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Les origines de La Roche-Jagu et l’Historia regum Britanniae de


Geoffroy de Monmouth

Peu nombreuses, mais incontestables, certaines traditions historiques


bretonnes, plus particulièrement localisées dans le nord ouest de la péninsule,
ont été intégrées par Geoffroy de Monmouth à son Historia regum Britanniae :
ainsi en est-il probablement de Mériadec (Meriadocus), dont Geoffroy a utilisé
le nom et les faits d’armes pour étoffer un peu le personnage mythique de
Conan, présenté comme le fondateur de la Bretagne continentale1.
Nous voudrions ici attirer l’attention sur le tropisme nettement trégorois qui
caractérise le texte de Geoffroy relatif à la bataille de Saussy (Siesia). Mis à part
Hoël leur « chef » (Hoelus, dux Armoricanorum), les seuls Bretons armoricains
à être nommément cités entre tous ceux qui tombèrent lors du combat — ils
furent deux mille, dit Geoffroy — sont au nombre de quatre : Chimmarcocus,
« comte de Tréguier » (consul Trigeriae), accompagné de trois compagnons
d’armes, Ricomarcus, Bloccovius et Lagvius de Bodloano2. La forme Lagvius
résulte évidemment d’une cacographie ; les variantes Iaguuius (ms. R),
Iaguiuius (ms. P) et Iaguuiuius (ms. E) démontrent à l’évidence qu’il s’agit là
de l’anthroponyme Jagu, Jagut, Jacut (Jacutus), comme on peut le vérifier par le

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Mériadec paraît avoir été un puissant baron possessionné en Trégor occidental et probablement en
Léon à l’époque du duc Hoël (1066-1084). Il entra en conflit avec les vicomtes de Léon et fut vaincu ;
ceux-ci se sont alors approprié, semble-t-il, ses domaines. Le lai de Marie de France, Guigemar, a
gardé le souvenir de cette guerra féodale. Sur tous ces aspects, voir A.-Y. Bourgès, « L’expansion
territoriale des vicomtes de Léon à l’époque féodale », dans Bulletin de la Société archéologique du
Finistère, t. 126 (1997), p. 363-366.
2
E. Faral, La légende arthurienne. Etudes et documents. Première partie : les plus anciens textes, t. 3,
Paris, 1929, p. 270 ; cette édition de l’Historia regum Britanniae suit le texte du ms. Cambridge,
Trinity College, n° 1125, désigné G par l’éditeur, et donne les variantes de trois autres ms. désignés R,
P et E, respectivement ms. Leyde, Bibliothèque de la ville, n° 20, ms. Paris, Bibliothèque nationale de
France, n° 6233 et ms. Berne, Bibliothèque de la ville, n° 568 (op. cit., p. 64-70). L’édition plus
récente de N. Wright (Cambridge, 1985) suit quant à elle le texte du ms. E ; cette édition bénéficie
d’une traduction française par L. Mathey-Maillé, Paris, 1992.
2

texte de Wace : cet auteur qui traduisit l’ouvrage de Geoffroy en 1155, a écrit
Jaguz 3.
Quant au toponyme Bodloano, à l’ablatif et introduit par la préposition de,
son cas de déclinaison indique qu’il s’agit là du lieu d’où est venu Jagu, comme
le confirme là encore le texte de Wace : « l’un de ces treis ot nun Jaguz/ de
Bodloan esteit venuz »4. On peut être légitimement tenté de chercher à le
reconnaître dans quelque toponyme trégorois ; et compte tenu de l’habituelle
confusion entre n et u dans les mss médiévaux, deux hypothèses doivent être
explorées selon que l’on retienne la forme Bodloano (nominatif *Bodloanum)
ou la forme *Bodloauo (nominatif *Bodloauum).
Dans le premier cas, il faut peut-être rapprocher *Bodloanum de Botlézan,
nom d’une ancienne paroisse, aujourd’hui village de la commune de Bégard
(Boloezan en 1251, Botloezan vers 1330, Bodlezan à la fin du XIVe siècle,
Botlezan dès 1449)5. Mais, privilégiant l’hypothèse d’un toponyme
*Bodloauum nous préférons tourner nos recherches vers Boloï, lieu-dit en
l’actuelle commune de Pleudaniel, dont « l’église » (ecclesiam de Botloi) est
citée dès 11636 : il y avait là en effet un fief important dont le château « se
dressait sur un promontoire dominant le Trieux »7 et dont la dynastie
seigneuriale est attestée dès 1202 avec Olivier de Boloi et Nobilis (la sœur
d’Olivier ?)8. Or cette seigneurie, qui avait passé dès avant la fin du XIIIe siècle
dans les mains de la famille de Tournemine, s’étendait également sur le
territoire de l’actuelle commune de Ploézal, jusqu'à proximité de la Roche-Jagu,
autre forteresse dominant le Trieux, à moins d’un kilomètre en amont de la

3
La geste du roi Arthur, éd. E. Baumgartner et I. Short, Paris, 1993, p. 232.
4
Ibid.
5
Nous empruntons ces différentes formes à B. Tanguy, Dictionnaire des noms de communes, trèves et
paroisses des Côtes d’Armor, s.l. [Douarnenez], 1992, p. 22.
6
A. de Barthélemy et J. Geslin de Bourgogne, Anciens évêchés de Bretagne [6 vol.], Saint-Brieuc,
1855-1879, t. 4, p. 278.
7
B. Tanguy, Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses des Côtes d’Armor, p. 193.
8
Anciens évêchés de Bretagne, t. 4, p. 57-58
3

motte de Botloi. Une telle proximité topographique a pu encourager Geoffroy de


Monmouth à rapprocher le nom de Jagu de celui de Botloi ; peut-être même
l’origine géographique attribuée à Jagu est-elle conforme à la vérité historique
et le fondateur de la Roche était-il issu de la dynastie seigneuriale de Botloi ?
Certains auteurs9 ont évoqué la possibilité que le récit de la bataille de Siesia
tel qu’on le trouve dans l’Historia regum Britanniae puisse constituer la
transposition littéraire et l’amplification légendaire de celle livrée à Tinchebray
le 28 septembre 1106 par le roi Henri Ier d’Angleterre contre le duc Robert de
Normandie, bataille dans laquelle les troupes bretonnes d’Armorique,
commandées par Alain Fergent en personne, ont joué un rôle décisif, très
similaire à ce que décrit Geoffroy de Monmouth et qui a finalement permis la
victoire du roi Henri. Si la présence d’un baron breton du nom de Jagu était
attesté à Tinchebray, notre hypothèse s’en trouverait extrêmement confortée10.

André-Yves Bourgès
Centre international de recherche et de
documentation sur le monachisme celtique
(CIRDoMoC), Landévennec

9
Voir par exemple G. Minois, « Bretagne insulaire et Bretagne armoricaine dans l’œuvre de Geoffroy
de Monmouth », dans Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. 58 (1981),
en particulier p. 54 et n. 26.
10
Un certain Riou filius Jagu figure parmi les barons du comte Etienne [de Tréguier] dans une charte-
notice passée à Guingamp en 1123 (publications partielles par Dom H. Morice, Mémoires pour servir
de preuves à l’histoire... de Bretagne, t. 1, Paris, 1742, col. 546, d’après une copie du XIVe siècle, col.
547 d’après l’original). Le premier seigneur de La Roche-Jagu mentionné explicitement comme tel est
un certain Ricardus, né vers le début du XIIIe siècle, décédé avant 1251, lequel avait épousé Villana,
fille du vicomte de Rohan (Dom H. Morice, idem, col. 951). Le successeur de ce Richard s’appelle
Prigent, suivi par un autre Richard. Le nom de baptême Richard, apparemment transmis de grand père
à petit-fils, étant assez rare dans l’onomastique bretonne, et plus particulièrement trégoroise, de
l’époque féodale, il constitue donc un indice intéressant pour tenter de reconnaître les origines du
lignage en question. Un certain Ricardus et son frère Alanus que leur gémellité faisait désigner dans
les actes par un surnom commun, gemelli, « les jumeaux », ont figuré constamment parmi les fidèles
du duc Conan IV (1156-1171), lequel « régna » après 1166 sur le seul comté de Guingamp ; il est
possible — mais en l’absence de preuves, il s’agit là d’une simple conjecture — que ce Ricardus
gemellus, dont la naissance peut se situer aux années 1140, ait été le grand père de l’époux de Vilaine
de Rohan.

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