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1 QUELQUES PROCÉDÉS DE TRAVAIL DANS LE BROUILLON DE L’ARTICLE « LA FORME ET LE SENS DANS LE LANGAGE » D’ÉMILE BENVENISTE Valentina CHEPIGA

ITEM / INALCO valentina.chepiga@gmail.com

Une nouvelle voie s’ouvre aujourd’hui dont l’objectif est non seulement d’étudier le processus d’écriture d’un texte littéraire mais surtout de mettre en évidence le processus d’élaboration des concepts linguistiques. Le fonds d’archives Benveniste (Bibliothèque nationale de France) offre, à cette fin, une opportunité que n’offrent pas les manuscrits de Saussure. En effet, Saussure n’ayant pas publié lui-même le Cours, l’enquête menée sur ses manuscrits, toute importante qu’elle soit, permet certes l’établissement du texte mais ne permet pas, comme dans le cas de Benveniste, d’étudier réellement la genèse d’un article théorique publié du vivant de l’auteur. Nous nous proposons d’ouvrir, ici, le manuscrit de l’article d’Émile Benveniste « La forme et le sens dans le langage ». Le cadre de cette contribution ne nous permettant pas de présenter la genèse de l’article de Benveniste, nous nous attacherons à faire apparaître quelques procédés de travail. Le questionnement précis sur le processus d’écriture de ce texte entre dans le cadre d’une étude générale des processus d’écriture scientifique. Le cheminement de la pensée scientifique en sciences humaines se présente-t-il de la même façon que la création littéraire et esthétique, s’exprime-t-il par les mêmes processus génétiques ? Pour comprendre la création en linguistique, nous allons rechercher, dans l’ensemble de l’avanttexte de l’écriture d’un article, les traces de la production scientifique. Le dossier génétique correspondant à « La forme et le sens dans le langage » est constitué d’un ensemble manuscrit de 47 pages avec nombreuses corrections, d’un tapuscrit corrigé à la main et du texte publié1. Un outil de comparaison automatique de versions, MEDITE, sera utilisé afin de comparer, de façon systématique, deux états de textes en indiquant toutes les transformations textuelles opérées de l’un à l’autre. Nous sommes ainsi assurés de l’exhaustivité des données. 1. Choix de l’incipit dans le dossier génétique L’article « La forme et le sens dans le langage » est issu d’une intervention à un congrès sur des problèmes de philosophie de la langue2, ce qui le place peut-être dans une perspective plus large et moins spécifique que la recherche purement linguistique. 1.1. Un « faux » incipit Tel qu’il se présente, dans Problèmes de linguistique générale 23, l’article « La forme et le sens dans le langage » est précédé d’une présentation d’auteur. On remarque que le tapuscrit comporte un début qui n’existe pas dans le brouillon. L’incipit du tapuscrit que je transcris plus bas (transcription linéarisée) peut être alors qualifié d’un « faux » incipit par rapport à l’article lui-même. J’entends par faux incipit l’adresse et les phrases introductives qui placent l’intervention dans le contexte du congrès, forme exigée par la présentation. L’écriture d’un article lui-même n’impliquerait pas nécessairement une présentation introductive à des interlocuteurs. Ainsi, ce qui est intéressant dans notre cas, c’est de voir comment un linguiste accomplit dans son processus d’écriture, au cours de la textualisation, la destination de son texte. Le manuscrit ne présente aucune trace du travail sur ce faux incipit. Tapuscrit de l’article, f. 2254
CONFERENCE BENVENISTE ‘’203 Monsieur le président, mesdames, messieurs, je suis très sensible à l’honneur qu’on m’a fait,
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Benveniste É., BnF MSS PAP OR, f. 293-339 (inédit), f. 423 (inédit) XIIIe Congrès de la Société de Philosophie de langue française, Genève, 1966 3 Benveniste É., Problèmes de linguistique générale, vol. 2, Paris, Gallimard, 1974, p. 215-238 4 Insertions sont au stylo bille bleu

un échange qui peut être de grand prix. nous pouvons voir un ajout d’une consistance différente. que des philosophes aient jugé opportun de débattre entre eux des problèmes du langage. nous n’aurions pas eu du tout le faux incipit qui est inutile en soi pour un article scientifique. par sa nature-même. Dans la proposition suivante : Dans les communications et les discussions qui vont occuper ces journées. comme on dit. qui souligne et met en valeur le contexte de l’intervention de Benveniste qui suit. de réfléchir au langage. celle ce choisir un sujet dont l’énoncé semble convenir à un philosophe plutôt qu’à un linguiste : la forme et le sens dans le langage. il faut bien le dire. Dans notre cas. Dans les communications et les discussions qui vont occuper ces journées. du langage. de ceux qui s’occupent en spécialistes.> de réfléchir au langage. nous pouvons relever deux ajouts textuels et un changement textuel qui montrent un ajustement conceptuel de la phrase. adverbe de précision. probablement différentes. de ceux qui s’occupent en spécialistes. Ensuite. en me conviant à inaugurer par un exposé le présent Congrès. tout ignorant que je suis de la philosophie. son article. à une assemblée de philosophes. Dans les communications et les discussions qui vont occuper ces journées. De mon côté. Ce sentiment se mêle pour moi de beaucoup d’inquiétude à l’idée que je m’adresse ici. ayant commis l’imprudence d’accepter cette invitation à parler ici. la formule en question n’est plus appropriée. à une assemblée de philosophes. comme on dit. et se lance directement dans le « je » du discours personnel. qui relève de l’affaiblissement de position de l’écrivant qui ouvre. d’une hésitation sur un concept ou un mot car elle touche essentiellement la forme et beaucoup moins le contenu. que des philosophes aient jugé opportun de débattre entre eux des problèmes du langage. probablement différentes. Texte édité : Je suis très sensible à l’honneur qu’on m’a fait. celle ce choisir un sujet dont l’énoncé semble convenir à un philosophe plutôt qu’à un linguiste : la forme et le sens dans le langage. la philosophie remontera ainsi jusqu’à une des sources majeures de son inspiration permanente. du langage. Hésitations de présentation Une hésitation de forme de présentation diffère. il ne me restait plus pour la justifier qu’à l’aggraver d’une autre imprudence. la philosophie remontera ainsi jusqu’à une des sources majeures de son inspiration permanente. Ce changement. par l’adresse ou par la première personne. tout ignorant que je suis de la philosophie. dans la proposition Je trouve cependant quelque encouragement dans le fait qu’un tel congrès se soit <justement> donné un tel programme.2 en me conviant à inaugurer par un exposé le présent congrès. . un ajout de l’adverbe justement. messieurs. et l’adverbe probablement axe l’ajout sur la probabilité de cette différence et non pas sur la manière d’y réfléchir. Je trouve cependant quelque encouragement dans le fait qu’un tel congrès se soit justement donné un tel programme. certaines manières d’y réfléchir. 1. du langage. la philosophie remontera ainsi jusqu’à une des sources majeures de son inspiration permanente. il faut bien le dire. Ce sentiment se mêle pour moi de beaucoup d’inquiétude à l’idée que je m’adresse ici. par cet ajout où l’adjectif différent domine. de ceux qui s’occupent en spécialistes. qui peuvent différer . un échange qui peut être de grand prix. plus sérieuse encore. Nous pouvons voir. que des philosophes aient jugé opportun de débattre entre eux des problèmes du langage. Je trouve cependant quelque encouragement dans le fait qu’un tel congrès se soit justement donné un tel programme. comme on dit. de réfléchir au langage.2. Benveniste barre le commencement de l’article : Monsieur le président. De mon côté. ayant commis l’imprudence d’accepter cette invitation à parler ici. Ainsi commencera. et en même temps seront proposées à l’attention des linguistes. et en même temps seront proposées à l’attention des linguistes. n’a rien de banal : la question profonde est celle de la hiérarchie de présentation : à qui s’adresse la parole ? Est-ce à l’auditoire ou bien à l’orateur lui-même en s’axant sur sa propre présence ? Une autre interprétation de cette suppression peut être envisagée : l’intervention orale a dû être transformée en article écrit et donc. tardivement. tardivement. certaines manières d’y refléchir. certaines manières. il ne me restait plus pour la justifier qu’à l’aggraver d’une autre imprudence. cette hésitation à commencer son discours et. Je penche plutôt vers l’interprétation que je développe dans l’article même car si une transformation oral/écrit avait imposé la forme de présentation. Ainsi commencera. <probablement différentes. par extension. la possibilité d’hésitation sur les « manières de réfléchir au langage ». mesdames. plus sérieuse encore. et en même temps seront proposées à l’attention des linguistes.

Ces transformations – déplacements. en passant d’une version de texte à une autre. 2. Ce logiciel a été fait pour faciliter l’étude préalable à toute interprétation de génétique textuelle. . Pour pouvoir fixer objectivement tous les changements textuels. répondant à un appel d’offre du pôle « Société de l’Information » du CNRS.lip6. etc. le LIP6 (Laboratoire d’Informatique de Paris 6) en la personne de J. Nous adopterons. Porté par Irène Fenoglio de l’ITEM (2001-2004).3 Et enfin. de façon systématique. Analyse informatique des deux versions de l’incipit proprement dit de l’article Un brouillon est constamment exposé à deux sortes d’étude complémentaire : analytique qui consiste en une mise en évidence des strates d’écriture dans toute leur hétérogénéité. Après avoir composé le dossier génétique d’un texte (ici. Ainsi.fr/~ganascia/medite/. La recherche d’exhaustivité de données et leur étude objective s’impose. aujourd’hui téléchargeable sur le site web http://wwwpoleia. – vont ensuite être associées aux opérations linguistiques de réécriture (déplacement d’un substantif. La première étape de son utilisation consiste à établir des transcriptions linéarisées des différents états de chaque version du texte faisant abstraction de l’information visuelle : inscriptions marginales. Ganascia. le logiciel MEDITE5 qui a fait ses preuves pour comparer les deux versions observables de l’incipit proprement dit de l’article. le troisième ajout à savoir le titre de l’article lui-même. nous avons. l’incipit). 2.-G. couleurs. insertions. linguistiques et énonciatives. dans le manuscrit initial. deux états de textes en indiquant toutes les transformations textuelles opérées de l’un à l’autre ce qui permet au généticien de travailler avec des données exhaustives. le support informatique devient nécessité. à la fin de cet incipit. et interprétative. etc. Il s’agit de comparer. Chaque état est alors réduit à du texte « nu ». clôt le faux incipit. nous avons parfois à travailler sur un grand nombre de transformations des brouillons. L’enjeu de l’analyse qui suit est de repérer automatiquement les opérations structurales. suppressions et remplacements de blocs de caractères. le lien vers le corps de l’article qui. Brouillon de l’incipit de l’article scientifique proprement dit Voici la transcription diplomatique de la première version manuscrite dans son état initial qui correspond aux f° 293-295 du dossier génétique de cet article : 5 Le logiciel a été conçu dans le cadre du projet EDITE : Étude Diachronique et Interprétative du Travail de l’Écrivain.). est introduit directement par le paragraphe qui correspond au deuxième paragraphe du texte édité.1. ici. en a conçu le logiciel : MEDITE.

Il ne faudrait pas croire cependant que Les insertions sont surlignées en vert. Analyse par MEDITE Après avoir établi les différents états de chaque version (manuscrite et tapuscrite) qui portent toutes les deux des corrections manuscrites.4 2. je donne ici la comparaison de la première version manuscrite dans son état initial avec la dernière version tapuscrite. et je vous prie de restreindre encore cette 6 Dernière version tapuscrite. À titre d’exemple. nous les comparerons grâce au logiciel. les suppressions en rouge. les remplacements sont surlignés en gris. dans son état final. nous pourrons voir le résultat du travail sur le texte6 : Première version manuscrite.2. non en philosophe. état final J’aborde évidemment ce sujet en linguiste et non en philosophe. état initial J’aborde évidemment le sujet en linguiste. Ainsi. .

Celui qui parle ici le fait en son nom personnel et propose des vues qui lui sont propres. le langage commun. flou et même inconsistant des notions qu’on rencontre dans les ouvrages. et. Des deux termes du problème dont nous nous occupons ici. Les linguistes. en les présentant un peu autrement ou en les simplifiant. mais on constate chez beaucoup d’entre eux une aversion pour de pareils problèmes et une tendance à les laisser hors de la linguistique. Quand ils en parlent. reconnaissons-le. les manifestations du sens semblent aussi libres. est déjà assez ample. Aujourd’hui cet interdit est levé. avant tout compte fait. et si nous essayons. Or ces fonctions sont si diverses et nombreuses que la simple en de les énumérer demanderait le rappel de presque toutes les verbes d où la parole et la pensée jouent un rôle de toutes les activités individuelles et communes de En bref. Non seulement il n’y a pas parmi les linguistes de doctrine reconnue en cette matière. comme échappant à la compétence du linguiste. définis. là où je n’en cite pas expressément. ce qui est vrai. On distingue le langage dit « usuel » du langage dit « poétique ». qui a ses propres lois et ses propres fonctions. analysé par des techniques de plus en plus précises et de plus en plus concrètes. pour la plupart évitent le problème que nous allons traiter. C’est la tâche vous le concevez. des idées qui seraient généralement acceptées chez les spécialistes des langues. La tâche. Enfin on admettra que. impropre à un traitement rigoureux. soit l’arrangement formel de ces éléments . Il n’y a pas si longtemps que l’école du linguiste américain Bloomfield. d’antécédents. Mais tout ce qu’on peut mettre de clartés dans l’analyse du langage commun profite ou profitera. toute personnelle. quand il aborde ces problèmes. imprévisibles. à la compréhension du langage dit poétique. C’est des psychologues ou des psychophysiologistes qu’il fallait. qui tient sans doute à ce que les ouvrages qui traitent de « sémantique » reposent sur des bases peu assurées et n’usent pas de catégories assez lâches. et nous introduit au cœur du problème le plus important que suscite sa nature : le problème de la signification. et inévitablement entaché de subjectivisme. que sont concrets. Cette qualification équivalait à la rejeter comme entachée de subjectivisme. qui sont consacrés à ce qu’on appelle la sémantique. le linguiste ne s’occupant que de ce qui peut être appréhendé. devant traiter en peu de temps un sujet si vaste et difficile nous n’ayons pas cru distraire une parcelle de ce temps pour discuter les vues d’autres linguistes. Cette qualification infamante est déjà du passé. et qu’il n’ait qu’à résumer. taxait de mentalisme l’étude du « meaning ». par ailleurs de penser le mécanisme de la langue. La langue prise en elle-même. avant de servir à communiquer j’apporte ici quelque chose comme le point de vue des linguistes . qui transcende et justifie explique toutes les fonctions dont elle se charge dans le milieu humain. directement ou non. Celles que je vous soumets n’ont pas. d’esprit assez traditionnel en général. avant toute chose et sa vocation originelle. Les philosophes ne doivent donc pas croire qu’un linguiste. attendre quelque lumière sur la nature et sur le fonctionnement du sens dans la langue. de quelque manière qu’on traduise ce terme. mais la méfiance subsiste. signifie. puisse s’appuyer sur un consensus. Mais tout ce qu’on peut mettre de clarté dans l’étude du langage ordinaire profitera. un tel point de vue qui serait commun à l’ensemble ou au moins à une majorité de linguistes n’existe pas. si banale. je dirai. c’est pour le déclarer peu mûr. qui représentait à peu près toute la linguistique américaine et qui rayonnait largement au dehors. Notre domaine sera le langage dit ordinaire. Il ne faudrait pas croire que cet exposé énonce « le point de vue des linguistes ». est déjà assez ample ainsi. cette fois. on ne s’étonnera pas qu’en général le second seul paraisse relever de la linguistique. si nous en acceptons les termes. me semble-t-il. Je parle en mon seul nom et je propose des vues qui me sont personnelles. elle reste justifiée dans une certaine mesure par le caractère assez vague. Il ne faudrait donc pas s’imaginer qu’il existe une doctrine des linguistes que l’on puisse confronter à celle des philosophes. le langage sert à vivre . Ce pt de vue commun n’existe pas. nous apparaît comme définissant l’être même du langage. on le sait. soit la matière des éléments linguistiques quand le sens en est écarté. à l’exclusion expresse du langage poétique.5 limitation de nature professionnelle une autre limitation. ou des idées qui s’imposeraient à l’analyse du langage. De fait. et pour en analyser les fonctions hors de tout présupposé philosophique. mais la méfiance subsiste. les aspects de la forme. Dans une première approximation. à plusieurs fins. le sens est la notion impliquée par le terme même de langue comme ensemble de procédés de communication identiquement compris par un ensemble des locuteurs . on l’accordera. directement ou non. Il y a même une école celle de Bloomfield où l’étude du « sens » était taxée de « mentalisme ». descriptibles. L’opposition. Un deuxième avertissement : la langue ou le langage sert. étudié. à la compréhension du langage poétique aussi bien. Le présent exposé est un effort pour situer et organiser ces notions jumelles de sens et de forme. C’est du premier seul que je m’occuperai. et la forme est au point de vue linguistique (à bien distinguer du point de vue des logiciens). fuyantes. pensait-on. de la forme et du sens.

pour la plupart évitent le problème que nous allons traiter. état initial/texte publié) J’aborde évidemment le sujet en linguiste. Exemple 3. de pensée. pensait-on. mais si nous essayons de réintégrer cette opposition dans le fonctionnement de la langue en l’y intégrant et en l’éclairant par là. non en philosophe. Cette qualification équivalait à la rejeter comme entachée de subjectivisme. dans les détails. ici. Suppressions de réflexions d’ordre personnel (manuscrit. elle reprend toute sa force et sa nécessité . le problème de la signification. Avant toute autre chose. attendre quelque lumière sur […] L’insertion que je mets en valeur. le texte a subi quelques transformations majeures. Insertions qui présentent un commentaire élargi d’une référence scientifique (manuscrit/texte édité) : de pareils problèmes et une tendance à les laisser hors de la linguistique. Il n’y a pas si longtemps que l’école du linguiste américain Bloomfield. par rapport à la version initiale. sur toutes les transformations textuelles qui ont touché l’article « La forme et le sens dans le langage ». Exemple 2. bien avant de servir à communiquer. 2. Opposer la forme au sens est une convention banale et dont les termes mêmes semblent usés . je dirais que. taxait de mentalisme l’étude du « meaning ». le langage sert à vivre. tel est son caractère primordial. les entre-versions de changements textuels . Quelles sont ces fonctions ? Entreprendrons-nous de les énumérer ? Elles sont si diverses et si nombreuses que cela reviendrait à citer toutes les activités de parole. Ne pouvant pas m’arrêter. Suppressions Exemple 1. C’est des psychologues ou des psycho-physiologistes qu’il fallait. tous les accomplissements individuels et collectifs qui sont liés à l’exercice du discours : pour les résumer d’un mot. état initial/texte publié) : Les linguistes. d’action. sa vocation originelle qui transcende et explique toutes les fonctions qu’il assure dans le milieu humain. je propose quelques exemples intéressants de changements de texte7. qui représentait à peu près toute la linguistique américaine et qui rayonnait largement au dehors. et je vous prie de restreindre encore cette limitation de nature professionnelle une autre limitation. Insertions Nous pouvons voir que. entre parenthèses. 1. impropre à un traitement rigoureux. elle nous met au cœur du problème le plus important. et inévitablement entaché de subjectivisme. 2. 2. comme échappant à la compétence du linguiste. Quand ils en parlent. le langage signifie. car voici que d’un coup. de quelque manière qu’on traduise ce terme. est une insertion qui renvoie le lecteur à un champ de connaissances communes au monde des linguistes mais que Benveniste a cru nécessaire de commenter 7 Je note. nous voyons alors qu’elle enferme dans son antithèse l’être même du langage. sous forme d’insertions.6 au niveau linguistique dont il relève. 2. Suppressions d’affirmations catégoriques (manuscrit. 2. cette fois. toute personnelle. c’est pour le déclarer peu mûr.

mais la méfiance subsiste. d’esprit assez traditionnel en général. avant de servir à communiquer. et. 2. Exemple 4. C’est du premier seul que je m’occuperai. il y a un nombre d’insertions de propositions introduisant le discours. est déjà assez ample. En analysant les changements textuels d’une version à une autre. analysé par des techniques de plus en plus précises et de plus en plus concrètes. avant de servir à communiquer --> Pour les résumer. et. état initial/état final) : En bref --> Pour résumer : En bref. 2. etc. des propositions telles que : à ma connaissance. On distingue le langage dit « usuel » du langage dit « poétique ». nous voyons une insertion de connecteurs tels que enfin. --> On distingue le langage dit « usuel » du langage dit « poétique ». Remplacements affirmation catégorique/affirmation moins catégorique (tapuscrit. il faut bien le dire. Exemple 9. analysé par des techniques de plus en plus précises et de plus en plus concrètes. Je parle en mon seul nom et je propose des vues qui <<à ma connaissance>> ne coïncident pas. Remplacements relatifs au registre (manuscrit. et même inconsistant des notions qu’on rencontre dans les ouvrages. il commente ou donne davantage de détails sur telle ou telle référence linguistique. par exemple. : Exemple 8. Il ne faudrait donc pas s’imaginer qu’il existe une doctrine des linguistes que l’on puisse confronter à celle des philosophes. consacrés à ce qu’on appelle la sémantique. . d’esprit assez traditionnel en général. justifiée dans une assez large mesure par le caractère assez vague. on admettra que. il faut bien le dire. Remplacements Exemple 5. Exemple 6. l’inconsistance des notions qu’on rencontre dans les ouvrages. Aujourd’hui cet interdit est levé. état initial/tapuscrit. elle reste justifiée dans une certaine mesure par le caractère assez vague. ou encore. Exemple 7. état initial/état final) : […] le présent exposé vise à éclaircir situer et à définir les différents aspects du sens et de la forme.. cependant. --> […] le linguiste ne s’occupant que de ce qui peut être appréhendé. etc. La tâche on le conçoit. assez large mesure --> certaine mesure […] le linguiste ne s’occupant que de ce qui peut être appréhendé. flou. est déjà assez ample.7 en détail pour donner un aperçu approfondi de la situation linguistique à un moment précis de l’évolution de la pensée linguistique. Un certain nombre de transformations touche les pronoms. 3. ces notions jumelles et inséparables dans le fondement général du langage. avant tout compte fait. C’est la tâche vous le concevez. étudié. qui me sont personnelles. état final) : Il ne faudrait pas croire que cet exposé énonce « le point de vue des linguistes ». flou. Ce pt de vue commun n’existe pas > Il ne faudrait pas croire cependant que j’apporte ici quelque chose comme le point de vue des linguistes . nous avons pu constater que la plus grande partie du travail de l’auteur porte sur le caractère plus ou moins assertif de son texte : il remplace les affirmations trop catégoriques par des tournures moins catégoriques. ou encore. C’est du premier seul que je m’occuperai. je dirai. ce niveau de remplacement nous renvoie également aux transformations catégoriques . (manuscrit. Aujourd’hui cet interdit est levé. étudié. je dirais que le langage sert à vivre. pour mieux positionner son article dans ce contexte. un tel point de vue <<qui serait commun à l’ensemble ou au moins à une majorité de linguistes>> n’existe pas. Ainsi. qui sont consacrés à ce qu’on appelle la sémantique. mais la méfiance subsiste. Benveniste remplace (et ceci dans la version manuscrite du texte) le pronom personnel vous par le pronom on. le langage sert à vivre.

p. Je propose de schématiser les traits les plus larges de transformations textuelles de toute nature (suppressions. Ces transformations peuvent être très variées et aller du niveau communicatif de la langue (exemple 9 qui témoigne d’un changement du pronom personnel vous en pronom on. n° 127.8 Conclusion Notre analyse met en valeur le travail de mise au point de l’écriture d’un article scientifique initialement destiné à une présentation orale. Lebrave J. Coquet J.php? id=172975]. Éléments bibliographiques Benveniste É.. "Paraphrases et ambiguïtés dans la production du texte littéraire". de cette manière. f. 2002. et Lebrave J. 91-110. très souvent. Document numérique Temps et documents [http://www.. in L’ambiguïté et .transformations relatives au travail d’un scientifique qui touchent le niveau informatif de l’énoncé (exemples 3 et 4 qui instruisent le lecteur/auditeur) Ces trois grands groupes définissent l’avancé du processus de l’écriture. 8. vol. en incluant. 2009.71-99. BnF MSS PAP OR. "Les notes de travail d’Émile Benveniste : où la pensée théorique naît via son énonciation". Grésillon A. 2004. la plupart de transformations servent à un but très précis : à guider l’auditeur/lecteur dans le cheminement de la pensée.item. in Modèles linguistiques. 423 (inédit) Chepiga V. à quoi s’ajoute le faux incipit qui propose une adresse spécifique. http://www. Un champ de recherche intéressante s’ouvre. vol. en incluant autrui dans le discours (exemple 9). no4. "Les traductions en russe des travaux d’Émile Benveniste". genèse et documents numérisés. Ainsi. en se désignant « coupable » de toutes éventuelles questions que l’exposé soulèverait) . acteur de l’exposé et.item. nous avons trouvé plusieurs procédés de travail intéressants tels que le « faux » incipit. en donnant plusieurs détails sur le champ de travail de linguiste (exemple 3). et d’autres particularités propres à un travail de mise au point de l’écriture au service de la pensée scientifique linguistique. où l’écrivant place les accents différemment.. "Conceptualisation et textualisation dans le manuscrit de l’article "Le langage et l’expérience humaine " d’Emile Benveniste ». EDITE : une étude informatisée du travail de l'écrivain". Or. les auditeurs dans l’échange d’information et en extériorisant le rapport direct je-vous .fr/index. en s’indiquant. Ainsi. "Manuscrits. Fenoglio I. Paris.-L. Benveniste É.. "Discours. 293-339 (inédit). in Langage et société.-G. 13 p. Publications de l'Université technique de Yildiz.. son ouverture vers l’auditeur/lecteur. sémiotique et traduction. remplacements) que j’ai pu relever dans le dossier génétique de « La forme et le sens dans le langage » en les groupant en fonction de leur usus dans le texte de l’article : . 59. Discours. « Méthodologies croisées pour l’attribution des textes : la place de la génétique ».. en introduisant le rhème par la première personne du singulier. p. Ganascia J. vol.-L. 1974.) au niveau syntaxique (exemple 6. Hommage à Émile Benveniste à l'occasion du centenaire de sa naissance. 2009. 59. Fenoglio I.. f. dans ce cas de l’article scientifique. que je n’ai pas abordée dans le corps de l’article mais que je mets en relief : nous pouvons voir que le texte de l’article a augmenté de 30 % en volume. en quelque sort.transformations qui touchent le registre de la langue (exemple 5) . insertions. 2003. Chepiga V. 101-132. Tome XXX. Une question reste ouverte pour moi. Problèmes de linguistique générale. sémiotique et phénoménologie". p.ens.. Tome XXX.. de cette façon.. 1966.fr/fichiers/Theorie_linguistique/compil_Valentina. Fenoglio I.transformations d’ordre catégorique qui touchent tous les niveaux de la langue et qui servent à atténuer les affirmations trop directes. perdent en volume. Une analyse d’ordre plus général s’imposerait : il serait utile de voir si le passage oral/écrit nécessite les mêmes procédés de travail. 1 et 2. Gallimard. vol. Istanbul..-C.ens. ou en devenant moins catégorique dans ces affirmations pour pouvoir instaurer un futur dialogue.pdf.. les suppressions et les insertions de formules plus ou moins assertives de présentation de la réflexion scientifique. in Modèles linguistiques. je rappelle que les textes littéraires.

Fuchs (éd. 125-142. 2002. Valette M. . p. Langages n° 147 (sous la dir. 1988. 2007.). « La genèse textuelle des concepts scientifiques. 2006. 2007. de Fenoglio I. Chanquoy L. Avant le texte.. éd.). de Fenoglio I. Langage et Société n° 103 (sous la dir. et Boucheron S.) : Écritures en acte et genèse du texte.9 la paraphrase. in Cahiers de lexicologie 89. Langue française n° 155. Larousse. C. Ono A. Lambert-Lucas. Limoges.. (Fenoglio I. Étude sémantique sur l’œuvre du linguiste Gustave Guillaume ».. éd. 2003. Paris.) : Processus d'écriture et traces linguistiques. Formes marques et fonctions des traces de l’élaboration textuelle. Presses de l’Université de Caen. La notion d’énonciation chez Emile Benveniste.