de la sécurité de l’individu et la garantie de sa liberté et de sa dignité. la quatrième partie est consacrée aux relations extérieures. explique cette joie des Tunisiens en disant que le pays allait à la dérive. ce qui signifie l’interdiction de la torture… et le bannissement de toutes les formes d’arbitraire… De même ils impliquent de garantir la liberté d’opinion et d’expression. 256 . Le 12 juillet 1988. qu’il se dirigeait vers l’obscurantisme et l’anarchie avant cet important changement politique. Un Conseil constitutionnel est créé. la Cour de sûreté de l’État est dissoute. la liberté de la presse et de l’édition et la liberté du culte. d’ailleurs. Dans la seconde partie.espère en ce nouveau chef d’État. la 398 Toumi. la section tunisienne d’Amnesty International reçoit le visa qui en légalise le fonctionnement. Ce nouveau président. »398 La troisième partie est destinée au développement avec la nécessité d’augmenter la production et de favoriser l’équilibre entre le secteur public et privé. les nouvelles autorités tunisiennes entreprennent de donner corps à la déclaration du 7 novembre. L’argent ainsi récolté permet l’urbanisation de certaines zones tunisiennes. Plusieurs mesures suivent ces paroles : les appels à la prière du muezzin rythment les programmes télévisés et le Conseil Supérieur islamique est réactivé. Enfin. et qu’elle est attachée à son arabité et son islamité : « Il incombe à l’État et à lui seul de veiller à l’épanouissement et au rayonnement de l’Islam » déclare publiquement Ben Ali.

et pour cela retiré toutes les statues le représentant ? Pourtant.création d’habitats. l’installation de l’eau courante pour des villages. Ben Ali est au pouvoir . augmente la bourse d’études supérieures. comme pour le mandat de Bourguiba. rend compte de cet ennui de voir le programme journalier du chef d’État. le gouvernement confirme ses choix libéraux en dynamisant le commerce extérieur. aux visites présidentielles. le pays est encore loin du résultat. L’État assouplit le régime des sursis militaires. dans la deuxième semaine de novembre 1987. Effectivement. a le monopole des places au Parlement. 135). alors. aux acclamations du peuple…la réaction de la narratrice est un profond désintérêt et une grande lassitude face à ce genre de spectacle : « La politique est accueilli. Lors de son allocution. il permet l’aide aux plus démunis et ainsi l’amélioration de la qualité de vie des Tunisiens. à ce propos. Chaque jour. Les promesses ne sont pas tenues. p. or. Deux journalistes français se sont penchés sur le ‘cas Ben Ali’ et déplorent le fait que la Tunisie soit devenue « un pays totalitaire ». 150. en libérant les prix. pour que son peuple soit satisfait. des promesses du nouveau président de supprimer toutes formes de tortures et de favoriser la liberté d’expression. des intellectuels tunisiens expriment. les locaux administratifs et immanquablement. le journal télévisé du soir s’ouvre sur le compte rendu détaillé de ses activités (Notre Ami Ben Ali. à l’heure du dîner. les informations sont consacrées à la politique intérieure. 257 . en bref. et les élections sont assez souvent faussées. il agit de même et tente d’occulter les réalisations de Bourguiba. en simplifiant les procédures administratives. Zine El Abidine Ben Ali n’avait-il pas condamné le culte de la personne exploité par son prédécesseur. comme la visite indésirable d’un pique-assiette assommant. p. deux fois renouvelable. en dépit de l’adhésion aux Droits de l’Homme. »399. Les citoyens vivent dans la peur de l’arbitraire policier . des logements sont créés et les salaires sont augmentés (de 3 à 5%). Hélé Beji. s’ils le souhaitent et s’ils en ont le courage 399 Beji. Son portrait est présent dans tous les magasins. en réduisant les restrictions sur l’importation des matières premières et en améliorant les mécanismes de financement. ces diverses actions positives sont ternies par d’autres moins glorieuses. Seulement. leur mécontentement et révèlent les travers de cette nouvelle autorité gouvernementale. même si quelques opposants sont présents. En ce qui concerne l’économie. la décision est prise d’élire le président pour un mandat de cinq ans. depuis 1987. Le chef d’État Ben Ali met tout en œuvre afin que son pays connaisse la réussite. son parti unique. les artistes. Hélé : L’Œil du jour.

Ibid. ses propos ou écrits vise à entreprendre une action 400 401 Belkhodja. p. Il le montre comme un homme rusé. son concours dans l’organisation de la sûreté du pays avait permis d’effacer cette image d’Etat policier collée au régime depuis des lustres. Il est écrit à propos du bras droit du chef d’Etat : « Aussi discret qu’efficace. la Tunisie a un pôle Renseignement au service du chef de l’État et surtout. Abdelaziz : Les Cendres de Carthage. Une allusion corrobore cette idée que le Président ainsi mis en avant dans le roman d’Abdelaziz Belkhodja est Ben Ali. p. techniques ou politiques . »400 Or. Olfa Lamloum et B. Abdelaziz Belkhodja.et avaient permis d’éviter des pertes considérables. que leur président a fait ses premières armes auprès des services de renseignements américains. 258 . 57. ses contacts.parlent de leur président sans le nommer ouvertement ou alors ils le font pour l’encenser. c’est le cas de beaucoup d’ouvrages biographiques qui ont été écrits sur Ben Ali. Ainsi. les Tunisiens ont le sentiment d’être obligés de faire attention continuellement aux sujets de leurs conversations. tous plus flatteurs les uns que les autres (La Tunisie de Ben Ali. Ce roman illustre un homme qui aime son pays et est fier de son Histoire (il s’oppose aux Etats-Unis) quant à l’acquisition d’un bien carthaginois). sachant manier avec art les services secrets. pense à tous ses « espions » : « […] certains de ses proches collaborateurs installés aux Etats-Unis en tant qu’universitaires. les Tunisiens savent. en pleine réflexion. L’article 25 de la loi du 3 mai 1988 sur les partis est l’expression de la mainmise de l’État sur la liberté de son peuple : « […] est puni d’un emprisonnement de cinq ans au maximum tout fondateur ou dirigeant d’un parti qui par son attitude. un président humain maîtrisant les dernières technologies. ses prises de position. Aujourd’hui. lui communiquaient régulièrement des renseignements « sensibles ». dans son roman Les Cendres de Carthage. évoque ce président mais en gardant son anonymat. le président. Cette manœuvre est ressentie comme une violation . Ceux-ci étaient de tous ordres – économiques. Ravenel chez l’Harmattan 2002 ou Ben Ali et la voix pluraliste en Tunisie de Bo Chaabane chez Cérès 1996). chercheurs ou techniciens. des écoutes sont effectuées à tous les niveaux en nombre deux fois supérieurs à ce qui était au temps de Bourguiba. dès le début de l’ouvrage. »401 C’est un fait observé par les autres pays (Notre ami Ben Ali) et mal vécu par les citoyens tunisiens. 22. et le chef d’État ne s’en cache pas. financiers.

28. il contrôle alors tous les modes d’expression : la presse (le papier appartient à l’État). »402 Le gouvernement craint l’opposition et ce qu’elle peut provoquer . l’édition…Le cas de Taoufik Ben Brik est l’exemple de cette mainmise de l’Etat sur le droit à la liberté d’expression. Dans le poème « La Prophétesse ». poème écrit en 1987. Cit p. Paris : La Découverte 1995. 403 Ben Brik. privé de sa liberté de dire ce qu’il veut. Dans son recueil Et maintenant tu vas m’entendre (2001). p. p. »405 Il raconte que Leïla. Cet écrivain a fait la grève de la faim durant 42 jours en l’an 2000 pour dénoncer le régime dictatorial tunisien. la nouvelle épouse du chef de l’État. qui a marqué l’histoire du Monde et de la Tunisie en particulier. ce n’est plus le cas. il dort. »403 Aujourd’hui. mélange d’un nom illustre : Hannibal. Dans « Khannibal ». 405 Ibid. sur l’avenue qui s’abandonnent désormais au sommeil. et d’un nom commun : cannibale.de démocratisation de la nation dans le but de troubler l’ordre public ou de porter atteinte à la sûreté intérieure ou extérieure de l’État. »404 Le peuple ne s’exprime plus. prêt à tout dévorer sur son Toumi. l’écrivain se montre déjà très méfiant vis-à-vis de ce nouveau président. L’allusion à « l’Atlantique » reflète ici le passé de Ben Ali qui a fait ses études aux États-Unis et son souhait futur : être proche de ce pays. les allusions au pays et au gouvernement ne manquent pas. est vorace. Le titre d’abord. La vie privée et les vœux cachés du président sont exposés : « […] Leïla te désire Et elle tue la reine Fermes donc ton échoppe Carthage ne borde pas l’Atlantique. bercé par les paroles du chef de l’État. 402 259 . il dort. Agence Tunisienne de Communication Extérieure. 404 Ibid : p. il pleure le silence : « Tu ne chantes plus. 77. 17. au service du gouvernement. je vois. être son double. Paris : Exils/Aloès. il use de métaphores pour parler du président et de sa loi du silence. 17. Mohsen : Op. Dès le début. Taoufik : Et maintenant tu vas m’entendre. a pris la place de la première dame de Tunisie. Eh non ! À présent mon calvaire chemine sur la place du marché. Le Jardin secret du général Ben Ali. les publicités (l’ATCE. créée dans les années 90. il évoque avec nostalgie l’époque où la Cité avait droit à la parole : « Que vivent les lieux où l’on parle ! Il me souvient que la Cité s’érige en l’honneur du vocable. qui sous-entend que le personnage dont il est question dans le poème. 16. est le passage obligé de tous les publicitaires). sur l’agora. p. cité par Ahmed Manai. Supplice tunisien. année de l’accession à la présidence de Ben Ali.

[…] Diadème usurpé. pas seulement pour protéger les citoyens mais aussi pour les surveiller et ainsi empêcher tout type d’opposition qu’elle soit verbale ou associative. aux croisements. parcourt les rues de la capitale tunisienne. Le nombre de policiers est passé de 20000 à 85000 depuis le 7 novembre 1987. « Le diadème » est le symbole du pouvoir. L’Œil du jour ou Les Cendres de Carthage. surveiller au mieux les Tunisiens. mais dans le même temps. les mains du nouveau chef d’Etat sont souillées par l’intrigue (2e vers). « Carthage est un tombeau funeste sans cadavres » pour Taoufik Ben Brik. est le résultat d’une intrigue. la police est l’image littéraire de la sécurité. l’absence de changement dans un pays en évolution. Ils sont partout en uniforme. Le texte exprime le flou sur la venue de Ben Ali et sur ses projets : « Voici que se répand ce que dissimule Zallâj le cimetière. à chaque coin de rue. Dans un autre poème : « Le Cordonnier d’une botte crevée laissant le champ libre à l’ogre de la marche à pieds nus ». […] Les mains enfouies dans les rets de l’intrigue bloquent en plein enfantement la lionne. C’est ce dont se plaint Taoufik Ben Brik. pour atteindre la renommé d’Hannibal. L’impression qu’il ressort de cette forte présence est 406 Ibid. La voix serait la force tunisienne. Jimmy dans Tunis blues. Comme l’exprime le titre d’un autre poème. cette présence excessive lui fait peur et l’étouffe. il a affaire à la police dès son arrivée à l’aéroport et dès sa sortie. c’est la police qui est la nouvelle puissance du pays. dans les cafés. il rappelle la couronne du roi. quand demeure insignifiant ce qu’exprime la ville. p. Dans les ouvrages tels que Rouges gorges et souris ravageuses. pour l’écrivain. enfin. en civil. La police est le moyen majeur utilisé par le gouvernement pour diriger. il prend conscience qu’elle est partout. les boîtes… Cette manifestation de force de l’ordre accentue le sentiment de sécurité qui habite chaque Tunisien. au lieu de cela. »406 Ces trois vers révèlent que l’accession au pouvoir de Ben Ali. il est clairement dit que la place du Président a été volée (3e vers). il aborde sa torture volontaire (grève de la faim) pour dénoncer l’absence de liberté d’expression. Tunis blues. la présence trop importante de la sécurité de l’Etat.passage pour parvenir à la place la plus haute du gouvernement. 260 . 34. Le peuple n’a pas eu le loisir d’intervenir (1er vers).

qu’il n’a pas. »408 Ceux-ci sont arrogants. c’est à dire à 109 km de là où la scène se passait. Le portait qui est fait de ces hommes est très négatif : « L’agent du poste douanier ou du guichet de police attend les voyageurs derrière son comptoir comme s’il nourrissait une aversion primordiale pour la nature humaine. 52-53. quelque part. un garde national me fait signe de m‘arrêter à l’aide de son bâton à lumière rouge. Hélé : L’Œil du jour.celle d’une sphère qui couvre le pays et empêche toute entrée et toute sortie. 20. Ce dernier demande au jeune homme de se garer et de présenter ses papiers. avec un air malin. Il scrute attentivement les papiers de la voiture puis me demande le plus sérieusement du monde si je peux accompagner sa cousine à Boussalem. Pour être sûr du retour du jeune homme. pour se montrer plus important qu’ils ne le sont véritablement. et son hostilité remonte du fond de lui comme une lave d’un bloc volcanique qui se pétrifierait avant l’éruption. lui apporter de quoi boire.Le protagoniste de Rouges gorges et souris ravageuses raconte une anecdote commune à tous les Tunisiens : « Au sortir de la station. p. l’agent lui demande. l’excès du nombre de policiers. ils se servent de leur fonction pour intimider les voyageurs. au lieu de me faire passer à la torture ! »407 Ces situations sont fréquentes dans toute la Tunisie. L’excès est montré du doigt. 261 . p. La malheureuse victime est obligée de faire plus de 200 km afin de satisfaire l’appétit de cet agent qui se sert de son uniforme pour avoir des avantages en nature et profiter de la crainte qu’il inspire aux civils. la police abuse de son pouvoir. Ils prennent alors un malin 407 408 Sid. Al : Rouges gorges et souris ravageuses. dans L’Œil du jour. Le lecteur a aussi la sensation d’être dans un Etat militaire alors qu’en réalité ce n’est pas le cas. l’excès dans leur comportement…. Pour fermer les yeux sur cette infraction. d’aller lui chercher des gâteaux à la capitale. Hélé Béji. de son statut afin de profiter de quelques services : le déposer lui ou sa famille. Béji. manger ou fumer… Hamadi Nacef. aborde aussi ce sujet et critique ouvertement cet abus de pouvoir des policiers mais surtout du gouvernement. dans Pu…rée d’époque !. Il fallait le dire plus tôt. […] Je perçois l’immense étendue de bassesse humaine dont sans le savoir lui-même il est capable. ami. Avec une telle guimbarde il peut trouver toutes les infractions possibles et imaginables. évoque dans la nouvelle « Une journée comme ça » la rencontre d’un jeune homme et d’un policier. le policier lui prend sa carte d’identité.

L’aversion ressentie pour les voyageurs peut avoir au moins deux raisons : l’envie envers les touristes européens qui peuvent partir en vacances et la jalousie envers les Maghrébins qui viennent d’Europe où la vie. »409 Hélé Béji dénonce explicitement. le mutisme sans que je puisse encore vraiment l’absoudre. l’obéissance. 262 . L’homme. Hélé Béji transforme son animosité en compassion et compréhension. Pour recouvrer un peu d’amour propre il se montre bouffi de suffisance et reporte sa colère sur les voyageurs. aucun pouvoir si ce n’est celui d’exécuter les ordres de ses supérieurs. le gouvernement tunisien pousse les habitants à consommer toujours plus. semble être l’esclave du gouvernement . dit-on. le comportement désagréable et méprisant de ce dernier : il se venge. d’où cette passivité des douaniers et du peuple. Toutefois. fixé sur une idéologie abstraite : reproduire la démocratie occidentale tout en conservant un reste de monarchie. la persécution tatillonne et le laisser-aller. Son seul objectif est de devenir à son tour une grande puissance d’où parfois un abus de pouvoir et une tyrannie qui atteint surtout la liberté d’expression. Les douaniers sont ici considérés comme les représentants de la bassesse humaine. Le douanier doit travailler. il n’a. p. et détourne sa critique vers les hautes sphères du gouvernement tunisien. pour certains. Il fait preuve de sévérité dans le respect des lois afin de prouver ce dont il est capable. naturel. les douaniers se montrent serviables mais toujours en échange d’un service. Il était devenu aussi cette autre chose qui l’avait revêtu d’une cruauté abstraite et anonyme. Il facilite l’accession aux véhicules en diminuant 409 Ibid. L’État veut être à la hauteur de l’Europe. On comprend mieux.plaisir à faire attendre les vacanciers. ouvertement la dictature de l’État tunisien. ni le distinguer de l’autorité qui nous a fait piétiner dans l’attente. Le gouvernement tunisien présenté par Hélé Béji ne semble pas se préoccuper du peuple. alors. que ce soit en droit ou en économie. haut placées. 55. en réalité. se montrer féroce pour subvenir aux besoins de sa famille . Pourtant. ici le douanier. il est obnubilé. est meilleure. apparent. d’une reconnaissance du privilégié. Dans sa quête de la modernisation. L’être humain est un pantin au service de personnes plus importantes. […] il était lui-même l’absolue servitude. réduit à cet état de vulnérabilité et de faiblesse où l’on se trouve dans les pays où l’autorité est devenue une force séparée des hommes. Le népotisme existe partout mais là il est affiché. à les mettre au supplice et ainsi à montrer leur pouvoir. n’agissant plus pour leur compte mais pour celui d’une réalité occulte et pervertie […]. il doit se soumettre aux volontés de l’État : « c’est sur lui que je vois peser la menace quotidienne.

Les intellectuels. le parti au pouvoir. cette nouvelle société de consommation devient débridée. Bien sûr. Les mandats de Ben Ali ne sont pas parfaits mais une évolution essentiellement sociale et économique a été effectuée. La presse. Mohsen Toumi ose. sans aucune raison si ce n’est d’avoir une opinion différente de celle de l’État et de manifester pour la liberté et le respect des Droits de l’Homme. Il explique. le foyer a besoin de deux salaires et il n’est pas rare de voir des femmes de professeur ou de cadres. dans son livre. dire les aspects négatifs du gouvernement. Al Sid. cela était inimaginable.les taxes douanières et il permet l’achat d’une quantité de biens par l’instauration du crédit. dans Rouges-gorges et souris ravageuses. Dix ans auparavant. que la garde à vue a été réglementée mais que des bavures continuent d’être nombreuses. la Tunisie est un exemple de pays maghrébin moderne. il faut. Ces intentions sont excellentes et respectueuses des nouveaux besoins des Tunisiens mais elles sont aussi dangereuses. les artistes préfèrent publier. Des militants de gauche. est 263 . par exemple. le président n’est pas passé à l’action. Les critiques du gouvernement de Ben Ali et de sa bellefamille qui tient les rênes de l’économie en ayant le monopole de toutes les sociétés privées se font. Pour acquérir tous ces nouveaux biens de consommation. mais pas sur le territoire. d’autres des Droits de l’Homme ont reçu quelques menaces de la part de la police. parle de son pays en disant que les Libyens et autres Arabes viennent se faire soigner dans les hôpitaux tunisiens car l’hygiène et surtout les compétences y sont présentes. même si elle peut paraître excessive. par exemple. les Tunisiens en sont conscients. Pour être un citoyen tranquille en Tunisie. la surconsommation provoque le surendettement des familles mais aussi des banques. de la ‘nouvelle république’. Les taux d’intérêts sont exorbitants. dénoncer ce qui est déplorable surtout du point de vue humain. comme l’explique Mohsen Toumi a tenté de dénoncer ces abus mais elle s’est retrouvée confrontée à l’État et à ses manœuvres peu orthodoxes. comme l’expliquent Jean-Pierre Tuquoi et Nicolas Beau. sont restées des mots. plus de 18% des crédits accordés en 1998 risquent de ne jamais être remboursés . vendre des articles fabriqués à domicile ou des fripes importées de France dans les rues de la médina ou dans les souks. comme le montre l’ouvrage Notre ami Ben Ali (1999). Malheureusement. Le peuple a tendance à vivre au-dessus de ses moyens et à prendre de nombreux crédits comme le raconte Salem Trabelsi dans Le Cimetière des moutons. Il explique que la sécurité. parler en France. posséder sa carte d’électeur mais surtout sa carte d’adhérent au RCD. Ces personnes qui avaient chaleureusement accueilli le 7 novembre se trouvent déçues par la réalité. Les promesses du Premier ministre d’alors.

rares sont les Tunisiens qui sont conscients de leur bonheur. que les plans d’urbanisation et d’assainissement on fait de ce petit État un beau pays : « Hier la risée de ses voisins pour son côté paisible et petit bourgeois. le peuple souhaite dire son mécontentement mais ne le peut sinon à l’étranger. Drôle de pays quand même que la Tunisie.rassurante. Les deux gouvernements de Bourguiba et de Ben Ali ont permis à la Tunisie indépendante de maintenir sa réputation de ‘pays du Maghreb en avance sur son temps’ aux yeux du monde. Al : Rouges-gorges et souris ravageuses. enfin. »410 Cependant. 67. sans crainte des comités populaires. Son pays. 8. qui a la même volonté. tout cela n’est pas suffisant. de marchands ambulants crasseux. « Les présidents des nouvelles républiques miment en 410 411 Sid. profiter de la vie pleinement. considéré comme le père fondateur de ce pays. Des rues propres. de développer et d’améliorer l’économie. Des maisons blanchies à la chaux. En effet. faire des achats. p. Ben Ali. a fait en sorte de libérer les mœurs. p. Cependant. le plus petit du Maghreb. des mouchards. » 411 Les maladresses économiques de Bourguiba réveillent la colère des Tunisiens sans leur retirer l’amour porté à leur chef d’État. les deux régimes ne sont pas parfaits et le peuple le fait savoir quand cela lui est possible avec l’espoir d’un avenir meilleur : « Et le jeune pays avait lui aussi commis des erreurs. 145. l’impression de dictature du régime de Ben Ali agace. Et alors ? Qui n’en fait pas. Albert Memmi avance une théorie où les comportements des deux hommes sont les conséquences de la colonisation. le moins pourvu en ressources naturelles et en pétrole et de loin le plus prospère. En revanche. Des trottoirs bien pavés. la Tunisie est devenue un havre où ils viennent se faire soigner. continue ce même combat. des intégristes ou des illuminés de tous bords. se reposer sans la peur de se faire égorger. ne comprend pas. n’avance pas. son tout petit pays et son tout petit peuple trébuchent et se relèvent. le moins bien arrosé. Pas de mendiants en haillons dans les rues. Bourguiba. Toujours. des jardins plantés de citronniers et de bougainvilliers multicolores. des fenêtres en fer forgé. Souad : Les Jardins du Nord. Dans ce continent africain accablé par la misère et les catastrophes. 264 . Guellouz. n’apprend pas. le citoyen tunisien a aussi besoin de se faire entendre.

et surtout les femmes. M’hamed : Le Roman maghrébin des années 80. ils s’aperçoivent que leur souhait de liberté d’expression et de démocratie n’est pas encore atteint. 24. 78. Les failles des régimes sont certes évoquées mais de manière moindre pour deux raisons : la première à cause de la politique du non-dit existant en Tunisie. Albert : Portrait du décolonisé. s’est intéressée aux mœurs européennes. dès l’époque de la colonisation. Le pays est partagé entre une reconnaissance car la Tunisie est belle. et une frustration car en dépit de tous ces éléments positifs les habitants se sentent emprisonnés et. p. Hélé Béji parle alors d’une nouvelle forme de colonisation : 412 413 Memmi. les écrivains de la littérature tunisienne francophone critiquent les régimes en restant flous sur les périodes et en ne nommant pas les chefs d’État. »413 Toute nation est vouée à changer au gré du temps. en fonction de ses attentes. 265 . la seconde parce que ce qui est révélateur de la nouvelle société c’est son comportement qui choque. La modernité est communément entendue comme un renoncement aux traditions. leurs critiques sur les mœurs de leurs concitoyens sont traitées de manière plus crue et plus précise. la pauvreté y est presque éradiquée et le niveau de vie assez bon. en comparant leur vie à celle des Français par exemple. moderne. Alors que les écrivains français critiquent ouvertement la Tunisie. comme celle de sortir sans voile. de pouvoir montrer son affection aux yeux de tous. 2. Beaucoup. de l’Histoire. »412. que l’imitation de l’Occident deviendra unanime et excessive. de continuités et de ruptures. Ce que les Tunisiens reprochent. de ses ententes avec les autres. En revanche. vont être attirés par ce nouveau mode de vie qui semble octroyer plus de liberté. de conservation et de changements. Ils reproduisent ce qu’ils ont vu et vécu. Les mœurs La Tunisie. c’est une modernisation à outrance dans le mode de vie mais aussi l’environnement.général le pouvoir colonial dans ce qu’il a de plus arbitraire. « […] toute nation est constituée d’un mélange étrange d’ordre et d’innovation. Alaoui Abdalaoui. p. de porter des vêtements qui paraissent plus confortables… Ce n’est qu’à l’Indépendance et grâce à la volonté de Bourguiba de faire entrer son pays dans la modernité. Les déceptions sont différentes sous chacun des gouvernements.

« trop » montrent l’excès de la copie. mais plutôt d’images. contre les publicités modernes qui vendent des serviettes hygiéniques. Mais elles en ont trop. si la vieille colonisation est morte. C’est ce « trop » qui est la marque de fabrique de l’imitation des Maghrébines. par exemple. très européenne. Dans notre cas. et avec la ‘bénédiction’ du président. 49. Bertrand. »414 L’usage de la force n’existe plus. 75-76. de techniques. la femme s’est intéressée de très près à la mode occidentale. Apparence Depuis les années 30. Louis Bertrand. »415. autre chose s’est substituée aux conquêtes. c’est l’imitation par le biais de la télévision. Elles sont la première catégorie de personnes touchée par la modernisation des mœurs. sur le modèle français entre autres. dans Le Mirage oriental (1909). p. Hélé : Nous. que les Orientales « portent des toilettes ultra-modernes. Le protagoniste. qui va choquer certains Tunisiens et inspirer cette littérature critique tunisienne de langue française. « très ». p. Celles-ci. toute cette ingérence normative du progrès. un passage souvent négatif est dédié aux mœurs des Tunisiennes. « ultra-modernes ». Leurs bijoux sont d’une facture très sobre.« Car. raz-de-marée imperceptible qui s’infiltre dans notre subconscient. d’idées. Ce nouvel équilibre va provoquer une modification du schéma familial et des relations hommes/femmes. Dans beaucoup de nos ouvrages tunisiens de langue française. qui continue de perpétrer l’influence occidentale. d’ailleurs. vont travailler et devenir les égales des hommes. des touristes et autres. c’est la perte d’identité et l’occidentalisation à outrance provoquées par cette colonisation. il refuse cette liberté de la femme en pensant qu’émancipation est 414 415 Beji. française particulièrement. tout ce qu’il y a de plus ‘parisien’ […]. 266 . refuse que son épouse travaille. Les Maghrébins traditionalistes vont déprécier l’émancipation féminine. Louis : Le Mirage oriental in Anthologie des voyageurs du Levant. Dans son livre Le Cimetière des moutons. par cette pénétration anonyme où il n’est plus besoin de « colons » pour investir de vastes régions. qui portent des vêtements moulants. Cette dernière est encore plus puissante puisqu’elle agit de manière insidieuse : aucune obligation si ce n’est de ressembler à des modèles de réussite. remarque. décolonisés. de modes. « de plus parisien ». d’objets. Salem Trabelsi rend compte de la haine des hommes contre ces femmes qui travaillent. […]. d’argent. a.

essaie de prouver à la France. par exemple. d’après eux. par qui elle est fortement influencée. celles qui imitent les mœurs des Européennes de manière excessive. […] lorsque je te dis que les Tunisiennes sont devenues d’une incroyable effronterie. Il n’accepte pas la liberté de la femme et la juge malsaine. Et si un jour tu oses ouvrir la gueule devant une femme et qu’elle porte plainte. Elle en a apporté les premières preuves en devenant le pays le plus scolarisé du Maghreb. de manière moins vulgaire. d’une inimaginable témérité. […] elles sautent sur la première occasion et fondent comme du chocolat sous le soleil du luxe. Hélé Béji est une femme mais il n’empêche qu’elle va critiquer très sévèrement les « dragons du travail ». Sa virulence exprime son absence de compréhension du monde moderne. il répond à une volonté d’égaler l’homme. c’est la manière d’être. la justice ne donnera pas cher de ta peau […] Eh ! Quoi ! on ne peut même plus battre sa femme pour la ramener au droit chemin ! Le pouvoir veut nous cocufier malgré nous… »416 Le chauffeur de taxi se montre méchant « puanteur. Ce mode de pensée est arriéré mais la critique touche surtout les femmes qui abusent de leur pouvoir de séduction. en accordant le droit de vote aux femmes et en interdisant la polygamie très tôt. Dans L’Œil du jour. la narratrice explique que l’entrée de certaines femmes en politique est une mauvaise idée car ce nouveau rôle n’est pas inné. p. la parité dans le travail comme dans la vie serait acceptée. la Tunisie. En réalité. Salem : Le Cimetière des moutons. et quand elles descendent de mon taxi. […] Que devient le pays ? tu vas à une administration pour régler un problème et on fait passer une femme avant toi parce que madame a du cul et des yeux mouillés. que l’égalité homme/femme existe en Orient. à savoir le 18 août 1956. L’écrivain ne supporte pas ces femmes qui prétendent être les égales de l’homme et deviennent des androgynes écervelés. 167-168. Le mouvement féministe se 416 Trabelsi. ce n’est pas l’imitation des femmes occidentales qu’elle critique. C’est l’excès de modernisme qui agace les Tunisiens et provoque la réplique des écrivains. souillure. par l’introduction des femmes en politique. la crainte d’être trompé aveugle leur raison. elles laissent derrière elles une puanteur de souillure et de débauche… […] c’est cela donner la liberté à des écervelées ! […] une femme n’est pas faite pour l’extérieur. Si le sexe féminin se comportait. débauche » et vulgaire « Madame a du cul ». à un mouvement féministe. Voici.synonyme de débauche. les propos d’un chauffeur de taxi révélateurs de la colère de certains hommes qui n’acceptent pas cette modernité : « […] je sillonne tout Tunis. 267 . de se comporter qu’elles adoptent et qui leur sied mal. Les hommes ont peur de perdre leur virilité. Lorsqu’elle aborde le sujet des Tunisiennes en politique.

d’autant plus que l’expression « égéries de la bureaucratie » réduit le rôle de la politicienne tunisoise à une représentation futile et sans profondeur du gouvernement. de cette évolution des mœurs orientales. pourtant. moins perspicaces que les femmes au foyer : « […] quand elles se penchent sur leurs dossiers et les remuent. de mauvaises comédiennes. elle correspond à une demande massive d’égalité de la part du sexe féminin. ce n’est pas le cas. Ce nouvel emploi n’est qu’une comédie. Ceci rappelle un événement similaire : l’entrée massive de femmes au gouvernement d’Alain Juppé à Paris il n’y a pas si longtemps. Or. Elle reproche à ces femmes modernes de se disperser. au charme. de narguer les femmes au foyer en se considérant comme supérieures à cause de leur nouvelle fonction et surtout de perdre leur féminité. et ce qu’elle prône c’est la simplicité. à la lecture de son roman. à la finesse de nos vieilles. Ni les traits du visage qu’elles se composent pour leur nouvelle fonction. Malheureusement. les termes « d’égéries » et « d’âcreté vocale » symbolisent le passage de la féminité à l’insensibilité masculine. comme un petit rictus d’autorité conquis sur le sourire ineffable de nos grands-mères. p. sa fonction n’est pas réellement prise au sérieux. dont la mixité en politique. de perdre leur naturel. 268 . grosses comme elles peut-être. elle devrait donc être fière de ce nouveau poste accordé à la femme maghrébine. L’écrivain. Le « rictus d’autorité ». est occidental. celle-ci n’est que l’instrument de la nouvelle politique tunisienne. ni cet air buté. La narratrice insiste sur le caractère théâtral de leur entrée en politique : ces femmes se métamorphosent en quelque dragon des affaires publiques. c’est avec mille fois moins de science et d’art que ne tourne ma grand-mère sa vieille cuillère dans la saveur de l’existence. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis.développe. le gouvernement tunisien se voit donc dans l’obligation de répondre à quelques-unes de ses exigences. l’authenticité. fermé qu’ont tous ceux qui s’engagent dans un noviciat dont elles appliquent les règles pour espérer en tirer un bénéfice protocolaire. qui répondait ainsi à un désir de parité de ces femmes en 417 Béji. fermé ». « l’air buté. ces nouvelles politiciennes sont présentées comme de mauvais éléments. En effet. 135. ni cette gravité inspirée de la pruderie moderne ne peuvent une seconde être comparés à l’intelligence. mais si spirituelles ! La péroraison donne à ces égéries de la bureaucratie une âcreté vocale qui détonne avec les redondances du passé. La transformation est dégradante. »417 L’auteur reproche à ces femmes d’oublier le passé. elles entrent dans l’univers trompeur des hommes. Ces nouvelles politiciennes n’ont plus rien de la femme orientale si ce n’est l’embonpoint.

269 . Les séries d’adjectifs : « fagotée. elle ne voyait pas que le moderne laissait sur elle des faux plis. elle souhaite afficher son féminisme mais elle ne parvient qu’à être « fagotée. sa naïveté. brutale. L’ironie est exprimée par l’ensemble des négations attribuées à cette femme : elle est prétentieuse. l’écriture familière. ne tombait pas exactement comme il faut […]. Hélé : Ibid. elle n’a aucune grâce. assommante ». Dans Itinéraire de Paris à Tunis. civilité sans âme. »418 Hélé Beji se montre ironique. tout exprime l’incompréhension et la répulsion de la romancière face à ce comportement qu’elle juge de manière très dure : 418 Béji. comme toute nouvelle expérience. exprime l’aversion de la narratrice pour ce genre de femmes. disgrâce ». L’écrivain condamne le manque de naturel de cette femme et son manque d’esprit : elle semble être devenue un pantin à la merci de la société moderne qu’elle admire sans s’apercevoir qu’elle perd son identité pour entrer dans le moule occidental. elles en font trop. ces Tunisoises exagèrent. Son rêve à elle était d’être moderne. plus elle s’acharne à être moderne plus elle affiche son idiotie. 96-97. Hélé Béji condamne de manière plus cinglante la femme moderne. les comparaisons. probablement parce qu’elles entrent en terrain inconnu. Leur entrée en politique est une innovation dans le monde oriental. Cet individu souhaite tant devenir moderne qu’il en devient pathétique aux yeux de l’écrivain qui ajoute du ridicule avec le détail de la coiffure permanentée. tout lui désobéissait. tout l’assujettissait à une règle autocratique sans notes. assommante » . Dans notre œuvre. civilité sans âme. Quelques années plus tard. disgrâce jusque dans les salutations de l’amitié […]. sans mémos que lui dictaient les exigences de l’époque. Elle était toujours à la recherche d’un féminisme nouveau. le spectacle d’un pantin inachevé. La modernité se transformait sur elle […]. l’italique du mot « moderne ». sans arrêtés. ampoulée. ses prunelles. p. sa modernité lui sied mal. et dans cette irréflexion qui l’exaltait. dont l’encre invisible tatouait sa cervelle.politique. Elle se fonde sur sa rencontre avec l’une d’elles pour faire un portrait hideux de ce que ce genre de créature peut incarner : « Elle n’était qu’immodestie. sans ambages et sans demi-mesure. Tout se déréglait en proportion de son acharnement. mais les trésors d’ingéniosité qu’elle y déployait […] n’avaient réussi à faire d’elle qu’une femme fagotée. elle se moque de ce genre de femme qu’elle réduit à un ensemble de traits négatifs comme « immodestie. ampoulée. ses coiffures permanentées. ampoulée. assommante. le début est toujours un peu instable. d’une fade niaiserie d’actualité.

L’écrivain est déçu . Hélé Béji fait une critique cruelle de la modernisation de la femme. la société) veulent qu’elle soit. 270 . Que les femmes travaillent n’est pas un drame en soi. pour mieux avancer. En réalité. coureur de jupons invétéré. La modernité a renversé les valeurs. la coiffure apprêtée. observe la rue et le va-et-vient des femmes plus précisément. en boucles ou plaqués par le gel. au monde moderne mais sans se transformer et sans perdre sa nature. il est encouragé par le gouvernement et surtout il est nécessaire puisque à l’heure actuelle. Mais pour les oeilleurs de talent. cheveux au vent. Elle se montre donc impitoyable : les femmes privées d’esprit sont les jouets de la modernité. le foyer a besoin de deux salaires pour vivre confortablement. Les femmes sont maquillées à outrance. bien au contraire. Le vêtement est le premier élément moderne qui attire le regard et par la même occasion la critique. la femme moderne suit un phénomène de mode. cela ne signifie pas qu’elle perd toute individualité . 94. Tout ce qui fait le charme du sexe féminin : sensibilité. De même. ce qu’elle reproche à la femme c’est d’oublier ce qu’elle est pour devenir ce que les autres (les hommes. ce phénomène rencontre l’approbation de tous. la tête haute. une tendance. Ce que les écrivains dénoncent c’est une manière choquante de se comporter au travail comme à la ville. […] les chouffeteurs des cafés…c’était les caleçons ! Cette 419 Ibid. p. il est naturel et nécessaire. Les filles. il est fort probable qu’une fois rentrée chez elle. »419 Cette peinture de la femme « moderne » est extrêmement négative. elle se fond dans la collectivité pour mieux s’intégrer. douceur disparaît au profit d’une froideur calculée. l’allure guindée.« je me demandais si le préjugé de la sottise innée des femmes ne trouvait pas dans cette créature un cruel fondement. même si cette attitude est temporaire. grâce. pour elle. la politicienne retrouve son rôle de mère au foyer. comme nous l’avons vu précédemment. Fethi. tout les sépare. sa douceur et sa féminité. se promenaient en short ou mini jupes. l’être humain doit s’adapter au développement. ces femmes ne sont pas et ne deviendront pas la grand-mère de Hélé Béji. faire de la politique est un emploi. plaît à son esprit lubrique et permet l’expression du regard critique de l’auteur : « Les femmes et les filles défilaient plus que les voitures. Elle ne désapprouve pas le mouvement de modernité. Dans Le Cimetière des moutons. cette métamorphose est inutile et déplorable. Ce qu’il voit conforte son voyeurisme.

ont tendance à tout exagérer : leur attitude. le symbole d’une frustration que ces nouvelles mœurs exorcisent. cet immense laboratoire lubrique ! »420 La rue est un théâtre. ce qu’observe la narratrice. leur cadre de vie. de richesse. Albert Memmi soutient cette thèse dans son ouvrage Portrait du décolonisé (2004). 129-130. Le snobisme. n’ayant pas l’habitude d’être ce qu’ils paraissent. Ce sentiment n’est certes pas partagé par les femmes mais ressenti par les hommes outrés de cette imitation excessive. Les interdictions sont les moteurs de ce mode de vie. leur capacité à être chic et moderne. Il écrit à ce sujet : 420 421 Trabelsi. Hélé Béji observe un phénomène identique chez les bourgeoises tunisiennes. »421 Les classes moyennes ou pauvres ne peuvent se permettre de sortir dans les lieux huppés de la capitale. Ce qui déplait fortement. Le fait de vivre dans un pays où la liberté pleine et entière n’est pas respectée. la pièce où se joue la nouvelle mode. En fait. la scène des jeux de séduction homme/femme. c’est que ces personnes. […] imperturbable. ne peuvent renouveler leur garde-robe fréquemment. de montrer aux autres qu’ils soient Tunisiens ou Européens. cette absence de pudeur. caleçons ». En effet. et que l’on imite sans discernement ne touche que la bourgeoisie orientale. l’objectif de cette nouvelle classe est d’être à la mode. l’exagération une forme de revanche sur le gouvernement. « les indépendances ont développé la montée de nouvelles classes à l’arrogance voyante. Bekri. Tahar : Littérature de Tunisie et du Maghreb. l’existence moderne. 271 . voilà pourquoi le paraître est essentiellement présent chez les personnes aisées. avec un manque de goût esthétique qui défigure les êtres et leur environnement. Les manifestations ostentatoires d’existence. accentue ce phénomène. ces petits cotons imprimés ou unis qui moulent toute silhouette féminine ne laissent aucun Tunisien. occidentale de la femme maghrébine. p. et le passage du voile et des vêtements amples mais sensuels à un habit occidental moulant et vulgaire : « short. leurs paroles.nouvelle mode. mini jupes. 25. c’est à dire le fait d’affecter des manières. p. Tout bouge silencieusement dans la rue . d’occidentalité sont une manière de compenser le manque de liberté. c’est cette manière de s’habiller qui révèle le corps féminin. le mode de vie et le parler d’un milieu que l’on croit plus distingué. Salem : Le Cimetière des moutons. Malheureusement.

Peu à peu. dans le silence et ne se différencie pas des autres Maghrébins. p. Béji. et même satisfait . dans lequel il peut se montrer aux autres. celle d’un citoyen respectueux de l’ordre. 126. admirateur du leader national. la seconde. [les] vérandas [sont] baroques »423. heureux et d’être au goût du jour. il est tout autre. Les Occidentaux 422 423 Memmi. il tombe dans la norme orientale. on organisera des fêtes bruyantes. l’environnement manque de naturel. Hélé : L’Œil du jour. et viole discrètement les prescriptions coraniques. le décolonisé aura deux vies . s’est enlisé dans un style précieux. croyant sincère et pratiquant fidèle. on achètera à profusion des tableaux de peintres locaux […] . Il se rabattra sur quelques sucettes . »422 Le Tunisien va se montrer plus expansif dans ce qu’il peut maîtriser. Il donne l’impression d‘être schizophrène. 68-69. fade et sans goût. pas toujours du meilleur goût.« Dorénavant. Pour le Tunisien. La narratrice évite ce décor dans lequel elle a déjà « croisé ces visages qui se donnent l’illusion d’être ce qu’ils ne sont pas. publique. l’artifice est ici de mise. la consommation. la première. 272 . p. pour montrer sa munificence. c’est l’univers qu’il peut contrôler. c’est à qui aura la résidence secondaire la plus opulente. plus débridée répondant à un besoin de vie moins contrôlée. qui tiendront éveillé tout le quartier. p. des manifestations ostentatoires. « les maisons croulent sous leur plâtre festonné. où il n’en pense pas moins. en revanche. le développement du foyer est encouragé par le gouvernement. ce leurre pathétique de l’existence où l’on veut éblouir les autres. outre l’enrichissement et ce qu’il procure. de préférence non loin du palais présidentiel. Ces Tunisois décident de plagier ceux qu’ils croient être supérieurs c’est-à-dire les Européens. Effectivement. elle hait la tromperie et elle dénonce la fausseté de ces êtres qui trompent les autres mais aussi et surtout eux-mêmes. Albert : Portrait du décolonisé. Le confort. »424 Le comportement excessif de ces oisifs s’explique par la volonté d’être autre et d’être meilleur qu’autrui. privée. c’est à dire d’avoir deux personnalités : l’une sage correspondant à la norme orientale du pays. la voiture la plus puissante et du modèle le plus récent . le restaurant qui pourrait être chic. d’ailleurs communes à toutes les bourgeoisies neuves . La narratrice se montre hostile. l’importance du regard de l’autre prend de l’ampleur et les Maghrébins deviennent de plus en plus matérialistes. Il leur est donc nécessaire de jouer un rôle. Dans le quotidien. Hélé Béji rencontre ces bourgeois dans un quartier de Tunis dont le restaurant Neptune est le symbole. se sentir plus libre. De même. 127. l’autre plus superficielle. de faire semblant d’être riche. 424 Ibid.

elles jouent des rôles : ceux de femmes fatales qui les ridiculisent. »426 Ces femmes rappellent les deux prostituées des Paravents de Genet : Malika et Warda. elles remuent leur coiffure avec une grâce raide comme un torticolis. le maquillage ajoute une épaisseur bovine. inanimé et détestable. comme le fait si bien remarquer Hélé Béji. ressemble à un décor cinématographique dont on aurait effacé tous les aspects enchanteurs. Hélé Béji les considère comme des pantins sans cervelles. 45.son pris pour modèles. 273 . L’écrivain est déçu par un tel comportement : l’humanité et l’authenticité ont disparu. sans essayer d’expliquer la raison d’une attitude si fausse. elle rit de leurs artifices et raille leurs mensonges. de la liberté. Ils ne s’appliquent pas à se moderniser de manière progressive. Le monde reflété par le Neptune est plat. De même. le lecteur a l’impression d’assister à la projection d’un film. »425 Effectivement. trompeur et pourtant réel en disant que : 425 426 Bekri. D’ailleurs. Hélé : L’Œil du jour. individuellement. les bourgeois tunisiens sont ici des pantins qui cherchent à imiter sans rien comprendre. Béji. p. Tahar : Littérature de Tunisie et du Maghreb. ils copient en espérant parvenir à un paraître aussi réussi que l’original. p. Les femmes surtout se prennent pour des stars. ces femmes du Neptune ressemblent aux comédiennes qui jouent dans les séries sentimentales mexicaines très prisées en Tunisie. l’auteur conclut cette description d’un univers artificiel. 130. superficiel. ils sont l’exemple de la modernité. « L’apparat social est roi dans une modernisation d’imitation. […] la main frôlant l’échancrure du cou dans une pose de passion inspirée […] avec un excès qui défait tous les charmes. Elle se moque de cette attitude ridicule. Car à toutes ces poses. On retrouve le même goût pour le maquillage prononcé et les vêtements criards : Genet parle de leurs visages fardés de blanc. il est aussi artificiel que ses occupants. sans âme ni authenticité. Comme le quartier. du savoir-vivre et de ce qui est actuel. de leurs lèvres rouge sang et de leurs robes de tissus d’or. Leur comportement qui pourrait paraître normal en Occident frise ici le vulgaire en raison de leur exagération : « […] Leurs visages [sont] apprêtés […]. le Neptune est loin du naturel. froid. Au Neptune. portant un masque au lieu de leur vrai visage. Le cadre.

sont appuyés du même crayon de niaiserie. Lahouache l’intégriste. Voilà l’absurdité de la démarche : la fille et sa famille cherchent un époux. elle ajoute son élément personnel qui est l’exagération en pensant qu’ainsi elle fera plus moderne. la Maghrébine ne se contente pas de copier. la fille a serré son cou gracile d’une fantaisie à la mode. 274 . »428. 30. use d’instruments pour séduire. p. est le lieu où se manifeste ce jeu de l’apparence. »429 Pour Hélé Béji. rien n’est naturel dans sa démarche. un même sentiment touche les écrivains.« Le Neptune est l’image qui nous vient à l’esprit quand on se dit : ‘notre vie est ratée’ »427. 429 Béji. par mille brèches. celui que la bourgeoisie reflète les travers de la Tunisie. Tout est jeu. son teint et jusqu’à la courbe de ses cheveux. Ils ne réalisent pas leur plagiat excessif. s’est déjà dissimulée en elle. elles ne laissent pas la place au 427 428 Ibid. que ce soit lors de l’entreprise de séduction ou lors de la cérémonie. ils n’ont pas l’impression de copier ou de vivre par procuration. 64. imitation de la vie française. Et si chacun de ses gestes. elle l’encourage par une reconnaissance sociale : la nouvelle mariée nargue ses amies. Être à la mode c’est être occidental. elle correspond à la modernité maghrébine. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Ce sont dans les quartiers les plus représentatifs de la réussite sociale que résident les mœurs les plus critiquées. […]. Loin d’empêcher cette attitude. Leur vie n’est pas ratée. la société a une part de responsabilité dans ce comportement. il touche d’abord les personnes aisées mais progressivement il attaque toutes les couches sociales. En fait. de fausse grâce. Sid. La femme tunisoise joue de ses charmes.. Les Tunisiens ont-ils ce sentiment ? Sont-ils si déçus par la réalité et la non-réalisation de leurs rêves qu’ils se construisent une vie en parallèle. sa démarche. Le mariage. Al: Rouges-gorges et souris ravageuses. p. ses regards. elle a réussi à trouver un mari. Le paraître règne. la prolétaire. tout est calculé : « Avant d’avoir déniché l’épouseur. hypocrisie. Al Sid donne des quartiers riches une image réductrice très négative pour les Orientaux mais aussi pour les Occidentaux : « À quelques centaines de mètres de Gammarth. véritable Beverly Hills de la banlieue nord aux mœurs occidentales et passablement dissolues. en pensant que celle-ci est meilleure ? Probablement mais surtout inconsciemment. mais pour parfaire la ressemblance. de coquetterie poussive c’est que la société. un mode de vie qui ternit l’image ‘sage’ de la Tunisie et pousse à l’extrême celle de la France et des États-Unis. par exemple.

143. une peinture . un peu trop épais de mascara. De nouveau. dans L’Œil du jour. p. cherche à aller encore plus vite. le nombre des bijoux. la réduction au « végétal brûlé » illustrent la laideur de ces personnes. Béji. dans les pays du Maghreb. 69-70. Le souci. existe en Occident comme en Orient. de la fausseté humaine. remuent comme des pattes d’araignée. aujourd’hui. Le maquillage est tellement excessif qu’il en devient écœurant. Cependant. Elle se montre cruelle. Il faut être la mieux habillée. [de] la passion pour les mèches décolorées. parle : « [des yeux dont les] cils. Lors de la cérémonie. elles n’ont qu’un seul but. tout est démesuré chez la femme tunisoise qui se marie ou qui assiste à un mariage. celui de jouer un rôle. [de] l’excès de soins. de paraître ce qu’elles ne sont pas. elles sont obligées de tricher. »430 La comparaison aux « pattes d’araignées ». de ces marionnettes. c’est que la jeune génération. d’ailleurs. »431 Le maquillage est plutôt un déguisement. [de] cheveux recoiffés selon le goût insupportable [du] milieu. Hélé : Ibid. 275 . son visage était « raidi par l’épaisseur des cils et les énormes macarons laqués [de la] coiffure. le naturel ont disparu au profit de l’importance de l’aspect extérieur. Par conséquent. la femme était : « scéniquement fardée ». Quelques années auparavant. dans une nation en voie de développement et dans un pays déjà moderne. le comportement. c’est le monde du paraître. encore 430 431 Ibid. être la plus belle. elle n’admet pas ce recours à la tromperie pour se faire une place dans un cercle social. Ces femmes sont sans consistance. comme le montre Hélé Béji. dans Itinéraire de Paris à Tunis. ne se collant pas les uns aux autres. Ce jeu de l’apparence. Le mariage n’est plus le lieu de l’harmonie et de la pureté des êtres mais celui de la rivalité. La narratrice. cette comédie est encore plus accentuée par le visage lourdement fardé de la mariée et de ses invités. Hélé Béji est horrifiée par ce comportement superficiel. d’être supérieures . féminine essentiellement.hasard. de toilettes. les balayages […] qui ravageaient toutes les chevelures en une vision végétale brûlée. représentations de la tromperie. elle faisait les mêmes observations. de l’envie et de la fausseté. p. La simplicité. le changement qui s’opère dans le comportement de la femme surprend plus car la société n’y est pas encore habituée. La romancière se moque de ces femmes. il faut organiser le plus beau mariage… c’est réellement le lieu de l’illusion et du simulacre.

»432. 276 . hors mariage . sortir encore et toujours… Les Tunisiens.) et qu’il touche la classe supérieure de la société. Ali : Tunis blues. viols. p.. belles. change mais pas toujours de manière positive. »433 Ce passage confirme l’insécurité qui règne à Tunis. de nouveaux visages arrivent et il est impossible d’entretenir des relations chaleureuses avec tous. Des jeunes filles riches. Bécheur. ils imitent donc un théâtre. Hormis la femme. Ce nouveau type de relation déçoit. Le modèle n’est plus la France qui par son métissage est devenue plus conventionnelle mais les Etats-Unis. Cit. la méfiance est présente. Or la Tunisie était habituée à des rapports plus chaleureux et fraternels. qu’ils s’étripent. ces gibiers de potence. ça ne les intéresse pas vraiment […] Qu’ils s’entretuent. les règlements de compte. des films. le paraître (appartenir à une classe. est fondé sur la recherche d’un délinquant : Jamel alias Jimmy. Tunis blues. pour beaucoup. les duels au couteau pour la propriété d’une gagneuse. 319. Avec cette distance prise vis à vis de l’autre au quotidien. mais surtout il montre qu’il y a deux types de danger : celui qui touche les bidonvilles qui est plus de l’ordre du trouble urbain et l’autre qui intéresse plus le policier car il est d’ordre criminel (cambriolage. les luttes d’influence pour le contrôle d’un bout de trottoir. Daniel : Op. les Maghrébins sortent de la norme orientale pour entrer dans la norme occidentale. Quels sont les dangers qui attendent la population ? « […] dans les bidonvilles de la périphérie […] on n’aperçoit un keuf que le cinquième jeudi du mois. […] Les demi-sel qui se tailladent la tronche à coups de canif. Comme en France. p. Par le biais des séries américaines. Alors qu’à une époque une femme richement vêtue et parée de nombreux bijoux pouvait rentrer à pied 432 433 Rivet. semblent vouloir croire que ce qui est vu est la réalité . Le roman d’Ali Bécheur. des relations : homme/femme libres. avoir de belles voitures. les soûleries qui dégénèrent en bagarres. à un groupe). qui brûle les voitures des familles fortunées et vole les touristes (femmes). la société de manière générale évolue. les grandes villes ne permettent plus d’échanges innocents. la vie au Maghreb connaît les mêmes soucis qu’en Europe : l’insécurité. Il agit seul mais des receleurs sont là pour écouler ses larcins et d’autres méfaits sont ainsi commis. vêtues de manière sexy. la jeune Tunisie souhaite parvenir au même résultat. « Les rapports d’homme à homme s’individualisent. On abandonne les gestes de civilité coutumière pour serrer la main à ses voisins et leur dire plus sobrement bonjour.plus loin. tout ça. Le développement des villes et leur nouvelle superficie ne permettent plus d’avoir les mêmes rapports qu’auparavant . 50. ces maquereaux et que les honnêtes gens puissent dormir sur leurs deux oreilles.

à l’explication historique ?) Et puis d’un coup nous voilà indépendants. ça tient à quoi ? À notre passé de colonisés. »434 Mais. voilà que nous gravissons les sept sphères célestes et survolons les basses contingences terrestres. la voiture la plus puissante. « Il est tout à fait compréhensible que l’attrait de la modernité ne se caractérise nullement par l’envie de produire mais par celle de consommer. vous. mieux que les autres. comme un ressort longtemps comprimé. à ce retour de manivelle ? à ce bouchon lancé trop loin ? à cette frénésie de vouloir paraître plus grands. Majid El Houssi avec Le Conclave des pleureuses s’intéresse à une affaire de viols… Ces thèmes sont les manifestations d’une réalité vécue aujourd’hui par les Maghrébins. il leur faut toujours plus de confort. La consommation. voire de la virilité-ou du moins la mieux pourvue de gadgets et d’options. plus rapides. vous. dans.sans inquiétude. l’esbroufe comme règle de vie. nous parle de meurtres et de grand banditisme. alors. nous nous détendons. nous voilà victimes de notre croissance tels ces adolescents montés en graine couverts d’acné et de boutons et pour enfin nous tenir droits sur nos jambes. et du coup nous ne nous sentons plus. d’un jour à l’autre nous prenons quelques centimètres. ce n’est plus le cas aujourd’hui. durant des millénaires la tête courbée sous le joug de l’autorité étrangère ? (Vous y croyez. comme le djinn de la lampe d’Aladin. alors que dans le passé. 277 . L’accès aux biens de consommation par le biais des crédits fait entrer ces Tunisiens dans un engrenage dangereux car ils veulent toujours plus et surtout plus que le voisin. 66. Al Sid. L’imitation de l’Occident n‘apporte pas que des bienfaits. elle crée aussi des soucis. à présent. nous nous redressons comme un diable surgi de sa boîte. voilà que nous décollons. Ismaïl. est un apport de l’Occident qui a fait entrer le trouble dans les foyers maghrébins. depuis de longs siècles enfin maîtres de notre destin. par exemple. sans béquille ni tuteur. plus forts. toujours plus de biens. le front dans les nuages. la 434 Mattera. l’un des personnages de Tunis blues fait une tirade sur ce jeu qu’il considère comme de la folie : « Une question. Le paraître est aussi un moteur de la société de consommation. Vous y croyez. Rouges gorges et souris ravageuses. Roland : Retour en Tunisie 30 ans après. c’est toujours plus que les autres. surchargée de meubles tarabiscotés comme un décor de film égyptien -. L’ostentation. des dangers et de mauvais comportements. partout et toujours. les familles se contentaient du strict nécessaire. que je ne cesse de me poser. de posséder la maison la plus ornée-rutilante de dorures.image sociale de la réussite. Ce n’est même pas toujours plus. sans en connaître la réponse : tout ça. p.

p. 278 . comment faire des économies ? Comment subvenir à ses besoins en cas de coup dur ? L’importation. continue de vivre à crédit : l’épouse fait ses courses dans le quartier où elle a un carnet de traites qu’elle honore chaque mois. Dans ce cas. c’est nous. de toute société contemporaine. s’arrêter quand il faut. Il est déçu de l’évolution de celle-ci vers un mode de vie qui est discutable. contre sa société. plus puissant. des bijoux… elle va donc prendre un crédit et son fiancé de même afin d’obtenir ce dont elle a envie. on note que le couple qui a déjà les frais des festivités et de l’aménagement de leur demeure. les Tunisiens agissent comme des enfants à qui on aurait interdit de vivre pendant trop longtemps. Les préparatifs de mariage sont une illustration de cette envie de consommer : Ahlem souhaite avoir de l’électroménager. les deux individus appartiennent à une même sphère au sein de laquelle il leur est nécessaire de se distinguer.montre comme credo. plus riche. l’accès à la télévision étrangère suscitent l’envie et poussent inconsciemment le consommateur à acheter le dernier modèle de tel objet ou à posséder les mêmes biens que son voisin : « Il faut bien admettre que le scandaleux spectacle publicitaire que diffuse l’occident par télévision interposée jusque sous les tentes des 435 Bécheur. De nouveau. ce n’est plus le regard d’un autre étranger mais d’autrui me ressemblant . vers une manière de vivre qui est fragile et superficielle. le jeu du regard est encore présent dans la construction du Moi. des vêtements pour son trousseau. après le mariage. ne cherchez plus. 32-33. Très peu encadrés. sa compassion. Ne pas posséder c’est accepter le fait d’être différent. Par la suite. c’est une compétition quotidienne de consommation voire de surconsommation. Il suppose que la liberté octroyée trop tôt ou trop soudainement : « d’un coup » est la cause majeure de cette ostentation maghrébine. Les premiers producteurs au monde de poudre aux yeux. en revanche. il faut étaler ses biens afin d’exister et de se sentir mieux. Il lui reproche de ne pas savoir se gérer. c’est assumer le regard supérieur de l’autre ou pire parfois. L’auteur s’interroge sur les raisons d’un comportement aussi ‘m’as-tu vu’. La consommation et surtout l’accès à ses biens sont une manière d’y parvenir. de voisinage. Rivalités familiales. mieux loti que l’autre. La consommation est le piège de la modernité. Cette fois-ci. Dès lors. »435 On ressent dans ce passage la colère de l’auteur contre son propre pays. Ali : Tunis blues. reconnaître le bon et le mauvais et de jouer le jeu de la modernité c’est à dire de consommer encore et toujours.

de son appartenance à une classe sociale supérieure. Au-delà des mœurs et du jeu de l’apparence. l’attrait de la consommation prouve que la Tunisie est une société fondée sur le paraître. la consommation peut être vécue comme une aliénation. »437 La modernisation a crée de nouveaux besoins dont la consommation de biens matériels en est l’expression. d’enlaidir et de banaliser leur pays. C’est logique. 66. avant de manquer à la conscience. 436 437 Mattera. d’un emploi. de la vie quotidienne contre l’indigence. En effet. Le reste de la population tunisienne va agir de même jusqu’à s’endetter parfois. Cette possibilité d’acheter est une forme de liberté qui donne l’impression à l’ex colonisé de ne pas être différent de l’ex colonisateur. Les libertés s’absorbent dans leur satisfaction matérielle. une forme miraculeuse de liberté. c’est une preuve de sa richesse. En parler c’est le dénoncer. dans une société d’abondance. Hélé Béji explique que la consommation est la liberté des Tunisiens décolonisés. Les écrivains reconnaissent les bienfaits du modernisme. L’acquisition d’une maison. du progrès. C’est un domaine dans lequel ils peuvent être sur un pied d’égalité tous les deux. à organiser les plus belles soirées. a aspiré l’exigence de liberté proprement dite. mais dans une société de rareté. p. c’est la modernisation qui est critiquée. dans nos pays. Elle aime à étaler ses biens. 164. c’est essayer d’ouvrir les yeux aux Tunisiens. elle en épuise chaque jour les nouvelles joies. p. de voiture . à montrer l’étendue de ses relations…La Tunisie moderne se fonde de plus en plus sur l’apparence. Roland : Retour en Tunisie 30 ans après. le soulagement qu’apporte l’acquisition matérielle est une jouissance de liberté. de l’instruction symbolise les petites conquêtes de l’émancipation. Le gain du bien-être est vécu comme une délivrance de la pauvreté. décolonisés. la plus concrète. c’est une consommation à outrance qui est critiqué dans tous nos ouvrages.Touaregs. d’une voiture. Beji. Ca reste la forme la plus tangible. elle écrit à ce propos : « L’extension de la consommation. mais ils accusent ce même modernisme de dénaturer leur société. 279 . Le bourgeois va aimer montrer qu’il possède le dernier modèle de portable. La liberté s’est fondue dans le besoin de consommer . Hélé : Nous. Certes. de l’émancipation. trouble les esprits en créant un désir de consommation qui ne peut être assouvi et pousse à une évolution des mœurs qui pervertit les âmes ! »436 De nouveau. Néanmoins.

usé. »439 Le regret est ressenti. l’arrivée des voies ferrées. Au contact de l’Européen. à trop de gens. Louis Bertrand sont de ceux que l’occidentalisation a le plus révoltés. […] La nature elle-même n’échappe point à l’invasion sacrilège de l’Occident. de l’électricité. Nous avons vu précédemment ce qu’en pensait Loti. des grands hôtels. Le caractère ‘commun’ fait de l’Arabe un être indifférent et de son paysage un environnement banal. Eugène Fromentin qui aime le Maghreb et ses indigènes dira : « On est las parce qu’il (l’Arabe) est devenu commun avant d’être bien connu. Pour eux. l’écrivain reproche à la modernisation et à sa rapidité à prendre forme et à prendre possession du monde. de la mode vestimentaire. […] tout le temps que dure le voyage. voici le sentiment de Louis Bertrand : « Les petites échoppes de la plèbe. Eugène : Une année au Sahel. 77-81. 280 . des véhicules… enlaidissent le paysage et font perdre leur particularité aux Orientaux qui se mêlent aux colons. qu’un paysage décoloré. Eugène Fromentin. il a réussi à le tuer. Le XIXe siècle. commencent à critiquer l’arrivée de l’Occident et de la modernisation dans cette contrée. Il est déçu de ne pas avoir eu le temps de mieux connaître cette culture et de s’en imprégner. a cru pouvoir le réduire à un exotisme familier . comme les grands magasins pour touristes sont envahis par une affreuse camelote. 438 439 Bertrand. « invasion sacrilège de l’Occident ». amoureux de l’Orient tel qu’ils l’avaient connu. 107. « Le voyageur français de 1900 ne semble plus découvrir. un être banal. Hormis le paysage. sans individualité. grâce aux chemins de fer et aux paquebots. les Orientalistes. Pierre Loti. à ne répandre que des images de pseudo altérité. parce qu’il a trop servi. fini. en Orient. De nouveau. Urbanisation et banalisation Dès le début de la colonisation donc à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. allemande ou autrichienne en général. il se transforme pour mieux lui ressembler : vêtement. p. il y a dénaturation de l’Oriental qui devient dès lors. le charme même de cette contrée disparaît en raison du progrès. Pour lui.b. de provoquer la banalisation de l’Orient et de son peuple. p. on sort à peine de l’atmosphère européenne et ‘civilisée’. Louis : Le Mirage oriental. »438 On note la déception de l’auteur. l’individu luimême change. langue…. son agacement de ne pouvoir contempler le véritable Orient : « affreuse camelote ». Fromentin.

Jean-Claude : Le Voyage en Orient. des transports modernes…gâche tout le dépaysement du voyage et rend cette contrée égale à d’autres pays d’Europe. La surprise ne subsiste plus alors. mais le pays est aussi un État moderne qui ressemble à bien des égards à la France et même trop. p. L’Orient n’est plus. L’entreprise de déculturation de l’Europe a remporté la victoire. retrouver en Orient des hôtels européens de luxe. un passage obligé pour décrire la Tunisie. des publicités. à trop de gens ». ‘Soleil. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle. terne. La mise en valeur de « l’étrangeté » au moyen de l’italique montre que ce qui saisit c’est la disparition de la différence entre l’Orient et l’Occident. 281 . Ces stéréotypes deviennent des lieux communs. lumineux. il ne prophétise plus. Les clichés même qui circulent et font vendre ne parviennent pas à calmer cette colère des Tunisiens. cela finit par lasser et laisser indifférent. La littérature exotique de masse est une des raisons de la banalisation de l’Orient. Ali Bécheur fait dire à l’un de ses personnages. De surcroît. qui abuse de la naïveté des touristes. une tirade qui illustre le sentiment des Tunisiens et de l’auteur en particulier : « À mon avis. 20. cet Ailleurs si particulier qu’il a suscité l’attrait du monde entier est devenu commun. neuf. L’auteur exprime son mécontentement : « trop servi. Les écrivains maghrébins ont aujourd’hui le même sentiment. d’un Ailleurs exotique. À force de trop montrer. « usé » remplacent ceux de coloré. par le spectacle de son acculturation que la sinistre réussite de notre gigantesque entreprise de pollution planétaire. « pollution planétaire ». plage.Loin de nous offrir le recours à sa merveilleuse étrangeté. Le progrès et la volonté d’imitation des Maghrébins sont l’autre élément responsable de ce phénomène d’indifférence. de trop dire (de nouveau l’excès). « sinistre réussite ». l’excessive modernisation de la Tunisie a tué en elle toute identité orientale. accueil chaleureux’ voilà ce que le Français peut voir dans des agences de voyage. Tous les Européens ont lu et donc vu du point de vue de l’imaginaire des ouvrages ou des peintures de cet Ailleurs. Certes. »440 Les termes « décoloré ». En effet. L’accessibilité des pays du Maghreb par le train ou le bateau réduit cette impression de lointain. de nombreux visages européens. il y a de cela. Il ne cautionne pas la transformation des pays et des peuples d’Orient et accuse l’Europe d’avoir détruit une civilisation. je dois faire partie de la couleur locale – un de ces spécimens d’indigènes qu’on voit sur les dépliants en papier glacé rutilant de couleurs : silhouettes se découpant sur une mer turquoise ourlée d’écume qui lape une plage de sable doré sur tranche sous le 440 Berchet.

n°4. plus de style oriental. des travaux en cours couvrent toute la cité… Ce que les voyageurs européens avaient retenu de la ville a disparu. un contrechamp de palmiers adossés au crépuscule mauve -qu’elles sont venues chercher ici. avec de hauts immeubles. Un horizon de formes trouées. p. avec de petites maisons aux murs décolorés. Ali : Tunis blues. des façades de style mauresque. Dans tous les pays du Maghreb l’urbanisation ne s’est pas faite sans mal : la manière de travailler et les délais de construction non respectés retardent le développement de la ville. de grandes avenues. ces images préfabriquées pour le tourisme. Ce passage laisse supposer avec ces paysages. plus de beauté mythique. « [Tunis] connaît un développement tout azimut avec l’ouverture sur l’Europe au milieu du XIXe siècle. prisés par les touristes européens lorsqu’ils viennent passer des vacances en Tunisie. p. L’exotisme oriental tombe dans la banalité. prenant place partout y compris dans les bidonvilles. avec le soleil et la plage. au fond. Il n’est plus étonnant aujourd’hui de côtoyer ces images du Maghreb. ce ne sont rien d’autre 441 442 Bécheur. couscous. Cologne. couleurs » c’est à dire ce qui les dépayse de leur quotidien. Zouhli : Cahier d’études maghrébines. plage. 17. 282 . un design moderne. En fait. « Pour rentrer vers la capitale. avec des rues étroites et labyrinthiques. Malheureusement. elle empêche toute marginalisation et rend les pays identiques. indigènes. 87. »441 Ces idées sont réductrices et tuent tout l’exotisme du pays puisqu’elles deviennent courantes. Les travaux effectués pour y parvenir sont alors critiqués très violemment par la littérature tunisienne de langue française.soleil déclinant et. »442 Du point de vue esthétique. Un côté de la capitale est européen. Chelli. d’hôtels surhaussés sur des trépieds. en prime. La tirade du personnage résume les éléments cherchés. il faut conduire entre des murs bâtis […]. le développement occidental de la ville fait de la capitale un véritable chantier : la poussière règne partout. Elle vit sous l’occupation française un bouleversement total de son équilibre puisqu’elle verra naître à ses flancs une véritable nouvelle cité connue sous le nom de ville européenne et qui prendra après l’Indépendance en 1956 des proportions gigantesques. un autre côté demeure traditionnel. « Soleil. Les écrivains haïssent l’enlaidissement de l’État et ses chantiers interminables. le parachute ascensionnel et le couscous. que tout est organisé de sorte que l’étranger y trouve son compte. avril 1990. la ville devient biculturelle. de quartiers sur pilotis […]. La modernité agit de même. Tunis est devenue une capitale laide.

cinq. Tunis est dépréciée d’un point de vue esthétique mais aussi d’un point de vue hygiénique : « Ville misérable ! Des chantiers se lèvent sur des collines abandonnées […] la ville toute entière flotte entre eux comme flotte son linge aux fenêtres. aux détritus amassés sur la plage… On a la sensation de se trouver dans quelques bidonvilles où la pauvreté et l’ignorance règnent . ses quartiers détruits. et non d’une ville qui se construit. le plan d’urbanisation est un échec. que la modernité lui est refusée ou encore que la cité était si peu urbanisée. à travers ce tableau de la capitale. […]. »445 443 444 Béji. 77. 109-110. qu’il a fallu tout refaire. Ce dépérissement donne l’image d’une cité détruite. qui sont pourtant vieilles de milliers d’années. p. ces récentes bâtisses l’enlaidissent. sont frappés en quelques mois d’une décrépitude incompréhensible. recréer une autre ville. pauvre. développée. « saleté ». sont mieux conservées et égayent Tunis. 107. de mauvais matériaux ? Le fait est qu’au lieu d’embellir la capitale. ou dix ans d’âge […] ces nouvelles ruines sont des bâtiments qui. Tout est sombre. Même les ruines de Carthage.que des ruines. même les constructions traditionnelles se sont évanouies : « […] l’âme de nos maisons semblait se défaire de ses secrets et de ces vicissitudes privées dans la forme conciliante et digne de l’harmonie urbaine. c’est là une peinture très négative de la Tunisie. Hélé Béji est d’ailleurs effarée de la vitesse avec laquelle les nouveaux bâtiments vieillissent. l’auteur fait allusion aux ‘hôpitaux crasseux’ de la capitale. »444 L’écrivain n’est pas tendre avec sa capitale : « misérable ». la ville perd de ses attraits. « jauni ». mou. Pour la narratrice. La ville n’est plus ce qu’elle était. usé. la ville en devient écœurante. p. »443 On a l’impression. sa saleté sous la brume bleutée de ses terrasses. p. dans la puanteur de ses rues. « puanteur ». aussitôt montés. « usé ». Ibid. Hélé : L’Œil du jour. jauni. 445 Ibid. Celle-ci est bien loin du tableau poétique qu’avait effectué ce même écrivain de Carthage. mais des ruines qui ont tout au plus trois. de son originalité. 283 . Est-ce en raison d’un mauvais entretien. à l’abandon. la modernité a détruit ce qu’il y avait de beau dans cette cité sans parvenir à recréer un environnement meilleur . De même. son identité disparaît pour ne ressembler à rien si ce n’est une cité moderne manquée.

du moins pour Hélé Béji. on a l’impression de voir une ville détruite. L’écrivain réprouve l’urbanisation à outrance. faire aussi bien si ce n’est mieux que les Européens et ainsi dépasser leur nonchalance originale. arrêtaient la vision comme la décristallisation d’un amour qui s’éteint brutalement. ils doivent montrer ce dont ils sont capables. Elle constate la même chose que Hélé Béji. L’héroïne de Chronique frontalière (1991) « […] longe de nouvelles cités. Toutefois. il y a une volonté d’urbanisation mais celle-ci s’effectue avec beaucoup de difficultés en ne respectant rien de ce qui faisait l’originalité. Bel Hadj Yahia.Il est nécessaire que toute la ville soit bâtie avec harmonie afin de reproduire parfaitement les grandes villes européennes. à le rejeter. C’est un défi pour les Maghrébins. des lieux oubliés. p. des séries d’immeubles neufs mais déjà délabrés. les pancartes écaillées où l’on peut lire Salammbô. Tous les Arabes qui reviennent dans leur pays natal après une absence plus ou moins longue sont surpris par les nouvelles constructions. mais. françaises. »446 Nous assistons à une métamorphose profonde de la ville . Le nom donné à la période post-coloniale : ‘Reconstruction’. les Tunisois imitent avec excès les grandes villes européennes sans se soucier de préserver les vieilles constructions orientales (« pancartes écaillées »). Byrsa. à savoir que la nouveauté en Tunisie vieillit très vite : « délabrés ». Hamilcar. »447. au contraire. Finalement. L’auteur critique à la fois le gouvernement et ses projets et 446 447 Westphal. 284 . p. Un quartier chic peut alors devenir un bidonville très rapidement. 9. à croire que c’est un projet sans fin. Carthage. et ses nouveaux quartiers périphériques : la laideur de la cathédrale SaintLouis devenue musée archéologique. la beauté du neuf ne dure pas. les chantiers étant trop nombreux. Emna: Chronique frontalière. Bertrand : Francofonia. est déçue voire écœurée par la tournure que prend la modernisation de sa ville : « Non seulement Carthage n’est plus forcément un mythe revigorant l’imaginaire des Tunisois. Ports puniques. 51. les Tunisois tendent à oublier leur environnement traditionnel. est ici pleinement justifié. la beauté de Carthage. elle se fane et ne laisse que des bâtiments qui enlaidissent le paysage en raison de leur vétusté. Hélé Béji qui revient dans son pays natal pour retrouver. les Maghrébins se plient au conformisme occidental. Les restes de la culture orientale ont quasiment disparu. elle est devenue un encombrant modèle pour le reste de la ville. les nouveaux quartiers et surtout par les travaux qui continuent toujours et encore. reconnaître des souvenirs. les lagunes stagnantes des ports puniques.

elle ne cessera de creuser. qui nous cernaient de senteurs de thym et de romarin. armaturés d’acier. amoncellement de sacs de ciment. 148. »449 Le protagoniste et derrière lui l’écrivain tunisien critiquent l’outrance urbaine de la Tunisie. navré. parsemés au petit bonheur la chance. sertissant le verre. tout alentour. ici Trianon ajouré de fenêtres à la française . s’ouvraient de larges blessures . banques. s’y enchâsseront désormais les flamboyants joyaux dont aiment à se parer les nouveaux riches : orgie de mas provençaux et d’haciendas. De toutes parts. Je parcourais. de grêles grues agitaient leurs pattes d’araignées. qui ne fussent enlevés de vive force . assurances. Ville. la terre tressaillait. pyramides de graviers . suturée. un Alhambra suspend ses encorbellements aux hautes branches d’un eucalyptus promis à la hache. de niveler. telle est ta victoire ? Ou ta débâcle ? Jusqu’aux versants des collines. d’excaver. au-dessus du chaos. Le héros continue la découverte de sa capitale moderne : « la frénésie immobilière s’était emparée de la ville . tours. ponctuées de chantiers . L’énumération de tous les ingrédients propres à la construction transmet cette impression de trop plein de travaux. p. »448 La ville est un chantier gigantesque qui répond à une demande du gouvernement de développer son urbanisation. murée. ce n’était que tas de sable. parallélépipèdes de béton. de ranchs et de fermes basquaises. qui fait un caprice et trépigne. ce beau quartier qui faisait miroiter ses clinquantes façades. et. un Alcazar criant de créneaux ocres . p. Un immense lego escaladait les combes. Elle triomphait enfin en cubes. de remblayer. ensevelie sous des tonnes de ciment. […] De loin en loin rutile un sérail de tous ces dômes. dévalait les pentes : jouets dispersés par un enfant gâté. Cette outrance est traduite par les nombreuses énumérations : « la frénésie 448 449 Becheur. Ali : Ibid. La laideur de la capitale est ce qui chagrine les écrivains. pour y engranger de pleines récoltes de papier-monnaie . plus loin. 146. recousue. comme ces vieilles belles s’affublant de turbans de soie vive. night-clubs. Le héros de De Miel et d’aloès. 285 . restaurants. éventrée. à son retour à Tunis observe : « À travers la vitre. je voyais à présent la ville-neuve exhiber ses poussiéreuses estafilades. découpant sur le ciel ses rectilignes forteresses. Ali : De Miel et d’aloès. L’émeraude des piscines étincelait des mêmes feux que la bague d’une rombière. Becheur. s’affichant au bras d'un gigolo à quelque thé dansant. ma ville. l’ostentation triomphait sans vergogne.les Tunisiens qui ne prennent pas soin de leur environnement. de pavillons de chasse et de gentilhommières . hôtels. tel une maquerelle de paillettes. là. Au flanc de la cité pantelante. montagnes de pierres à équarrissage.

de chantiers sans fin. les chantiers prolifèrent. on patauge dans la gadoue. « la terre tressaillait. escalade les collines. va utiliser une langue familière pour mieux exprimer sa colère et pour illustrer au moyen de mots crus la laideur d’une ville en perpétuelle construction : « Tout alentour. les pyramides de briques. La ville est en crue. Ce phénomène de chantiers à tout va est-il positif ou négatif ? L’auteur semble opter pour la seconde proposition d’où son ton « navré » et ses sarcasmes lorsqu’il compare les cités des nouveaux riches aux maquerelles ou aux rombières. night-clubs ». à chaque retour au pays des chantiers sont encore en action. Cette soif de constructions. « banques. Pour lui. éventrée. Trois éléments agacent les écrivains tunisiens : tout d’abord l’impression générale et partagée que les travaux n’en finissent jamais. les quartiers neufs foisonnent. La colère vise le gouvernement qui ne surveille pas assez le matériel de construction et les Tunisiens qui 450 Bécheur. de précipitation. d’une erreur de la ligne de conduite tunisienne. ensuite. cette ostentation n’est que le signe de la bassesse humaine. 13.immobilière […] ne cessera de creuser. on slalome entre les monticules de graviers. recousue. La déception les pousse à réagir et à dire leur mépris de cette modernisation outrancière. Ali : Jours d’adieu. partout. murée. »450 L’impression première est que la ville est vivante. d’une modernité invoquée à mauvais escient. L’individu doit trouver son chemin à travers tous les obstacles provoqués par les chantiers. assurances. de nouveau. de niveler. détruit la nature si généreuse de Tunis. l’embellissement de la ville soient éphémères. 286 . suturée. qui nous cernaient de senteurs de thym et de romarin. comme une lave elle prend possession de tout l’espace. qui ne fussent enlevés de vive force » . les sacs de ciment et de plâtre. rectilignes forteresses ». dans Jours d’adieu (1996). parallélépipèdes. s’agrippe aux versants. tours. le fait que la nouveauté. elle déborde. l’aspect oriental a complètement disparu pour une ville froide où triomphe le verre et l’acier. ainsi : « Jusqu’aux versants des collines. de remblayer ». Les écrivains recherchent la beauté perdue ou cachée de leur pays natal et ne trouvent que délabrement ou transformation négative. se convulse sous le charivari des camions. Ali Bécheur. hôtels. on zigzague entre les échafaudages. La nouvelle ville ressemble aux cités américaines : « cubes. cette fois-ci. ensevelie sous des tonnes de ciment »…Le lecteur à cette sensation de multitude. Même les ruines sont plus belles que les nouvelles cités qui ont dépassé deux ans d’existence. p. tue le charme des vertes collines. d’excaver. restaurants.

L’écrivain. Pour eux. […] Les super-marchés exercent sur les Metlinoises […] l’attraction d’un aimant. des crédits illimités et ainsi l’endettement financier de nombreux foyers. Les auteurs qui ont vu l’Europe et qui connaissent la Tunisie du passé s’aperçoivent que le progrès a certes favorisé la qualité de vie des Tunisiens mais qu’il a créé dans le même temps l’insécurité. Souad : Les Jardins du Nord. celle de la troisième génération la critique du pays libre et l’analyse identitaire d’une double appartenance culturelle. Une nostalgie de la beauté des cités d’antan motive la critique des auteurs. […] ces intrusions de modernisme et de la technique gênaient beaucoup Sofia. La littérature francophone tunisienne de la seconde génération. les trop nombreux projets d’urbanisation font de la ville un chantier géant où la modernité ressort vieillie et laide. sans style identitaire. 287 .enlaidissent les façades avec leurs paraboles. La femme. p. par exemple. si contemporaines. une transformation urbaine banale. La modernité et la soif d’être dans la norme contemporaine annihilent tout repère. est une caricature de la femme occidentale. qui salissent l’environnement et ne prennent pas soin de leur habitat. »451 Comme pour Hélé Béji. dit à propos de Sofia qui revoit son village : « Metline n’est plus le ravissant village blanc et bleu dont l’apparition sur la colline dilatait littéralement le cœur de Sofia de joie. arrogantes et hideuses. c’est à dire celle de l’émancipation de la Tunisie a pour objet la revendication identitaire vis à vis du colon. De même pour l’environnement. les écrivains éprouvent aussi du chagrin de voir la Tunisie se transformer en un État banal. une émancipation féminine poussée à l’extrême. l’esthétique des nouvelles bâtisses si modernes. […] Les toits andalous aux courbes si douces sont à présent hérissés d’antennes de télévision que l’on voit de loin. Ce qui réveille la colère des écrivains c’est l’existence dans leur propre société du paraître et de l’excès. ressemblant à tous les pays modernes. surtout dans les classes bourgeoises. les écrivains se permettent de crier leur chagrin. de l’Autre. leur colère. 179. dans Les Jardins du nord. Enfin. Ils ne retrouvent plus le charme de l’Orient. et de dénoncer 451 Guellouz. en raison de ses excès. Comme le disait Ali Bécheur. on peut expliquer cette exagération dans tous les domaines par la trop grande liberté qui a été octroyée aux Tunisiens du jour au lendemain ou comme le pense Albert Memmi par la manifestation d’une frustration née de la censure tunisienne. commun. Déçue par cette évolution. leur linge. sans originalité est laide. la transformation du pays natal est vécue comme un déchirement. des besoins futiles.

ces métamorphoses négatives afin que leurs compatriotes prennent conscience de ce qui se passe. L’artiste incite, par le biais de ses œuvres, le peuple à faire son autocritique, à avancer plus rapidement afin de rejoindre ceux qui l’ont devancé. Il ne s’agit pas de choisir entre la civilisation occidentale et la civilisation arabe, mais de rattraper le niveau européen et, en même temps, de sauvegarder l’identité arabe. Cette déception provoque chez les Maghrébins une volonté de retourner dans le passé et de retrouver des valeurs vraies. La nostalgie caractérise cette nouvelle littérature tunisienne de langue française.

B. Nostalgie
À l’orientalisme européen répond dans la deuxième moitié du XXe siècle un orientalisme maghrébin. Tous deux sont motivés par la déception face à la réalité et par la quête d’une vie meilleure correspondant aux souhaits des orientalistes. Les Occidentaux ont trouvé ce qu’ils cherchaient en Orient, les Orientaux le trouvent dans leur propre passé, à travers leurs us et coutumes. La nostalgie caractérise cet orientalisme maghrébin : un regret d’un passé aux valeurs plus saines, une volonté de retrouver le bien-être de son enfance. Comme l’écrit Léa Vera Tahar, la littérature tunisienne francophone
« C’est la quête d’une identité dans le monde où se fondent et où se perdent les origines et les statuts. C’est à la fois la quête et l’affirmation d’une identité tunisienne plurielle. »452

Retrouver ses racines c’est, en effet, se retrouver soi-même lorsqu’on se perd dans le monde moderne. Les Tunisiens souhaitent ce retour aux sources, à leurs origines.

1. Orientalisme tunisien
Comme en Europe, la Tunisie connaît après l’Indépendance, l’ère de la modernité. Certes, le développement était déjà présent dans le pays grâce à la colonisation mais à partir du 20 mars 1956, c’est l’État tunisien qui détient et maîtrise l’évolution du pays moderne. Ce progrès et l’entrée dans l’ère contemporaine sont nécessaires ; toutefois, l’imitation de l’étranger est ressentie par beaucoup de
452

Véra Tahar, Léa : Ravaudage au pays du ménage, p. 6.

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Maghrébins comme une perte d’identité, une perte de la mémoire du passé et des traditions. Hédi Mabrouk dans un hommage au personnage de Bourguiba exprime le sentiment de tous les Tunisiens du XXe siècle :
« Sous son souffle, la Tunisie s’inséra dans la bouleversante mouvance de la modernité afin de permettre aux générations montantes de pouvoir affronter les défis apportés par l’évolution de la société, cette société que le miraculeux progrès technologique a arrachée aux douces senteurs de la vie traditionnelle, aujourd’hui sollicitée avec nostalgie à travers le film de nos souvenirs. »453

Le journaliste admet qu’aujourd’hui, face à la modernité, un malaise s’est installé chez les Tunisiens qui trouvent, dès lors, refuge dans leur passé. a. Nostalgie Ces nostalgies sont brusques et apparaissent souvent lorsque l’individu est troublé. Il s’ensuit de la poésie comme si ces moments passés étaient magiques. Ainsi, Le héros de De Miel et d’aloès écrit :
« Il advient qu’une infime nostalgie se réveille en sursaut ; déploie l’efflorescence de ses coraux au fond de la mer intérieure, y allumant de brusques flamboiements. Alors, une fièvre me prend d’ouvrir les tiroirs de ma vie, d’aspirer à pleins poumons la poussière du temps : photos jaunies, cartes postales racornies, annotations griffonnées dans les marges de livres débrochés ; ces effluves, mêlées de fleur fanée et de souvenirs moisis, secrètent un lent vertige, aussi suave qu’une bouffée d’opium »454.

Le narrateur semble être dans un autre monde lorsqu’il redécouvre ces pièces du passé. Il n’est plus maître de ses gestes, de ses pensées ; il est transporté comme s’il s’était drogué. S’ensuivent alors plusieurs bribes de son vécu : ses amours, son père, son adolescence… On note, alors, chez beaucoup d’écrivains tunisiens de langue française l’usage de longs passages, poétiques parfois, pour décrire une maison, un paysage, un visage d’antan. Hédia Baraket, elle, a préféré les images. Dans son livre Chouf, elle montre des photos de la Tunisie traditionnelle. Son ouvrage est un album de photographies qui permet aux Maghrébins de se replonger dans leurs origines. Portes bleues, femmes en blousa fouta (tenue traditionnelle des vieilles femmes), l’âne et la charrette (moyen de transport privilégié à une époque)…autant d’éléments qui montrent l’évolution de la société, sa transformation. Ce que peuvent regretter les Tunisiens, c’est
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Mabrouk, Hédi : ‘Il a marqué l’Histoire’, Jeune Afrique n°2049, 18/24 avril 2000, p. 59. Becheur, Ali : De Miel et d’aloès, p. 29-30.

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un mode de vie où le temps laissait indifférent, où les gens prenaient justement le temps de vivre, où les plaisirs les meilleurs étaient aussi les plus simples. Dans L’homme de paille (1988), par exemple, le narrateur s’interroge sur les motivations qui l’ont fait écrire sur son père. Celles-ci se résument à une seule expression : « Il faut être bon, tout est là. ». Cette phrase était celle que répétait comme un leitmotiv son père car c’était la philosophie de la vie que ses ancêtres lui avaient apprise. Pour vivre heureux, il fallait tout simplement être bon. Ce sont des valeurs qu’à présent les Maghrébins oublient, et dont le fils, face à sa société moderne, face à l’évolution de sa propre identité se souvient comme s’il prenait conscience qu’il n’était plus sur la voie de ses origines, comme si inconsciemment, il cherchait dans son passé des réponses à son présent. Habituellement, ce sont des personnes âgées qui se remémorent leur jeunesse avec nostalgie, or là, ce sont des individus d’âge moyen. Comme pour les Européens, un manque s’est installé en dépit du progrès et du confort. Ce vide c’est celui de l’insouciance, de la simplicité, du naturel de la vie et de la société maghrébine avant la colonisation et avant son indépendance. Mohamed Fouzi Fredj, dans un long passage décrivant son quartier montre son amour pour cette période insouciante : « Mon quartier, fief de mes quinze siècles d’Arabité, est la chaleur. Il ne sent pas le calculé, le factice, les vertus aurifiques, les claustrations comme c’est le cas pour les cités esseulées, lépreuses exhalant le froid massacreur, les odeurs des asiles, les grandes et meurtrières rancunes. Les odeurs d’encens se répandent, se promènent, se faufilent, habitent les corps des jeunes filles simples, sveltes, fières. […] Les marmots de mon espace ne sont ni ordonnés, ni grincheux. Quand ils rient, ils rient pour de bon. Ils n’ont ni vêtements signés ni jouets onéreux. Le luxe, ils le refusent arborant des sourires colgate. Les hommes de mon quartier vénèrent le travail ; leurs sueurs sont un bel encensoir qui trône majestueusement. Oui, j’aime mon quartier. Il est chaleureux, animé. […] Les maisons de ces territoires sont spacieuses, accueillantes et lascives. On dirait des avalanches d’air, de pureté, de prodigalité. Elles sont aérées, irriguées, coquettes. […] Comme j’aime les vieux de mon quartier ! Ils ne sont ni emmerdeurs, ni gâteux. Leurs chéchias sont vraies, authentiques, jamais tapageusement folkloriques. Leurs pardessus, les pantalons bouffants qu’ils portent sont amicaux, sympathiques. Quelque chose de spécial, on dirait de la magie, les embellit. Leurs corps sentent l’ambre, les lumières, le musc. Et les dignités. Leurs visages ridés sont musiciens. Assis auprès d’un kenoun, ils préparent un thé succulent. Et boivent le thé ensemble, sans calcul, sans imposture, sans fanfares comme on le voit à la télé, dans les chaînes sataniques. Leurs femmes quelque peu taquines ne

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sont pas vieilles. Leurs corps ne sont ni flasques, ni géminés, ni latescents. Oui les vieilles de mon quartier se pavanent, se dandinent dans leurs accoutrements traditionnels. Et leur allure est franchement conquérante. […] Dans ces territoires de la vraie vie, on n’aime ni le clinquant, ni les apparences. Les signes veufs du modernisme guignol sont rejetés. Sans regret. Les hommes de mon quartier prient apostrophent la première, la primitive, l’originelle, l’unique et la plus sacerdotale identité. J’aime frénétiquement mon quartier. Je l’aime avec mes entrailles. C’est une passion inlassablement inextinguible. »455

L’auteur fait la comparaison avec les cités modernes froides, tristes qui respirent l’insécurité et la laideur, avec la nouvelle société moderne fondée sur l’ostentation et l’apparence. «le quartier ne sent pas le calcul, le factice, les vertus aurifiques, les claustrations ». On sent l’amour de l’écrivain : « j’aime » répété quatre fois, l’adjectif possessif « mon », le terme « passion » sont autant d’éléments qui prouvent l’appartenance du narrateur à ce monde, sa revendication identitaire de simplicité, d’authenticité et d’humanité. Ces propos s’opposent à ceux des colonisateurs et rétablissent la vérité, sa vérité. Les femmes quelque peu enrobées ne sont pas laides et écœurantes, « leurs corps ne sont ni flasques, ni géminés, ni latescents », au contraire elles se pavanent et « leur allure est franchement conquérante ». De même, il insiste sur la chéchia qu’il qualifie d’authentique « jamais tapageusement folklorique ». Ces hommes traditionnels ne portent pas ces vêtements et ces accessoires pour correspondre à l’image touristique européenne mais parce qu’ils aiment ça, parce que c’est leur culture, leur identité. Les habitants de ce quartier respirent la simplicité : ni jouets onéreux, ni luxe de pacotille, ni calculs, ni clinquant, ni apparence. Ils sont, pour l’auteur, à l’image de la culture maghrébine, à l’image de sa Tunisie natale : authentiques. Ces quartiers existent encore dans quelques villages mais bientôt tout cela ne sera plus qu’un souvenir et c’est ce contre quoi les écrivains tunisiens luttent. Leurs ouvrages sont autant de dénonciation de cette perte d’identité et autant de souvenirs à ne pas oublier. Écrire est un moyen de rappeler aux Tunisiens leur passé et comme tout orientaliste de l’idéaliser :

« […] nous remontons lentement une de ces ruelles fraîchement arrosées de Sidi-Bou-Saïd. Le parfum suave des orangers en fleur se répand dans la ville comme des bouffées de bonheur. Le soleil éclaire
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Faouzi Frej, Mohamed : Le Pitre et Arbia, p. 16-17.

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les demeures d’un blanc immaculé. Les grilles en fer forgé luxueusement ouvragées, les jalousies et les portes en bois épais sont bleues, d’un bleu inimitable, à la fois doux et lumineux. Ici et là, des cascades de glycines et de bougainvilliers signalent les jardins en terrasse où poussent dans un heureux désordre pins et arbres fruitiers, aloès et oliviers avec, de place en place, les célèbres figuiers de Barbarie. Nous suivons un chemin qui mène sur les hauteurs au-dessus de la mer : le panorama est d’une rare splendeur. À l’horizon, le ciel et l’eau se confondent dans une brume légère. La richesse et l’harmonie des couleurs, la douce chaleur, l’envoûtante lumière, cette impression de calme et de paix, l’espace immense et silencieux, tout contribue à faire de cet endroit qui plut tant à André Gide, l’image réelle d’un coin de paradis. »456

Ce coin de Tunisie respire le bien-être, le narrateur qui a parcouru Sidi-Bou-Saïd s’y plaît, il s’y sent bien : « bouffées de bonheur », « doux et lumineux », « heureux désordre », « douce chaleur », « l’envoûtante lumière », « calme », « paix »… Le paysage semble féerique, édénique. Le style du texte, de même, illustre le plaisir du héros, il se montre poétique dans son souvenir : « cascade de glycines », « blanc immaculé ». Ce quartier est idyllique voire extraordinaire, le lecteur n’a qu’une envie, celle de prendre la place du personnage, de déambuler lui-même dans Sidi-Bou-Saïd et de ressentir les mêmes émotions, respirer les mêmes parfums, voir les mêmes couleurs. Ce lieu est encore conservé tel quel pour les touristes. De manière détournée, c’est un moyen de dire qu’il faut préserver les richesses de la Tunisie afin de pouvoir en profiter éternellement. En revanche, Claude Benady, lui, accuse ouvertement la modernité, la course à l’industrie et le développement touristique d’être la cause de la destruction de la beauté tunisoise de Sidi-Bou-Saïd, de sa dénaturation. Pour lui, ce village n’existe plus tel qu’il l’a connu :
« J’ai aimé Sidi-Bou-Saïd au temps de sa splendeur, c’est à dire dans son intimité de village arabe pas encore pollué par l’exotisme, le tourisme des Hilton et l’artisanat industriel. »457

Contrairement à Roland Mattera, il pense que ce site a perdu de son charme, de son authenticité à cause des touristes. Pour eux, nombre de boutiques d’artisanat ont ouvert, des cafés se sont implantés, le parking permettant l’arrivée de centaines d’étrangers sans compter les Tunisiens, s’est agrandi. Certes Sidi-Bou-Saïd est bien présent avec ses maisons blanches, ses fenêtres et ses portes bleues, sa situation géographique qui permet
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Mattera, Roland : Retour en Tunisie après 30 ans d’absence, p. 71. Benady, Claude : Un été qui vient de la mer, Périples 1972.

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d’avoir une vue magnifique sur le port, la mer, mais il est devenu différent, plus commun, plus accessible donc moins idyllique, moins extraordinaire. Il conserve son exotisme mais banalisé car tout est organisé pour donner une impression de dépaysement et d’originalité aux touristes. Alors que certains écrivains décident de critiquer la modernité et de la mettre face au passé des Maghrébins pour mieux marquer leur différence et mieux expliquer leur nostalgie, d’autres préfèrent écrire des ouvrages où seule la Tunisie traditionnelle apparaît. Moncef Ghachem, par exemple, est un amoureux de la Tunisie et de Mahdia en particulier, son village natal. Celle-ci, comme toutes les villes du littoral (le Sahel) a changé pour répondre aux attentes de tout site touristique. La vieille ville ou médina est toujours occupée, le cimetière, symbole de cette cité, toujours entretenu, c’est la nouvelle ville qui s’est développée avec la création de banlieues, l’installation de bâtiments administratifs, d’hôtels, de lieux de loisirs… L’auteur occulte cet aspect de Mahdia pour n’en conserver que l’image qu’elle avait dans son enfance : une ville de pêcheurs. Il narre alors sa naissance dans le patio de la maison traditionnelle, il parle de son père pêcheur, de son oncle qui a participé à la première guerre mondiale auprès des Français, il raconte la vie dans le quartier du Borj Erras, les cours de français, les rêves prémonitoires de sa mère…en bref, tout ce qui faisait le charme de cette vie, tout ce qui a participé à la construction de son identité. Ce recueil d’histoires vécues est plein d’authenticité ; l’auteur ressent le besoin de dire son passé heureux, les anecdotes de son entourage. Cela lui permet de laisser une trace dans le présent de la vie simple de la Tunisie traditionnelle. Comme le feraient les photos, les récits mémoriels sont un moyen d’éviter l’oubli. Albert Memmi, dans Exercices du bonheur, consacre certains chapitres aux valeurs des Maghrébins, à ce qui faisait leur attrait pour les orientalistes occidentaux : une vie vécue selon la philosophie du Carpe Diem, le temps qui n’est pas un souci, une absence totale d’appréhension du futur. Ces caractéristiques qui auraient été les siennes aujourd’hui sans l’entrée de l’Orient dans l’ère du progrès. De même, Taos Amrouche nous parle de l’époque de son enfance et exprime son amour, le bienêtre qu’elle ressentait :
« J’aimais cette avenue. Je m’y sentais joyeuse et riche. J’aimais ces boutiques, ces gargotes, ces cafés maures crasseux, avec leurs pots de géraniums et de basilic, et ces boucheries décorées de fresques naïves aux devantures desquelles pendaient des fressures, des têtes d’agneaux toutes alourdies du sommeil de la mort. J’aimais ces marchés éclatants de misère et de joie, et cette avenue qui allait

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s’étranglant à mesure que se multipliaient les échoppes, les étalages de fripes, les charmeurs de serpents… »458

Cette description est réaliste, la narratrice ne cache pas ce qui pourrait ne pas plaire ou choquer les esprits : « cafés […] crasseux », « pendaient […] des têtes d’agneaux ». Le lecteur sent la simplicité de la peinture, l’enfant est heureuse, d’ailleurs les termes de « j’aimais » répétés trois fois, « je m’y sentais joyeuse » le prouvent. Elle est « riche » car elle éprouve du bonheur, et le bien-être est plus essentiel que l’argent, surtout pour une enfant. Les démonstratifs : « cette », « ces » sont utilisés car l’auteur ne s’identifie pas au lieu, elle fait comprendre au public, par le biais de la désignation, que c’est cet endroit qui peut paraître bizarre ou incongru qui est la cause de son bonheur. Nous avons vu précédemment que les écrivains tunisiens francophones critiquaient la modernisation à outrance et une affreuse métamorphose de leur société. Ils sont déçus par le présent créé depuis l’Indépendance, et ils ont l’impression que leur véritable origine, faite d’une vie calme et paisible, d’insouciance, de respect et de naturel, ne sera plus. Le roman de Farès Khalfallah : Une vie lointaine, montre cette nostalgie ce désir de revivre comme aux temps traditionnels et ce sentiment que cela ne sera plus possible, que le passé est perdu. Après la mort de son père, un Tunisien quitte la France pour s’installer dans son village d’origine. Il y devient photographe, se marie et prend les habitudes des Maghrébins. Un jour, il quitte tout et part à l’aventure, seul, sans un sou. Lors de ses tribulations, il va participer à la cueillette des oliviers, il va construire des bâtisses, dormir à la belle étoile, marcher et oublier toutes les préoccupations de son époque comme l’apparence, le confort, la richesse, le pouvoir…Après quelques mois, il repart en France puis revient auprès de sa femme. Cette histoire illustre cette envie de beaucoup de Tunisiens de revenir à l’époque où les orientalistes européens les ont trouvés. Ce départ pour une vie inconnue faite de travail mais aussi de sérénité est motivé par le besoin de l’individu de retrouver des valeurs perdues, de se retrouver tout simplement. Néanmoins, le titre « Vie lointaine » suppose que cette parenthèse traditionnelle ne pourra plus exister, qu’elle appartient au passé et qu’avec la modernisation, le changement de mœurs, l’influence de l’Occident, il sera impossible de retrouver cette même authenticité, de créer de nouveau ce mode de vie. Une citation tirée de C’était Tunis 1920 de Maherzia Amina-Bourraz (1993), résume ce phénomène :

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Amrouche, Taos : Rue des tambourins, p. 29.

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« Cette atmosphère a changé avec le développement de la vie moderne. Nous gardons encore de nos jours un reste de nostalgie pour le charme et le pittoresque de la vie d’antan. »459

La nostalgie c’est le regret d’une chose perdue, c’est un regard vers ce qui n’est plus, une idéalisation du passé, de mœurs et a contrario une critique acerbe de l’actualité, des temps modernes qui ne sont que désillusion par rapport aux rêves de l’Indépendance. Les traditions n’échappent pas à cet orientalisme tunisien ; la famille, les fêtes religieuses sont à nouveaux appréciées. b. Tradition Les valeurs qui servent de référence sont essentiellement traditionnelles, construites sur un passé mythique ou idéalisé. Les traditions, qu’elles soient religieuses ou culturelles, sont le fondement de toute civilisation, de toute identité. La perte de celles-ci signifie la perte d’une mémoire, d’une origine, d’une Histoire et l’ouverture vers l’inconnu. Or, c’est ce qui est vécu par les Tunisiens au fur et à mesure de leur modernisation et de l’ancrage de leur société dans l’occidentalité. Lorsque Roland Mattera revient en Tunisie après trente ans d’absence, il est sensible aux changements de la ville, mais pour lui, le sens de l’hospitalité, la chaleur humaine, les traditions sont encore présentes, ont perduré en dépit de l’imitation européenne. Toutefois, un ami tunisien qui a connu le passé et qui vit le présent lui ouvre les yeux :
« Vous m’avez dit que vous avez été accueillis chaleureusement et que vous avez été heureux de redécouvrir le sens de l’hospitalité. Tout est relatif ! votre comparaison avec un pays sans doute plus froid vous donne certainement l’impression que rien n’a changé dans cette Tunisie que vous connaissiez. […] Il y a encore des traditions qui persistent […] mais ce n’est plus ce que c’était […] Chez les jeunes, […] les mentalités […] s’éloignent de l’esprit typiquement oriental et spécifiquement tunisien. »460

En effet, si l’on regarde le roman de Salem Trabelsi on remarque que les héros masculins (Fethi et Hassen) vivent les rites religieux comme le Ramadan ou l’Aïd à distance. Ils y participent parce que tout le monde le fait, par habitude, mais en cachette, ils fument ou ont des pensées lubriques. Ils critiquent même l’égorgement du mouton en le comparant à une boucherie. Le respect et la foi dans ces coutumes ne résistent plus face à la vie moderne, aux mœurs empruntées à l’Europe. On ressent dans le discours du
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Maherzia, Amina-Bourraz : C’était Tunis 1920, p. 71. Mattera, Roland : Retour en Tunisie après 30 ans d’absence, p. 81.

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des odeurs de la cuisine ? Colette Fellous. Pierre Loti déclarait aux Maghrébins : « Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe. cet ouvrage a un but pédagogique. la normalisation des mœurs et des paysages urbains. Il raconte aussi l’histoire musicale : les danses. les mélodies jouées…Pour l’auteur. eux. Elle rappelle que les femmes d’antan faisaient sécher sur les terrasses des piments pour la préparation de l’harissa. Pierre : La Mort de Philae. que les policiers s’asseyaient dans les cafés pour éviter la chaleur au lieu de 461 462 Loti. éviter la disparition des différences. les Orientaux avaient été mis en garde par les orientalistes européens. Mouloud…de leur origine. paradisiaque et ils ont critiqué cette conquête du Maghreb par le progrès. p. son but est de permettre le souvenir car connaître son passé c’est mieux vivre son présent et mieux appréhender son futur. Chadly Ben Abdallah. préfèrent raconter leur enfance et mettre en situation des événements du passé. »461 Ce souhait est le même chez les orientalistes européens et chez les orientalistes tunisiens : conserver une noble identité. il destine celui-ci « à tous ceux qui savent qu’un peuple qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir »462. C’est le face à face avec la réalité contemporaine et la désillusion par rapport aux rêves qui provoquent cette envie de revenir en arrière et surtout de critiquer le présent en le comparant à un passé certes moins développé mais plus authentique. où il rend compte des us et coutumes de son pays. le luxe affiné de vos demeures. p. va donner au lecteur des détails pittoresques sur la vie quotidienne au Maghreb. Pourtant. les instruments orientaux. ils ont lutté pour empêcher cette dévastation d’un Ailleurs naïf. la déception de voir que la génération qui devait assurer la pérennité des traditions ne le souhaite pas. Lorsque ces derniers ont surpris l’invasion de la modernité au seuil de l’Orient. des peaux de mouton pour les tapis de l’hiver. Chadly : Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie. Il parle de toutes les fêtes religieuses : Aïd zghir. Ramadan. Volonté ou révélation inconsciente d’une nostalgie des gestes de la mère ou de la grandmère. chaque Tunisien pourra lire ce livre et ne pas oublier ses racines. mais aussi tout ce qui fait la grâce et le mystère de votre ville. L’auteur n’est pas nostalgique. des mets préparés à chaque occasion. Ben Abdallah. qu’elles triaient les pois chiches. leur organisation. dans Le Petit Casino. 296 .5. Les autres écrivains de la littérature tunisienne de langue française.Tunisien le regret de cette perte. afin de conserver la mémoire de tout un peuple compose un ouvrage : Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie. Kbir. Ainsi. 1252.

son existence et les abus du colonialisme. »463 L’homme ainsi décrit reflète un mode de vie paisible. 297 . tu traverses le souk des parfumeurs […] Tu frôles les minuscules fioles d’essence de rose ou de jasmin. d’une société qui n’est pas à la hauteur des espérances de l’Indépendance. insouciante qu’elle destine une pièce de sa maison en France à l’orientalisme. la miséricorde d’Allah et sa baraka’. L’écrivain se repasse le film de son enfance où cet homme aimé et respecté incarnait la vie orientale. jour de prière. qui s’alignent sur d’étroites étagères […] Je te vois longer la Grande Mosquée circonvenue par les échoppes des boutiquiers […] D’un geste ample de la main ramenée vers le cœur. de tout un bien-être difficilement accessible aujourd’hui. La littérature de seconde et de troisième générations (1950-1975 et 1975-aujourd’hui). qui se prélassent au seuil de leurs éventaires […] ‘La paix soit sur vous ! clames-tu d’une voix sonore ! Et sur toi la paix. exprime une colère contre soi-même : une critique du gouvernement. le marchand de cacahuètes sur les plages… L’auteur est tellement nostalgique de cette époque chaleureuse. évoque son grand-père décédé.régler la circulation. parlera de sa seule grandmère. La liberté de dire permet aux écrivains tunisiens de donner une idée de la réalité actuelle et du passé. de cette manière : « Sors de ton cadre doré grand-père ! Brise la transparente paroi de la mort . p. 10. d’un paysage banalisé . juste après la prière du matin. elle. d’ambre ou de violette. L’écriture sert d’exutoire à une rage : c’est la marque de la littérature de la première génération (1920-1950) où le sens de chaque ouvrage était de dire son identité. c’est à dire aux peintures et objets évoquant la Tunisie et aux ouvrages de l’orientalisme comme ceux de Loti. Quelques pages plus loin. elle. Hélé Béji. endosse ton burnous. symbole de toute une tradition. lui. De ton pas mesuré. et pars. le souk d’antan avec les fioles de parfum. surtout le vendredi. Ali : De miel et d’aloès. comme à l’accoutumée. et une nostalgie d’un passé qui manque. de traditions qui sont perdues et le Moi. Ali Becheur. L’enfance et le recours à la littérature mémorielle permettent de mettre en scène le passé et de mieux signifier la raison de cette nostalgie. elle évoque le pain tabouna qui est cuit dans un four d’argile. répond en chœur l’assistance. tu réponds au salut des marchands de fruits secs. des nouvelles mœurs dissolues. la chaleur humaine avec le salut. de toute son enfance. Les yeux de ma mémoire jamais ne te perdront de vue. l’insouciance des marchands. 463 Becheur.

Abdallah : Autobiographie. p. de constituer ce livre total où tout serait dit sur ce passé fuyant d’avant la chute coloniale et son prolongement dans l’Histoire. celle de leur pays. 465 Bounfour. 85 in Le Mythe des ancêtres dans l’œuvre romanesque d’Albert Memmi. a. « […] le genre autobiographique est fondateur de la littérature francophone du Maghreb. voire la littérature du Maghreb toute entière. Robert : Réflexions sur le texte maghrébin ou l’écriture du désert. ils vont avoir recours à l’autobiographie. montrer leur Histoire. aux flash-back et à leurs sens. p. leur enfance. celle de leur pays à diverses époques : pré et post coloniale. Moyens techniques L’autobiographie est le genre majeur utilisé par les écrivains tunisiens francophones. 464 El Baz. […] Les autobiographies […] maghrébines sont […] marquées par l’altérité occidentale »465 Ce genre. un roman des origines. et son obsession première est de tout dire. Progressivement. Les écrivains veulent donner leur sentiment sur ce qu’ils ont vécu lors de la colonisation. Pour ce faire. 2. avant et après l’indépendance. 298 . genres croisement des cultures. ils souhaitent que les Européens apprennent à mieux connaître leur culture. l’Occident est visé par les discours. modernes et traditionnelles. Certes. leur finalité sera double : s’adresser aux Occidentaux pour prouver leur existence et leur identité à part entière mais aussi s’adresser aux Maghrébins pour qu’ils n’oublient pas qu’ils sont des Orientaux avant tout et pour qu’ils ne perdent pas leur identité au profit d’une autre qu’ils ont adopté. celle de se fonder sur la mémoire : « Le roman maghrébin est essentiellement un roman mémoriel. »464 En effet. leur famille. sont nés de ce désir de se dire aux Européens d’où une altérité : écrire pour soi en se disant à l’Autre. p.2. 4. leur identité collective et individuelle. Littérature mémorielle La littérature francophone a une particularité. les écrivains maghrébins vont écrire sur eux. leur histoire. à la naissance de cette littérature. leurs désirs et leurs déceptions. leurs souvenirs. enfin donner leur opinion sur les différentes sociétés : occidentales et orientales. Leur intérêt ? Exprimer leur personnalité.

L’autobiographie permet de se dire. Le « je » devient un instrument d’individualité dans lequel le collectif se reconnaît. […] j’ai décrit le drame colonial parce que je l’ai vécu . j’ai peint les ravages de la domination parce que j’ai constaté les souffrances des dominés et les déformations des dominants. Albert : Exercices du bonheur. la plage… Chaque Maghrébin se reconnaît dans ces descriptions qui sont de prime abord vécues par le narrateur mais qui sont connues de tous. les rites sont les mêmes. et tous les Tunisiens se reconnaissent dans la relation qui lie la grand-mère à la petite fille. son vécu . entre mon pays natal. les activités… le cadre aussi : le foyer traditionnel avec la cour au centre de la maison et les pièces agencées autour d’elle. ses récits sont des témoignages : « parce que je l’ai vécu ». Il avoue aussi les différentes étapes de sa création littéraire : dénonciation de la colonisation « j’ai décrit le drame colonial ». de sa culture : « On n’en a jamais fini avec son pays natal ». à son pays natal même s’il le quitte. même s’il le critique car il le déçoit. plus intime. 137-138. les maisons. Toute mon œuvre fut une tentative de réconciliation entre les différentes parties de moi-même. Celles-ci construisent l’individualité. 299 . son intégration chez les Français. de montrer le lien qui unit l’écrivain à sa culture. […] Toute mon œuvre fut un inventaire de mes attachements . tous les Juifs se retrouveront. qui sont l’expérience de chaque individu tunisien. Celui-ci donne un caractère d’authenticité au récit. L’enfance vécue par les Tunisiens est partagée . le crépitement du kenoun. Hélé Béji utilise le « je ». l’armoire où tout objet est conservé en cas de besoin. Dans L’Œil du jour. p. Albert Memmi se livre et par-là explique le comportement de nombreux artistes : « On n’en a jamais fini avec son pays natal. Lorsque Hélé Béji évoque sa grandmère c’est à toutes les aïeules maghrébines qu’elle fait allusion. directement ou transfiguré par la fiction. et tout ce qui m’advint par la suite. plus réaliste aussi. Avec Albert Memmi qui raconte sa jeunesse. ses quartiers populeux et cosmopolites. où je suis né. et les passages critiques. ironiques mis en relief sont plus énergiques. De ce fait. […] mon pays natal y est partout présent (dans mes écrits). l’identité de la personne. et une 466 Memmi. Cet extrait prouve aussi que l’Homme ne peut se détacher de ses origines. les danses de sa mère. le récit autobiographique prend une dimension plus sentimentale.L’élément caractéristique de l’autobiographie est l’usage de la première personne. plus véhéments. la critique du Maghreb moderne : « mes attachements. et une constante révolte contre eux. »466 L’artiste à travers toute son œuvre va parler de sa réalité. Dans « Le Pays intérieur ».

les insultes. de son histoire. son amour de la langue française. ses contacts. son tiraillement identitaire causé par sa double culture : « une tentative de réconciliation entre les différentes parties de moi-même ». les troubles identitaires. cette volonté de 467 Assia Djebar : ‘Regardées et regardeuses’. de dire son intimité et de partager ses émotions. c’est se ressouvenir certes. 300 . ses doutes ou espoirs avec l’autre. il va se centrer sur le couple mixte. Les romans maghrébins sont très personnels . de s’exprimer. ses expériences. le rôle de la famille. Il s’agit. son intimité. de dire ses souffrances et ses joies. de conserver son passé et de tirer des souvenirs l’essentiel. est indissociable de la vie de l’écrivain. ce désir de s’affirmer. Dans Agar. « Apprendre à voir. c’est de parler de ce qu’on a vécu et qui concerne aussi sa propre civilisation. des relations Juifs/Musulmans. p. Celui-ci ressent le besoin de parler. son adolescence à travers les examens scolaires. je l’ai découvert. La Statue de sel raconte les tribulations d’un Juif Tunisien lors de la colonisation. L’artiste éprouve le besoin d’exprimer son Moi. par exemple. l’écrivain nous donne un aperçu de la Tunisie lors de son émancipation. L’autobiographie est un plongeon dans l’intimité de l’individu. Le Scorpion est l’expression d’un problème identitaire : qui suis-je ? À quelle culture appartiens-je ? Ces quelques œuvres autobiographiques illustrent cette quête du Moi. son déni de sa judéité. L’écriture personnelle est un exutoire pour l’individu. pour lui. puis il donne ses opinions sur l’évolution des mœurs. l’écrivain parle de lui d’abord. c’est rechercher les ombres qu’on croit mortes… »467 Plonger dans le passé c’est voir le monde et se voir soi-même. de se ressaisir par les commencements. c’est fermer les yeux pour réécouter les chuchotements d’avant. en majeure partie. son enfance. de la culture de jadis.constante révolte contre eux ». enfin. Albert Memmi. de l’histoire du pays. Le meilleur moyen de défendre ses idées. La première personne et ce qui lui est associé stylistiquement rendent compte de cette quête du Moi d’antan. 82 in Vaste est la prison. de ses expériences. Le retour en arrière permet de retrouver le connu. la tendresse murmurante d’avant. fait de la littérature son arme d’expression de son identité et de son histoire. La littérature tunisienne de langue française. de critiquer et de convaincre. de trouver la permanence du Moi à travers les aléas de l’existence. il exprime ses craintes et ses souhaits… Ce phénomène individuel est en réalité commun. l’univers familier et rassurant. il se confie à un public anonyme. La difficulté vécue par son couple pour accepter et s’intégrer dans la culture de l’autre. Avec Le Pharaon. Les rapports de force.

réalise avec Avenue de France (2001). d’une histoire commune à beaucoup de Maghrébins. p. 161. Colette : Avenue de France. le narrateur est omniscient. Hachemi : Ma foi demeure. autre écrivain de la littérature tunisienne de langue française. depuis les arrière-grandsparents jusqu’à l’enfance de l’héroïne. Dans La Ferme du Juif de Pierre Chouchan (1998). les relations du héros avec les Tunisiens et les Français… Tout le texte est à la troisième personne : « Mahmoud erre dans Rome »471. Avec Les Jardins du Nord. 474 Ibid. dans le roman de Hachemi Baccouche. 472 Ibid. en dehors des anecdotes comme la crainte des Allemands ou des Sénégalais. l’écrivain introduit le personnage comme si le lecteur le connaissait déjà : « Mahmoud n’attend plus rien »470. sa ville : « C’est un roman qui a six ans au début de la phrase et quatre-vingt-deux au bout de la ligne. d’avoir un regard extérieur donc plus objectif sur son enfance. p. 470 Baccouche. certaines autobiographies. sa vie. À la fin de l’ouvrage. 160. 8. Mahmoud. sont uniquement à la troisième personne . »474. »468 mais aussi la troisième personne lorsqu’elle parle de sa famille ou lorsqu’elle personnifie son roman. la motivation est donnée dès le début. 26. Ainsi. 473 Ibid. « Mahmoud s’agenouille »472. p. L’écrivain mêle à ce récit la première personne : « C’est ma vie sans être la mienne. des passages à 468 469 Fellous. Comme avec Hachemi Baccouche. de « il ». Paris. Colette Fellous. Mahmoud dit : « Oui. à savoir. p. 301 . la rébellion et l’indépendance. Les Jardins du nord de Souad Guellouz ou Ma foi demeure de Hachemi Baccouche (1958). 4e de couverture. p. p.témoigner d’une civilisation. Sofia. Il va évoquer l’occupation de la Tunisie par la France. Paris : Gallimard 2000. chez d’autres auteurs. je voudrais pouvoir écrire ce que je ressens. « Mahmoud avait vu Marie-Thérèse »473… sauf lors des dialogues où le protagoniste prend la parole et use du « je ». ce souhait est réalisé et justifie l’existence de cet ouvrage. l’écrivain s’octroie le droit de prendre de la distance. Il parle de Christian. Toute l’œuvre est le souvenir de la famille. Toutefois. « elle »…mais le lecteur sait que c’est un récit véridique qui raconte l’enfance de l’écrivain. »469. 253. une autobiographie appartenant à la fois au Nouveau Roman et à la poésie. Ibid. À travers ces deux endroits. Albert Memmi use de différents procédés stylistiques pour parler de son intimité mais le « je » demeure. celle de ses cultures. 173. offrir au fils la mémoire du passé. de « son » père. celle de ses proches. L’héroïne s’identifie à deux artères principales des cités qu’elle considère comme étant sa demeure : avenue de France à Tunis et Place de la nation à Paris. 471 Ibid.

« je parle d’un temps (1955-56) où la plus grande partie de la ville de Mahdia était cantonnée dans sa presqu’île »480. l’espace temporel est alors très large. 46. p. il y a prospection dans le discours : la ville Metline ne sera plus aussi délicieuse (Les Jardins du Nord). 1938. Hachemi : Ma foi demeure : p. donc son intimité. comme Colette Fellous passe d’une époque à une autre. les oliviers. 1865. 72. La troisième personne permet le regard extérieur et surtout le jugement. « […] l’orangeraie. 477 Chouchan. des 475 476 Guellouz. 302 . Souvent aussi. elle allait les pieds nus et c’était – Sofia s’en souvient bien – un spectacle poignant »476. Enfin. des mariages. 478 Baccouche. Certains écrivains sont précis dans leurs récits : « Tunis-Juin 1940 »478 pour Mahmoud. Par exemple. 1943. Souad : Les Jardins du Nord. Des guerres. pour le héros de L’Épervier. sa vie privée mais il raconte avec des mots d’adultes. 19. 1909. des palais et des casernes occupées. D’autre. des scènes d’amour. p. Ces précisions permettent au lecteur de recréer l’environnement historique de cette période. les terres…tout appartiendra un jour à Taïeb et Rebba. de vérifier ce qui est raconté et aussi de mieux comprendre l’univers des écrivains maghrébins. des rapts. des quartiers démolis.typographies différentes sont aménagés afin que la narratrice plus mâture puisse interrompre le flot de souvenirs et commenter le passé. 150. 1913. Ibid. des crimes. Souad : Les Jardins du Nord. les écuries. des pays qui se mettent en scène. 5. travesties. son enfance. des mensonges. des promenades en calèche l’après-midi. des promesses. des temples incendiés. 3. la subjectivité et l’objectivité. « fin de Ramadan […] en l’an 139 de l’Hégire et 197. du gingembre et du sucre glace sur un gâteau au sorgho. des humiliations. une conscience mature. »479 pour Sofia. des langues bariolées. Moncef : L’Epervier. « 1860. des scandales. ses actes. des opéras et des cinémas. Ces autobiographies se caractérisent donc par l’énonciation d’une intimité à la troisième personne qui permet d’allier le passé et le présent. les étables. des déplacements de familles. L’écrivain est certes plongé dans le passé. le narrateur écrit : « Ce fut à Bizerte que Sofia connut pour la première fois les sentiments les plus violents et peut être les plus mystérieux qu’un être humain puisse éprouver : l’amour et la haine »475 ou encore « Car la Tunisie d’avant l’Indépendance n’avait pas seulement faim. des enfants assassinés. p. 1924. Pierre : La Ferme du Juif. »477 (La Ferme du Juif). une autre caractéristique de l’autobiographie est l’ancrage dans le temps. 480 Ghachem. 1950. 479 Guellouz. 1948. p. p. Cette mise à distance volontaire est motivée par le besoin de l’auteur de se montrer objectif.

Je feuillette les années. des lettres de menaces. La porte de France est donc toujours la frontière entre la ville européenne et la ville arabe. une odeur de vomi. des jacarandas. il commence à faire très chaud. de cette manière. Des fiacres. les ombrelles. des persiennes fermées et les yeux qui se glissent dans les fentes. Ainsi. C’est normal. »481 Dans ce passage. quand la Tunisie est devenue indépendante. Ibid. de vanille et de santal. les pieds nus des enfants. 26-27. des ânes roux. p. la bibliothèque du Souk el-Attarine. le lecteur se retrouve grâce au récit à une époque ou qu’il a connu ou qu’il souhaite connaître. p. des bouquets de roses blanches. qui dévorent. l’église. les souvenirs individuels sont aussi la mémoire collective. il arrive à Colette Fellous de donner une date.mouvements d’indépendance. les ânes. avec partout ce même soleil qu’on ne regarde plus et qui finit par être cynique. les épices. des corps de vieillards abandonnés dans les ruelles qui ont à peine la force de tendre la main. Colette : Avenue de France. des armées conquérantes. qui touchent. des manifestations de libération. des soldats lynchés. L’auteur ne s’arrête pas à la seule évocation de cette métamorphose des noms. jusqu’au Belvédère. des tramways jaune et blanc. De l’autre. D’un côté le théâtre. des jeux de gosses sur la plage. elle en explique la raison. découverte pour d’autres. des chats aux yeux crevés derrière les poubelles. 303 . qu’on a envie d’éteindre. L’écrivain. 238. l’avenue Jules-Ferry est devenue l’avenue Bourguiba. les hôtels et les cinémas. des enfants assassinés. Cette énumération traduit le temps qui passe comme le fait la succession des dates au début de l’extrait. elle évoque rapidement tous les événements. des maïs grillés au coin des rues. les hommes qui jouent aux dominos dans les cafés chantants. je joue avec mon éventail. et l’avenue de Paris s’est transformée en avenue de la Liberté à partir du Passage. tous les noms de rues ont changé en 1956. des corbeilles de jasmins. des chants révolutionnaires. »482 Ce détail a son importance puisqu’elle est l’expression du changement en Tunisie après l’indépendance. beaucoup d’oiseaux. les petits et les grands faits qui ont eu lieu durant cette période. cependant. ce retour autobiographique à l’histoire fait partie intégrante des romans tunisiens. l’expérience personnelle côtoie les événements historiques. les puits. des ficus. Souvenir pour les uns. les ruelles. les fiacres. des carrioles à cheval. les palais abandonnés. des livres sacrés piétinés. Parfois. les herbes magiques. des parfums de lys. 481 482 Fellous. des yeux de feu qui appellent. L’horloge du Passage est toujours précise. « Quelle heure est-il au juste ? Onze heures sept du matin. les mosquées. le visage des femmes cachées sous leur sari blanc. Toujours dans cette œuvre. sous-entend qu’il y a trop d’événements à évoquer et qu’elle ne pourra parler de tout. un fait précis : « L’avenue de France s’appelle toujours avenue de France. le casino.

roman (nouveau. d’un milieu . deux langues. même si la connotation intime est moins présente. sur son rôle dans le gouvernement. les ancrer dans le passé mais avec des conséquences présentes. à des fins historiques puisque à travers les souvenirs. est motivé par le désir de retrouver ce pays jamais oublié. historique. à des fins morales ou philosophiques : se comprendre soi-même. de renouer avec ses origines. affirmer son Moi et étendre son expérience personnelle à l’ensemble de sa communauté. Des Mémoires aussi sont réalisés dans ce but. des relations diplomatiques importantes. Tahar Belkhodja est un de ces écrivains qui rapportent du point de vue objectif et subjectif à la fois. L’Œil du jour de Hélé Béji est un exemple de roman fondé sur une série de réminiscences. de préserver la mémoire individuelle et collective. Il en profite. autobiographique) sont utilisés à des fins psychologiques : l’artiste montre au lecteur sa personnalité. 52-53. La littérature tunisienne de langue française use de tous les genres littéraires pour exprimer son identité. le public bénéficie de la peinture d’une époque. une religion et un passé commun. »483 Ce tableau est celui de la Tunisie à l’époque coloniale lorsque les deux cultures se côtoyaient sans se mêler. essai. le henné. aussi. Se souvenir permet de ne pas oublier.leur sourire. Mémoires. C’est une manière de prouver sa maîtrise de l’art littéraire. l’odeur de la soupe aux pois chiches et au cumin. le crépitement du kenoun lui rappelle le thé et les veillées autour de la 483 Ibid. l’adjectif possessif de première personne. tout cela construit l’autobiographie maghrébine. Ce retour en arrière dans la mémoire de l’écrivain. L’autobiographie permet ce voyage à la fois imaginaire et réel. sa relation avec Bourguiba. utiliser la première personne du singulier. Donner son sentiment. dans la mémoire de ses proches aussi. d’ancrer le passé dans le présent. ce qui permet à ce dernier de mieux comprendre celui-là . parler d’événements personnels. Les flash-back participent de l’expression de la nostalgie donc de l’orientalisme tunisien. Les pas de la grand-mère la ramènent à l’époque où elle se cachait dans le bureau. le benjouin. p. pour avoir un regard extérieur et ainsi donner son jugement sur les épisodes vécus. Les réminiscences sont aussi un moyen de se dire et de rappeler à tous les Orientaux des coutumes. 304 . lorsque la Porte était la frontière entre deux mondes. poétique. Il s’appuie sur des dates précises. Témoin et acteur de la vie politique tunisienne. la construction de la Tunisie nouvelle.

Cependant. 487 Ibid. la colère de ses proches. Elle écrit : « Au dernier tournant. Je m’apprête à passer de l’autre côté. ses talents culinaires. 12. tunisienne. en revanche. sa gentillesse. Ibid. 9. une langue. Faouzia: La Retournée. p. la vallée apparaît.télévision. sont l‘expression d’un amour pour la mère et ses soins. glissent sur mes paupières. Elle évoque avec force de sensibilité son retour au pays et les tourments qu’elle traverse à cause de sa famille. longtemps. de tout Maghrébin qui se laisse trop influencer par l’Europe et la modernisation. frémissant sous la danse du vent. p. le souvenir a pour but le plaisir de se raconter. 45. enfin d’un bien-être. pour Georges Memmi ou pour Fouzia Zouari. se sont occidentalisés. d’un amour respectueux du père qui ne souhaitait que la réussite de ses enfants. que ce paysage de l’enfance sera aujourd’hui différent car elle est une adulte. la narratrice évoque son combat contre le conventionnalisme tunisien. ils ont emprunté à l’Occident un mode de vie. Pour Hélé Béji c’est le cas. je ferme les yeux. Les réminiscences du héros de Qui se souviens du café Rubens. devenus étrangers à mon corps. elle signifie. « mlawi »486 ou « haram »487. lorsqu’elle sortait le soir. ils décident de plonger dans le passé pour ne pas se perdre eux-mêmes d’abord et pour faire prendre conscience aux autres de cette perte. assise dignement… Les écrivains. et mes doigts. »484 L’héroïne avait quitté sa terre natale pour la France où elle a fait sa vie avec un Français. elle se souvient. d’ailleurs son texte est parsemé de quelques mots tels que « hichma »485. 484 485 Zouari. s’est balancée ma mémoire comme sur sa corde le funambule. Le minaret et la coupole de Sidi Misouni surgissent au loin. elle n’a pas oublié ses origines : elle parle l’arabe . » Involontairement. 73. Je suis au seuil de mon enfance comme on l’est à la fin de sa vie. loin de l’Occident familier. de son aïeule qui l’attendait dans la skifa colorée. Dans La Retournée. n’a jamais accepté. de se remémorer des moments inoubliables qu’ils ne peuvent revivre concrètement. finalement. Lorsqu’elle écrit « je m’apprête à passer de l’autre côté ». p. d’un optimisme devant l’avenir. des coutumes… Conscients de la perte de leur identité et de celle. ce que sa famille. Deux silhouettes familières entre lesquelles. 486 Ibid. de manière métaphorique. qu’elle va pénétrer dans un autre univers. p. comme tout Tunisien. deux colombes suspendues dans le silence d’un ciel azur. 305 . comme elle le raconte. Elle revient pour les funérailles de sa mère et affronte alors la désapprobation. inondée de lumière.

Cet ouvrage permet le souvenir des différents moments les plus importants de la vie. et chante le parfum de la terre et de son foyer. […] Je sais qu’il est inutile d’insister. sa religion. la rabrouent : « Tu es folle ?Que fais-tu ici ? En pantalon qui plus est ! Je veux voir ma mère. fidèle aux conventions. De même. Sur le plan psychologique. Elle ne revendique pas son occidentalité. Lors de l’enterrement de sa mère. 488 Ibid. D’un bond. sa culture. se souvient de proverbes que même les Tunisiens restés au pays avaient oublié. Un peu après. à affronter les traditions avec lesquelles elles ne sont plus en accord même si elles n’ont pas oublié leurs origines et qu’elles revendiquent même leur appartenance à ce pays. vexé qu’elle en sache autant que lui sur les droits du citoyen et qu’elle ose l’affronter. sensé être plus ouvert à la parité homme/femme. le passé qu’il embellit souvent lui conférant le charme de ce qui a été et ne reviendra plus. elle s’oppose. L’aîné de mes oncles paternels gesticule comme un forcené. Son expérience de l’Europe l’oppose aux hommes de sa famille et elle n’hésite pas à faire valoir son droit d’équité. L’un des oncles de l’héroïne. elle aime son pays. elle cherche à avoir sa place. Qu’il faut renoncer à provoquer la colère des hommes. Son autobiographie est révélatrice des sentiments ressentis par nombre de personnes revenus dans leur pays d’origine et ayant à subir le regard des autres qui sont aussi leurs compatriotes. elle fait fi des traditions et apparaît au cimetière. réplique que « Ces choses-là ne sont pas du ressort d’une femme. de nouveau. Celle-ci ne se laisse pas démonter. elle se moque des traditions religieuses et du regard des autres. Le souvenir conserve auprès de l’homme les êtres aimés. Une force me pousse vers l’avant. le défi lui donne des ailes. Mais j’ai désappris depuis longtemps la soumission.elle aime sa province. son remord de ne pas avoir vu sa mère une dernière fois. p. Je me rue sur une dizaine d’hommes qui me barrent le chemin et me trouve nez à nez avec Slimane. le maire. à la gente masculine afin de dénoncer l’escroquerie de son beau-frère qui a profité de l’analphabétisme de la mère pour lui soutirer les terres en sa possession. renvoie la protagoniste. L’indignation fuse sur ses lèvres avec des bribes de versets. 306 . »488 Toute entière à sa peine (l’usage du « maman » est preuve d’intimité). ». Ses oncles l’insultent. j’esquive mon beau-frère et je cours vers la tombe où des bras s’apprêtent à descendre le corps de maman. 26. Une flamme brûle dans ma chair contre laquelle je ne peux rien. à être accepté des siens telle qu’elle est avec sa part d’orientalité et d’occidentalité.

un geste. le retour au pays est aussi une cause de réminiscences… Les artistes ont besoin d’un outil. Souad Guellouz justifie son retour dans le passé par la crainte de ne pas léguer ses racines à son fils. nous fait partager son amour pour les parfums de sa jeunesse. »489 Les réminiscences sont fondées sur un désir véritable de se raconter. Memmi. ce sont les sensations qui provoquent le retour en arrière : une odeur. Comme le résume Chadly Ben Abdallah dans Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie (1988) : « Le regard en arrière reste donc un facteur de recherche émotionnelle puisque la description d’une époque révolue renferme le levain émotif permettant. le narrateur va donc utiliser le passé simple et l’imparfait et il va installer son récit dans le temps à l’aide d‘événements historiques. celle-ci est le bien-être de l’enfance. pour Hélé Béji il s’agit de lutter contre une occidentalisation à outrance. la tendre amertume du basilic. Nous avons vu en première partie avec L’Œil du jour de Hélé Béji que les sens ont un rôle dans le souvenir. Le plaisir éprouvé est issu de la sensation.la mémoire donne le sentiment d’exister. » 490 489 490 Ben Abdallah. en outre. elle permet la connaissance et l’explication du Moi et la reconnaissance. p. odeurs typiquement orientales. son enfance. les stridences de l’anis. préface. une parole plongent le narrateur dans son passé. 307 . Albert : Exercices du Bonheur. pour les sons méditerranéens : « Dès l’aube. Comme chez Proust. puis. Sur le plan artistique. Hachemi Baccouche utilise la colère des Tunisiens pour faire voyager Mahmoud dans son enfance. ses racines. le miel de la rose puis. de dates. dans la chaleur qui monte. du passé et favorise l’évasion et l’imagination. Chadly : Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie . Et la mer !dont j’épie le frisson dans le moindre cours d’eau. d’une machine à remonter le temps afin d’écrire. enfin. Parfois. 138. le poivre des œillets. au crépuscule. elle produit la nostalgie et de ce fait elle est liée aux thèmes de la jeunesse. le bruit des pas de la grand-mère lui rappelle son enfance et elle replonge dans les moments où elle lui rendait visite. la juste évaluation du présent. Albert Memmi dans son chapitre « Vie intérieure » tiré des Exercices du Bonheur. l’inlassable chant d’amour des criquets. Ce phénomène est très utile et sert les objectifs de nos écrivains nostalgiques et critiques. Le recul dans le temps favorise le développement de l’esprit critique et de l’objectivité et permet de ne pas ignorer ses origines. L’écrivain provoque le retour en arrière.

celle d’être oublié et de ne pas donner d’héritage. Elle imagina sa vie future… Sami Belcadhi. ce qu’il laisse. C’est le cas de Pipouche. L’enfance est un Ailleurs magique où tout était possible. Quelque fois. du goût et du son révèle la particularité de ces éléments caractéristiques de sa Tunisie. portait des jeans. c’est alors qu’il va raconter comment cette fuite de son pays natal a été vécue. la mise en valeur stylistique des odeurs. Écrire pour l’autre précisément suggère une crainte. Le retour à l’enfance vise deux destinataires selon les auteurs : soi-même afin de ne pas perdre sa mémoire et l’enfant à qui léguer ses souvenirs pour que les traditions et le passé oriental ne s’effacent pas. b. un Ailleurs personnel et pourtant commun à chaque Tunisien. héros de La Ferme du Juif. petit Tunisien de 197. de leur culture personnelle. un mot peut plonger l’homme dans sa mémoire. ses origines.. Le mot « syndicat » va lui faire prendre conscience de son exil de la Tunisie. ses sentiments. sujet prisé par les écrivains tunisiens. Tous ces outils de l’écriture maghrébine participent au récit de l’enfance. son entourage… Ce qui est troublant dans les sens c’est qu’ils sont capables d’annihiler la marche du temps et de rendre heureux (assez souvent) les personnes qui y sont sensibles. Enfance La nostalgie est celle de l’enfance. Les orientalistes souhaitaient revenir aux origines de l’homme.Le lecteur est sensible à son environnement natal. Dans Les Jardins du Nord. sa famille unie. de l’insouciance de cette époque. tiré à des millions d’exemplaires dans le monde. les Maghrébins souhaitent revenir aux origines de leur vécu. Les écrivains ont vécu la transformation de la Tunisie traditionnelle en Tunisie moderne. l’agréable retour au pays d’origine. Ils apprécient ce qu’ils ont obtenu de la modernisation mais dans le même temps il y a une volonté perpétuelle de se retrouver. Le récit autobiographique et les retours en arrière ont pour objectif d’aller dans le passé de chacun et de retrouver un peu de bonheur. La ponctuation traduit son bien-être. c’est le formatage du fils selon les critères de mode occidental qui fait prendre conscience à la mère/narratrice Sofia de son devoir de mémoire : « Et elle vit en pensée son fils ou plus exactement l’existence actuelle de son fils. mâchait du chewing- 308 . l’insouciance de l’enfance.

29. pensait Sofia. Souad :Les Jardins du Nord. La narratrice se souvient des discussions avec son père. amoureux. de sa mère et des repas qu’elle préparait avec elle… Son récit est alors parsemé de mots arabes : « Smen »492. ils font partie du paysage maghrébin. 309 . En revanche. était subjugué par la télévision… […] Va pour cette uniformité. 28. Son existence est associée à celle du pays car elle est le symbole de ce que fut ce dernier. »491 C’est alors que le récit de l’enfance commence. […] J’ouvre. de chansons et de prières…Parce qu’il n’y a pas de traduction véritable et surtout parce que ces mots rappellent à eux seuls cette époque. Moncef : L’Epervier. tous les écrivains tunisiens de langue française introduisent dans leurs œuvres des mots arabes. 159-160. Ces petites nouvelles sur Mahdia sont toutes parsemées de mots tels que « béséga ». D’ailleurs. p. […] Je voudrais ne rien oublier. 13. « Ya jarti »493. Ibid. Encore faut-il que mon fils connaisse ses racines. 7. les yeux de ses rêves.gum. C’est pourquoi. mon pays. D’une certaine façon c’est dire « je m’exprime en français mais je suis maghrébin. » Moncef Ghachem dans L’Épervier (1994). 494 Ibid. les écrivains revendiquent leurs racines et leur langue arabe même s’ils écrivent en français. il ne souhaite pas parler de l’Histoire de sa Tunisie ou de sa 491 492 Guellouz. p. »494 « Je recrée » signifie ici qu’il redonne vie à son pays par le biais de sa mémoire et de son œuvre. 493 Ghachem. p. Bien sûr écrire pour soi c’est aussi dans l’absolu écrire pour les autres que l’on ne connaît pas. Epris de sa terre. de son esprit ouvert. du hammam. il exauce le rêve. L’auteur s‘explique en écrivant : « Je recrée. du plus proche au plus lointain. Cet ouvrage est dédié au père et aux enfants du Cap Africa mais il est aussi destiné à tous les Tunisiens. « Elhoût ». Voulue parce que de cette manière. p. Symboles d’appartenance à une sphère culturelle orientale. ils permettent d’être plus évocateurs pour les lecteurs maghrébins et ainsi les plonger dans leur propre mémoire et d’introduire une note d’exotisme souhaité par les Français. ma langue maternelle est l’arabe et chaque mot employé dans cette langue qui est mienne me permet de ressentir des émotions perdues et de retrouver une époque quasiment révolue. lignes du désir. non pas pour ses avatars séculaires. les rêves de tous : ressusciter le passé. mais dans le retour lumineux de la mémoire de ses soifs sur les rameaux légendaires de ses étendues. 30. son intention est de revenir sur sa propre enfance à lui pour ne pas l’oublier. en est l’exemple.

où il apprenait la vie. et 495 Ibid. comme c’est le cas chez Souad Guellouz. de lumière et de sel splendides. si différent. p. j’habite en quelque sorte la maison des autres… Alors. 310 . 11-12. Scribe publiant en français. petit garçon pas encore circoncis. il deviendra écrivain. La langue traduit l’être humain. En effet. C’était une période où l’enfant était choyé par ses parents. émerveillé par les chroniques colorées de ton oncle Rhaïs racontant sa drôle de Grande Guerre faite dans le pays de France. est beau car il appartient à un moment de la vie innocente de l’écrivain. comme l’atteste la première phrase. si autre. de pièges visibles ou épouvantablement camouflés… Scribe aux lignes étincelantes et fulgurantes. mais charriant en amont tant de promesses illusoires. que celle-ci était humble voire pauvre. si étranger. Sa naissance au Borj Erras et son enfance laissaient supposer qu’il serait devenu pêcheur comme son père. car elle est un outil d’assimilation. »495 De manière poétique. Sa confrontation à la langue française et au Français en tant qu’individu lui fait découvrir un Autre différent. des ancres et des filets. toi psalmodiais sous les rochers rouillés de lunes fébriles. depuis qu’il sait parler ou presque. le souvenir est empreint d’affection. Le passé. fils d’une tendresse débordant des maisons de pauvreté ancestrale aux cordes chargées de poulpes secs et des vieilles barques émouvantes. parfois. au maniement des rames. Moncef Ghachem nous apprend qu’il est issu d’une famille de pêcheurs. face à la mer mélodieuse. lui plaît. je vais tisser sur mon métier de la rue blanche et bleue certaines anciennes ‘historiettes’ toutes brûlantes d’amour et de soif liées à ma propre naissance à la langue française : dire les premiers chocs et étonnements d’un enfant d’humbles pêcheurs tunisiens. même si la colonisation était encore présente. Finalement. disent magnifiquement les Arabes. d’épreuves complexes. voué lui-même à l’apprentissage du Coran. des versets sacrés. Ce qui fait le charme de ces récits de l’enfance c’est l’amour que le lecteur perçoit à travers les mots. où l’insouciance régnait. de froufroutants dentés et coryphènes. remplis certes de pulpes savoureuses. partagée par tant d’autres de ses « frères ». dont les mots précieux venaient se greffer sur les paupières de mes rêves candides. « ‘La langue est la maison de l’Être’. même si les guerres faisaient rage. à Mahdia. cette nouvelle langue. « les mots précieux ». avec dans les mains des gerbes de mulets et de dorades. si méprisée au début car elle appartient au colonisateur. mais aussi un autre soi : « cette chaotique découverte de l’autre ». l’attire. admettre une erreur. autrefois enfant espiègle de Borj-Erras. arabes et musulmans.Mahdia natale mais de son histoire à lui. les souvenirs. regretter une parole. Même si. et qui révèlent encore plus amplement cette chaotique découverte de l’autre. toi qui cherchais la clé d’un chant vigoureux sur ton chemin de foi. le narrateur a un moment de recul pour critiquer un geste.

comme c’est le cas pour Georges Memmi. le hammam était une habitude hebdomadaire : le père y emmenait sa famille tôt le matin. Même si ces bains publics existent encore. le soleil… Les journées de grand ménage où les femmes jetaient de l’eau sur le sol et où les hommes. est accusé de trahison par ses concitoyens tunisiens parce qu’il a préféré la France : il est déprimé d’être ainsi renié. Il se souvient alors de l’époque où il allait à l’école. Le hammam aussi est un élément du souvenir maghrébin. tous se souviennent des parfums de la cuisine de la mère ou de la grand-mère. Mahmoud. à des périodes pourtant différentes. Ce que l’on peut observer à la lecture des récits de l’enfance c’est un recours aux mêmes souvenirs. Pour beaucoup d’écrivains. le marchand de cacahuètes. Pierre Chouchan… et de la même manière ! Les cris du marchand sortaient ces écrivains tunisiens de leur léthargie. tous se remémorent les années d’école à apprendre le français. fréquente une femme française et lutte pour une union de la France avec sa Tunisie. Il nous montre un enfant qui a soif de connaître la vie.c’est là qu’il va avoir l’envie d’écrire : « scribe ». de s’exprimer. les amuse. Son personnage. Le kenoun. certains en avaient peur. l’école. d’autres accouraient pour voir les marchandises… L’écho de ses appels les charme. les veillées familiales. alors des enfants. avaient accès aux hammams des femmes jusqu’à un certain âge. dans Ma foi demeure. par exemple. Georges Memmi. Elle se souvient avec plaisir du froid qu’elle ressentait en sortant du hammam et de l’empressement avec lequel sa mère la couvrait de couvertures chaudes. la mer avec les poissons. de mêmes éléments. Chez Souad Guellouz. nos écrivains se souviennent. le retour à l’enfance c’est aussi expliquer un mal-être actuel. Pour Moncef Ghachem c’est dire comment il est entré en contact avec la langue française et pourquoi il l’utilise et l’aime. de justifier son état au moment où il parle. Le « robe vecchia » ou marchand de fripes. s’amusaient à glisser et à se mouiller… 311 . La mémoire lui permet de revenir au pays à une époque où il était comme les autres Maghrébins et de percevoir déjà qu’il serait différent (il est ami avec un Français en pleine colonisation). Elle est commune à tous les Maghrébins car tous ont vécu des moments identiques. où il s’entraînait au Belvédère… Il a alors le sentiment de ne pas trahir les siens. le beau ciel bleu. Auparavant. Pour Hachemi Baccouche. Il n’y a pas des enfances dans les souvenirs de nos écrivains mais l’Enfance. à présent non. les garçons. raconter son enfance est une manière d’expliquer son identité. l’usage et le mode de fréquentation ont changé. est rappelé chez Souad Guellouz. d’être comme eux à la différence près qu’il habite en France. Effectivement. la cuisine… tous ces événements appartiennent à la mémoire de tous les Tunisiens.

son climat. lui. puis a passé ses vacances. Même si la Tunisie a changé Tunis. pour l’auteur. et il semblerait qu’elle ait été la plus heureuse rue El Marr à Tunis. Comme de nombreux voyageurs. n’a pu rester insensible à sa Tunisie natale. Chaque retour est nécessaire. de même. ses plages. en effet. même si son esprit et son mode de vie se sont quelque peu européanisés. Tous les souvenirs. La narratrice a passé toute sa jeunesse en Tunisie : c’est le pays de son cœur. du foyer harmonieux dans lequel elle vivait. de rappeler le passé aux Tunisiens. ses ruines antiques. de leur montrer ce qu’ils ont perdu en voulant trop s’occidentaliser . auprès de sa grand-mère. Gustave : Cahier d’études maghrébines. Cologne. L’affection qu’elle a « pour ce pays où l’air est si doux qu’il empêche de mourir »496 ne peut s’effacer. Nos écrivains. Hélé Béji. une période heureuse donc rare pour l’homme.La jeunesse est une période heureuse car elle est insouciante. Lors de ses réminiscences. 30 avril 1990. l’écrivain. p. renouer avec elles. 496 Flaubert. de circuler dans un univers resté féerique. en dépit d’un séjour prolongé en France. c’est retrouver ses origines. Se souvenir. c’est une manière de faire renaître sa culture natale. Il est vrai que nous avons l’impression d’être hors du temps. de son vécu. Raconter sa vie est une manière. est inoubliable. qui ont vu la Tunisie grandir et changer. Notre romancière désire conserver ses souvenirs d’enfance. Elle nous dresse un portrait aimant et touchant de son aïeule et de l’environnement dans lequel elle a grandit. elle y revient sans cesse. elle se souvient surtout des câlineries de sa grand-mère. sont ancrés dans le cercle fermé de la famille et du foyer. En effet. souhaitent rappeler à tous les Tunisiens leur passé et le meilleur moyen c’est de se rappeler sa maison. Voilà pourquoi. du bien-être qu’elle ressentait à chaque fois qu’elle franchissait le seuil de la maison pour se retrouver dans des pièces colorées et chaleureuses. il est une manière pour elle de se ressourcer. dans L’Œil du jour nous le signifie en racontant son enfance chez son aïeule. 312 . une résurrection. permettent aussi un retour vers le bonheur et vers ses racines que tout être humain a tendance à perdre avec l’évolution du monde. Hélé Béji. c’est là que résident les origines de chacun. 94. Les réminiscences permettent d’expliquer le Moi actuel. Elle parle de son enfance. les mœurs maghrébines sont ancrées en elle. n’a pu oublier ce qui fait le charme et qui le fait encore de Tunis : ses souks. elle dira à ce sujet que l’enfance est le monde où tout être aime baigner. celui de ses racines. pour l’auteur. La culture. n°4.

incompréhension. L’acculturation est l’ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de cultures différentes et qui entraîne des modifications dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes. Je suis de mon enfance comme on est d’un pays. 111. »497 Effectivement. incipit de la seconde partie. Ce phénomène concerne l’immigré confronté à sa culture d’adoption et le colon français du 497 498 Saint-Exupéry : cité dans Les Jardins du Nord de Souad Guellouz. Le retour à l’enfance est une manière de léguer au reste du monde et aux personnes appartenant à la même sphère culturelle une mémoire du passé. comme retour sur soi pour mieux se comprendre et moins se perdre. ou exprimer clairement. Toute métamorphose de la vie provoque une remise en question de l’individu. 313 . Nous avons affaire au phénomène de l’acculturation. mal-être… et une quête de son Moi profond. ce grand territoire d’où chacun est sorti ! D’où suis-je ? Je suis de mon enfance. Saint-Exupéry dit en parlant de l’enfance : « L’enfance. « La vision nostalgique et fantasmatique du pays perdu et des réalités maghrébines cède peu à peu la place à un enracinement dans l‘espace occidental actuel pour laisser transparaître. p. sa culture et ses traditions. une acculturation certaine l’Occident. Ce terme serait apparu en 1880 chez J. Le mal-être des Tunisiens partagés entre le mouvement moderne et les traditions justifie ce recours à l’enfance comme refuge.La crainte de tout un peuple est de perdre son identité c’est à dire ses racines. C. »498 Le tiraillement entre le présent et le passé est partagé par les Tunisiens d’aujourd’hui mais aussi par les colons à leur retour en Métropole. Crise identitaire L’Occupation et l’exil sont difficiles à admettre et à supporter pour ceux qui en sont victimes. chagrin. c’est une période révolue où l’homme aime à revenir pour se sentir mieux comme le font les écrivains étrangers lorsqu’ils reviennent dans leur pays natal. Mais. Sabri.W Powell pour désigner les transformations des modes de vie et de pensée des immigrants au contact de la société américaine. Nourreddine : La Tunisie de Nine Moati. un surcroît d’émotions : colère.

venus au Maghreb. plus de la moitié des résidents européens de 1946 sont nés sur place. est un ennemi qui doit rentrer chez lui. mais avec la même identité et le respect au cœur du pain frais. Pour les Arabes. C’est dire que les Français ne se résignent pas facilement à partir au moment de l’Indépendance. il est aussi difficile de perdre le combat face aux autochtones. »500 « La même identité » c’est l’identité tunisienne. en dépit de quelques différences sociales dues à l’occupation française. p. même s’il l’aime. l’annonce de l’indépendance est ressentie comme une délivrance. le Français. et surtout ceux qui y sont nés sont des Tunisiens. a. L’acculturation est un phénomène permanent et continu. »499. Sentiments En Tunisie. 314 . Considérée comme un vol. s’identifient. les uns vers le Levant. Albert : Exercices du bonheur. Les Européens. Les colons Les colons nés en Tunisie. aux Tunisiens de souche. les premiers entre la terre natale (Tunisie) et leur patrie (France). C’est pourquoi il est très difficile pour les Français nés au Maghreb de quitter leur pays natal. ayant participé au développement de celle-ci. de fuir une terre aimée . Claude : Les Étangs du Soleil dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. Pourquoi la cohabitation ne peut-elle être vécue ? Du point de vue des Maghrébins. sans passeports. Claude Benady dit à ce sujet : « Nous sommes allés. 1. dès lors. même s’il est né sur cette même terre. Benady. du vin et de l’olive. Albert Memmi résume cette idée en disant : « On n’en a jamais fini avec son pays natal. 499 500 Memmi. Les colons comme les Tunisiens sont victimes d’un même tiraillement. les autres vers le Couchant. 107. l’Occupation est dénoncée et l’exil en est la punition.Maghreb. les Européens sont venus sur leur terre pour l’exploiter. les cultures se construisent au contact des autres et ne sont pas étanches. Ils ne comprennent pas pourquoi cette émancipation les obligerait à quitter tout ce qu’ils ont construit. les seconds entre leurs traditions donc leur passé et la modernité c’est à dire l’avenir et l’occidentalisation de leur vie.

par exemple. raconte comment quelques colons étaient devenus des terroristes pour éviter la perte de la Tunisie. p. la Main rouge. ils y ont bâti leur maison et le pays en travaillant. leur famille ont été conçues là : « pierres » . leur vie. à son retour à Lyon. Colette Fellous. le lecteur ressent de la tristesse et de la compassion pour cet exil. en Tunisie . la fille d’un colon ruiné éprouve de la rancœur envers les Arabes au point de devenir mauvaise : « La peur la rendait haineuse. p. 315 . qui se situe en Algérie. leurs origines sont là. Chouchan. dans Le Petit Casino. Pierre Chouchan. 26. Un groupe de tueurs de la Main rouge est disloqué et mis hors d’état de nuire… »502 Cette organisation a vu le jour dans tous les pays du Maghreb et a inquiété beaucoup de gens. leur douleur de le quitter. Certains racontent qu’il a soutenu activement ‘yedi el amra’. dans Un été qui vient de la mer écrit : « Ecoutez. Les moyens les plus radicaux étaient alors employés pour empêcher les Tunisiens d’obtenir le pouvoir. 503 Pélégri. »501 Ces deux phrases résument à elles seules la situation des Français de Tunisie et surtout leur attachement à ce pays. Pierre : La Ferme du Juif. dans son roman La Ferme du Juif. C’est à cause de cette souffrance. La peur de perdre ce à quoi on a voué toute sa vie peut conduire à des actes effroyables. Elle a parlé avec fureur de la ‘sale race’ : .À la lecture de textes de certains colons français. de ce sentiment d’appartenance à ce sol maghrébin que certains vont alors lutter pour préserver leurs biens et avant cela pour empêcher l’indépendance. 43. Lucien Sussen militait pour le maintien de la Tunisie française. un mouvement secret qui s’opposait à l‘abandon de la Tunisie. Pour les Européens nés au Maghreb.Cette sale race qui veut nous chasser d’ici et prendre nos terres ! »503 501 502 Benady. Claude : Un été qui vient de la mer. J’ai quitté mon pays de racines et de pierres […] Tunis je t’ai quitté un jour contre mon gré. leurs sources. « Au début des années cinquante. Jean : Les Oliviers de la justice. […] À l’indépendance on pouvait lire dans le journal du Néo Destour l’Action : ‘un important gang terroriste français est démasqué. C’est cette crainte et un sentiment d’injustice qui provoquent chez les Européens colère et chagrin. se rappelle sa crainte de la Main rouge. la peur de la voir sur la porte de sa maison. Dans Les Oliviers de la justice. Claude Benady.

Les Français obligés de partir ressentent cet abandon comme un vol, voire un viol. Ils ont le sentiment d’avoir aidé, participé au développement de la Tunisie, d’avoir permis à celle-ci de prospérer. Ils sont à l’origine de la richesse tunisienne, de sa prospérité d’où les propos de Mme Sussen :
« Pourtant, ils ont fait la richesse du pays. Marie-Claire Sussen raconte souvent à son petit-fils qu’à son arrivée ici, les gens mouraient de faim par dizaines de milliers. Les colons ont mis en valeur les terres, construit des ponts, des routes, des barrages, vaincu les maladies et apporté l’instruction. »504

Ces propos sont vrais, la France a permis à la Tunisie de se développer et d’accéder au progrès (essentiellement technique) très rapidement. La croissance de l’économie, la création d’hôpitaux, l’urbanisation sont autant de preuves de l’aide française. La colère de cette femme est compréhensible : il est frustrant de participer au développement d’un Etat et d’en être exclu violemment. Avec plus de rage, l’officier de marine Croixmare, dans Bachour l’étrange, s’exclame :
« […] l’esprit xénophobe des ‘Jeunes Tunisiens’ ne se manifesta pas trop tant que la Tunisie fut terre aride et sans grande valeur, il se tint prudemment dans l’ombre laissant le rayonnement du génie créateur de notre civilisation s’exercer librement ici et y faire merveille ; maintenant que notre colonie, par nos efforts constants, nos sacrifices financiers, notre culture en un mot, est un des plus beaux joyaux de notre Empire Africain, arrachés à la médiocrité et à la barbarie, ils chercheraient à nous la ravir ? » 505

Il accuse les indigènes d’avoir profité de leur installation, de la colonisation tout simplement pour ensuite les évincer. L’incompréhension gagne le colon qui voit sa terre lui échapper, son pouvoir être anéanti. La reconquête du pouvoir par les autochtones, acte légitime de manière objective, est vu comme une marque de non-reconnaissance par les Européens, comme un vol prémédité car intéressé. La Ferme du Juif illustre la colère, la rage, le chagrin de ces colons. Dès la première phrase le narrateur nous parle d’une « Tunisie devenue étrangère et hostile. »506. La fureur se dirige contre les Arabes d’abord : devant la clameur des Tunisiens criant : « Yah ya Bourguiba, dipendance, dipendance »507, « la population

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Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 22. Cambourg, Loïc de : Bachour l’étrange, p. 35. 506 Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 9. 507 Ibid, p. 12.

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blanche »508 se désolait. Leur opinion ? « Pourquoi avoir laissé Bourguiba faire de l’agitation depuis sa prison dorée alors qu’il suffisait de l’éliminer discrètement ? Nous aurions eu la paix pendant au moins trente ans. »509 Ils en veulent aussi à la Métropole et aux gouvernants français. La première impression, la première réaction a été : « Pierre Mendès France […] Ce salopard venait de brader la Tunisie »510. Cette décision provoque la stupeur chez les colons, ils ne comprennent pas pourquoi elle a été décidée, ils n’admettent pas l’abandon de leur gouvernement, de la République, ils prennent malheureusement conscience que c’est la fin pour eux dans ce pays aimé. Ils tentent de lutter mais vainement et surtout au risque de provoquer la mort d’innocents. Dans le roman de Claude Roy, le narrateur nous rapporte ce fait :
« Un mois plus tôt, le Résident général avait fait arrêter et déporter dans le Sud des dirigeants du mouvement national tunisien. Depuis, les attentats se succédaient. Dans le bled, les poteaux télégraphiques étaient sciés, les lignes téléphoniques coupées, les voies de chemin de fer sabotées. […] Des bombes rudimentaires explosaient devant les commissariats de police, dans les bureaux de poste, les boutiques européennes. Les camions sur les grandes routes essuyaient des coups de feu, et on signalait un peu partout l’activité de bandes de fellagas. »511

Les Tunisiens ne lésinent pas sur les moyens, malheureusement terroristes, pour exprimer leur rage, leur volonté d’être libres, de récupérer leurs terres et de bannir les Français de leurs territoires. La violence est la seule réponse de l’opposant. La sévérité du Résident, sa tentative de faire taire les nationalistes tunisiens est un échec lamentable qui va se répercuter sur tous les colons français, même ceux qui se sentaient maghrébins. Au fur et à mesure de l’installation de Bourguiba au pouvoir, les Tunisiens vont mener la vie dure aux colons ayant souhaité rester au pays, comme pour se venger de leur humiliation d’antan. Des grèves sont organisées, les semaines de 48 heures sont instaurées afin d’empêcher les exploitations françaises de fonctionner. Petit à petit, les Français sont obligés de perdre quelques hectares voire toute leur terre. Socialement ils sont surveillés et traités comme des ennemis :
« Les Français de Tunisie se retrouvent donc seuls. Du jour au lendemain, ils sont devenus des étrangers chez eux. La police tunisienne surveille en permanence leurs allées et venues. […] Les barrages des gardes nationaux poussent sur les routes comme des
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Ibid. Ibid, p. 20. 510 Ibid, p. 11. 511 Roy, Claude: Le Soleil sur la terre, p. 447.

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champignons. ‘Ils’ arrêtent des voitures, demandent sèchement aux occupants de descendre et entourent le véhicule. »512

Comme les Tunisiens, peu auparavant, les Français ressentent ce sentiment d’être étrangers chez eux. Il leur est difficile d’admettre leur différence, leur infériorité par rapport au passé ; d’être perdus, reniés par leurs compatriotes indigènes. Le mal-être s’installe, la solitude s’abat sur eux. Cette haine est mal vécue par ces Européens qui veulent, en dépit de l’indépendance, s’intégrer dans la Tunisie nouvelle. Pour eux, « La Tunisie c’est chez eux »513, d’ailleurs la famille Sussen explique qu’elle s’est interdit « d’envoyer un seul million en France. (Elle aurait) eu le sentiment de trahir (son) pays, la Tunisie. »514 Le chagrin de toutes ces familles est inévitable et compréhensible. Pour elles, c’est le pays natal où elles ont bâti leur vie qui est leur patrie. En revanche, certains colons qui parviennent à rester en Tunisie ne font qu’attiser la haine des Tunisiens. Certains Occidentaux sont restés pour la coopération (aide au pays indépendant) mais tout en conservant une attitude et une pensée coloniale. La narratrice nous offre, dans L’Œil du jour, le portrait d’un professeur de français, fruit du métissage culturel franco-maghrébin. Effectivement, l’influence culturelle a été réciproque lors de la colonisation : les Occidentaux ont emprunté certains traits de vie aux Orientaux et vice et versa. Ce professeur est l’exemple même de l’interaction culturelle entre l’Orient et l’Occident, interaction inconsciente ou non assumée puisque dans son discours elle accrédite l’idée d’une infériorité des Arabes.
« Elle était devenue pour moi, subtil paradoxe, l’image mythologique de la coopération française en Tunisie, […] elle était comme la dernière image froide, polie, et mortellement ennuyeuse de la coopération française, comme si la fin coloniale avait capté avec ses derniers représentants la mollesse décadente, étriquée, surannée des femmes beylicales, par cette contamination mystérieuse que font subir à l’occupant les mœurs aristocratiques finissantes de l’ancienne société occupée. Chaque fois que je la voyais passer, c’est comme si je voyais […] une silhouette prosaïque, languissante, engourdie, une dernière paresse qu’elle s’octroie dans le boudoir un peu froid de son empire déchu. La colonisation trouvait en elle son image conclusive, une figure de la France qui s’attardait encore sur nos rivages, en faisant une moue douceâtre aux représentants des classes intellectuelles naissantes, en assortissant la pâleur de sa pupille à notre

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Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 26. Ibid, p. 40. 514 Ibid, p. 39.

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ciel, en prenant la démarche d’un animal du désert, et des lenteurs orientales et sucrées. »515

L’auteur se montre sèche, ironique dans sa description d’une femme à cheval entre deux cultures : « sa blancheur beylicale » fait référence à la Régence mais aussi aux femmes maghrébines, sa langueur est inspirée du peuple oriental… De même, les Français se métamorphosent pour mieux se fondre parmi les Tunisiens : ils prennent « la démarche d’un animal du désert, et des lenteurs orientales et sucrées ». La France coloniale disparaît, nous avons l’image d’un Empire déchu : « la colonisation trouvait en elle son image conclusive, une figure de la France […] s’attardait encore sur nos rivages ». La colonisation se finit sur une fusion du maître (le colon) et de l’esclave (le colonisé). Hélé Béji juge de manière moqueuse ce métissage. Elle profite de ce portrait pour montrer la déchéance de l’Empire français, pour critiquer son colonialisme et son hypocrite coopération qui ne cachait en réalité qu’une volonté de conquête, la persistance d’une emprise, du moins d’une influence sur le peuple tunisien. L’attaque de la narratrice est perfide car implicite ; elle ne dit pas ouvertement que la colonisation et la coopération ont été néfastes ou abusives. Au moyen de métaphores et de la symbolisation de la France par l’enseignante, elle décrit avec satisfaction le départ de ce pays. Son plaisir est d’autant plus grand qu’elle dénonce l’hypocrisie des Français au moyen d’une phrase énoncée par le professeur qui détruit ainsi la haute opinion que l’on aurait pu avoir des Européens :
« dans dix ans, disait-elle à ses compatriotes, quand nous serons tous repartis, ils auront regrimpé aux arbres. »516

L’image du sauvage et de l‘animalité est réutilisée pour parler des Orientaux. Le terme « regrimpé » qui accentue la moquerie et le dédain de la Française sous-entend que les Tunisiens sont des singes. Ceux-ci sont, par conséquent, voués à imiter les hommes, les civilisés, les Européens. Ce type de personne est à l’opposé des colons exilés. Restée en Tunisie, l’enseignante, peut-être pour cacher sa déception devant l’indépendance, son chagrin de ne plus se sentir comme chez elle, sa colère, se comporte de manière méprisante, hautaine. Fière de rester dans son pays natal elle ne montrera pas sa tristesse. En fait, l’exil exigé par les Tunisiens est vécu comme un déchirement. Beaucoup ne peuvent supporter le départ et font ce qu’ils peuvent pour éviter cet instant

515 516

Béji, Hélé :Itinéraire de Paris à Tunis, p. 66. Ibid, p. 67.

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où ils n’auront plus pied sur leur terre natale. L’aïeul de J. Jacques Jordi en est le symbole :
« Mon grand-père refusait de venir, mes parents l’ont presque embarqué de force. Pierre, ce grand-père aux origines espagnoles, né en Algérie, aurait voulu s’enraciner jusqu’à la mort plutôt que d’être déporté ainsi de sa terre natale. Il désirait partir en dernier, repousser l’heure, repousser le temps, la réalité. »517

On a le sentiment, à l’écoute de ce souvenir, que l’exil était considéré par ceux qui en étaient victimes, comme un départ vers la mort : « être déporté ». Ce terme rappelle le génocide juif et le climat, le déchirement ressenti dans ce texte peut faire penser aux mêmes émotions éprouvées par ces derniers. La mort serait une plus douce violence. « S’enraciner » évoque le pays du Maghreb comme racine de l’identité du grand-père, d’où cette difficulté à quitter cette terre comme un enfant à laisser ses parents. De même, Pipouche, alors enfant, illustre par son comportement et ses propos cette tristesse de laisser son pays :
« Il remplit ses poumons de l’air torride qui lui paraît tout à coup d’une merveilleuse fraîcheur. Et il décide de profiter de chaque instant, comme s’il allait bientôt mourir. »518

D’une certaine manière, le départ non voulu d’une terre aimée peut être vécu comme une mort, celle de sa vie antérieure, de ses racines, de la construction de son individu. Hélé Béji dira très justement :
« Comment pouvoir ignorer aussi que le monde où nous avons baigné depuis l’enfance illustrera toujours pour nous ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux. »519

Le « chez nous » est l’endroit où l’individu a grandi, c’est pourquoi retourner en France c’est aller vers l’inconnu. Certes, la culture est là, mais le Français né en Tunisie ou y ayant vécu très longtemps a perdu de cette culture. L’Indépendance a résonné pour les Tunisiens comme le début d’une nouvelle vie et pour les colons européens comme la fin de la leur. Beaucoup ont souhaité rester mais très peu ont réussi ; l’abandon de leur propriété était la seule solution.

517 518

Haroud, Farid : Premiers jours en France, Editions Autrement 2005, J. Jacques Jordi, p. 55. Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif , p. 29. 519 Béji, Hélé : Équivalence des cultures et tyrannie des identités, p. 112.

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b. Mal être Qui suis-je ? Voilà la question posée par tant de Français nés en Tunisie ou y ayant vécu, à leur retour en France. Il faut reconnaître
« […] la part d’elle-même que chaque société a exportée chez l’autre à son propre détriment, mais qu’elle peut maintenant discerner clairement dans l’image d’elle-même que l’autre lui apporte. »520

En effet, le retour dans la patrie originelle est difficile et mal vécu pour deux raisons : premièrement, les Français de Métropole vivent dans l’idée que les colons sont des voleurs et qu’ils méritent leur exil, deuxièmement, ils les considèrent comme étant différent d’eux, à leurs yeux ils ne sont plus ni Français ni Européens mais Arabes. Dans La Ferme du Juif, nous avons les échos de ce qui ce dit en Métropole sur les colons au Maghreb. « Ils se permettent de nous (colons) traiter d’exploiteurs »521, « les intellectuels de gauche crient sur tous les toits que les parents de Christian font suer le burnous aux Arabes. »522 Ces propos blessent les colons qui n’ont pas l’impression d’être mauvais, méchants vis à vis de leurs employés tunisiens, vis-à-vis de leurs concitoyens arabes. La colère submerge alors les Français si mal accueillis, traités comme des ‘moins que rien’. La mère de Christian s’interroge : aller en France ? « Vous nous parlez de Mère Patrie ? Une mère patrie, ce pays qui traite si mal ses coloniaux ? »523. Elle est outrée par tant de mauvaise foi et surtout par tant de critiques non fondées. Lorsqu’elle se décide à quitter enfin le pays pour aller en France, la première remarque qu’elle entend est : « le colonialisme a écrasé les cultures des pays du tiers-monde… »524. Est-ce sa faute ? Le gouvernement les a encouragés à s’installer en Tunisie, à exploiter ses terres, à peupler cette nouvelle colonie, prolongement de la France. À présent, le gouvernement les accuse d’esclavagisme. Ce revirement d’opinion qui cause le trouble chez les coloniaux mais encore plus entre ces derniers et les Français restés en Métropole provoque la haine pour ce pays. Christian a des projets de vengeance non contre les Tunisiens mais contre les Français :
« Patience, Français, la vengeance viendra en son temps. Si ce n’est sur vous, ce sera sur vos gosses. Plus jamais vos petits morveux ne seront en sécurité. »525
520 521

Grandguillaume, Gilbert : Le Langage de l’Orientalisme, p. 3. Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 15. 522 Ibid, p. 37. 523 Ibid, p. 22. 524 Ibid, p. 159. 525 Ibid, p. 158.

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En plus de cette rage causée par les propos odieux de leurs concitoyens français, les colons de retour en France sont accueillis comme des étrangers. Jean Jacques Jordi témoigne en disant :
« Il est certain que mes parents ont mal digéré l’accueil ou, plutôt, l’absence d’accueil. »526

Victimes de l’entreprise de décolonisation, ils sont méprisés. Ils reviennent dans leur pays d’origine dans l’indifférence la plus totale. Ou les Français de Métropole ne les regardent pas ou ils abusent de leur ignorance des mœurs du pays. Le mal être est ressenti par les parents qui ont tout perdu, qui doivent reconstruire leur vie et qui sont confrontés au mépris environnent, mais aussi par les enfants pour qui ce changement est incompréhensible. Bruno Ulmer avoue sa difficulté de s’intégrer à sa venue en France en raison du regard porté sur lui par les autres.
« Je ne me suis jamais senti bien ici. […] A l’école, on venait me dire : ‘T’es un Arabe, tu parles pas comme nous’. Malgré ‘Ulmer’, mon nom alsacien, j’étais l’étranger […]. On me reprochait une chose dont je ne savais rien et sur laquelle je ne possédais aucune maîtrise. […] J’ai connu l’exclusion par le verbe et la sensation d’être différent juste par mes origines. »527

Le regard de celui qui est censé être le Même est porteur de jugement négatif. L’enfant est victime de racisme de la part des personnes qui ont pourtant la même origine que lui, c’est à dire la France. Car il est français : « alsacien » né au Maghreb. Mais son acculturation à l’orient fait de lui un étranger victime de moqueries, de l’exclusion … La langue française apprise et enseignée en Tunisie est différente du français parlé en Métropole. La langue coloniale est formée d’expressions archaïques provençales, de mots arabes ou italiens venus des influences des immigrés et des autochtones, d’un accent maghrébin. Par conséquent, même si l’enfant parle et comprend le français, les signes de différences empêchent l’intégration, l’acceptation par les autres. Même s’il appartient à la nation française, il est porteur d’orientalité, d’étrangeté sur laquelle va se créer le fossé, l’incompréhension, la moquerie voire le mépris des enfants nés et élevés en France. Cette marginalisation explique ce mal-être du colon exilé, et surtout sa traumatisante construction de soi, partagé entre une origine et une culture dissemblable dans un pays inconnu. Connaître, assumer son identité est très difficile dans ces
526 527

Haroud, Farid : Premiers jours en France, p. 57. Ibid, p. 139.

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circonstances. Effectivement, les anciens colons ont le sentiment d’être des étrangers chez eux, d’être regardés comme des indigènes. En fait, il a été observé que :
« Le type s’homogénéise […]. Des deux côtés (France/ Tunisie) joue sans retenue le mimétisme. […] Il se produit une ‘créolisation’ des Européens qui se matérialise par un genre de vie commun, par un système de valeurs et des croyances homologues. »528

L’orientalisation des colons est un fait avéré. Au contact des autochtones, de leurs homologues tunisiens, ils perdent de leur culture européenne et adoptent, souvent inconsciemment, celle de leur pays natal d’adoption. La langue, déjà est un facteur d’orientalisation : les colons et enfants de colons parlent l’arabe. Christian, dans son récit, utilise des mots arabes tels que : « Ya keddeb », « youdi »529, et le narrateur explique que toute sa famille parle « parfaitement l’arabe, comme une langue maternelle »530. Le narrateur de La Femme et le député explique que les enfants élevés en Tunisie sont métissés culturellement et moralement : ils sont à la fois Français et Arabes voire Italiens, ils parlent trois langues ; l’orientalisation se fait malgré soi. Cela s’explique par le besoin de parler la langue de l’autre pour se faire comprendre et surtout pour communiquer. Les enfants l’apprennent facilement et pour ceux nés là bas c’est leur langue, nul besoin de l’apprendre. Le rythme de travail aussi est adopté. Le climat, les rites religieux tout s’accorde pour que l’Européen vive au rythme des Orientaux. La couleur de la peau change aussi : à force de rester au soleil, de vivre dans un pays ensoleillé, la peau s’adapte et prend un teint mat naturel. Enfin, les petits gestes de la vie quotidienne se partagent, se copient : les barbecues, les repas, les gestes ou paroles de superstition. Les adultes, de même, ayant peur de quitter cette terre maghrébine, craignant que leurs enfants ne vendent leur propriété pour partir en France, se font enterrer sur le sol tunisien. Il y avait à cette époque, c’est à dire avant la lutte pour l’émancipation, une certaine harmonie. Dans Lumières et grandes ombres (1930), l’auteur nous parle de ce bien-être :
« Une atmosphère d’insouciance, de paresse voluptueuse, sous un ciel limpide, enveloppait, en ce temps là, la population tunisienne, composée des éléments les plus disparates, un mélange de vingt nations, des gens venus de tous les horizons, mais fixés là depuis

528 529

Corm, Georges: Op. Cit, p. 45. Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 17. 530 Ibid, p. 41.

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les peuples ne sont pas en conflits. et qui avaient fini par constituer. p. »537 Le fait est que les colons sont seuls. comme la famille Sussen. Il écrira : « Oublier la Tunisie ? Cela voudrait dire que sa cousine Joëlle […] et Patou […] ressembleront à ces Françaouis avec lesquels nous n’avons rien en commun ? […] Il ne s’adaptera jamais en France. Par exemple. la même langueur orientale : « un peuple […] indolent ». Mais. Le mauvais accueil qui leur a été fait à leur arrivée peut expliquer ce tiraillement entre la terre natale (Tunisie) et celle d’adoption (France). p. la même religion et donc être français. Jean Jacques : 1942 : l’arrivée des Pieds Noirs. »535. ont vécu. c’est là bas qu’ils sont nés. Le fait d’être différent et de s’être orientalisé empêche les colons de bien s’intégrer lors de leur retour. la mère n’hésite pas à dire : « Nous. rêveur et pacifique. un peuple harmonieux. Jordi. le mal-être. »532. S’ils avaient été tout de suite intégrés. et qu’ « ils (les Français restés en Métropole) les regardaient comme des bêtes curieuses. p. On n’a pas assez de travail pour tout le monde.longtemps. la douleur d’avoir perdu leurs biens et leur vie tunisienne se serait effacée petit à petit. 39. Pour le premier pays ils sont trop français et pour le second trop tunisiens. 533 Ibid. Pierre : La Ferme du Juif. ils 531 532 Brulat. 13. 110. p. la Tunisie. 46. Mais dénigrés par leurs pairs pourtant. la colère face à ce comportement inhumain sont ressentis par tous les colons du Maghreb. ils sont « harmonieux ». nous savons que nous laissons la plus grande part de nous-mêmes en Tunisie. dans le même temps. Ils sont considérés comme non Français et s’entendent dire « On est déjà trop nombreux en France. ils paraissent tous avoir le même train de vie. abandonnés de tous : la Tunisie ne veut plus d’eux et la France ne les accepte pas. Pierre : La Ferme du Juif. 535 Chouchan. 534 Ibid. et surtout. 536 Jordi. inconnu où comme tant d’autres il peut dire « je [ne] trouve pas ma place »536. indolent. p. Le petit Christian n’accepte pas ce retour dans un pays mal aimé. 537 Chouchan. 110. p. 117. Paul : Lumières et grandes ombres. p. sous l’influence du climat. »531 Cette époque semble heureuse comme le suppose le mot « insouciance ». 324 . Qui sont-ils au fond d’eux-mêmes ? Tous les colons admettent être d’abord des Tunisiens car c’est là bas leur pays natal. Jean Jacques : 1942 : l’arrivée des Pieds Noirs. ont voulu rentrer dans leur pays. »534 Beaucoup. 45. Des témoignages racontent que « le plus dur était de ne pas être considérés comme des Français et d’être traités comme des moins que rien »533. Il ne se mariera pas avec une de ces filles-là. ils avouent ne pas avoir la même culture.

leur perte. alors que celle-ci leur appartenait. Mais. ils connaissent le bannissement et l’exclusion. 325 . des Arabes. Marguerite Taos Amrouche résume cette situation en disant : « […] mieux valait souffrir de la solitude en exil. à Paris. Amrouche. Mais c’est surtout le regard des autres qui sont pourtant comme eux. Un communautarisme va alors naître. attend le marchand de légumes à la fenêtre de l’appartement. Certes. parfois haineux. Il est étonné de ne plus être accepté par les Tunisiens. Ironie du sort : on les accuse de mauvais traitements. que se sentir exilé dans son propre pays ? Endurer l’incompréhension des étrangers passe. quoi de plus cruel ? »539 Ces sentiments. Claude : Un été qui vient de la mer. aidés. Taos: Rue des tambourins. il conserve quelques amis mais que peut faire un si petit nombre face à la résolution de tous les Tunisiens de chasser tous les symboles de leur occupation ? L’exil est déjà très difficile émotionnellement mais il est préférable au sentiment d’exclusion. le lecteur s’aperçoit qu’il n’est pas aisé de perdre des habitudes orientales dans un pays européen. 31. cette réalité ont été déjà vécus par les Tunisiens lors de la colonisation. qui est le plus difficile. parce qu’ils n’avaient aucun droit. entre l’ignorance et l’espoir d’un accueil sans durée. p. L’exil c’est l’incertitude de l’avenir. en ce qui concerne les colons. Une solidarité entre colons va se créer : des boulangeries tenues par ces derniers proposent du pain comme ‘au bled’. se faire des amis ici en France mais qui ont vécu là bas. Sa mère. au comportement indifférent des ses semblables. en vain. Lorsqu’elle 538 539 Benady. des associations sont créées pour se venir en aide mutuellement mais aussi pour parler du passé. Ils ne voient plus d’avenir et il est difficile de tout reconstruire. mais endure celle de ses frères. »538 Le colonisateur est surpris de la rapidité avec laquelle tout ce qu’il a construit peut être perdu. Ils pensaient être réconfortés. Le fait d’être renié est dur et provoque la colère et surtout le chagrin. au lieu de cela ils sont montrés du doigt comme des voleurs. aux regards méprisants. comme des enfants innocents entre le clair et l’obscur. aucune existence aux yeux du colonisateur qui les dominait.idéalisent la Tunisie et pleurent sa perte. d’exploiter les Tunisiens et dans le même temps on les renie parce qu’ils sont trop semblables aux Maghrébins qu’ils plaignent ! Dans Qui se souviens du Café Rubens ? de Georges Memmi. Ils se sentaient étrangers sur leur propre terre. « Nous sommes allés.

dans L’Orientale. leurs esprits seront tournés vers le Maghreb. L’héroïne cherche à retrouver ses origines mais aussi à offrir au monde parisien l’exotisme qu’il cherche et dont il est si friand. personne n’appartient à la même culture orientale. ils vont recréer un environnement favorable à leur nostalgie du pays abandonné. […] des jets d’eau et des fontaines variées alimentaient un canal de marbre où coulait. interviewer par Farid Haroud. Nine : L’Orientale. elle engage la conversation. Le refus de leurs semblables va les porter. »540 Ce décor somptueux est exagéré. dit à ce titre : 540 Moati. derrière les balustres. […] Sur le premier palier. comme nous l’avons vu précédemment. p. car personne autour d’elle ne la comprend. dans l’immeuble. Les artistes touchés par l’exil et l’exclusion vont rendre compte de ce mal-être. Seule. 135-137. Le fossé est là : refusée de partout elle est triste d’être à Paris et elle souhaite revenir en Tunisie. Certes. Hannah. des esclaves noirs en pantalon rouge bouffant. Cette différence va façonner le caractère de ces colons aussi appelés « Pieds noirs ».fait du couscous. revendique son appartenance au Maghreb en recréant à son domicile un intérieur dit oriental. […]. abandonné. Ils seront là en France mais leur cœur. 326 . au même mode de vie. d’absence de réserve. mais elle n’éprouve pas véritablement le mal-être qu’éprouveront les autres exilés après les indépendances. de cette double identité partagée entre patrie de nom et terre de cœur. « Sous la voûte. […] des lustres composés de verre de lampes égyptiennes […] éclairaient le spectacle. d’énormes éventails de plume. idéaliser leur pays natal perdu. tout le monde ne peut se permettre de recréer à Paris ce type d’habitat et ce genre de réception. Serge Moati. ce qui surprend les Français peu habitués à autant de simplicité. cinq chanteurs-musiciens […] chantent la plaintive et perpétuelle musique des Tunisiens. en droite ligne. ces derniers la regardent bizarrement. des brûle-parfum répandent de l’encens ou des fumées de résine. dans un milieu familier qu’elle aime même si là bas tout a changé. Hannah est en terre étrangère. encadraient le perron. à aimer. Leurs racines sont inoubliables et font partie de leur individualité. […] une eau qui charriait des pétales de gardénias. Beaucoup de Juifs tunisiens sont victimes de ce rejet. avec méfiance . dans son quartier qu’elle connaît bien. elle est seule. elle frappe à la porte des voisins pour leur en donner. comme on en voit sur les images d’histoire sainte quand Pharaon écoute Joseph. Cette nostalgie du passé et du pays quitté fondent le communautarisme qui s’exprime par une volonté de pérennité des modes de vie et des accents issus du pays natal. […] sur les marches.

il conserve sa mentalité d’antan. Au plus profond d’eux-mêmes. Ils ne sont pas perdus entre deux pays mais entre deux cultures : celle du passé et celle de l’avenir. 541 542 Haroud. Jacques Jordi. il y travaille et est reconnu dans sa profession mais. Parti volontairement. […] Tout ce que j’ai pu réaliser dans la vie provient de ce sentiment d’étrangeté. trouble le peuple. Materra. il est Tunisien. même s’il s’y sent bien. deux vies est partagé par tous les colons. à la fois Français et Tunisien et revendique ses deux appartenances. en dépit des événements. p. Je suis un déraciné. Roland Mattera. 2. 327 . »541 Le racisme dont il a été victime a forgé son caractère et dirigé ses travaux artistiques. ne s’efface pas. Il habite en France depuis son enfance. même s’il a adopté ce pays. lui. »542 L’amour pour la Tunisie. 21. 80. lorsqu’il revient en Tunisie après trente d’absence dira : « […] il ne me reste qu’un amour viscéral pour ce pays parce que j’y suis né. à sa propre modernité et. et c’est cette persistance du Français de le regarder comme un étranger qui a renforcé son sentiment d’appartenance à la Tunisie. Il devient alors double. Le mal-être vécu par ces derniers au lendemain de l’Indépendance est aussi vécu par les Tunisiens aujourd’hui au lendemain de la modernité. deux courants : l’un novateur. l’autre traditionaliste. dans le même temps. Son hésitation ou plutôt sa tentative de faire cohabiter ces deux modes de vie. Le tiraillement entre deux pays. de rejet et d’exclusion. entre le monde d’aujourd’hui et ses racines. fait face à un autre problème. p. La cohabitation semble difficile dans les deux cas. « Déraciné » exprime. deux cultures.« Aujourd’hui. parce que j’y ai vécu mon enfance mais aussi parce que j’en ai aimé passionnément la terre. il se sent maghrébin. Ce dernier participe à la modernisation de son pays. Farid: Premiers jours en France. comme pour le grand-père de J. L’émigré. les colons demeurent tunisiens. et revendique son arabité. son départ du ‘bled’ et par conséquent son déchirement. Parce qu’il venait d’ailleurs il était considéré comme différent. et par conséquent ses coutumes ancestrales. Roland :Retour en Tunisie après 30 ans d’absence. Tension tunisienne La Tunisie contemporaine et les Tunisiens émigrés en France vivent le même tiraillement entre la modernité et les traditions. La société tunisienne est entre deux mondes. je peux dire que mes racines sont en Tunisie.

cependant. le mode de pensée propre aux Orientaux n’a pas disparu. en dépit de l’évolution du pays. en dépit de 543 Westphal. où toutes les conjonctions sont adversatives »543 En effet. télévision. la vie matérielle. La démocratie aussi semble être devenue courante : des élections ont lieu pour élire le maire du village. la Tunisie nous offre à voir une cohabitation du progrès et des traditions. a. Parfois. Rym. elle élève seule sa fille car son époux (un Français) l’a laissée… Tous ces petits détails qui sont autant d’exemples de la nouvelle liberté de la femme surprennent le village traditionnel et provoquent sa colère et sa haine. En effet. Pourtant. Ces derniers. Des enfants sont scolarisés et font de hautes études comme c’est le cas de l’amant de Rym qui est archéologue. entre deux cultures modernes et traditionnelles. à la mort de sa mère elle va au cimetière alors que les femmes y sont interdites. elle est restée la même. La modernité a pénétré les maisons : frigidaire. Lorsque Rym. p. À cela s’ajoute le fait que l’autre ne souhaite pas nécessairement sa venue. les deux formes de vie ont du mal à vivre ensemble. Elle revient de France avec sa fille et elle remarque que si la Tunisie a changé dans la forme. et autres formes de confort sont présentes. 21. « Tunis […] Elle est le lieu même où les contraires s’allient . elle accepte de porter le voile afin de ne pas froisser les villageois et de ne pas humilier les autres membres de la famille. Bertrand : La Ville des destins croisés. est de retour dans son village. Rym s’oppose en tout point de vue à sa famille : sa mère. C’est alors la confrontation de deux mondes à priori opposés qui nous est offerte. demeurent convaincus que les mœurs ne doivent pas changer et accusent Rym d’être la fille du Diable. 328 . l’héroïne de La Retournée de Faouzia Zouari.il doit assumer son orientalité et adopter l’occidentalité. elle participe aux tâches ménagères et à la confection des repas qu’elle n’a point oublié. elle se permet de prendre la parole en assemblée et de répondre aux hommes. Néanmoins. dans le fond. c’est un choc culturel. Tradition/modernité Beaucoup de nos œuvres présentent un héros déambulant dans la Tunisie moderne ou y revenant après avoir vécu en Europe. pourtant. ses oncles et tantes. et qu’il faut donc qu’il se batte pour s’intégrer et se faire accepter tel qu’il est. tente de s’adapter : elle parle l’arabe (elle n’a pas oublié sa langue maternelle). elle ne se voile pas devant les hommes. Ce combat provoque une lutte intérieure entre ses deux identités arabe et française.

c’est différent. Rym est porteuse d’un nouveau monde où elle est parvenue à associer le progrès et le passé. D’ailleurs. Elle n’a pas renié ses origines et elle les affirme puisque revient en Tunisie. il revient comme s’il n’était jamais parti et s’adapte au rythme de vie oriental. elle est un bien car elle permet une meilleure qualité de vie. le progrès matériel est déjà présent. par exemple. elle devra partir à Tunis. d’abandonner ses coutumes. Il n’est point affecté par le choc culturel. Il semble apprécier ce retour 544 Mattera. semble être une perte d’identité. de ses discours. il va emprunter à la France ce qui l’intéresse mais surtout ce qui ne touche pas son intimité. La nouveauté fait peur. la connaissance des nouvelles lois adressées à tous les Tunisiens est mal connue… En revanche. la parabole est l’objet prisé de tout Arabe car elle lui permet de voir le reste du monde. dans De Miel et d’aloès. 66. la capitale.cela. Son regard est tourné vers l’Occident comme sa vie. pour elles. afin de vivre mieux en accord avec ses convictions traditionnelles et modernes. Certaines régions de Tunisie acceptent la modernisation. aujourd’hui encore. mais dans le même temps il craint de perdre. ce qui n’atteint pas les fondements de son identité orientale. En réalité. C’est une pensée encore courante chez les Maghrébins même si ces derniers sont modernes et revendiquent l’occidentalité de leur mentalité. Roland :Retour en Tunisie après 30 d’absence. la liberté de la femme est mal perçue et refusée . parle l’arabe. il craint pour la virginité de son enfant dans ce monde moderne . la perdre signifierait pour lui la honte. en particulier la France. Si Boubaker. elles refusent de se plier à ce qui. dans les villages les plus reculés. p. 329 . se souvient même de proverbes oubliés par les siens restés au pays. Dans Tirza nous avons deux réactions différentes face aux traditions. mais en ce qui concerne les coutumes. mais lorsqu’il s’agit de l’éducation de sa fille. »544 Le Maghrébin parvient tant bien que mal à allier les deux modes de vie. Dans Purée d’époque. Mansour revient dans son pays natal. Il est pressé que celle-ci se marie afin d’être débarrassé de ce poids qui pèse sur les épaules d’un père : l’honneur du nom par l’hymen de sa fille. c’est ce que le lecteur ressent à la lecture de La Retournée. En effet. maîtrise les rites. affirme son occidentalité et son orientalité par le biais de son costume. demandé et recherché comme l’explique un ami du héros de Retour en Tunisie après trente ans d’absence : « Il y a […] une recherche d’un bien-être facile à l’image du modèle occidental ou du moins selon l’image qu’ils s’en font. Mais elle a aussi des envies et des attitudes propres à la vie occidentale certes mais aussi à la nouvelle vie en Tunisie.

[…] Déchirée entre un Orient périmé et un Occident méprisant. qui. Il faut que la société trouve un équilibre entre modernité et tradition. à mettre ses pendules à l’heure. La Tunisie sait qu’elle doit entrer dans l’ère contemporaine. répondre aux besoins de l’époque. lui. écrivent leur opposition à la permanence de certaines traditions. ni aux facilités fallacieuses de l’ère nucléaire. ne rêve que de liberté. sans réussir jamais à choisir son époque. de cette quête. Il se cherche. ce retour est donc voulu. permet l’expression de ce trouble. en cela. 186. en effet. crient leur anticonformisme. »545 Le problème oriental est là : son hésitation entre deux modes de vie. est en quête de son Moi afin de pouvoir mieux avancer vers l’avenir. ni à renoncer à la vaine nostalgie d’une tradition obsolète. où les traditions ne se sont pas perdues. Le poème ‘Conseils aux siens pour après ma mort’ de Salah Garmadi. il peut retourner en France puisqu’il a ses papiers. L’usage populaire voudrait qu’il épouse sa cousine. lui s’y refuse ! La réaction des deux hommes face aux us et coutumes orientales surprend. p. Mansour a déjà goûté à la liberté. elle ne se résolvait. au sein de sa famille. son ami. deux courants de pensée. Or. Dans de De Miel et d’aloès. de changement d’où son refus et son départ du village. Certains écrivains. le lecteur s’attendrait à une réaction inverse. et dénonce le décalage entre les traditions et les temps modernes. recherché et correspond par conséquent à une envie profonde de revenir vers ses racines même si celles-ci paraissent parfois archaïques par rapport à la vie occidentale. « Il me manquait de trouver ma place au sein de cette société alternant le Moyen-Age et les Temps Modernes. Musso. risquent d’endormir les esprits : 545 Becheur. le héros de retour au pays ressent le trouble vécu par ses compatriotes et plus loin encore par la société tunisienne toute entière. mais elle sait aussi qu’elle ne doit pas tourner le dos à son arabité et son islamisme. n’est jamais sorti de Tunisie. de son cercle. entre occidentalité et tunisianité. Sa manière d’opérer est le refus du mariage. lui. Les contradictions de la ville nouaient au fond de moi les syndromes de son écartèlement sur les carrefours de l’histoire : je marchais dans les rues. les coutumes. Ali : De Miel et d’aloès. 330 . aux attentes du monde. reflète les idées d’un homme qui se présente comme violant les règles. s’oppose au traditionalisme.aux sources dans son village où les conventions sont permanentes. et je parcourais des chemins de croix. La littérature. Musso. les bienséances. la fuite vers la capitale puis la religion. de trouver cette stabilité entre hier et aujourd’hui. aux conventions. Cela sera le travail de chaque Tunisien. qui à son avis.

tous justifiés avec réalisme. D’une noire ironie. d’évoluer pour mieux vivre dans le monde moderne. Il commande avec la négation et explique la raison de ces multiples refus. Salah : Nos ancêtres les Bédouins. 331 . « graines de figue ». 1975. et surtout elles ne lui correspondent pas. Selon le poète. un journaliste. le poète refuse ces pratiques. ce poème est une manière de dire au Tunisien de dépasser les traditions. les pardons… Or. les visites au cimetière. De même. elles lui semblent dépassées.« Si parmi vous un jour je mourais mais mourai-je jamais ne récitez pas sur mon cadavre des versets coraniques mais laissez-les à ceux qui en font commerce ne me promettez pas deux arpents de marais car je fus heureux sur un seul arpent de terre ne consommez pas le troisième jour après ma mort le couscous traditionnel ce fut là en effet mon plat préféré ne saupoudrez pas ma tombe de graines de figue pour que les picorent les petits oiseaux du ciel les êtres humains en ont plus besoin n’empêchez pas les chats d’uriner sur ma tombe ils avaient coutume de pisser sur le pas de ma porte tous les jeudis et jamais la terre n’en trembla ne venez pas me visiter deux fois par an au cimetière je n’ai absolument rien pour vous recevoir ne jurez pas sur la paix de mon âme en disant la vérité ni même en mentant votre vérité et votre mensonge me sont chose égale quant à la paix de mon âme ce n’est point votre affaire ne prononcez pas le jour des obsèques la formule rituelle : « il nous a devancés dans la mort mais un jour nous l’y rejoindrons » ce genre de course n’est pas mon sport favori si parmi vous un jour je mourais mais mourrai-je jamais placez-moi donc au plus haut point de votre terre et enviez-moi pour ma sécurité »546 Son poème dépeint le rituel de l’Arabe face aux décès : « versets coraniques ». Le Conclave des pleureuses est un roman métaphorique de la lutte de la tradition et de la modernité. écrit une lettre où il explique que l’affaire des viols ne cachait en réalité qu’un combat du passé et du présent. L’un des personnages. « couscous ». L’écrivain 546 Gamardi. Ce texte est construit sur la formule : « interdit parce que ». admettre que certaines coutumes sont dépassées n’est pas un déni de sa culture mais un aveu que le monde change et qu’il faut que les traditions évoluent avec le temps.

76. un être décomposé : un « je » qui accepte la campagne moderniste (le rédacteur en chef) et un « Moi » qui lutte contre l’inutilité du combat modernité/tradition. que la modernité tue la tradition. qu’elle ne disparaît pas au profit de la culture occidentale. dans les biens de consommation. que le formel prend le pas sur l’originel. p. la perdition des paroles. du gouvernement aussi. 549 Corm. l’imitation ou l’influence est indéniable. Paris : Le Seuil 1987. Ils souhaitent le progrès. à travers son roman. mais il ne propose rien en échange. interrogé à ce sujet. pour les Maghrébins. mais au fond de chaque Arabe dort une part d’orientalité. l’éviction des origines et l’absence d’être »548. Le tiraillement passé/futur est fort . L’auteur donne l’impression. il est difficile d’accepter. mais les pertes de mémoire. en revanche. mais il remarque que la culture orientale demeure. est. dans les 547 548 Mellah.dénonce les ravages de la modernité. Dans les mœurs. ni la surdité des fonctionnaires.155. lui-même. Il faudrait une alliance des deux. le héros. leur mode de vie et leur vision de l’avenir sont issus de l’Europe. qu’ils s’occidentalisent non ! Tahar Belkhodja. Georges : Op. Ils ont beaucoup de mal à se situer dans le monde moderne. Ibid. comme le suggère les pleureuses : « Elles déclarèrent que le seul objet de leur colère et de leur procès n’était ni le quartier neuf. 332 . l’idée qu’ils plagient les Européens ou que leur état actuel. ni le miroir et les images. Il se pose la question. ont lutté pour obtenir leur émancipation et montrer au monde entier qu’ils pouvaient vivre comme les Occidentaux. »549 Or. comme lorsqu’il écrit : « Comment résoudre le dilemme entre une tradition propice au bonheur mais désormais inopérante et une modernisation nécessaire mais pas toujours réussie ? »547. Cit. C’est un thème très révélateur de la pensée des Tunisiens d’après l’indépendance. Georges Corm écrit: « Le monde est ‘occidentalisé’ aussi bien par les modes de vie que par la façon de se penser et de se mettre en scène. est du même avis. 126. d’après Ahmed Mahfoudh. p. Il soutient l’idée d’une modernisation de la population tunisienne. p. Dire qu’ils se modernisent oui. Fawzi : Le Conclave des pleureuses. Il dénonce un comportement que nombre de Tunisiens réprouvent aussi. Ce sont les modes de l’Occident qui donnent le ton. ni les fresques phéniciennes dénaturées. ni les viols des corps.

leur rancœur. Hachemi : Ma foi demeure. sont partagés entre deux cultures. heureuse et mère. cela s’explique par le fait que le Maghrébin est déchiré car il ne veut pas admettre que l’aide de la France est liée à sa réussite. Le parent réfléchit à ce qu’il doit léguer à ses enfants. 333 . À quelle culture appartiennent les Tunisiens d’aujourd’hui ? Beaucoup. leur culture. par exemple. ne sait pas qui elle doit aimer le plus. Le Français ou même l‘Arabe émigré a conscience de ce déchirement. la langue du colonisateur. pour une femme appartenant à deux sphères culturelles est alors délicat. deux affections. À travers leurs œuvres. elle vit avec son temps et transmet sa culture. religion). après avoir tant critiqué les colons européens. un Français. 253. la définition de la modernité en Tunisie par le terme d’occidentalisation est refusée. De nombreux écrivains francophones se sont interrogés sur leurs origines. ami de Mahmoud un Tunisien. langue. ils mettent souvent en scène des personnages partagés entre deux mondes : l’Orient et l’Occident. ses racines aux siens afin que les traditions. dans sa Statue de Sel. même les plus européanisés conservent au plus profond d’eux-mêmes leur arabité ou orientalité (traditions. leur appartenance.mentalités ce n’est pas le cas. Pour eux. y a passé son enfance et son adolescence mais à présent elle est en France. Elle est née en Tunisie. Il demeure au fond de chaque Tunisien un sentiment d’humiliation à avouer une occidentalisation de leur pays. ici les Tunisiens. Le problème de la double culture est né avec l’Indépendance. En contact avec une autre culture. »550 Ce qui est difficile c’est de devoir accepter le fait que la France ait une grande influence sur la Tunisie indépendante et moderne après avoir tant lutté contre la colonisation. pour exprimer leurs doutes. montre que l’Europe a eu beaucoup d’impact sur les esprits colonisés. mais il est également conscient de ce qu’il doit. comme nous l’avons vu pour Sofia dans Les Jardins du Nord. Le choix. Michèle Fitoussi. dans Ma foi demeure de Hachemi Baccouche dit à ce propos : « […] ce déchirement nous en avons en Bourguiba lui-même l’exemple le plus représentatif. comme si la cohabitation des deux en un seul individu était impossible. us et coutumes. d’autant plus qu’ils utilisaient. p. intégrée. 550 Baccouche. de l’autre. qui sont partis en Europe. Cependant. Les Tunisiens. et non leur langue maternelle. Gérard. En Tunisie. c’est une évolution naturelle de chaque État due au progrès et aux temps modernes. Albert Memmi. la mémoire ne se perdent pas. Finalement. Ce nouveau rôle est souvent un choc. Il sait tout ce qu’on lui doit.

et souvent de la révolte. l’enfant scolarisé est subjugué par la culture française dont il apprend les préceptes. p. le mode de vie. l’histoire de la civilisation… Lorsqu’il revient dans son milieu. […] Je croyais entendre et sentir le déchirement des chairs dans l’atroce bataille contre le rythme. »551 En effet. les lèvres décolorées ? […] Comment arrêter cette crise collective d’épilepsie ? Comment communiquer avec ces gens ? »552 L’adolescent ne comprend plus les rites de sa culture. le protagoniste de ce roman. Cette danse est l’expression. barbares. jetant sa tête en arrière avec une violence saccadée qui me fit mal à la nuque. ma mère… Mon mépris. peut-être même avec des yeux d’homme cultivé. dansait sauvagement. Jacques : Littératures francophones I. 334 . lançant ses bras. mon dégoût. son regard n’est plus celui d’un Juif tunisien mais d’un Français. il regarde avec mépris le spectacle de danse/exorcisme. les yeux fermés. 551 552 Noiray. loin des superstitions. folles . les cheveux fous. les Maghrébins regardent différemment leur orientalité et se remettent en question. Il ne peut alors que trouver curieux le spectacle pourtant familier auquel il assiste. ma honte ». se précisèrent. Dans L’Œil du jour et Itinéraire de Paris à Tunis. Sa réaction exprime cette distance : « mon mépris. La communication ne se fait plus avec les siens car il n’y a plus de compréhension. Ainsi Benillouche. L’œil critique est justifié par la distance que lui fait prendre son acculturation. ce masque primitif. 34. vêtue d’oripeaux de couleurs. contre les démons. Memmi. il voit avec des yeux d’Européens. p. Etait-ce bien le visage de ma mère. mon dégoût. « ne pourra plus considérer les coutumes. il en est honteux.ici l’Occident. Hélé Béji ne cache pas les travers de sa société en pleine mutation. Albert: La Statue de sel. grotesques.Le Maghreb. par exemple. ma honte se concentrèrent. au yeux du personnage cultivé. déchirement des chairs…). Le regard de l’adolescent puis de l’homme sera alors plus critique envers les siens. mouillé de sueur. il n’y a plus adhésion aveugle aux us et coutumes culturels et religieux juif-tunisiens. Les danses de sa mère lui apparaissent. de la sauvagerie et du caractère primitif de sa culture d’origine (sauvagement. 180-181. les manières. acculturés. éduqué. Voici sa réaction à la vue de ce spectacle : « Une femme. lorsque la danseuse folle se retourna : c’était ma mère ! ma propre mère. La phrase finale de ce passage illustre le mal-être des autochtones assimilés. masque primitif. nous assistons à un phénomène presque identique. les rites de son milieu d’origine qu’avec le recul de la critique.

dont elle attaque l’hypocrisie. par exemple. 35. est le cas où l’étranger prend conscience de sa différence. Cette double identité si bien vécue prouve qu’une cohabitation est possible. elle s’oppose à toute entrée de la famille de son époux dans sa vie. Le mariage mixte. appartenant à la fois à l’Orient et à l’Occident cette démarche analytique est aussi appliquée à la société française. elle nous fait une critique acerbe de celle-ci. De son côté. Lorsque le héros et Marie s’installent en Tunisie. l’identité et la différence. Le désir de ne pas perdre son identité. en revanche. un fossé s’installe : la culture. au fur et à mesure. ou plus fort. le héros et Marie. Dans Agar. et la France avec un œil oriental. Toutefois. Elle souhaite conserver son couple fusionnel. les différences ne sont pas palpables. se transforme en haine. n°2. Dans un univers commun. les mœurs si différentes n’emportent pas l’adhésion de la jeune femme. cela permet de montrer que l’Orient et l’Occident ne sont pas si dissemblables. le couple accepte l’autre tel qu’il est .Elle nous fait une description idyllique de sa Tunisie natale passée. Cologne. elle avoue très rapidement à son époux : 553 554 Beji. et la froideur. mais aussi et surtout. et les propos racistes des colonialistes français réapparaissent dans sa bouche. Ainsi. représenté par la capitale française. le couple s’en sort alors ou anéanti. À leur rencontre à Paris. Cette objectivité issue d’une vision extérieure permet à l’auteur « de transcrire le plus justement possible ce qui [lui] apparaît. mais par la suite. »554. presque oubliée. de son peuple. Béji. 335 . sont attirés l’un vers l’autre et tombent amoureux. par la culture occidentale. chez tout étranger. l’arrogance. Hélé : Cahier d’études maghrébines. elle franco-allemande catholique). maghrébin. Il n’empêche que même si la cohabitation de deux civilisations est possible. « La double culture inscrit dans le même corps l’ici et l’ailleurs. opposés pourtant par leurs cultures (lui est juif-tunisien. celle-ci cause toujours le trouble chez l’oriental. Son refus. parisienne plus précisément. le même et l’autre. Il l’admet ou au contraire la vit mal . et dénonce une modernisation manquée. Albert Memmi nous offre la peinture de la crise identitaire des deux membres du couple. le lecteur observe un refus de s’intégrer. »553 L’écrivain observe la Tunisie avec un regard occidental. ses origines. p. français. éloigné de toute imprégnation de la culture judéo-arabe. 119. est présent chez tous les Arabes. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. p. qu’en réalité le fossé que les préjugés ont instauré entre eux peut être réduit voire supprimé. mai 1990.

il est difficile d’admettre l’échec de son couple. ses origines. En effet. à mes yeux étonnés. Ainsi. n’est-ce pas ? »556 Pour lui. le maniérisme sud-américain… C’était bien cela. 336 . des malentendus. pour la réussite de son couple. il est nerveux car il ne sait comment sa famille va accueillir sa femme issue d’une culture et d’une religion différentes. Il l’a suit. les préjugés raciaux occidentaux : « Ah ! les miens étaient sales et anachroniques ! Comme les Grecs et comme les Italiens. 557 Ibid. Lorsqu’il rentre dans son pays.58. bruyants et vulgaires. le protagoniste est heureux. et des Italiens je passai à la Méditerranée et de la Méditerranée à l’Univers qui. La « barbarie » en question étant les traditions familiales et culturelles de son mari. les gens du Nord. pour le héros. la sauvagerie espagnole. sur 555 556 Memmi. le héros.« Je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette…barbarie ! »555. p. de prendre parti et d’obéir aux concessions demandées par sa femme. il va décider. Il ne peut continuer de baisser la tête devant de tels propos. elle me l’avait assez répété. va-t-il porter le même regard sur les lieux qu’il connaît. Il est choqué par les propos de son épouse et il est mal à l’aise par rapport à son propre comportement. voulu et en même temps appréhendé. d’autant plus qu’il est devenu médecin. est essentiel . a rompu avec ses traditions. Il se sait juif-tunisien mais il se sait aussi français par sa formation. a voulu changer d’identité mais il ne peut indéfiniment se voiler la face et refuser ses racines. se révélait coupé en deux : en haut du globe. propres et ordonnés. en bas les gens du Sud. la misère italienne. il vit à travers le jugement extérieur. il avoue : « Je tenais à me révéler complètement à Marie et je me sentais mal à l’aise lorsqu’elle découvrait nos différences »557. qui au fil des disputes. ce mariage est synonyme de tiraillement identitaire. Albert : Agar. blessé dans son orgueil. 143. Dans le même temps. p. Va-t-il retrouver les mêmes choses. Ibid. fier de retrouver sa famille. des obstacles. va en s’intensifiant. De là résulte sa crise identitaire. une union métisse pour laquelle elle et lui ont quitté leurs familles. profession à réussite surtout au regard des siens. p. le regard de l’autre. son vécu à Paris . reprend les pensées de sa femme. détenteurs de la puissance politique et de la technique. dans une crise de colère intense. la barbarie africaine. policés et maîtres d’eux-mêmes. 54. Devant le fossé qui sépare les siens de son épouse. Pour le héros. son retour en Tunisie est souhaité. Plus tard.

son départ l’a changé et il s’en veut de ne pouvoir porter un même regard confiant et innocent sur sa famille. ce sont les miens. c’était là que je me sentais le plus à l’aise. Il recherche la même insouciance et il ne trouve que déception. je ne le retrouvais pas sans étonnement ni malaise. je m’arrêtais devant le moindre pittoresque. l’ayant quitté adolescent pour y revenir homme fait. ces gens que tu n’aimes pas. Ainsi. lorsque tu les méprises tu me méprises aussi »560. »558 Le fossé instauré par la différence Orient/Occident. il lui fait traverser toutes les étapes les plus opposées à la culture occidentale. incompréhensibles pour elle […].. revendique ses origines : « Eh bien cette ville que tu détestes. les baisers qui sentaient la sueur et dont elle avait peine à cacher son dégoût. Marie reste sur ses acquis : « Il n’y a pas une seule personne parmi eux que j’aie envie d’approcher ! Je n’aime pas ces gens et je déteste cette ville ! Je ne m’y ferai jamais !jamais ! [. p. Sous prétexte d’achats à effectuer ou de curiosités à lui découvrir. 337 . j’aurais voulu y vivre. les longs bavardages en patois. […] ces quartiers étaient en quelque sorte mon terroir. conscient du 558 559 Ibid. 560 Ibid. le long des caniveaux où coulait l’eau bourbeuse. Cette tentative d’acceptation de l’autre et de soi-même est un échec. et l’autre Maghrébin éprouve des difficultés à s’accepter lui-même avec son côté occidental et son côté oriental. je l’entraînais dans d’interminables expéditions dans les ruelles sordides. son pays.les traditions qu’il a côtoyé ? En réalité. Le résultat : un écœurement de sa part à elle et une tension identitaire pour lui. je les hais. je tenais absolument à lui faire découvrir et apprécier ces êtres et ces lieux. même s’il sait qu’il a changé. mal-être. […] Revenant au pays après de si longues années. tradition/modernité touche encore plus l’Arabe qui est parti en France et qui revient au pays. 63-64. Je ne lui épargnais ni l’odeur des étals de viande ni celle des tas d’ordures . je m’extasiais devant une clef de voûte ou le détail d’une pierre. je les hais ! Ce sont des sauvages ! Je déteste leurs coutumes moyenâgeuses et leur religion de primitifs ! »559 Et le héros. dans sa volonté que sa femme accepte son environnement immédiatement.] oui. la cuillère de confiture qui circule de bouche en bouche. p. L’Arabe. les Arabes. je la fis manger dans des tavernes où je n’aurais pas eu l’idée d’aller tout seul. 182-183. j’en suis. Ostensiblement. Ibid. « Je fis subir à Marie le verre commun d’araki. L’autre purement Européenne refuse l’Orient. c’est la mienne.

la prière elle-même. de leur patrie. Dans L’Œil du jour de Hélé Beji. le tout entrecoupé de pauses où je l’entends inspirer. ou qui joue au fantôme avec un vieux drap. elle est comme un enfant qui s’est confectionné sa tente. sur le bord de sa banquette. Nous allons voir ici deux exemples plus précis sur la reprise de certains thèmes. et engage ses flexions le dos souple et droit. 338 . leurs actions. Cela explique le malaise que cause parfois au lecteur musulman cette littérature de voyage : réappropriation par les Européens. leurs œuvres. Devant elle. Les orientalistes et après eux les colonialistes leur ont pris leur identité à travers leurs écrits. Toujours. cette peinture religieuse fut brève. leur identité culturelle. au nom de la pseudo-continuité des civilisations. à droite et à gauche. Les Maghrébins se sont vus et ont pris conscience de leur orientalité à travers le regard de l’Européen. Mais que peut-elle bien voir. les us et coutumes et la religion. une évasion. le tapis su lequel elle penchera son front. évoquant les gestes principaux réalisés par les Musulmans. quelles forces convoque-t-elle. aujourd’hui. notre tintamarre peut continuer. Autour d’elle. Il ajoute un charme 561 Berchet. de ce qui est advenu. avec un large mouvement du bras. Ce que l’on peut observer à travers les écrivains étudiés. Fromentin et d’autres ont décrit les appels à la prière. 12. »561 À présent. p. Elle écrit donc : « Elle s’est donc assise. les ablutions. l’écrivain décrit cet acte très précisément en se souvenant de sa grand-mère. Cit. expirer le murmure de sa prière. La première c’est la religion. Des écrivains comme Chateaubriand. la dernière de la journée.changement qui s’opère en lui. pour commencer sa prière. Jean Claude Berchet explique que : « c’est bien une entreprise de colonisation que ce retour symbolique au pays natal. nous avons pu voir en première partie que les écrivains reprenaient à leur profit des clichés orientalistes qui. Jean Claude : Op. dans leurs œuvres ajoutaient une note d’authenticité et d’intimité puisque ces images parfois devenues des lieux communs appartenaient à la Tunisie. et qu’elle a déplié sur un gros coussin pour éviter l’effort d’un exercice trop violent. à ses racines symbolisées par la famille. Lamartine. se raccroche à ce qui l’a construit. rien ne la distrait ni ne la dérange. que je ne reconnais pas ? Pendant qu’elle se prosterne. son marmonnement se perd dans le flottement du tissu comme un départ. Elle s’est enveloppée la tête et le buste de son voile blanc. En littérature. en alternant ce va-et-vient vertical par de légères torsions latérales de la tête. c’est une volonté de se réapproprier leur culture. ce sont les Arabes qui cherchent à récupérer leurs origines.

que je ne reconnais pas ? ». sans solennité. son expérience individuelle et son regard étranger d’occidental associé à celui naturel de son orientalité. ou un timonier qui. et me happe en sourdine dans un bercement. l’atmosphère qui s’imprègne dans cette chambre qui sert le temps d’une prière d’enclos sacré. la connaissance et l’adhésion à cette culture. laissant leurs cheveux trempés s’égoutter sur 562 Beji. puis. À la différence des écrivains orientalistes. nous laissant désorientés. on ne peut s’empêcher de se souvenir d’un passage sur le même thème écrit par André Gide dans ses Feuilles de route. Chacun continue à vaquer à ses occupations. tient la barre en regardant claquer le vent du large. p. Elle aussi disparaît dans le flux de sa prière. s’est gonflée . la scène est réaliste. en bref. déjà très forte. La musique. quelles forces convoque-t-elle. Ce corps vieilli qui se baisse et se redresse. comme un orchestre retiré au fond de la fosse pour laisser libre la vision d’un danseur. nous retrouvons ce même phénomène.grandi à la chambre. droite puis gauche. Le balancement creuse sur son passage le sillon d’une vallée vers laquelle tout descend en pente douce. et qui disparaît derrière un monticule de vagues. avec le mouvement de dos d’un rameur que l’on ne peut pas suivre. elle a ici un regard d’occidental athée comme l’atteste cette réflexion : « mais que peut-elle bien voir. se recule. elle fait des comparaisons. ont défait leurs cheveux devant le bassin. 339 . »562 Même si l’auteur appartient à la culture orientale. elle se laisse aller à peindre en détail les gestes. se retire. trois Arabes . mais toutes ces actions n’existent plus dans leur simple déroulement. ou qui d’un coup vire de bord. et onduler l’immobilité des choses dans sa sphère. conversation. les mouvements de va-et-vient. elles se sont éloignées d’un cran. chez Hélé Beji elle est authentique c’est à dire que se mêle à la réalité l’intimité. Hélé Beji reprend une image présente dans la littérature orientaliste et elle se l’approprie pleinement en y mettant sa touche personnelle. Chez les écrivains français. les ont répandus sur l’eau. qui tourne la tête à droite et à gauche sous le voile. à demi plongés aussi dans le repli. « Trois femmes se sont levées. rien ne la distrait ni ne la dérange ». Elle exprime le silence qui se fait autour de son aïeule à ce moment : « notre tintamarre peut continuer. dans son grand costume fluide et opaque où il fait fondre ses formes avec une souplesse magique. 171-172. lorsqu’il narre le fameux épisode de la danse/exorcisme de sa mère. elles ont dépouillé leurs vêtements de dessus. En effet. après avoir placé sa voile. un silence. lecture. elle tente de rendre au mieux ce moment privilégié pour elle et partagé avec le lecteur. fait pivoter les apparences sur leur face cachée. pour la danse. d’une absence. Hélé : L’Œil du jour. Avec Albert Memmi. à mi-chemin entre présence et disparition. s‘inclinant. rangement….

ou mieux la perte de sentiment. L’écrivain reste extérieur à cette scène : les phrases et les propositions sont courtes. d’un autre sentiment. leurs corps échappant à toute autorité de leur esprit. affirmatives. leurs mains crispées à ses bords. […]À présent. reprennent dans leurs tableaux les thèmes privilégiés de la peinture orientaliste. Ali Guermassi. »563 Dans cette peinture. En peinture. p. ici aussi. c’était une danse sauvage. puis éclaboussent les épaules . elles se sont agenouillées devant le bassin . les femmes hagardes. Ainsi. ce même épisode a plus d’impacte car le héros en est personnellement touché. Inconsciemment ou pas. Kalil. chez Albert Memmi. parvenaient à la crise où. à chaque coup de reins elles poussent un cri grave comme celui des bûcherons qui sapent . Lotfi Seghaier. la ponctuation rend le rythme de cette dernière mais elle ne traduit en aucun cas les émotions d’André Gide. Sehili. comme un furieux balancier . De nouveau. plus réel que celui décrit par Gide. des conjonctions de coordination ou des adverbes de temps sont utilisés pour rendre l’évolution de la danse. l’écume aux lèvres et les mains tordues. on peut observer le même phénomène. s’écroulent en arrière comme si elles tombaient du haut-mal. Ahmed Hajeri. leurs cheveux fouettent l’eau. En revanche. Henri Saada. forcenée et dont. puis. éperdues. la danse barbare aux yeux de Benillouche lui fait éprouver de la honte. 340 . les femmes voilées 563 Gide. Le peintre maghrébin accapare la langue de l’autre pour pénétrer une modernité dont le moteur principal est. et leurs corps battant de droite à gauche. la revalorisation de la mémoire des racines et une reterritorialisation culturelle. […] La danse s’animait . brusquement. Paris : Gallimard 1925. Beaucoup de peintres tunisiens comme Limam. ces mêmes sujets abordés par les écrivains maghrébins sont porteurs d’une autre image. Ali Khayachi. cherchant l’inconscience de la chair. Yahia Turki. l’écrivain s’immisce dans la scène : il a mal à la nuque lorsque sa mère jette sa tête en arrière. à qui ne l’a point vue. Meriem Bouderbala. Megdiche. cet exorcisme semble plus vrai. Comme nous l’avons évoqué précédemment. Hedi Larnaout et d’autres encore. vélocement. l’exorcisme peut opérer. 48-49. Le lecteur se sent moins extérieur. Ici. aucun sentiment personnel hormis cette réflexion « c’était une danse sauvage ».elles. il utilise la première personne. il plonge comme l’écrivain dans ces épisodes. André : Feuilles de route. d’avant en arrière. elles ont commencé à danser . il exprime son sentiment de dégoût… Parce qu’il est vécu personnellement. rien ne saurait donner l’idée. la reprise d’un thème déjà utilisé par la littérature orientaliste est motivée par la volonté d’être authentique.

La touche est la même que lors de la période orientaliste : le peintre accentue le caractère étrange. www.tvardeche.fr. Hôtel Nour Palace Mahdia. exotique de la scène même si celle-ci appartient au quotidien. Hôtel Nour Palace Mahdia. Khalil et Hajeri. des ombres blanches au milieu d’une rue et d’une foule colorée. Hôtel Nour Palace Mahdia. c’est à dire la vieille 341 . d’une scène que l’Arabe ou l’Européen ne retrouvera que très rarement. Limam. Figure 39 : Ville arabe. avant 2002. avant 2002. Ce qui interpelle l’artiste ce sont ces femmes voilées à une époque où le mystère n’est plus de mise. avant 2002. galerie. Les femmes orientales représentées dans ces tableaux de Limam. Ahmed Hajeri. Figure 38 : Femmes voilées. où la liberté de la femme lui permet de circuler à visage découvert. sont fantomatiques. Figure 37 : Femmes voilées. Khellil. Ces femmes voilées circulent dans la médina.Figure 36 : Femme voilée. 2004. On retrouve cette touche nostalgique d’une époque révolue. Khellil.

il a vu ces femmes voilées. mystérieuses. Elles sont donc hors du temps. elles n’évoluent pas dans la ville moderne. sauf que lui connaît le revers. Ces tableaux sont l’expression de ses souvenirs d’enfance. sa chéchia sur la tête. donc d’un vécu. moyen de transport très usité. telles que les rues des vieilles villes. Hormis. accessoire traditionnel tunisien. Les femmes sont voilées. Hôtel Nour Palace Mahdia. mais aussi l’homme assis sur une chaise dans l’attente du temps qui passe. Le peintre peut encore retrouver ces femmes dans des villages reculés où la modernité n’a pas encore atteint le mode de vie des vieilles femmes.ville ou cité traditionnelle. Son vécu en tant qu’autochtone. près de lui. d’autres images sont reprises. typique des villes arabes traditionnelles… Ce tableau semble figé comme 342 . son vélo. Cette reprise du voile et de la femme cachée est volontaire . Khellil. De nouveau. avant 2002. une scène typique est peinte. en tant qu’individu appartenant à la même culture apporte de l’authenticité à ces peintures. ce qui à l’époque du Romantisme et de l’Orientalisme était inconcevable pour les artistes qui ne voyaient que l’enfermement des Orientales. la femme arabe. le peintre souhaite retrouver la société orientale d’antan. la face cachée. Comme les orientalistes français. ce que Ahmed Hajeri illustre avec ce voile transparent qui ne cache rien du visage de l’orientale. Khalil a représenté la femme couverte d’un « safsari » (long voile blanc qui recouvre le corps et que la femme retient sous son bras). elles sont l’image du passé. une petite ruelle comme l’on en trouve dans la médina de Tunis. mais elles sont libres de circuler seules dans la rue. n’appartenant pas au présent. Figure 40 : Medina. la rue étroite.

tunisia-stamps. De nouveau. intitulé Medina (1984). les dessins scolaires dans son tableau réalisé en 1994 : Figure 42 : Paysage. le blanc est à l’honneur ainsi que l’ocre du désert. représente l’Orient de manière plus simple et rappelle. www. Les couleurs prédominantes sont celles usitées par les orientalistes car elles représentent la réalité de ce pays : le blanc (beaucoup de murs sont peints à la chaux) et le bleu indigo ou tunisien afin de rappeler le ciel et de mettre en valeur les bâtisses. L’autre tableau. 343 . Gouache: 40/70.sehili.net. 1984. accentue la foule et le blanc des voiles. Le spectateur est dans un flou qu’il reconnaît néanmoins comme appartenant à l’Orient : Figure 41 : Medina. de Sehili.tn. 1994. www. ainsi. Ridha Bettaieb.si cette scène appartenait à une période passée. Le peintre cherche à conserver la touche d’une époque révolue. Sehili. Ridha Bettaieb. lui.

le blanc des maisons. d‘une culture qui s’oublie. emblèmes d’un passé aimé. avant 2002. galerie.Les couleurs sont les mêmes que chez Khellil : le bleu pour le ciel et les portes. afin de reprendre aux Européens ces images si réalistes. Le flou des visages permets à chaque Oriental de se reconnaître dans ce cliché. même s’ils sont moins répandus sont aussi représentés dans ce tableau de Khallil réalisé en 2004 : Figure 43 : Fantasia. Le peintre rend la fusion de l’Arabe et de sa monture comme le faisait les peintres orientalistes français. La nostalgie est partagée. Hôtel Nour Palace Mahdia. et le sol jaune comme le sable du désert. Les cavaliers et les fantasias. Cette représentation est basique mais fort réaliste. 344 . Khellil. Les peintres tunisiens d’aujourd’hui renouent avec leur passé et celui des Français amoureux de l’Orient. ainsi que ce souhait de conserver ce qui leur appartient.

galerie. de beaux étalons. la passion de la victoire et de la gloire. anonyme. son cap et ses pêcheurs. la joie de vivre. Figure 45 : Scènes de Mahdia. avant 2002. de galoper…voilà ce que nous donnent à ressentir ces tableaux (dont le deuxième est anonyme). Les paysages marins ne sont pas oubliés comme ce panorama de Mahdia avec sa Skifa Kahla. Les méthodes sont différentes mais le résultat est le même : un cliché typiquement oriental.Figure 44 : Cavalerie. galerie. Hôtel Nour Palace Mahdia. Les peintres arabes s’inspirent des œuvres françaises passées plus qu’ils ne les reprennent. le plaisir d’être dans le désert. avant 2002. 345 . Dans le même temps. l’absence de précision. Hôtel Nour Palace Mahdia. ils diffèrent des peintures orientalistes par le flou des visages. Des hommes fiers. anonyme.

Figure 46 : La Pêche. Hôtel Nour Palace Mahdia.tvardeche. avant 2002. Ce sujet est repris par Ahmed Hajeri de manière plus drôle dans La Pêche (2004). 2004. Des scènes de la vie quotidienne des habitants du Sahel (le littoral tunisien) : la mer bleue comme le ciel.fr. www. Ahmed Hajeri. la lumière aveuglante du soleil. 346 . Limam. galerie. comme dans ce tableau de Limam (2003). la pêche dont vit toute une population. Figure 47 : La Pêche.

illustre la sécheresse du désert mais aussi l’oasis. les chameaux. Ces tableaux pourraient même être des scènes prises en photo tant le détail est respecté et tant ces tableaux semblent issus du vécu. c'est-à-dire un duo vie/mort qui vit.Il représente une réalité. Ces images rappellent celles de Moncef Ghachem lorsqu’il évoque avec plaisir sa ville natale de Mahdia. Ce premier tableau anonyme. qui a conservé son orientalité. Figure 48 : Scènes exotiques. Aujourd’hui encore. n’est pas souvent représenté comme une étendue aride (Comtesse de Gasparin). comme Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon ou encore comme les cartes postales ou les publicités véhiculées en France pour inciter les Français à se rendre dans ces contrées si exotiques. le touriste peut voir ces scènes de pêche à Mahdia. un mode de vie. avant 2002. les Arabes aiment peindre les oasis. les couleurs sont alors plus vives et apportent une touche féerique à cette œuvre. anonyme. Le désert. galerie. Hôtel Nour Palace Mahdia. Le tableau suivant anonyme aussi est peint sur un cuir animal. par exemple. en revanche. une activité répandue en Tunisie. 347 .

Hôtel Nour Palace Mahdia.tunisia-stamps. 348 . www.tn. anonyme. 1980. Enfin. Ce tableau de Yahia Turki réalisé en 1980 est tout aussi chaleureux par la gaieté des tons qui suppose une vie dans le désert. Figure 50 : Le Désert. Yahia Turki. galerie.Figure 49 : Désert. la scène Coucher de soleil de Séghaier (2005) illustre un cliché exotique fort répandu en France. avant 2002.

ils sont les images vraies et quotidiennes de la culture maghrébine. les tons chauds (orange. sont le blanc.Figure 51 : Le Coucher de soleil. www. 20/30. Aquarelle sur papier. des pays arabes ».artabus.com. que le chameau est l’animal le plus couru dans le désert…C’est une manière de dire : « non ces tableaux ne sont pas figés dans un imaginaire occidental. le bleu. Ils sont empreints du même réalisme. de la même tendresse et du même amour pour ces paysages. les personnages voilés de noir ou de bleu et de vert…Les caravanes et les palmiers sont aussi présents pour rappeler le quotidien et certain folklore conservé par certains pour le touriste. que les arbres exotiques sont partout dans ces pays. Néanmoins. cette réutilisation par des artistes maghrébins laisse penser que ces scènes sont véritables. 2005. dans ces oeuvres. jaune. le coucher de soleil. Lotfi Segahier. l’artiste évoque les peuples du désert : la tente. ces peintures peuvent faire penser aux décors de la littérature exotique : le sable du désert. superficielle de l’Orient. ils sont orientaux. Les tableaux sont très colorés. On a l’impression à la vue de ces tableaux de revenir à l’époque de la découverte de l’Orient. le palmier et le chameau. Les couleurs principalement utilisées. Le désert c’est aussi l’immensité comme l’exprimait Gustave Guillaumet ou comme l’illustre aujourd’hui Lotfi Seghaier : 349 . donc à une image fixe. n’appartiennent pas à la création européenne. ces personnages que les peintures effectuées à cette époque. rouge). D’ailleurs.

20/30. ce paysage rappelle aussi la période primitive des premiers hommes chantée et recherchée par les Orientalistes. www. Cependant. www.artabus. Lotfi Segahier. La lumière est aveuglante et explique la chaleur et la sècheresse d’où découle aussi parfois le décès.com. Le désert c’est la beauté mais aussi la mort. Le Destin (titre de ce tableau réalisé en 2005) est l’expression de la petitesse de l’homme face à la nature. 2005. 350 . Lotfi Segahier. Huile sur toile : 80/120.artabus.Figure 52 : Destin. 2006.com. Aquarelle sur papier. Le même peintre réalise des tableaux évoquant cet état : Figure 53 : Le Berger.

www. Les petites scènes de genre illustrent aussi ce besoin de se rappeler une époque sereine. www.Figure 54 : Vie bedouine. 1983.com.tunisia-stamps. 50/70. L’homme est en relation directe avec la nature. les activités représentées sont simples . Lotfi Segahier.Aquarelle sur papier. 2005. 351 . de revenir aux sources et de bannir le superficiel : Figure 55 : Fileuse. Les couleurs sont chaudes. et le spectateur peut supposer qu’il y a une pointe de nostalgie dans la représentation de ce passé idyllique.artabus. l’absence d’un trop plein de biens de consommation. Ces tableaux datent de 2005. c’est la simplicité de vivre. Ce qui prime.tn. le quotidien semble éloigné de toute inquiétude. Hedi Khayachi.

pour les marchands. Une femme qui file la laine. galerie. Ali Guermassi. 352 .tunisia-stamps. un homme qui boit à une amphore. www. avant 2002. quoi de plus atypique ou quoi de plus normal ? La seconde est plus proche de la vérité.tn.Figure 56 : Soif. De même. les événements heureux… Figure 57 : Café. les artisans. Khellil. fixé sur un tableau un moment de la vie d’un homme. Le peintre va vouloir prendre un instantané d’une scène de la vie en Orient. 1993. Hôtel Nour Palace Mahdia.

tn. Figure 61 : La Laveuse. www.artabus. 353 . Huile sur toile : 60/50. www.harissa. 2003.com. www. Figure 59 : Fiançailles.com. Yahia Turki. 1999.tn.Figure 58 : Le Graveur sur cuivre.tunisia-stamps. www. 2005. Henri Saada. Lotfi Segahier. 1930-1965. Figure 60 : Le Marchand de beignet.tunisia-stamps. Ali Guermassi.

jouer de la musique. de nouveau. Ainsi le tableau de Khallil. Yahia Turki. Toutes ces œuvres utilisent les couleurs. les fiançailles se font de manière traditionnelle avec les tenues adéquates. Amar Farhat. du blanc… Les costumes sont ceux du passé ou de la tradition et du folklore. La Laveuse de Yahia Turki (2003). ces peintures parlent d’une époque. Ces tableaux sont réalisés par différents artistes. Le Graveur de cuivre de Lotfi Seghaier (2005). pareillement. Le Marchand de beignets d’Henri Saada (1930-1965). basiques du bleu. Figure 63 : Vendeur de dattes et de lait. Fiançailles d’Ali Guermassi (1999). En effet.tn. l’artisan de cuivre. elles sont le reflet d’un univers type. même si aujourd’hui encore on peut retrouver ces moments illustrés dans certains villages reculés ou dans des villes moyennes dans le but de servir le folklore et d’attirer le touriste. du rouge. Par ordre d’apparition : Café d’Ali Guermassi (1993). conserve son habit oriental pour les étrangers qu’il côtoie tous les jours… Ces scènes de genre sont nombreuses dans la peinture tunisienne . Vendeur de dattes et de lait de Yahia Turki (2000).Figure 62 : Le Vieillard au kenoun. Les cafés maures où l’on voit des hommes fumer des narguilés. www. Le Café maure (2003) : 354 . www. d’une identité type. d’une mode. se reposer n’échappent pas à cette réutilisation des clichés orientalistes.tunisia-stamps. 1997. des tons chauds. 2000. Le Vieillard au kenoun d’Ammar Farhat (1997).tn. Par exemple.tunisia-stamps.

sans date. galerie. Limam. Rejeb Zeramdini. de Meriem Bouderbala : Femme voilée (2005). 355 . Figure 65 : Hamam.Figure 64 : Café maure. même si la pudeur est de rigueur au Maghreb. www.artabus. La sensualité de la femme orientale est aussi reprise dans la peinture tunisienne.com. avant 2002. Acrylique sur toile : 95/65. Hôtel Nour Palace Mahdia. Ainsi les peintures de Rejeb Zeramdini : Hammam (2000).

net.Figure 66 : Femme nue. Meriem Bouderbala. 1999.sehili.fr.bouderbala.free. 2001. 356 . de Sehili : Fresque intérieure (1998) Figure 67 : Fresque intérieure. Sehili. www. http://meriem.

Huile sur toile : 70/50.com. Lotfi Segahier. tout comme le mystère. La peinture contemporaine ne fait pas appel aux mêmes techniques que les orientalistes mais les sujets sont identiques. 2006. 357 . www. Ces tableaux récents sont l’expression de l’érotisme et de la suggestion.ou encore Fazzani de Lotfi Seghaier (2006) Figure 68 : Fazzani. Les nus sont flous sauf chez Bouderbala qui s’amuse avec les silhouettes.artabus. La sensualité de la femme fait parti des attributs d’Orient.

De peur de perdre leur identité. sont belles. Enfin. les voiles. la mémoire d’une culture. il faut donc en laisser une trace.Figure 69 : Mystère. ces éléments contribuent à cette atmosphère magique.com. de la rappeler. L’identité culturelle se perd. ces paysages. l’étrangeté étaient de mise. toutes ces images prisées par les deux cultures française et maghrébine. On peut penser que chez les Tunisiens. l’exotisme. il est aussi de leur devoir de reprendre ce qui est à l’Orient. rappeler le passé aux Arabes modernes. La nuit. De plus. Ce phénomène est révélateur du trouble vécu par les Arabes. Les images peintes sont l’expression d’un désir partagé par les photographes : préserver. La majorité d’entre eux acceptent la modernité et les changements que celle-ci entraîne et en même temps espèrent une pérennité de leurs valeurs. et de marquer de leur authenticité tous ces thèmes. Ce tableau d’Adel Megdiche rappelle l’époque où Orient était synonyme de mystère. ils agissent de manière à 358 . pour les artistes orientaux. Pour les Européens. Adel Megdiche.darcherait. sont représentatives de l’Orient alors que le monde d’aujourd’hui (la Tunisie) n’a plus rien de distinctif . se réapproprier cette civilisation. le vécu sont requis et surtout sont fixés comme pour mettre en image l’enfance. de leurs traditions. conserver sur tableau une période de l’histoire. il est donc à la charge des artistes de la conserver. ces scènes. les paysages sont étrangers donc « exotiques » et pour les Tunisiens familiers donc symboles de leurs racines. Pour les Européens. la modernité n’est pas à peindre puisqu’elle est partout. www. le désert. la vérité. alors que les traditions et le passé se perdent. indéfinissable qu’ont rencontré les orientalistes. les pays d’Orient et d’Occident se ressemblent.

vers son pays natal.récupérer celle-ci à travers l’Art pour les artistes et à travers les rites et la religion pour le peuple. regarde vers l’Orient. Même si le tiraillement est parfois difficile à vivre. de se libérer de l’éternelle question « qui suis-je ? À quelle culture appartiens-je ? Le poète veut être réduit à son humanité : « simple mortel » ce qui évite les différences. quels qu’ils soient. une fois de plus. économique. Immigré Dans son Portrait du décolonisé. alors que l’émigré tunisien lui. l’individu concerné trouve un compromis. b. Tradition et modernité peuvent cohabiter. celle qui rassemble tous les hommes. Hédi : Crucifié dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. Cependant. c’est ce que sous-entend nos œuvres. aux convenances de son entourage. »564 Ce texte exprime la volonté d’être un inconnu parmi les inconnus. Il allie le progrès de la vie matérielle et des idées aux rites religieux. il doit refaire le douloureux bilan : si la décolonisation est une triple attente. « sans identité » renforce cette idée de n’appartenir qu’à une seule catégorie. De plus. Le trouble est présent et Hédi Bouraoui l’illustre à travers son poème ‘Crucifié’ : « Flûte ! Je veux m’appeler oui […] Un oui qui nie Les nations Et les Nationalités Source de haine Et d’immortalité Je rêve… Être un simple Mortel Qui passe sa vie Dans les Motels Du Monde Sans identité. Albert Memmi propose une explication afin de justifier l’émigration des Maghrébins : « Le fait est que le décolonisé s’est rapidement trouvé devant une absence de perspectives . 359 . cela n’empêche pas le Tunisien à Tunis de regarder vers l’Occident avec désir. politique 564 Bouraoui. et le regard de l’autre.

qui lui paraît de plus en plus restreint et étouffant »565 Le Tunisien est déçu. surtout. « L’intégration désigne […] un processus multiforme. fruits de l’esprit critique. il doit se résigner à convenir que son pays n’a réussi pleinement dans aucune d’entre elles . il ne jouit ni d’une prospérité étendue à la majorité de la population. […] Que faire devant une maladie apparemment incurable. S’il ne peut sortir concrètement de la Tunisie. sans espoir prévisible de changement. d’épanouissement culturel peuvent se réaliser. cette désillusion de tous. sur la liberté. Surtout. 360 . l’idée qu’il n’y a pas d’évolution possible l’oblige. un ensemble d’interactions sociales provoquant chez des individus un sentiment d’identification à une société et à ses valeurs. le décolonisé rêve d’évasion : il est en somme un candidat à l’émigration. grâce auquel la cohésion sociale est préservée. qui est le visage et la garantie de la liberté. beaucoup de Tunisiens décident de partir en France afin de gagner plus d’argent pour aider leur famille puis pour être plus libres . Et. des citoyens 565 Memmi. l’intégration est difficile. Trois domaines qu’il affectionne ont peu évolué : « la prospérité » pour tous. Comme nous l’avons vu précédemment. Sa déception est à la mesure de ses illusions perdues. là où ses rêves de démocratie. En revanche. Avant toute chose. comparable à celle des nations occidentales. sinon se résigner ou fuir ? Devant cet avenir bouché. » « Ce processus continu d’intériorisation de règles et de valeurs communes permet de socialiser. un immigré virtuel à l’intérieur de son propre pays. ce sont les deux vagues d’immigration d’après l’indépendance et lors de la crise économique tunisienne de 1970. il n’hésitera pas et ira en Occident. si ce n’est à s’évader dans l’imaginaire. que signifie « intégration » ? D’après Patrick Weil. ni de la démocratie. la critique de la Tunisie contemporaine par les artistes et les écrivains maghrébins exprime cette déception. L’intégration est ainsi définie pour Emile Durkheim comme le processus par lequel une société parvient à s’attacher les individus. s’il peut quitter son pays. des lettres et des savoirs. il le fait par le biais de la télévision. p. d’argent. Albert : Portrait du décolonisé. « la démocratie » telle qu’en Occident. de réussite. les constituant en membres solidaires d’une collectivité unifiée. de liberté. de la parabole qui est pour lui une ouverture sur le monde. à fuir à l’étranger où son avenir sera peut être meilleur. ses rêves ne se sont pas concrétisés : « son pays n’a réussi pleinement ». 86. ni de l’épanouissement des arts. Après l’instauration du gouvernement tunisien et devant les déceptions. « l’épanouissement des Arts ». dans un cadre national.et culturelle. Comme ce fut le cas pour les colons.

et de se fondre dans la masse des Français. s’ils le sont pour l’instant. on ne peut lui faire confiance. Ainsi le discours de Jean Marie Le Pen qui révèle le changement opéré dans les mentalités lors de l’indépendance de l’Algérie : « Ce qu’il faut dire aux Algériens. rien ne s’oppose du point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un Français complet. En effet. janvier 1930. »566 Or. de clichés négatifs. ils seront au contraire la partie dynamique et le sang jeune d’une nation française dans laquelle nous les aurions intégrés. Editions du Seuil 2005. 567 Le Peuple. tant ils ont conservé. en traversant la mer.appartenant à des entités géographiques. fondement de la civilisation occidentale (…) »568 Il modifiera ses propos et sa tendance politique que l’on connaît. le caractère de fourbe est attaché à l’Arabe. quatre vingt mille. à dépister la curiosité des services chargés de leur surveillance. violent. délinquant-né. J’affirme que dans la religion musulmane. Patrick : La République et sa diversité : immigration. car il véhicule à lui seul une multitude de préjugés. à troquer leurs papiers. est exacerbée et légitimée par la grande presse. Dans les années 30. C’est qu’ils ne sont pas un fardeau ou que. 568 Le Pen. »567 De nouveau. lui refuse l’hébergement. intégration. le gouvernement français lui refuse l’assimilation. des cultures ou des religions différentes. 566 361 . Celle-ci décrit longuement les massacres commis par le Front de Libération Weil. Ses tentatives d’intégration sont vues comme malhonnêtes. des classes sociales. Jean Marie : Discours à l’Assemblée nationale du 28 janvier 1958. p. après leur participation à la Première Guerre mondiale. Bien au contraire. 47-48. d’ancestrales habitudes nomades et tant leur méfiance. les pousse à changer de nom. dans le Monde n°55. on ne sait pas bien. les Arabes ont été loués pour leur courage mais ils sont restés perçus comme un danger potentiel pour l’unité de l’Empire. La figure du Maghrébin. Les années 50/60 avec la guerre d’Algérie font ressurgir encore plus les préjugés anti-arabes. mais que la France a besoin d’eux. Un article du journal Le Peuple de janvier 1931 le dit avec virulence : « Combien sont-ils ainsi dans la région parisienne : soixante. ou leur ruse. disrcimination. il est difficile pour l’étranger arabe de passer inaperçu. sournois. soixantedix. sur l’essentiel ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne. ce n’est pas qu’ils ont besoin de la France. octobre 1984. les Maghrébins ont été chargés de stéréotypes négatifs. Il est très vite confronté aux regards désagréables de ces derniers qui ont du mal à l’accepter tel qu’il est.

il essuie les insultes. Le héros a beau tenir de beaux discours. 572 Ibid. véridiques : « Nous ne sommes pas une sale race. n’est jamais concerné. nous pratiquons une autre religion. Il est vrai que sur le plan exclusivement technique. Nous parlons une autre langue. p : 15. Il ne peut plus supporter cette différence. une autre culture. d’autres traditions. 569 Bhiri. de nettoyer les saletés du quai . tous… »571. aucun passant français ne veut lui donner l’heure . le mépris et même les coups des Français . de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de la famille annihile tout orgueil. 362 . de temps à autre. les insultes. il raconte : « Regarde autour de toi. mais vous ne valez pas mieux que nous. de l’homme. On retrouve les mêmes propos que lors de la colonisation. Slaheddine : L’Espoir était pour demain. ce qui provoque la révolte du protagoniste. La désillusion est grande. Nous avons une autre mentalité. Sinon. ou elle révèle plus tard l’insécurité qui règne dans les banlieues à cause de la population immigrée (article du Figaro sur la cité des Bosquets à Montfermeil en 1996). Nous sommes différents de vous. d’autres langages. p : 84. Dine est manutentionnaire dans une usine. Mustapha. le héros et ses compagnons sont touchés de plein fouet par le mépris des Français. Amor […].Nationale (FLN) contre les soldats et les colons français. la frustration remplace la fierté du travailleur. à longueur de journée. vous êtes une sale race les Arabes. Lorsque Dine se promène dans la rue. Lui et ses amis maghrébins sont toujours chargés. il est comme transparent. 570 Ibid. ils ont quelque velléité de riposte. quelque sursaut de dignité. cette infériorisation due à ses origines. mais ils sont si vite rabroués […] après ils regrettent leur geste de révolte et ils sont heureux de retrouver leurs chaînes »570. lui. ils subissent les sarcasmes. oh. vous êtes tous une sale race. sur le plan humain. cette suspicion dans l’atmosphère qui m’empoisonnaient »569. les tribuations d’un jeune immigré en France. L’immigration est difficile car peu acceptée. La peur de perdre son travail. le groupe français. Publisud 1982. bien sûr. vous nous êtes supérieurs. 571 Ibid. Dans L’Espoir était pour demain de Slaheddine Bhiri. « C’était cette haine dans les yeux. p : 33. ce mépris dans le regard. vous n’avez aucune leçon à nos donner »572. en dehors de leur fonction. même de femmes : « Eh ben. En s’adressant à un collègue. Racisme d’abord car pour les Français chaque étranger est un emploi de moins pour le métropolitain puis xénophobie. Ahmed.

un couple mixte apparaît. face à la désillusion. etc. en présence de manières de vivre. dans lesquelles les étrangers tentaient de se sentir comme chez eux. esthétiques. « cela n’est pas de chez nous ». Le déni de l’identité de l’autre est encore plus fort. en dehors de Paris. À cette différence de 573 Levi-Strauss. de croire ou de penser qui nous sont étrangères. cette attitude semble évidente. il se cache puis se livre à la police. donne l’impression à ces mêmes Européens que les banlieues sont un espace étranger appartenant aux immigrés. face à la haine. religieuses. le fait qu’ils soient parqués dans des cités. son mari n’est pas étranger. 117. Habib Wardan décrit le bidonville dans lequel il était. p. »573 C’est le cas de Marie dans Agar. il n’est donc plus maghrébin. les Grecs qualifiaient bien de barbare ce qui ne participait pas à leur culture. Des maisons insalubres. elle existe depuis la nuit des temps et elle est commune à toutes les cultures. il s’est francisé. consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales. toutes les civilisations. Dans La Gloire de Peter Pan ou le récit d’un moine beur. hors de la ville. plus grave. et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue. petites. qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. L’épouse ne peut supporter les amis arabes de son époux tunisien. De plus. autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson. Ce qui n’appartient pas à notre sphère familière semble toujours étrange et le premier sentiment est de répudier ce que l’on ne connaît pas. et tant d’autres immigrés. d’étrangers à leur culture nationale même si beaucoup d’entre eux sont ici depuis des années ou même nés ici. Même si des Français acceptent l’autre. il va tuer un collègue raciste. En fuite. C’est pourquoi. certains sont hypocrites envers les autres mais surtout avec eux-mêmes. naturel. « L’attitude la plus ancienne. Beaucoup d’Occidentaux pensent que l’immigré est une menace pour la culture ou l’identité hexagonale de la France. à ses yeux. lui et sa famille. D’ailleurs dans l’Antiquité. Dans le même ouvrage.Finalement. Claude : Race et Histoire 1961 dans Immigration. Les Européens craignent le nombre de plus en plus élevé d’Arabes présents sur leur territoire. c’est la peur instinctive de l’étranger. Ce déni de l’autre différent est pour le philosophe Claude Levi-Strauss. qui au contact de sa belle-famille s’oppose et méprise toute différence. elle refuse que leurs enfants parlent la langue de leur père . « Habitudes de sauvages ». cette même répulsion. 363 . sociales.

la France dénonce. qu’il détonnait. Le héros de L’Homme de paille de Marco Koskas illustre ce phénomène. les ‘r’ roulés par exemple lui sont insupportables comme ils le sont à Colette Fellous dans Avenue de France. qui fait croire à ses camarades de classe qu’elle est italienne et qu’elle s’appelle Marie. qu’il était trop différent des Français. L’univers qu’il incarne. c’est le cas d’Amira dans Ce pays dont je meure de Faouzia Zouari. même s’il appartient à une branche modérée de l’Islam. presque chaque année. Même si l’Arabe d’aujourd’hui ressemble au Français. D’autres vont changer leur nom afin qu’il ait une consonance plus européenne. Larbi Ben Ali.traditions. Face à ce refus du Français. il n’était donc pas bien riche. la crainte de l’intégrisme et de sa violence terroriste n’aident pas à accepter l’Arabe musulman. la réalité contemporaine des conflits israélo-palestiniens. La mémoire des guerres passées. Dans le métro. la ‘boucherie’ de l’Aïd où des milliers de musulmans égorgent le mouton afin de célébrer cette fête. bonjour Comment tu vas et nos parents Nous comprenons à peine. dans la société qu’il a adoptée ou dans laquelle il souhaite s’intégrer. dans son poème ‘Francophonie’ tiré du recueil Le Porteur d’eau (1976). La première qui est la moins fréquente est le déni de son origine. il feint de ne pas le voir car il a honte d’être associé à « l’arabité » de son père vis à vis de ses copains. il est toujours vu comme un individu différent. Il renie ses origines tunisiennes. Le narrateur le rend responsable de sa non-intégration. Dans son autobiographie il avoue avoir eu honte de son père parce que ce dernier était ‘trop arabe’. déplaît ou plutôt fait peur. Ma grand-mère n’a jamais vu le givre Que sur des cartes postales envoyées d’Europe. La Culture nous colle à la peau Blanche ça va de soi . Le patriarche travaillait comme garçon dans un salon de coiffure. l’Arabe va avoir plusieurs réactions. s’ajoute aussi celle de la religion. c’est à dire sans subir le regard curieux ou désapprobateur du Français. donc à l’Occidental. son père monte dans le même wagon que lui. L’Européen accepte difficilement les rites religieux de ces pratiquants. par exemple. montre la difficulté de se dire européen lorsqu’on n’appartient pas à la même culture : « […] Nous nous disons Salut. lorsque son père tente de parler en Français. de mœurs. encore Que le mot GIVRE ne lui dise absolument rien. pas plus Que nous autres le mot ARABISATION qui nous tinte 364 . une personne qui doit faire ses preuves pour évoluer normalement. Par exemple.

La guerre israélopalestinienne change ce destin. »576 574 Ben Ali. en deçà des poèmes appris. 365 . comme Arabe. « Et maintenant. les ors ternis d’une tradition obsolète. ou feignais ne pas le savoir. au sortir du cimetière. et toujours tiraillé entre les indigences sales du sous-développement. Face à l’Occident. et si lointaine ! »575 Le narrateur s’est européanisé. je n’avais jamais cessé de l’être. lors des conflits israélopalestiniens. à parts égales. je la revendiquais dans la honte de la débâcle. ainsi que font les lianes dans les temples aztèques. je me reconnaissais . le rite ayant proliféré sur le dogme. Jelal. il est d’origine arabe mais son mode de vie et ses mœurs sont français. 150. le regard des autochtones. même déguisé sous les oripeaux de l’Occident . mes viscères étaient arabes . au milieu de la cohue. mille ans déjà avant de franchir la porte de la Sorbonne. ma cervelle. il est difficile d’admettre que son fils ne léguera pas à sa descendance les coutumes islamiques et l’orientalité natale. J’avais perdu ma place dans une société où la forme l’emporte sur le fond. je m’empêtrai dans les formules de condoléances . sur un ton qui trahissait l’affliction et le reproche. 576 Ibid. Larbi : Le Porteur d’eau. j’en étais à tenter de recoller les morceaux épars de mon identité. il raconte « Aux funérailles d’un ami de la famille. […] dans l’humiliation des vaincus. le héros revient en Tunisie . j’étais Arabe . mon fils ?’. je quêtais. et l’Europe –trop proche. Pour le père. 575 Becheur.Pourtant à l’oreille en plein sommeil. mon arabité. Comment s’intégrer lorsque l’Autre est méfiant et surtout lorsque les traditions. Mon sang. En effet. du moins une définition de moi-même : Oriental occidentalisé ? Occidental d’orient ? Franco-Arabe ? En porte-à-faux. 175. sinon une identité. le héros prend conscience de ses racines lors de la guerre des Six jours. Dans De Miel et d’aloès. au-delà des livres lus. j’étais Arabe. »574 La méconnaissance est responsable du malaise des immigrés. de ses compatriotes a changé car il est devenu différent. les mœurs sont dissemblables ? Le Tunisien comme beaucoup de Maghrébins. même oublieux des signes et des rites. ceux qui éprouvaient un mal-être retrouvent une identité pleine et entière et en sont fiers. p. ‘francophonie’dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. mon père me glissa : ‘Te serais-tu francisé. toujours . même si je ne le savais pas. p. Par exemple. En équilibre instable sur l’arrête acérée d’une réalité décapée de ses dorures. soufflée par la Guerre des Six Jours. revendiquent encore plus leur arabité. ceux qui étaient hésitants entre deux cultures. Ali : De miel et d’aloès.

p : 69-70. tiré de son recueil Reflets masqués de miroir. Il ne peut cacher les élans de son cœur. Aujourd’hui. »577 Elle a le sentiment d’être incomprise. Comme pour Albert Memmi dans Agar. un autre en en faisant la demande. son arabité innée. les Maghrébins vont. d’être tout juste toléré. Perdu. dans son poème « Personne n’aide personne ». le danger que vivent ses pairs. les multiples discriminations à l’emploi. 366 . une 577 Djaraï. à la citoyenneté montrent que ce déni n’est pas terminé et renforce ce sentiment d’exclusion des étrangers. exprime cet enfermement au sein d’un pays libre : « Et Je pense moi Être au fond de l’abîme Sans rien Ni personne À qui m’accrocher autour de moi dans des murs fermés sans barreau ni écriture Et je crie je hurle La chaîne des osselets (des autres) Sont bouchés L’enclume Le marteau L’étrier Et leurs nerfs Ne veulent rien entendre À qui s’accrocher A un mot à un principe Contenir son inconscience À défaut de ne pouvoir contenir sa vie. son être est oriental. Fadila : Reflets masqués du miroir. Les diverses réformes du code de la nationalité où l’immigré né en France devenait un jour automatiquement français. au logement. à cheval entre deux cultures. éprouver un mal-être immense entre 1986 et 1995 qui ira en s’accentuant. Les termes employés sont propres au registre de la prison. même si l’apparence fait de lui un occidental. de ne pas avoir d’alter à qui montrer son existence. Fadila Djaraï. En effet. l’acceptation de soi comme Arabe. La Pensée universelle. de nouveau. un phénomène extérieur lui fait prendre conscience de son identité.Sa réaction est virulente. Après les violents événements israélo-palestiniens. provoque chez lui un élan de solidarité et par-là. le tire du trouble dans lequel il était. son identité. provoque chez ce dernier l’impression d’être indésirable sur le sol français.

décide d’occulter son pays d’origine. madame Djamila. L’écrivain révèle les conditions difficiles vécues par les premiers immigrés : le père vivait dans un foyer où les étrangers s’entassaient à quatre par chambre sans chauffage et parfois sans électricité (p. elle se sent étrangère habillée ainsi. elle. ces années passées en France t’ont trop gavée. il est difficile d’abandonner ses gestes. Mais cela est parfois difficile. L’écrivain se souvient : « En vingt-cinq ans passés en France. elle décide de s’habiller plus à l’occidental. ainsi. gênée à l’école avoue : 578 579 Zouari. Faouzia : Ce pays dont je meures. Un mur invisible la sépare des autres. il avait fini par juger inévitables un certain nombre de concessions. raconte. Faouzia Zouari. La mère. ses coutumes. Il dit. pour se sentir mieux. mais pour le père c’est le prix à payer pour vivre en France. qui au travail tente de se faire le plus discret possible. Il ne pouvait vivre dans ce pays qu’on disait de liberté et garder ses filles prisonnières . L’une des filles. 25. 17. c’est devoir mêler les deux cultures. Dès les premières pages. elle qui souhaite faire sa vie dans ce pays. dans son roman Ce pays dont je meure. elle range son voile et troque ses gandouras contre des robes tombant au-dessus des chevilles. et qui. comment une famille algérienne tente de s’intégrer dans la société française. en rencontrant la mère Djamila au supermarché : « Dis donc. les bons moments passés là-bas. On le voyait à son hésitation. Ce dernier ne retrouve sa dignité qu’auprès des siens. Mais. son village. »580 Etre immigré c’est accepter de faire des concessions. C’est le cas du père. chez lui. 367 . le regard de l’accueillant détruit tout orgueil de l’étranger. le décor est planté : le voisin ne veut pas d’immigrés. 47. 580 Ibid. comme si ce n’était pas elle qui était vêtue de cette manière. p. Il est temps de rentrer chez toi ! »578. Ibid. à son regard à la fois curieux d’elle-même et fuyant. La femme éprouve de la colère à être ainsi malmenée. 67). une souffrance aussi est palpable (ne veulent rien entendre).volonté de s’évader se fait sentir (je crie je hurle). p. »579 Pour cette mère traditionnelle. p. La narratrice écrit : « Elle se regarda marcher dans la rue comme si elle avançait à côté d’une étrangère. il est presque un fantôme (il manque d’assurance devant les Français). en prenant possession de sa femme. Gallimard. a l’impression de reprendre possession de son destin. davantage. se conformer aux usages français et imposer sa loi de patriarche. Pour passer inaperçue.

p. 78. Djaraï. de ce paysage. celle majoritaire du pays et celle de l’origine. 368 . 583 Béji. ne pouvant s’assurer ni de son identité ni de la modernité. p. d'après la sociologie d’Emile Durkheim. Le problème n’est plus la tension entre tradition et modernité mais la tension entre un Moi oriental et un Moi occidental. passer inaperçu. Celui-ci est partagé entre deux identités. »583 L’Arabe devient schizophrène. « L’Oriental moderne vit dans un impossible et absurde intermezzo. Ces derniers comme leurs confrères restés en Tunisie sont tiraillés entre leur identité et celle qu’ils doivent prendre pour s’intégrer. de langue. p: 89. ressembler au Français. Le Moi qui dépend toujours du regard de l’Autre est alors difficile à construire. de ce ciel français. Hélé : L’Occident intérieur. il souhaite être commun. que je n’eus plus qu’un seul défi pendant les années qui suivirent : ressembler aux autres. « Que suis je donc Pour être autrement que moi-même Où ce que je crois être Pour ne pas me laisser paraître ? De quelle hypocrisie me suis je donc Laissez enveloppé extérieurement dissociée De ce qui n’est point relatif À ces pensées intérieures de mon être associé ? »582 Que doit-elle être ? Quelle part d’elle-même doit elle montrer ? Être double est-ce possible ? Hélé Béji voit de manière pessimiste l’état du Maghrébin dans la société européenne d’aujourd’hui. que l’individu ait successivement ou même simultanément. Ne rien écorcher de cette langue. »581. Il est en quête de lui-même à travers le pays d’adoption (France) et celui d’origine (Tunisie). une farce qui s’apparente à un guet apens où. de cette lutte interne propre aux immigrés. Il semblerait. L’immigré ne supporte plus la différence. Le poème « Cet état de non être » de Fadila Djaraï est l’expression de cette interrogation intime. 581 582 Ibid. Ce que le lecteur peut observer à travers la littérature tunisienne de langue française c’est un mal-être qui touche les immigrés plus ou moins fortement. Fadila : Reflets masqués du miroir. il s’est enfoncé d’une manière plus profonde et plus inextricablement encore que sous le colonialisme.« Je me sentais si peu conforme. d’allure et de pensée. vivre dans l’indifférence des regards européens. 148.

Khémais Khayati illustre cette double personnalité plus ou moins acceptée. Inventer une vie Où le sang se colore et se décolore Où le son est femme stérile Est la honte sans voix… Je parle ‘fghançais’ Je pense étranger À l’intérieur d’une coupole Où la sourate Est signe de primitivité Mon père est inconnu Je suis civilisé Produit d’une mode implantée Baptisée ‘pghogghé’ Ma mère ne me reconnaît plus Quand je pense civilisé Que le bonjour est honte Que l’amour est sexe La révolution est marchandise Le réalisme est complexe […] Tu es franco-arabe Tu n’as pas de NOM »584 Le poète révèle. Pour ce poète. primitif. En effet. « Cherche une histoire quand la mienne est veuve. par le biais de ces vers. pghogghé ». de la traduction du ‘r’ grasseyant typiquement français « fghançais ». encore plus différente que lui. c’est un nouveau Moi qui naît de cette recherche. 584 Khayati. 369 .plusieurs identités dans un tout structuré. de barbares expliquent cette opinion occidentale. les rites qualifiés. pour le cas de l’Aïd par exemple. son existence est le résultat d’une création : son Moi est la conséquence d’une acculturation. L’Arabe musulman est réduit à une image passéiste. lui est indifférente. de l’influence du progrès. « où la sourate est signe de primitivité ». un Moi qui est double c’est à dire à la fois tunisien et français. cantonnée dans une époque révolue. En fait. L’usage des termes « franco-arabe ». assumée par l’individu et sa famille. D’un côté l’homme recherche à la fois la conformité par rapport à son groupe d’appartenance et la différence par rapport à d’autres. seul l’immigré existe. Oublier sa mère quand ma mère est vieille et pauvre. le préjugé européen de l’infériorité des musulmans. sa famille. le fatalisme de certains pratiquants. « Mon père est inconnu » est l’aveu d’une réalité arabe : aux yeux des Français. ce qui fait de lui un individu inférieur. Khémais : ‘Sans nom’ dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux.

mon éducation ? Ce mal être s’intensifie surtout à cause du regard de l’Autre. le Tunisien va les considérer comme moins sérieux dans la pratique de la religion. un être pensant. à cheval entre deux cultures différentes. certes moins prononcé mais tout de même énoncé. cette culture. Rym est dénigrée. il les perçoit non pas comme des Arabes habitant en France mais comme des étrangers. C’est là-bas qu’ils habitent. mais il n’a pas d’existence. son mode de fonctionnement même si on conserve son identité initiale. mon individualité ? Mon origine. c’est à dire ma naissance ou mes expériences. Pour ceux qui sont restés en Tunisie. même s’ils suivent les rites de leurs cultures. ils s’habillent différemment . Musso est moqué car même s’il parle arabe il conserve un accent français. le Maghrébin reste maghrébin aux yeux du Français de souche. leurs souvenirs. montrent que cette identité est refusée par ses parents (« ma mère ne me reconnaît plus ») et que finalement cette perte d’un Moi oriental pour un Moi franco-arabe aboutit à un Moi inconnu. aujourd’hui. Or. car souvent ces vacanciers font référence à la France dans leurs discussions. c’est à dire des Français. lorsqu’on vit dans un pays. il est donc normal que leur objet de comparaison soit ce pays. comme ayant une mentalité occidentale prononcée…en bref. lorsqu’ils vont dans leur pays. c’est à dire l’arabe. Le franco-arabe est un individu. de prendre sa mentalité. ‘pas tout à fait’ Tunisien. les enfants de parents immigrés ressentent ce même rejet . je pense étranger » prouve l’appartenance de l’écrivain aux deux cultures.l’association des propositions « je parle fghançais. reniée par sa propre famille parce qu’elle a épousé un Français et parce qu’elle a adopté un mode de vie européen. d’être influencé par sa culture. Dès lors. Ils ont un accent. ce nouvel individu est regardé comme étranger. Ainsi. De même. même s’il est né sur le territoire. C’est ce qu’expliquent Robert Park et Ernest Burgess dans leurs études d’ethnologie : 370 . il est normal. La difficulté est que même dans son pays natal. Il est un étranger parce qu’il est un être hybride. vivant. l’été. Les propos. En France. cependant. les autochtones les appellent ‘les immigrés’ ou ‘les chez nous là-bas’. de reconnaissance. originelle et qu’on la revendique. Il n’en demeure pas moins que même s‘ils parlent la langue de leurs origines. aux yeux de l’autochtone tunisien il y a toujours une différence. sans « NOM » car hybride. l’émigré est devenu Français et a perdu son arabité. de culture orientale. il s’interroge : qui suisje ? Plutôt arabe ou plutôt français ? Qu’est-ce qui forme mon identité. Dans Tirza par exemple. même s’ils sont musulmans. Dans La Retournée.

Acceptés ou pas. elle construit un foyer orientaliste : draps. leur double culture. couscous. Certes. dans L’Orientale de Nine Moati. des idées. harissa. épices. par exemple. L’équilibre entre les deux identités crée l’individu franco maghrébin. par nostalgie ou tout simplement en raison d’un retour d’orientalité. le Maghrébin rentre charger de denrées orientales : boîtes de sardines. à force de vivre en France. il agit de même. tissus. Si l’une des deux a l’avantage. Quand il revient de Tunisie. des coutumes qui ne lui appartenaient pas. perpétue les gestes maghrébins.« L’assimilation est un processus d’interprétation et de fusion dans lequel les personnes et les groupes acquièrent les souvenirs. en partageant leur expérience et leur histoire. bien entendu. reproduisait aussi le monde qu’elle avait quitté. Sa mentalité initialement et uniquement oriental change. la communication entraîne une modification progressive et inconsciente des attitudes et des sentiments des membres du groupe. Dans Le Petit Casino de Colette Fellous. l’auteur explique que l’Arabe demeure fidèle à ses traditions qu’il se soit occidentalisé ou pas. Les parfums de l’enfance. du pays natal entourent son existence et surtout dirigent son mode de vie. Paris : La Découverte 1995. Ramadan. le lecteur s’aperçoit que la narratrice. Dans Nous venons de Tunisie de Wahed Allouche (1995). s’intègrent avec eux dans une vie culturelle commune. »585 Par l’imitation. de ce qui fait son orientalité. leur double nationalité. évolue et devient occidentaloorientale. Hannah. les sentiments et les attitudes d’autres personnes ou d’autres groupes et. elle retrouve des habitudes orientales et parfois même vit leur culture au sein de la société européenne. couleurs. gâteaux… Ce sont. 196. les fêtes religieuses musulmanes ne sont pas dans le calendrier chrétien mais il n’empêche qu’elles existent et qu’elles sont célébrées par tous les immigrés. Dans son appartement de Paris. Comme beaucoup d’autres immigrés. Le Tunisien. plus difficilement trouvables… L’Arabe s’entoure de ce qui lui est familier. huile d’olive. Mouloud… toutes ces 585 Tribalat. Une enquête sur les immigrés et leurs enfants. elle aime à inonder les dalles tous les matins comme elle le faisait plus jeune en Tunisie. décors… qu’elle ouvre aux Européens curieux de l’Orient. En ce qui concerne les rites. Michèle : Faire France. elle jette de l’eau pour assurer le bon déroulement du voyage d’une personne. ou bien l’homme sera français ou il sera tunisien. Aïd. les immigrés revendiquent leur double appartenance. 371 . Avant elle. Elle met des morceaux de sucre aux quatre coins de la maison pour éloigner les mauvais esprits. p. prend des attitudes. de ce qui respire son pays natal. des biens qu’il peut trouver en France mais ils ne seront pas aussi bons qu’au ‘bled’ ou ils seront moins jolis.

certains vont se tourner de manière plus radicale vers la religion islamique et les traditions orientales. de leur appartenance au monde oriental.manifestations sont vécues et revendiquées par les Tunisiens émigrés. l’interrogation récurrente est celle qui concerne le comportement. d’Afrique ou d’Asie doit-il agir dans le monde contemporain européen ? Comment faire pour conserver ses principes. Effectivement. Ils auraient pu ne plus pratiquer à leur venue en France mais au contraire. ce retour ou ce regain de nationalisme arabe. 372 . s’il apparaît naturellement dans beaucoup de familles immigrées. face à la xénophobie environnante. Dans ce sens. des lieux de prières sont créés afin de remplacer les mosquées du pays d’origine et de permettre aux Musulmans de prier. chacune d’entre elles les fait vibrer car elles sont les preuves de leur existence sur une terre étrangère. Des Imams sont là pour prêcher la bonne parole. nos logements. Que peuvent faire les immigrés devant le mur de méfiance et de suspicion que leur oppose l’Européen ? Ils vont réagir par un réflexe naturel : ils vont se cuirasser. toujours en s’inspirant de la parole de Dieu ou de la vie du prophète. au racisme et à la volonté d’assimilation des Français. Souvent. la crise sociale à la trop forte présence des étrangers. en particulier des Arabes. il est entendu : ‘c’est l’Arabe qui prend mon travail. son pays natal serait vécu et vu comme un dénigrement de ses origines. ces rites religieux échappent à l’influence de l’Occident et permettent aux immigrés de préserver leurs origines. Il est déjà si difficile de vivre dans une société de culture différente qu’oublier sa provenance. comme pour effacer leur exil. qu’il soit du Maghreb. ils se montrent encore plus fervents et fiers de leur identité culturelle. d’amour. ses origines et vivre une époque moderne en Occident ? Comment expliquer le rejet par la France? Les questions sont variées et nombreuses : histoire de travail. Albert Memmi explique : « […] le colonisé conserve toutes ses fêtes religieuses. 123. nos allocations. Albert : Portrait du décolonisé. sont hors du temps. se replier sur eux-mêmes et sur leur famille et leur 586 Memmi. de relations de voisinage… En réalité. leur identité. à l’Islam. »586 En effet. Beaucoup de Français vont assimiler le chômage. donner des réponses à des questions. ils sont sales… La politique. véhicule certaines de ces idées et conforte la xénophobie. naît aussi chez certains d’un malêtre. p. Comment un Musulman. au chômage. la perte de la mémoire orientale. en un sens. malheureusement. Souvent. […] ce sont les seules fêtes religieuses qui. l’abandon de son passé. identiques à elles-mêmes depuis des siècles.

pour combattre des préjugés raciaux. de revendiquer plus fortement son individualité. individuelle et collective. sur les idées. qu’elle semble plus importante. Comme à l’époque de la colonisation. […] elle contient des croyances. les Tunisiens. C’est parce que. Les médias exagèrent beaucoup la recrudescence islamique. p. »588 587 588 Ibid. il faut lutter pour exister. Ibid. Certes. p. le meilleur moyen de combattre l’influence occidentale est de créer un mur entre soi et l’autre.religion. La réaction humaine orientale est la même. parce qu’elle regroupe plus de monde. D’après Albert Memmi dans son Portrait du décolonisé : « Lorsqu’on affirme tant son identité. l’un confortant l’autre. les Maghrébins sont en minorité et ils vivent un état identique. 125. Dans le premier cas. plus présente. subissaient la puissance française. Aujourd’hui. Lors de la colonisation. sa présence et son monopole sur le pays. les immigrés arabes vont se tourner vers le communautarisme. sa différence. pourtant en majorité. À travers les proclamations identitaires. imprègne progressivement le patrimoine commun de tous. aujourd’hui. les tentatives d’intégration du Maghrébin se font plus rares. Le repli ayant fait ses preuves lors de l’Occupation française. 373 . il fallait lutter contre l’assimilation afin de se préserver. et cette haine renforce et provoque de manière plus forte encore ce contre quoi il agit : la différence. de manifester encore plus son identité. un rituel et une morale. 64. l’occidentalisation. que celle des indigènes du Maghreb. se cuirasser. peut-être les Maghrébins pensent-ils que là est le remède à leurs problèmes. Le sociologue André Michel explique dans son article « Les Travailleurs algériens en France » paru dans une étude du CNRS de 1956. ils ont plus de liberté mais progressivement face à la difficulté de l’intégration et parfois au sentiment d’être obligés d’abandonner toute différence. ils ne regrettent pas leur présence en France : ils gagnent mieux leur vie. se conjuguent pour enserrer toute la vie. elle est plus voyante. c’est qu’elle est déjà en péril. A présent. L’exigence d’une intégration totale au groupe dominant est ressentie comme une trahison envers sa communauté d’origine. la maghrébinité. que face au racisme. les mœurs. voire à un rythme plus élevé. La radicalisation de la population arabe de métropole va au même rythme. y compris des Français. qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore. La xénophobie ou le racisme a un effet pervers : le Français critique l’orientalité qu’il hait pour diverses raisons. »587 « […] La religion (alors) continue d’être l’un des fondements de l‘identité commune.

le Maghrébin. certaines familles conservent des modes de pensée ‘arriérés’. La difficile intégration des immigrés provoque un malaise parmi les Français mais aussi parmi les autres Arabes. sa religion. la culture orientale se manifeste. sa réutilisation prouve que l’Arabe éprouve un mal-être et que l’Histoire est une éternelle continuité. par exemple. »589 La mère refuse les lois françaises octroyant la liberté à la femme et ce dès 18 ans. tableaux religieux . les traditions et valeurs orientales. « Mais pour cette femme (la mère). c’est à dire ne convenant plus à l’époque d’aujourd’hui. se rappelle les soirs d’été. car sa sœur âgée de plus de 18 ans n’est pas encore rentrée alors qu’il est minuit. de préservation a déjà porté ses fruits. un soir. La mère du héros le réveille. Comme le montre Albert Memmi. les mœurs. elle est majeure et elle se trouve probablement avec des amis à une soirée. l’étranger trouve refuge dans sa famille. À son domicile. les mets… il se tourne vers les pays du Maghreb au moyen de la parabole afin de vivre les mêmes actualités que ses ‘frères’. Les traditions. le respect des traditions est conservé. 589 Bhiri. Il reproduit un fac-similé de ce que serait sa vie. p. de son pays à elle. cette loi qui stipule qu’une fille de cet âge était libre de son corps et de ses mouvements. le décor oriental est de mise : coussins recouverts d’étoffes de couleurs vives. la mer. de la viande hallal. Ce repli sur soi. dans le même ouvrage. dans le moule contemporain. la friture. avaient une certaine valeur morale.Comme à l’époque de la colonisation. qui eux. Dans l’éducation. Elle revendique son éducation. 26. ses principes. l’enseignement de la langue maternelle est d’usage… Dans De Nulle part de Slaheddine Bhiri (1993). ont réussi à se fondre dans la société occidentale. Se sentir agressé. provoquent ce repli imperméable aux mœurs européennes. avoir l’impression de ne plus avoir d’identité. une loi pareille ne valait rien. Le frère ne s’inquiète point. de même. Slaheddine : De Nulle part. Ce mode de lutte. le garçon a le devoir de réussir afin de devenir l’homme de la maison . le lecteur s’aperçoit qu’en dépit d’une longue présence sur le territoire français. service à thé. 374 . de peur de perdre son identité est compréhensible mais cela annihile toute possibilité d’être accepté avec ses différences. Ces dernières ont plus de poids que les lois d’une société de culture différente. La différence entre fille et garçon est maintenue : la femme ne pourra pas sortir comme elle l’entend. presque avec nostalgie. dans la cuisine des épices odorantes. tapis rapportés de là bas. La société française s’aperçoit alors que chaque Arabe recrée dans son univers ses origines. son foyer s’il était en Tunisie. sur sa culture.

boucheries hallal. de la langue. Heureux ou malheureux. ce mode de fonctionnement est fréquent. boulangeries maghrébines. Ils recréent donc.Trop les manifester montre un refus de la culture occidentale et pousse au communautarisme et à la naissance de ghettos. il éprouvera un mal être profond qui le poussera à refuser toute ressemblance. désir de conserver et ainsi de donner à ses enfants nés en France la mémoire des traditions. dirige l’immigré. Le citoyen assiste à un cercle vicieux : la difficulté de s‘intégrer pour diverses raisons oblige l’immigré à se tourner vers ce qu’il a de plus précieux. Nostalgie. il se tournera définitivement vers ses origines et se fermera à toute ouverture occidentale. ont aussi été poussés au communautarisme en raison d’une méfiance de la part de leurs compatriotes (ainsi le quartier de Belleville à Paris. il se sentira bien dans sa peau et cherchera à allier ses deux cultures. volonté de se préserver d’une culture qui n’est pas la sienne et à laquelle il n’adhère pas totalement. essentiellement occupé par les Juifs tunisiens). Aujourd’hui il se passe un phénomène identique. sa culture maghrébine. Une petite ville orientale dans sa ville. l’immigré se tourne naturellement vers son pays natal et sa culture orientale. où ils avaient l’impression de ne pas avoir quitté leur pays du Maghreb. Celui-ci est perdu sauf s’il parvient à trouver un équilibre entre ses deux appartenances. Il se caractérise par l’amalgame arabe-islam. toute assimilation avec la culture porteuse de son mal. crainte de perdre son identité. pour des raisons d’apparence. idéologique et dogmatique des valeurs qui le constituent. Les immigrés. De plus. La difficulté réside dans le regard de l’autre qui. Les stéréotypes qui cimentent la vision du 375 . dans ces quartiers leur propre monde d’origine : épiceries arabes. Ils ont donc créé des quartiers à eux où ils se retrouvaient. s’il est renié ou regardé avec différence. sont parqués dans des cités. Les raisons qui expliquent ce regard vers l’Orient sont multiples. Ce communautarisme rejette l’influence occidentale (culturelle et religieuse) héritée du colonialisme. En revanche. « Ainsi l’image que les Maghrébins partagent de la famille ou de la femme est en décalage par rapport à celles qu’en propose la société française contemporaine. qu’il tente d’imposer : un peuple = une religion. de plus fondateur de sa personnalité. si celui-ci est accepté. inconsciemment. Dans les banlieues surtout. lieux de prière… La France se retrouve avec des espaces étrangers au cœur même de son territoire. La manifestation et la revendication de cette identité empêchent l’intégration de l’individu. En effet. Les Français « Pieds Noirs » de retour en France. d’image. de la religion. comme c’est souvent le cas. La religion devient le support culturel.

qui refuse sa tunisianité et a honte de son père. Afin d’éviter tout malaise. C’est le cas du héros du roman de Marc Koskas. L’Arabe né français ou ayant vécu en France depuis très longtemps appartient à deux groupes très différents. Enfin. Ces immigrés vivent leur double appartenance sereinement. 590 Amossy. Elisha : Le Discours du cliché. en parlant la langue et en tolérant un changement de mœurs. La rencontre de cultures différentes nécessite alors de la part de l’immigré une réorganisation souvent difficile de ses systèmes de stéréotypes. en France. 376 . Ce sont les modalités variables de cette réorganisation qui rendent compte de l’intégration ou de l’assimilation des immigrés de première génération. tout déchirement. assez souvent même deux habitations. Et il lui faut ne pas oublier ses origines. peut être pour répondre de manière virulente à la xénophobie. L’appartenance à un groupe social est essentielle. L’Homme de paille. la troisième. c’est la revalorisation de la culture des parents pour les enfants de la deuxième génération. »590 On observe trois stratégies inconscientes de la part des immigrés. Déjà dans une situation délicate. c’est la revendication de ses origines ou de celles de sa famille de manière provocatrice. La double culture est un enrichissement personnel et collectif que chacun doit accepter. p. elles sont plus sensibles à la discrimination et ont plus facilement tendance à s’y opposer par la force du communautarisme. La seconde stratégie. comme d’ailleurs de seconde génération. s’intégrer au mieux dans sa société d’adoption ou de naissance en respectant les lois. Il lui faut s’adapter à l’occidentalité. Cela ne signifie pas la perte d’une identité mais le gain d’une identité supplémentaire. ainsi qu’une assimilation modérée. 45. Les personnes qui ont peu accès à l’éducation sont les premières touchées par ce comportement. comme Hélé Béji ou Tahar Bekri. de son individualité en respectant les traditions sans tomber dans l’excès et le communautarisme et en parlant la langue. Ruth et Rosen. il est nécessaire à l’immigré de circuler entre ces deux sphères culturelles et de trouver un juste milieu entre les deux. La première c’est l’identification au modèle dominant donc une assimilation totale jusqu’à gommer toute orientalité. ici et là-bas. ses racines orientales.monde de leur culture d’origine sont déconsidérés et déconsidèrent ceux qui continuent à les véhiculer. éléments fondateurs de sa personnalité. Il est partagé entre deux vies.

après l’indépendance de la Tunisie précisément. La France qui est déçue par la brutalité de la civilisation industrielle. La première image est celle d’un peuple cruel. ces artistes sont en quête d’une vie meilleure faite de valeurs vraies. les lieux communs pleuvent jusqu’à rendre cet Ailleurs banal et superficiel. le rapport à l’Autre et à l’Ailleurs évoluent. les procédures et les modes de fonctionnement des gouvernements français. progressivement. Une lassitude s’installe et le public devient moins friand de ces récits et de ces peintures orientalistes. l’image d’un peuple à civiliser. les Tunisiens décident de se moderniser. enfin. donne une image factice et sans profondeur de l’Orient. à travers la France et la Tunisie. de ses mœurs. de sa langue. en bref de bonheur. que les Occidentaux ont une approche différente de l’Orient. La liberté de la femme est un des exemples du progrès 377 . En effet. L’orientalisme est un exemple de l’intérêt porté par l’Europe pour le Maghreb. Les clichés. le Maghreb décide d’entrer dans le monde moderne et prend pour exemple les pays d’Occident afin d’être dans la norme européenne contemporaine. puis d’une civilisation fastueuse où règne le merveilleux (influence des Mille et une nuits). des désirs. La quantité d’œuvres créées à ce sujet. est faite de tensions et d’amitiés. En fait. Quelques années plus tard. On s’aperçoit. Dans le régime gouvernemental tunisien. de bien-être. Ce mouvement qui connaît une expansion fulgurante au XIXe siècle a permis la connaissance de l’Orient. c’est le dépaysement et l’exotisme de cette culture et de ces pays. Néanmoins. les Tunisiens seront en quête des mêmes valeurs. qui s’ennuie. tyrannique (à l’époque des Croisades). Dans les mœurs. les dirigeants copient les lois. puis d’une culture antique qui rappelle les premiers hommes et la Bible. Au gré des objectifs. ce mouvement qui était d’abord une manifestation de l’amour porté à l’Orient devient un phénomène de mode. de ses paysages.CONCLUSION La relation Occident/Orient. même de la part d’artistes n’ayant jamais voyagé. celles-ci étant plus ou moins fortes selon l’Histoire. entre autres. des événements historiques. Ce qui plaît. trouve le bonheur dans cet Ailleurs rêvé.

leur monde moderne. Certes. La langue est une des manifestations de cet emprunt. plus claire son opinion : ainsi. télévision. même les écrivains décident de s’exprimer dans la langue de l’autre. s’ajoute à l’orientalisme le paternalisme. le rôle fondateur de la mère. Enfin. Ainsi. c’est à dire de les mener vers le progrès et le développement du 378 . Petit à petit. c’est-à-dire se réapproprier des images typiquement orientales. la gastronomie…reviennent sans cesse dans cette littérature maghrébine. les écrivains et les peintres réutilisent des topoï de l’orientalisme de manière consciente ou inconsciente. La littérature tunisienne francophone est un exemple de l’usage du français en dépit de l’indépendance. les ouvrages qui critiquent l’après-indépendance et qui sont l’expression d’une déception.maghrébin. sa culture. Les thèmes abordés sont multiples et reflètent les préoccupations des écrivains tunisiens musulmans et juifs de langue française. ses frères mais aussi par rapport à l’autre. parabole. La réutilisation de ces clichés a un but différent de celui des Orientalistes : dire son authenticité et récupérer ce qui a été volé. les manières de peindre aussi. mais les représentations sont identiques . dans leur imitation de la culture française. le colonisateur. Les enseignes. la critique du monde moderne. l’avis sur la colonisation. La revendication identitaire maghrébine s’explique par l’évolution des mentalités européennes au fur et à mesure de l’Histoire. l’administration sont en français. de même que la quête de son identité par rapport à soi. La famille (conscience collective) avec ses traditions. Au XIXe siècle. les artistes s’attaquent à un autre sujet : le monde moderne. cette langue est apprise dès la seconde année de l’enseignement primaire. le style d’écriture pourra être différent. à un monde oriental qui revendique ses attributs. ils les considèrent comme des enfants et se considèrent comme des pères afin de les civiliser. Les partisans de cette idée pensent qu’il faut aider ces Orientaux. Ils laissent aussi entrer toutes les formes de progrès matériel : voitures. les Occidentaux sont amoureux de ce qu’ils voient car les régions découvertes et explorées correspondent à leurs souhaits. elles appartiennent à un univers défini depuis des années. Le regard de l’Européen sur l’Orient a changé au gré des événements historiques. l’étranger. vêtements… L’occidentalisation est de mise et c’est un bien pour un pays souhaitant se développer et être à la hauteur de son ancien colonisateur. de la pérennité de la colonisation ou de l’assimilation chez les Maghrébins. Écrire dans une autre langue permet d’avoir une certaine distance par rapport à son intimité et d’exprimer de manière plus énergique. le différent. la nostalgie d’un passé oriental. Progressivement.

Le lecteur peut observer l’objectivité de la littérature tunisienne lorsque les écrivains tunisiens n’hésitent pas à critiquer leur État et leurs concitoyens. 591 Bezombes. »591 Le regard de l’autre permet de mieux se connaître soi-même mais en littérature le recours à l’imaginaire et les objectifs de l’écrivain risquent de fausser le regard. Ces derniers ne sont plus considérés comme un peuple humain avec ses traditions et sa culture différente. Le regard est le lien qui unit les Orientaux aux Occidentaux. le vol ou l’hypocrisie. cela n’occulte pas les sentiments portés pour la patrie d’origine. soumis . La colonisation occulte toute objectivité. l’assimilation met en relief la supériorité de l’Occident. la conquête de la Tunisie provoque chez le colonisateur une attitude injuste envers les Arabes. l’éloignement provoque chez le colon une idéalisation de la France comme nation supérieure. se plaisent en Orient et décident de s’y installer et ainsi d’agrandir leur Empire. Ils deviennent les deux faces d’un même être. Enfin. Les Occidentaux. celui de régions géographiques précises. De ce fait. du monde contemporain. En fait. entre autre. Ces derniers vont dépeindre négativement les étrangers.monde occidental. Ces derniers construisent leur vie dans cette nouvelle colonie et deviennent amoureux de cette nouvelle terre. La description objective serait celle qui mêle les points de vue des deux cultures. ce pays adopté. 379 . Orient et Occident perdent leur sens littéral. Réciproquement. de la relation que l’individu entretient avec lui. leur relation est construite sur un rapport de forces où chacun veut démontrer à l’autre qu’il a une identité et des qualités. L’image de soi dépend beaucoup de l’autre. Les objectifs impériaux du gouvernement français entraînent de nombreux citoyens à s’installer en Tunisie. « […] les Orientaux ont besoin d’influences occidentales et les Occidentaux des leçons de l’Orient. mais comme un peuple inférieur. ils vont les animaliser et leur attribuer de nombreux défauts tels que la paresse. Français et Tunisiens s’influencent mutuellement. Roger : L’exotisme dans l’art et la pensée. les portraits psychologiques des Français effectués par les Tunisiens reflètent ce rapport de force : ils sont tout aussi désavantageux pour le peuple dont il est question. 36. Toutefois. p. Un climat agréable. une nouvelle vie avec l’espoir de s’enrichir sont les idées véhiculées par la France pour attirer les Français au Maghreb. Français en particulier. et de l’image que l’on reflète. les Tunisiens aux Français. la dernière et non la moindre manifestation des Européens au Maghreb est le colonialisme.

En effet. mais tout semble détérioré. la ville est un véritable chantier. contemporains. dites antagonistes. Tahar : Littérature de Tunisie et du Maghreb. la cité s’est développée. À priori. de l’Occident. modifiée. À ce thème. Toutes les villes développées ou en voie de l’être sont identiques et façonnées sur un même modèle. Le manque de liberté est un thème qui parcourt toute cette littérature et qui est le témoignage d’une revendication populaire qui ne peut se dire. Pour eux. les gens. Alors même que le but de l’indépendance était la revendication identitaire. tout oppose l’Orient et l’Occident : le climat. certes. En dehors des caractéristiques du progrès qui touchent tout pays en voie de développement et tout pays développé. L’urbanisation est manquée . l’opposition à l’Occident en tant que civilisation différente. orientale et occidentale. la désillusion et le mal-être lient les deux civilisations. la problématique tradition/modernité constitue un souci esthétique et formel qui semble caractériser la littérature tunisienne par rapport aux deux autres du Maghreb. par son Histoire. la capitale moderne est laide. les Tunisiens se réveillent et manifestent leur mécontentement. les Orientaux sont devenus des pantins. à travers ces critiques se cache une lutte du passé et du présent : « Plus qu’un thème de création. »592 La société tunisienne. s’est européanisée. sans charme. toute l’architecture mauresque a été détruite. En réalité. réunit la tradition et la modernité. les religions. L’État. deux cultures. 28. remplacée par des bâtiments communs. et pourtant les ouvrages de la littérature tunisienne laissent entendre une certaine 592 Bekri. dissonant esthétiquement . s’ajoute une critique acerbe de la nouvelle société tunisienne. De même. Ils réprouvent l’uniformisme de la société tunisienne qui s’est mise au diapason de la France. 380 . Car aujourd’hui tous les hommes adhèrent au mode de vie occidental et en reconnaissent la supériorité. l’émancipation n’a fait que renforcer le lien de dépendance de la Tunisie avec l’Europe par le biais de l’influence du modèle occidental. p. En réalité. celui des nations puissantes et influentes. devant les désillusions de l’après-indépendance. Celle-ci déçoit les écrivains qui sont restés en Tunisie et surtout ceux qui vivent en France. des êtres grégaires ayant perdu toute individualité. celui de la culture dominante. l’Orient et l’Occident sont plus semblables qu’il n’y paraît. les gouvernements ne sont pas à la hauteur de leurs attentes même si tout n’est pas négatif. Ces derniers sont surpris de l’imitation excessive des mœurs occidentales. s’exprimer.

à chaque retour en France (après les vacances) des marchandises afin de retrouver les parfums. de renier celles-ci. surtout aux filles. les Tunisiens. Alors que l’immigration est synonyme de « se fondre dans la masse ». Les colons ont connu la colère. c’est le communautarisme. D’autres. ils ne savent plus où se situer et surtout qui ils sont. Leurs rapports peuvent être parfois tendus à cause 381 . De par leur histoire commune et à cause de la forte présence d’immigrés tunisiens aujourd’hui. où la vie tout simplement était meilleure. où les valeurs étaient conservées. les couleurs du pays. Ils vont renier leur nom. Comme pour les colons. les rites religieux seront pratiqués avec plus de ferveur. Du point de vue de leur relation. face aux gouvernements arabes. la colonisation a provoqué une interaction des deux cultures . la religion. par les immigrés tunisiens. vont chercher de nouveau. le phénomène majeur que l’on retrouve est le communautarisme. percevant l’animosité vis à vis de leur intégration vont agir comme l’ont fait leurs prédécesseurs lors de la colonisation. sera inspirée d’une éducation conservatrice. On retrouve là l’orientalisme : cette nostalgie tunisienne du passé où les traditions étaient respectées.similarité. Leur foyer sera une imitation des maisons maghrébines. le pays francophone préserve son statut de maître et la Tunisie celui d’élève. En effet. des années plus tard. vont vouloir s’intégrer et oublier leur patrie. En revanche. Les Tunisiens vont donc rapporter du pays. leurs origines. Tout d’abord. enfin. entre orientalité et occidentalité. Le mal-être réside dans leur tiraillement entre tradition et modernité. à revendiquer leur identité orientale alors même qu’ils aiment leur vie en France et les droits que la démocratie française leur octroie. entre autres. comme s’ils avaient peur d’oublier leurs origines. des Arabes. Ce phénomène est vécu. ces actes sont très peu fréquents. Mal aimés par leurs concitoyens tunisiens qui ne voyaient en eux que des restes de la colonisation. cette période heureuse et pleine d’insouciance. Ils vont se tourner vers la famille. Le seul moyen pour eux de se retrouver et de clamer leur identité. les immigrés se sentant mal aimés. Toutefois. le premier réflexe est de se réfugier vers l’enfance. mal reçus par leurs autres concitoyens français qui les considéraient comme des étrangers. la France et la Tunisie ne cessent et ne cesseront de s’influencer mutuellement. les traditions. les écrivains observent une occidentalisation de la population tunisienne mais aussi une orientalisation des Français. l’éducation inculquée. le désespoir et un flou identitaire lorsqu’ils ont dû quitter la Tunisie et venir en France.

la littérature francophone tunisienne a évolué. c’est à dire une cohabitation au sein d’une même terre de cultures différentes voire antagonistes. p. Goethe : Le Divan. « Pour conserver (son) originalité chaque culture doit rester fidèle à elle-même. que chaque nation conserve son identité afin de léguer sa mémoire. comme nous l’avons vu. »593 Le métissage. Cependant. connaissent les mêmes joies et les mêmes peines. »594 593 594 Ibid. ses origines. « Pièces posthumes ». Son désir de revendication s’est atténué pour laisser place à une création plus intime. Nous avons pu voir que la nostalgie était partagée à travers ce même orientalisme. son Histoire au Monde. 199. Or. 382 . la cohabitation modifient constamment les civilisations. ces deux civilisations sont trop proches pour laisser se faire cette rupture. Aujourd’hui. que le mal-être a été vécu de la même manière. Comme le disait Goethe il y presque 200 ans : « Celui qui se connaît lui-même et les autres Reconnaîtra aussi ceci : L’Orient et l’Occident Ne peuvent plus être séparés. La civilisation est un cercle où toutes les cultures se retrouvent. p. il risque de recréer ce qui existait lors de la colonisation.des dirigeants mais il y a toujours un regard paternel de la France et cette volonté de parvenir à la hauteur de son ancien colonisateur de la part de la Tunisie. L’orientalisme et la littérature tunisienne de langue française ont permis de montrer les ressemblances des deux cultures et surtout de la nature humaine orientale et occidentale. 423. s’imitent. même si celle-ci laisse une grande place à l’expression de l’orientalité de l’écrivain francophone. mais les cultures dans leur cœur ne changent pas. qu’il y a eu échange de cultures : une orientalité des Occidentaux et une occidentalité des Orientaux. Du point de vue artistique. Il faut. le communautarisme est une nouvelle manifestation de l’identité arabe. en effet. les mêmes interrogations et les mêmes remises en question.

En effet.AVERTISSEMENT Qu’est-ce que la littérature ? Un mode d’expression écrit dans lequel l’artiste se livre. C’est pourquoi. d’aucuns diront que la critique n’est pas de la littérature. reflets d’une culture. mais leur contenu est celui de la critique. mais aussi la littérature orientaliste et les réactions que provoquent ces dernières dans le milieu littéraire. il n’y a pas de recours à la création. des analyses. vous allez trouver. dans cette bibliographie. de l’Histoire 383 . d’un mouvement. De nombreuses œuvres de la littérature tunisienne de langue française. elle est l’expression d’une opinion comme le roman est l’expression de l’imaginaire. sont des nouvelles ou des romans donc des textes appartenant à la sphère littéraire proprement dite. certains ouvrages orientalistes sont des études de civilisation. des critiques. des récits mais aussi des essais. l’imaginaire. par exemple. Dès lors où se situe la frontière ? De même. Or. Cette bibliographie est l’illustration de toutes les formes d’expression écrites. ces œuvres font partie de la littérature orientaliste et nourrissent ce mouvement artistique. Ces différents genres reflètent la littérature tunisienne francophone. Pourtant. des bandes dessinées ou des albums photos.

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