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Les esclaves femmes du Nouveau Monde

Arlette GAUTIER IRD, UR 091

Colloque « Femmes et esclavage »

7-8 novembre 2001

Section « Approches comparatives »

Organisé par le comité du bicentenaire de l’abolition de l’esclavage

Sous la direction de Michel Hector et Michèle Pierre-Louis

Port-au-Prince, Haïti

Si l’abolition de l’esclavage et l’indépendance d’Haïti ont été voulues par les esclaves, elle n’a néanmoins pas eu les mêmes conséquences pour les deux genres. En effet, la première constitution d’Haïti en 1805 statue en son article 9 : « Personne ne peut être haïtien s’il n’est un bon père, un bon fils, un bon mari et surtout un bon militaire », excluant ainsi que les femmes de la Nation haïtienne. Cette exclusion était cohérente avec les écrits des philosophes politiques modernes, de Hobbes à Locke, ainsi qu’avec le code civil français de 1804. Elle était cependant triplement surprenante pour les anciens esclaves. D’une part, le quart des esclaves venaient de zones où les femmes avaient certaines formes de pouvoir politique, que ce soit comme conseillères du roi, comme reines de la partie féminine de la population (dans le royaume du Kongo notamment) ou dans les conseils des démocraties. D’autre part, l’esclavage aurait institué selon certains historiens « une brutale égalité entre les sexes », d’autres affirment même que les femmes y furent privilégiées. Enfin, les femmes luttèrent férocement contre l’esclavage, et particulièrement contre son rétablissement par Bonaparte. J’expliquerai donc plutôt cette destitution par la radicalisation par l’esclavagisme américain des situations d’oppression existantes en Afrique, et notamment par l’exclusion des nouveaux outils et des nouvelles armes. Pour cela, je comparerai la situation de Saint-Domingue à celle d’autres pays

esclavagistes du Nouveau Monde en m’appuyant sur les Sœurs de Solitude 1 mais aussi

sur certaines des nombreuses études qui ont porté sur ce sujet 2 depuis l’ouvrage pionnier

de Gerda Lerner 3 . En effet, si Saint-Domingue a connu la forme la plus virulente de

l’esclavage du Nouveau Monde 4 , celui-ci induit cependant une certaine proximité des expériences.

1 GAUTIER Arlette, 1985, Les Soeurs de Solitude, Paris, editions caribéennes. 2 Notamment GASPAR David Barry et HINE Darlene Clark, 1996, More than chattel. Black women and slavery in the Americas. Bloomington and Indianapolis, Indiana University press : 341 p. : la bibliographie sélective de More than chattel ne comporte pas moins de treize pages. Les quinze articles portent sur l'Afrique, le Brésil, les Etats-Unis du Sud (Virginie et Louisiane) et les Caraïbes, anglaises comme françaises. Seules les Antilles hispanophones sont donc oubliées de ce vaste panorama écrit par les meilleurs spécialistes.

3 LERNER Gerda, 1975, De l’esclavage à la ségrégation, les femmes noires dans l’Amérique des Blancs. New York, 1972, trad. française, Paris, Denoël-Gonthier.

4 L‟esclavage n‟a duré qu‟un siècle, à la différence des autres sociétés, mais plus de captifs y ont été déportés que partout ailleurs, et presque tous pour travailler dans les plantations de sucre.

APPROPPRIEES DANS LEURS AMOURS ET DANS LEURS MATERNITES

L’esclavage s’immisce dans l’intimité la plus profonde des esclaves puisqu’il transforme les enfants en capital du maître, les arrangements entre les sexes en choix d’investissement et que la sexualité même est appropriée. Toutefois, cette mobilisation s’effectue différemment pour les deux sexes selon les époques et les lieux.

Les politiques reproductives De 1650 à 1680, les maîtres français décident d’acheter autant d’hommes que de femmes pour permettre la constitution de couples dans un but explicitement nataliste, avec succès. Il semble que les maîtres laissaient le choix de l'épouse à l'homme "par nature plus inconstant" et que certains maniaient le fouet pour que les esclaves cessent leurs "déplorables concubinages". Pourtant, le Code Noir, qui légifère sur l'esclavage en 1685, se contente de légaliser le mariage entre esclaves sans l'imposer comme norme. L’État semble avoir fait le choix de la reproduction marchande puisqu’il subventionne dès 1672 la traite négrière. Ces primes seront fréquemment renouvelées et ne cesseront d’augmenter tout au long du XVIIIe siècle 5 . Dès la fin du XVIIe siècle, le regard du maître se détourne donc de la vie privée des esclaves. Or, ce désintérêt, s’il allège la domination culturelle sur les esclaves, aggrave la situation des femmes enceintes, car elles doivent travailler jusqu'à l’accouchement et reprendre aussitôt après, avec la fatigue correspondante, et elles sont fouettées si elles n'arrivent pas à suivre le rythme. De plus, elles ne sont pas assez nourries et l'enfant pour se développer prend sur leurs ressources vitales, ce qui provoque de nombreux décès de femmes et d'enfants. Bref, la non reconnaissance de la maternité est, sans qu'il y ait forcément intentionnalité, un fardeau supplémentaire ajouté aux peines de l'esclavage. Par ailleurs, les navires négriers amènent deux hommes pour une femme, ce qui se traduit par des rapports numériques entre le sexes très déséquilibrés 6 . Ce qui implique la solitude de nombreux hommes 7 , une grande concurrence pour les femmes,

5 PÉTRÉ-GRENOUILLEAU Olivier, 1996, L’argent de la traite : milieu négrier, capitalisme et développement, Paris, Aubier : 69. 6 jusqu‟à 150 hommes pour cent femmes à Saint-Domingue de 1713 à 1754, par exemple. 7 Bien que l‟homosexualité ait pu se développer, comme au Brésil (Mott).

qui peut leur permettre d’améliorer leur statut mais au prix de frustrations qui peuvent entraîner une certaine violence des rapports entre les sexes. A partir de 1763, le nouvel intérêt en Europe même pour la lutte contre la dépopulation ainsi que les guerres inter européennes qui gênent la traite, vont donner naissance à des politiques "d'humanité et d'intérêt", selon le terme de Michelle Duchet 8 , ayant trois axes : rendre possible les maternités, faire désirer d'être mère et empêcher l'avortement et l'infanticide, car les planteurs croient que le tétanos infantile est donné par les mères ou les accoucheuses. Ces politiques vont le plus souvent s'ajouter à celles déjà existantes sur les plantations. Pourtant, elles seules vont apparaître dans les différents codes antillais des années 1780, parce qu'elles n'offensent pas le droit du maître à disposer de son capital et qu'elles apparaissent comme l'équivalent et la suite logique des politiques négrières menées par les métropoles qui subventionnaient l'importation de captifs. Des allégements de travail, de soins aux mères et aux nourrissons, la construction de salles d'accouchement et la formation d'accoucheuses sont donc mis en place, du moins dans la mesure des disponibilités financières des maîtres et des intérêts des gérants : ceux-ci étant payés au rendement font souvent travailler jusqu'au dernier moment les femmes enceintes. Pour faire désirer la maternité de petites sommes sont données partout alors que les affranchissements même "de savane" (non légaux) sont beaucoup plus rares. L’extraordinaire diversité des pyramides des âges sur les différentes plantations montre bien que le contexte local est primordial, du fait du pouvoir exorbitant des propriétaires d’esclaves et de leurs agents. Cependant globalement ces politiques n’ont guère d’efficacité – ou de réalité- à Saint-Domingue où la population aurait diminué d’1 % par an à la fin du XVIIIe siècle sans la croissance de la traite. Au XIXe siècle, après le rétablissement de l’esclavage en Martinique et en Guadeloupe, l’arrêt officiel de la traite, il est à nouveau question de moralisation, mais sans que de grands moyens lui soient accordée. Ces discours sont calqués sur des thèmes européens : au XVIIe siècle christianisme prégnant et conception de la famille incluant les serviteurs, au milieu du XVIIIe siècle naissance de la démographie, au XIXe siècle pensée philanthropique. Ni le

8 DUCHET Michèle, 1971, Anthropologie et histoire au siècle des lumières, Paris, François Maspéro.

métissage ni les « haras d’esclaves » n’ont jamais été revendiqués comme modes de reproduction de la force de travail, bien que ces pratiques soient mentionnées par des romans à succès. Elles marquent les imaginations parce qu’elles portent à un point extrême la tentative de déshumanisation que représente l’esclavage, mais elles ne semblent pas avoir été répandues aux Antilles françaises. Cependant, si un discours domine à chaque époque, différentes politiques sont menées et elles peuvent être l’opposé du discours officiel 9 . Des discours proches de ceux des Antilles françaises ont été tenues dans les colonies anglaises et espagnoles anglaises aux mêmes époques : ils élaborent des stratégies pour modifier les comportements des esclaves et leur être même. Ils tendent à modeler une épouse soumise à son mari comme à son maître au XVIIe siècle, une mère inculquant la valeur du travail à ses enfant à partir de la fin du XVIIIe siècle. Ils font des hommes esclaves des maris et des pères aux deux extrémités de la colonisation pour les oublier le reste du temps. Là aussi des discours aux pratiques, il y a loin : aux Antilles anglaises, les dispositions des codes humanitaires de la fin du XVIIIe sont peu appliquées, sauf à la Barbade, qui est désormais surtout un entrepôt où naissances et décès s’équilibrent 10 . De plus, les soins donnés dépendent du savoir médical de l'époque : ainsi dans une plantation américaine les mères ne sont arrêtées en moyenne qu’avant l'accouchement et après celui-ci, alors que les femmes qui perdent le moins d'enfant ont été arrêtées pendant les trois premiers mois 11 . De plus, l’étude des pratiques montrent que les temporalités des politiques sont décalées en fonction du développement propre des économies coloniales. Ainsi, l’intérêt pour la reproduction des esclaves s’est manifesté aux Antilles les plus anciennes (Martinique, Barbade) jusqu’en 1680 ; la Jamaïque, Saint- Domingue et la Caroline passant ensuite mais très fortement à un type de reproduction marchande, qui est remis en question dans la deuxième moitié, du XVIIIe siècle, notamment dans les colonies les moins riches : Guadeloupe, Martinique, Chesapeake. Selon ce schéma, quatre facteurs interviennent principalement pour déterminer l’intérêt

9 Comme l‟a montré notamment Jacques CAUNA, 1987, Une habitation de Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle. La sucrerie Fleuriau de Bellevue, Paris, Karthala.

10

11 KOPLAN Jeffrey, 1983, “Slave mortality in 19 th century Grenada”, Social Science History 7, 3, été : 311-

320.

pour la reproduction physique des esclaves : la facilité et la possibilité d’approvisionnement en captifs, le prix de ceux-ci, le capital disponible des maîtres, enfin les moyens de la mise en oeuvre des politiques des maîtres qui dépendent de leur présence ou de leur absence et dans ce dernier cas du mode de paiement des économes et gérants. L’existence de "haras" d'esclaves ou l'utilisation de ceux-ci comme étalons, restent débattus aux États-Unis et dans les Antilles anglaises. Certains États américains se seraient spécialisés au XIXe siècle, après l’abolition de la traite, dans la production de coton et d'autres dans celle d'enfants esclaves pour les revendre dans les États cotonniers. Quelques récits d'esclaves et annonces de journaux viennent étayer ces affirmations, toutefois les évidences sont rares. Le débat repose surtout sur des preuves indirectes concernant le profit des plantations et la démographie des esclaves et n'a pas permis d'arriver à un consensus. L’encouragement à la reproduction semble avoir eu lieu surtout dans le cadre d’unions relativement stables. En revanche, la répression de l'avortement et de l'infanticide à la fin du XVIIIe siècle n'est citée que par Debien 12 , qui ne consacre que cinq lignes aux tortures infligées aux femmes pour en faire des reproductrices : colliers de fer hérissés de longues branches, carcans de fer, nabots, chaînes, poupons de bois à figure humaine. Dans les autres pays, ces tortures ne sont pas mentionnées alors qu'on accuse aussi les femmes d'infliger le tétanos aux enfants. Aux États-Unis où le refus de la maternité n'existerait pas, des tribunaux pour esclaves jugent cependant des femmes accusées d'infanticides. Les historiens ne mentionnent donc même pas et questionnent encore moins les répressions infligées aux femmes pour les pousser à devenir mères. Ils ne traitent pas de façon équivalente les deux sexes : l’utilisation des hommes comme étalons qui les rabaisse à un niveau animal a été plus que commentée, alors que celles des femmes comme reproductrices a paru normale : ni la répression de l‘avortement ni l’encouragement au mariage n’ont été perçues comme des politiques de reproduction.

12 DEBIEN Gabriel, 1974, Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles). Fort-de- France/Pointe-à-Pitre, Société d'histoire de la Guadeloupe et de la Martinique.

Familles esclaves Les auteurs du XIXe siècle considéraient comme axiomatique que les esclaves ne pouvaient pas avoir de famille et même que l’esclavage est contre la famille, puisque celle-ci est intimement liée à la propriété. Les discours sur les familles ouvrières ne sont d’ailleurs pas très différents. Cependant, depuis les années 1970, des historiens américains et brésiliens ont montré, grâce aux récits d’esclaves ou à des études longitudinales, que les esclaves accordaient une signification très importante à leurs familles et qu’ils ont dépensé beaucoup d’énergie à maintenir leurs liens malgré les séparations pendant l’esclavage, puis à se retrouver après l’abolition. D’autres historiens ont toutefois insisté sur le fait que pendant l’esclavage les familles étaient souvent séparées, l’homme vivant chez un autre maître que la femme et les enfants. En ce qui concerne les Antilles anglaises, Higman s’est servi de données transversales pour montrer qu’au XIXe siècle plus de la moitié des esclaves vivaient en famille à Barbade, pour le tiers des Jamaïcains et le quart des Trinidadiens. 13 Il oppose la Barbade, société anciennement installée, vers où la traite déporte peu de nouveaux arrivants et où les esclaves, essentiellement créoles, sont des paysans "virtuels", à Trinidad, "frontière du sucre" et à la Jamaïque, qui tient des deux aspects. Les Africains adopteraient le modèle nucléaire simple, que garderait la deuxième génération, alors que les générations suivantes développeraient des relations de parenté et particulièrement des familles étendues, tout en vivant plus souvent en familles monoparentales. Aux Antilles françaises, on peut noter d'intéressantes variations chronologiques et géographiques dans la prise en compte des familles des esclaves par les recensements nominatifs et les notaires. Les esclaves sont assez souvent énumérés par famille au XVIIe siècle, ils le sont plus rarement au XVIIIe, au profit des blocs « mères et enfants », pratique qui disparaît même au XIXe siècle, sans doute pour faciliter les séparations. On trouve alors les hommes, puis les femmes puis les enfants. Cette pratique est aussi plus rare à Nippes (Saint-Domingue) dès 1722 qu’elle ne l’est en Guadeloupe à partir de 1760. Toute la question est de savoir si ces diverses notations correspondent à des réalités

13 Ses sources sont plus fiables pour Trinidad et pour Barbade que pour la Jamaïque où il se fonde sur une seule plantation (HIGMAN B.W., 1975, "The slave family and household in the British West Indies, 1800- 1834". Journal of Interdisciplinary history, 6, 2 : 261-287).

différentes, ce qui ce n’est pas forcément le cas. Nous avons moins de données sur le sujet à Saint-Domingue que dans les autres îles. L’application du schéma de Higman laisserait supposer qu’il y aurait à la fois plus de familles nucléaires, y compris polygames, parmi les esclaves qualifiés et plus d’isolés. Au XVIIe siècle, le mariage semble plus répandu qu’il ne le fût jamais pendant l’esclavage, 14 peut-être parce que certains maîtres punissaient sévèrement les concubinages. Toutefois, les religieux notent que si les esclaves veulent le baptême, rite d'initiation à la nouvelle société, le mariage se heurte à de nombreux obstacles, tant du côté des maîtres que des esclaves. Certains colons refusent de laisser se marier des esclaves qu'ils ne peuvent plus vendre séparément et ils refusent néanmoins que des esclaves appartenant à des maîtres différents se marient, parce que ces esclaves visiteraient leur conjoint et, surtout, parce que la famille de l'esclave n'est reconnue que comme une partie dépendante de celle du maître. De plus, les Européens ne manifestent guère une foi très forte, ni pour eux ni pour les esclaves. Les esclaves eux-mêmes refusent le mariage, ce que la plupart des chroniqueurs, du XVIIe au XIXe siècle expliquent par la persistance de pratiques matrimoniales fréquentes en Afrique : le divorce et la polygynie. Au XVIIe siècle, chaque épouse avait sa case, ce qui manifeste une certaine acceptation de la polygynie d’origine africaine. Au XVIIIe siècle, les commandeurs (contremaîtres) esclaves, qui peuvent être plusieurs par atelier et qui organisent le travail et distribuent les punitions, étaient particulièrement accusés d’être les « coqs des ateliers », tout en étant mariés. Les propriétaires et gérants semblaient y voir une concession nécessaire pour les esclaves particulièrement nécessaires 15 . Le système africain de la « première femme » et des concubines s’est reconstitué sur ces plantations au profit de l’esclave le plus puissant. Des disputes arrivent parfois, comme en Martinique, entre une femme et une des trois autres concubines de son conjoint 16 .

14 En Guadeloupe, un peu plus du quart des esclaves sont mariés dans la Capesterre alors que le nombre en est insignifiant dans la Grande-terre nouvellement colonisée. A Saint-Christophe (Saint-Kitts), en 1680, 57% de la population en âge de se marier l‟est.

15 BECKLES, Hilary, 1989, Natural rebels, Londres, Zed Books : 121.

16 PAGO Gilbert, 1998, Les femmes et la liquidation du système esclavagiste à la Martinique 1848-1952. Kouro (Guadeloupe), Ibis rouge.

Mais le refus du mariage avait d’autres raisons que font apparaître quelques réponses d’esclaves aux questions posées en 1840 par des procureurs d'habitations en Martinique et en Guadeloupe. Les hommes se trouvent ni assez riches ni assez vieux pour se marier. Certains ne veulent pas voir leur femme fouettée nue, d'autres répliquent : "Pas si bête, nos maîtres prendraient nos femmes le lendemain". Ils n'aiment pas avoir leur femme sur la plantation car c'est multiplier les occasions de brimades. Le grand nombre d’esclaves qualifiés mariés viendrait du fait qu’ils peuvent mieux se protéger de ces actes. Les femmes refusent le mariage pour accroître leurs capacités de négociation dans le couple, puisque de toute façon elles sont obligées de travailler. Cependant, que les esclaves ne soient pas mariés ne veut pas dire qu’ils ne vivaient pas avec un conjoint ou des parents, ni que ces relations n’étaient pas chargées de significations, tant affectives que sociales. Quel était le rôle des hommes comme époux et comme père dans ces ménages ? Selon Patterson 17 , on ne sait pas si les hommes vivant avec une femme et des enfants étaient bien les pères de ceux-ci, ni quel était leur rôle réel, et notamment s'ils pouvaient avoir l'autorité d'un père, vu les conditions de l'esclavage. De fait, sur une plantation de Saint-Domingue la moitié des enfants n’étaient pas ceux de l’homme présent 18 , ce qui ne l’empêche pas forcément de jouer le rôle d’un père, même si cela complique les relations, comme le montre l’exemple des beau-pères actuels. En revanche, la plupart des historiens mettent en avant l'économie domestique des ménages esclaves pour affirmer que l'homme avait un rôle dominant, d’autant que les hommes mariés étaient bien plus nombreux parmi les hommes qualifiés. "Cela signifie que le mari/père avait souvent un statut social plus élevé que la femme/mère, et un pouvoir économique plus grand en terme de fourniture directe de rations alimentaires, de vêtements et d’ustensiles de la part du maître ainsi que l’accès à un meilleur logement. On peut donc douter de l’idée que les femmes qui vivaient dans de telles unités contrôlaient la stabilité de leurs unions du fait

17 PATTERSON Orlando, 1982,

"Persistence, continuity and change in Jamaican working-class family"

Journal of Family History, 7, 2, été : p.135-161.

18 GEGGUS 1996, "Slave and free colored women in Saint-Domingue" in GASPAR David Barry Darlene Clark (eds), op. cit. : p. 259-278.

et HINE

de l’absence de pouvoir économique de l’homme » 19 . Cependant, si les hommes esclaves accèdent plus facilement que les femmes à des emplois qualifiés, il n'en est pas moins vrai qu'ils ne sont en moyenne qu'un quart à être qualifiés, les sucreries employant beaucoup plus d'esclaves qualifiés que les caféières. Toutefois, les hommes étaient plus âgés 20 , ce qui peut marquer une domination. Les récits des esclaves américains décrivent plus précisément le vécu des esclaves. Deborah White 21 montre que la division sexuelle du travail, ainsi que le nombre de personnes isolées ou dont le conjoint ne vivait pas sur la même plantation, renforçait le schéma de perception hérité de l'Afrique de groupes de femmes séparés de ceux des hommes. Les femmes dérivaient leur identité et leur force des autres femmes et non de leurs relations avec les hommes, d'ailleurs très peu présents dans leurs récits selon Brenda Stevenson 22 . Nous avons peu de renseignements sur la vie domestique des esclaves. Les hommes chassent et pêchent pour améliorer l'ordinaire alors que les femmes cultivent le terrain, cuisinent ou lavent. Toutefois, au XIX° siècle, Les femmes devaient coudre leurs propres vêtements le soir alors que les hommes recevaient les leurs tout fait. Une gravure nord-américaine montre des hommes assis, fumant, pendant que les femmes lavent le linge et une observatrice trouve que les femmes ont l'air bien plus exténuées que les hommes. Lorsque les couples étaient séparés, les enfants restaient avec la mère qui devait s'arranger avec les autres esclaves. Selon Jones 23 , les esclaves souffraient de l’absence de différenciation sexuelle dans le travail et cherchaient à la créer en dehors de la supervision des maîtres. De fait, selon les récits d'esclaves américains, les femmes réalisaient d'autant plus les tâches domestiques pour les hommes si elles étaient Africaines et si leur foyer avait plus d'autonomie par rapport aux Blancs.

19 HIGMAN B.W., 1975, op. cité : 286.

20 Du moins sur la plantation guadeloupéenne de Bisdary. GAUTIER Arlette, 1984, “Les esclaves de l‟habitation Bisdary, 1764-1817”, Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, 60 : 15-64.

21 WHITE Deborah, Ai’nt I a woman : female slaves in the plantation South. New York, W.W. Norton,

1985.

22 STEVENSON Brenda, 1996, « Gender-convention, ideals and identity among antebellum Virginia slave women », in GASPAR et HINE : 169-192.

23 JONES Jacqueline, 1985, Labor of love, laborof sorrow. Black women and the family fron slavery to the present, New York, Basic Books.

Certains esclaves revendiquent l'éloignement pour ne pas augmenter les risques de brimades, d'autres y sont simplement conduits par leurs goûts. Les hommes ont plus l’occasion de sortir des plantations, qu’ils soient loués ou réquisitionnés, et avoir des relations « du dehors ». Ces liaisons, qui peuvent être stables, ne sont connues que dans un village martiniquais où le curé de la paroisse a noté de 1760 à 1762 les pères des enfants : un peu plus d’esclaves appartiennent à d'autres maîtres (41%) que sur la même plantation, alors que le quart sont des libres, blancs ou de couleur 24 . Dans ce cas la présence du père ne peut être que lointaine vu la longueur du temps de travail quotidien. Le père n'a, au mieux, que le dimanche de libre et ne peut guère s'occuper de ses enfants. Il est donc particulièrement intéressant de se demander quelles ont été leurs réactions à l’abolition de l'esclavage : dans un village guadeloupéen la moitié des individus appartiennent à des familles que le père a reconnues et le quart à des familles à filiation uniquement maternelle. A partir de 1763, de nombreux textes critiquent les maîtres qui, en majorité, laisseraient les esclaves se débrouiller comme ils peuvent avec leurs enfants, même en bas âge, ce qui serait une cause importante de mortalité infantile. Des maîtres, recommandent de ne laisser les enfants avec leurs parents que le dimanche car ils les font veiller tard et leur apprennent à voler. En Martinique, la pratique de faire élever les enfants esclaves dans la maison du maître semble particulièrement fréquente. Mais d'autres colons prévoient simplement une gardienne pour s'en occuper pendant que leurs parents travaillent. Dans ce cas, les esclaves peuvent transmettre leurs pratiques et leurs valeurs, parmi lesquelles la solidarité familiale. Ainsi, selon de nombreux textes dont le rapport des procureurs d’habitation 25 , les liens naturels sont reconnus par tous et fort respectés. La famille forme un lien puissant et les parents apprennent à leurs enfants à respecter les anciens. Les pères et les mères et surtout les parrains sont respectés et les enfants acquittent s'il y a lieu les dettes des parents. Les récits d’esclaves américains

24 DAVID Bernard, 1975, "la paroisse de Case-Pilote, 1760-1848, notes d'histoire sociale". Mémoires de la société d'histoire de la Martinique, 4,113 p.

25 Exposé général des résultats du patronage des esclaves Imprimerie nationale.

dans les colonies françaises, 1844, Paris,

permettent à Wilma King 26 de décrire la souffrance des mères esclaves dont les enfants mourraient deux fois plus que les enfants blancs. Elles devaient leur apprendre à vivre dans un environnement hostile, à se taire devant le maître, à s'adapter à leurs conditions, car il y allait de leur survie et de celle des esclaves, aussi devaient-elles les discipliner sévèrement. Avoir une fille était une douleur supplémentaire car la violence des hommes blancs mais aussi des noirs était une menace permanente.

L’ombre du blanc On sait qu’une situation de domination sociale se redouble souvent pour les femmes d’une oppression sexuelle. Aussi, les relations entre les hommes blancs et les femmes noires sont un élément essentiel du rapport spécifique des femmes à l’esclavage, que ce soit en tant qu’élément supplémentaire d’oppression ou que possibilité de sortie du sort commun. La réalité des contacts sexuels entre Blancs et esclaves ne fait guère de doute, mais on s’interroge encore sur leur fréquence : les historiens américains Fogel et Engerman 27 accusés de « révisionnisme » pour leur très controversé Time on the Cross, n’ont compté que 8% de mulâtres parmi les esclaves américains et remis en question l’importance des relations sexuelles entre Blancs et Noires, alors que Sutch et Gutman ont calculé que 60% des femmes esclaves risquaient entre 15 et 30 ans d’être approchées par un homme blanc 28 . Quant à la nature de ces relations, plusieurs interprétations s’affrontent : ils ont permis aux femmes d’acquérir un statut supérieur à celui des hommes noirs, elles auraient vécu un amour masochiste pour le maître blanc, les viols ont été les plus fréquents. Barbara Bush considère que «de nombreux blancs avaient des relations tendres et durables» 29 . Ainsi, la Louisianaise Jacqueline Lemelle 30 , née esclave

26 KING Wilma, 1996, « Suffer with them till death. Slave women and their children in nineteenth-century America » in GASPAR et HINE : 147-168.

27 FOGEl Robert et ENGERMAN Stanley, 1974, Time on the cross. Boston et Toronto, Little Brown.

28 Dans le sud esclavagiste des futurs Etats-Unis, 60% des femmes esclaves risquaient entre 15 et 30 ans d‟être approchées par un homme blanc (GUTMAN Herbert et SUTCH Ruchard, 1976, « Victorians all ? The sexual mores and conduct of slaves and their masters » in DAVID Paul A; et alii; Reckoning with slavery, New York, Oxford University Press : 134-164).

29 BUSH Barbara, 1990, Slave women in Caribbean society, 1650-1838. Kingston et Bloomington,

Heinemann publishers et Indiana University press, Colombus series of Caribbean studies : 115.

30 GOULD Virginia L., 1996, « Urban slavery-urban freedom; The manumission of Jacqueline Lemelle » in GASPAR et HINE , op. cit. : 298-314.

et vendue plusieurs fois comme domestique, devint la ménagère d'un homme blanc, sa concubine puis la mère de ses filles. Affranchie avec ces dernières, elle finit par hériter des biens de son ancien propriétaire et par devenir elle-même propriétaire d'esclaves. Cette histoire de vie montre que les esclaves luttaient pour leur dignité et vivaient des existences multidimensionnelles, mais une telle réussite fût peu fréquente. A Saint- Domingue, pas plus de trois femmes sur 1000 sont affranchies au cours de leur vie et, si les femmes affranchies vendent et achètent des propriétés et des esclaves, elles ne détiennent que 10% des propriétés 31 . On peut aussi citer l’étonnant journal d’un gérant blanc d’une propriété jamaïcaine : il vécut 33 ans avec une esclave, dont il eut un fils, et qu’il finit par libérer mais seulement quand il était prêt de mourir : par crainte qu’elle ne le quitte ? Parallèlement il notait toutes ses relations sexuelles avec ses esclaves : presque toutes y passèrent. Pour preuve du caractère non contraint de ses relations, il laissait toujours une petite somme d’argent. Ces pratiques permettaient certes aux esclaves d’améliorer leur ordinaire, mais n’est-ce pas une perversion de singer ainsi le consentement, de faire un « achat », alors que les femmes ne peuvent que très difficilement se refuser ? Des esclaves de Lima, où vivaient 60% des esclaves du Pérou péruviennes, utilisaient l’argument de la «virginité corrompue » pour obtenir leur liberté auprès de l’inquisition à Lima entre 1800 et 1850 32 . Les femmes cédaient pour obtenir des bénéfices immédiats et rarement à cause de la violence, ce qui semble aussi le cas en Martinique d’après les journaux du planteur Dessales 33 . Pour ma part, je pense qu’il est difficile de parler de désir d’une femme lorsqu’elle n’a pas la possibilité de se refuser. Si le Code noir 34 reconnaît aux esclaves le droit de se plaindre d’un maître, dans la réalité, ce droit n’a pas été reconnu, même en cas de tortures manifestes. Or, le viol, qui n’est pas reconnu légalement, l’est d’autant moins socialement qu’il entre dans la valeur des esclaves femmes un élément lié à leur beauté,

31 SOCOLOW Susan, 1996, “Economic roles of the free women of colour of Cap Français”; GEGGUS David, 1996, "Slave and free colored women in Saint-Domingue" in GASPAR David Barry et HINE Darlene

Clark

32 HÜNEFELDT Christine, 1994, Paying the price of freedom, Princeton, Princeton University Press; HENRY

Gilles, 1976, Monte Christo ou l’extraordinaire aventure des ancêtres d’Alexandre Dumas, Paris, Librairie académique Perrin : 124.

33 DESSALLES, 1980, La vie d’un colon à la Martinique au XIXe siècle. Courbevoie, H. de Frémont.

34 SALA-MOLINS Louis, Le code noir. Paris, PUF.

: 270-271.

donc à la programmation de leur utilisation sexuelle. D’ailleurs, des maîtres reconnaissent dans leur correspondance laisser les ouvriers blancs se servir dans les rangs des Négresses et des visiteurs reconnaissent avoir le droit de choisir parmi les plus jolies esclaves celle qui leur convient le mieux. 35 . De plus, les représentations font de l’esclave la libertine et du Blanc la victime des tentatives de séduction de la « femme de couleur ». Des esclaves résistent cependant au harcèlement sexuel des blancs, mais le prix à payer est souvent élevé, pour elles : le fouet et les tortures, et pour leurs familles. Ainsi, pour punir Harriet Jacobs de lui avoir résisté, son maître sépare son oncle et sa tante qui s’aiment pourtant tendrement et vend son frère adoré. Les silences et les ellipses des autobiographies d’esclaves révèlent la longue douleur de ce harcèlement perpétuel, même derrière des réussites éclatantes comme celle de Madame Keckley, ancienne esclave devenue modiste et confidente de Madame Lincoln 36 . Celle-ci cache en effet un enfant mulâtre, dont elle se désintéresse radicalement, tout en se reprochant de ne pas pouvoir être une mère dévouée. Cependant, derrière toutes ces pratiques hautement commentées, l’esclavage a essentiellement pour but l’extorsion d’un dur labeur, qui lui aussi est très fortement connoté sexuellement.

DES OUTILS ET DES ARMES

La main mise masculine sur les outils les plus qualifiés et sur les armes est le socle du maintien de la domination masculine après l’abolition de l’esclavage.

L’instauration silencieuse de la division sexuelle du travail A Saint-Domingue, l’organisation du travail, fondée sur la couleur et le sexe, s’est mise en place lentement et sans débats, mais elle est vite devenue intangible. Dans le cadre de l'atelier, on trouve d'un côté un personnel ouvrier et d'encadrement purement masculin et de l'autre une majorité de travailleurs de houe. Bien que les esclaves

35 Par exemple sur la plantation Galliffet à Saint-Domingue (DEBIEN Gabriel, Notes d’histoire coloniale 20) ou le commandant Proa cité par PLUCHON Pierre , 1980, La route des esclaves, Paris, Hachette. 36 FLEISCHNER Jennifer, 1996, Mastering slavery. Memory, family, and identity in women’s slave narratives, New York et Londres, New York University Press.

agriculteurs fassent ensemble de nombreuses tâches, une certaine différentiation sexuelle opère fondée sur des critères physiques ou symboliques mais leurs conditions de vie et de travail sont tout aussi dures. La domesticité comprend des femmes et des hommes qui ont des fonctions séparées, sauf les cuisiniers (hommes ou femmes). Alors que la position d'ouvrier est très stable, celle de domestique ne l'est pas. Cependant, si les hommes domestiques disparaissent de la grand'case vers trente ans, ils se reconvertissent souvent comme ouvrier, alors que les servantes, qui ont commencé plus tôt à servir dans la maison du maître, la quitteront le plus souvent pour le travail des champs. Or, la différence entre "nègres de houe" et esclaves qualifiés est bien réelle, car ouvriers et domestiques sont mieux logés, mieux nourris et mieux habillés que les autres esclaves. De plus, on leur accorde des gratifications monétaires. Tout cela leur confère un certain prestige. Certains esclaves ont même une position de pouvoir très forte sur les plantations : ce sont les commandeurs et principalement le premier d'entre eux. On trouve de rares femmes commandeurs de l'atelier des enfants et une "ménagère" (gouvernante) commande la domesticité lorsque celle-ci est nombreuse, atteignant à des positions de pouvoir mais les ménagères sont bien moins nombreuses que les commandeurs. Ainsi à Nippes, il y a 26 ménagères pour 40 commandeurs. Sont qualifiés, les trois îles antillaises sous domination française confondues :

21% des esclaves masculins et 8% des esclaves féminines 37 . Cependant, d'importantes différences existent selon les régions et les époques, en fonction notamment du type de production. Ainsi, à Saint-Domingue, il y a parfois égalité entre les sexes, comme à Jacmel 38 alors qu’en général en 1780, étaient qualifiés : 40% des hommes travaillant sur les plantations de sucre, 15% de ceux travaillant le café et seulement 5% des femmes 39 . En Guadeloupe de 1760 à 1769 quatre fois plus d’hommes que de femmes sont

37 Face au problème des oublis, certains inventaires ne détaillant aucun esclave qualifié, j‟ai choisi de noter toutes les mains d‟œuvre quand un esclave au moins était qualifié.

38 dans le quartier de Nippes de 1721 à 1770, 9% des femmes et 16.4% des esclaves sont qualifiés pour un total de 3112 esclaves adultes (GAUTIER Arlette, 1985,op. cit.). A Jacmel, quartier de petites indigoteries et caféières, femmes et hommes sont à égalité à 7%, pour 469 esclaves adultes (SIGURET Roselyne, 1968, « Esclaves d‟indigoteries et de caféières au quartier de Jacmel, 1757-1791 », Revue française d’histoire d’Outre-mer, n199).

39 GEGGUS David, 1996, op. cit. : 262.

qualifiés 40 . En fait, l'emploi des femmes est déterminé par la richesse du colon, l'absence ou la présence de sa famille, son train de vie et sa volonté d'ostentation alors que celui des hommes dérive de la taille de la plantation et du type de culture. On peut donc dire qu'il y a eu plus de ressemblance dans les conditions de travail entre hommes et femmes esclaves, particulièrement dans les indigoteries, que dans bien des sociétés, même si la division du travail lorsqu'elle existait favorisait les hommes, mais que ce n’était pas le cas dans les sucreries, qui occupaient la majorité des esclaves. La « brutale égalité entre les sexes » a existé, mais elle a été circonscrite au XVIIe siècle et aux petites plantations. Le privilège masculin lié à ces emplois a été validé, de même que ses conséquences. Ainsi, le fait que les hommes esclaves américains étaient mieux nourris que les femmes a été confirmé par des relevés de la taille de plus de 50 000 esclaves entre 1820 et 1860 aux États-Unis dans le cadre de la lutte contre la traite 41 , qui montrent que les enfants esclaves sont étonnamment petits, mais que les jeunes garçons récupèrent ce retard de développement au moment de l'adolescence, à la différence des filles. Les rares qualifications féminines peuvent mener certaines à des positions de pouvoir importantes sur certaines plantations : ainsi une ménagère de la Barbade a réussi à placer toute sa famille dans la maison du maître et à posséder des esclaves 42 . Toutefois, Mary Prince 43 , ménagère et seule esclave antillaise à avoir laissé un texte autobiographique, a été brutalisée par les trois-quarts de ses maîtres, verbalement et physiquement, bien qu’elle ait la responsabilité de la tenue de la maison des maîtres et de leurs enfants. Elle a été séparée de son mari suite au départ de ses maîtres. Les esclaves urbains furent peu nombreux 44 , sauf à Rio de Janeiro au Brésil où ils étaient 80 000 en 1849 45 . Ils n’avaient pas forcément une vie plus facile que sur les

40 VANONY-FRISCH Nicole, « Les esclaves de la Guadeloupe à la fin de l'ancien régime ». Bulletin de la société d'histoire de la Guadeloupe N°63-64, 1985.

41 STECKEL Richard, 1996, "Women, work and health under plantation slavery in the United States" in GASPAR et HINE : 43-60.

42 BECKLES Hilary, 1996, « Black females slaves and white households in Barbados » in GASPAR et HINE : 118-120

43 PRINCE Mary, 2000, La véritable histoire de Mary Prince, racontée par elle-même et commentée par Daniel Maragnès, Paris, Albin Michel. 44 5% à Saint-Domingue ou en Jamaïque avers 1750, 13% en Martinique et 26% en Martinique vers 1835, époque où Kingston atteint 35 000 habitants (ENGERMAN Stanley et HIGMAN , 1997, « The slave

plantations : tous les documents les montrent au contraire affamés et miséreux, mais certains avaient plus de liberté de mouvement. Les domestiques devaient servir jour et nuit leurs maîtres et maîtresses ou se louer au plus offrant, comme petites marchandes, lavandières ou pour des services sexuels, particulièrement dans les ports où la prostitution était très répandue dans les tavernes. Des femmes qui allaient à la messe fouettaient pourtant les esclaves qui ne leur avaient pas rapporté assez dans ce type de location très particulière. En reprenant les analyses de l'anthropologue Paola Tabet 46 , on peut dire que cette division du travail a une signification plus cachée : elle correspond à une distinction entre les outils utilisés par les deux sexes. Les femmes continuent à manier la houe qu'elles ont apportée d'Afrique et elles n'ont guère appris à se servir que du fil et de l'aiguille, alors que les hommes ont appris le contrôle des outils qui accroissent la productivité et le maîtrise technique des instruments de production. Or, ce sous-équipement féminin, s'il fonde la division sexuelle du travail, assurera aussi son maintien au-delà de la période esclavagiste. C’est lui qui explique que les femmes se voient proposer après les abolitions des salaires inférieurs d’un tiers à ceux des hommes. Mon analyse est donc inverse de celle de Reddock 47 , qui considère qu’il y avait égalité entre les sexes pendant l’esclavage et qui voit dans les salaires inférieurs des femmes après l’abolition de l’esclavage un changement aussi important que le salariat lui-même. Lors de la première abolition les travailleuses de Saint-Domingue ont exigé l’égalité des salaires, liant donc les luttes contre l’esclavage et contre la domination masculine. « Pourquoi devrions nous être moins payées que les hommes ? Arrivons-nous plus tard ? Partons-nous plus tôt ? ». Le commissaire Polverel en appela aux travailleurs masculins pour refuser cette demande dans des termes qui montrent l’alliance contradictoire entre des hommes de statut différent se faire plus explicite : « Ce n’est pas contre le propriétaire ; c’est contre vous-mêmes, contre les hommes, que les femmes

demography of the Caribbean slave society » in KNIGHT Franklin W., General History of the Caribbean, volume III, Unesco publishing : 70-71). 45 KARASH Mary, 1987, Slave life in Rio de Janeiro, 1808-1850, Princeton University Press.

46 TABET Paola, 1979, «Les mains, les outils, les armes », L’homme 19 (3-4), juil.déc.: 5-61.

47 REDDOCK Rhoda, 1985, « Women and slavery in the Caribbean. A feminist perspective » Latin

American perspectives 12(1), hiver : 63-80.

formulent ces demandes exagérées. Elles ne veulent pas que l’on tienne compte de l’inégalité de force que la nature a placé entre elles et les hommes, et des nécessaires repos dus à leurs habituelles et périodiques infirmités, aux intervalles de repos entre leurs grossesses, leurs maternités, leur soins aux enfants… Les hommes d’ailleurs ne travaillent, n’épargnent et ne désirent l’argent que pour être capables de le dépenser pour leurs femmes. Africains, si vous voulez que vos femmes écoutent la raison, écoutez la raison vous-mêmes ». 48 La domination masculine sert donc d’argument pour essayer d’imposer le travail sur les plantations aux anciens esclaves : c’est aussi un leurre qui divise ceux que leur condition sociale rapproche.

Résistances L’esclavage n’a pu se maintenir que grâce à un système élaboré et permanent de contrôle sur les esclaves, qui n’ont pas le droit de sortir sans billet du maître et qui sont fouettés pour le moindre manquement à la discipline. Cependant, ils résistèrent toujours et partout de toutes les façons possibles, dont le marronnage et les révoltes sont les plus étudiées. En ce qui concerne les marronages, le schéma temporel est le même : quand les îles sont encore boisées les esclaves s'enfuient en couples et vont vivre dans des camps, au XVIIIe siècle après les déboisements les femmes partent seules, rarement avec un conjoint ou des enfants 49 , et plus souvent vers les villes, phénomène qui s’amplifie au XIXe siècle 50 . A Saint-Domingue, certaines se réfugient dans les montagnes ou la partie espagnole. La bande du Bahorruco comprend ainsi 71 hommes et 58 femmes. Il y a en effet toujours moins de femmes que d’hommes. Ainsi à Nippes, les inventaires des minutes notariales décrivent de 1721 à 1770 16 marrones et 122 marrons soit respectivement 1.8% des esclaves femmes et 5.4% des hommes. En Guadeloupe, les marrones représentent le tiers des évadés à partir de 1760.

48 AN DXXV 28, 286. Cité par FICK Caroline, 1990, The making of Haïti. The Saint-Domingue revolution from below, Knoxville, The University of Tennessee Press : 170.

49 Sur les 79 marrones décrites par la Gazette de Saint-Domingue, seules 3 s‟enfuirent avec des enfants et une en couple.

50 JACQUOT Jocelyne, 1999, « La femme dans le marronnage à la Martinique d‟après le Journal officiel de la Martinique, 1834-1848 », in DORIGNY Marcel, Esclavage. Résistances et abolition, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques : 99-112.

À la fin du XVIIIe siècle, elles participent à toutes les batailles, apprêtent les armes, soignent les blessés, transportent les morts. Elles combattent lorsque les forces de tous sont requises et les militaires français les jugent même plus féroces que leurs compagnons. A Saint-Domingue, les prêtresses vaudou insufflent aux insurgés la croyance en leur immortalité. Cependant, les armées régulières d'anciens esclaves sont exclusivement masculines : les femmes ont la charge des cultures pendant que les hommes deviennent officiers ou corsaires. Cela explique peut-être que les historiens effacent ensuite leur participation, comme le montre bien Sabine Manigat. Pourtant, lorsqu’il faut lutter le risque de rétablissement de l’esclavage, elles ne sont pas prêtes à capituler comme les généraux, mais résistent victorieusement. Les charges maternelles expliquent en partie cette participation différenciée des sexes aux résistances parce que les enfants seraient punis si elles les laissaient sur les plantations et qu'elles seraient tout de suite repérées si elles les emmenaient sur les routes, car ce sont généralement les hommes et non les femmes qui se déplacent. De plus, la division du travail joue un rôle important : les hommes ont plus d'occasions de sortir des plantations dans l'exercice de leurs métiers 51 . Ces trajets les familiarisent avec les chemins à suivre et leur permettent de préparer leur fuite. De façon plus générale, la hiérarchie entre les esclaves est respectée lors des insurrections : ce sont les commandeurs, les ouvriers et les domestiques qui organisent les autres esclaves. Enfin, les esclaves hommes, à la différence des femmes, savent se servir des armes, qu'ils fabriquent eux-mêmes ou qui leur sont données par les maîtres pour chasser ou pour défendre les plantations lors des guerres avec les Anglais. Les administrateurs ont bien perçu le danger de cette pratique et ils ont essayé de s'y opposer, mais en vain, car les propriétaires trouvaient un avantage financier à n'employer que des esclaves. Mais il existe d'autres formes de résistance qui échappent le plus souvent à l'historien parce qu'elles n'affleurent que rarement dans les papiers officiels. Leur efficacité n'en est pas moins réelle : ainsi ce sont les multiples actions individuelles d'opposition qui expliqueraient la chute de la rentabilité des sucreries et l'abolition de

51 Je parle bien évidemment des trajets aux Antilles et non, comme l„a lu Moitt, sans doute rapidement, en Afrique (p.245).

l'esclavage en Guadeloupe 52 . « Les nègres se détruisent, ils se pendent, se coupent la gorge sans façon », et les « Nègres nouveaux », directement arrivés d’Afrique plus encore. Ainsi, une esclave maltraitée « s’enfuit avec un nègre et lui demanda de lui couper le cou avec une serpe, après qu’elle aurait bu une bouteille de tafia, parc qu’elle ne pouvait plus supporter les cruautés de son maître » 53 . Le suicide est une solution de désespoir pour l’esclave, qui ne voit pas d’issue, mais aussi le geste par lequel en attentant à sa personne il détruit la propriété de son maître. Le poison est une autre forme de destruction, qui met parfois les planteurs dans des états de panique, même si l’on ne sait pas toujours démêler la réalité du phantasme. 54 De même, les femmes étaient plus rétives au sein des plantations, sans doute parce qu'elles ne pouvaient pas y améliorer leur sort par des qualifications ni marronner. Ainsi, l'étude systématique des récits d'esclaves américains prouve que les femmes étaient plus nombreuses que les hommes à engager des confrontations verbales ou physiques avec les blancs 55 . De même, les journaux de plantations ou les listes de punitions des King, qui possédaient des plantations à Grenade, en Dominique et à l'actuel Guyana, révèlent des femmes plus insolentes, plus paresseuses, plus désobéissantes et querelleuses que les hommes. En conséquence, elles étaient plus souvent punies, bien que ce fût de façon différente après 1820. Les hommes recevaient 15 à 20 coups de fouets alors qu'elles étaient enfermées, notamment le samedi, le seul jour où elles auraient pu cultiver leur jardin 56 . La résistance des femmes à la maternité esclave est attestée par de nombreuses sources anglaises et françaises 57 . Pour Barbara Bush 58 , les Africaines auraient transmis

52 SCHNACKENBOURG, Christian 1980, La crise du système esclavagiste à la Guadeloupe, 1835-1847, Paris, L‟Harmattan : 185.

Emile

Desormeaux : 324.

54 DEBBASCH Yvan, 1963,

sociologique : 1-112 et 117-175.

55 ESCOTT Paul, 1978, Slavery remembered. Chapel Hill, University of North Carolina Press : 86-93. RAWICK George, The American slave, a composite autobiography. Westport, Connecticut, Greenwood press, 1972.

marronage, essai sur la désertion de l‟esclave antillais”, Année

53 PEYTRAUD

Lucien,

1897,

1973,

« Le

L’esclavage

aux

Antilles

avant

1789,

Pointe-à-Pitre,

56 BUSH, 1981, “Toward emancipation : slave women and resistance to coercive labour regimes in the British West Indian colonies, 1790-1838”, Slavery and Abolition 9 (3), décembre : 222-243.

57 DUTERTRE Jean-Baptiste, 1667-1671, Histoire générale des Antilles habitées par les Français, Paris, tome II : 472; Longin, 1848 : 218-221; PATTERSON, 1967, The sociology of slavery. An analysis of the origin, development and structure of Negro slave society in Jamaica, Londres, Mc Gibbon and Kee : 106.

leurs connaissances sur la contraception et l'avortement et laisseraient mourir plus facilement leurs enfants les neuf premiers jours où traditionnellement ils n'ont pas encore de nom, en signe de refus de l'esclavage. L'augmentation de la fécondité après l'abolition serait liée à la christianisation accrue et non aux conditions de vie, restées identiques. Ces hypothèses sont intéressantes mais elles ne sont pas démontrées. Klein et Engerman, eux, avaient mis en avant le rôle d'un allaitement plus tardif aux Antilles, ce qui n'est pas non plus prouvé par l'espacement des naissances, du moins en Guadeloupe 59 . Richard Steckel et Cheryll Ann Cody 60 pour les futurs Etats-Unis ont étudié minutieusement la saisonnalité des naissances et des décès d'enfants, qui sont plus nombreux au moment des plus forts travaux et de l'incidence maximale de la malaria et des infections. Bien des fausses couches pour lesquelles les femmes étaient punies n'étaient nullement provoquées.

CONCLUSION : PLUS MORALES QUE L’ESCLAVAGE

On peut donc conclure, avec d‟autres historien/nes que "Le genre a été une des

forces les plus décisives dans la formation des sociétés esclaves

attentes sexuées à l'intérieur des sociétés esclaves des Amériques constituaient une force

puissante qui informaient les vies des esclaves d'une telle manière que les femmes

Les femmes

noires étaient exploitées en tant qu'esclaves tant dans leurs capacités reproductives que productives" 61 . Toutefois, "A travers le récit autobiographique, les esclaves femmes ont pu construire ce qui a été pour elles une identité légitime et opérationnelle qui contrait

Les relations et

expérimentaient l'esclavage d'une façon très différente de celle des hommes

58 BUSH Barbara, 1996, "Hard labor. Women, childbirth and resistance in British Caribbean slave societies" in GASPAR David Barry et HINE Darlene Clark (eds) : 193-217. On peut difficilement cependant la suivre lorsqu‟elle argumente sur l‟homogénéité culturelle des captifs des Antilles anglaises qui seraient très généralement des Bantous et pour les Antilles françaises des « Sénégals », alors que la réalité était bien plus complexe, les Bantous dominant également la traite francophone. 59 GAUTIER Arlette, 1984, op. cit

60 STECKEL Richard, 1996, op. Cit.; CODY Cheryll Ann, 1996, "Cycles of work and childbearing. Seasonality in women's lives on low plantation country plantations" in GASPAR et HINE : 61-78. 61 SHEPHERD Verene, Bridget BRERETON et Barbara BAILEY, 1995, opus cite : xi.

l'image contemporaine de la femme noire comme dégradée, passive et facile." 62 Leurs récits mettent en scène des femmes dynamiques, morales, cherchant avant tout la protection de la vie des noirs face à l'opposition des blancs. Leur image est donc non seulement positive mais même héroïque : elles racontent des femmes résistant victorieusement au harcèlement sexuel et à toutes les tentatives de déshumanisation.

62 STEVENSON, 1996 : op. cité.