Abdelkader Benarab-Les Voix de l'Exil-Nashville
Abdelkader Benarab-Les Voix de l'Exil-Nashville
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Préface de Jean Bessière
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Le ne Er
Dans la collection Critiques Lirtéraires
Dernières parutions :
NAUMANN M., Regards sur l'autre à travers les romans des cinq
continents.
JOUANNY R. (sous la direction de ),Lecture de l'oeuvre d'Hampaté Bä.
NNE ONYEOZIRI-G., La parole poétique d'Aimé Césaire. Essai de sé-
mantique littéraire.
HOUYOUX S., Quand Césaire écrit, Lumumba parle.
LARONDE M., Autour du roman beur.
NGANDUNKASHAMA P., Théâtres etscènes de spectacle. (Etudes sur
les dramaturgies et les arts gestuels.)
HUANNOU A., La critique et l'enseignement de la littérature africaine
aux Etats-Unis d'Amérique.
NGANDU NKASHAMA P., Négritude et poétique. Une lecture de
l'oeuvre critique de Léopold Sédar Senghor.
HOUNTONDII V.M., Le Cahier d'AiméCé[Link]énementlittéraire et
facteur de révolution. (Essai).
GONTARD M., Le Moi étrange. Littérature marocaine de langue
française.
VENTRESQUE R.,Les Antilles de Saint-John [Link]éraire intellec-
tuel d'un poète.
BLACHEREJ.C., Négritures. Le écrivains d'Afrique noire et la langue
française.
SHELTON MD, /mage de la société dans le roman haïtien.
LECOMTE N., Le roman négro-africain desannées 50 à 60, Temps et
acculturation.
MEMMES A., Abdelkebir Khaïtibi, l'écriture de la dualité.
DESPLANQUES F. et FUCHS A., (textes recueillis par), Écritures
d'ailleurs, autres écritures (Afrique, Inde, Antilles).
CHAULET-ACHOURC., (avec lacollaboration [Link]),Jamel-
Eddine Bencheikh.
DEVÉSA J.M., (sous la direction de), Magie et écriture au Congo.
TOSO-RODINIS G., Fêtes et défaites d'Eros dans l'œuvre de Rachid
Boudjedra.
NGAL G., Création et rupture en littérature africaine.
© L'Harmattan, 1994
ISBN : 2-7384-2906-8
Collection « Critiques Littéraires »
Abdelkader BENARAB
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Préface de Jean Bessière
ÉDITIONS L'HARMATTAN
5-7, rue de l’École Polytechnique
75005 PARIS
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par Jean BESSIERE
L'auteur
À mes parents
PREMIÈRE PARTIE
DISCOURS TRADITIONNEL
SUR L’IMMIGRATION
Proverbe algérien
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De quelques considérations
socio-littéraires
en guise d’introduction
CHAPITRE I
NAISSANCE D’UNE
ÉMIGRATION / IMMIGRATION
Hichem Djait
11
et encyclopédique fondateur d’une seule et unique définition de
l'émigration : à savoir que cette dernière est conçue en termes de
« raisons économiques » qui sont « les facteurs essentiels de la
plupart des mouvements »® ou comme « interdépendance
inégale »®). Ces notions définitionnelles ne contredisent pas le
texte de la Conférence sur l’Émigration tenue à Rome en 1924 et
qui définit l’immigrant comme « tout étranger qui arrive dans un
pays pour y chercher du travail et dans l'intention exprimée ou
présumable de s’y établir d'une manière permanente »®). Cette
vision comporte paradoxalement une tare : scotomisation du fait
individuel et un abus : valorisation excessive d’un déterminisme
économique. Ce premier paradoxe masque le drame de l’émigré,
retardant son inscription dans l’histoire, et empêche sa révélation
existentielle en tant qu’« être-là » (Dasein), dirait Heidegger, pour
devenir l’être-là dans toute la vigueur bachelardienne qui dit en
particulier : « Dans la tonalité de la langue française, le là est si
énergique, que désigner un être-là, c’est dresser un index vigou-
reux qui mettrait aisément l'être intime dans un lieu
extériorisé »®), être-là, donc faiseur aussi d’histoire, même s’il
demeure, assurément, déterminé par la contingence socio-écono-
mique : là est le deuxième paradoxe.
Le discours romanesque va-t-il pouvoir suppléer à cette insuf-
fisance d'optique ? Nous donne-t-il à voir une dimension cachée à
même de saisir l’individu émigré, non par quoi il est « visibilisé »,
mais dans ce qu’il a de profondément secret. En effet, si la sociolo-
gie ou l’anthropologie par le biais de leur méthode respective nous
donnent une « certaine » représentation de l’émigrant, le récit
romancsque, lui, prend valeur en s’emparant du vécu, du souvenir
et de l'imaginaire du sujet ou de son élément biographique pour le
faire revivre concrètement dans des circonstances particulièrement
émotionnelles. Pour le romancier, l’histoire, vécue comme
domaine particulier, doit prendre une valeur universelle. Le docu-
ment littéraire a aussi sa part d’objectivité et d’historicité, mais
pour parler comme P. Barbéris, il est aussi « document historique
et peut être lu en tant que tel. Ceci dit, il a son langage propre, et
il dit des choses que ne dit pas Le document historique »Q).
Le document littéraire nous livre enfin le message final de
son histoire d’où le résultat doit sortir et se détacher pour devenir
intemporel.
12
Ces propos liminaires nous ont permis d’affirmer l'importance
de l’objectivité en tant que condition nécessaire mais non
suffisamment complète pour comprendre et connaître le fait immi-
gré dans son expression ontologique. Les moyens pour y parvenir
« ne peuvent être traités uniquement avec le miroir
de l’objectivité scientifique, il faut y mettre aussi de la
passion, sans cela, on ne comprendra rien aux déchire-
ments de l’émigré »®.
13
I - L'IMMIGRATION : UN THÈME TARDIF
Tenant compte des trois romans précités : Les Boucs (1955),
Topographie (1975), la Réclusion solitaire (1976) et malgré l’anté-
riorité du premier roman, il n’en demeure pas moins que le thème
de l’émigration/immigration comme sujet de roman est resté bien
en deçà d’une certaine actualité. Pourtant, rappelle Jean Déjeux:
« De 1945 à 1984 inclus ont paru 211 romans écrits
par des Maghrébins. [...] Naturellement, les thèmes en
sont variés et celui de l'émigration ne se trouve que dans
relativement peu de romans »41),
IT - L'IMMIGRATION :
DANS L'ACTUALITÉ LITTÉRAIRE
Après le choc pétrolier et l’arrêt officiel de l’immigration, les
décisions politiques franco-algériennes ont eu des répercussions
immédiates sur la communauté maghrébine de France. Les retom-
bées sociales n’ont pas tardé à manifester les stigmates du compor-
tement raciste et de l’attitude xénophobe dont seront victimes les
travailleurs immigrés, sans compter les bavures policières. C’est
précisément dans ce drame qu’on peut dater l'entrée dans l’actuali-
té du fait immigré, en même temps qu’une prise en considération
de leur situation. Posant le problème dans un contenu nouveau, le
discours littéraire dans le traitement de ce vécu social n’est pas
demeuré en deçà du discours politique ou idéologique, il s’est
même placé au-delà, en avant garde, doté qu’il est de ce pouvoir
iconoclaste et anticipatif. Il a brisé le silence imposé par les
médias et la règle doxologique tronquée, livrant ainsi à la
conscience lisante, une conscience malheureuse. Ainsi celle actua-
lité s’est vue dominée et prise en charge par le discours roma-
nesque, occultée par le discours commun. Deux romanciers ont été
particulièrement sensibles à ce phénomène prenant l'immigration
comme principal référent : l’Algérien Rachid Boudjedra@®# et le
Marocain Tahar Ben Jelloun@®. L'apparition de ce sujet dans la
littérature maghrébine et la place centrale qu’il y occupe suggère
l'intérêt que celle-ci lui voue. Mais pourquoi cet intérêt ? D'abord,
à notre avis, il répond à un cas de conscience que l’activité intellec-
tuelle éprouve, ensuite à une commande de l'actualité comme l’a
expliqué Charles Bonn@9. Mais cetie commande ne peut s'expliquer
17
que par une demande d’un public en attente non satisfaite, d’un
désir de connaître ce que d’autres discours ont été incapables de
révéler et que la littérature est à même de réaliser jusqu’aux
recoins profonds et aux zones d’ombres les plus reculées. C’est le
propre de la création romanesque qui « invite à l’évasion sans
lâcher le monde, sans renoncer à la vie collective qui reste malgré
tout le véritable but de sa quête », comme l’explique Marthe
Robert@7. Quant à ce que nous appelons l’activité intellectuelle,
c’est la conscience de l’écrivain dans sa double dimension d’intel-
lectuel et de partenaire social exilé, dont le rôle est d’articuler cette
double dimension à un double moment que sont le discours social
et le discours imaginaire. Ce regard enfin problématique, à la fois
politique et poétique ne renonce pas à son « imaginaire le plus
débridé avec le réel le plus obtus », comme disait Boudjedra. Ce
dernier illustre bien d’ailleurs la position de l'écrivain maghrébin
face au désarroi de l’exilé. A la question que lui posait Salim Jay
du choix et de la situation du romancier face à « l’homme sans
voix », voilà ce qu’il lui répondait :
« C’est certainement la mauvaise conscience que
nous, intellectuels maghrébins, éprouvons face au sort de
l'émigration qui est aussi la cause de la naissance de ce
roman. [...].Je me suis rendu compte quotidiennement de
très près de la condition des ouvriers nord-africains.
C’est inadmissible de côtoyer ces hommes sans se révol-
ter et je crois que ma révolte a été canalisée dans le
livre. [...] C'est parce que je les ai fréquentés [...] que
j'ai pu avoir une approche romanesque..@3).
18
L'introduction de l’immigration dans l'actualité immédiate, était
suivie d’une grande activité chez Ben Jelloun qui a consacré un
essai : La plus haute des solitudes®? à ce phénomène. Et nous pen-
sons avec Sartre que l’« un des principaux motifs de la création
artistique est certainement le besoin de nous sentir essentiels par
rapport au monde »69%, Ainsi le travail de l’écrivain demeure
fondateur d’un acte participatoire et non silencieux et passif. C’est
d’ailleurs le sens des propos de Ben Jelloun quand il affirme ne
pouvoir rester impassible devant la situation de l'immigration :
« Je ne milite dans aucun parti, je ne peux garder le
silence quant il s’agit des conditions de vie et de travail
des immigrés. Je prends parti pour l’homme expatrié,
exploité et qui réclame justice et dignité. La moindre des
choses pour un intellectuel comme moi [...] est de témoi-
gner, de faire en sorte que les voix de ces hommes et de
ces femmes parviennent au peuple français »69.
III - LE DÉRACINEMENT
Homère
19
introduit. Pour bien le comprendre, commençons par le situer,
c’est-à-dire tenter de définir son lieu géographique. Cette tentative
n’est vraiment opératoire qu’à partir de l'instant Où nous postulons
une non-existence d’un lieu unique, caractéristique de tout être
déplacé, pour aboutir à un double espace à partir duquel le sujet
affirme et infirme, adopte et exclue à la fois son existence.
L'irréductibilité de ces deux espaces antinomiques pays d’origi-
ne/pays d'accueil est une réalité ouvertement et constamment
conflictuelle. Pris dans ce vertige contradictoire, l’Éémigré se trouve
engagé dans un processus migratoire au-sens le plus déracinant de
l'expression. Le départ comme première inscription dans le pro-
gramme départ/retour se constitue prématurément en un espace
d’arrachement et de déracinement. Il est le paradigme d’un en deçà
et d'un au-delà. Le départ est donc cet espace symbolique et non
géographique qu'’articulent incompatiblement l'univers matriciel,
ie pays d’origine, et l’univers mythique, le pays d'accueil, à partir
d’un axe diachronique passé/futur. L’instant de départ engendre ce
sentiment d’« inquiétante étrangeté » selon Freud@? devant ce qu’il
aura à affronter d'étrange et d’inconnu et la meurtrissure profonde
qu'il vient de subir dans les liens secrets qui faisaient son attache.
Plus qu'un simple voyage, le départ est aussi ce passage séquentiel
dans lequel se définit le sujet par sa solitude et surtout son déraci-
nement, inscrit momentanément dans le départ comme nouvelle
naissance, expression d’un apoïkia douloureux. Quand ie narrateur
du Passé simple avait tourné le dos à sa famille, il ne se doutait
guère de ce que pourrait lui réserver sa nouvelle destinée. « Quel
monde vais-je trouver ici ? » pensait-il. Seul face à l'inconnu, le hé-
ros de Chraïbi est saisi d'angoisse à l'approche de cette « terra
Incognita ». Angoisse d'autant plus forte qu’il vient de quitter sa
famille lorsque, dit-il, : «j'ai claqué toutes les portes de mon passé
parce que je me dirige vers l'Europe et vers la civilisation occiden-
tale »@9, C'est dans ce premier départ que Driss va découvrir l’im-
migration Car toute migration commence par le départ. En claquant
la porte des siens, le héros vient de suturer symboliquement les
portes de son terroir sécurisant et ancestral. Tout d’un Coup, il est
devenu étranger aux siens et à lui même. En poussant l’autre porte,
celle de l’Europe ou de la France, il accomplit l'inauguration
d’un
espace autre, incertain et mystérieux. Si notre héros part, révolté
qu'il est par son milieu embourgeoisé et faussement rcligicux,
20
Yalann Waldck dans Les Boucs connaîtra le même sort, quand
bien même les motivations de son départ resteraient différentes. A
la suite d’une rencontre quasi-providenticlle avec un prêtre à Bône,
ie peut cireur berbère est persuadé qu’il faut partir, aller en France
pour devenir un homme. Cette rencontre va durablement perturber
Sa Stabilité d’antan. Ecoutons leur discussion :
« — Comment t'appelles-tu ? lui demanda le prêtre.
— Yalann Waldick, dit ce Berbère.
— Que fais-tu et quel âge as-tu mon enfant ?
— Je Suis cireur et j'ai dix ans.
Le prêtre poussa un soupir.
— Dans dix ans, que seras-tu,
je te le demande ?
— Dans dix ans, je Serai un cireur de vingt ans, si
Dieu le veut.
Le prêtre se mit en colère.
— Considère, mon enfant, dit-il, situ étais en
France, tu apprendrais déjà le latin et le grec et dans dix
ans tu serais un homme »°*.
22
nous déclare le romancier®®). Le rappel mémoriel du monde origi-
nel traduit ce besoin de revenir à soi-même, à la « primitivité du
refuge » quand l'individu est situé dans un no man's land indéfini
qui comme espace constitue « un horrible en dehors en
dedans »®?, Absence d’arrivé le héros est dans l’impossibilité de
se fixer puisqu'il est entraîné dans ce labyrinthe à structure éga-
rante, absence de départ, on ne sait avec précision selon les moda-
lités de l’en (quête) s’il vient de la gare d’Austerlitz ou de la gare
de Lyon.
A. Beggag et A. Chaouite, à partir d’une étude sur l'identité
chez l’émigrant, définissent le départ, dans la mobilité maghrébine
vers la France, comme premier arrachement. A la première tentati-
ve de rupture du lien ombilical avec la famille et le pays, le sujet
vit son premier déracinement, son vrai déchirement. « Le migrant
introduit une distance entre lui et l'univers symbolique (la matrice
première) qui définit son être. En s’arrachant, il s'ouvre à une
redéfinition dans un autre univers »(49),
Mouloud Feraoun a très bien mis en lumière ce rapport du
paysan à son sol natal, à sa famille. Dans Les chemins qui montent,
nous sommes introduits par des chemins abrupts et étroits qui
mènent à la djemaa, le cœur du village kabyle. Ighil Nezman, vil-
lage natal du narrateur, véritable topographie montagneuse où
s’agrège une rudimentaire habitation que le soleil de l'été et le
froid de l'hiver rigoureux ont rendu encore plus désolant et peu
accessible. Les gens y vivent d’une façon misérable consumant
leur vie dans la clôture de leur monde étriqué. Les hommes
vaquant à leurs travaux des champs luttent contre une terre résis-
tante et si parcimonieuse que la plupart d’entre eux pensent au
départ : aller en France et gagner leur pain. C’est ainsi que « nous
quittons Ighil-Nezman un matin d'avril ». Dans une description
lyrique, le narrateur évoque les souvenirs du départ pour la France.
« Ils restèrent là, les gosses et les vieux, à nous regarder démarrer.
Le tableau était triste [...] les visages endormis ou fatigués ne sou-
riaient pas »@9. Le paroxysme de l’angoisse et du déchirement
profond est atteint dans ces moments; l’espace où l'on vit se res-
serre, se ressent, se vit dans un rapport de lien secret qui se fait
dans la douleur et la séparation. Néanmoins, l'individu séparé ne
coupe jamais définitivement son cordon ombilical car son lieu de
prédilection est incapable de supplanter son univers initial.
23
A ce propos, Jankélévitch soutient que
« les lieux ne sont jamais interchangeables [...]. C'est
pour les mathématiciens que tout lieu en vaut un autre car
la terre où on a vécu dès sa naissance et son enfance
constitue un espace de « géographie pathétique »4?.
24
« Je remets pas les pieds au pays. Ou plutôt, je re-
viens tel que j'étais parti, mais je fais suivre cent com-
plets pendus dans les valises pareilles à celles de Ray
Sugar Robinson ».
toun
Tous les personnages romesques effectuent leur départ par la
mer, Yalann Waldik a traversé la mer seul. Chraïbi nous le livre
dans un récit allégorique où l'ironie ne manque pas de souligner la
misère de ce personnage à la limite de l’absurde qui ne recule
devant rien même pas quand il a embarqué dans un fût. « Et j'ai
préféré franchir la mer par mes propres moyens : dans un fût qui
avait contenu du goudron »47, À mesure que l’on s'éloigne du
port, les amarres larguées, le bateau dans son mouvement participe
de cet arrachement, visible dans l’attitude des voyageurs entassés
sur le pont, les visages graves se regardant s'éloigner en silence.
Nous étions, dit le héros de Feraoun, « serrés l’un contre l'autre
sur le pont et nous regardons sans parler »®%. Dans le même
contexte, Edouard Glissant décrit ces émigrants avec un ton pathé-
tique au moment de leur départ. Leur expression reflète combien la
douleur éprouvée dans ces instants :
« D'abord le départ des grands atlantiques, si lent
et si douloureux : toute la nostalgie de ceux qui s’en
vont dans l'inconnu [..]. Ceux qui voyaient ainsi peu à
peu diminuer le visage des parents, le quai, le môle [...],
et qui se trouvaient en plein dans l'océan, infimes dans
la disparition infinie des lumières mangées d'épais
nuages. Ceux-là ne savaient pas vraiment quand ils
allaient revenir »49),
26
corps ankylosé, l'esprit occupé par il ne sait trop quoi d’inexpli-
cable. Cela venait peut-être de cet « inconnu qu’il allait affronter.
de la mer à traverser, de cette société dans laquelle il partait avec
ses seuls bras pour vivre et pour essayer d'amasser. Il songeait
que bientôt son existence changerait de sens").
« L'exilé du malheur et de la faim »S2 traversant la pénombre
de l’exil est seul. Au mieux, il emporte avec lui sa valise qui ne
contient pas, comme le touriste, les objets nécessaires à un voya-
geur. Le héros de Ben Jelloun possède une simple valise, banale
d'apparence mais la valeur qu’elle recèle est tellement significati-
ve pour ce pauvre émigré.
« Le voyage avec une valise pour tout bagage, une
vieille valise entourée de ficelle où on mit quelques vête-
ments de laine, les éclats de la foudre, la photo des
enfants, une casserole, quelques olives et une espérance
grosse comme notre mémoire, un peu aveugle et
lourde »S),
2
« Toute la journée, comme tous les jours depuis le
début du printemps, des centaines d'étrangers, origt-
naires d'à peu près tous les pays du monde, avaient
encombré les ponts du “Peter Stuyvesant». Des Teutons
mafflus aux cheveux coupés ras, des Russes barbus, des
Juifs à papillotes, des Arméniens glabres et basanés, des
Grecs boutonneux et des Danois aux paupières ridées
[..]. Toute la journée, des voix gutturales et aigües, des
cris d’étonnement, des exclamations émerveillées, des
assurances de joie s'étaient élevés du navire en ce brou-
haha confus »S.
NOTES DU CHAPITRE Ï
{1) Notons que cet aspect « mécaniste » a été dénoncé. Tout un numéro spécial
fut consacré par Jean Déjeux à ce sujet dans les Cahiers Nord-Africains (Paris,
ESNA), n° 71, février-mars 1959, p.5, où il dit en substance : « Peut-être, en
effet, aurions nous vite pris l'habitude de ne considérer les travailleurs nord-afri-
cains en France qu’à travers des chiffres de départs et d’arrivées, à travers des sta-
üstiques de présences dans les départements (...). Au delà de cet appareil adminis-
trauif, de ces numéros matricules et de ces classements impersonnels, il y a des
hommes avec leur psychologie profonde, leur vie de tous les jours, leurs joies.
leurs aspirations et leurs peines. » .
2) Grand Larousse Universalis, t. VI, 1983, p. 3687.
(3) Catherine Winthol de Wenden : ]MMIGRES in Encyclopaedie Universalis,
vol. If, 1989, p. 954.
(4) Cité par jean Jacques Rager : Les Musulmans alvériens en France et dans les
pays islamiques, Imprimerie Imbert, Alger, (thèse pour le Doctorat d'Université),
1950 fp#21t
(5) Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace. Paris, P.U.F, 5° éd, 1967, p. 193.
(6) L'histoire ici doit être comprise dans le sens que lui a donné G. Genette à
savoir : l'histoire comme signifié ou contenu narratif, Figure I, Paris, Le Seuil,
coll. Poétique, 1972, p. 72.
(7) Pierre Barbéris, Dialogues de France-Culture : « Écrire. Pour qui ?
Pourquoi ? », Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1974, p.41.
(8) Alouanc Youcef, L'Émigration maghrébine en France, Tunis, Cérès produc-
tions, 1979, p.57.
(9) Marxisme et monde musulman, Paris, Le Seuil, 1972, PAo27
28
(10) Topographie idéale pour une agression caractérisée, Paris, Denoël, 197$.
(11) « Romanciers de l'immigration maghrébine en France », Francofonia
(Univ. de Bologne), Anno V, Primavera, 1985, n° 8, p: 95:
(12) Cf. Abdelkader Belbahri : /mmigration et situation post-coloniales, Paris,
l’Harmattan / [Link].M.I., 1987.
(13) Le Roman maghrébin,, Rabat, Société Marocaine des Éditeurs Réunis, 1979,
p. 28.
(14) Paris, Le Seuil, 1977.
(15) Paris, Le Seuil, 1962, p. 40.
(16) /bid, p. 40.
(17) Paris, Plon, 1965.
(18) Révolution Africaine n° 125, p. 26, cité par Mildred Mortimer : Mouloud
Mamuneri : écrivain algérien, Sherbrooke, Naaman, 1982, Des:
(19) Élise ou la vrai vie, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1977, p. 167.
(20) Abdelkader Belbahri, Op. cit, p. 22.
(21) Les travailleurs étrangers en France, Paris, Le Seuil, 1979, p. 30.
(22) Les musulmans algériens en France et dans les pays islamiques, op. cit. p. 99.
(23) Tahar Ben Jelloun : Le Monde, 4 octobre 1979.
(24) Topographie idéale pour une agression caractérisée, op. cit.
(25) La Réclusion solitaire, Paris, Denoël, 1976.
(26) Dictionnaire des littératures de langue française, op. cit., p. 1447.
{27) Cité par Jean Charles Falardeau : /maginaire social et littérature,
Ed. Hurtubise, HMH, LTée, 1974, p. 103.
(28) Interviewé par S. Jay, Afrique littéraire et artistique, 1975, n° 35-38, p. 34.
(29) La plus haute des solitudes : misère affective et sexuelle d'émigrés nord-afri-
cains, Thèse de 3° cycle en Psychiatrie Sociale, Paris VII, 1975, p. 34.
(30) Qu'est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, 1948, p. 40.
(31) Le Monde, 3 Octobre 1979, p. 15.
(92) L'inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985.
(33) Driss Chraïbi, Le passé simple, Paris, Le Seuil, 1962, p. 32.
(34) Les Boucs, op. cit., p. 193.
(35) Weinrich, Harald : Le temps, Paris, Le Seuil, coll. Poétique, 1973 (pour la
iraduction française), p. 69.
(36) Topographie... op. cit., p. 218.
(37) Titre d'un roman de Rosny (J.H.) jeune, Paris, A. Michel, 1942.
(38) Ania Francos : « Ecrire, ce n'est pas tout », Jeune Afrique, 14 Novembre
I07S MTS p 55-50
{39) Gaston Bachclard, La poétique de l'espace, Paris, P.U.F, 1967, p. 93.
(40) Écarts d'identité, Paris, Le Seuil, 1990, P26:
29
(41) Les chemins qui montent, Paris, Le Seuil, Coll. « Méditerranée », 1957,
p. 185.
(42) Vladimir Jankélévitch, l'Irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion,
1974, p. 102.
(43) La Terre et le Sang, Paris, Le Seuil, 1953, p. 49.
(44) Ibid, p. 51.
(45) Esprit : « Nomades en France », avril 1957, n° 4, p. 594. (Ceue nouvelle à
été reprise dans Le polygone étoilé.).
(46) « Nomades en France », op. cit., p. 594.
(47) Les Boucs, op. cit., p. 121.
(48) Les chemins qui montent, op. cit., p. 188.
(49) Le Discours antillais, Paris, Le Seuil, 1981, p. 74.
(50) La Terre et le sang, op. cit., p. 51.
(51) /bid, p. 50.
(52) Nabyl Lahlou : « Cordon ombilical », L'opinion, 28 mai 1973.
(53) La réclusion solitaire, op. cit., p. 50.
(54) Jacques Lanzmann, Les passagers du Sidi-Brahim, Paris, Julliard, 1958,
p. 89.
(55) Henry Roth, L'or de la terre promise. Paris, Grasset, p. 18.
30
Poétique maghrébine
et espace migratoire
CHAPITRE II
LA TOPOGRAPHIE EN QUESTION
Ce rêveur poursuit
toujours sa chimère.
Jean-Jacques Rousseau
1 - TOPOGRAPHIE : CONFIGURATION
D'UN ESPACE CONFLICTUEL
Le projet de Rachid Boudjedra apparaît dans l’élaboration
d’une discursivité démystifiante et démythifiante du vécu histo-
rique que gère un langage violent, en rupture, et une écriture
complètement en déconstruction.
L'auteur appartient à cette génération des indépendances
nationales qui ont engendré des écrivains scandaleux mais talen-
tueux, virulents mais chatoyants, témoins mais marginaux. C’est
dans ce contraste qu’on peut saisir l’œuvre de Rachid Boudjedra.
31
Rappelons aussi le fait, souvent oublié ou volontairement tu, que
cet écrivain intègre les deux registres linguistiques, c’est-à-dire
une culture double arabo-française, d’où l'incidence conflictuellce
que projette chacun de ses romans. Pourtant, cet écrivain semble
avoir choisi non pas « de se jeter dans la gueule du loup », comme
disait K. Yacine à propos de l’école française, mais, comme il le
dit lui-même,
« je ne resterai pas à la traîne de la langue françai-
se. Je suis même sûr d'une chose : je n'écrirai plus en
français lorsqu'il n'y aura plus de besoin historique
d'écrire en français »0),
IT - LE CHOIX DU LABYRINTHE :
L'ODYSSÉE DE L’'IMMIGRÉ
OU LA FIN DU TEMPS DU DÉSIR
Commençons par situer le roman.
La réactivation du mythe du labyrinthe et la référence à
Thésée dans son sur-effort de retrouver son chemin en suivant le
fil d'Ariane cest significatif du choix de ce topoï comme symbo-
lique représentative. Ce recours métaphorique est à rechercher
dans la structure même du labyrinthe en tant que « construction
tortueuse à destination égarante »6), Topographie est une
Construction romanesque épousant une forme dédaléenne dans un
extraordinaire enchevêtrement de récits, images, et de digressions,
mettant en SCènc un personnage sans nom, à peine débarqué des
Aurès, allerrissant justement en plein métropolitain du Paris sou-
terrain, Nous sommes en 1973, un 26 septembre. Cette date n’est
pas fortuite : c’est celle de la suppression de l’émigration algérien-
ne vers la France. Nous baignons donc dans une ambiance de fin
d'été meurtrier® . Le texte éclate en cinq récits contradictoires et
complémentaires qui forment les cinq chapitres du roman, à
Savoir : ligne 5, ligne 1, ligne 12, ligne 13, ligne 13 bis, qui ne sont
pas seulement une évocation des lignes du métro, mais en re-
produisent véritablement la structure. À 9 heures, le héros arrive à
la gare d’Austerlitz. Il déambule pendant une quinzaine d’heures à
l’intérieur du métro à la recherche d’une direction griffonnée sur
un bout de papier. Vers minuit, il quitte le métro, se retrouve sur le
boulevard Bessières et se fait assassiner par des voyous. Le récit
est clos, et pourtant : « ne résumons pas l'irrésumable » comme
l’a bien résumé un critique). La clôture du récit est annoncée dès
l’ouverture du roman, à la première phrase, en guise d’épitaphe
sonnant le glas à la traditionnelle « histoire », à la lecture de ce
passage : « (l'enquête prouvera plus tard qu’il n'avait jamais été
gaucher) »®, L'usage du prédicat « prouvera » inaugure d'emblée
53
un hors-texte qui permet le glissement vers la périphérie ct donc
une satcllisation du texte anecdotique, supposé porteur d’intrigue
et de dénouement. Dans un deuxième temps, il y a centralisation
du nouveau récit qui reste à construire devant nos yeux.® Le pro-
tocole de décryptage intervient au même moment, « maintenant »
et « là », et non dans un après-coup référentiel. Nous avons donc,
en tant que destinataires, une texture narrative en gestation qui
prendrait la forme d’un jeu de puzzle (encore une forme quasi-
labyrinthique !) dont la charge ou le pacte de « coopération tex-
tuclle » nous somme de le re-constituer, c’est-à-dire de l’activer.
Cette stratégie textuelle est préalablement inscrite dans la pro-
grammation discursive du destinateur en tant que « tissu d'espaces
blancs, d'interstices à remplir [...] parce qu'un texte est un méca-
nisme paresseux (ou économique) qui vit sur la plus-value de
sens »®), Nous sommes tenus donc non pas de « lire », mais de
le ré-écrire de part en part en le lisant. Ecriture bien sûr comme
sommation de l’écrivain à tout destinataire dont l'attention est
appelée sans cesse en vue d’une formation ou d’une re-composi-
tion active de cet écrit. Ainsi, le roman — ou plus immodestement
l'œuvre entière —, de tous biais approché, par tous interpellé,
s'offre à notre regard prospectif dont l’acte fondateur et primordial
serait défini par l’investissement corrélatif de l’acte (lire/écrire)
dans l’acte (écrire/lire). Ces deux moments, privilège de tout acte
de décodage, deviennent un « penser/agir » dialectique, réalisable
conséquemment et conformément au projet initial que sous-tend
une certaine représentation du monde, qu’attend d’abord la
conscience lisante et que fait sienne le romancier dans et par l’écri-
ture. C’est dans cette activité que le texte s’engendre. Topographie
comme support architectonique et comme figuration labyrinthique,
à ce stade, est conçu comme un procès entre l’auteur et le lecteur
potentiel, entre l’auteur et « contre » le lecteur. C’est parce
qu'avant tout, le procès de tout automatisme d’une lecture généra-
trice de paresse et de passivité indifférente : automatisme d’une
lecture naïve, spontanée, néantisant à sa plus faible expression la
fonction conative. D'ailleurs, en considération de la mise en dis-
cours de ce roman de Boudjcdra, le lecteur voudrait-il s'installer
dans un quelconque plaisir de lire qu’il ne le pourrait et ie premier
abord avec le texte l’installerait bien dans l’inconfort d’une lecture
complexe. C’est pourquoi « l’intérêt-charme du livre » pour
34
emprunter une expression à Charles Grivel®), ne peut être que dif-
féré et fuyant au bénéfice d’un suspens par suite, donc, de la dis-
persion et l’émiettement de l’histoire principale. Jugeons-en par
nous-même. Aussitôt le roman ouvert à la première page, on est
saisi par l'annonce nécrologique greffée sur la première phrase
qui, au demeurant, est sentie, vécue comme un corps étranger. On
ne Sait point de quelle enquête il s’agit, mais on sait prématuré-
ment qu'il y à une mort annoncée. Le lecteur est ainsi appelé à
jouer le rôle d’enquêteur, de détective, de reconstituer le déroule-
ment de l’acte meurtrier et tous les événements qui y ont concouru
el permis sa réalisation.
35
personnages, un espace et un temps qui dans leur ensemble for-
ment le récit en périphérie.
Nous pouvons schématiser ces deux données comme suit, au
risque de paraître abstrait :
Enq} ête
Récit périphérique
L'ENQUÊTE : $
Elle est diligentée conjointement par une voix, celle du narra-
teur, Ct par une autorité administrative personnifiéc tour à tour par
un Chef, un enquêteur, ou un commissaire. L'autorité administrati-
ve comme instance polyfacétique va devoir affronter plusieurs
témoins dont les principaux sont : le clochard, l'étudiant, le témoin
anonyme et le joueur de flippers. Notre démarche ne peut que
suivre une progression pouvant paraître à l’envers. Ainsi, notre
pérégrin a passé sensiblement une journée entière dans le métro.
Le premier témoin qui semble l'avoir aperçu serait le clochard.
a) Le clochard :
Il prétend avoir vu le personnage-victime à la Gare de Lyon et
précise son témoignage malgré l’hostilité de l’enquêteur qui lui ôte
36
toute velléité d’aide à l'enquête. Il s'en défend d’ailleurs
vigoureusement ct dit : « mais si mais si c’est sûr, c'est pas des
blagues. Ce n'est pas parce que je sens mauvais que je suis un
menteur. Je l'ai vu à la station Gare de Lyon... » (p. 138). La réti-
cence de l’enquêteur peut être justifiée par le manque de lucidité
du clochard presque toujours saoul, « cuvant son vin et à moitié
somnolent » (p. 15). Il est vrai qu'ayant élu domicile dans le
métro, ce dernier a bien pu le voir mais sa griseric permanente le
désavoue et peut être même lui fait confondre les autres immigrés
qu'il voit passer presque [Link] jours. Ainsi, « confondant ceux
qu'il a vus la veille avec ceux qu'il a vus le jour même » (p. 139).
b) L'étudiant :
Il ne semble pas plus crédible que le premier, victime qu'il est
d’une trop grande précision dans son récit. Le commissaire n’est
pas du tout intéressé par ce personnage ambigu, qui plus est, dont
On sait à peine si c’est un vrai faux étudiant ou un faux vrai
Ouvrier, puisqu'étudiant « il ne l’est pas et n’a jamais prétendu
l'être », ouvrier il a toujours exhibé « maintes fiches de paye, carte
d'immatriculation et carte de séjour » (p. 77). Quant à son témoi-
gnage, il laisse indifférent le commissaire faisant remarquer que
c) Le témoin anonyme :
I ne fait qu’ajouter au mystère, bien qu’il affirme l’avoir bien
vu en compagnie d’une jeune fille à la station Concorde,
vraisemblablement lui demandant le chemin. Mais la présence de
nombreuses affiches publicitaires couvrant les pans des murs du
métro étalant des corps de femme en tenue légère, a déplacé son
regard, du voyageur vers la fille (mais quelle fille ?). Ceci n’a fait
37
que renforcer l’idée de l’enquéteur pour qui ce témoin aurait
« confondu ce qu'il croit avoir vu, c'est-à-dire une jeune fille de
seize ans en train de remonter ses bas sur un banc de métro, avec
une affiche représentant une jeune fille » (p. 98).
d) Le joueur de flipper:
Lui aussi semble être sûr de sa « vision » : « je l'ai bien vu,
dit-il, er je l'ai même accompagnée jusqu’au quai de la station
Gare d'Austerlitz…. » (p. 177). « Il aurait sûrement aimé ça, les
flippers. À 11 h 30, il partaità la gare d’Austerlitz. » (p. 179).
Cette enquête, en définitive, pourrait nous offrir un bon pré-
texte pour un exercice de style à l’instar de Quencau. Et nous
serions tenté de poser la même question à notre malheureux voya-
geur à la manière de Jeanne Lalochère à l'intention de Zazie. Nous
lui aurions dit:
«— Alors, tu t'es bien amusé ?
— Comme ça.
— T'as vu le métro ?
— Non.
— Alors, qu'est ce que t'asfait ?
— J'ai vieilli ».49
Au plan anecdotique, les quatre personnages ont servi à un
pseudo-désamorçage de l'effet de suspens créé initialement par la
mort du personnage principal et le mystère qui l’entoure. Leurs
aveux n’ont pas fait pour autant avancer les éléments de l'enquête
non par rapport à leur témoignage « stricto sensu » mais par rap-
port à la réticence de l’enquêteur qui semblait tenir compte moins
de leurs récits que de leur habillage social, c’est-à-dire la situation
et l’état de chacun d’eux.
Ce dernier, s’il portait fût-ce un tant soi peu d’intérêt à cette
enquête, ce serait au fait qu’elle se déroule dans sa circonscription
et qu’il veuille éviter « les ennuis ». D’ailieurs n’a-t-il pas fait faire
trente cinq fois l'inventaire du contenu de la valise de l’émigré,
délaissant son propriétaire ? : « Au fait, ordonne-t-il, l'inventaire a
été tapé ? 35 exemplaires ! » (p. 79). L'enquête en définitive n’a
rien prouvé et a démenti l'intervention prématurément assertorique
du narrateur. Elle se déroule au fil des pages, se fait, se défait, dis-
paraît et reparaît au gré d'une écriture qui devient elle-même
38
configuration labyrinthique à l’intérieur de laquelle des fragmen
ts
de discours se détachent pour se rejoindre plus loin, des mini-récits
se chevauchent, ceci dans un lassant désordre mais qu'assure
le
même continuum typographique et aussi une même unité séman-
tique : la mort du voyageur algérien.
3
soustraire à la mort qui l’attendait. Le narrateur ajoute : « À vrai
dire, il ne se faisait pas trop d'illusions ni trop de soucis pour cette
affaire ». Il introduit une marque typographique, la parenthèse :
« (Paris 26 septembre 1973 [...]) » (p. 57) pour mieux rappeler la
date de l’arrêt de l’émigration.
Cet acte narratif devient le lieu où se réalise la présence révé-
lée du narrateur par son implication directe. Cette technique dyna-
mise le récit et lui confère une dimension signifiante mais impli-
cite : la présence de cet étranger dans cet espace étranger n’est pas
souhaitée.
La prise en charge du discours de l’enquêteur, rapporté au
style semi-direct renchérit cette signifiance qui tend à l’explica-
tion-évaluation : « Et ce con qui s’ amène le 26! il aurait dû s'abs-
tenir [...], ou plutôt ne jamais venir » (p. 226). La publication d’un
communiqué officiel du journal E! Moudjahid} en page 225 et la
reprise de la liste des morts algériens publiée par l’ Amicale des
Algériens en Europe en page 154 justifient la position du narrateur
qui s’en sert dans un souci de fidélité et véracité afin de convaincre
le lecteur. Multipliant ses interventions, le narrateur craint que l’in-
formation échappe au lecteur, alors il se livre à une « activité infor-
mationnelle effective »4® qui le conduit nécessairement à ne pas
lâcher le lecteur, à le suivre de près pour lui im(poser) la ligne à
suivre. Et ce dernier est conforté par ces « témoignages » qui for-
ment son horizon et satisfassent son attente.
L'unité de temps donnée, l'unité de lieu est comme nous le sa-
vons l’espace du métro où l’action (l’inaction ?) des personnages
se déroule avec une précision étonnante et vérifiable des longueurs
des lignes du métro. Par exemple : « {...] sur la ligne 13 (3,865
km) » où bien encore le nombre de voyageurs qui fréquentent ce
moyen de transport : « 32 552 421 personnes qui y passent chaque
année [...] » (p. 185).
Ces blocs narratifs démarqués par des parenthèses, des guille-
mets ét un Caractère italique ou gras, “une narration antérieure’
(3
à caractère “prédictif'
(4 sont autant d'effets du « vraisemblable »
pour authentifier le code implicite, tu par le narrateur mais trans-
gressé par le personnage. Il s’agit du référent extra-linguistique,
code du romancier bien sûr : les préjugés communautaires
(notamment envers l’Algérien) pour qui la guerre n’est pas finie
(la preuve : onze morts pour l'été 1973) ct qui n’a pas su tirer les
40
enseignements nécessaires d’un tel drame. C’est le sens d’une
démystification à dimension occidentale pour un appel à dimen-
sion maghrébine. Laissons Boudjedra s'expliquer, interrogé par
Salim Jay sur le « sens » de son texte :
V - L'ESPACE DESCRIPTIF
42
à) Un champ descriptif qui bien qu'il « se caractérise alors
Par tout un remplissage vraisemblabilisant destinéà servir d’alibi
[..]99 », assure une unité sémantique. C’est assez visible
dans la
description minutieuse et quasi-obsessionnelle de tous les détails
relatifs au métro, aux galeries souterraines, aux lumières, aux sons,
aux Couleurs, aux vêtements, aux gestes etc. . Qui eux-mêmes
se
distribuent en sous thèmes, créant une thématique plutôt vide, ce
qui est le propre de l’élément descriptif caractéristique dans sa
« perte de l’information »4® ,
b) Un champ narratif identifiable textuellement dans le récit
périphérique organisé autour des monologues du personnage
principal ou des dialogues des autres personnages rapportés par le
narrateur. Cette narration au second degré est quantitativement
plus importante, fût-ce par le nombre des personnages producteurs
d’énonciation.
c) Un champ narratif identifiable textuellement dans le récit
central, notamment lc corpus initial (l'enquête en page 7) et tous
les autres corpus valorisés comme on l’a déjà expliqué par des
marques distinctives : parenthèses, italiques, chiffres en gras etct®
. Cette dernière narration au premier degré est présente dans le
texte et opère directement une significativité qui cest celle de l’in-
tention (ou des intentions) de l’auteur qu’il a choisi initialement
d’énoncer. Ce dernier niveau prend en charge directement le statut
du « veut dire » de l’auteur en tant que fonction conative inscrite
dans le schéma communicationnel. Il rappelle une logique : la pré-
sence en France de cet étranger le conduit à la mort. Ajoutons à
cela l'emploi du temps présent, parfois du futur qui éloigne le récit
de l’énonciation dite « historique » dont « les événements selon
Benveniste, sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils
appartiennent à l'horizon de l’histoire »@9), Ici, l'horizon de l’his-
toire se trouve rapproché par l'impression de l’immédiateté des
événements, éprouvée à la lecture. C’est le souci de la narration de
vouloir réussir la communication de son discours dans le sens
d’une « énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez
le premier l'intention d'influencer l'autre en quelque manière »@® .
43
m0
NOTES DU CHAPITRE II
(1) Jean Louis Ezine : « Rachid Boudjedra contre sa légende », Les nouvelles lit-
téraires, 20 octobre 1975, n° 2503, p.3.
(2) Les Nouvelles Littéraires, n° 2503, op. cit., p. 3.
(3) Dictionnaire des mythes littéraires, Rocher, 1988, p. 885.
(4) Une douzaine de travailleurs immigrés algériens étaient tués en France au
cours de l’été 1973. Ces assassinats sont les conséquences des retombées de la
crise du pétrole.
(5) Nafissa Hamel, Annuaire de l'Afrique du Nord, 1975, n° XIV, p. 1351.
(6) Topographie, op. cit., p. 7.
(7) Pour faire apparaître cette nécessité, il est important de souligner le principe
d’une lecture active afin de mieux saisir le sens du texte.
(8) Umberto Eco, Lector in fabula, Grasset et Fasquelle, pour la trad. française,
1985, p. 78 et 64.
(9) Production de l'intérêt romanesque, Paris, Mouton, 1973, p. 72.
(10) Raymond Queneau, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard, Coll. Soleil, 1959,
pi252:
(11) Il ne s’agit plus d’une fiction mais bien de la réalité. Aussi, avons-nous vérifié
ces informations dans le quotidien algérien EL Moudjahid, du 20 septembre 1973
qui confirment ces précisions.
(12) Production de l'intérêt romanesque, op. cit., p. 72.
(13) Figures III, op. cit. p. 231.
(14) Todorov Tzvetan, Grammaire du Décaméron, La Haye, 1969, p. 48.
(15) L'Afrique littéraire et artistique, n° 37, 1975, p. 35.
(16) Poétique, 1976, n° 12, p. 465.
(17) lbid, p. 466.
(18) Introduction à l'analyse du descriptif, op. cit., p. 42.
(19) Voir Catherine Fromilhague - Anne Sancier, /ntroduction à l'analyse stylis-
tique, Paris, Bordas, 1991, p. 965.
(20) Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard,
Coll. TEL, 1966, p. 241.
(21) Problèmes de linguistique générale, op. cit., p. 242.
44
CHAPITRE III
LA RÉCLUSION SOLITAIRE
1 - LA RÉCLUSION SOLITAIRE :
ROMAN OÙ POÈME ?
THÈME DU ROMAN :
Tahar Ben Jelloun nous présente un émigré solitaire et reclus
dans une espèce de boîte métallique en guise d'habitation. En dépit
de l’extrême étroitesse, trois autres compatriotes partagent avec lui
ce bout d'espace : le bleu aux yeux marrons, le brun aux yeux
ricurs et un troisième nombre absent, le malade mental. Amoureux
d’une espèce d’image-être obsessionnellement présente, le héros
n’a d'autre interlocuteur qu’elle. Toutes les fois qu'elle lui rend
visite, c’est pour l'accompagner dans les méandres de sa mémoire
voyageuse ct lui faire retrouver son pays, ses oliviers, son enfance.
C’est le récit d’un arrachement, d’une émigration de solitude et de
peine sans joie, qui le fait sombrer petit à petit dans le pathos de
l’enfermement et de la névrose.
45
Il n’est pas donné d’affirmer d'emblée que la Réclusion soli-
taire soit vraiment un roman, au moins de facture classique, à réfé-
rence Balzacienne. Il n’en demeure pas plus un poème, fût-ce par
les indices textuels et l’activité de son discours qui tendent plus à
informer qu’à communiquer. Pourtant, ce texte développe une atti-
tude imageante d’où se dégagent des envolées lyriques que le lec-
teur saisit avec émotion. Par son attitude « libertaire » qui l’inféo-
de aussi aux formes romanesques, une ambiguïté heureuse et riche
le contient dans un va-et-vient permanent qui n’a pas échappé à la
critique littéraire dès sa réception qui l’a vu, : « accordé au souffle
du récitant, ce roman-récit est une sorte de long poème par sa
forme et sa brièveté même »"),
Pourtant, si une première lecture donne à penser à un rappro-
chement des genres (prose-poésie), une fine analyse mettrait en
garde contre toute tentative de confusion des deux registres. En
effet, Tahar Ben Jelloun utilise cette pseudo-ambiguïté à des fins
de stratégie. Il tente « d’arrêter » l’effet informatif propre au texte
romanesque en « arrêtant » la lecture pour lui imposer des images
immédiates qui encombrent l’esprit du personnage créant ainsi une
atmosphère affective autour du texte. Ce surgissement soudain de
l’image provoque la dissolution du langage qui la conditionne. Le
cit imagé ne servira que de fioriture ormementale au discours du
narrateur, Ce dernier décrit par exemple une journée dans le chan-
tier où il travaille comme ouvrier : « Je partais au chantier en boi-
ant. Mes mains creusaient un puits. » (p. 69). Sitôt le lecteur
caisi de cette information « réaliste », il s’en trouve privé, puis
forcé d'intégrer le rêve du personnage : « Une porte dans mon
ventre. La tête lourde, je trébuchais [...]. Je traversais les passants
et les voitures. » (p. 69).
De la même manière, confronté à l'hostilité administrative à
son arrivée en France, il est incapable de nous dire vraiment ce qui
lui arrive :
« Moi aussi, je viens de loin.
J'ai émigré comme chacun d’entre vous. J'ai passé
des frontières. J'ai laissé des empreintes digitales [...].
Alors on regardait ailleurs. On suivait le tracé de la
fumée dans le ciel; on déchiffrait des images [...]. Je me
46
laissais aller dans des rêvasseries [...]. Je traversais la
foule et les murs ». (p. 97).
47
L'introduction d'un narrateur par Ben Jelloun a pour fonction
d'évoquer l’univers multiforme de l’immigration. En disant « je » à
travers le roman, il assume une fonction narrative qui va progres-
sivement dévoiler son itinéraire. Cetie mise à nu des conditions
difficiles de l'individu en France va s’effectuer selon un plan et un
contenu narratif à dimension plurielle.
Écoutons d’abord ce récit :
« ÉcOutez-moi :
48
fondamentales qui sont cruellement absentes de l’espace de l'être
déplacé.
Le premier est technique, temps calendaire, oppressant, anni-
hilant toute velléité à l'établissement de liens avec les autres. La
seconde découlant du premier dans la mesure où cette tendresse
comme rapport dialogique entre « je » et « tu » comme dirait
Martin Büber® , permet la socialisation et l’humanisation de ce
temps. Cette absence douloureuse contraint le narrateur à un exil
intérieur qui l’achemine vers la crainte de la mort. Non pas la mort
commune, conventionnelle, mais celle dans l’exil, loin des siens :
« Mourir seul, dit-il, mourir dans ce pays ! Cette idée me saisit à
la gorge. Je me levai alors et allai me cogner contre le mur ».
(p. 71).
La première incidence est celle d’un mal indicible, expression
d’un désarroi profond, d’où le récit décousu. Même les mots arri-
vent à lui manquer, tellement vides et sans forces :
« Qui m'écoutera à présent ? Qui saura que ma
blessure est une grande fêlure du ciel, fermée sur les
mots que je destinais à l'ombre ? Aujourd'hui, les mots
tombent dans une tristesse sans limite ». (p. 53).
49
nommément « je » à l’impersonnelle collective « nous », percep-
tible dans ce passage par exemple :
« Mais qui parle de tendresse ? Je n'en connais que
le goût amer...
Alors, restons ce corps cassé qui ne dit pas le mal-
heur mais qui regarde le ciel et se souvient de la forêt
décimée. Nous sommes un pays déboisé de ses
hommes ». (p. 56).
50
- Îl'est interdit d’'égorger un mouton dans ce
bâtiment.
- Il'est interdit de se masturber [...].
51
Du coup, le fonctionnement du texte se trouve affecté par cet
échec à désigner la réalité que vit ce personnage en prise à sa vie
d’immigré. Le récit perdant sa linéarité apparaît par bribes succes-
sives d'événements tels qu'ils sont reçus et perçus par le per-
sonnage. Au plan narratif, un dédoublement du narrateur assu-
mant un « je » du récit premier (la misère sociale et sexuelle des
travailleurs immigrés), opère l’introduction d'un autre « je » repé-
rable dans les énoncés extérieurs marqués par l’italique. Nous
avons en page 21 une scène où le personnage nous dit ce qu’il
ressent dans sa chambre; Nous précisons par El : le premier
énoncé; E2 le deuxième énoncé (italique).
EI : « La chambre.
Mon dos est fatigué.
Le ciel est lourd dans mes reins. Je respire mal. La
Jumée me traque. J'ai chaud. Dans le mur, une fissure
Dsl
Nous sommes assis sur la natte, nos regards se
cherchent.
E2 : Tu sais, il n’est pas facile pour ce citadin de dé-
barquer chez les paysans et de vouloir faire la révolution.
[...] Au début, je manquais de pudeur... » (p. 22)
52
III - LE DISCOURS NARCISSIQUE
OÙ LA VOIX DU MAÎTRE
Nous savons l'importance de l’image-papier comme person-
nage fictif dans la fiction et le rôle qu’elle joue dans l’enclenche-
ment des instances narratives. Celles-ci se divisent en deux : le
jeune étudiant et Moha.
53
savante : « Soustrait au temps et à l’ordre, Moha traverse la foule
en récitant les pensées du jour et de l'insomnie ». (p. 94).
Cet acteur n’est pas réellement un personnage au sens clas-
sique du terme, tel que nous pouvons le rencontrer, doté d’une
épaisseur psychologique et d’un état civil. Echo intratextuel à
l’œuvre de T. Ben Jelloun, il réapparaîtra deux ans après La
Réclusion solitaire dans Moha le Fou, Moha le Sage® C'est une
sorte d’écho à voix plurielle dont la résonance se caractérise par la
prise en charge de multiples attributs :
- Voix d’une conscience supra-humaine : « Le soleil m'a dit le
matin qu'il n'aime pas cette foule [...]. Je regarde le ciel et compte
les étoiles. » (p. 95).
- Voix de la mise en garde contre la corruption et le men-
songe : « Moha répétait “l'argent, des millions d'argent” ».
(p. 13). « J'ai une mort dans le ventre pour Ceux-qui-mentent-qui-
se lavent-et-prient.… ». (p. 95).
- Voix de la puissance maléfique : « Sache 6 peuple que je suis
un orage. » (p. 95).
Moha a un profond ressentiment pour les adultes car ils se
sont éloignés de leur candeur originelle et ont entaché leur âme de
vice mortel.
Ainsi, achètent-ils : « même leur mort et Jouetent les enfants
qui annoncent des temps difficiles ». (p. 25).
Quand on rapproche les deux textes de l'écrivain dans une
perspective comparative, la dimension intratextuelle nous permet
de mieux saisir le portrait de cet homme. Dans Moha le Fou Moha
le Sage, l’auteur nous le décrit ainsi :
« On l'appelle Moha. Moha la confusion. La sages-
se et la dérision. Suivi par les enfants, il court dans ia
ville comme un vent de sable. Moha est l enfant qui n'est
pas mort. Il n'aime pas les adultes ». (p. 22).
54
lesquelles il vit en tant qu’immigré. L'espace contigu de la
chambre, la soumission au règlement injuste, le manque de com-
munication avec l'extérieur constitue l'essentiel de son discours.
55
en l’occurrence l’image pour «a» et «b». Ainsi effectue-t-il un
glissement de son moi omniprésent à un autre moi (l’image) non
avoué mais détaché de lui. Ce procédé esthétique nous permet de
Saisir une narration éclatée et dédoublée à chaque fois. L'auteur
opère un clivage de deux espaces narratifs. D'abord l’espace
concret de l'immigration pris en charge par son narrateur et deux
personnages (le blond aux yeux marrons et l’oiseau apatride)
ensuite un espace abstrait, celui du souvenir et de la pensée et que
prennent en charge, par le truchement de l’image, le jeune étudiant
et Moha. Nous avons un mouvement de bascule entre le concret et
l'abstrait, le présent et le passé. Ce va-et-vient est reconstitué sur
un plan synchronique à partir des éléments historiques du souvenir
lointain du pays et d’un présent malaisé et douloureux à vivre.
Cette juxtaposition de deux temps inconciliables est l'expression
d’un écartèlement de l’espace géographique et affectif. Pourtant si
le présent cristallise des peurs et des incertitudes, le souvenir
devient le répit exutoire de ce même présent. Sur le plan narratif,
ics deux temps (passé/présent) renvoient à deux récits. L'un est
premier, constitué autour du discours du narrateur puis des per-
sonnages «a» €t «b», l’autre est second ou métadiégétique et pris
en charge par les personnages «c» et «d». Le récit métadiégétique
s’insère au récit premier par un double rapport causal et explicatif.
Il nous dit l’échec du narrateur, quand il était jeune étudiant, à
poursuivre son idéal (la révolution paysanne) et aussi sa révolte
contre le pouvoir local despotique et corrompu et qu’il dénonce
vigoureusement (la voix de Moha). Ce qui l’a conduit à fuir son
pays, à accepter malgré lui les affres de l'exil. Les récits «c» et
«d» Sont l'effet de la vie immigrée: la misère sexuelle
et la
démence sont le propre de ces êtres marginalisés. En fait, le récit
métadiégétique est subordonné au récit premier à partir d’une
interrogation suggérée par Gérard Genette, à savoir quels événe-
ments ont conduit à la situation présente ?
56
Schéma
:
S
%
Ô
+2 : : 2 : un
É Discours du jeune étudiant "a
(Discours social)
; . causes de
rapporté par l'image l'immigration
rapporté par le
narrateur
narTale
ur
Discours de l'oiseau ui
apatride
(Discours sur la folie)
57
NOTES DU CHAPITRE III
58
CHAPITRE IV
SIDI ET LES AUTRES
LES BOUCS
Simone Weil
Michel Butor
SITUATION DU ROMAN :
Après Le Passé simple, succès de scandale et diatribe vio-
lente contre le contexte socio-maghrébin, support d’un autoritaris-
me patriarcal, Les Boucs fit son apparition en pleine crise franco-
algérienne. Il s’agit de parias maghrébins travaillant en France et
représentés par vingt deux boucs, leurs frères, dont Ia condition à
peine humaine est rarement décrite sous cet aspect. « Sous vivant »
entre banlieues, taupières et terrains vagues, ces haves loqueteux
font leur premier apprentissage dans une misère incffable. Yalann
Waldik, narrateur, personnage maudit jusqu’à son nom, nous
montre l’état de déliquescence qu’il vit, partagé entre Simone Ler-
rorisée et son ombre Raus, une sorte de brute instinctive ct les
vingt deux autres boucs. Toute cette masse humaine se mue dans là
fange de l'horreur et évolue dans le crime, le viol, face à une
société d'accueil pour le moins froide ct indifférente.
59
Ce roman est sans conteste la première inscription textuelle de
la révolte centrée doublement sur la France et la société islamo-
maghrébine. Comme texte romanesque, Abdelkébir Khatibi estime
qu'il « peut être considéré comme la version littéraire de la théo-
rie de la violence de Fanon »®).
Pour ses pratiques sociales maraboutiques, hypocrites et émi-
nemment négatives, Driss Chraïbi a tourné le dos au Maghreb, s’en
prenant cette fois-ci à l'Occident responsable selon lui d’avoir réus-
si à circonvenir ces pauvres travailleurs en leur faisant miroiter une
vie de rêve. Le narrateur dans Les Boucs l’exprime d’ailleurs ainsi :
« Oui disait Waldik, il y a même des panneaux (il
était toujours accroupi et parlait doucement, presque
intérieurement, comme s’il se racontait une histoire pour
s'endormir). Des panneaux publicitaires en la bonne
ville d'Alger, à l'intention de ces pauvres gourdes
d'Arabes, et qui proclament en lettres rouges et
immenses que la main-d'œuvre manque en France, que
la démocratie abonde en France, qu'il n'y a qu'à s’ins-
crire dans telle agence qui supporterait même les frais
de voyages. lorsque j'y suis allé, on m'a demandé des
arrhes [...] ». (p. 121).
60
Ce n’est pas seulement parce que Chraïbi tout comme Ben
Jelloun ou Boudjedra, faisaient partie de ces « exilés de luxe »
sclon l'expression de Nabyl Lahloutf), mais chacun de ces auteurs
possède une expérience et une connaissance telle que le point de
vue sur l'immigration peut être respectivement différent chez l’un
et les autres. Si l’expérience tient lieu de postulat vériste dans ia
description du champ social ou individuel, le fait romanesque,
dans son développement fictionnel, encourrait le risque d’un com-
mcentaire sociologique. Ce qui importe chez l'écrivain maghrébin
déraciné lui-même, c’est moins la transposition du vécu migratoire
en tant que tel que la façon de le regarder et d'amener le lecteur à
le regarder aussi d’une certaine manière. Ainsi, pensons-nous que
toute Évaluation inter-auteur dans la manière de dire qui a souffert
et vécu l'immigration plus que l’autre constitue préalablement une
entorse à leur vision du monde. Jacqueline Amaud dans une volu-
mineuse thèse ne s’est pas dispensée d’un tel comparatisme
impressionniste et affirme à propos de Chraïbi qu’il aurait « seule-
ment visité ces hommes dans leurs caves et leurs bidonvilles, pre-
nant des notes, partageant quelques moments de leur vie, mais
toujours en dehors [..].® En revanche et toujours selon elle,
Kateb Yacine demeure le meilleur interprète de l’homme immigré
car « sans doute, Chraïbi n'a-t-il pas l'expérience réelle d'un tra-
vailleur nord-africain, comme Kateb Yacine, qui fut un temps doc-
ker, ouvrier agricole en Camargue, ouvrier d'usine à
Montreuil ».®
En fait, le regard de l’un et de l’autre demeure prisonnier de
icur extériorité, et inapte à intégrer cette dimension insaisissable
de l’immigré. C’est pourquoi dans notre deuxième partie, la posi-
tion du problème sera différente du fait de la prise de parole par les
intéressés eux-mêmes qui auraient à développer une attitude singu-
lièrement dissonante par rapport à leurs aînés.
Ces considérations ont influencé des lectures subjectives sur
un roman comme Les Boucs. L'évitement d’une telle démarche
commande une re-lecture formelle qui empêcherait l’occultation
de l’aspect de l'écriture, le poids du mot, tout en dénonçant Îles
aliénations thématiques et les conclusions déceptives par trop cen-
trées sur le signifié occultant comme disait Roland Barthes : « La
valeur passée au rang somptueux de signifiant »6).
61
[ - L'IDIOLECTE DE LA RÉVOLTE
OU L'ESPACE DE L’'IMMIGRATION
Par rapport aux deux précédents romans analysés, Les Boucs
de Driss Chraïbi semble souffrir d’une disharmonie anecdotique.
Si Topographie évacue presque totalement l'événement et dérange
le récit au profit de l’aspect formel de l'écriture, si encore /a
Réclusion solitaire insiste sur la polyphonie des voix narratrices en
« noyant » quelque peu le récit afin d'appuyer le discours du nar-
ratcur, Les Boucs est sans doute plus nuancé. Certes, il tente de
S’affranchir de toute servitude anecdotique et linéairement tra-
ditionnelle, mais le tissu narratif au cours d’une lecture attentive
offre des liens évidents pour la reconstitution du récit.
Ce texte offre en apparence une disposition trilatérale :
trois parties en apparente continuité composent l’ensemble :
« Copyright » (pp. 9 à 85); « Imprimatur » (pp. 105 à 155), « Nihil
Obstat » (p. 167 à 193).
Partant du postulat différentiel entre discours et histoire tel
qu'il était étudié par Benveniste, le récit de Chraïbi se caractérise
bien par une dualité énonciative où s’affrontent le plan discursif et
lc plan historique. Pour le premier, il s'agirait de réunir les élc-
ments textuels inhérents à la vie de l'auteur-narrateur et qui servi-
ront d'indices auto-référentiels. Le second, en revanche, concerne
la-subsidiarité de la vie des autres personnages qui pourraient figu-
rer le portrait de l’immigré à travers les vingt deux boucs, tels
qu'ils sont décrits et perçus dans le discours, c’est-à-dire la parole
de l’auteur.
Ces deux revers (discours et histoire) de la même médaille (le
récit fictif) ont des relations tantôt complémentaires, tantôt
oppo-
sécs à l’intérieur du texte. A travers cette ambiguïté nous est
livré
le secret de la vision du monde de Driss Chraïbi sur la commu
-
nauté immigrée de France. Insistons sur le fait qu'en
dépit de
l’homogénéité des faits relatés et relatifs à l’action
des person-
nages dans leur quotidien migratoire, la composition
narrative
met bien en relief l’énonciation dichotomique entre
le discours ct
l'élément historique contredisant la construction
tripartite que le
roman laisse apparaître. Ainsi va s’ébaucher une
analyse du récit
dont les principales coordonnées seraient : ]a misère
de l’immi-
gration comme histoire (énonciation historique)
et la révolte de
62
l’auteur comme discours sur la misère. Ce qui nous ramène à une
double répartition.
64
ce monde désagrégé avec « des geignements de chiens égorgés,
des renâciements, des bruits d'os entrechoqués et des injures [.…..]
dodelinant de la tête, les yeux morts. » (Bel).
Ces véritables parias finissent par se révolter contre le chef
de chantier qui refusait de les embaucher et sombrent dans la vio-
lence et le crime. Quand un jour des policiers « pénètrent dans le
chantier à la recherche de vagabonds — et découvrirent le COrps
de l'entrepreneur troué de vingt-deux coups de couteau. » (pr43).
Le narrateur a focalisé son attention plus sur un portrait col-
lectif qu'individuel. Les vingt deux boucs n’en font en vérité
qu'un seul et tous leurs traits ‘physiques sont uniformisés sans
aucune distinction. Il y a absence totale d'épaisseur psychologique
chez ces immigrés, contrairement aux personnages de Tahar Ben
Jelloun, et nous sommes loin d’une réelle perception du caractère
et de l’espace migratoire à travers ces personnages, ou plutôt ce
personnage collectif.
En revanche Yalann Waldik se détache de cette masse parce
que lui « assistait, ne participait pas » (p. 112). Cette non
assimilation est volontairement opérée par le romancier qui veut
apporter un témoignage en gardant le maximum de recul pour une
meilleure appréciation. Témoignage donc sur les boucs sous forme
d'un manuscrit que Waldik est chargé d'écrire. D'ailleurs il tenta
un soir de « leur expliquer pourquoi il voulait étaler leurs misères
à 1ous sous la forme d'un livre : leur expliquant ce qu'était un
livre, une sorte dejournal plié en trois cents pages qui leur serait
entièrement consacré. » (p. 159).
Nous avons là au niveau du récit deux histoires qui se
superposent, une histoire de boucs écrite par Yalann Waldik imbri-
quée à l’intérieur des Boucs comme roman. Cette loi du couple est
le propre de la création romanesque, suggère M. Mohrt à propos
de Faulkner. « La plupart des héros se dédoublent comme si le
romancier he pouvait CONCevoir un personnage qu'accompagné
d'un second qui lui ressemble comme un frère »09. Houaria
Hadjadji analysant l’œuvre de Chraïbi de façon pertinente aurait
peut-être mieux fait, si elle avait perçu ce dédoublement à un autre
niveau que celui de Yalann et Raus dont elle compare les traits
physiques. C’est plutôt à saisir précisément dans la narration
même qui se dédouble. Ce qui nous situe par avance dans l’histoi-
re du narrateur qui dit : « je ».
65
[II - LE DISCOURS DU NARRATEUR
OU L’HISTOIRE D'UN «JE »
À LA RECHERCHE DE SON IMAGE
Le narrateur vit avec Simone dont il à un fils, très malade,
Fabrice. Un autre personnage, Raus, leur tient compagnie, s’occu-
pe de tout et suit le narrateur comme une ombre. Tous habitent un
pavillon à Villejuif : « Dans ce coin perdu de Villejuif, il y avait
trente-deux pavillons tout autour du mien. Trente-deux familles qui
ne m'adressaient jamais la parole ». (p. 17).
Dans cet espace restreint composé de quelques chambres et
d’un jardin, une ambiance névrotique caractérise les personnages
qui y vivent. Le narrateur-héros a une relation conflictuelle avec
Simone dont il se sent peu aimé et qu’il tient pour responsable de
la maladie de son fils. Raus, suivant les ordres du héros, a fini par
arracher tous les arbres du jardin pour passer un hiver très froid.
« — car Ç'avait été un froid, hurla-t-il, regarde-moi.
Ces arbres, ou plutôt ce qu’il en reste. [...] Tu es venu là
un matin, avec deux bras, deux jambes, instruments de
saccage — et deux yeux pour superviser le chef d'œuvre,
comme un coup de cachet. Il y en avait trente-sept. Il y
en a encore deux. » (p. 49).
67
Mais l'écart identitaire est complètement aboli quand le narra-
teur s’est nommé : « Je regarde avec mes petits yeux de petit
cireur. Je me demande même en quoi ce Bicot nommé Waldik l'af-
fecte. [...] Puisque c’est ma propre histoire ». (p. 20).
Cette nomination a doté le narrateur d’une histoire, sa propre
histoire, qui l’a extraite de l’anonymat et la distance séparant le
narrateur « je », de la première partie, celle du « il », de la deuxiè-
me, est complètement anéantie. Plus qu’une ressemblance, c’est
une véritable fusion que subissent les deux récits. Nous sommes en
présence d’une narration autobiographique.
L'identité entre les instances personnelles « je » et « il » est
totale. Ainsi, sur le plan identitaire, il n’y a plus aucun écart. Reste
maintenant à voir l'écart temporel : c’est-à-dire le paradigme des
temps verbaux qui situent le récit soit dans le passé soit dans le pré-
sent. Là non plus, nous n’avons aucune difficulté à observer que les
principaux temps employés dans le deuxième récit (celui de Yalann
Waldik : «il ») sont l’imparfait, le passé simple et le plus-que-par-
fait, temps par excellence réservés au récit historique. Le premier
récit emploie « je » accompagné d’un présent, parfois d’un futur.
Ce présent, utilisé par Chraïbi est un présent de narration à valeur
évocative où : « le locuteur oublie, si l’on peut dire, toute référence
temporelle et se rappelle l'histoire qu’il rapporte avec autant de
netteté que si elle était en train de se dérouler sous nos yeux »Q®.
Ce temps d’évocation qu'est ce présent-ci facilite le passage
du passé à l'actuel. Mais la difficulté réside dans l'emploi du passé
simple — l’aoriste pour Benveniste — réservé normalement au
récit historique mais que l’auteur des Boucs utilise fréquemment
au niveau du discours du narrateur. Un élément de réponse nous
cst suggéré par E. Benveniste qui affirme :
« Il faut et il suffit que l’auteur reste fidèle à son
propos d'historien et qu'il proscrive tout ce qui est étran-
ger au récit des événements (discours, réflexions,
comparaisons). [...] Le temps fondamental est l'aoriste.
qui est le temps de l'événement hors de la personne d'un
narrateur. »
68
le récit de Chraïbi. Notre hypothèse serait plutôt tournée vers ce
présent dont la double valeur temporelle (évocation et narration)
nous aide à comprendre l'usage quasi-incongru d’un passé simple
associé à un « je » dans le cas du discours. Nous avons l’impres-
sion que les événements rapportés par le narrateur concernant son
échec avec Simone et d’autre part sa déchéance parmi les boucs
(quand il se disait « il ») sont en train de se réaliser et de se dérou-
ler au moment de la lecture du roman. Car en plus d’un présent à
l’action actuelle, le passé simple est un temps caractérisé par : « la
vigueur [qui] vient précisément de ce qu’il enjambe allègrement
circonstances et déterminations »(5,
L'association du pronom je avec le présent et le passé simple
accélère le cours des événements et les porte à une tension maxi-
male qui tend au récit dramatique dont l'écriture devient l’idiolec-
te. Mais cette impression que l'écriture se réalise au moment où
l'écrivain sc, sent transformé par son vécu, révèle bien le malaise
du romancier qui traduit son moi passé différent du présent tout en
restant soi-même. Dans une étude magistrale sur l'écriture et le
moi Célinien, Henri Godard nous rappelle cette ambiguïté du moi
que révèle l’ambiguïté temporelle, d’où le recours au passé simple.
I fait remarquer en substance que:
« L'association du je, marque du discours, et du
passé simple, marque du récit, serait ainsi chargée d'ex-
primer l'ambiguïté du sujet qui entreprend d'écrire son
histoire au moment où (et parce que) il se sent devenu
différent de celui qui a autrefois vécu ses expériences,
sans avoir pour autant cessé d'être lui-même »Q9,.
69
conçoit le projet d'écrire de ce romancier, comme discours et point
de vue, dans sa perception de l'immigration qui n’est en vérité
qu'une écriture narcissique valorisant le « je » exilé au détriment
du « il » immigré.
NOTES DU CHAPITRE IV
70
CHAPITRE V
DYNAMIQUE DES LIEUX MIGRATOIRES
ET ESPACES DES DIRES
71
« Ces lieux et ces espaces deviennent ainsi produc-
teurs de sens, et s’intègrent dans l’économie narrative du
roman, non seulement en tant que rencontre entre les
différents récits, mais en tant que matrices génératrices
de ces récits mêmes »®,
72
Tous les éléments constituant l’espace souterrain sont perçus
par lui comme fragmentés, sans relation entre eux, son esprit est
incapable de les embrasser dans leur totalité signifiante. L'image
brisée qu'il reçoit de cette « Quasba européenne » (p. 242) heurte
son univers mental embué encore d’indolence « aurasienne » sen-
tant l’humus de ses racines profondes. Habitué qu’il était à ne
S'OCCuper que dé son « unique vache atteinte de tuberculose alors
qu'il soutenait qu'elle était victime du mauvais oeil » (p. 193) et
qu'il rêve de remplacer. Alors, il s’est embarqué pour réaliser
« son projet mythique de traverser la mer » (p. 183). A présent, il
est pris dans le piège labyrinthique, suffoqué par les tunnels, les
affiches publicitaires, la similitude trompeuse des quais. Il res-
semble à ces dormeurs que Proust décrit dans la préface du Contre
Sainte-Beuve :
« Pendant un instant [...], je fus comme ces dor-
meurs en s'éveillant dans la nuit ne savent plus où ils
sont, essaient d'orienter leur corps pour prendre
conscience du lieu où ils se trouvent, ne sachant dans
quel lit, dans quelle maison, dans quel lieu de la terre,
dans quelle année de leur vie ils se trouvent »9).
73
Ceci crée une sensation de rétrécissement du champ spatial
autour de son corps agressé, étouffé et plongé quasiment dans un
délire obsidional.
La dimension conflictuelle est donc suggérée par une problé-
matique de perception spatiale vis à vis du personnage, par une
incapacité de déchiffrer la norme idéologique encodée dans (et par)
cet espace et véhiculée par les éléments qui le composent. Sans
vouloir verser dans l’anthropologie spatiale, nous pouvons dire que
l'identité d’un espace renvoie à une différence de discours. Si l’es-
pace fonde un récit qui l’exprime, la différenciation des espaces
amène une différenciation de discours. L'espace réel ou fictif à par-
tir duquel on se positionne nous permet de tenir un certain discours
sur celui qui l’investit, et, en l’investissant, il s’investit forcément
d’une autre posture. Si le personnage n’arrive pas à traverser cet
espace provisoire (puisqu'il n’y fait que transiter) et échoue dans sa
tentative pour trouver une issue, c’est parce qu’il est dans une situa-
tion d’incommunicabilité totale. Absence de communication, lui
qui ignore tout de ce pays dans sa réalité quotidienne. Cette distan-
ce engendre un grave écart dichotomique, irréductible dans le cas
de ce personnage mettant à nu d’une part la technicité complexe du
vécu occidental et d’autre part sa mythologie personnelle empreinte
d’une naïveté primaire. Cet espace occidental devient pour lui le
signifiant d’un signifié absent. Il se réfugie alors dans sa mémoire
“qüi lui offre une double sécurité. La douleur du présent le fait fuir
l’immédiateté en faisant appel à elle comme premier refuge. Celle-
ci le transpose dans le piton où il retrouve la boutique de ses faux
amis, les laskars (deuxième refuge). Cette double fuite mémorielle
engendre une jouissance précaire mais combien sécurisante qu’arti-
culc la syntagmatique présent/passé/ présent/passé.. jusqu’à l’infi-
ni, c’est-à-dire au fini du récit.
L'espace enfin a été déterminant dans l’échec tragique du per-
sonnage : cet étranger doit mourir parce qu'est mort en lui le dis-
cours (comme récit) par l'incapacité de saisir, de percevoir une
autre réalité qui n’est pas sienne. D'ailleurs, l’hostilité des lieux lui
fait subodorer l’imminence du danger par sa présence qu’il com-
mença d’ailleurs à se reprocher :
« Engoncé dans un soliloque intérieur et aphone, ne
s’en prenant qu'à lui, et aux laskars, regrettant de s'être
74
abandonné au mirage d'outre-mer clapotant et vivace et
qui l'avait obsédé des nuits durant » (p. 180).
75
Cette division de l’espace en-dehors/en-dedans forme
paradoxalement le même espace : celui de l’immigration, fausse-
ment séparé par les deux faces du mur chancelant, tandis que les
deux s’opposent effectivement à l’espace imaginaire que se crée le
personnage, espace du souvenir évoqué.
L'espace de l’enfermement commande un mouvement d’élan
vers l'extérieur, vers l’Autre, seul moyen d’abolir la limite spatiale
qui le confine dans son agitation intérieure, sa nervosité et son
étouffement. Poussé par un besoin d’évasion et d’exubérance, il
sort dans la rue :« Je partais, disait-il, dans les rues animées et me
mêlais à la foule. Je voulais être de cette foule. Je désirais au fond
de moi être le témoin d'un drame ou d'un événement important ».
(p. 37).
Repoussé, il s’oblige à s’enfermer dans sa malle. Il ravale ses
mots ou plutôt les communique silencieusement à cette image
accrochée au mur. L’organisation de l’espace chez Ben Jelloun
obéit à une clôture progressive jusqu’à l’étouffement condition-
nant la narration et lui imprimant son rythme.
Frustré, au même titre que le personnage, le lecteur sent le
cloisonnement imposé par ce récit décousu où prolifèrent des
monologues et des pensées muettes à défaut de dialogues réels
établis entre les personnages. La configuration des lieux comman-
de le mouvement de texte qui s’enlise dans des anticipations, des
retours, dans la confusion de la réalité et de la fiction suivant les
méandres d’une pensée inachevée, indicible, d’un personnage à la
limite de la folie. Dans cet ordonnancement de l'élément topogra-
phique, le personnage est loin de trouver une place : « mais où est
ma place dans cet ordre » dit-il (p. 35), il est agressé chaque fois
qu'il quitte sa malle par la proximité qui le confine de plus en
plus à un silence meurtrier. A qui dira-t-il sa souffrance, ses bles-
sures ? « Qui m'écoutera à présent ? » Incapable d'exprimer ses
sentiments, chaque jour, il sombre un peu plus dans son délire
démentiel :
« Mon imagination fait que je glisse doucement, et
chaque jour davantage, vers des champs au-delà des
mois, Où l'illusion donne la fièvre, où le néant est une
bourrasque qui danse sur la pointe de la fièvre. » (p. 56).
76
La malle où vit ce personnage principal, par sa précarité,
devient le symbole de la rupture avec le monde extérieur. Dans
cetie négation dialogique, il doit meubler cette « coquille »,
comme dit G. Bachelard, d'images, de dialogues et de corps de
souvenirs vivant dans sa mémoire. Un peu à la manière de Paul
Claudel décrivant sa chambre parisienne qui lui offre peu d’accès à
la lumière et à la liberté :
« Notre chambre parisienne entre Ses quatre murs
est une espèce de lieu géométrique, de trou convention-
nel, éclairé par le rayon réfléchi d'un jour abstrait, que
nous meublons d'images, de bibelots et d'armoires dans
cette armoire ». 5)
77
l’action en rapport aux personnages sont tragiquement opposés
comme signes relevant d’un balancement ici/là-bas,
inaintenant/autrefois, en-dedans/en-dehors, clos/ouverts, articulés
autour de la syntagmatique identité/différence, moi/autre. La dis-
tance engendrée par cette bipolarisation spatiale en plus du non
investissement dans le code culturel occidental par le personnage
du roman, suivi du sentiment de la perte de l’espace originel
implique soit une absence de discours, soit alors un dire tragique.
Là-bas, l’immensité de la Kabylie, point de départ de Yalann
Waldik, devient l’« ici » étouffant, aliénant, naguère, le passé
insouciant, maintenant un présent angoissant.
Le petit cireur berbère — qu'était le narrateur — se mue en
adulte névrotique et violent. Le discours qu’il tenait au prêtre de
Bône avec l'assurance et la confiance dans la façon de prévoir
l’avenir a perdu de son poids premier et les mots tendent à se
Survolter, Car, dit-il : « 7! y avait des arguments beaucoup plus per-
suasifs que les mots ou les sentiments exprimés sous forme de
mots ». (p. 79).
Cette violence verbale chez Chraïbi, idiolecte de l’angoisse,
de la peur et de la révolte, est impliquée dans la restriction qu'il
fait subir à ses personnages dans l’espace de l’immigration les
comparant à un palmier-datier qui meurt, selon lui : « beaucoup
moins du gel que de restrictions : d’aire, de vie, d'espace... ».
CP. 97ÿ:
La clôture qui a constitué en sanctuaire le pavillon ou les
caves souterraines, voire une cabine de vieux camion, n’inspire
aucune intimité à l'instar de l’espace Bachelardien confiant
et
réconfortant et qui fut sans doute pensé autrement que dans
l’es-
pace de l’exil.
À travers ces trois exemples textuels, nous pouvons saisir
la
dimension spatiale déjà comme territorialité multi-dimensionnel
-
le, et dans ce cas-ci, infiniment close jusqu’à la claustr
ation des
personnages prisonniers de leur corps et d’un dire
absent. Le
personnage dans ces romans souffre de ce déséquilibre
accentué
par des cantonnements défiant toute loi proxé
mique.
L’agencement de l’espace fictionnel ne permet l'acces
sibilité au
dehors que dans la violence ou la mort. Le
voyageur de
Boudjedra sortant de l'enceinte du métro est livré à
la mort qui le
guettait au bout de la rue. La sortie des vingt-deux
boucs de leur
78
tanière s'accompagne toujours de vol, de viol et de meurtres.
Quant à l’émigré de Ben Jelloun, son seul répit, c’est de se
retrouver entre les murs de sa chambre tant il est agressé par
l’environnement extérieur. De même, l’espace de l'écriture s’en
trouve-t-il affecté et subit les mêmes perturbations visibles dans
l'écart normatif qu’il secrète : mots nerveux, ponctuation
désordonnée, phrases inachevées…
L'italique, la mise entre parenthèses et le caractère typogra-
phique en relief prennent en charge le rêve du personnage dan:
son parcours à rebours, quand ils ne l’assignent pas au silence.
Tout l’espace romanesque migratoire est inhabitable tant il
constitue un ensemble d'’interdit topologique dont l'accès, c’est à
dire l’ouverture à la ville ou la société, constitue une contraven-
tion et appelle ipso facto un châtiment. Mais la sanction est déjà
programmée par la perte de la parole des personnages. Le princi-
pe narratif se veut manichéen en proférant une logique dualiste
implacable où s’affrontent les deux espaces de vie et de mort.
Mort donc du personnage romanesque, qu'elle soit réelle
(comme chez Boudjedra), ou symbolique, due au mutisme,
quand on sait que le récit reçoit l’acte suprême de la vie. Ne pas
dire c’est mourir. Todorov insiste très justement, en analysant les
contes des Mille et Une Nuits, sur la consécration d’un tel acte de
raconter, « Raconter égale vivre, dit-il, [...] le récit égale la vie;
l'absence de récit, la mort »® sachant également, par ailleurs,
comme le note E.T. Hall, que : « La perception même que l'hom-
me a du monde environnant est programmée par la langue qu'u
parle »0),
L'espace enfin où survit l’immigré maghrébin est irréductible
à la perception qu’il s’en fait. Les personnages ne meurent pas par
promiscuité ou par étrangeté des lieux mais par l’inconciliable
mouvement pendulaire des deux espaces français et maghrébins.
Aussi sont-ils pris « entre un passé bloqué et un avenir bou-
ché »®. La dimension spatiale ici est vécue alors comme un rap-
port tragique au monde que stimule la rupture entre le signifiant
spatial donné et mal vécu et la pénétration intruse de l'étranger
comme acte illicite.
79
NOTES DU CHAPITRE V
80
CHAPITRE VI
QUEL STATUT
POUR LE PERSONNAGE
ROMANESQUE ?
Bakhtine
SUR LE PERSONNAGE :
83
L'espace parisien où nous retrouvons les trois protagonistes se
présente comme le lieu des non-valeurs, lieu de passage obligé,
mal nécessaire de l’être déplacé. La société française, référence
heureuse de leurs premières heures avant le départ, sera perçue
comme le non-lieu, qui est le lieu de l’inaccomplissement d’un
idéal en suspens. Société frustrante, aliénante, créant chez ces der-
nicrs une mauvaise conscience génératrice d’une totale absence de
communication et d’un comportement dysphorique. Ce personna-
ge romanesque, dont il est question n’est pas tant commandé par
l’action que cette dernière lui est soumise. L'action qui peut suppo-
ser progression et dénouement est quasiment inexistante dans cet
espace romanesque. Seul l’espace présent émerge et affronte le
personnage à travers une lutte signifiante. Dans le temps d’une
Journée entière, le « porteur de valise » de Boudjedra arpente
presque la totalité du métro parisien. Il se dirige dans tous les sens
en un mouvement répétitif et incessant comme happé par cette
machinerie infernale pour qui ignore le souterrain parisien. Son
hébétude et son ignorance le cantonnent dans le repli et la crainte,
lui interdisant toute participation à l'événement. Combat inégal
que se livre l'être frêle contre la toute puissance environnante. La
faiblesse de celui-là fait la force de celle-ci qui lui interdit toute
issue possible pour une mutation vers de nouveaux horizons.
Cette voie est la voix choisie par Rachid Boudjedra qui d’em-
blée, en l’absence d’attribut nominal — dont le nom propre —
Surcharge son personnage de périphrases descriptives. De l’incipit
à la clausule, il n’y a pas la moindre gratification indicielle sus-
ceptible de l’identifier autrement que par : « il » — «Ice
voyageur » — « l’autre » — « le voyeur » — « le porteur de vali-
se » — « l’homme à la valise » — « le fakir » — « l’intrus » —
« lui » — « l’homme ».
Par ce détour « méta-nominatif » se révèle l’importance du
nom propre que l’auteur a choisi de taire. Si ce détour à l’aide de
périphrases nous renseigne ponctuellement sur l’état du lieu où se
trouve le personnage impliqué, son état, sa démarche, ses gestes,
nous nous trouvons frustrés devant ce qui peut être une marque
anaphonique, principalement un passé, une identité. Le personnage
de Topographie est dépouillé de son nom, c’est-à-dire démuni du
signe ontologique qui le rend cet être-ci et non cet être-là.
L'enquête menée, au sujet de cette victime expiatoire, seule va
nous éclairer sur cet homme sans identité. De son vivant, il n’a été
reconnu — ou identifié — que par rapport à des zones sémiotiques
comme la valise « l’homme à la valise » (p. 9) ou ses habits : « Le
pantalon de coutil dont la trame était formée de grains cotonneux
bicolores ». (p. 9). Si la vie de ce personnage se passait dans l’ano-
nymat, sa mort est alors valorisante. Elle le fixe. Elle dit qu’un tel
est mort et non tel autre. Elle l’extirpe de l’anonymat vivant pour
le plonger dans une posthume reconnaissance individuelle mais
éphémère car déjà l’attend un autre anonymat.
Boudjedra a choisi l'emploi d’un « il » pour mieux balayer
du champ narratif l'instance personnelle « je » qui appelle inévita-
blement un « fu » autre instance personnelle grâce auxquelles une
85
action inchoative à tout acte communicatif est présupposée. Or,
l'anonymat de ce héros infortuné se situe comme absence hors de
tout rapport dialogique. L’incapacité du dire, la non distinction par
le vide identitaire ont favorisé la sanction affligée au personnage
floué par une mort injuste, victime de sa naïveté d’avoir tout
naturellement été dupe du mirage occidental. Ce romancier algé-
rien n’ignore sans doute pas la symbolique du nom dans sa propre
société, auquel les grammairiens arabes consacrent une grande
importance et faisaient dériver ce « ISM » (nom) de « SUMUWW »
qui signifie l'élévation au sens le plus transcendant. Cette étiquette
bénéficie d’une double valorisation dans les sociétés islamo-magh-
rébines en considération d’une part de l'identité affectée à son por-
teur et de la signification qui en découle d'autre part. C’est un
attribut divin que le nom puisqu'il symbolise totalement les quali-
tés de Dieu. Dans le Coran, Dieu n’a-t-il pas appris à Adam tous
les noms ?
En revanche, pour la linguistique, la notion nominale consti-
tuc un vide sémique. L’étiquette portée n’a pas de sens. Seule est
retenue sa fonction identificatrice. Dans son Précis de sémantique
française, Stephen Ullmann affirme que : « La fonction du nom
propre est l'identification pure : distinguer et individualiser une
personne ou une chose à l'aide d'une étiquette spéciale »®,
Dans les Boucs de Driss Chraïbi, le narrateur, qui est aussi le
personnage principal, est doté d’un substitut peu commun puis-
qu'il signifie la malédiction. <
Cette marque sui generis permet certainement de l'identifier
parmi tant d’autres personnages, mais elle signifie également ce
qu'elle identifie. Honni soit « je » pourrait penser cet individu
perdu entre un « moi qui n’ai plus rien à espérer en France » et un
« Dieu [...] délivrez-moi de mon passé » (p. 102). Cet abandon
aux
vCrtus du mal est bien contenu dans son nom, mal vêtu, qui ne
peut
être un sème vide.
Yalann Waldik, comme nom du personnage, aurait pu seule-
ment désigner ou singulariser son porteur. Mais la narrati
on a éta-
bli le lien entre l'identité et le « sens ». La dislocation
du moi du
narrateur en deux « moi » a fait que l’un observe et
juge son autre
double, offert en spectacle. Le premier échoue dans
ses tentatives
d’harmoniser ses rapports avec Simone, aussi bien
dans ses ren-
contres avec Mac O’Mac, lequel demeure étranger
à tout dialogue.
86
Ni amitié, ni amour, ce moi ne perçoit plus que son propre écho
dans la solitude et l’échec. Aussi est-il amené à mourir pour voir
surgir son moi double, personnification de l’échec du premier.
Commence sa descente aux enfers parmi les boucs, ces dam-
nés qui « n’ont sans doute jamais vécu » Où « vécu en tout et pour
tout des attentes, des désirs, des refoulements » (p. 160). En per-
dant son nom, il arbore un « il » forme grammaticale qui tout
juste le désigne. C’est la fin de sa vie, pensait-il, et se laisse déri-
ver s’abandonnant au temps qui « se chargerait de compromettre
son absolu et que sa foi s’effriterait et que désormais il ne pour-
rait même plus revenir dans son pays natal, ainsi vidé de toute
substance ». (p. 124).
Son nom a été bien impliqué en suggérant sa signification à
l’action et en imposant une fin tragique à son porteur comme sanc-
tion de ce que ce même nom signifie. C’est là où apparaît le lien
identité/sens : l’acte narratif a subi le processus de sémantisation à
partir de la signification du nom imprimée à l’action. Ce rapport
(signification/action) peut se lire comme une implication causale.
Ducrot et Todorov nous expliquent que « dans la causalité syntag-
matique du récit (l’action se détermine par la signification du
nom »®),
Désormais, le « il » qui, dans le temps verbal forme un para-
digme : la troisième personne du singulier, ne va constituer plus
qu’une non-personne. C’est le nombre absent pour la grammaire
arabe qui le définit comme tel en le renvoyant dans un no mans
land. En ce qui concerne le personnage de Chraïbi, son seul titre
est un numéro matricule inscrit sur une plaque que son « palron »
lui avait remise.
« Par instant, il jetait un furtif coup d'oeil sur la
plaque de cuivre. “Ne la perds pas, lui avait dit le sous-
sous-contremaître. Sinon tu serais obligé de retourner en
Afrique à la recherche d’autres pourboires” ».(p. 1 13).
87
« Un corps prendra aujourd'hui le chemin du retour.
Il voyage dans une boîte métallique. Ses rêves en papier
peint sont ramassés par les enfants. Il y a un reste de vie
à ramasser, à empaqueter dans un ciel d'aluminium, à
ficeler et à renvoyer au pays. » (p.10).
88
L'exil a enfermé cette conscience dans son territoire intérieur
en lui déniant tout pouvoir d'être et d’agir. Mikhaïl Bakhtine par-
lant de la conscience de soi par rapport à autrui, se détruit une fois,
dit-il, usurpée la possibilité de rencontrer cet autrui. Il soutient en
particulier que : « La rupture, l'isolement, l'enfermement en soi est
la raison fondamentale de la perte de soi. » 9
Ne possédant pas de nom propre, ou alors des noms disquali-
fiants, les personnages principaux des trois romans que nous
analysons vivent une condition commune de par leur étrangeté
dans l’espace parisien et souvent leur méconnaissance de la
langue. Cette étrangeté les prédispose à l'exclusion par autrui dont
le regard usurpe leur souveraineté, les réduisant à l’humiliation.
Impossible pour eux de dire « je », ils n’arriveront jamais à cette
subjectivité que fonde cet ego, fondé lui-même par rapport à un
alter ego. Dans un important chapitre sur « la subjectivité dans le
langage », Benveniste pose que:
« La conscience de soi n’est possible que si elle
s’éprouve par contraste. Je n’emploie je qu'en m'adres-
sant à quelqu'un, qui sera dans mon allocution un tu.
C’est cette condition de dialogue qui est constitutive de
la personne, car elle implique en réciprocité que je
deviens tu dans l’allocution de celui qui à son tour se
désigne par je. »01)
89
le flux du courant de conscience. Ainsi, aussi bien Yalann Waldik
de Chraïbi que l’émigré anonyme de Ben Jelloun, tous les deux
peuvent être saisis de l’intérieur car insignifiant est leur Moi exté-
ricur. D'où aussi la négation de leur portrait physique. Cette dé-
marche du roman est observable au niveau de l'écriture même où
la description du détail est vacante au profit d’une évocation cur-
sive. En revanche chez les personnages secondaires, nous retrou-
vons ce typique dans la description extérieure : le langage, les
gestes, les vêtements. C’est le cas de Raus dans Les Boucs ou du
Biond aux yeux marrons pour la Réclusion solitaire. Si les héros
romanesques sont marqués par l’ambiguïté, « seules les figures
dites secondaires, ou épisodiques, ont un statut univoque. Elles
doivent représenter, en effet, le credo, le mot d'ordre qui résume
l'idéologie d'une classe ou d'un groupe... »02,
Raus par exemple est représentatif de l’émigré violent, brutal
sans autre finalité que de vivre pour manger, pour assurer sa Survie
au prix de tous les risques. Le blond aux yeux marrons est le pay-
san marocain par définition encore soumis aux exigences d’une
religiosité souvent traduite en terme de superstition.
Proche de ces figures secondaires est le héros aphone de
Boudjedra qui représente parfaitement l'étranger maghrébin sans
aucune instruction, en prise aux difficultés de la vie parisienne
dont le métro est un des nombreux symboles. Il est très spécifié
dans son attitude grâce à une description minuticuse et détaillée.
C’est principalement un des traits distinctifs majeurs qui ressort
dans l’analyse entre d’une part ce personnage et ceux des deux
romanciers évoqués. Si ces derniers sont significatifs par la dimen-
sion de leur moi intérieur, le premier est plus typique, donc repré-
sentatif, dût-il parfois contenir certaines pensées de son créateur.
La conscience des uns commence précisément où finit la platitude
de l’autre. De ce point de vue, nous pouvons affirmer que les per-
sonnages de Chraïbi et de Ben Jelloun sont dans une certaine
mesure pleins ou épais comparés au vide qui caractérise le vVOya-
geur de Boudjedra. Les deux romanciers marocains ont conçu leur
acte créateur en fonction d’une double variante, dans la logique
Baktinienne, celle de l’empathie et de l’abstraction. Si nous
croyons ce formaliste russe, il s’agit pour tout créateur de deux
moments Cruciaux dans l’activité esthétique : « Le premier moment
est l'identification [au personnage] : je dois — voir et connaître —
ce qu’il éprouve. [...] L'activité esthétique ne commence propre-
ment que lorsqu'on revient en soi et à sa place »Q9),
NOTES DU CHAPITRE VI
91
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1e
CHAPITRE VII
DISCOURS
SUR L’ÉMIGRATION / IMMIGRATION
ET VISION DU MONDE
Comment peuvent-ils le croire ces Arabes, lui qui est venu les
racheter mais dont le sort ne peut être que différent du sien ? Nous
voyons clairement ici la transposition de cette écriture de soi sur
soi qui se traduit par la confusion du rêve du romancier avec la
réalité de l’immigration si fictive fût-elle.
De la même manière cette conception unidimensionnelle
taillée sur son propre ego se trouve posée en filigrane à la lecture
de La Réclusion solitaire. Tahar Ben Jelloun dès l’incipit
« dépose » son personnage :
« Alors les mots. » dit-il. Ces mots ne traduisent plus que ces
propres rêves dont l’ailleurs est une quête de l’absolu sans cesse
renouvelée, ravivée par une mélancolie nostalgique de l'exil. C’est
l'écho de sa voix narrative, véritable porte-voix plus qu’un porte-
parole qui nous murmure ce rêve:
« Je suis sorti. Le vent du soir fermait mes pau-
pières. La peur de tomber dans une agonie quelconque,
dans un coin de la rue. La peur d'être emporté par les
flots de la nostalgie sur un banc public, là où meurent les
exilés (la nostalgie est notre bouée de secours) ». (p. 35).
98
romancier italien devient l'équivalent spatial pour le romancier
algérien. Des trois auteurs étudiés, ce dernier est le seul à s’être
distancié du récit qu’il évoque tout en restant très près de son
narrateur mandaté et qui lui ressemble étrangement en considéra-
tion du recoupement opérable dans les éléments textuels tels les
intrusions, les pensées, les jugements et toute sorte de manifesta-
tions discursives, et aussi dans les éléments extra-textuels et qui
réfèrent à la vie de l’auteur, telles les interviews par exemple qu’ii
a accordées(?, Nous retrouvons à l’intérieur de cette nuance (dis-
tance-rapprochement) la même démarche adoptée par les trois
écrivains et qui fait la spécificité de leur discours sur l’immigra-
tion. Salim Jay l’a formulé dans une question qu’il posait à
Boudjedra sur le discours et l'imaginaire à propos de Topographie.
Il disait :
« On sent en lisant “Topographie...” que ton livre
est autant un discours inventé à un homme tu et terré qui
se démène dans des souvenirs et des vœux qu'un regard
aigu sur ce monde où il est lâché. Comment penses-t::
cette alliance d’un imaginaire mis au point par toi avec
crédibilité et cette critique d'un réel regardé avec une
espèce de détachement analytique ? »49
99
première va consister à fonder une famille, symbole de leur main-
tien progressif mais définitif. En revanche pour l'écrivain exilé, il
ÿ a une permanence dans la restauration de la conscience nationa-
le par une réactualisation du souvenir et l’exaltation du passé :
son imaginaire est nourri par une utopie venant de l’absence de
territoire. Il ne peut y réaliser ses grands projets sociaux aptes à la
totalisation du réel. Ainsi cette utopie mise sur un monde mer-
veilleux, qui n’est pas là, mais ailleurs, c’est-à-dire nulle part. La
narration nous a révélé ce double ou multiple foyer sémantique :
le Maghreb et la France. L’un comme l’autre est rejeté au profit
d’une quête ou d’une reconquête toujours utopique d'un espace
non donné et d’un temps a-historique.
100
CONCLUSION
102
DEUXIÈME PARTIE
DISCOURS
DE L’IMMIGRATION
Pierre Alechinsky
= x &,
—_ - …
nérateur du pa A
tsKi L VTT: ! (\ RER
ti a . uy “x Er _ s' A LA LE er ù
106
CHAPITREI
UNE LECTURE DES TITRES
I - FONCTION INTRODUCTIVE
. Prenons un titre comme : Le Thé au harem d'Archi Ahmed de
Mehdi Charef. Nous constatons qu’il s’agit d’un groupe nominal
sans prédicat verbal, libellé sympathique mais insolite pour un lec-
teur français (si l’on tient compte du lieu d'édition) qui sent tout
de suite une résistance au niveau du code sémantique; en même
temps il ne laisse pas indifférent par sa curiosité. Ce premier indice
inaugural va retenir l'attention par sa dénotation immédiate. En
amont, ce titre à dénotation particulière, de par sa décomposition
en substantif : thé - harem - Archi - Ahmed fait éclater la clôture
du signe comme objet, donc du signifiant. En aval, il homolog
ue
son inscription dans le texte, sans quoi il y aurait perte du signifié.
La correspondance entre le titre et le texte qui l’appell
e est
de même nature réciproque que la relation signifiant/signifié.
Si on
isole le hors-texte de sa matrice qui l’a produit, on sera
confronté
à une lecture de référent relevant d’un type d’imaginaire
social.
108
Le lecteur pourrait, par exemple associer la triade
Thé/Harem/Ahmed, pour aboutir à une interprétation®) pouvant
complètement masquer le message contenu dans le texte qui suit.
L'effet de cette triade produit par la consubstantialité de ses élé-
ments est conçue imaginairement autour d’une représentation de
scènes de délectation voluptueuse qu’abrite quelques lieux discrets
dans des déserts lointains. La nécessité donc du rapport relationnel
titre/texte amène certainement d’autres lectures. Comme micro-
discours, le titre incite à la lecture, suscite l'intérêt, provoque la
curiosité à aller de l'avant et chercher la suite c’est-à-dire son
texte. C’est son emplacement sur la couverte, en première page,
d’un ouvrage qui fait son intérêt tout : « en commentant le rôle que
joue ce dernier à l'égard du public. »®
Le roman de Farida Belghoul porte un titre curieux sans pos-
sibilité de dire à l'avance ce qu'il signifie. Il peut nous suggérer de
prime abord, le nom d’un personnage, mais renforce la contradiction
avec le nom de l’auteur de par les deux origines, d’où naît toute la
curiosité. En même temps ce nom propre — « Georgette ! » — ren-
voic À une autre génération, puisqu'il est d’usage de plus en plus
rare. Le fait qu’il soit accompagné d’un point d'exclamation peut
aussi suggérer d’autres lectures.
Les AN.I. de Tassili d'Akli Tadjer procède d’une ambiguïté
au niveau des initiales (A.N.I.) et n'offre aucun code de déchif-
frement préalable. Le deuxième terme : « Tassili » lève quelque
peu l’ambiguïté et gagne le bénéfice du sens. Il absorbe même le
premier mot pour se survaloriser. Il renvoie à une réalité géogra-
phique (Le Tassili est une région en Algérie) et personnalise
donc tout le titre en l’algérianisant. Il demeure assez proche du
Thé par l’image extériorisée par rapport à l’espace français ou
européen.
Le gône du chaâba est composé de deux substantifs irréduc-
tibles l’un à l’autre s'inscrivant dans deux registres sémantiques
non identifiables entre eux. Le gône est un mot Lyonnais, de
langue populaire, qui veut dire « Enfant des rues, gamin » selon le
dictionnaire Le Grand Larousse. L’allusion à la misère (étymolo-
giquement : « mal vêtu ») et à la rue, domaine du dévergondage,
ne justifie nullement l'emploi de chaâba() qui de surcroît est un
mot inconnu du grand public français et que le dictionnaire ne
ravine,
retient pas pour le moment. S'il suggère le goulet ou la
109
rien n’autorise une articulation entre les deux mots si on ignore la
langue d’où est tiré ce substantif littéraire.
Les deux autres titres : Zeida de nulle part (Houari Leila) et
Journal « Nationalité : immigré(e) » (Sakinna Boukhedenna) peu-
vent au contraire être très proches entre eux et offrent une identité
au niveau du référent socio-géographique.
Le premier est un roman dont le libellé titral se divise en un
nom propre (Zeida) qui veut dire « née » et l’expression nulle part
«absence de lieu). Comme le titre de A. Begag, la connaissance des
deux langues est nécessaire pour la sémiotisation du référent
auquel il renvoie. Il y a une dimension ludico-ironique dans la
composition de ce titre qui pourrait s’écrire (née de nulle part)
mais l'équivalence introduite renforce à juste titre non pas la per-
manence de l’errance (le « nulle part ») mais l’absence d’origine
native (Née on ne sait où).
De plus Leila Houari procède d’une confusion syntaxico-sé-
mantique à l’usage d’un bilinguisme franco-arabe. Si le lecteur
francophone situe « Zeida » comme nom propre, la signification
contextuelle — il faut considérer tout le titre — qui en découle
met l'accent sur la personne comme sujet. Nous comprenons par là
qu'il s’agit d’une (« fille » de nulle part) : c’est un sujet humain.
En revanche, pour la langue arabe cette même phrase subit des
transformations syntaxiques, et ce qui était sujet (nom propre)
devient qualifiant, ce qui entraîne la perte du nom propre. À la
transformation syntaxique suit un glissement sémantique, c'est
sans doute à la notion de « migration » que fait allusion ce titre,
laquelle notion est génératrice d’ambiguïté, d’instabilité et en tout
Cas toujours de flottement. Migration aussi suggérée par le titre de
Sakinna Boukhedenna. La différence avec Zeida est qu'ici il s’agit
d’un roman, là d’un journal/autobiographie. Journal
:
« Nationalité : immigré(e) » ainsi est le titre de Boukhedenna.
Il
ressemble étrangement au film de Sokonna Sydney intitulé
:
Nationalité : immigré®), réalisé en 1976 et lui aussi a pour thème
principal l'immigration africaine, Dans cette autobiographie,
trois
éléments sont réunis : journal/nationalité/immigré. Le premier
mot
est une désignation typologique, classification d’un
genre
littéraire : ce n’est pas un roman, c’est un journal intime.
Cette
présentation, tenant compte de la ponctuation, rappelle
la carte
d'identité sur laquelle on lit la nationalité de son propriétaire
. Dans
110
ce cas nous sommes dans la précision et l'identité totale, loin du
flou produit par le titre de Zeida. L'auteur de ce journal a bien une
nationalité, une étiquette proclamée.
Dans un deuxième temps, le paradoxe demeure : « qu'est-ce
qu'un immigré ?0) » dirons-nous. Est-ce une nationalité ? une
identité ? Immigré par rapport à son pays d’origine ou d’accueil ?
Là aussi comme Zeida nous retrouvons les combinaisons ludiques,
ironiques, provocatrices même, jetant le lecteur dans l’incompré-
hension. Cette incitation provoquée par le titre s'accompagne très
souvent d’une épaisseur affective et psychologique que le locuteur
s'emploie à faire peser sur le titre. Ceci est visible dans la
construction de l'intitulé et les tournures de phrase : Zeida de nulle
part, dans la ponctuation : Georgette ! ou Nationalité : immigré(e).
l'ambiguïté : Les A.N.I. du Tassili, Le gône de chaäba, l'ironie : Le
Thé au Harem d'Archi Ahmed. L'émotion dégagée par les élé-
ments titraux constitue un appel au destinataire qui doit rechercher
la suite de cette micro-séquence significative, le texte en l’occur-
rence. À la découverte du texte même, des liens s’établissent,
qu’elle qu’en soit la nature. C’est au lecteur de vérifier la fidélité,
le degré de véracité ou la contradiction entre les deux séquences,
car le titre:
« oriente et programme le comportement de lecture
[...] prémodèle un certain type de déchiffrement, où, mis
en mémoire pendant le temps de la lecture, il réagit à
tout moment en elle [...] par une sorte de décryptage
mutuel. »®)
114
peut être que significatif car il est le signe illocutoire de cette
séquence nominale. Réservé souvent à l'impératif, ce point d’ex-
clamation interpelle le lecteur et ici, immédiatement nous suggère
l'émotion d’une joie ou d’une peine. Nous sommes déjà dans une
orientation de lecture, dans un avant-programme. La « matrice ti-
trale » dont parle M. Laronde est là pour vérifier ce préalable.
Observons ces quelques lignes :
« Je t'envoie à l'école pour signer ton nom. À la fi-
nale, tu m'sors d'autres noms catastrophiques. J'croyais
pas ça de ma fille. J'croyais elle est intelligente comme
son père. J’croyais elle est fière. Et r' garde-moi ça : elle
s'appelle Georgette ! »
115
couples dichotomiques qui intègrent la thématique immi-
gré/national. Les classes oppositionnelles nous éclairent d'ores et
déjà sur la problématique de l’espace (où sont nés et/ou venus très
tôt les personnages) et leur évolution dans ce même espace.
NOTES DU CHAPITRE I
(1) Nous concevons cette attente dans la même optique que l’école de Constance
où le concept d’« horizon d'attente » (Erwartungshorizont) notamment chez HRK.
Jauss prendrait une double forme : celle de la lisibilité de l’œuvre opérée par le
lecteur et celle des critères et normes dans la conscience du public et qu’ils s’at-
tendent à y trouver.
(2) Cette étude substantielle des fonctions titrales a été simplifiée et s'inspire
notamment des travaux de :
- Roman Jakolson : Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, T. 1,
chap. XI.
- Charles Grivel : Production de l'intérêt romanesque, op. cit., 1973.
- Claude Duchet : « La fille abandonnée » et « La bête humaine » : éléments de
titrologie romanesque, Littérature, Décembre 1973, n° 12.
- Henri Mitterand : « Les titres des romans de Guy des Cars », in Socio-critique,
Paris, Nathan, 1979.
(3) Nous nous sommes amusés en effet à interroger quelques collègues étudiants
qui ne connaissaient pas du tout l'ouvrage en leur présentant seulement le titre.
Les réponses étaient tellement divergentes qu'aucune n'approchait vraiment le
texte. Néanmoins une communauté de vue se construisait autour du sème :
« Harem » qui semblait structurer l'ensemble du titre.
(4) Sociocritique, op. cit., p. 91.
(5)À la fin du roman, il existe un glossaire des mots arabes utilisés.
(6) Voir : Cinémaction, 1976, n° 8.
(7) Titre d'un article fort utile de Abdelmalek Sayad in Peuples Méditerranéens,
avril-juin 1979, n° 7.
(8) Sociocritique, op. cit., p.91.
(9) Autour du roman Beur : immigration et identité, Paris, l'Harmatt
an, 1993.
(10) /bid, p. 98.
116
CHAPITRE I]
L'ESPACE ROMANESQUE
Georges Poulet
117
Si les personnages des romans de la première génération évo-
luaient dans un espace qui demeurait pour eux éternellement étran-
ger et créait donc des rapports proxémiques conflictuels, qu’en est-
il des personnages des romans de la deuxième génération ? Si les
premiers étaient anéantis par cette dimension spatiale tragique à tel
point d’en mourir, les seconds se livrent-ils au même combat ou
développent-ils des attitudes harmonieuses pour un mieux-vivre ?
Ainsi la perspective comparative s'impose — fût-ce pour mieux
mettre en relief le personnage lui-même. Le personnage de la pre-
mière génération, concernant les trois romans étudiés, vivait un
exil géographique dont la principale caractéristique était la perma-
nence de conflit entre un réel rejeté, un vécu douloureusement
inacccptable et la splendeur d’un passé psychologiquement pré-
sent, parce que recréé à chaque instant. Ce qui ne va pas sans aug-
menter le pathos de la rupture. En fait entre un présent rejeté et un
passé agité campe le tragique de l'issue fatale. L'écriture de la
deuxième génération a laissé entrevoir des personnages beaucoup
plus jeunes, figures dégénérées mais sympathiques, enfants ter-
ribles mais touchant à force de dénoncer leur présent qui ne se
Chante pas mais — comme le dit le narrateur du Thé — se:
« hurle au désespoir comme les loups dans la forêt,
les pattes dans la neige, et qui n’ont même pas la force
de creuser un trou pour y mourir. » (p. 59).
118
légiature mais bien la quête d’une filiation avec un passé. Un passé
souvent inconnu certes mais bien existant.
I - L'ESPACE RÉEL
Nous abordons ici l’espace comme un ordonnancement d’in-
dications topographiques où s’accomplissent des actions et évo-
luent des sujets. Cette localisation comme composante diégétique
nous révèle le vécu des personnages, organisé essentiellement
autour des grandes métropoles : Paris, Lyon ou Bruxelles. Il faut
noter aussi que les nombreux indices textuels renvoyant sans doute
au vécu réel et à l’expérience des écrivains, pour ne pas aborder
franchement le registre autobiographique, nous aide à comprendre
les rapports qu'’entretiennent leurs personnages à l’espace.
Nous verrons le poids exercé par ce dernier et le degré d’alié-
nation dans l’expression de l’étrangeté ou de l’égarement.
L'ensemble des ouvrages de notre corpus situe l’action des
personnages en marge de la grande ville mais sans véritable cou-
pure avec elle. Ainsi, tout autour des grands centres, naissent
d’autres espaces concentriques qui forment une boucle. La divi-
sion de l’espace n’a pas une distribution en classe oppositionnelle
(ville/campagne par exemple), mais procède d’une continuité
périphérique sans atteindre le centre. Le Thé et Le gône nous
offrent de beaux exemples de cet alignement spatial. Madjid le
héros du Thé se souvient la première fois quand il avait mis les
pieds en France :
« Madjid avait sept ans quand, par un matin de no-
vembre, sa maman et lui s'étaient retrouvés sur le quai
de la gare d’Austerlitz [...] Il se laisse embrasser par le
monsieur coiffé d'une chéchia, puisque Malika lui dit
que c’est son papa. Puis le taxi, puis les bidonvilles »
(p. 114).
KZ
ment de l’espace matriciel par pure transposition. Madjid ou
Azzouz trouvent leur équilibre dans ces contrées banlieusardes et
vivent même une certaine harmonie tant qu’ils n’y dépassent pas
la frontière. Leurs familles également s’adaptent et perpétuent
leurs traditions d’autrefois. Les deux voies d'ouverture possible
sur le monde environnant et plus particulièrement la ville sont soit
le travail pour les adultes ou l’école pour les enfants. L'école
demeure principalement l’espace de contact avec des nouveaux
enfants et le lieu de nouvelles valeurs. Elle est reliée au bidonville
par une route assez longue et pénible et se trouve placée ainsi à
bonne distance.
« Nous arrivons à un grand carrefour où un policier
règle la circulation [...]. Après, c'est Léo-Lagrange,
l’école, mais quelle angoisse de parvenir jusque-là ! Le
pont enjambe les eaux brouillonnes et nerveuses du
canal. [...] Je m'agrippe à la rampe de sécurité d'une
main et, de l’autre, je m'accroche à la blouse de
Zohra. » (p. 57).
122
Madjid perçoit l’école très différemment. D'abord elle l’in-
trigue par les éléments qui la composent :
« Dieu ! qu'elle est grande, cette cour de récréation,
le premier jour de l'école, quand on connaît personne. »
(p. 115.)
123
La jeune fille manifeste un sentiment d’amour pour son père
mêlé quelque fois de crainte et confirme son choix pour lui, déci-
dant ainsi de se venger de la maîtresse qui « est toujours là entre
lui et moi pour mettre la zizanie dans la famille ! » (p. 133). Ou
alors elle s’imagine être docteur dans un hôpital où la maîtresse est
malade.
« C’est un hôpital en branches où la maîtresse est
là. Elle est assise dans la salle d'attente, je lui fais signe,
elle me suit et je m'installe dans mon fauteuil de docteur
[...] j'ai aucune ordonnance, les médicaments dans ton
cas n'existe pas ! [...] T'as bazardé toutes mes affaires,
non ? je m'en souviens encore ! mais je Les retrouverai
avec mon père, il travaille dans les ordures » (p. 133).
124
misère des locataires. Nous allons voir que la transition du bidon-
ville ou du chaâba à ces grands espaces ne se fait pas sans douleur.
La topographie du bidonville se présente comme un en-dedans
protecteur en dépit de sa réduction considérable et permet au sujet
d’avoir prise sur l'événement en conservant sa culture, son faire
quotidien dans la garantie des lois claniques. La ruine de ce refuge
se réalise dans l'hostilité, la peur et l'angoisse. La banlieue devient
le lieu de l’exclusion, du bannissement. Si le bidonville s’enferme
dans l’immobilité et devient le théâtre d’une vie coupée avec l’ex-
téricur, l’espace de la ville contribuera à l'éclatement de ses fron-
tières fragiles pour livrer les personnages à l'inconnu. Ainsi nous
l'explique le narrateur de Charef :
« Assis sur les marches de l'escalier d'entrée d'une
tour de béton, comme un étranger débarquant dans un
pays neuf où tout va très vite. Cet étranger, il lui faut
s'adapter au mode de vie, aux exigences, au tempéra-
ment des autres pour survivre ». (p. 54).
125
hommes. La problématique spatiale chez les romanciers de la
deuxième génération a permis au contraire une dimension nouvel-
le, celle du langage par lequel est signifié le combat que se livrent
ces mêmes jeunes au territoire de leur existence. Les premiers per-
sonnages ont disparu à jamais dans le silence de leur impuissance,
laissant la place à leurs seconds dont les mots s’enroulent à force
de résonner et leurs voix s’enrouent à force de tonalité. À ces êtres
frêles, jeunes et innocents parvient les échos néfastes du béton, car
la cité aussi a une voix, un langage qui domine le leur. Et comme
le dit Roland Barthes :
« La cité est un discours, et ce discours est vérita-
blement un langage : la ville parle à ses habitants,
nous parlons notre ville, la ville où nous nous trou-
vons, simplement en l'habitant, en la parcourant en la
regardant. »Q)
126
Cet écart dans le cheminement narratif permet d'introduire le
discours sur la cité de la Garenne-Colombes, où habite Omar.
Dans un langage pseudo-savant, chargé d’ironie il nous dit :
« Sur ordre du Ministère de l'Habitat, des urbanistes
furent mis en demeure de plancher sur de nouvelles
formes de logements adaptés à nos besoins. [...] L'un
d’entre eux, disciple de Le Corbusier, accoucha après
neuf mois de dur labeur de la “Cité Mosquée”. Ce
n'était ni plus ni moins que d'immenses tours cubiques
[...]. Après cet échec, l'État confia à un architecte de
renom, maître Bonny [...] Les relogeables affluèrent des
quatre coins de France. [...] Deux semaines plus tard
[elle] fut complètement désertée. » (p. 27).
128
« on ne se remet pas du béton. Il est partout présent,
pesant, dans les gestes, dans la voix, dans le langage,
jusqu’au fond des yeux, jusqu'au bout des ongles; sur les
bras il se transforme en trèfle à quatre feuilles tatoué en
vert bouteille et dédié à sa mère, avec une rose. À
jamais. Il suit partout comme une ombre. Même au
Pérou, il suivra celui qui est né dedans » (p. 58).
131
son glissement tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. La narration elle-
même, aussi bien la progression thématique, s’en trouvent du coup
affecté et livrent le lecteur au même balancement de rêve à la réali-
té. Les récits se chevauchent et laissent apparaître cette ambiguïté
dont la mort aura été un dénouement heureux. Seulement le person-
nage choisit le souvenir comme pour échapper à cette amertume.
À l'exil, se substitue l’errance qui seule permet le pèlerinage
aux lieux de la splendeur et de la gloire. Zeida n’a jamais admis
que son père, symbole de la culture originelle, puisse se séparer de
ce passé pour se laisser mourir ainsi. Elle ne peut le lui expliquer
malgré son amour pour lui. Elle tente désespérément de se faire
comprendre et lui transmettre ses pensées. Elle lui dit :
« Le froid de l'exil a reculé ton passé, mon père, a
meurtri ta fierté, tu étais cavalier [...], car, continua-t-
elle, sur son cheval un cavalier doit rester errant, une
famille, des enfants, l'Europe, le béton, l'exil ne rempla-
ceront jamais le vent parfumé d'encens, l'odeur de
lavande sur les femmes voilées que tu aimais » (p. 17).
132
entre les villes algériennes. La première moitié de son autobiogra-
phie se résume à ses pérégrinations incessantes entre Mulhouse,
Dijon et Strasbourg. Dans la deuxième partie (à partir de la
page 75) elle décide de partir pour l'Algérie et, comme le narrateur
de Akli Tadjer, s'embarque sur le « Tassili », navire algérien. Elle
effectue un séjour entre Alger, Annaba, Guelma dans l'Est du
pays. Prenant conscience des difficultés du pays et de la dureté de
la vie en comparaison de la France, elle retourne à Mulhouse, pro-
bablement chez ses parents. Après trois mois passés en France, où,
dit-elle : « je ne supportais plus le climat français dans lequel
l’égoisme est maître » (p. 108),.elle s'envole pour Alger. Après un
séjour à Tamanrasset, elle décide de revenir en France. À travers
ces déplacements incessants, nous pouvons dégager deux
ensembles opposés : France/Algérie, à l’intérieur desquels des
sous ensembles se forment à partir de villes intérieures pour les
deux pays. La totalité de l’espace est construit de classes opposi-
tionnelles progressives. Pour considérer les deux pays en termes
d'espaces opposés, la narratrice commence déjà par vivre le conflit
entre sa ville natale et d’autres villes de province. Quand elle
entreprit les premiers voyages entre Mulhouse et Dijon elle n’avait
que quinze ans d'âge. Cette pré-adolescente a du mal à vivre avec
ses parents. Elle conteste l’autorité de son père, a du mal à exister
en tant que femme et se décide un jour pour l’aventure. En premier
lieu, il est important de noter qu’il ne s’agit pas ici de crise identi-
taire où d’aliénation alimentée par un sentiment d’exil ou de perte
d'identité mais simplement d’une crise d’adolescence marquée par
l’insoumission à quelque autorité que ce soit. Elle a quitté la famille,
l’école, le travail et se trouve dans la rue, dans la misère et la faim.
Après avoir connu toutes sortes de frustrations, de mépris et d’hu-
miliation en France, en 1981 elle décide volontairement de quitter
ce pays pour l'Algérie. À la différence des autres romanciers qui
ont mis en scène des personnages fuyant l’aliénation de la vie
européenne et entreprennent une quête de leur identité dans leur
pays, Sakinna se sent doublement rejetée aussi bien par les
Français que par les Arabes. Maïs elle introduit une nuance et
parle d’arabes autochtones. Parce que dit-elle :
« les étudiants arabes que je connais, en majorité, me
méprisent. Ils me traitent comme une étrangère » (p. 72).
133
Elle ajoute plus loin:
« je me sentais rejetée par les Français et par les
Arabes autochtones, ceux qui ne sont pas immigrés, CEUX
qui me regardaient comme une étrangère. Ni arabe, ni
Française.
134
kilométriques. Ainsi, inutile de chercher un lieu comme espace
d’aliénation ou d’affranchissement : tous les lieux sont égaux dans
un pur équilibre mathématique. L’interchangeabilité des lieux rend
l'héroïne indifférente à tout lieu et, par conséquent, il n’y à aucune
valorisation spatiale®), [1 n’y a plus pour elle de paradis perdu que
le présent exalte, chante et que le désir de retrouver vous presse à
chaque moment. Cette perte totale d'identité, ce déracinement pro-
fond par le rejet des deux communautés la jettent dans un grand
désarroi, une profonde amertume. Ainsi se parle-t-elle des fois en
disant : « je n'avais plus le choix, n'ayant aucun statut dans mon
pays l'Algérie [...] je savais que j'étais pleine de contradictions :
parfois je me consolais en me disant : « Au moins en France tu ne
te fais pas emmerder tout le temps par les flics, bon t'as à faire
aux racistes, mais ceux-là tu peux les éviter. » (p. 126).
Consolation n’est pas résignation pour Sakinna dont le récit, si
tant est qu’il en soit un, ouvre la fin sur une quête initiatique à la-
quelle elle semble être condamnée par la permanence d’un destin
féminin : « je cours le monde pour savoir d’où je viens » com-
mence-t-elle la fin de son livre.
II - L'ESPACE REPRÉSENTÉ :
ZEIDA, LES A.N.I., JOURNAL
L'espace réel a été en quelque sorte défini par la volonté de
dire, voire de « copier » les conditions matérielles d'existence au
sein de frontières précises que composent le bidonville, le chaâba
et les H.L.M. Hormis Georgette, dont l'héroïne est une petite éco-
lière, tous les autres personnages sont des jeunes désœuvrés sou-
vent oisifs et n’ont de préoccupations que de goûter chaque jour
les temps d’angoisse en banlieue avec ses relents de grisaille et de
morosité. C’est dans ce décor que tous ont fait leur apprentissage
de la misère, de l’exiguité spatiale et donc de l’étouffement. Après
une enfance insouciante, le récit semble à dessein leur réserver un
destin malheureux. Ce n’est pas un hasard si Madjid, Omar,
Sakinna et les autres n'arrivent pas à se dépêtrer de la chape de
béton qui pèse sur eux de tout son poids. Ce béton banlieusard qui
n’est ni ville ni campagne est par excellence l’espace bâtard pro-
duisant des êtres au statut imprécis. Cette banlieue symbolise bien
135
la frontière comme hiatus séparant les valeurs ancestrales,
immuables, représentées par les parents et une modernité inévi-
table. C’est précisément à ce stade de la conscience écartelée que
se manifestent des velléités de libération et d’échappée vers des
horizons moins clos c’est-à-dire la ville. Mais cette dernière ne se
laisse pas apprivoiser, elle les évince, les exclut hors de ses fron-
tières. Ainsi face à ces deux écueils, d’une part la ville discipli-
naire et exigeante, d’autre part la banlieue image de la grégarité et
de l’entassement, les personnages déchantent mais ne démordent
pas. Ils vont quêter plutôt des lieux plus rassurants. Par un mouve-
ment de réminiscence, surgit le souvenir pour déployer des pay-
sages moins vacillants plus situables au creux d’une mémoire
affective. L'espace imaginaire s'ouvre à partir de ce moment là et
se présente tantôt comme rêve, idéal ou vision. Ce qui assure le
passage de l’espace réel à l’imaginaire sont certains personnages
secondaires. Ce sont eux qui par la grâce du souvenir mettent en
condition le héros et le préparent. Pour Omar, dans Les AN. il
s’agit d’un stage volontaire d’adaptation nourri par le souvenir des
séjours qu’il a dû effectuer avec ses parents quand il était enfant.
La jeune Zeida écoutait, émerveillée, les récits rapportés par sa
mère dans une description de scènes et de lieux fabuleux.
L’héroïne prise ainsi dans la narration, exige encore d’autres récits
et supplie sa mère de continuer :
« Mère, raconte-moi là-bas, mère efface les tourments
du doute, mère prends-moi, mets ma tête contre ton ventre,
laisse-moi sentir le henné, il porte bonheur tu m'as dit.
Raconte-moi les maisons, la misère : il me semble qu’elle
doit être moins pénible sous le figuier quand souffle le
chergui c’est peut-être moins dur... » (p. 32).
136
Chez Sakinna, la narratrice du Journal Le même imaginaire
naît et se développe à partir des récits. Mais cette fois ce ne sont
pas les parents qui assurent la jonction ou la motivation de partir
mais le milieu estudiantin. C'est à son contact que des discussions
sur le pays se développent. Elle a passé l’année à traîner au restau-
rant universitaire. Elle avait une seule idée en tête c’est d'écouter
et d'apprendre plus sur « son pays ». Voyons ce qu’elle nous dit
dans ces passages :
« Je n'écoutais que de la musique arabe, je ne com-
prenais pas les paroles. Mais je me forçais à comprendre
le minimum. Je suivais mes cours avec assiduité. Je
n'avais plus le choix ».
137
part traite d’une vérité intangible de son existence. À la lecture,
nous sentons l’insistance et le renforcement de l’idée de lieu for-
mée à partir des deux adverbes « là » et « où ». L'effet recherché
par la narration est le pointage d’un index vigoureux et accusateur
en même temps que désignateur d’une misère ineffable dont le lec-
teur est témoin.
De là le territoire réel investi et celui représenté dans l’esprit
des personnages vont subir la rupture géographique et temporelle
inévitable traduite en terme d’affrontement et d'opposition que
nous retrouvons dans le balancement clos/ouvert, étouf-
fant/harmonieux... En même temps l’interchangeabilité des lieux
qui apparaissait à travers les villes Mulhouse/Dijon/Strasbourg
pour Sakinna, le bidonville/H.L.M. pour Madjid, Omar, Zeida,
Azzouz et même Georgette dont on peut supposer le passage pos-
sible par un bidonville, cette interchangeabilité que permet une
certaine communauté des conditions d’existence, va cesser de
fonctionner. Dans la fuite des premiers lieux et l'élection des
seconds, le mouvement du départ se prépare, s’accélère devient
rapide au rythme d’une écriture nerveuse. Il y a une ressemblance
très frappante entre le Journal de Boukhedednna et Zeida de
Houari. Les mêmes passages pratiquement évoquent le début de la
rupture avec l’espace où elles vivaient. Écoutons Zeida :
« La jeune fille sortit dans la grisaille qui lui parut
moins humide, partir, oui, partir, elle n’aimait pas ce
pays... » (p. 40). ,
138
A.N.I. Dans ce dernier roman, Omar est fasciné par les couleurs et
la beauté de la capitale, Alger. Son narrateur la décrit ainsi :
« Les couleurs sont fabuleuses. Jugez-en vous-
même. Du bleu ciel pour le ciel, les maisons sont
blanches... Ne l’appelle-t-on pas “Alger la Blanche” ?
et toujours cet immense soleil qui inonde la ville... oui,
Alger est très belle. Elle afière allure. » (p. 27).
140
n'aura duré que dix-huit jours, comme il nous l’avait affirmé. Sur
« le Tassili » le narrateur se laisse aller à revoir défiler les images
de l’Algérie dans sa tête tout en repensant amèrement à tout ce
qu’il y a vécu.
« Touristes non avertis, aventuriers en mal d'éten-
dues désertiques, attention ! à Touggourt mirages dange-
reux ! Soyez prudents », ironisa-t-il. (p. 60).
NOTES CHAPITRE II
141
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CHAPITRE IN
Mehdi Charef n’en pense pas moins que son héros Madjid et
affirme : « Tout ce que j'ai écrit est malheureusement vrai, j'au-
rais préféré cent fois ne pas l'avoir vécu ».1
145
Dans cette transmission du legs culturel maghrébin, rien ne se
fait dans l'harmonie. Au contraire parents et enfants vivent la rup-
ture due à l’incompréhension et la différence dans le sens des
valeurs. L'auteur nous donne encore son avis, interrogé au sujet de
ce malaise. Il dit en substance que :
« Ce qui me dérange avec la génération des pre-
miers immigrés, c’est que la majorité d'entre eux vou-
drait que leurs enfants soient ce qu’ils sont ou ce qu'ils
ont été. À la maison, c’est tout le temps : “Attention, ne
fais pas ci, parce que tu es un Arabe... Ne fais pas ça...
N'oublie pas que tu es musulman”. Dans la rue, le gosse
se retrouve carrément dans un autre monde que les
parents ignorent. Il est déchiré et c'est ce déchirement
qui me dérange. C’est ce déchirement qui fait souffrir les
jeunes ».®
146
d’un passé contraignant. Sur le bateau qui l’emmène à Marseille, il
écoute, émerveillé, le récit détaché d’un compatriote immigré, qui
lui, ne se soucie guère de la question de savoir s’il était arabe ou
français. Omar pense dans sa tête:
« Mon Dieu que je voudrais te ressembler Ahmed
Ben Khaddour alias Abou Batomic... que j'aimerais ne
pas me pourrir la vie avec des questions d’existentialis-
me qui n'ont ni queue ni tête et qui n’intéressent que moi
et encore pas tout le temps... que j'aimerais ne pas cou-
rir après mon arabité comme certains courent après leur
bifteck.. Il m'arrive, même de lui murmurer qu’elle n’a
rien à craindre, que je veux être son enfant, son ami, son
amant, que je lui appartiens, qu'Ibn Khaldun ne me fait
pas peur, je l'ai étudié... Wallou ! [...]. Elle ne veut rien
savoir : “ANTtu es, ANI tu resteras”, ricane-t-elle
cynique... » (p. 187).
147
permis un glissement des valeurs vers la mère dont elle assure peu
ou prou la pratique. Mais les limites que tracent autour d'elle un
manque d’autorité et surtout une lourde tâche familiale la réduisent
au même statut que le père et se trouve ainsi complètement dépas-
sée. Le dialogue avec elle est aussi rompu. Parle mon fils parle à
ta mèreS) comme le suggère le titre de Leila Sebbar, le fils ne par-
lera jamais à sa mère : confrontation de deux êtres, de deux uni-
vers, à la manière du rapport conflictuel que nous offre l'exemple
d’un père et de sa fille dans L'élève et la leçon de Malck
Haddad). Le récit de Leila Houari se fait dans le secret des confi-
dences intimes où se mêlent la tendresse, le souvenir des jours
heureux et les soupirs de la disgrâce d’un présent impitoyable.
Mais l’héroïne pense que sa mère n’est pas déchirée comme elle
par des sentiments qu’elle s’explique mal.
Alors, comme Omar, elle envie somme toute la simplicité de
sa mère en l’écoutant attentivement :
« Tu parlais, lui disait-elle, je l’écoutais, j'aurais
tellement voulu être comme toi, accepte les choses telles
qu'elles sont, tu n'as pas été heureuse et un rien te fait
sourire. J'ai honte de moi, à force de me révolter j'en
arrive à ne plus savoir ce que je veux. » (p. 38).
148
Boukhedenna est une démonstration inlassable dans la permanence
de cette menace. Dans les cent vingt six pages qu’elle a rédigées, il
est inutile de rechercher un moment de répit où la lecture peut se
faire plaisir. La rébellion et la révolte fusent à chaque mot et attei-
gnent de plein fouct aussi bien les « intellectuels véreux de
gauche », sa famille, ses professeurs, que les Français qu’elle croi-
se tous les matins.
Il y à un drame sur fond traumatique dans l'interrogation
existentielle de la recherche identitaire. Son Journal même n'est
plus approprié à une telle investigation discursive car comme le
disait Jean Paul Sartre : « C’est le danger si l’on tient un journal :
on s'exagère tout, on est aux äguets, on force continuellement la
vérité. »(8)
Le flottement entre les deux cultures arabo-françaises qui af-
fecte la jeune Sakinna aurait pu trouver dans l'écriture un refuge
d'apaisement sous forme de témoignage sur l'univers qu'elle
décrit et le malaise qu’elle ressent, l’écriture pourrait alors devenir
le miroir réfléchissant les deux « moi » torturés. Mais son Journal
devient anti-journal et nous sommes loin de retrouver les éléments
définitionnels proposés par exemple par Béatrice Didier dans son
Journal intime) qui explique en particulier :
« Écrire son journal, c’est donc retrouver un asile
de paix et d'intériorité, réintégrer le paradis perdu du
“dedans”. Le journal est un lieu sécurisant, c'est le refu-
ge contre le reste de l'univers, contre ce vide, ce vertige
qui risque de vous happer, contre ce saut vers l'inconnu,
la multiplicité, la dispersion. L'intimité conquise, c'est
l'intimité utérine et matérielle retrouvée, grâce à une se-
conde naissance que permettent l’auto-analyse, l’anam-
nèse et le recours à l'écriture pour traduire ce dis-
COUrS ».
149
contexte de l'écriture de la deuxième génération, il y a un change-
ment en profondeur dans le concept définitionnel de l'immigration
qui n'autorise plus une telle association : immigration = travail.
Comme nous le montre leurs écrits, l’immigration, si ce terme est
accepté par eux, ne signifie plus que perte d'identité ou absence
totale de repères. Boukhedenna conclut son ouvrage avec ces pro-
pos significatifs :
« Femme arabe, on m'a condamné à perpétuité, car
j'ai franchi le chemin de la liberté, on m'a répudiée,
maintenant me voilà immigrée sur le chemin de l'exil,
identité de femme non reconnue je cours le monde pour
savoir d’où je viens » (p. 126).
C’est une situation qui nous rappelle encore les questions que
pouvaient se poser les écrivains maghrébins des années cinquante.
Période qui témoignait d’une revendication de l'identité formulée
ainsi : « Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Sommes-nous tels que
les “autres” nous ont décrits ? Ne sommes-nous que cela ?... »
précisait Jean Dejeux dans un article.(0)
Ainsi l’immigration en tant que telle n’a plus de réfèrent et se
trouve privé de son contexte socio-culturel tant les acteurs de ce
mouvement ne répondent plus à cette définition. Mais comment les
définir ? ou plutôt comment se définissent-ils eux-mêmes si tant
qu'ils ont le pouvoir de le faire ? À partir du moment où ils refusent
le prolongement de l’image parentale et par extension de tout leur
milieu, ils se tournent forcément vers la différence. Mais comment
être soi-même et vouloir le rester, tout en cherchant une altérité
reconnaissante ? À partir de cette contradiction naît un double rejet
de la culture d'origine et celle qu’on voudrait adopter. Il est impéra-
tif de S’interroger sur la conception de la culture d’origine. Dans le
contexte sociologique et anthropologique modeme bien des auteurs
ont donné des approches et des définitions relatives à l’espace cultu-
rel. À la suite d’une réflexion de J.C. Vatin sur les questions cultu-
relles, nous avons retenu une combinaison d’un « savoir », d’un
« Comportement » et « d’une création » qui résume: « le rapport de
l’homme avec son milieu, avec son substrat naturel. »0
Nous considérons le « substrat naturel » comme le milieu
d’origine dans lequel vit le personnage, dont l'appartenance n'est
150
pas toujours vécue avec bonheur. Ce que nous pouvons remarquer
et qui forme le dénominateur commun dans la conscience de nos
personnages romanesques, c’est le regard dépréciatif vis-à-vis de
leurs parents, surtout le père et la mère. Ces derniers constituent
par excellence une entorse à la norme que représente la société
d'accueil. En premier lieu les éléments sémiotiques qui les délimi-
tent font d’eux des êtres trop visibles(? et s’attirent le regard
d'autrui. D'où une sorte de gêne mêlée de honte naît chez l’enfant
qui de ce fait, évite de se faire voir en leur compagnie dans la rue.
Azzouz dans Le gône nous rapporte une scène significative de ses
rapports. Lui qui a été vite repéré à l’école n’échappa pas aux
questions des frères Taboul, juifs d’origine :
« — T'es un arabe ou un juif, toi ? me questionne
l’aîné des Taboul [...] c’est la première fois qu'il
s'adresse directement à moi depuis que l'école a com-
mencé
151
Ainsi continua-t-il à jouer à cacher son identité mais le profes-
seur douta de son origine, car à l’appel quotidien, il remarquait une
consonance étrangère de certains noms qu’il connaissait bien lui-
même pour avoir vécu en Afrique du Nord pendant des années.
Cependant ce qui intriguait Azzouz, c’est la présence des Taboul.
« Comment se prononce votre prénom en arabe ? lui demanda le pro-
fesseur amicalement. Perturbé l'élève se senti pris au piège et dit :
« Je me sens vidé d'un seul coup. heureusement que
les Taboul ne sont pas dans la classe, sinon qu'aurais-je
répondu ? Que je n'étais pas arabe ? Peut-être y a-t-il
d'autres Taboul autour de moi ? Le professeur attend
une réponse. Comment lui dire que je n'ai pas envie de
dévoiler ma nature à tous les élèves qui sont maintenant
en train de m'observer comme une bête de cirque ? J'ai
envie de lui dire : Je ne suis pas celui que vous croyez,
mon bon monsieur, mais c’est impossible. »(4)
152
de sa maîtresse, Entre l’exigence et le peu d'ouverture d’esprit se
situe la personnalité de la petite fille qui livre à la fois deux
batailles, licu d’affrontement permanent. D'ailleurs toute tentative
de conciliation, de rapprochement est perçu par le personnage non
seulement comme un échec mais comme une catastrophe.
Rappelons-nous le passage où la petite « Inzienne » demanda à son
père de lui acheter des crayons à mine « HB » mais sa mère lui en
a Offert des « 2H », ce qui ne correspondait pas à la demande de la
maîtresse. Le père ne comprenant pas la différence est excédé par
l’insistance de sa fille. Il bondit sur sa chaise et lui lance :
« — Alors ? Quoi ? la vérité, c’est pas l’crayon.… La
vérité, tu fais des bêtises à l’école derrière mon dos et tu
m déshonores ! Lundi prochain, j'travaille pas. Prends
l’rendez-vous ! j'fais l'discussion avec la maîtresse ! je suis
sur la chaise. Mes jambes marchent dans le vide. Jamais
de la vie j'organiserai un rendez-vous entre un idiot et la
maitresse. Je préfère mourir ici, assise... » (p. 17).
153
nous osons ce timide parallèle avec les jeunes noirs américains des
années 60/70, c’est pour montrer la perception qu’a le groupe de
jeunes dans son rapport avec la réalité américaine dans laquelle ils
se sentaient étrangers ou au moins détenteurs d’une culture étran-
gère, celle qu'ils veulent imposer comme marque du « Black
Power ».
(1) Interview par Farida Ayari, in Sans Frontière, mai 1983, n° 76.
(2) Ibid.
(3) Les temps modernes, Mars-avril-mai 1984, n° 452 - 453 - 454, p:. 1993.
(4) Œuvres critiques, IV, 2 : « La littérature maghrébine de langue française
devant la critique », Paris, éd. J.M. Place, 1979, p. 44.
(S) Paris, éd. Stock, 1984.
(6) Paris, éd. René Julliart, 1960. É
(7) L'identité culturelle : Relations inter-ethniques et problèmes d'accuituration,
Paris, éd. Anthropos, 1981, p.31.
(8) La nausée, Paris, Gallimard, 1938, p. 13.
(9) Paris, PUF, 1976, p. 91.
(10) Œuvres critiques, op. cit., p. 5.
(11) « Questions culturelles et questions à la culture », in Culture et société au
Maghreb, CRESM, CNRS, Paris, 1975, [Link].
(12) Cf. Benarab Abdel Kader : « Contrôle et identité » El Watane, 30 juillet
1993.
(13) Voir le lexique des mots étrangers en page 243 du roman.
(14) C'est nous qui soulignons.
(15) « 1986 : la montée en puissance du roman “Beur” » in Amuaire de l'Afrique
du Nord,[Link], 1986, p. 894.
154
CHAPITRE IV
LA CULTURE ET L'ÉCOLE
155
La forme soustractive, en revanche, dont les implications sont
proches de notre analyse, permet un autre type de développement,
lorsque disent-1ls :
« Une communauté rejette ses propres valeurs socio-
culturelles au profit de celles d’une langue culturelle-
ment et économiquement plus prestigieuse. Dans ce cas.
la langue la plus prestigieuse [...] aura tendance à rem-
placer la langue maternelle qui se détériorera. [...] La
compétence langagière qui s'est au départ développée
via la langue maternelle sera affectée ». 6)
156
littéraire constitue ce terreau où croit la subversion et le dérègle-
ment. Les écrivains maghrébins de la première génération ont
connu cet cffet subversif qui reflète une certaine acculturation que
Jean Dejeux traduisait ainsi :
« Veut-on se faire lire et comprendre ou veut-on sim-
plement, par réflexe de contre-acculturation “casser” la
langue française et vouloir rendre de cette façon un
quant à soi maghrébin spécifique ? »S)
157
Le gône est unc bonne illustration de l'inscription textuelle
dans ce chiasme. Au confluent des deux registres, il y à un para-
doxe — ou une confusion — ? Sommes-nous dans une situation
d'interférence linguistique telle qu’il y a arabisation du français ou
francisation de l’arabe ? Il y a sûrement les deux si on se fie au
témoignage du héros de Begag :
« À la maison, l'arabe que nous parlons ferait
certainement rougir de colère un habitant de la Mecque.
Savez-vous commet on dit les allumettes chez nous, par
exemple ? Lizalimite. C'est simple et tout le monde com-
prend. Et une automobile ? La taumobile. Et un chiffon ?
Le chiffoun. Vous voyez, c'est un dialecte particulier
qu’on peut assimiler aisément lorsque l'oreille est suffi-
samment entraînée. » (p. 213).
158
Quand son père, par malheur, la surprenait, il la
prenait par les cheveux en la traitant de folle, répétait à
chaque fois qu’il aurait du la laisser mourir... “Ah ! si
j'avais su que tu deviendrais une petite révoltée qui
déshonore sa race” ». (p. 17).
159
l'isolement, la répression, la ségrégation. Les héros féminins
notamment le disent et nous prennent à témoin. Mais se rebiffer ne
suffit pas car l’environnement extérieur est encore plus dur. Les
aventures prennent fin et le retour au foyer est inéluctable avec de
nouveaux affrontements.
La petite narratrice de Georgette ! nous raconte également sa
terreur devant son père quant elle lui ramenait son carnet de
correspondance pour le signer. Elle s’imagine l’accueil qu’il lui
réservera, sachant qu'elle a mal travaillé à l’école, et se met à lui
souhaiter un accident pour éviter de le voir.
« Tout à l'heure, dit-elle, quand je rentrerai de
l’école, je lui ramènerai une mauvaise surprise, une
correspondance sur mon carnet... Je suis à la porte de la
maison, j'ose pas entrer. Ma mère me tire, me dispute,
elle comprend pas et moi, je lui dis rien. [...] Mais elle
attend d’abord mon père. Moi, je pleure pas, je dis tou-
jours rien et je marche à la fenêtre. Je le guette et je
regarde le ciel. Je demande à voix basse un accident au
bon Dieu. » (p. 65).
160
condition socio-culturelle et aussi de libération. Plus de la moitié
du roman du premier se passe à l’école. Pour la seconde, tout le
roman se partage l'itinéraire opposé de l’école et de la maison.
C’est le père qui a un rôle déterminant face à la scolarité de
ses enfants. Bien sûr c’est un rôle très limité puisqu'il s’en tient à
un discours que motive généralement sa propre situation. Il yaune
manière de vouloir se venger de la vie par l'intermédiaire de sa
progéniture. Lui qui n’a jamais fait d’études, qui ne sait ni lire ni
écrire, a une trajectoire professionnelle déterminée à l’avance. Le
fait d'échapper à cette ignorance, grâce à l’école, réoriente certai-
nement le parcours de vie de ses enfants. Le père de Bouzid, dans
Le gône, leur interdit d’aller travailler les jours de vacances. En
revanche Zidouma, la mère, n'arrête pas de leur répéter qu’il faut
aller au marché travailler. C’est une femme d'intérieur qui ne sort
que très rarement, qui n’a jamais travaillé dans sa vie, ne connaît
pas l’humiliation et les tâches subalternes que vit à longueur d’an-
nées le père. Le dimanche elle réveille Azzouz et son frère de
bonne heure et leur lance :
« — Vous n'avez pas honte, fainéants ? Regardez
Rabah : lui au moins il rapporte de l'argent et des
légumes chez lui. Et vous, qu'est ce que vous m'apportez
lorsque vous restez collés à mon binouar toute ia
journée » (p. 22).
161
algérienne. Dans le chaâba qu’il nous décrit si bien, comme dans les
quartiers périphériques de la ville de Lyon où il habitera plus tard,
AzzOUzZ à toujours vécu parmi ses jeunes cousins et voisins de son
âge dont la préoccupation majeure était de « sécher » les cours, de sc
réunir en bande et de faire leurs « petits coups ». Très tôt il a lutté
pour se détacher d’eux malgré leur hostilité quand ils le traitaient de
« lâche » ou de « faux frère ». Mais lui, encouragé par son profes-
seur d’origine « pied noir » essaie de se maintenir parmi les pre-
miers de la classe. Peu à peu, avec cet acharnement d’égaler ses
amis français, de se donner une autre image que celle qu'ils ont de
lui, il reconstitue une « nouvelle identité » sans oublier celle du
« gône de chaâba » c’est-à-dire sa culture d’origine. Les intrusions
du narrateur sont fréquentes pour appuyer le discours sur les repères
identitaires. Plus l’apprentissage scolaire se fait sur le mode de la
morale et de la culture française, et donc par négation, sinon par
indifférence ou méconnaissance de la culture algérienne, et plus le
jeune héros s’enhardit et se lance le défi de la réussite. Écoutons son
témoignage :
« Mes idées sont claires à présent, depuis la leçon
de ce matin. À partir d'aujourd'hui, terminé l Arabe de
la classe. Il faut que je traite d’égal à égal avec les
Français.[...] Le maître a toujours raison. S'il dit que
nous sommes tous des descendants des Gaulois, c’est
qu'il a raison, et tant pis si chez moi nous n'avons pas
les mêmes moustaches. » (p. 62).
162
narratrice de Belghoul nous montre au contraire que l'institution
Scolaire, en tant qu'instance culturelle majeure, est le lieu de la
réalisation de discours erronés et de comportements peu favorable,
au jeu de rapprochement culturel. L'omniprésence du père dans }2
vie de cette petite enfant et ses interventions répétées : « — T'es
bien travaillé à l’école ? oui ou non ? »— montrent, comme le père
de AZzouz, son angoisse de voir ses enfants lui ressembler dans
l'avenir. Mais ce père honnête et soucieux de la scolarité de sa fill
n'a pas les moyens de vérifier ce nouveau savoir. En tout cas il ne
l'aurait jamais compris. C’est avec insistance qu'il lui rappelle les
vertus de l'école et surtout le respect de la maîtresse. Aux yeux de la
petite « inzienne », cette dernière a toujours tort parce qu'elle lui en
veut et la communication entre elles s'établit difficilement. Elle dit :
« La maîtresse se trompe ! [...] Surtout je reste
calme. Mon père me conseille tous les matins c’est pas
Pour des prunes.
163
Dans la vision de Farida Belghoul, il y a une construction nar-
rative qui travestit la réalité de la question culturelle, en faisant
l’économie des ingérences de l'instance narratrice qui tient le dis-
cours d’un « je » adulte. Elle opère un transfert vers une voix en-
fantine, une manière d’euphoriser le cri, un moindre mal que de se
révolter, ce qui n’absout pas le texte de sa force iconoclaste. Au
delà de toute rhétorique militante qu’autorise une des nombreuses
lectures des deux textes : Le gône et Georgette !, le premier roman
s’enferme dans une rigidité où culmine la présence lassante d’un
ego qui s’admire.
Le cas de Madjid, héros de Mehdi Charef, est significatif. I
nous décrit son entrée à « l’École des Fleurs » où:
« La direction avait créé une section pour enfants
analphabètes ou à moitié. On l’appelait classe de rattra-
page. Mais bientôt elle devint la classe des fous : ceux
qu'on montre du doigt en mimant les grimaces de chim-
panzé.
164
« repérés comme deux êtres nuisibles, irrécupé-
rables, pas fréquentables. Pourtant ils ne se gênaient pas
pour fréquenter leurs camarades de classe, les récupérer,
les associer à leurs coups les plus bas. » (p. 48).
165
ont mis sur place des programmes linguistiques spéciaux pour les
élèves bilingues.
Le discours négatif sur l’école, dont le roman reste ici une
bonne illustration, appelle aussi quelques réflexions de base que
nous n’avons pas le temps de développer ici. Simplement formu-
lons-les ainsi : Dans quelle mesure un enfant maghrébin bilingue
peut-il pratiquer les deux langues dans un contexte où la passion
reste dynamique par rapport au passé ? Enfin sous l’angle de la
linguistique pure, peut-il y avoir un véritable bilinguisme si les
deux langues supposées ne travaillent pas en étroite collaboration
et que les acteurs se doivent de promouvoir, afin d'éviter l’hiatus,
grave comme c’est le cas du français et de l’arabe actuellement ?
NOTES DU CHAPITRE IV
166
CHAPITRE V
Jean Malrieu
167
Ensuite ces sujets ont atteint l’âge de la majorité, ce qui constituait
plusieurs enjeux... Enfin inconnus jusque là, il y avait ce besoin
immédiat de les approcher, de les voir. En vérité ces trois éléments
peuvent se combiner et se résumer ainsi que l’a écrit Micheline
Paulet en 1977 à propos de quelques écrivains de langue française :
« quand nègres et bicots font leur entrée à part entière
dans la littérature d'expression française, leurs romans
ne parlent que de solitude, désespoir et révolte ».D
168
centre du monde. Le lieu par excellence du rayonnement des idées,
de la civilisation et du progrès en tous genres. C’est de ce même
lieu qu’on regarde l’Autre, c’est-à-dire l'Orient d’autrefois, le
Tiers-monde après et maintenant le Sud. Ce sont trois concepts
géographiques qui signifient la même chose sauf qu’ils diffèrent,
selon les temps, et les degrés dans le sous-développement. Il n’y a
aucun critère sociologique, ni psychologique, ni même objectif,
qui définisse cette altérité autrement que par un renvoi à des zones
de non-reconnaissance et de mystère. Ce détour volontaire nous a
permis une perception de ce monde à partir d’un territoire, et l’on
peut supposer qu’une proximité non favorable, peut influer sur une
manière de voir chez l'individu d'autant que les moyens de com-
munication et de savoir étaient peu développés. La surprise aujour-
d’hui est de voir les mêmes présupposés sociaux, continuer à vivre
et même à gagner du terrain quand on sait que cette notion de terri-
toire et de proximité est complètement effacée.
Nous savons que les deux générations d'immigrés abandon-
nent peu à peu l’idée d’un retour au pays d’origine et se laissent
installer de manière peut-être provisoire mais durable. Nous pou-
vons compter actuellement un bon demi siècle d'installation
durable de nombreuses familles immigrées. Le contact est immé-
diat avec les populations d’accueil, à l’école, au travail ou simple-
ment dans l’espace extérieur. Mais cette proximité ne semble pas
avoir favorisé des contacts de populations pour une meilleure
connaissance et reconnaissance mutuelle. Ce repli sur soi, comme
nous l'avons montré ailleurs, est dû au maintien de la même équa-
tion dominant/dominé, supérieur/inférieur, civilisé/non civilisé
etc... La population supposée supérieure ne s’est pas dépêtrée
d’un passé lointain maïs toujours vivant au terme d’une histoire
confuse. L’immigration maghrébine en particulier est intimement
liée au monolithisme que constitue le tiers-monde, aggravé par le
fait religieux considéré comme le facteur de l’impossible intégra-
tion. Religion et population ou Maghrébins et Islam fonctionnent
comme un phénomène de société amplifié par les médias et mani-
pulé par les hommes politiques.
La rencontre des deux — religion/immigration — rend terrible
la peur qu’elles catalysent. Si l’une rappelle le fanatisme, l’intégris-
me, le terrorisme, l’autre suggère l’insécurité, le chômage, la
drogue, la délinquance.
169
Nous nous en doutons bien, c’est dans ce climat particulière-
ment difficile qu’a eu l’éclosion de la révolte sous toutes ses
formes : révolte des banlieues (été 1981-1982) marche pour l'égali-
té (1984), etc. L'expression littéraire, ou plus extensivement
culturelle et artistique, prend place dans le contexte émergeant ct
constitue un prétexte pour rendre au phénomène toutes ses dimen-
sions. L'œuvre littéraire en tant que telle ne peut que s'intégrer dans
cette réalité extérieure à elle tout en l’intégrant. Elle définit et se
définit elle-même, selon le mot de Jean Starobinski®, par ce qui
l’avoisine. En nous restituant la réalité extra-textuelle que prend en
charge une démarche fictionnelle, le roman nous fait voir aussi Sa
réalité. S’il y a bonne ou mauvaise coïncidence des deux, c’est la
vision de l'écrivain qui est en jeu dans le traitement de ce réel. En
interrogeant le texte romanesque sur la place des personnages issus
de l'immigration dans l'imaginaire des français qu’ils côtoient,
nous nous sommes rendu compte de la difficulté suivante : la fic-
tion elle-même oscille entre les deux pôles. Parmi les romans étu-
diés il n’en existe pas un qui n’évoque peu ou prou l’espace d’origi-
ne tandis que le lieu du discours reste la France et la Belgique. La
difficulté rencontrée relève de l’absence quasi totale de person-
nages européens dans la narration ce qui aurait permis d'interroger
leur imaginaire dans l'interprétation de l’image de l’Autre, leur
homologue. En général le nombre de ces personnages ne dépasse
guère un ou deux et sont liés d'amitié avec les héros. Dans Le Thé,
l’ami de Madjid, Pat, est considéré comme un héros au même titre
que le premier. À deux ils se partagent le même territoire où alter-
nent aventures de toutes sortes, de l’école aux H.L.M., en passant
par le métro parisien. Le narrateur les a doté du même statut que
reflète une vitalité physique extraordinaire, une attitude mentale ca-
ractéristique de leur âge et une histoire commune. Zeida, l'héroïne
de Leila Houari, développe une autre attitude et campe son décor
entre Bruxelles et Fès. Tout au long de son voyage — qu'il soit réel
à l’intérieur de la fiction, ou imaginaire — de longs monologues se
succèdent où ce personnage rend sensible un système de pensée
qu’il s'attache à nous exprimer. Il n’y a pas de dialogue avec cet
Autre où peuvent s'inscrire des différences.
Le récit de Boukhedenna est dominé par le « moi » autobio-
graphique où culminent la confession et l’étalage de l'intimité. La
narration ne laisse guère place à l'expression d'autres personnages.
170
Les trois romans restant, présentent une communauté de vue,
en ce sens qu’ils mettent en scène des personnages secondaires
importants, par le biais desquels une lecture se dégage pouvant
rendre compte de l’idéologie inscrite dans la conscience narratrice.
Michel Zéraffa évoque l’aspect univoque des personnages secon-
daires en tant que porteurs de l’idéologie du groupe et les distingue
du héros principal doté, lui d’attributs ambivalents dont la repré-
sentation idéologique n’est plus qu’incertaine. Dans un article très
pertinent, il résume ainsi sa pensée :
« Le héros du roman » est marqué par l'ambiguïté.
Seules les figures dites secondaires ou épisodiques ont
un statut univoque. Elles doivent représenter, en effet, le
credo, le mot d'ordre qui résume l'idéologie d’une classe
ou d'un groupe : la valeur dominante à laquelle ceux-ci
se réfèrent, et qui est souvent une imitation, un succéda-
né du système de valeurs d'une classe supérieure. »
Omar dans Les A.N.I., dont tout le récit se passe sur le car-
ferry qui l’emmène à Marseille, croise tout au long différents per-
sonnages et chacun a un fragment de vie à raconter constituant
l'essentiel de la progression thématique. Parmi ces figures secon-
daires il y a Nelly, passagère du « Tassily » qui se lie d'amitié avec
le héros, et pour passer les quelques vingt heures de traversée, elle
s’amuse à un jeu de questionnaire. Il s’agit de répondre aux ques-
tions en fouillant très loin dans le passé à la recherche de souvenirs
marquants. La construction narrative glisse au ton dramatique
quand les réminiscences du héros surgies du fond de son enfance
évoquent des conflits qui le mettent à présent mal à l’aise. Au
début, Omar répondait avec détachement et chargeait chacune de
171
ses répliques d’une tonalité humoristique. Devant l’insistance et
l’agacement de Nelly, il s’obligea au sérieux et quand elle le vit
ainsi, elle comprit son embarras. Peut-elle comprendre vraiment ce
qu’il ressent ? Il resta un moment rêveur en nous livrant ces
quelques pensées :
« Je ne peux tout de même pas lui faire ressentir
combien il est humiliant d’être toujours celui que l'on
soupçonne du moindre larcin. Non, je ne suis pas para-
noïaque. Il suffit de croiser les regards du bon petit
peuple de la rue pour déjà les entendre m'accuser de
tous les maux. » (p. 172).
172
l'expression de la pensée sociale, elle est le prétexte et l’élément
déclencheur de cette même pensée, par d’autres personnages inter-
posés. Cette économie dans le jeu de rôles qui lui revient d’assu-
mer est dû au lien privilégié qu’elle a avec Omar dont la sympa-
thie l'empêche d’agir autrement. Aussi nous trouvons une espèce
de pudeur dans le discours du narrateur dans la manière de traiter
ses personnages et d’équilibrer l’information qu’il rapporte. Ce
souci est traduit par l’usage anaphorique dans la narration qui
revient : « je ne peux tout de même pas lui expliquer. je ne peux
tout de même pas lui faire sentir... » Cette réticence langagière
marque les maux profonds et le malaise qu’ils engendrent, suite à
l’anamnèse à laquelle est soumis le sujet racontant, dans l’évoca-
tion de son image, dans le miroir de l’Autre.
En revanche dans Georgette ! la narration est placée sous le
signe de la dualité permettant ainsi la mise en texte, ou la mise en
scène, de deux personnages équivalents dans l’occupation de l’es-
pace textuel : La maîtresse et le père. Entre les deux, la jeune voix
narratrice focalise les deux discours. Le tracé de ces deux figures,
radicalement opposées, reflètant une double image, rend sensible
au lecteur l'inscription des deux discours. La réalité n’est pas vrai-
ment racontée, elle est segmentée et livrée par bribes, tout comme
dans Les ANI.
De bout en bout du récit, l’histoire sous sa forme linéaire subit
les assauts perturbateurs d’une narration par trop dominante; c’est
grâce à l’univers enfantin, scolaire, que le message idéologique
identifié dans le discours de la maîtresse est perçue sous une forme
éduicorée, tout en gardant en arrière-pensée la puissance de ses
traits. L'héroïne entame un va-et-vient incessant entre l’école et la
maison. Ce sont les deux éléments, et les seuls, qui structurent son
univers où le « moi » autobiographique se disloque un peu plus
chaque jour et se partage la réalité de l’ambivalence quotidienne.
C’est le discours de la maîtresse qui lui révèle un autre « moi »
qu’elle ne se connaissait pas jusque là. Si elle vivait depuis tou-
jours lovée dans sa coquille, dans l’ambiance familiale, dominée
par le père mais dans l’assurance d’une quiétude totale, la confron-
tation avec l’école va entamer entièrement sa vie. Du moins celle
qu’elle s’imaginait vivre et avoir vécu. La petite « Inzienne »
n’est plus que « la fille de son père », elle est aussi la « victime »
de la maîtresse, « un petit chat sauvage » qui ne cesse de se battre.
173
« La maîtresse peut croire que l'instruction m'intéresse pas »
pense la petite narratrice tout en étant convaincue que cette derniè-
re se trompe. Sa personnalité ressemble symboliquement à ce
cahier de classe aux pages blanches qu’elle montre tous les jours à
son père, sur lequel il trace des signes graphiques qui ne sont pas
de l'écriture mais des « gribouillages » pour la maîtresse. Elle est
incapable de décrypter de tels symboles, si significatifs pour le
père, et que la fille trouve très beaux. Elle en veut à sa mañftresse
pour son manque de curiosité pour les « paroles de dieu » et
pense :
« À sa place, moi, je m'interroge : quoi ! une petite
fille scolaire sans preuve d'écriture c’est pas normal ! Je
regarde la gosse et j'attends la réponse du mystère !
J'abandonne pas la vérité en cinq minutes !
174
Elle baisse la voix.
Les deux termes « terre » et « nom » sont situés sur une échel-
le de valeur codifiée dans l’appartenance à un corps social, sans
lesquels il n’y a pas de reconnaissance de soi-même. Comme l’ai-
firme Francis Jacques : « {...] Le nom propre ne désigne pas la
personne sans décrire la place qui est la sienne à l’intérieur de la
communauté parlante »(), Cette corrélation vitale nom/terre est le
175
principe même de la construction identitaire chez la narratrice de
Belghoul. L'accent tragique que prend la narration à la fin du récit
témoigne de l’inaccomplissement de ce double attribut dont ie per-
sonnage se sentait peu à peu déchu. C’est pourquoi la narratrice
n’est jamais nommée, ne porte aucun signe pouvant la singulariser
ou la personnaliser. Ainsi se referme sur elle son propre récit de
vie dans son parcours erratique mais terminal, au moment où elle
dit :
« Je grille un feu et je traverse. Le bonheur est
dans.
176
« — M'sieur, m'sieur ! Un héritage, ça se partage
chez le notaire. Quand on meurt, on fait un testament et
on dit à qui on donne nos richesses. » (p.218).
178
Si la révolte demeure un combat permanent imposé par l’uni-
cité d’un modèle excentrique, l'adoption le sera doublement. C’est
dans ce durcissement dualiste que se définit l’identité de chaque
personnage. Nous pouvons résumer ces représentations de l’Autre
par ce paragraphe de Jean-Marc Moura :
« On pourra ainsi identifier comme représentations idéolo-
giques(9) celles qui [.….] ont une fonction d'intégration à ce grou-
pe. Mettant l'étranger en scène selon les schèmes dominants du
groupe, elles font prévaloir l'identité de celui-ci sur tout autre élé-
ment du réel. Ces interprétations unificatrices, rapportant l’altéri-
té au groupe et à ses conceptions, redécrivent donc l'étranger à
leur société dans les termes mêmes selon lesquels elle se conçoit.
Il s’agit d'un monisme interprétatif qui projette des valeurs endo-
gènes sur les espaces étrangers, à l'instar des représentations
libérales et « de la Barbarie ».N)
NOTES DU CHAPITRE V
179
(5) Cité par Roger Fayole dans La critique littéraire, 3° édition, Paris, Colin.
1969, p. 361.
(6) « Le personnage du roman », Encyclopaedia Universalis, 1989, p. 135
(7) Cité dans Encyclopédie Philosophique Universelle, Les Notions philoso-
phiques, T. 2, p. 1754. On peut lire également du même auteur : « Les conditions
idéologiques de la référence » in Les Études philosophiques, 1977, n° 3.
(8) En lisant Le livre de la pitié et de la mort (Christian Pirot, 1991), il est signi-
ficatif à travers sa nouvelle : « pays sans nom » (p. 213), la vision que Loti avait
de la ville de Méquinez (Meknès). Une sorte de rêve dans le rêve d’où s’échap-
pait une impression mystérieuse de « chiens crochus » et de femmes « naïnes,
moitié singes » pendant qu'il dormait. Il retrouva la douceur de vivre peu après
son. éveil. Une approche psychanalytique pourrait bien aider à comprendre l'ins-
cription de tels phénomènes dans l'esprit humain et surtout les facteurs qui y
concourent.
(9) Victor Segalen : Essai sur l'exotisme, éd. Fata Morgana, 1978, p. 83.
(10) Souligné dans le texte.
(11) L'image du tiers monde dans le roman français contemporain, Paris, PUF,
1992, p. 280.
180
CHAPITRE VI
L’'IMAGE RETROUVÉE
DANS LA PATRIE PERDUE
182
La mère évoque son passé, son mariage, les peines et les joies
de l'enfance autant d'éléments qui viennent en surimpression pour
alimenter l'envie de la fille. Nourrie d’illusion et bercée par les
récits de souvenir de sa mère elle se décida à partir : « Mère, dit-
cle, je veux partir là-bas » (p. 39). Et elle s'embarque. Elle est
accueillie chez sa tante et traitée avec bienveillance. Elle aimerait
y vivre surtout en compagnie de son oncle et de son nouveau
copain, Watani. Elle oublie peu à peu la Belgique et se sent sécuri-
sée par la douceur autour d’elle.
La narration s’attarde à nous confirmer cette volupté d’être
partagée entre la maison de la tante et l’amitié de Watani. Elle se
retrouve baignée par cette atmosphère doucereuse mais peu à peu
fugace parce que : « piquée par ce respect trop grand ». (p. 71).
On dirait que la vie est maintenue et conçue pour elle artificielle-
ment de telle sorte que Zeida ne peut sentir l’ennui à aucun
moment. Et ainsi toutes les journées :
« furent pareilles, dans la même sérénité, Watani
venait très souvent, il ne parlait pas beaucoup, mais ses
silences enveloppaient sensuellement Zeida. Ils pas-
saient des nuits entières à observer le ciel, Watani ne
bougeait pas, il se contentait de la regarder, mais c'était
tout. » (p. 71).
184
« Nostalgie les devançait déjà pour leur donner ce
pauvre sourire qui les réconforte et leur fait croire que
demain sera meilleur. » (p. 84).
185
nouveau vécu que prend en charge la quête d’un ailleurs. Sakinna
l’énonce clairement dans son texte et l’action pour elle s'impose :
« La vie m'ennuyait, la France me dégoûtait dit-elle, ainsi en
1981, je décidais de prendre la valise... » (p. 74).
La formation d’une nouvelle conscience se fait dans la
séparation et dans la rupture avec l’espace et le temps présent
en sollicitant une vie autre, même si elle n’est pas meilleure.
L'origine et la culture transmise par le milieu familial contribuent
au renchérissement de cette représentation particulière qu'elle
se fait de l’Algérie qu’elle va finalement visiter. Le voyage au
pays n’est pas un retour aux Sources. Étant née en France, elle
n’a connu l'Algérie qu’à travers de courtes vacances avec ses
parents. Ainsi ce départ symbolique prend sa signification dans
la solution recherchée contre sa révolte. L'espace matriciel peut
procurer ce sentiment de protection et joue le rôle de valeur
refuge.
À l'inverse de Zeida, Sakinna est partie pour vérifier dit-elle:
« Les aperçus théoriques que j'avais et dont je n'étais pas sûre »
(p. 77). En fait les éléments qui ont présidé aux motivations de son
départ ne font que prendre, sur place, leur forme la plus concrète
dont la société masculine est la meilleure représentante.
Dès son arrivée, elle eut une réaction nuancée, mêlée de satis-
faction et parfois de frayeur face à l’aspect insolite qu'’offrait la
ville d'Alger. Elle décrit ses premières impressions ainsi :
« J'étais émerveillée par les rues qui se déhan-
chaient de haut en bas. J'étais effrayée par la vue des
femmes qui portaient un voile blanc. Je pensais que peut-
être moi aussi on me dira de le mettre [...]. Je ne
comprenais pas. » (p. 76).
186
Ne sachant où aller, elle entre clandestinement dans la cité
universitaire de Ben Aknoun, à Alger, fait connaissance avec
quelques étudiants et s’y installe pour quelques jours.
Cette citadelle féminine où s’entassent des étudiantes, côtoyant
à l’occasion quelques autres femmes échappées de la société où elles
trouvent enfin le refuge éphémère, est le lieu par excellence de l’in-
terdit masculin. C’est là que Sakinna écoute des récits sur les
hommes, apprend à les connaître, se fait une idée de la place sociale
de la femme. En sortant dans la rue, c’est une autre forme de ségré-
gation qu’elle rencontre et qu’elle repousse de toutes ses forces.
Surtout elle se rend compte, elle qui se veut libérale et émancipée,
que la solitude d’une femme signifie la dépravation ou même la
prostitution dans la représentation masculine. Ce sentiment est beau-
coup plus fort qu’une humiliation subie dans la rue ou dans l'école,
en France. Elle se rend compte que l'identité féminine est définie
d’abord par l’homme et que l’image donnée par lui n’est autre que
celle qu'il se fabrique lui-même, au mépris de tout sens humain ou
psychologique. Cette peur de céder à ces clichés et surtout de se voir
ainsi traitée, se transforme en élan impétueux qui la fait sortir de sa
retraite défiant la société des mâles. Indignée, elle s’exclame :
« [...] une horrible situation que je n'aurais jamais
imaginé avant mon départ. La prostitution. C’est pour
cela que riaient tant les étudiants algériens autochtones,
quand je leur disais que j'allais seule en Algé[Link]
connaissaient mon sort. J'ai compris que je n'étais pas à
leurs yeux une fille de famille. Et que la rue était mon
destin. Je n'avais pas qu’à être une immigrée qui vit
seule. Cela voulait dire pour ces autochtones étudiants,
que je devais être dans la norme. Je devais être une fille
respectable, une fille de famille et non ce qu’ils appellent
une fille de rue. » (p. 77).
187
et l’arracher à l'écriture du texte. Ce sont autant de marquages d’ora-
lité qui s’insèrent dans le récit pour enfreindre sa régularité et témoi-
gner de la violence du dire : « quand je rentrerai d'Algérie je pourrai
grâce à mon expérience, juger avec des arguments liés à cette expé-
rience », souligne-t-clle. (p. 77). Ces infractions qui secouent l’ordre
narratif sont l’aveu explicite du rejet du personnage par la société
dans laquelle elle cherchait protection et sécurité. Double désarroi
que subit l’auteur de ce journal, dans son être intime, blessée par cette
sentence injuste qui l’excommunie à jamais de la société des hommes.
On ne connaît pas les conditions dans lesquelles Omar la Garenne,
héros d’Akli Tadjer, a fait son voyage en Algérie. Le récit s'ouvre sur
le retour en direction de Marseille. À peine sait-on la dernière nuit qu’il
avait passé à l’hôtel, la nuit précédant l’embarquement.
Après ces « mille et une déconvenues » comme il le disait, les
formalités policières puis douanières sont enfin terminées. C’est un
départ vers la France bien précipité comme si que le héros narrateur
voulait s'échapper de quelques endroits, pour les oublier très vite.
Pourtant c’est dans l’arrachement et la douleur qu’il se fait. Le mo-
ment venu de larguer les amarres, tous les voyageurs sont massés
sur le bastingage à regarder le port s'éloigner. La joie de partir fait
place à une émotion profonde que traduit le narrateur :
« Les amarres sont belles et bien larguées. Le car-
ferry s’arrache lentement du port. Les dockers en bleu de
chauffe et débardeur nous saluent. Je leur fais un signe
de la main. J'ai comme un pincement au cœur [...]. J'en
ai la chair de poule. Finalement, jaime Alger, mais
pourquoi faut-il que ce sentiment se développe quand je
suis plus sur Algérie-terre ? Alger s’ éloigne... » (p. 34).
188
développement. Ce sont des évocations de l'Algérie perdue, sou-
vent répétées comme une litanie :
Algérie a disparu.
189
Le héros découvre que l'Algérie est autre chose que ce qu'il
imaginait avant son départ. Si le pays d'accueil l’a rejeté, celui
d’origine n’a pu le retenir non plus. Son malaise est plus profond
car il s’est préparé à ce voyage bien à l'avance, ayant une idée fixe
dans sa tête, celle de réussir à tout prix. Dans un style plein de tru-
culence et qui ne manque pas d’humour pour le dire, Tadjer nous
fait part de cette préparation qu’il a commencée déjà en France. Il
explique ses conditions :
« En Algérie, je t’en veux de n'avoir pas su me rete-
nir, j'étais venu te voir avec la secrète ambition de réus-
sir ce stage d'adaptation volontaire. Pour cela, je dus
prendre des cours de formation accélérée entre Barbès et
Belleville. En l’espace d'un printemps, j'avais écumé
tous les cafés maghrébins du XVIIIe au XX® arrondisse-
ment, lieux où, paraît-il se transmet ta culture. » (p. 41).
NOTES DU CHAPITRE VI
(1) Khelil, Mohand : Paris, L'Harmattan, 1979, p. 161. On peut également lire
son deuxième essai : L'intégration des Maghrébins en France, Paris, PUF. 1991.
(2) La réclusion solitaire, op. cit., p. 46
190
CHAPITRE VII
Boukhedenna
191
perçue comme « autre » et dont on se méfie. Ensuite ce régime qui
structure le vécu social est disproportionné au regard de leurs aspi-
rations. Cette dualité difficilement assumable, place le chemine-
ment identitaire de chaque personnage sous le signe d’une nécessité
spatio-temporeile, quasi-surréelle au terme d’une revendication
impatiente et urgente. C’est pourquoi la révolte s'accompagne sou-
vent de déplacements incessants, entre Paris et la banlieue, de
nombreuses aventures à travers la France ou la Belgique et jus-
qu'au Maghreb. De cette recherche d’une existence harmonieuse,
se dégage une triple attitude dans l’unique tentative de « s’arracher »
à une société par trop individualiste, qui ne leur offre plus qu’un
espace de doute, en même temps qu'ils s’affranchissent de servi-
tudes de leurs origines qu’ils pensaient sécurisantes, mais désor-
mais moins fascinantes en tout cas. Nous les suivons dans leur
effort difficile et parfois cruel.
192
les siens : « Toi, t’es le pire des fayots que j'ai jamais vus »
(p. 106), lui dit son compatriote Moussaoui. Pour lui, la voie qui
mène à la promotion et celle de se faire une place dans la société,
passent nécessairement par une bonne scolarité, quitte à faire de:;
choix douloureux, surtout vis-à-vis des siens. D’ailleurs l’ex-
plique-t-il ainsi par ailleurs :
« Îl peut arriver que les leaders, ou ceux qui sont
parvenus à se faire une place dans la société, apparais-
sent comme des cas typiques de stratégie individuelle ou
de « traîtrise ». La réussite prend automatiquement l'al-
lure d'un abus, un vol ou une lâcheté. Que pourrait dire
un « Beur de la réussite » à des jeunes de banlieue qui, à
vingt-cinq ou trente ans, sont déjà prisonniers du
brouillard ? »Q)
193
Je raconte l'histoire d'un enfant qui sait pêcher au
filet, qui chasse à la lance, qui piège les oiseaux avec un
tamis. Non. Je raye cette dernière phrase. Il va dire que
je suis un barbare. [...] En conclusion, j'écris que le
petit garçon est heureux à la campagne. » (p. 67).
194
de chacun. Nous avons vu le rôle de l’école dans l'itinéraire du
premier, et son influence dans la construction identitaire. En
revanche, chez la jeune Sakinna, c’est la haine déclarée à l’école
qui s’exprime à travers les pages de son livre. Si, pour A. Begag,
l’école compte parmi les meilleurs moyens dans l’ascension socia-
le et la promotion de l'être, elle prend ici figure d’exploitation, de
Soumission, voire de nouveau colonialisme. C’est le lieu par excel-
lence de l’asservissement car en son sein, s'opère la détermination
future de l'élève. Et comme il s’agit d’une élève d’origine étran-
gère, la question n’a plus de sens. L'école devient l’espace du mal
où s’assure la continuité d’une population manuelle, vouée aux
travaux les plus ingrats quand elle n’est pas guettée par le chôma-
ge. Nous pouvons aisément comparer le Journal au Thé, où l’insti-
tution scolaire devient le lieu d’affrontement entre les idées irré-
ductibles. À la différence que Madjid, héros du Thé, préfère se
retirer sans trop de dommage, Sakinna se bat sur place contre ses
camarades, ses maîtresses et ses professeurs. Elle reste consciente
que ce n’est pas la bonne voie à suivre, mais sa révolte est plus
forte. Elle l’avoue d’ailleurs :
« Les immigrés, pour la majorité, on n’a pas fait
d’études, car on nous opprimait. Les professeurs fai-
saient tout pour limiter nos connaissances. Ils nous met-
taient au fond des classes et ce sont eux qui nous impo-
saient notre ligne professionnelle future. » (p. 89).
195
reconnaissance. Elle a compris que le discours de la France est
trompeur quelle que soit sa tendance politique. Nous retrouvons
ici le mythe de la métropole avec tout le langage mettant en avant
la facilité du gain et la richesse indéniable, que Rachid Boudjedra
a combattu et dénoncé dans sa Topographie.(2)
C’est un discours, nous dit Boukhedenna, tenu souvent par les
partis de gauche qui vous invitent : « Camarade viens te joindre à
nous » mais ne font que saborder les élans d’une jeunesse qu'ils
qualifient de:
« la deuxième génération, comme ils disent les
bonnes gens de la gauche française. Ceux qui prétendent
nous avoir permis de jouir de deux cultures. On nous a
refoulés au fond des classes de transition, on nous a dit :
“Vous, vous ne pouvez pas vous adapter” et maintenant
qu’ils savent l'ampleur de notre drame, ils se rattrapent
en disant : “Vous êtes la deuxième génération, vous êtes
nés ici, vous êtes donc un peu chez vous ici”. » (p. 70).
196
les événements sous la forme d’une projection analeptique. Il faut
voir là déjà, un premier amendement dans le registre narratif,
quand à l’expression passionnelle du malaise à laquelle nous ont
habitué les autres écrivains de la deuxième génération. Cette dis-
tanciation qui trouve son expression dans la délégation de la parole
adulte à la parole enfant, met à jour l'expérience personnelle de
l'adulte dans son impossibilité de communiquer avec l’autre, ni
d'intégrer ses valeurs, comme s’il était atteint d’aphasie. Ainsi
l’école représentative de l’ensemble des valeurs du pays d’accueil,
n'a guère laissé place, dans l'imaginaire de la petite narratrice, aux
symboliques du pays d’origine, déjà fragilisées par l'exil. Tout
Signe assimilé à la culture de son père, évocateur du terreau protec-
teur, est chassé, forclos par la maîtresse qui lui oppose la rigidité
d’un programme rassurant mais privé de sens. Quelle a été sa joie
de voir son père, le premier, tracer des lettres dans sa langue, sur
les pages blanches de son cahier tout neuf ! Un jour, dit-elle, mon
père:
« ouvre à l'endroit mon cahier tout neuf. Il me fait
un modèle. Je suis drôlement contente; c’est une surprise
incroyable. Il me regarde d'un œil brillant.
197
père par crainte d’une humiliation, dont elle ne peut supporter les
conséquences qu’elle imagine ainsi :
« Moi, je suis déshonorée à vie. Ma mère se tue au
gaz. Mon frère devient fou. Et lui se retrouve tout seul
devant la justice des hommes. » (p. 58).
198
surveiller sans jamais être vue, ni découverte. C’est une belle arma-
ture adoptée à l’occasion pour ne pas subir désagréablement les effets
des rapports extérieurs. Voilà comment l’héroïne-narratrice décrit son
double :
« Je suis un petit chat sauvage qui se voit pas. Je me
planque derrière un masque sur la figure. Tous les
matins, je me fais belle et mignonne, je me colle une
peau rouge sur le visage. Je marche vers l’école, mon
visage rouge est magnifique. Il brille comme un bijou en
or [...] ils devinent pas que c’est une ruse. Derrière, je
cache un petit affreux avec des griffes pleines de sang,
comme les ongles de la maîtresse. Je m'approche du pre-
mier qui m'embèête [...] lui déchire la peau... le tue défi-
nitivement.… je suis pas saoule, je raconte pas une fausse
histoire. J'ai un masque de beauté sur le visage c’est une
ruse de guerre. » (p. 77).
199
Il faut dire que l'écriture de Zeida renvoie à des lieux bien
réels surtout la ville de Fès où elle a passé son enfance, et c'est à
partir de ces images rémanentes que se tisse son voyage dans l’es-
pace. Cette technique narrative enserre le territoire où elle s’énon-
ce, se dit, laissant ainsi peu de place à son vécu immédiat en
Belgique. D'ailleurs, elle ne s’attarde point à exprimer sa douleur
présente, ni comme les autres écrivains à décrire la société où ils
vivent, entre la banlieue, l’école ou le lieu de travail. C’est là une
des originalités de ce roman, dont le développement antithétique,
ie place en porte-à-faux par rapport à ses prédécesseurs. En bros-
sant un tableau, où est magnifiée la société traditionnelle, comme
un véritable paradis à reconquérir, le présent est posé en filigrane
faisant ainsi l’économie du ressassement de la parole. Dans les
longues descriptions de la ville de Fès, le lecteur se laisse aller à
ses couleurs souriantes, à ses parfums, à sa cohue, puis sans être
prévenu, la narration s’installe brusquement en arrêtant le récit.
L'intervention de ces quelques fragments narratifs ont pour effet
de valider la misère du moment, qu’on doit se rappeler, point de
départ des rêves de la narratrice. Ainsi par exemple, ce long passa-
ge dont nous montrons le début :
« Dans le brouillard de son rêve lui apparaît, la
vieille ville, celle d'en bas, la cohue, le bruit de Seffarine
à l'Ettarine, des parfums enivrants, de la soierie, de
l'or...»
200
fuite dans une course éperdue, à la recherche d’un pays chimé-
rique. Où rester ? où partir ? entre ces deux dimensions impos-
sibles, s’inscrit un nouveau territoire, celui de l’exil éternel, royau-
me entre les eaux d'ici et de là-bas. Néanmoins, Zeida est
convaincue que d’autres lendemains feront ressurgir le rêve du sol
nourricier que rien ne peut estomper, malgré le fait que « le cava-
lier noir se pétrifiait dans le désespoir de sa mémoire désormais
orpheline. » (p. 83).
201
stratégique, une forme de lutte silencieuse qui aboutirait bien un
jour. Il nous résume sa pensée dans ce passage où il se retrouve en
bas de l'escalier de sa résidence, après son exclusion du collège. II
se considère comme
« un étranger débarquant dans un pays neuf où tout
va très vite. Cet étranger, dit-il, il lui faut s'adapter au
mode de vie, aux exigences, au tempérament des autres
pour survivre. Faire semblant de suivre le mouvement,
ou alors refuser le système et se mettre à dos la société.
Parce que c'est épuisant de courir après une carotte
quand, de surcroît, on la sait pourrie depuis belle
lurette; » (p. 54).
Mais la réponse de Tadjer est dans cet autre choix d’une iden-
tité nouvelle : A.N.I. (Arabe non identifié).
203
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205
Vint une génération autre et avec elle une nouvelle actualité la
mettant en scène pour de nouvelles réalités, d’où l'importance que
lui accordent les médias. Le silence qui fut devient le cri que voilà
dans la rue, le quartier où le béton était le meilleur abri. Des jeunes
nés des premières migrations ou arrivés eux-mêmes très tôt en
France ou en Belgique, ont commencé à jeter un regard sur soi à
l’orée d’une adolescence terriblement fragile.
La fracture psychologique s’est faite dans la prise de
conscience d’une aliénation située précisément, à l'intersection de
deux sphères culturelles irréductibles l’une à l’autre. Cependant,
sans vraiment appartenir ni à l’une, ni tout à fait à l’autre, l’inap-
partenance totale n’est pas non plus attestée, même si elle est
déclarée. C’est peut-être là la différence notable avec les person-
nages de la première génération dont les auteurs (Chraïbi,
Boudjedra, Ben Jelloun) ont rapporté les échos d’une conscience
profondément attachée au terroir. Ces premiers auteurs maghré-
bins, écrivant sur l’immigration maghrébine, ont tissé des trames
romanesques autour d’une seule figure qui se dégage : celle d’un
personnage chargé d’opprobre, marqué par l’humiliation et l’of-
fense, évoluant dans un territoire d'extrême solitude et d’isole-
ment. L'autre différence de taille, développée dans l'écriture des
jeunes de la deuxième génération, est le désir incoercible de ne pas
apparaître sous un jour défavorable en évitant l’auto-description
misérabiliste. Il n’est pas question de camper le personnage dans la
thématique de l’humiliation ou de la solitude obligée. Même si ces
jeunes personnages font l’objet d’une inèompréhension par les
autres et rejetés dans une altérité non reconnue, ils demeurent
convaincus d’être du côté de la bonne vie, et leur récit regorge de
vitalité et de force de l’âge. Leur apparition inopinée sur la scène
de l'actualité culturelle et littéraire, témoigne de cette vigueur mais
aussi de cette volonté de ne pas se laisser dépasser par le temps et
les événements. C’est l’acharnement féroce à vouloir avoir prise
sur l'événement et non le subir, comme ce fut le cas de leurs aînés.
C’est pourquoi, ce mouvement vertical dans l'exploration de soi,
génère des récits cursifs où le verbe s’attelle à un présent : mainte-
nant et à un espace : ici. Maintenant et là sont les deux exigences
constitutives de cette nouvelle rhétorique revendicative. Nous ne
sommes pas immigrés, disent-ils, ni français ni arabes, nous
SOMMES CC que nous SOMMES et nous le restons, conscients de leur
206
flouement entre deux eaux. Leur écriture auto-référentielle
met en
scène l'urgence de cette nécessité d’être, d’où s’écha
ppent les
cffluves de l’acte d’insoumission et du geste rebelle. La voix
de la
conscience narrative, sous forme de monologue intérieur,
ou de
dialogue, avec d’autres personnages, met en relief cette exigen
ce
de temps et d'espace que nous avons vu se développer au fil de
notre analyse.
NOTES DE LA CONCLUSION
207
.
ENRMNCS œ
2670S ni
CONCLUSION GÉNÉRALE
De tous les temps, le phénomène migratoire a joué un rôle
considérable en tant qu'élément constitutif, participant activement
à l’histoire de la société où se construit son unité sémantique.
L'histoire de l'immigration maghrébine est rattachée indéniable-
ment à des déterminations économiques, par le double jeu du
besoin de s’expatrier pour faire fortune, et par l'appel fait à cette
force de travail qu’on achète. Ainsi l'individu transplanté, inscrit
son séjour dans la participation d’un acte provisoire puisqu'il ne
fait que transiter, tandis que l’état durable reste lié à l’espace origi-
nel par l'entretien constant de l’idée de retour, illusion surdétermi-
née, pour une mise à mort de l’éphémère. La littérature maghrébi-
ne qui doit sa naissance à ce rapport historique dans un contexte
colonial, n’a pas manqué d'interroger ce signe d’une crise certaine
sur fond de vécu traumatique. L'œuvre de Driss Craibi, Les Boucs,
est un constat quasi-prophétique en tant qu’amorce inaugurale
d’un fait inédit, par le témoignage douloureux du vécu migratoire,
qui trouve sa consécration quelque vingt années plus tard.
Nous retrouvons cette permanence comme sujet central dans
le roman de Rachid Boudjedra (Topographie) ensuite chez Tahar
8en Jelloun (La Réclusion) dans un instant social défiguré par des
convulsions d’une crise réelle, atteignant profondément l'être exilé
dans sa chair (nombreux assassinats) et son âme (obsessions,
angoisses). L'évocation d’un univers fantomatique, rempli d’indi-
vidus se mouvant dans l’immobilité d’un espace clos, à travers la
fiction des vingt-deux boucs, fait que ce roman garde l’aspect pré-
Curseur et actuel. Les deux autres écrivains dégagent un portrait
d’un personnage unique, seul, isolé, enfermé et névrotique. En
dépit des contours démesurés que force autour de lui une plume
passionnée, le personnage apparaît bien problématique au regard
de sa situation spatio-temporelle. Il est présenté comme quelqu’un
d’atemporel, dont le présent appelle sans cesse le passé lointain et
révolu, pour le faire revenir et cautionner sa gloire dans la
déchéance. Ce conflit interne abrite un abrupt affrontement, entre
ce qui est et ce qui n’est plus, révélateur de l’effroi ineffable qui
caractérise la ruine de l’expatrié. Dans cette parole sur l’immigra-
tion, est absente sa propre parole, celle qui dit ses maux et évite sa
mort. Mais le récit a borné une description d’un personnage à
peine anthropomorphisé, sans âme, invalidé par les éléments qui
l'entourent, hanté par l’idée du retour illusoire pour redevenir un
210
homme. Topographie est peut-être le roman le plus violent dans la
manière d’une mise en garde contre l'immigration, en indexant les
« laskars », l’autorité du pays, d’avoir piégé les candidats au
départ en réussissant à les circonvenir par le jeu subtil de la propa-
gande. C’est une idée chère également à Chraïbi et Ben Jelloun,
qui tous deux tentent de limiter la portée de l’effet d'entraînement,
dû en bonne partie au mythe du départ énoncé de part en part, du
double lieu France/Maghreb. C’est le sens même de cette démysti-
fication qui nous rappelle la représentation parabolique des
aveugles qui se suivent et qui arrivent tous à tomber dans le trou
entraîné par le premier d’entre eux, image symbolisée par le
fameux tableau de Bruegel.()
Les années 80 ont ouvert un autre volet du même support et
nous nous demandons après une décennie, ce qui advenu de ces
récits de réclusion et de solitude. Le discours sur l'immigration est
considéré donc, non pas en terme d’anachronisme ou de dépasse-
ment, mais par rapport à une mutation du sujet de la parole, à une
modernité et une actualité qui se sont installées pourvoyant ainsi
une place restée vide dans le prolongement rénové de ce même
discours.
La naissance d’un nouveau discours met en scène un « je »
communautaire à travers des récits où apparaît un personnage très
jeune, évoluant difficilement au confluent de deux sphères
contradictoires, celle de sa propre famille et celle de l’environne-
ment extérieur. Dans la continuité du premier discours, se recou-
pent des thèmes d'isolement, d’errance, de perte de repère et de
représentation négative dans l’imaginaire de l’Autre. L'originalité
de ce mouvement culturel, si tant est qu’on en admet l'existence,
ou plus particulièrement littéraire, se caractérise par l’auto-prise en
charge de la vie, dans l’expression de la révolte, cristallisée autour
d’une rhétorique revendicative urgente : un meilleur-vivre-ici et
maintenant. Ces deux exigences spatio-temporelles sont formulées
à partir d’une double contradiction; la première est née au contact
de la famille, des parents surtout, qui, inconsciemment, réactivent
le souvenir du pays, comme un don empoisonné à leurs enfants. L?
seconde est la volonté certaine de couper avec un passé où se reflè-
tent la misère de leurs parents (discours sur l'immigration), en
même temps qu’ils aspirent à une différenciation, à une nouvelle
personnalité vis-à-vis de cet Autre dont le regard est réducteur. Ce
211
conflit interne est ressenti souvent par les personnages comme un
exil intérieur. La production romanesque relative à ces jeunes, à
mis en forme ce vécu problématique dans l’impuissance d’une
définition claire de soi. Le récit prend des allures de quête perma-
nente d’une histoire, d’un moi, d’une identité, sans aboutir à une
véritable conscience de soi sur soi et dans ses rapports avec les
autres. Toutes ces tentatives échouent à la fin de leur parcours
limité, quand le personnage se suicide (Georgette !) sombre dans
la névrose (Sakinna) tombe dans la résignation (Zeida) ou l’indif-
férence (Omar, Madjid). Le seul rescapé de ce naufrage est peut-
être (Azzouz), cet écolier studieux qui a pu éviter l'échec pour une
demi-réussite ! La lecture que nous faisons de ces romans ou de ce
qui peut paraître comme tel, autorise une ouverture positive dans
cette action inchoative qui n’est pas tant un signe d’échec, mais
dont le mérite est d’avoir commencé. Ce début s'inscrit logique-
ment dans l'effort déjà récompensé et reconnu, dans ce chan-
gement de l'instance énonciative qui disait « il » mais qui s’énonce
maintenant comme « je ».
Mérite également d’une écriture où le quotidien est dédramati-
sé, quand par ailleurs le mal se dit encore avec plus de mal. À pen-
ser à la littérature sur l’immigration, dans sa tension extrême, a
révélé des êtres totalement anéantis, incapables d’assumer leur
condition d'homme. Une écriture contractée, nerveuse, sans dis-
tance nécessaire par rapport à son objet, participe elle-même de
cette décadence, au moment où le personnage, dépourvu de sa sub-
stance énergique, est voué d’avance à l’immobilisme. Écriture tra-
gique enfin ne laissant apparaître qu’un portrait défiguré d’un
immigré, subissant les agressions de l'exil. Cette difficulté d’être
est encore plus présente chez le personnage de la deuxième géné-
ration, tant il est déchiré profondément, sans possibilité de dire qui
il est. Les écrivains « Beurs » n’ont pas pour autant infériorisé
l’image du protagoniste, et en ont fait même des figures sympa-
thiques évitant tout misérabilisme. Leurs romans qui s’apparentent
souvent à des témoignages et des récits de vie, s’accommodent de
discours graves mais énoncés avec ironie. Ils procèdent d’une
banalisation du référent décrit, tout en gardant la charge de gravité
et de sérieux qui le caractérisent, grâce à une écriture de l’humour
et de la dérision. Cette mise en relief distanciée est une des voix
choisies par les écrivains de la deuxième génération, pour faire
212
parvenir au monde les échos d’une conscience en crise et surtout
avant sa mort.
Si cette écriture dans sa globalité postule l’abandon du rêve au
profit d’une réalité souvent dure, si elle s’abandonne elle-même à
des chronologies intimistes dans une énumération de détails d’une
existence tumultueuse, où de larges pans de vie exudent une tona-
lité dramatique, elle permet aussi de saisir la singularité de chacun
de ses écrivains dans sa manière de dire.
La juxtaposition des instants, des situations comme des lieux
créant un effet du réel, fait d’un roman comme Le Thé au Harem
ou les ANJ des romans du réel. Leurs « récits-vrais » focalisent
l’action sur un personnage-héros, autour duquel se font et se
défont les éléments du passage d’une enfance en plein apprentissa-
ge des difficultés à une adolescence non moins pénible. Ces deux
romans se rapprochent par leur style puisé dans la langue parlée,
tout comme leur écriture-peinture sert de support documentaire et
de ressort narratif. Gennevilliers ou Nanterre sont le même territoi-
re rythmant la vie des narrateurs dont les aventures sont autant
Sympathiques que séduisantes. Banlieue est aussi le point de
départ et d’arrivée du Gône de Chaâba, de A. Begag, récit
autobiographique, où l’auteur s'emploie à des néologismes et en
faisant se mêler les expressions arabes aux expressions françaises,
en évoquant les détails de sa vie avec une minutie quasi balzacien-
ne. Écriture scolaire à l’ image du devoir que le héros a rédigé pour
son maître avec le souci de respect des normes élémentaires dans
un effort de restitution « fidèle » des habitudes familiales et psy-
chologiques que vit une communauté immigrée en marge de la
société dominante.
La plume nerveuse de Leïla Houari a marqué son récit d’un
trait cursif où le lecteur est transporté allégrement de Bruxelles à
Fès. L'unité temporelle dans son expression saccadée, courte et par-
fois répétée imprime son rythme à l'élaboration narrative dont la
brièveté de la structure argumentative et le peu de personnages
l’apparente plutôt à un petit conte oriental aux mille et une décon-
venues, dans une mise en scène de passions impossibles dont l’issue
est l’échec.
Échec encore plus tragique quand on lit Le Journal de
S. Boukhedenna qui se fait l’ennemie acharnée des conventions
sociales et familiales tout au long d’une écriture linéaire où l’étalage
213
de l'intimité ne se fait pas sans quelques maladresses et désordres
dans la composition, où le « je » narrateur sombre dans un délire
verbal intarissable jusqu’à l’incommunicable. Georgette ! est peut-
être l'œuvre la plus achevée au sens romanesque du terme. Entre le
récit quelque peu sirupeux de Zeida et la véhémence oratoire de
Sakenna, une fillette sauvageonne, comme un chat mal apprivoisé,
raconte son mal être, en butte aux récriminations d’une maîtresse
acariâtre et d’un papa souvent furieux et contrarié. Un peu comme
cette Claudine à l'école de Colette où la petite personne qu’elle
était recense chaque jour sa perversité enfantine entre la grande
bibliothèque de son père et les cours de sa maîtresse d'école. Évi-
tant la linéarité dans la construction de son récit, brouillant à l’ex-
trême les repères temporels, jouant aisément avec les mots, super-
posant plusieurs voix de discours à la fois, Belghoul a réussi à
dégager sa plume d’une écriture autobiographique coutumière qui
se déride jour après jour.
214
BIBLIOGRAPHIE
1. Ouvrages analysés
PREMIÈRE PARTIE :
DEUXIÈME PARTIE :
216
En complément :
217
Loti Pierres Le livre de la pitié et de la
mort, Paris, C. Pirot, 1991.
Quenaud, Raymond : Zazie dans le métro, Paris,
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Hamers, Josiane, F : Bilingualité et bilinguisme,
Bruxelles, P. Mardaga, 1981.
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Seuil, Coll. Point, 1972.
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Maspéro, 1961.
Fabre, Geneviève : Le théâtre noir aux Etats-Unis,
Paris, CNRS, 1982.
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Glissant, Edouard : Le Discours antillais, Paris,
Seuil, 1981.
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Lintvelt, Japp : Essai de typologie narrative :
« le point de vue », Paris, José
Corti, 1981.
Lomax, Louis E : La révolte noire, Paris, Seuil,
1963.
Mitterand, Henri : Le discours du roman, Paris,
PUF, 1980.
Revues, articles :
223
3. Travaux sur la littérature Maghrébine
224
Khatibi, Abdelkébir : Le roman maghrébin, Rabat,
SMER, 1979.
Ouhibi, Nadia -
Bahia (née Ghassoul) : Pour une lecture de topogra-
phie.., Oran, CRIDSSH,
1983.
225
Revues, articles :
226
4. Travaux sur l’immigration
Begag, Azouz -
Chaouite Abdellatif : Écarts d'identité, Paris, Seuil,
1990.
Belbahri, Abdelkader : Immigration et situations post-
coloniales, Paris,
l’Harmattan/CIEMI, 1987.
Chérif, Chikh -
Zahraoui, Ahsène : Le théâtre « Beur », Paris,
L'Arcantère, 1984.
227
Djafari, Yahia : La chanson, miroir de l’immi-
gration : Les Nord-africains en
France, des étrangers qui font
aussi la France, Paris,
CHEAM, 1984.
Revues, articles :
229
Rétif, André : « Une nouvelle vague de
romans nord-africains »,
in Études, février - mars 1956.
230
TABLE DES MATIÈRES
fes : MES Pau
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Ahmed » inLe Nouvel obser-
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TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
DISCOURS TRADITIONNEL SUR L’IMMIGRATION
235
CHAPITRE VII : Expression et conception du monde
dans le discours Beur.».2.4... 8 nan... 191
Ï - Begag ou les chemins de l'intégration 192
IT - Houari, Belghoul, Boukhedenna :
RévOlte ét DESÉSDORRONE. QUE FOR SMrrtsnees 194
IT - Charef, Tadjer : De la désespérance à l'espoir ?...201
BIBLIOGRAPHIE. .….….sumannmons
sans :IlANTIULA 215
236
Achevé d'imprimer par
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N° d’imprimeur
:230
Dépôt légal : 4 trimestre
1994
Les écrivains maghrébins (Chraïbi, Ben Jelloun....) ont fait
des récits de solitude, d’exclusion prenant pour référent la pre-
mière génération d’immigrés arrivée dans les années 1960 en
France. La narration a focalisé une attention particulière sur
l'individu, l’espace, où se construit son unité sémantique et
enfin la permanence d’un destin de douleur; avec la certitude,
toutefois, d’une impuissance et d’un impouvoir d’accès à la
parole qui le concerne. Pour lutter contre l’anéantissement guet-
teur, l’être déchiré exalte son passé, maudit son présent, cau-
tionne la gloire de l’un dans la déchéance de l’autre. De là, il
inscrit son séjour dans la participation involontaire d’un acte
provisoire, puisqu'il ne fait que transiter pendant que l’état
durable reste liéà l’espace originel entretenu par la constance
d’un départ mythique, surdéterminé, pour une mise à mort de
l’éphémère.
Inopinément, le surgissement d’une nouvelle vague d’écri-
vains (M. Charef, A. Tadijer, F. Belghoul...) appelés « Beurs »
ou « deuxième génération » a fait la chronique des années 1980.
Que dire de leurs récits ? Une rhétorique problématique appa-
rentée à des récits de vie et des témoignages qui s’accommodent
d’une grave tonalité, énoncés néanmoins avec sympathie et
humour. Cette écriture, pour dire, postule l’abandon du rêve au
profit de l’âpreté du jour où se mêlent chronologies intimistes et
détails du désordre et du tumulte d’un vécu où de larges pans
exsudent le drame de la banlieue. 3
L'auteur
BENARAB Abdelkader
Docteur en littérature française,
maîtrise littérature arabe, poète (Les Mots),
Auteur de nombreux articles sur l’immigration.
|
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ISBN : 2-7384-29