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courrierinternational.com N° 1115 du 15 au 21 mars 2012
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N° 1115 du 15 au 21 mars 2012

Travail

Les secrets du commerce en ligne

Football

Au Salvador, les joueurs ont peur

Littérature

Un Céline allemand ?

les joueurs ont peur Littérature Un Céline allemand ? 1962-2012 L’Algérie s e r a c

1962-2012

L’Algérie se raconte

Dossier spécial en partenariat avec

El Watan

5

PIERRE-EMMANUEL RASTOIN

n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012
n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

Editorial

Au revoir et merci !

Qu’il me soit permis, pour ce dernier éditorial, d’emprunter le titre d’un roman d’un aca- démicien toujours vert. En effet, après dix-huit ans de ser- vices, je quitte la maison Cour- rier international. Je voudrais donc profiter de cette occa- sion pour remercier ici beau- coup de gens qui nous ont permis de faire grandir ce journal. Je pense tout d’abord aux lecteurs, qui n’hésitent pas chaque semaine à se plonger dans les affaires du monde, des questions parfois compliquées et éloignées de leurs soucis quotidiens. Merci aussi à toutes les équipes de Courrier et de Presseurop : rédacteurs, traduc- teurs, réviseurs, graphistes et iconographes, qui ont, semaine après semaine, enrichi le journal et son site web. Evidemment, comment oublier nos amis reporters et journalistes du monde entier – ils sont peut-être plus de 12 000 – dont nous avons (avec leur accord) traduit et publié les textes ? Certains d’entre eux ont pris des risques au cours des conflits qui ont émaillé ces deux décennies, depuis la Bosnie-Herzégovine jusqu’à la Syrie, ou en enquêtant sur des sujets difficiles, qui touchent aux mafias ou aux systèmes de corruption. Sans leur cou- rage et leur talent, Courrier international serait moins riche et moins pertinent… Merci aussi à tous ceux qui travaillent à nous faire connaître et à gérer la maison :

je pense bien sûr aux administratifs, aux services de pro- motion, à ceux qui s’occupent de la vente au numéro ou des abonnements, au réseau de distribution et aux mar- chands de journaux qui nous soutiennent (et je sais qu’ils sont nombreux) et, enfin, aux régies publicitaires et à leurs annonceurs, ainsi qu’aux actionnaires qui nous ont fait confiance. Et puis comment oublier les quatre fon- dateurs qui ont eu l’intuition géniale de ce journal des journaux ? Le show de l’actualité continue, Courrier international aussi. Et je suis heureux de terminer ma mission avec ce numéro spécial qui retrouve une très ancienne tradition :

celle d’inviter un autre journal dans nos pages. Merci donc à Omar Belhouchet, le directeur d’El-Watan, et à ses équipes de s’être prêtés au jeu d’écrire à la fois pour leur public algérien et pour vous, lecteurs. Au travers de leurs analyses et témoignages, vous revivrez les cin- quante ans de l’indépendance de l’Algérie, avec des couacs, des retours en arrière, mais aussi l’espoir toujours vivant de bâtir une grande nation démocratique. L’actualité continue, je le disais à l’instant, et 2012 nous promet de belles bagarres électorales, notamment en France et aux Etats-Unis, sans doute hélas d’autres conflits (l’Iran ?) et, je l’espère, quelques bonnes nou- velles (voir, par exemple, p. 40 la collecte de l’eau de pluie au Burundi). Autant de raisons, donc, de rester branchés sur la planète avec Courrier international.

Philippe Thureau-Dangin

avec Courrier international. Philippe Thureau-Dangin En couverture : Algérie, 2011. Photo de Patrick Zachmann,

En couverture : Algérie, 2011. Photo de Patrick Zachmann, Magnum Photos

Sommaire El Watan PERSPECTIVES FRANCE-ALGÉRIE P. 32 LÉGISLATIVES P. 34 LE QUOTIDIEN INDÉPENDANT - 15
Sommaire
El Watan
PERSPECTIVES
FRANCE-ALGÉRIE P. 32
LÉGISLATIVES P. 34
LE QUOTIDIEN INDÉPENDANT - 15 MARS 2012
CINQUANTE ANS APRÈS L’INDÉPENDANCE
7 Planète presse
ÉDITO
8 A suivre
Une si jeune
Algérie
Le 18 mars 1962 étaient signés
les accords d’Evian. Le 19, les armes
se taisaient après huit ans de guerre.
Le 5 juillet, c’était l’indépendance…
Courrier international a souhaité
commémorer de manière spéciale
10
Les gens
ce tournant crucial dans l’histoire
de l’Algérie, mais aussi dans l’histoire
de la France, l’ancienne puissance
coloniale. Nous avons donc proposé
12
Controverse
à
Omar Belhouchet, le directeur
d’El Watan, journal qui a fait preuve,
plus d’une fois, de sa liberté de ton
à
l’égard des pouvoirs, de publier
D’un continent à l’autre
Alger en liesse au
lendemain du référendum
pour l’indépendance
du 1 er juillet 1962.
un supplément commun. On y trouvera
donc, avec l’identité graphique
d’El Watan, des témoignages,
reportages et analyses rassemblés
par l’équipe du quotidien algérien,
sans oublier les cartoons de Hic,
son dessinateur. Tous ces articles,
avec quelques autres, seront publiés
par El Watan le 19 mars.
Comme le montrent ces contributions,
l’Algérie est encore une jeune
république qui a l’avenir pour elle.
13
France
DU MAUVAIS USAGE DE L’HISTOIRE
SUR LE SITE DE
COURRIER INTERNATIONAL
Culture Le label français ne connaît
pas la crise
La vérité, rien que la vérité
Témoignages
Le Commandant Azzedine interviewé
par Boukhalfa Amazit raconte
son combat pour la liberté. Un parcours
qui a commencé en mars 1955.
Présidentielle Le halal : un débat
déshonorant pour la droite
Vu d’Allemagne Trop extrême
pour Angela Merkel
Redha Malek, porte-parole
du Gouvernement provisoire
de la République algérienne (GPRA),
était au cœur même des négociations
qui ont abouti aux accords
d’Evian signés le 18 mars 1962.
Une interview de Salima Tlemçani.
A ce jour, l’histoire de la
guerre de libération nationale,
entre 1954 et 1962, n’a pas
encore livré tous ses secrets.
P our les Algériens, plus qu’un travail
de mémoire, c’est une réelle rétros-
pective qu’il faut. Des pans entiers
Retrouvez des extraits de ces entretiens pages 30 et 31
Exclusivité
libération nationale, Amirouche et Si
El Houas ont été tués dans une embusca-
de en mars 1959]. Des décennies durant,
on a continué à servir un terrible men-
songe sur la mort de l’architecte du congrès
de la Soummam, Abane Ramdane [en
août 1956, celui-ci fonde les bases idéolo-
giques de la révolution algérienne et du
futur Etat indépendant ; il sera assassiné
par ses pairs en décembre 1957]. Des zones
d’ombre entourent encore l’énigmatique
armée des frontières qui a porté Ahmed
Ben Bella au pouvoir en 1962 [l’armée des
frontières s’est constituée parallèlemet à
l’Armée de libération nationale, l’ALN, en
dehors du territoire algérien, notamment
aux frontières avec le Maroc et la Tunisie,
où les armes arrivaient afin d’être ache-
minées vers l’intérieur du pays].
RÉVÉLATIONS TERRIFIANTES
15
Europe
Vous pouvez aussi lire, en exclusivité
sur le site, les commentaires
du journaliste et auteur Pierre Daum,
sur son livre Ni valise ni cercueil,
qui retrace l’itinéraire de ces ”pieds
noirs” restés en Algérie après 1962.
Paru chez Actes Sud en janvier,
il est disponible en Algérie
chez Médias Plus depuis mars 2012.
Propos recueillis par Adlène Meddi.
Slovaquie A Komarno, les craintes
de la minorité hongroise
Grèce Chéri, fais les valises,
on n’a plus un sou
Union européenne De Berlin à Budapest,
le Coca-Cola n’a pas le même goût
Royaume-Uni Le permis de tuer
des espions de Sa Majesté
Portugal “Cela devait donner du coton,
Et une liste, non exhaustive, de livres
et de documentaires pour comprendre
ce qui s’est passé.
de cette période restent toujours incon-
nus, même si les langues ont commencé à
se délier. La nécessité d’écrire et de récrire
l’Histoire s’impose plus que jamais comme
une œuvre salutaire pour comprendre
cette lutte, tous les événements qui l’ont
façonnée et qui ont conduit le pays à l’in-
dépendance. Mais une indépendance qui
n’a pas tardé à être détournée.
Le régime mis en place en 1962 n’a pas
hésité à imposer sa propre version de
l’Histoire, de laquelle, d’ailleurs, il a tiré
toute sa légitimité. L’histoire qu’on a en-
seignée, c’est celle qu’on a triturée et sou-
mise aux manœuvres du pouvoir. Donc,
elle n’a jamais été la vraie.
La peur de la vérité a été telle que même
les ossements des colonels Amirouche
et de Si El Houas ont été séquestrés pen-
dant vingt ans [membres de l’Armée de
Après un demi-siècle d’indépendance, la
volonté de ne pas lever le voile sur l’his-
toire, la vraie, d’une guerre de libération
qui a duré sept ans et demi n’a pas faibli.
Hormis quelques œuvres disparates,
celle de l’historien Mohammed Harbi ou
d’historiens français plus ou moins ob-
jectifs, peu de choses ont été dites ou
écrites sur cette période. Les raisons en sont
multiples. Ce n’est pas par manque de cou-
rage, mais plutôt par opportunisme. Des
acteurs de la révolution se sont carrément
tus, au lendemain de l’indépendance, de
crainte de se voir marginalisés – certains
l’ont été des années durant. D’autres ont
choisi de partager le pouvoir au prix de
beaucoup de reniements et de renonce-
ments. De temps à autre, des informations
précieuses sont divulguées, comme ce rap-
port rédigé en 1958 par le colonel Ouam-
rane sur l’assassinat d’Abane Ramdane et
du colonel Si Chérif (Ali Mellah) par ceux
qu’on appelle le groupe d’Oujda. Il a fallu,
en effet, attendre longtemps pour que le
document en question soit publié. Il fait
des révélations terrifiantes. Sur ce qui est
appelé “le complot des colonels” aussi, peu
de choses ont été dites. Et lorsqu’on parle
de la révolution c’est la querelle assurée.
Tout le monde a vu la passion soulevée
par le livre écrit par le président du Ras-
semblement pour la culture et la démo-
cratie (RCD), Saïd Sadi, Amirouche, une vie,
deux morts, un testament. Une histoire algé-
rienne [éd. L’Harmattan, 2010]. Evidem-
ment, ce n’est pas tant le besoin de re-
construire un passé spolié qui a intéressé
les intervenants que l’ambition de re-
mettre en cause les positions d’un groupe
En couverture
1962-2012, l’Algérie se raconte
Le 18 mars 1962 étaient signés les accords
d’Evian. Le 19, les armes se taisaient après
huit ans de guerre. Courrier international
a
souhaité commémorer ce tournant
des tomates
Italie Trop d’argent sale derrière le TGV
Islande Un conte de crise à méditer
crucial dans l’histoire de l’Algérie
en publiant un dossier spécial
en partenariat avec le quotidien El Watan.
MARC RIBOUD/MAGNUM
partenariat avec le quotidien El Watan. MARC RIBOUD/MAGNUM Timor-Oriental Une jeunesse à l’avenir calciné 42
partenariat avec le quotidien El Watan. MARC RIBOUD/MAGNUM Timor-Oriental Une jeunesse à l’avenir calciné 42

Timor-Oriental Une jeunesse à l’avenir calciné

42 Courrier in English

Prochain rendez-vous dans CI n° 1020,

à paraître le 19 avril 2012

44 Economie

Emploi Vous achetez souvent en ligne ?

Apprenez donc ce qu’il y a derrière

47 Sciences

Santé publique Le modèle grippé

des vaccins suédois Neurosciences La blouse fait le savant

49 Ecologie

Energie Un barrage socialement responsable, c’est possible ?

Long courrier

50 Idées Les plaisirs singuliers

et pluriels de la lecture

20

Amériques

52

Récit Dessine-moi une moustache

Etats-Unis A quoi ressemblerait

54

Le livre Un Céline dans la littérature

son second mandat ?

allemande ?

Campagne Le long cauchemar

57

Style Mon appart doré sur canapé

des républicains

59

Insolites Des jeux vidéo pour égayer

Salvador De l’influence des gangs sur le football

la vie des porcs

Mexique Florence Cassez et les autres

24 Asie

Timor-Oriental Une jeunesse

à l’avenir calciné Chine Internautes, vos papiers ! Inde Bhopal vient hanter les JO de Londres

35 Moyen-Orient

Syrie Les Israéliens ne dénoncent que le veto russe Syrie Les Arabes ne hurlent que contre Israël Monde arabe Pourquoi nos reporters ne couvrent pas la Syrie

Egypte Jours terribles dans un village du delta

40 Afrique

Burundi Bonne nouvelle :

on capte l’eau et on reboise

40 Afrique Burundi Bonne nouvelle : on capte l’eau et on reboise Emploi Ce qu’il y
40 Afrique Burundi Bonne nouvelle : on capte l’eau et on reboise Emploi Ce qu’il y

Emploi Ce qu’il y a derrière le commerce en ligne

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 7

Courrier international n° 1115

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication, Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal mars 2012 Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France

Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com

Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédacteurs en chef Eric Chol (16 98), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Isabelle Lauze (16 54), Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Jean-Hébert Armengaud (édition, 16 57). Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Mark Porter Associates

Europe Jean-Hébert Armengaud (coordination générale, 16 57), Danièle

Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique,

16 22), Chloé Baker (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70),

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Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa

Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service,

Amérique du Nord, 16 14), Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95),

Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès

Gaudu et Franck Renaud (chefs de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-Est),

Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Marion Girault-

Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-

jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié

(chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35),

Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre

Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29),

Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon

(Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47)

Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Médias Mouna

El-Mokhtari (chef de rubrique, 17 36) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt (17 48) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique,

16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74)

Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33),

Mouna El-Mokhtari (rédactrice, 17 36), Catherine Guichard (rédactrice,

16 04), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot, Albane

Salzberg (marketing), Paul Blondé (rédacteur, 16 65)

Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97)

Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon

(anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-

Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-

Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),

Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga

Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet)

Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53)

Maquette Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66)

Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon)

Informatique Denis Scudeller (16 84)

Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe) et Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Routage France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg

Ont participé à ce numéro Edwige Benoit, Jean-Baptiste Bor, Axelle Choffat, Sophie Courtois, Devayani Delfendahl, Geneviève Deschamps, Maddalena De Vio, Bernadette Dremière, Arnaud Dubois, Marion Gronier, Gabriel Hassan, Mira Kamdar, Nathalie Kantt, Andréa Khoshkhou, Laurent Laget, Carole Lyon, Valentine Morizot, Edouard Ohleyer, Nicole Thirion, Charline Vasseur, Wu Huiyi

Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (Partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion Julie Delpech de Frayssinet (responsable, 16 13), Nicolas Guillement. Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit :

Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale :

Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion : Christiane Montillet

Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91).

Publicité M Publicité, 80 boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 01

40 39 13 13. Directrice générale : Corinne Mrejen. Directrice déléguée :

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classées : Cyril Gardère (cyril.gardere@mpublicite.fr, 13 03). Exécution :

Géraldine Doyotte (01 57 28 39 93) Site Internet Alexandre de

Montmarin (alexandre.demontmarin@mpublicite.fr, 01 53 38 46 58).

Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146

Service clients abonnements : Courrier international, Service abonnements, A2100 - 62066 Arras Cedex 9. Tél. : 03 21 13 04 31 Fax : 01 57 67 44 96 (du lundi au vendredi de 9 heures à 18 heures) Courriel : abo@courrierinternational.com

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Courrier international, USPS number 013-465, is published weekly 49 times per year (triple issue in Aug, double issue in Dec), by Courrier International SA c/o USACAN Media Dist. Srv. Corp. at 26 Power Dam Way Suite S1-S3, Plattsburgh, NY 12901. Periodicals Postage paid at Plattsburgh, NY and at additional mailing Offices. POSTMASTER : Send address changes to Courrier International c/o Express Mag, P.O. box 2769, Plattsburgh, NY 12901-0239.

Ce numéro comporte un encart Abonnement broché sur les exemplaires kiosques France métropolitaine.

Sur le web www.courrier international.com
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www.courrier
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Planète presse

courrierinternational.com

Parmi nos

sources

cette

semaine

Ha’Aretz 80 000 ex., Israël, quotidien. Premier journal publié en hébreu sous

le mandat britannique,

en 1919, “Le Pays” est

le journal de référence

chez les politiques et les intellectuels israéliens.

Asharq Al-Awsat

200 000 ex., Arabie

Saoudite, quotidien. “Le Moyen-Orient” se présente comme

le “quotidien international

des Arabes”. Edité par Saudi Research and Marketing

– présidé par un frère

du roi –, il se veut modéré et combat le radicalisme arabe, même si plusieurs de ses journalistes affichent une sensibilité islamiste. El Faro (elfaro.net) Salvador. “Le Phare” est un site d’information pluraliste fondé en 1998. L’excellence de ses enquêtes de terrain constitue une référence. Les principales signatures de la presse d’Amérique

centrale et d’Amérique latine

y

Gazeta Wyborcza

396 000 ex., Pologne,

quotidien. “La Gazette

électorale”, fondée par Adam Michnik en mai 1989, est devenue un grand titre malgré ses faibles moyens. Son ambition est d’offrir un journal informatif et laïc. Son supplément du jeudi, Duzy Format, cultive

la tradition du reportage

littéraire à la polonaise.

Al-Hayat 110 000 ex.,

Arabie Saoudite (siège

à Londres), quotidien.

collaborent.

Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. collaborent. “La Vie” est sans doute le journal de référence

“La Vie” est sans doute

le journal de référence

de la diaspora arabe et la tribune préférée

des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui veulent s’adresser

à un large public.

Heti Világgazdaság 200 000 ex., Hongrie, hebdomadaire. Le préféré

de l’intelligentsia. Indépendant de tendance

libérale, HVG est l’hebdo magyar de référence. The Hindu 700 000 ex., Inde, quotidien.

de référence. The Hindu 700 000 ex., Inde, quotidien. Hebdomadaire fondé en 1878, puis quotidien à

Hebdomadaire fondé en 1878, puis quotidien

à partir de 1889.

Publié à Madras et diffusé essentiellement dans le sud

du pays, ce journal indépendant est connu pour sa tendance politique de centre gauche.

The Irrawaddy Myanmar, trimestriel. En décembre 2010, peu de temps après la libération de l’opposante historique Aung San Suu Kyi,

le mensuel de la dissidence

birmane fondé en 1993

a dû renoncer à paraître

dans sa version imprimée. L’équipe rédactionnelle, basée à Chiang Mai

en Thaïlande, a alors annoncé qu’elle se concentrerait sur son site Internet. Néanmoins, fin mars, est réapparue une version papier qui aura une périodicité trimestrielle.

The Independent 3 000 ex., Gambie, bihebdomadaire. Fondé en juillet 1995, cet organe de presse privé adopte un ton critique vis-à-vis des autorités de Banjul. Plusieurs fois interdit, ce titre anglophone reste une des sources d’information favorites des Gambiens.

Lidové Noviny 72 000 ex.,

République tchèque, quotidien.

Lidové Noviny 72 000 ex., République tchèque, quotidien. Le “Journal populaire”, dont le lectorat regroupe nombre

Le “Journal populaire”, dont le lectorat regroupe nombre d’intellectuels, est aujourd’hui le second quotidien d’information générale, après Mladá Fronta Dnes, en termes de diffusion. Interdit sous le régime communiste, il est devenu un journal libéral et indépendant de qualité. Miller-McCune 97 000 ex., Etats-Unis, bimestriel. Créé en 2008, le magazine porte le nom de sa fondatrice, l’éditrice Sara Miller McCune. Son ambition :

parler des chercheurs et des domaines de la recherche qui peuvent apporter des solutions dans le champ du social, tout en restant une publication généraliste. Mother Jones 180 000 ex., Etats-Unis, bimestriel. Lancé en 1976 par quelques passionnés de journalisme d’investigation, Mother Jones revendique fortement son identité progressiste

et contestataire. Ce magazine de gauche,

d’envergure nationale, traite de l’actualité ainsi que des grands enjeux de notre temps : environnement, justice sociale, etc. Nanfang Zhoumo 1 300 000 ex., Chine, hebdomadaire. Le magazine le plus attendu de Chine pour ses enquêtes et ses reportages a souvent débusqué des cadres corrompus et dénoncé des scandales, au point de déranger en haut lieu. Les rappels à l’ordre et les évictions de dirigeants qu’il subit régulièrement érodent son mordant. Noticias 70 000 ex., Argentine, hebdomadaire. Créée en 1982, cette revue se veut originale, divertissante

et informative. Cette publication du très important groupe de presse Perfil est l’outsider de la presse dominicale argentine.

El País 392 000 ex. (777 000 ex. le dimanche), Espagne, quotidien. Né en 1976, après la mort de Franco, “Le Pays” est une institution. Le plus vendu des quotidiens d’information générale s’est imposé comme l’un des vingt meilleurs journaux du monde. Plutôt proche des socialistes, il appartient au groupe Prisa. Público 70 000 ex., Portugal, quotidien. Lancé en 1990, “Public” s’est vite imposé par son originalité et sa modernité dans la grisaille de la presse portugaise. S’inspirant des grands quotidiens européens, il propose une information de qualité sur le monde. Al-Quds Al-Arabi

50 000 ex., Royaume-Uni,

quotidien. “La Jérusalem arabe” est l’un des trois grands quotidiens panarabes édités à Londres. Toutefois, contrairement à ses confrères Al-Hayat et Asharq Al-Awsat, il n’est pas détenu par des capitaux saoudiens.

San Francisco Chronicle

519 000 ex., Etats-Unis,

quotidien. Charles

et Michael de Young ont

17 et 19 ans, et 20 dollars

en poche, lorsqu’ils publient

en 1865 le premier numéro du Daily Dramatic Chronicle. Grâce à une équipe de

500 journalistes, le titre est

aujourd’hui l’un des poids lourds de l’information de la côte Ouest. Al-Shourouk Egypte, quotidien. Crée en 2009 par la célèbre maison d’édition égyptienne Dar Al- Shourouk, “Lever de soleil” est un média généraliste qui traite de l’actualité politique, économique, culturelle et sportive.

Der Spiegel 1 076 000 ex., Allemagne, hebdomadaire. Un grand, très grand magazine d’enquêtes, lancé en 1947, agressivement indépendant et qui a révélé plusieurs scandales politiques. Svenska Dagbladet

190 000 ex., Suède,

quotidien. Fondé en 1884, “Le Quotidien de Suède”, conservateur, a été racheté en l’an 2000 par le groupe

norvégien Schibstedt. Passé tabloïd en 2001, il offre de bonnes pages culturelles. Syfia Grands Lacs (syfia- grands-lacs.info) France. L’agence de presse en ligne couvre la république démocratique du Congo,

le Rwanda et le Burundi.

En son sein, une école forme des journalistes. Die Tageszeitung 60 000 ex., Allemagne, quotidien. Ce titre alternatif, né en 1979 à Berlin-Ouest, s’impose comme le journal de gauche des féministes, des écologistes et des pacifistes… sérieux. El Universal 150 000 ex., Mexique, quotidien.

sérieux. El Universal 150 000 ex., Mexique, quotidien. Fondé en 1916 par Félix Palavicini, ce quotidien

Fondé en 1916 par Félix

Palavicini, ce quotidien

a été très proche

du Parti révolutionnaire institutionnel. Il fut

le premier journal mexicain

à fonctionner avec des

agences de presse et à avoir des correspondants. Figure emblématique du journal,

son propriétaire, Juan

Francisco Ealy Ortiz, a passé

le flambeau à son fils.

To Vima (tovima.gr), Grèce. Confronté à la baisse de ses recettes publicitaires,

le titre, propriété du groupe

de presse Lambrakis (Ta Nea,

Tachydromos, etc.), a arrêté son édition papier (sauf

la version dominicale).

“La Tribune” devient ainsi un quotidien en ligne. The Wall Street Journal 2 000 000 ex., Etats-Unis, quotidien. La bible des milieux d’affaires, à manier avec précaution : d’un côté, des enquêtes et reportages de grande qualité ; de

l’autre, des pages éditoriales tellement partisanes qu’elles tombent trop souvent dans la mauvaise foi

la plus flagrante.

des pages éditoriales tellement partisanes qu’elles tombent trop souvent dans la mauvaise foi la plus flagrante.

8

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

HUGO CORREIA/REUTERS ; AMR NABIL/AP/SIPA ; AFP ; GEORGES GOBET/AFP ; AFP

A suivre

; AMR NABIL/AP/SIPA ; AFP ; GEORGES GOBET/AFP ; AFP A suivre Egypte Début de la
; AMR NABIL/AP/SIPA ; AFP ; GEORGES GOBET/AFP ; AFP A suivre Egypte Début de la
; AMR NABIL/AP/SIPA ; AFP ; GEORGES GOBET/AFP ; AFP A suivre Egypte Début de la
Egypte
Egypte

Début de la campagne présidentielle

“Depuis l’ouverture du dépôt de candidatures le 10 mars, 280 personnes ont été retirer les dossiers nécessaires. Certaines se sont présentées comme fils du dernier roi d’Egypte”, rapporte Al-Youm Al- Sabee. L’attention se focalise toutefois sur une poignée de candidats, dont au moins trois liés à l’ancien régime. Il s’agit notamment d’Amr Moussa, qui fut ministre des Affaires étrangères sous Hosni Moubarak mais se présente comme l’homme de la rupture. De même, Ahmed Chafik, qui fut nommé Premier ministre par Moubarak juste avant d’être balayé par la révolution. Enfin, Mansour Hassan, chef du Conseil consultatif instauré unilatéralement par les militaires. La presse prête par ailleurs aux militaires la volonté de dégager une candidature “de consensus”, c’est-à-dire négociée entre eux et la principale force au Parlement, les Frères musulmans. Les jeunes du Mouvement du 6 avril, une des principales organisations

du Mouvement du 6 avril, une des principales organisations révolutionnaires, dénoncent un verrouillage du processus

révolutionnaires, dénoncent un verrouillage du processus et menacent d’une nouvelle révolution si un candidat issu de l’ancien régime devait l’emporter les 23 et 24 mai prochains, date des élections.

Sénégalles 23 et 24 mai prochains, date des élections. Wade, par ici la sortie ! Le

Wade, par ici la sortie !

Le second tour de la présidentielle, prévu le 25 mars, sonne comme une fin de règne pour le président sortant

sonne comme une fin de règne pour le président sortant Portugal Grève générale La CGTP, principale
Portugal
Portugal

Grève générale La CGTP, principale confédération syndicale du pays, appelle à une grève générale le 22 mars pour dénoncer les attaques portées contre les droits des travailleurs. Le Parlement s’apprête en effet à voter une réduction de moitié de la rémunération des heures supplémentaires, la possibilité d’imposer la mobilité géographique aux fonctionnaires ou encore la suppression de quatre jours fériés.

Abdoulaye Wade, arrivé en tête du premier tour, le 26 février, avec 34,81 % des voix. Son ancien Premier ministre Macky Sall est second avec 26,58 %. Mais tous les autres candidats se sont alliés à ce dernier. Des organisations de la société civile et les leaders d’opinion aussi. C’est le cas du chanteur Youssou N’Dour et du mouvement de protestation Y en a marre. “Théoriquement, ces soutiens créditent Macky Sall de 65 % des suffrages au second tour. Le combat apparaît comme inégal. Dans ces conditions, comment Abdoulaye Wade pourra-t-il s’imposer au final ? Il compte mobiliser et rallier en sa faveur les abstentionnistes du premier tour. Quelle gageure !” s’exclame Le Quotidien de Dakar.

Chine-Europe
Chine-Europe

Les compagnies aériennes européennes se rebiffent

Neuf entreprises du secteur aérien européen dénoncent, dans une lettre envoyée aux chefs de gouvernement allemand, britannique, français et espagnol, la taxe carbone entrée en vigueur le 1 er janvier (qui sera prélevée à partir de 2013). Airbus, Air Berlin, Air France, British Airways, Iberia, Lufthansa, Virgin Airlines, ainsi que les équipementiers Safran et MTU fustigent cette mesure “unilatérale” qui a déjà conduit la Chine à suspendre la commande de 45 Airbus A330, explique le Financial Times. Appliqué

à toutes les compagnies opérant au sein

de l’UE, le système d’échange de quotas d’émissions (une sorte de permis de polluer) est également contesté par les Etats-Unis et la Russie. Pour l’instant, Bruxelles tient bon.

Russie
Russie

L’opposition cherche un second souffle

Le meeting de l’opposition du 10 mars

à Moscou, sur l’avenue du Nouvel-Arbat,

“a tiré un trait sur les trois mois de confrontation avec le pouvoir”, écrit la Nezavissimaïa Gazeta. Avec 10 000 personnes selon la police, 25 000 selon les organisateurs, la première manifestation autorisée du mouvement Pour des élections honnêtes depuis la réélection de Vladimir Poutine à la présidence, le 4 mars, a été plutôt un échec. Mais “les précédents meetings, qui ont réuni plus de 100 000 participants, ont changé le climat politique du pays. Le pouvoir et le mouvement de protestation se trouvent aujourd’hui face au choix d’une nouvelle stratégie.”

Syrie
Syrie

L’effet des sanctions

Les sanctions économiques américaines européennes et arabes imposées à la Syrie ont fait grimper les prix d’une manière vertigineuse, assure The Daily Star. Le prix de certaines denrées alimentaires a augmenté de 72 %, les bonbonnes de gaz de 60 %. Le dollar, qui s’échangeait à 46,50 livres syriennes, dépasse à présent les 75 livres. En six mois, l’inflation est passée de 5 à 11 %. Pour empêcher l’écroulement de la livre syrienne, le gouvernement a augmenté les tarifs douaniers sur 39 produits de grande consommation. Cette mesure risque d’encourager la contrebande de marchandises en provenance des pays voisins, estiment plusieurs experts. Enfin, Damas pense mettre en place des accords de troc avec des pays “amis”, comme la Russie, la Chine ou le Venezuela.

“amis”, comme la Russie, la Chine ou le Venezuela. Agenda Hongrie 15 mars Première audience civile

Agenda

Hongrie
Hongrie

15 mars Première audience

civile à New York dans l’affaire

Dominique Strauss-Kahn, accusé de viol par une femme de chambre du Sofitel de New

York. Le volet pénal de l’affaire

a été classé en août dernier.

(The European Fine Art Fair), le plus grand Salon des antiquaires au monde.

15 et 16 mars Tandis que le Japon est pays invité au Salon

du livre à Paris (16-19 mars),

est pays invité au Salon du livre à Paris (16-19 mars), la Foire du livre de

la Foire du livre de Leipzig (15-18 mars) ouvre grand ses portes à la littérature des Balkans et aux écrivains de Pologne, d’Ukraine et de Biélorussie.

17 mars Election

présidentielle au Timor- Oriental. Le président sortant et Prix Nobel de la paix José Ramos-Horta brigue

un nouveau mandat.

18 mars Election

présidentielle en Allemagne. Le “candidat du consensus”

Joachim Gauck est assuré d’une large majorité.

Orban montre les muscles

15 mars Fête nationale hongroise. Le Premier ministre Orban attend une démonstration de force de ses partisans dans les rues de Budapest.

18 mars Election

présidentielle anticipée en Guinée-Bissau après le décès

du président Malam Bacaï Sanha, le 9 janvier dernier. L’ex-Premier ministre Carlos Gomes Júnior est favori.

15 mars Réunion du Fonds

monétaire international

pour l’étude d’un nouveau prêt

à la Grèce.

20 mars Nouvel an iranien.

Discours politiques attendus

du chef de l’Etat, Mahmoud Ahmadinejad, et du guide suprême, l’ayatollah Khamenei.

16 mars Ouverture à

Maastricht, aux Pays-Bas, de la 25 e édition de la Tefaf

10

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

LOUAI BESHARA/AFP, JULIE DENESHA/GETTY/AFP

Les gens

Louis Ferrante

Et le mafieux devint gourou

Noticias Buenos Aires

S on discours affable tranche avec son faciès de marbre. Ses bonnes manières contrastent avec son passé violent et ses antécédents de coups et blessures. Son lourd casier judiciaire jure avec ses conférences

sur le leadership appréciées des entrepreneurs. Ce sont pourtant toutes ces contradictions qui ont fait de Louis Ferrante, 44 ans, ancien mafieux du clan Gambino – principal représentant de la mafia sicilienne, Cosa Nostra, aux Etats-Unis –, le nouveau gourou du monde des affaires. Son dernier livre, Mob rules : What the Mafia can teach the legitimate businessman [Les règles d’or de la Mafia, le secret de votre réussite professionnelle], est la nouvelle bible de tous les patrons confrontés à la crise. “La plupart des gens voient la Mafia uniquement comme une organisation criminelle. Au lieu de s’arrêter à la criminalité, je propose de distinguer les activités illégales du mode d’organisation, et de faire la part des aspects positifs du modèle économique. Après tout, les objectifs de la Mafia diffèrent peu de ceux des entrepreneurs :

gagner de l’argent”, explique Louis Ferrante dans sa résidence new-yorkaise. Ses leçons ont déjà été traduites de l’anglais en allemand, italien, chinois, portugais, français, néerlandais, japonais, russe et espagnol. En septembre 2011, il a participé à la prestigieuse conférence du magazine The Economist [Human Potential], organisée à New York, avec à ses côtés le Prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, le cofondateur d’AOL, Steve Case, et le doyen de la Harvard Business School, Nitin Nohria. Un tableau que l’on n’aurait jamais pu imaginer il y a quelques dizaines d’années, lorsque Louis Ferrante volait des voitures dans le Queens ou travaillait dans une bande de pirates de

l’asphalte. Il avait alors à peine 20 ans et la Mafia ne tarda pas à le repérer et à le prendre sous son aile. C’est de cette époque qu’il a tiré la première grande leçon de sa vie : “Si un baron

de la Mafia a l’impression qu’un de ses lieutenants

a suffisamment de talent pour prendre des initiatives

et devenir une menace pour lui, il va le neutraliser

en lui offrant une plus grande part des bénéfices. Grâce à cette alliance, l’entreprise continue d’être rentable et n’accuse pas de pertes à cause d’un différend.” C’est en prison, alors qu’il purgeait une peine de huit ans et demi, que Louis Ferrante a découvert la sensation de liberté que procure la lecture. En 2003, il a quitté sa cellule avec l’intention de ne pas y revenir. Ses débuts dans la légalité ne l’ont pas déçu. A-t-il rencontré des patrons plus impitoyables que ceux de la Mafia ? “Bien sûr, dit-il. Les dirigeants tentent constamment de corrompre le monde des affaires. Dans la Mafia, au moins,

il y a un code de conduite. Pervers, certes, mais

on sait à quoi s’attendre. La parole a force de loi.”

Son dernier livre est la nouvelle bible des entrepreneurs

C’est ainsi qu’il s’est rendu compte que les chefs d’entreprise, tout comme les parrains de la Mafia, portent des costumes et ont sous leurs ordres des dizaines ou des centaines de subordonnés. Mais, tandis que les affaires de la pègre prospèrent, les négoces licites se transforment en bulles spéculatives. Ce sont les rapports humains qui font la différence :

pour un homme qui a appris à identifier les traîtres pour assurer ses arrières, développer un véritable esprit d’équipe est crucial. Et l’une des manières de le faire, c’est de motiver les nouveaux arrivants. D’où le parallèle qu’il établit entre son expérience comme jeune recrue du crime organisé et sa fierté quand l’un de ses parrains lui a demandé de donner son avis devant tout le monde. Selon le mafieux reconverti, on peut appliquer cette méthode aux jeunes cadres lors des réunions de la direction. Parole de Ferrante. Ce gourou prône le discernement, mais on préférera quand même éviter d’avoir des dettes envers lui. Mariano Bedlyk

éviter d’avoir des dettes envers lui. Mariano Bedlyk Louis Ferrante. Dessin de Langer (Argentine) pour
Louis Ferrante. Dessin de Langer (Argentine) pour Courrier international.
Louis Ferrante.
Dessin de Langer
(Argentine)
pour Courrier
international.

Ils et elles ont dit

Alberto Ruiz-Gallardón, ministre de la Justice (Espagne) Nataliste Il dénonce une “violence structurelle” qui oblige à avorter. “Il faut protéger le droit à la reproduction […] ; de nombreuses femmes voient leur droit d’être mère bafoué par la pression du milieu.” L’administration devra faire en sorte que les femmes enceintes les plus vulnérables soient “prioritaires” pour les services sociaux. (El País, Madrid)

M gr Bechara Raï, patriarche de l’Eglise maronite (Liban) Edifiant “La Syrie est la dictature la plus proche d’une démocratie.” (L’Orient-Le Jour, Beyrouth)

Kofi Annan, émissaire international en Syrie Imagé “J’ai pressé le président [Bachar El-Assad] de lire le vieux

proverbe africain qui dit : ‘Tu ne peux pas faire tourner le vent, donc fais tourner ta voile’.(L’Orient-Le Jour, Beyrouth)

Abdoulaye Wade, président candidat (Sénégal) Protégé Pour le second tour de la présidentielle, le leader sénégalais a prêté allégeance aux confréries musulmanes et rendu hommage à son marabout :

“Si je suis

devenu président de la République, c’est par la grâce de Cheikh Ahmadou Bamba.” (Le Sénégalais, Sénégal)

Tan Chuan Jin, ministre de l’Emploi (Singapour) Empathique

A

les employées de maison de Singapour auront droit

à

par semaine. “Plus encore que du repos physique, c’est une coupure mentale et émotionnelle importante par rapport au travail”, se félicite-t-il.

partir de 2013,

une journée de repos

David Cameron, Premier ministre britannique Inquiet L’Iran cherche à fabriquer “des armes nucléaires intercontinentales” qui menacent l’Occident, avertit le chef du gouvernement.

“Soyons clairs :

il s’agit d’une menace potentiellement

beaucoup plus large, qui dépasse Israël et toute la région.” (The Guardian, Londres)

Rick Santorum, candidat aux primaires

Guardian , Londres) Rick Santorum, candidat aux primaires républicaines Combatif “Maintenant le gouverneur pense

républicaines

Combatif

“Maintenant

le gouverneur

pense qu’il

a été choisi

par Dieu pour gagner ? C’est ce qu’on va voir”, a déclaré l’ultraconservateur après qu’un des conseillers de Mitt Romney eut évoqué la nécessité d’une “intervention divine” pour empêcher l’ex-gouverneur du Massachusetts de remporter la primaire. (Time, Etats-Unis)

12 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

CAI-NYT

Controverse

| n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 CAI-NYT Controverse Eric Holder, ministre de

Eric Holder, ministre de la Justice. Dessin de Andy, Afrique du Sud.

ministre de la Justice. Dessin de Andy, Afrique du Sud. La raison d’Etat américaine justifie-t-elle tout

La raison d’Etat américaine justifie-t-elle tout ?

Oui
Oui

Contexte

Le gouvernement

américain

l’avait annoncé.

Le 30 septembre 2011,

il a mis sa menace

à exécution. L’imam

radical – de citoyenneté américaine – et chef de file d’Al-Qaida Anwar Al-Awlaki

a été tué par un tir

de drone au Yémen. Cette intervention,

qui a également

coûté la vie à un autre citoyen américain,

a provoqué

un vif débat

outre-Atlantique

sur le droit qu’a le gouvernement américain d’éliminer ses propres ressortissants. Censé mettre un terme au débat, le discours prononcé par le ministre de la justice Eric

Holder le 5 mars 2012

a au contraire

ravivé la polémique.

Holder le 5 mars 2012 a au contraire ravivé la polémique. Constitution garantit le droit à

Constitution garantit le droit à un procès équitable, pas à une procédure judi- ciaire.” Il approuve ainsi, à juste titre, le principe du pouvoir exécutif en temps de guerre. Le discours de Holder a été dénoncé par certains membres de la gauche opposés à la guerre contre le terrorisme. Ceux-ci ont cepen-

dant fait preuve de davantage de modération que du temps de Bush. Il suffit

d’être responsable de la sécurité de la nation pour adopter un point de vue plus réaliste. Nul doute que cette illumination vécue par Holder fera chaud au cœur des membres du gouvernement Bush tant voués aux gémonies.

Non
Non

Pour le San Francisco Chronicle, Obama a tort de suivre

la ligne de son prédécesseur George W. Bush.

The San Francisco Chronicle San Francisco

P our Eric Holder, notre ministre de la Justice, il est légal de tuer à l’étranger des Américains soupçonnés de terrorisme sans pro- céder à un contrôle de constitutionnalité ni en informer l’opi- nion. Voilà une étonnante affirmation et une position bien révoltante de la part du gouvernement Obama, arrivé au pou- voir avec la promesse de revenir sur ce genre d’excès qui met-

tent à mal la Constitution. Dans un discours prononcé devant des étudiants de la faculté de droit

de la Northwestern University de Chicago, Eric Holder s’est essentielle- ment retranché derrière l’argument du “Faites-nous confiance” pour défendre ces assassinats ciblés. Les directives sont pourtant bien troubles : l’armée établira une liste de dangereux terroristes, y compris américains, les tra- quera et, si le pays où se trouve le suspect ne peut pas ou ne veut pas s’en occuper, les Etats-Unis s’en chargeront. L’exemple de référence est celui d’Anwar Al-Awlaki, l’imam d’Al-Qaida natif de l’Etat du Nouveau-Mexique tué en septembre dernier au Yémen par une frappe de drone. Dans le cadre fixé par le ministre de la Justice, il n’y a ni examen exté- rieur, ni décision de justice, ni information justifiant la présence de tel ou tel suspect sur cette liste noire. Aux esprits chagrins attachés au contrôle et au cadre légal Eric Holder a offert cet éclaircissement : “Il ne faut pas confondre ‘procès équitable et ‘procédure judiciaire’, surtout lorsqu’il est question de sécurité nationale. La Constitution garantit le droit à un procès équitable, pas à une procédure judiciaire.” Contrairement à ce qu’il avait promis, Obama n’a toujours pas fermé le goulag de Guantanamo, et voilà aujourd’hui qu’il s’oppose à une vraie trans- parence à propos des assassinats ciblés. Ce mépris de l’Etat de droit de la part de l’exécutif était intolérable du temps de George W. Bush ; il ne l’est

pas moins sous Barack Obama. intolérable du temps de George W. Bush ; il ne l’est Pour The Wall Street Journal,

Pour The Wall Street Journal, le ministre de la Justice américain, Eric Holder, a toutes les raisons de défendre le principe des assassinats ciblés de terroristes.

The Wall Street Journal New York

N ous sommes un pays en guerre, a déclaré le ministre de la Jus- tice américain. Et, dans cette guerre, nous sommes confrontés à un ennemi agile et déterminé, que nous ne devrions pas sous-esti- mer. […] Comme des dizaines de procureurs et d’agents du minis- tère de la Justice, je me couche le soir en me demandant comment faire au mieux pour protéger nos concitoyens.” Non, nous ne

sommes pas en train de nous épancher avec nostalgie sur le souvenir de Michael Mukasey [qui occupait ce poste sous George W. Bush] : ce sont là les mots d’Eric Holder, le ministre de la Justice en exercice, dans un dis- cours qu’il a prononcé le 5 mars dernier à la faculté de droit de la North- western University de Chicago. Eric Holder a pris ses fonctions il y a trois ans au sein d’un gouverne- ment qui comptait bien adopter une autre approche que celle de son pré- décesseur dans la guerre contre le terrorisme. Holder tenait en particulier à ramener à New York de hauts responsables d’Al-Qaida détenus à Guan- tanamo Bay afin de les faire juger par un tribunal civil. Au printemps 2011, il a dû céder face à la réalité politique et reconnaître que c’était impossible. Dans son discours du 5 mars, il est allé plus loin. Il a défini, dans les grandes lignes, une stratégie légale remarquable de continuité avec celle du gouvernement Bush. Il a défendu le recours à des commissions militaires pour les procès concernant les crimes de guerre, rappelant qu’elles offraient les garanties “fondamentales d’un procès équitable et d’autres protections”, ajou- tant : “Nous ne devrions nous priver d’aucun outil dans notre combat contre Al- Qaida.” Il a également déclaré : “Notre gouvernement a clairement l’autorité, je dirais même la responsabilité, de défendre les Etats-Unis en faisant un usage approprié et légal de la force létale”, une autorité qui “ne se limite pas aux champs de bataille en Afghanistan”. Mais, surtout, il a défendu le principe de l’assassinat ciblé de membres d’Al-Qaida, y compris des citoyens américains comme Anwar Al-Awlaki, tué au Yémen par une frappe de drone le 30 septembre dernier. “Sur la base de principes légaux vieux de plusieurs générations et de décisions prises par la Cour suprême pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que lors du conflit actuel, il est clair que la citoyenneté américaine, à elle seule, ne garantit pas que de tels individus ne seront pas pris pour cible.” Il soutient que, si les citoyens ont droit à un procès équitable, cela ne signifie pas que les juges aient à revenir sur des décisions prises sur le champ de bataille. “Quand il s’agit d’opérations liées à la sécurité nationale, le droit à un procès équitable doit prendre en compte les réalités du combat, a-t-il lancé. La

Photo © Magda Hueckel - Licence 1/1050/974-975-976-977

776-97-9/974-97550ce

1/10cenel

- Lia

Hueckagdoto

© MPh

> Les héros de Shakespeare et l’univers du Prix Nobel Coetzee revisités par l’enfant terrible
> Les héros de Shakespeare
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par l’enfant terrible du théâtre polonais.

Kr Krzysztof Warlikowski

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www.theatre-chaillot.fr
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Contes africains d’après Shakespeare

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16

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> 23 mars 2012

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Armé de son compteur Geiger, le Blogueur enquête en Allemagne, en France et en Finlande.

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leblogueur.arte.tv

de son compteur Geiger, le Blogueur enquête en Allemagne, en France et en Finlande. À RETROUVER

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 13

France Culture
France
Culture

Le label français ne connaît pas la crise

France Culture Le label français ne connaît pas la crise Dessin de Cohen paru dans The

Dessin de Cohen paru dans The Wall Street Journal, Bruxelles.

où 300 000 personnes œuvrent dans les domaines du cinéma, de l’édition, de la radio, de la télévision ou des musées. Avec 235 000 salariés dans le secteur culturel, Londres n’arrive qu’en deuxième position. Aujourd’hui, la France propose un modèle unique au monde, qui soutient et protège ses artistes en s’appuyant sur une réglementation et des organismes publics sans équivalent ailleurs. Pour 2012, alors que tous les gouvernements réduisaient leurs budgets, le ministère de la Culture français a vu le sien augmenter, pour atteindre 7,4 milliards d’euros – cinq fois celui de l’Italie. L’institution s’inscrit dans la tradition d’un pouvoir mécène, héritée de François I er et sans cesse réinventée. André Malraux a donné son prestige au ministère, Jack Lang a fait passer des me- sures toujours en vigueur aujourd’hui :

prix unique du livre, quota de diffusion de chansons francophones à la radio, enga- gement des chaînes de télévision à finan- cer des films indépendants…

Le mécénat, tradition d’Etat

Paradoxalement, l’enthousiasme pour la “French touch” renaît alors que le minis- tère de la Culture se trouve dirigé par un ancien animateur de télévision [Frédéric Mitterrand] et que le président français est perçu comme l’un des moins cultivés de l’histoire de la République. Mais, quoi qu’il arrive, l’accès à la culture est garanti par la Constitution de 1946 [“La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture”], le chauvinisme n’est jamais remis en cause, pas plus que les politiques

Artistes mondialement reconnus, théâtres bondés, records d’affluence au cinéma… Pour cette journaliste italienne, cela ne fait pas un pli : l’exception culturelle a du bon.

La Repubblica

(extraits) Rome

o frenchy !” Ce qui passait encore pour une

S

insulte, il n’y a pas si long-

temps, est devenu un com-

de protection de ses artistes. Malgré les avertissements répétés de l’Union euro- péenne, il continue d’exister une exception culturelle française qui dicte ses règles au marché et limite la libéralisation du secteur culturel. Un siècle après l’inven- tion du cinéma par les frères Lumière, l’industrie du cinéma transalpin vit un nouvel âge d’or. L’année 2011 a enregistré un record d’en- trées – grâce notamment au blockbuster Intouchables. “Le lien de cause à effet entre l’intervention publique et le dynamisme de ce secteur est évident”, se félicite Eric Garan- deau, président du Centre national de cinématographie, chargé d’aider la pro- duction nationale via une taxe sur les billets de cinéma. Naturellement, distri- buteurs et gérants de salles indépendantes connaissent des difficultés. Beaucoup de professionnels se plaignent d’un manque d’équilibre entre grandes et petites pro-

ductions, alors que les délais pour la diffu- sion des films sur différents supports, en DVD ou sur Internet, font de nouveau l’ob- jet de discussions. Mais l’usine à rêves a su se renouveler en s’ouvrant au monde. “Le nombre de coproductions augmente”, poursuit Eric Garandeau. Sur les vingt-trois films sélec- tionnés au dernier Festival de Berlin, sept étaient financés par la France. Ces der- nières années, on a vu s’affirmer des réali- sateurs de films d’animation comme Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli, auteurs d’Une vie de chat, également nominé aux Oscars. A côté des traditionnels films d’au- teur et de genre, un cinéma populaire s’est développé, capable d’affronter des thèmes difficiles comme la discrimination, le han- dicap, la pédophilie (Polisse) ou la maladie (La Guerre est déclarée). Bref, le cinéma français n’a pas peur de prendre des risques, et il obtient par- fois de beaux happy ends – si l’on en croit la réussite de The Artist, ce film que per- sonne ne voulait produire. So frenchy ! Anais Ginori

pliment, l’aveu d’un envoûtement, le signe d’une attraction retrouvée. Les Américains sont tombés sous le charme du sourire de Jean Dujardin, au point d’oublier de cen- surer le fameux “putain” qu’il a prononcé pendant la cérémonie des Oscars. La digue

a

n’a pas seulement accueilli un groupe de joyeux trentenaires et quadragénaires incarnant la “jeune vague” du cinéma transalpin, il a été le théâtre d’une vraie déclaration d’amour à la France. Cela faisait longtemps que l’on n’avait assisté à un tel réchauffement des rela- tions franco-américaines. Par la magie du

cédé. Ce jour-là, Hollywood Boulevard

Par la magie du cédé. Ce jour-là, Hollywood Boulevard cinéma, les anciennes rivalités géopoli- tiques ont

cinéma, les anciennes rivalités géopoli- tiques ont soudain été reléguées à l’arrière- plan. Les “french fries” [boycottées pendant

la guerre d’Irak] ne sont plus à l’index et,

aujourd’hui, le magazine Time ne pourrait plus consacrer sa une à la mort de la cul- ture française, comme il le faisait en 2007.

Des succès mondiaux à la pelle

Les salles de cinéma affichent complet, les musées sont bondés. Les théâtres, les salles de concerts, les bibliothèques et les librairies résistent, malgré la crise. Le Louvre a atteint en 2011 un record d’af- fluence avec 8,8 millions de visiteurs ; Ver- sailles, le Centre Pompidou et le musée d’Orsay ont également enregistré des pics de fréquentation. L’année 2011 a aussi été marquée par de véritables phénomènes d’édition devenus mondiaux, comme le pamphlet Indignez-vous de Stéphane Hessel, traduit dans plus de vingt pays, ou le débat lancé par le mouvement pour la décroissance et théorisé par Serge Latouche [Vers une société d’abondance fru- gale Contresens et controverses sur la décroissance, éditions Mille et une nuits]. Madonna, pour sa part, a collaboré avec le Français Martin Solveig pour la réa- lisation de son dernier album [MDNA, à paraître le 26 mars sur Interscope Records]. Les DJ’s David Guetta et Bob Sinclair, les groupes Air et Phoenix conti- nuent d’être appréciés au-delà des fron- tières françaises. Certes, ces artistes travaillent en anglais mais ils vivent à Paris,

14 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

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Le halal : un débat déshonorant pour la droite

Un éditorialiste algérien est consterné par la polémique sur l’abattage halal qui secoue la campagne. Il y voit une insulte à l’intelligence des Français.

Le Quotidien d’Oran Oran

a France n’est pas un pays arriéré, les progrès de l’éduca- tion sont réels et continus

malgré les éternels débats sur le recul du niveau scolaire. Et, dans certains seg- ments, le savoir français est en pointe. Voilà un pays où l’irrationnel devrait avoir été réduit à la portion congrue, insigni- fiante. Quand le président de la Répu- blique en titre, qui joue sa réélection, claironne que le halal est au cœur des pré- occupations des Français, on ne doute pas vraiment de la réception d’un tel discours par le rationalisme des Français. On ne doute pas, mais on constate qu’une partie de la droite dite “républi- caine”, terme utilisé pour la différencier de l’extrême droite et des néofascistes, en vient à manquer singulièrement de res- pect pour les Français et à insulter carré- ment leur intelligence. Il y a d’abord eu l’absurde association entre vote des étrangers [et la possibilité qu’ils soient élus dans les conseils muni- cipaux] et halal par un ministre de l’In- térieur français [lors d’un meeting, le 2 mars, Claude Guéant a avancé que des conseillers municipaux étrangers pour- raient, par exemple, “rendre obligatoire la nourriture halal dans les repas des can- tines”], tellement obsédé par les musul- mans qu’il les voit comme des étrangers même quand ils sont français. Puis le très effacé Premier ministre François Fillon a décidé d’apporter son

L

ministre François Fillon a décidé d’apporter son L Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger. obole

Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger.

obole à cette basse manipulation [il a déclaré le 5 mars sur Europe 1 que “les reli- gions devraient réfléchir au maintien des tra- ditions qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’état de la science”]. Le thème avait été lancé par la diri- geante d’un Front “national” qui visible- ment s’impose comme l’inspirateur des débats de la droite française et de sa cré- tinisation accélérée. Pourquoi tenter de faire croire que le halal est la principale préoccupation des Français ? Il est clair qu’en l’absence de

bilan à défendre et en dehors de tous scrupules moraux et éthiques on embraie sur les peurs, les haines et la fabrication de l’ennemi extérieur. Jean-Luc Mélenchon constatait der- nièrement, avec une ironie mordante, que Marine Le Pen “veut nous faire croire qu’on attrape l’islam par le manger !” et qu’elle met “sur la table comme ennemi public pre- mièrement les musulmans, deuxièmement les juifs”, avec les viandes halal et casher [sur TF1, le 5 mars]. Le propos concerne non seulement M me Le Pen, mais aussi

une partie de la droite institutionnelle présumée “respectable” et “républicaine”. Les Français n’étant pas des demeurés

– l’école a fait son œuvre malgré tout -, ils

décodent parfaitement que l’objet de la vindicte n’est pas un rituel d’abattage, mais les “étrangers”, les “races”, les “cou- leurs” et les “religions”. On peut être contre le vote des étrangers sans déve- lopper un argumentaire raciste et odieux. Dans la majorité des pays de la pla- nète, le droit de vote est limité aux natio-

Par leurs outrances, MM. Sarkozy, Fillon et Guéant se situent à mille lieues de ce qui fait le meilleur de la France

naux. Accorder un droit de vote aux étrangers dans des municipalités est un progrès, une idée généreuse et parfois

motivée par des raisons pratiques. Mais le refuser n’est pas une hérésie non plus

– à condition de ne pas se fonder sur des

argumentaires racistes et imbéciles. Associer le halal et le vote des étran- gers est une assertion insultante pour l’intelligence des Français. Et même des faire-valoir de la “diversité”, comme Rachida Dati, n’ont pu que constater que l’on était en train d’“assimiler les musul- mans français à des étrangers” [dans un entretien au Figaro daté du 4 mars]. Mais peut-être faut-il féliciter MM. Sarkozy, Fillon et Guéant pour leurs positionne- ments. Leurs outrances les situent à mille lieues de ce qui fait le meilleur de la France. K. Selim

Vu d’Allemagne

Vu d’Allemagne

Trop extrême pour Angela Merkel

Le quotidien de gauche ne comprend pas comment la chancelière peut soutenir Nicolas Sarkozy. Surtout après les propos tenus par le président à Villepinte le 11 mars.

Die Tageszeitung Berlin

n ne peut pas laisser la gestion des flux migratoires aux seules mains des technocrates et des tri-

bunaux.” C’est avec des déclarations fra- cassantes de ce genre que, le dimanche 11 mars, le président français Nicolas

O

Sarkozy a encore fait quelques pas vers la droite. Encore un peu, et il va tomber dans les bras de Marine Le Pen. Cela n’ira pas jusque-là, car l’un et l’autre sont bel et bien en concurrence, et cela explique d’ailleurs en grande partie cette tentative de la part du candidat de l’UMP de courtiser un électorat qui, en fait, sympathise davantage avec la candi- date de l’extrême droite. A ces Français et Françaises le président encore en exercice veut se présenter comme une alternative digne d’intérêt. Il leur dit, à eux et au Front national, qu’il y aurait trop d’étrangers dans le pays. La faute n’en incomberait pas à son gouvernement, mais à la convention

de Schengen. Les voisins européens appré- cieront qu’il les ait implicitement accusés de se montrer laxistes dans leurs contrôles et qu’il ait eu l’idée de punir les “Etats défaillants” de l’espace Schengen. Devant son public – 50 000 fans venus de toute la France se sont rassem- blés pour son meeting de Villepinte –, Sarkozy a joué les hommes forts et brandi un ultimatum à l’adresse de l’Europe et des grandes puissances. Si Schengen ne s’adapte pas au plus vite à ses volontés et si l’UE ne met pas en œuvre dans les délais qu’il lui prescrit un “Buy European Act”, accord préférentiel favorisant les produits européens, la France fera cava-

lier seul. De telles déclarations font vibrer le cœur plein de fierté nationale de ses partisans, mais elles n’ont pas grand- chose à voir avec les réalités politiques. Et maintenant, Angela Merkel va- t-elle continuer à affirmer qu’elle soutient son Nicolas quoi qu’il advienne ? Avec d’autres chefs de gouvernement conser- vateurs, elle a pris position contre le can- didat socialiste François Hollande parce que celui-ci souhaite non pas torpiller le pacte budgétaire européen, mais simple- ment l’étoffer. Et voilà maintenant que Sarkozy, lui, serait prêt à modifier quatre traités européens. Comprenne la France qui peut. Rudolf Balmer

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 15

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HONGRIE
Danube
Slovaquie
Budapest
Komárom

A Komárno, les craintes de la minorité hongroise

Il y a six ans, le gouvernement de Robert Fico (2006-2010) avait considérablement dégradé les relations de la Slovaquie avec la Hongrie. Après sa nouvelle victoire aux législatives, samedi, va-t-il poursuivre la même politique ?

Lidové Noviny (extraits) Prague

ur le pont Elisabeth qui enjambe le Danube à Komárno se trouve, depuis les années 1990, une

plaque commémorative slovaco-hongroise, inaugurée à l’occasion du centième anni- versaire de l’ouverture de ce bel ouvrage Art nouveau. Il y a près de trois ans a eu lieu un événement qu’aucune plaque com- mémorative ne vient rappeler, mais qui s’est retrouvé ces derniers jours examiné par la Cour de justice de l’Union euro- péenne, au Luxembourg. Le 21 août 2009, László Sólyom, alors président de la Hongrie, a voulu traverser à pied le pont Elisabeth. Il souhaitait se rendre à la cérémonie d’inauguration de la statue de saint Etienne, saint patron de la Hongrie, à Komárno. Mais le gouverne- ment de Robert Fico lui a interdit d’entrer en Slovaquie. Après avoir parcouru les der- niers mètres du territoire hongrois, arrivé au milieu du pont, où la frontière n’est pas précisément marquée, László Sólyom a fait marche arrière et est rentré en Hongrie :

des policiers slovaques se tenaient à cet endroit, prêts à raccompagner le président hongrois, qui voulait seulement aller saluer ses compatriotes vivant en Slovaquie. A cette époque, le président hongrois savait peut-être déjà qu’il n’était pas tout à fait dans son droit. L’avocat général de la Cour de justice a en effet déclaré [le 6 mars] que Bratislava n’avait aucunement violé les trai- tés communautaires, car si, en tant que

S

violé les trai- tés communautaires, car si, en tant que S Dessin de Tiounine paru dans

Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

citoyen de l’UE, Sólyom ne peut être empê- ché de circuler librement, il peut l’être en tant que président. Le souvenir de cette aventure reste encore dans toutes les mémoires. “Bien sûr que j’étais là. Comment je me suis sentie ? Humiliée”, dit une femme à la retraite, qui, en ce jour de mars enso- leillé, se rend à vélo de Komárno (ville slo- vaque) à Komárom (ville hongroise) faire des courses. “Maintenant que Robert Fico va revenir au pouvoir, j’espère qu’on n’aura plus à revivre ce type de situation”, dit-elle dans un bon slovaque teinté d’un léger accent hongrois. Beaucoup de gens, et pas seulement dans le Sud hongrois de la Slovaquie, se posent ce genre de question. La situation est d’autant plus préoccupante qu’au lieu du gouvernement socialiste, somme toute assez conciliant sur les questions natio- nales, c’est aujourd’hui la Fidesz du Pre- mier ministre Viktor Orbán qui gouverne d’une main de fer en Hongrie et parle ouvertement de l’unification de la nation hongroise, ignorant ainsi les frontières éta- tiques. De l’avis de nombreux politologues slovaques, le futur nouveau Premier

ministre Robert Fico (après les élections législatives de samedi) et Viktor Orbán sont faits de la même pâte populiste. Le gouvernement slovaque sortant, dirigé par Iveta Radicová, a su maîtriser ses relations avec Orbán. La tension avec Budapest s’était fortement atténuée. Il en va différemment avec Robert Fico, qui, en 2006, avait constitué un gouvernement de coalition avec le Parti national slovaque de Ján Slota et joué la “carte hongroise” [cette fois, il devrait gouverner seul]. Le gouvernement avait ainsi fait adopter une série de lois, en particulier une loi lin- guistique, limitant les droits jusqu’alors très étendus de la minorité hongroise de Slovaquie, qui compte près d’un demi-mil- lion de personnes. L’exacerbation des ten- sions entre Budapest et Bratislava avait atteint un tel niveau que les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs et qu’il y a même eu une tentative d’attentat contre l’ambassade de Slovaquie à Buda- pest [le mercredi 26 août 2009]. Aujour- d’hui cependant, la “carte hongroise” ne figure plus au programme de Robert Fico. Et, à Komárno, ville de 36 000 habitants

44 % des voix

 

Majorité absolue

Le social-démocrate “Robert Fico gouvernera seul”, résume le quotidien de Bratislava Sme. A l’issue des

élections du 10 mars, son parti, Smer,

obtenu 44 % des voix et la majorité absolue au Parlement, avec 83 des 150 sièges. La Slovaquie sera donc

a

le

deuxième pays d’Europe centrale,

après la Hongrie, à être gouverné par un seul parti. “La Slovaquie aborde une expérience unique depuis 1989”, note de son côté le quotidien Pravda, qui

constate que, “depuis le communisme, aucun parti n’avait connu une telle

victoire”. Il manque néanmoins 7 sièges

à

Smer pour atteindre la majorité

qualifiée qui lui permettrait de modifier seul la Constitution du pays.

et capitale non officielle des Hongrois de Slovaquie, Fico promet avant tout, sur ses affiches de campagne électorale, un “gou- vernement responsable” et des promesses sociales. Alors que la Hongrie doit faire face à la crise depuis déjà quelques années, l’éco- nomie slovaque connaît quant à elle une croissance stable et rapide. Et les Hongrois de Slovaquie commencent à mieux vivre que les Hongrois de Hongrie. “L’époque où les gens de Komárom étaient plus riches que ceux de Komárno est révolue”, affirme un Hongrois de Komárno d’âge mûr. “Ça ne vaut plus le coup d’aller travailler en Hongrie. On s’y rend seulement pour faire des courses à moindre prix, car le cours du forint par rap- port à notre euro n’arrête pas de baisser”, ajoute-t-il. C’est très distinctement, en l’ac- centuant, qu’il prononce le mot “notre”. Lubos Palata (à Komárno)

C’est très distinctement, en l’ac- centuant, qu’il prononce le mot “notre”. Lubos Palata (à Komárno)

C’est très distinctement, en l’ac- centuant, qu’il prononce le mot “notre”. Lubos Palata (à Komárno)

16 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

Europe

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Grèce

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Chéri, fais les valises, on n’a plus un sou

Avec la crise, de plus en plus de Grecs changent de logement pour partir en province ou à l’étranger, ou tout simplement pour trouver des loyers plus abordables.

To Vima (extraits) Athènes

ertains quittent les grandes villes pour revenir dans leur village natal. D’autres abandonnent les

banlieues cossues pour les quartiers popu- laires. Si la crise ne les a pas encore atteints, ils restent dans les quartiers chics, mais choisissent un loyer plus abordable. D’autres enfin changent de pays, parfois pour la deuxième fois et malgré leur âge avancé. C’est le cas pour ce Grec de la dias- pora qui a quitté son pays natal pour l’Aus- tralie dans les années 1950, pour ne revenir qu’une fois retraité dans l’espoir de profi- ter ici pleinement de ses vieux jours. C’est Nikos Falieros, responsable d’une société de déménagement, qui raconte cette his- toire : “C’est nous qui avions assuré son rapa- triement en Grèce, il y a quelques années. Mais, cette année, on a refait le trajet dans l’autre sens. Cette fois, on a aussi embarqué tous les membres de sa famille.” Notre Grec d’Aus- tralie lui a dit que cette fois-ci était la bonne, qu’il ne comptait plus jamais revenir. Il a même vendu sa maisonnette flanquée d’un jardin dans le quartier Mara- thon, à Athènes. “Il nous a confié qu’il avait une retraite de 2 000 dollars australiens [1 600 euros] et que cela ne lui suffisait plus pour payer les taxes ici”, poursuit Nikos. De plus en plus de Grecs qui ont de la famille

C

Nikos. De plus en plus de Grecs qui ont de la famille C Dessin de Mayk

Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

à l’étranger s’en vont. “Ils partent en Alle- magne, au Canada, aux Etats-Unis ou ailleurs. Du coup, les déménagements sont de plus en plus nombreux. Je considère qu’ils ont aug- menté de 15 % à 20 % par rapport aux années précédentes.” La différence avec 2006 et 2007 – deux années en or pour les démé- nagements –, c’est qu’à l’époque “on trans- portait les caisses vers des maisons dans les banlieues plus cossues, alors que, maintenant, on les envoie vers Kypseli ou Patissia, des quar- tiers très populaires”, ajoute Nikos. Ces derniers mois, les déménagements sont certes très nombreux, mais les gens préfèrent les faire eux-mêmes. “Au mieux, ils nous demandent un ouvrier ou une grue à

louer. Ils n’ont plus d’argent, même pas pour déménager”, reprend l’entrepreneur. “Nous demandons 300 euros pour le déménagement d’un trois pièces avec quatre ouvriers, mais, là encore, ils veulent se débrouiller seuls”, affirme Thanassis Poulopoulous, de la Société des

le

camions publics, qui

marché est gelé en 2012. “Même les sociétés de transport déménagent. Beaucoup de mes confrères sont retournés au village parce qu’il n’y a pas assez de travail ici. Si, en 2010, sur

100 déménagements, 80 étaient sur Athènes, en 2011, 80 ont eu lieu vers la province.” L’exemple d’un homme de 40 ans qui

a perdu son emploi au printemps dernier est caractéristique. Quelques jours plus

considère

que

tard, sa femme a perdu son emploi à son tour. Ils croulaient sous les dettes et ont déménagé vers le village d’Agrinio, où ils avaient leur maison de famille. C’est dans ce village qu’ils ont décidé de redémarrer leur vie. “Quand nous sommes arrivés au vil- lage et que j’ai vu la maison – sans portes, sans chauffage –, je suis devenu fou et je me suis demandé comment mon client allait pouvoir y vivre avec deux bébés. Mais il n’avait pas le choix et il m’a dit qu’il en ferait un logis décent… Mais il ne m’a toujours pas payé le déménagement !” raconte Thanassis. Les Grecs des villes qui n’ont pas de vil- lage essaient de “danser” en allant vers des logements moins chers, dans des chambres de bonnes ou même des sous-sols. Ces trois dernières années, comme l’explique le pré- sident des agents immobiliers, Ioannis Ravi- this, 15 % des gens ont changé de type de logement. “Soit ils déménagent, soit ils négo- cient leurs loyers à la baisse.” A 45 ans, Tina est retournée dans le deux pièces où elle habitait étudiante. Elle est comptable dans une école privée et son mari est avocat dans un petit cabinet, mais la vie est devenue trop chère et leurs reve- nus ont été réduits de façon draconienne. “Nous étions locataires d’un trois pièces de 70 m² et nous étions propriétaires d’un deux pièces d’à peine 50 m² que nous avions cédé à ma sœur. Mais il fallait vraiment que nous quit- tions le trois pièces pour le deux pièces”, raconte Tina. Sa sœur est retournée chez leur mère, mais Tina reste digne. “Mon fils a sa chambre et nous dormons dans le canapé- lit du salon. Il y a une véranda que nous avons transformée en pièce de rangement : c’était la seule solution pour s’en sortir.” Mahi Tratsa et Giorgos Pouliopoulos

Union européenne

Union européenne

De Berlin à Budapest, le Coca-Cola n’a pas le même goût

Les produits de grandes marques alimentaires ont-ils la même composition partout ? Non, constatent les auteurs d’une étude présentée au Parlement européen.

Gazeta Wyborcza Varsovie

e chocolat au lait Milka, le Coca- Cola et les cafés Jacobs, Nescafé et Tchibo vendus en Autriche,

Bulgarie, République tchèque, Allemagne, Pologne, Roumanie et Slovaquie sont-ils partout les mêmes ? C’est ce qu’a voulu savoir l’Association slovaque des consom- mateurs. Selon leur étude, seul le chocolat Milka garde partout la même composition et le même goût. Quant aux autres pro- duits, ils varient de manière significative

L

selon le pays. Dans le cas de Coca-Cola, les résultats du test étaient clairs. Bien que le sirop de base soit le même partout, on ajoute des sucres moins chers dans les pays les plus pauvres comme la Bulgarie, la Rou- manie, la Slovaquie et la Hongrie. La dif- férence entre le sucre et l’isoglucose (ou glucose-fructose), glucose fabriqué à partir d’amidon de maïs, deux fois moins cher, est presque imperceptible, selon les auteurs du rapport. Or, c’est justement ce sirop de glucose-fructose qui suscite de nombreuses controverses, car il est accusé de provoquer l’obésité et d’augmenter le risque de diabète. On a également remarqué de grands écarts de qualité dans les épices Kotányi [marque autrichienne] vendus en Bulga- rie, notamment le paprika. Comparés aux sachets distribués en Allemagne, en

Autriche ou en Pologne, ils contiennent moins de capsaïcine, composant actif du

piment, qui influe de manière décisive sur

la force du paprika.

Certaines multinationales commerciali- sent des produits de qualité variable selon les pays, constatent les auteurs de l’étude.

L’acheteur ne peut pas être sûr de la zone dans laquelle son pays a été catalogué et ignore la qualité du produit.” Et la qualité, ça coûte cher. Les prix varient fortement d’un pays

à l’autre. Ainsi, un kilo de poivre [Kotányi]

vaut 23 euros en République tchèque, contre 74,5 en Autriche. “Est-il acceptable de vendre sous la même marque des produits de composition variable provoquant une diffé- rence de qualité ?” s’interroge l’eurodéputée tchèque Olga Sehnalova, l’une des auteurs du rapport. Selon la Commission euro- péenne, les variations dans la composition

sont admises tant qu’elles ne nuisent pas à la santé publique. Ailleurs qu’en Europe ces écarts n’ont rien de nouveau. Aux Etats-Unis, la loi rela- tive au droit des marques permet même aux entreprises de bloquer l’importation de leurs produits fabriqués à l’étranger s’ils sont de qualité différente des produits vendus sur le marché intérieur. Mais ces différences ne concernent pas seulement la composition des pro- duits vendus en magasins. La quantité de sel ajouté aux plats par les chaînes de fast- food internationales varie aussi selon les pays. Selon une étude réalisée en 2009 par l’ONG World Action on Salt and Health (Wash), un double cheeseburger au bacon au Canada contiendrait 66 % de sel de plus que le même sandwich en Grande-Bretagne.

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 17

Royaume-Uni
Royaume-Uni

Le permis de tuer des espions de Sa Majesté

En 2004, les services secrets britanniques auraient livré des dissidents au régime de Kadhafi. Poursuivi, le MI6 devrait invoquer une disposition juridique méconnue équivalant à un “permis de tuer”.

The Guardian (extraits) Londres

ans les romans de Ian Fleming, James Bond faisait usage fort à propos de son permis de tuer,

liquidant en douze volumes pas moins de trente-huit de ses adversaires – qui l’avaient bien mérité. Dans la vraie vie, le MI6 [service de renseignements exté- rieurs] assure que ses agents ne tuent per- sonne. “L’assassinat”, avait déclaré l’ancien chef des services secrets sir Richard Dear- love, “n’est pas une pratique conforme à la politique du gouvernement de Sa Majesté.” Mais, dans certaines circonstances, les agents du MI6 bénéficient bien d’un permis de tuer ou de commettre tout autre crime, protégés par une loi méconnue des- tinée à empêcher les espions britanniques d’être poursuivis au Royaume-Uni pour des actes commis à l’étranger. L’article 7 de la loi de 1994 sur les ser- vices de renseignements procure ainsi l’impunité non seulement aux espions impliqués dans des affaires d’écoutes illé- gales ou de corruption, mais aussi dans des cas bien plus graves : meurtres, enlève- ments ou actes de torture. Cet article devrait être passé au crible au cours des prochains mois, alors qu’enquêteurs et avocats des droits de l’homme se penchent sur les détails des opérations de rendition [enlèvement et transfert secret de per- sonnes dans un pays où ils subiront la tor- ture] effectuées par le MI6 en 2004. En janvier, Scotland Yard et le parquet ont en effet annoncé qu’une enquête allait être menée sur l’enlèvement de deux dissidents

D

allait être menée sur l’enlèvement de deux dissidents D Dessin de Vlahovic, Belgrade. libyens et de

Dessin de Vlahovic, Belgrade.

libyens et de leur famille [Abdelhakim Belhaj et Sami Al-Saadi auraient été livrés au régime Kadhafi, emprisonnés et tortu- rés]. Quelques jours plus tard, les avocats des familles ont entamé une procédure contre sir Mark Allen, ancien chef de la cellule antiterroriste du MI6, l’accusant de complicité de “transfert illégal, torture et traitements inhumains et dégradants”. Tout est parti de la découverte d’une liasse de documents dans un bureau aban- donné du gouvernement libyen en sep- tembre 2011. D’après ces documents, les enlèvements des deux hommes et de leurs familles avaient été préparés avec l’aide du MI6, dans le cadre du rapprochement entre Kadhafi, le Royaume-Uni et les Etats-Unis en échange de l’abandon du programme d’armes de destruction mas- sive du dictateur et de l’accès des gise- ments de gaz et de pétrole aux entreprises occidentales. Lorsqu’un chercheur de Human Rights Watch est tombé sur ces documents, personne n’a cherché à nier l’implication du MI6 dans ces “transferts extraordinaires” [extraordinary renditions]. Au lieu de cela, des sources gouvernementales ont aus- sitôt fait savoir que ces opérations s’ins- crivaient dans le cadre d’une “politique gouvernementale avec autorisation au niveau ministériel”. Ce qui sous-entendait qu’un ministre avait signé une “autorisation selon les termes de l’article 7” de la loi sur les ser- vices de renseignements. L’article 7 stipule que “si une personne est passible de poursuites au Royaume-Uni pour tout agissement effectué en dehors des îles Britanniques, elle se verra accorder l’impunité quand cet agissement a été auto- risé par un ministre”. De tels “agissements” ne peuvent avoir lieu qu’en dehors du pays et sont illégaux aussi bien dans le pays où ils sont commis qu’au regard du droit international. Mais il suffit d’une signa- ture pour que la personne qui les commet ne soit plus soumise au droit britannique.

Cette loi avait été votée à la suite d’une série de procès européens au cours des années 1980 qui avaient contraint les très secrètes agences de renseignements à passer de l’ombre à la lumière. Avant elle, les services secrets n’avaient aucune exis- tence officielle, et il a fallu attendre 1992 pour que le Premier ministre John Major reconnaisse publiquement le MI6. Mais cette reconnaissance fut source de com- plications juridiques. Les espions britanniques étant des fonctionnaires de Sa Majesté, ils relevaient donc – en théorie – de la juridiction bri-

L’ancien chef de la cellule antiterroriste du MI6 est accusé de complicité de “torture et traitements inhumains et dégradants”.

tannique, quel que soit le pays où ils étaient en service. La solution était l’article 7. Les députés ne s’attendaient certes pas à ce que cet article de loi autorise les “trans- ferts exceptionnels”, un terme qui n’avait pas encore été inventé à l’époque. Mais, pour le MI6, une autorisation accordée selon les termes de l’article 7 devait couvrir n’im- porte quel type de délit. Avec l’enquête de Scotland Yard et les poursuites engagées contre le MI6 et ses anciens fonctionnaires, la bataille juridique sur la suprématie de l’article 7 ne fait que commencer. Les experts du gouvernement devraient avancer que l’article 7 fait auto- rité. De leur côté, les avocats libyens s’ap- puieront sur l’article 3 de la loi sur les droits de l’homme de 1998, qui dit que la législa- tion doit être entendue et appliquée de manière compatible avec la Convention européenne des droits de l’homme. Ian Cobain

être entendue et appliquée de manière compatible avec la Convention européenne des droits de l’homme. Ian

être entendue et appliquée de manière compatible avec la Convention européenne des droits de l’homme. Ian

18 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

Europe

Pollution Chaque année, des milliers de tonnes d’azote, de phosphore et de potassium se déversent dans le lac. Une pollution qui provient d’effluents industriels et d’eaux d’égouts, mais aussi des rejets

d’exploitations agricoles, notamment du côté espagnol. Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent pour dénoncer la façon dont est gérée la plus grande réserve hydrique du pays.

Si rien n’est fait d’ici à 2015, “la santé publique sera menacée”, selon le plan d’aménagement du bassin du Guadiana rendu public en décembre 2011.

Portugal

Portugal

“Cela devait donner du coton, des tomates…”

En 2002, Alqueva, le plus grand

lac artificiel d’Europe, devait

être un eldorado agricole

et une mine d’or touristique.

Dix ans après, l’échec est total :

le barrage n’a en rien bénéficié

aux populations locales.

Público (extraits) Lisbonne

ccoudé au comptoir d’un café d’Amieira [à 60 km d’Evora], Elídio Zorro sirote un thé tout

en conversant avec ceux qui mangent encore. “On s’attendait tous à une vie meilleure !” Il y a dix ans [lors de la cons- truction du barrage], quand les eaux du Guadiana ont commencé à s’emparer des collines habituées au brasier de l’été et à la rigueur de la saison hivernale, Elídio n’était déjà plus en âge de se lancer à l’aventure. Il s’est contenté de croire ce qui était annoncé : les plus jeunes n’auraient plus à trimer du lever au coucher du soleil, comme lui qui, pour échapper à son destin, était parti s’enfermer dans une conserve- rie en France. Recouvert de son pelico, le gilet en peau de mouton des bergers, le sep- tuagénaire assène, implacable : “Ça devait donner du coton, des tomates en abondance… En fait, aujourd’hui, il n’y a pas de travail dans une région qui a toujours été synonyme de tra- vail. Le barrage ne sert à rien. L’Alentejo est mort !” Dans les villages aux rues désertes et aux maisons blanches, les vieux – comme les rares jeunes qui ne sont pas encore partis – parlent de tromperie.

“Ils vont tuer l’Alentejo”

Plusieurs décennies après le projet salaza- riste [le dictateur portugais António Sala- zar est resté au pouvoir entre 1933 et 1968] de transformer les terres de l’Alentejo en grenier de la nation, de nouvelles pro- messes d’eldorado avaient surgi : ce n’était plus le blé, mais l’eau en abondance qui allait sauver la région, grâce à l’irrigation et au tourisme politiquement correct, c’est- à-dire écologique et qui ne soit pas de

A

c’est- à-dire écologique et qui ne soit pas de A Dessin de Guido Scarabottolo paru dans

Dessin de Guido Scarabottolo paru dans Il Sole-24 Ore, Portugal.

masse. Pour certains, le rêve est en train de devenir réalité. Mais beaucoup d’autres ont été irrémédiablement exclus, souffrant des dommages collatéraux d’un progrès qui s’entête à bénéficier uniquement à quelques-uns. En 2002, Vanessa Freitas avait 18 ans. Aldeia da Estrela, son village, se retrouvait cerné par le grand lac. “Au début, il y avait beaucoup de gens de l’extérieur qui venaient acheter des produits du village, se souvient- elle. Mais, quand l’effet de mode est passé, on est redevenu un village de plus de l’Alentejo. Sauf que les gens qui avaient des terres se sont retrouvés sans elles”, nombre des champs cultivés d’autrefois étant désormais recou- verts d’eau. L’argent des indemnités reçues par les habitants s’est envolé – à l’image des promesses de développement. Ce n’était pas ce qui était prévu au départ, ni pour Aldeia da Estrela, ni pour la quinzaine de villages situés autour du barrage. Les

projets touristiques devaient freiner le dépeuplement et redonner vie à ces locali- tés, reconverties en “villages blancs et fleu- ris”. En réalité, peu de choses ont changé dans la plupart des cas. “Les touristes arri- vent ici, regardent l’eau et repartent”, constate un retraité. Les enfants ont disparu. Dans le célèbre village Aldeia da Luz, déplacé il y a dix ans d’un endroit à l’autre comme dans un simple jeu de Lego, les après-midi au foyer socioculturel s’écou- lent au prix de quelques bières. “Les groupes de touristes débarquent, visitent le musée [consacré aux traditions de la région] et s’en vont”, raconte Belchior Almeida, un livreur de journaux de 45 ans. “L’argent gaspillé ici aurait pu servir à construire deux villages”, estime un habitant. Aldeia da Luz a déjà perdu près d’une centaine de ses 400 habi- tants, malgré les nouvelles maisons qu’ils ont tous reçues, la nouvelle école, qui a failli fermer faute d’élèves suffisants, et autres privilèges plutôt rares dans ces contrées. Francisco Oliveira, maire du village, du PSD [droite], est révolté. “La population se sent trompée comme jamais, dénonce-t-il. Le barrage d’Alqueva ne nous a rien apporté. Ils sont en train de tuer peu à peu l’Alentejo.” Il tient les gouvernements successifs [gauche et droite confondues] pour res- ponsables de n’avoir pas su développer pour de bon les villages autour du lac. “Ils ont gaspillé l’argent des Portugais et cela n’a pas bénéficié aux populations locales. Ils ont fait ça sur mesure pour les intérêts de quatre ou cinq magnats de l’immobilier.” Et d’ajou- ter : “Les agriculteurs n’ont pas les com- pétences pour gérer les infrastructures d’irrigation qui ont été mises en place.” Né à Ferreira do Alentejo, une localité qui fait

Le plus grand lac artificiel d’Europe ESPAGNE 10 km Evora Lac d’Alqueva Porto ESPAGNE RÉGION
Le plus grand lac artificiel d’Europe
ESPAGNE
10 km
Evora
Lac d’Alqueva
Porto
ESPAGNE
RÉGION
DE
PORTUGAL
L’ALENTEJO
Aldeia
da Luz
Lisbonne
Portel
Amieira
Aldeia
da Estrela
ALENTEJO
Barrage d’Alqueva
Amareleja
Fleuve Guadiana
150 km
Moura
Source : Openstreetmap <www.openstreetmap.org>

partie des zones ayant le plus bénéficié des retombées du barrage, l’ancien minis- tre PSD de l’Agriculture, Sevinate Pinto [entre 2002 et 2004], est un thuriféraire d’Alqueva, mais pointe un déficit d’infor- mation. “C’est incroyable de voir comment l’Edia [le consortium public chargé du déve- loppement et des infrastructures d’Alqueva] a dépensé des centaines de millions d’euros en béton, mais n’a jamais investi un centime pour une meilleure communication [sur les avan- tages du barrage].” Les eaux d’Alqueva “sont déjà en train d’irriguer des zones importantes de l’Alentejo”, souligne-t-il. “En grande partie grâce à Alqueva, le pays a atteint l’autosuffi- sance dans la production de l’huile d’olive”, via des plantations massives. “Le plus impor- tant projet agricole portugais et le plus pro- metteur de ces dernières décennies”. “Bien sûr, il est très difficile de convertir un agriculteur qui travaille sur terrain sec à une culture d’ir- rigation, particulièrement lorsqu’il s’agit de gens qui ont 50 ou 60 ans et qui sont dans l’in- capacité d’investir”, concède-t-il néanmoins.

“Nous allons en baver”

Retour à Amieira, où la marina abrite les bateaux de plaisance, le projet touristique le plus réussi d’Alqueva. Même sans avoir de permis, on peut louer un bateau équipé d’une kitchenette et explorer les merveilles de la mer intérieure. Si, en saison basse, le prix est de 30 euros par jour et par per- sonne, en saison haute la distraction coûte plus cher. Malgré tout, l’entreprise est en bonne santé. “Si nous avions fait notre plan de développement en fonction des autres pro- jets touristiques, nous aurions déjà disparu, considère Eduardo Lucas, l’un des diri- geants. Tous les projets reposant sur un gros investissement en matière d’infrastructures ont été touchés par l’éclatement de la bulle immobilière.” L’un d’eux se trouve tout près. Un ancien domaine de chasse du roi d’Es- pagne Juan Carlos se transforme peu à peu en un complexe touristique doté d’un ter- rain de golf. Le terrain sera prêt à l’au- tomne et ensuite un hôtel ouvrira ses portes. Il devrait employer 1 000 per- sonnes. “Des différents projets touristiques de grande ampleur prévus pour l’Alqueva, c’est le seul qui soit en passe de devenir une réalité”, fait remarquer son propriétaire, José Roquette. Au départ, le projet Parque Alqueva était encore plus ambitieux : deux anciennes maisons de maître devaient être rénovées, deux ports de plaisance devaient voir le jour, ainsi que des plates-formes d’atterrissage pour hélicoptères pour un investissement total de 974 millions d’eu- ros. “Les travaux ont été suspendus sine die”, admet José Roquette. Peu a été fait jusqu’à présent pour développer l’Alqueva, notam- ment dans le domaine de l’agriculture d’ir- rigation, observe-t-il. A l’avenir, il ne voit pas la situation s’améliorer. “L’Etat n’a plus un sou pour faire quoi que ce soit. Nous allons en baver.” Ana Henriques

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 19

HALLDOR KOLBEINS/AFP

A la une “Mafia à grande vitesse. Les mains des N’drangheta sur le TGV”. Selon
A la une “Mafia à grande vitesse.
Les mains des N’drangheta sur
le TGV”. Selon une enquête récente
du parquet de Turin, des boss
de la mafia calabraise ont infiltré
la région du Piémont, rappelle
l’hebdomadaire de gauche.
“Aujourd’hui Turin est une
succursale de la N’drangheta et la
prochaine étape sera le Val de Suse.”
Italie

Trop d’argent sale derrière le TGV

Islande
Islande

Un conte de crise à méditer

Lyon - Turin : un projet très contesté RÉGION Lyon RHÔNE-ALPES Turin Vers Susa (Suse)
Lyon - Turin : un projet très contesté
RÉGION
Lyon
RHÔNE-ALPES
Turin
Vers
Susa (Suse)
Lyon
Chianocco
Giaglione
Tunnel
de base franco-italien
Chiomonte
e
Bussoleno
Tunnel
s
de l’Orsiera
Avigliana
u
ITALIE
FRANCE
S
Turin
RÉGION DU PIÉMONT
10 km
Projet de ligne TGV Lyon-Turin (le pointillé correspond à des tunnels)
Lignes féroviaires existantes
Axes routiers
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Sources : “La Repubblica”, la transalpine
A a H C V Sources : “La Repubblica”, la transalpine L’opposition aux travaux pour la

L’opposition aux travaux pour la ligne à grande vitesse dans le Val de Suse s’intensifie côté italien. Infiltration de la mafia, surcoûts, risques pour l’environnement… La population s’inquiète.

La Repubblica Rome

’emprise de la ’Ndrangheta [la mafia calabraise] sur le chantier du TGV Lyon-Turin, dénoncée

par l’écrivain antimafia Roberto Saviano [“Actuellement, l’Italie n’est pas en mesure de garantir que ce chantier ne deviendra pas une mine pour la mafia”], est un signal d’alarme. Il nous oblige à analyser les différents points de vue à la lumière des activités commerciales, corrompues (la mafia) ou supposées honnêtes (les entreprises et les banques). L’existence de liens et d’intérêts communs entre les deux ne fait absolu- ment aucun doute. Sans entreprise “pro- pre” et disposée à recycler l’argent sale en immeubles, hôtels et autoroutes, le blan- chiment d’argent par les organisations cri- minelles, d’Italie ou d’ailleurs, n’existerait tout simplement pas. Le débat concernant le projet de TGV dans le Val de Suse (Piémont) ne doit donc pas uniquement porter sur le tracé ou le trafic. Il est tout aussi important de savoir qui participe aux appels d’offres, et si les bénéfices prévus entrent dans le champ de la légalité et de l’intérêt public. Ce serait émettre un jugement hâtif que de consi- dérer tous les partisans du TGV comme des porte-drapeaux modernes du déve- loppement et les opposants comme des défenseurs archaïques de l’immobilisme. Les volumes commerciaux en jeu, y com- pris pour la mafia, sont si élevés que même le terme “développement” prête largement à équivoque. Ce développement devrait désigner les bénéfices que procure au pays et aux citoyens un grand chantier une fois achevé. En revanche, il ne s’agit que d’un projet stérile si ce “grand chantier” s’avère inutile ou coûteux sur le plan environne- mental et social.

L

La ligne à grande vitesse reliant Bologne à Florence, ouverte en 2009, pré- sente un avantage pour ses usagers, mais elle a provoqué la disparition de 81 ruis- seaux, 37 sources, 30 puits et 5 aqueducs et rejeté des substances toxiques dans 24 cours d’eau. Les responsables des tra- vaux, condamnés en première instance par le tribunal de Florence pour désastre éco- logique, ont été acquittés en appel. En résumé, la catastrophe environnementale est bien réelle, mais personne n’est cou- pable. Etait-il possible d’éviter cette cala- mité ? D’après le quotidien Il Sole-24 Ore, le coût au kilomètre d’une ligne à grande vitesse en Italie est quatre fois plus élevé qu’en France. Combien aurait-on pu éco- nomiser pour sauver l’agriculture et l’en- vironnement ? Combien ont encaissé les entreprises privées, et comment réinves- tissent-elles cet argent ? Dans le Val de Suse, malgré l’absence d’analyse coûts-bénéfices fiable, le TGV est considéré comme inéluctable. Pourtant, le projet a plus de vingt ans, les prévisions de trafic sur lesquelles il se fondait se sont révélées inexactes – ce qui en fera une ligne principalement consacrée au transport de marchandises – et le partage des coûts avec la France n’est pas équitable. Il faut croire

que toutes ces questions sont taboues. On évoque, pour un futur plus ou moins proche, des consultations avec les popula- tions locales. Elles auraient dû être mises en place depuis longtemps. Il faut lancer un débat ouvert et appro- fondi, à plus forte raison en période de réduction des dépenses publiques. Est-il vraiment justifié d’investir dans le TGV quand des lignes ferroviaires mineures sont délabrées ? Ne serait-il pas préférable de moderniser les structures existantes, à commencer par la ceinture ferroviaire de Turin ? L’aspect supposé pratique du TGV est-il plus important que la défense du pay- sage, de l’agriculture et de l’environne- ment ? Seul élément de réponse à toutes ces questions, la Constitution italienne, qui prône la protection du paysage et de l’environnement. “La primauté de la valeur esthétique et culturelle” ne peut être “subor- donnée à d’autres valeurs, y compris d’ordre économique” (Cour constitutionnelle, 156- 1986). Les partisans du Lyon-Turin avan- cent le contraire : les raisons économiques priment sur les principes de bien commun. Un gouvernement “technique” [comme celui de Mario Monti] devrait avoir la force d’ouvrir un véritable dialogue sur cette question. Salvatore Settis

“No TAV”

 

Vingt ans de polémiques

 

On les appelle les militants “No TAV”, pour Treni ad alta velocità. Le 27 février,

de polémiques”, rappelle La Repubblica. La ligne

coûteux” – 20 milliards d’euros, soit l’équivalent

à

grande vitesse Lyon- Turin a été conçue pour

du plan d’austérité adopté en décembre par le gouvernement Monti –, fait l’objet d’un vif débat en Italie. “Pourquoi

à Chiomonte, l’un d’eux

relier les deux villes en

a chuté d’un pylône à

une heure quarante-cinq et réduire de sept

haute tension où il était

monté pour protester contre les travaux.

C’est ce grave accident

à

quatre heures le trajet

quelques anticapitalistes en colère devraient bloquer un pays qui veut se développer ?” écrivait récemment un éditorialiste de l’hebdomadaire de droite Panorama.

Paris-Milan. Prévue pour le frêt, elle est aussi

l’homme est toujours

censée libérer la route de 700 000 camions

hospitalisé – qui

 

a

relancé d’importantes

par an. L’opposition de la population locale, qui juge le projet “inutile et

manifestations dans toute l’Italie. “Vingt ans

Le Premier ministre en poste en 2008 est jugé pour sa responsabilité dans la crise. Un exemple à suivre ?

El País Madrid

l était une fois un petit pays bien- heureux appelé l’Islande, imaginé par les frères Grimm et arrangé

par des elfes de l’aménagement paysager. Ce pays bienheureux n’avait rien à voir avec l’Espagne, qui a été imaginée et amé- nagée par des promoteurs immobiliers. Mais, chers enfants, la corruption et de viles passions se cachaient pourtant der- rière le calme idyllique des lacs de glace et des geysers. En 2008, les Islandais ont découvert que leurs trois principales banques étaient en faillite (la Glitnir, la Landsbanki et la Kaupthing, aux noms manifestement venus tout droit de l’uni- vers de Tolkien). Il s’avère que les diri- geants de ces établissements s’étaient endettés de façon colossale, au point de multiplier par 10 la dette du pays. Les trois banques ont fait faillite, après quoi le pays s’est retrouvé en cessation de paiement, les dépenses sociales ont dû être réduites de façon radicale et le chômage a fini par toucher 10 % de la population active. Les banquiers islandais avaient succombé à la tentation de la fraude et les dirigeants poli- tiques les avaient laissés faire. Les pauvres Islandais, démocrates avant tout, ont réagi comme d’honnêtes gens. Ils ont décidé d’attaquer les diffé- rents patrons des banques pour pratiques frauduleuses et d’accuser de négligence le Premier ministre, qui avait toléré en connaissance de cause (selon le procureur) les manigances obscures des banquiers. Le 5 mars, le procès de l’ancien chef du gouvernement, Geir Haarde, a donc com- mencé au Landsdómur [tribunal de 15 ma- gistrats], créé en 1905 pour juger les hauts responsables de l’Etat. [Le procès devait s’achever le 15 mars.] Malins, ces Islandais. Vous aurez remarqué, chers enfants, que toute comparaison avec l’Espagne est inutile. Comme chacun sait, en Espagne tout comme aux Etats-Unis et dans n’im- porte quel pays européen, les banques ont toujours eu un comportement irrépro- chable : elles n’ont pas été à l’origine des subprimes, ni des bulles immobilières, et elles ne sont aucunement res- ponsables de la crise mo- numentale qui touche leur pays et le mon- de entier…

I

de la crise mo- numentale qui touche leur pays et le mon- de entier… I L’ex-Premier

L’ex-Premier

ministre

islandais

Geir Haarde.

20 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

Amériques

Etats-Unis

Etats-Unis

A quoi ressemblerait son second mandat ?

A Washington comme dans tout le pays, les spéculations vont bon train sur les orientations que prendrait Obama après 2012.

The Washington Post (extraits) Washington

S

’il est réélu, le président Obama défendra enfin la légalisation du mariage gay. Les organisations

de défense des droits des homosexuels en sont quasi certaines. Il prendra des mesures drastiques pour lutter contre le réchauffement climatique. Cela, les écologistes n’en doutent pas. En outre, M. Obama finira par répondre aux vœux du Congressional Black Caucus, le groupe parlementaire qui rassemble les élus noirs du Congrès, à savoir faire plus en faveur des Africains-Américains. C’est, du moins, ce dont sont persuadés plu- sieurs élus de ce groupe. De leur côté, les conservateurs sont tout aussi convaincus que, s’il remporte un second mandat, Obama réalisera les rêves les plus fous de la gauche. Le candidat à l’investiture républicaine Mitt Romney prédit une prodigalité budgétaire incon- trôlée. Son rival, Newt Gingrich, entrevoit une “guerre” avec l’Eglise catholique. La National Rifle Association [NRA, principal lobby pro-armes à feu] redoute, elle, un tour de vis contre les détenteurs d’armes à feu, dont elle défend les intérêts. Le plus drôle dans tout cela est qu’Obama lui-même n’a guère précisé ce qu’il ferait. Dans ses récents discours, le président s’est contenté d’esquisser un vague programme pour son prochain mandat. Il veut améliorer la politique d’im- migration, mettre en œuvre les derniers volets de sa réforme de la santé, recons- truire les infrastructures et relancer le sec- teur industriel. “Et”, a-t-il martelé lors d’une récente allocution à San Francisco, soulignant avec emphase ce qui semble une évidence, “il nous faudra trouver com- ment payer tout cela.”

Des espoirs et des peurs

Ce décalage est l’un des éléments les plus étonnants d’une campagne électorale elle-même inhabituelle. Même après trois années passées à la Maison-Blanche, Obama demeure un test de Rorschach politique, ses partisans plaçant toujours leurs plus grands espoirs entre ses mains et ses ennemis projetant sur lui leurs pires cauchemars. Les uns comme les autres demeurent convaincus qu’ils n’ont pas encore vu le vrai Obama à l’œuvre. “Durant son premier mandat, il a caressé les propriétaires d’armes à feu dans le sens du poil, mais cela fait partie d’un vaste complot visant à tromper les électeurs”, a ainsi souli-

complot visant à tromper les électeurs”, a ainsi souli- Dessin de Niels Bo Bojesen paru dans

Dessin de Niels Bo Bojesen paru dans Jyllands-Posten, Aarhus (Danemark).

gné le vice-président de la NRA, Wayne LaPierre, lors de la Conservative Political Action Conference, le grand rendez-vous annuel des conservateurs américains, qui s’est déroulé au début du mois de février. “Il cache ses vraies intentions, qui sont de sup- primer le deuxième amendement de la Consti- tution [qui garantit le droit de porter des armes] au cours de son second mandat”, sou- ligne M. LaPierre, qui en veut pour preuve les déclarations passées du président en matière de contrôle des armes à feu et la nomination à la Cour suprême de deux juges hostiles, selon lui, au port d’armes. Ces spéculations sur le futur pro- gramme du candidat Obama constituent un point commun surprenant entre la droite et la gauche, en une année électo- rale où les clivages politiques sont parti- culièrement profonds. Elles éclairent également la stratégie qu’adoptera chacun des deux camps, à savoir essayer de mobi- liser la base en exploitant les multiples peurs et espoirs que suscite Obama. L’équipe de campagne du président sortant jure pourtant faire preuve de la plus grande transparence. A les en croire, le locataire de la Maison-Blanche a déjà exposé une grande partie de la politique qu’il entend mener durant son second mandat. “Il n’y a aucun mystère sur ses

orientations politiques à court terme comme

à long terme”, assure le porte-parole de

campagne de M. Obama, Ben LaBolt. “Il

a défendu sa vision d’une économie solide, où

le travail paie, où le sens des responsabilités

est récompensé et où les règles du jeu sont les mêmes pour tous.” Pour plus de détails, ses collaborateurs conseillent de réécouter le discours sur l’état de l’Union prononcé le 24 janvier dernier par Obama et de se pen- cher sur le projet de budget pour 2013 qu’il a présenté début février. Il y est question d’une réforme de la fiscalité visant à alour- dir l’imposition des riches. Obama envi- sage également de rendre les études supérieures plus abordables et de renfor- cer l’industrie manufacturière américaine. Si sa vision semble claire, le président n’a cependant pas explicité comment il envi- sageait de la mettre en œuvre.

Marge de manœuvre réduite

Les candidats républicains qui aspirent à le remplacer ont, eux, fait des dizaines de propositions précises, que ce soit en matière de baisse d’impôts, de réduction des dépenses de Medicare [programme fédéral d’assurance-santé pour les per- sonnes âgées et les handicapés] et même de colonisation de la Lune. Et ils ne se sont pas privés de brosser un sombre tableau

de ce à quoi ressemblerait l’Amérique après quatre années supplémentaires de prési- dence Obama. “A mon avis, le pays s’en trou- verait fondamentalement transformé”, a souligné l’ex-sénateur de Pennsylvanie Rick Santorum. Il redoute notamment un plus grand interventionnisme de l’Etat dans la vie quotidienne des Américains et une transition vers un “socialisme à l’européenne, au minimum. Ainsi, nous aurons perdu l’es- sence même de ce qu’est l’Amérique.” En cas de victoire du président sor- tant, cependant, tant les rêves que les cau- chemars pourraient ne pas se réaliser. Pour mettre en œuvre les réformes récla- mées par les progressistes – en matière de fiscalité, d’immigration ou de port d’armes –, Obama aurait besoin de pou- voir s’appuyer sur une solide majorité démocrate au Congrès. Mais cela semble peu probable. La bipolarisation de la vie politique américaine, qui a conduit à la quasi-paralysie de l’action gouvernemen- tale l’année dernière, ne devrait pas dis- paraître en 2013, estime Andrew Roth, du Club for Growth, un comité d’action poli- tique républicain. “Une chose est sûre : le prochain président, quel qu’il soit, disposera d’une marge de manœuvre très réduite”, conclut-il. David A. Fahrenthold et Peter Wallsten

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 21

international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 21 A la une “Le

A la une “Le Parti républicain au bord de l’apocalypse”, titre le New York Magazine, qui souligne que les primaires de 2012 ont comme un goût de fin du monde. Pour l’hebdomadaire

ont comme un goût de fin du monde. Pour l’hebdomadaire de la Grosse Pomme, la course

de la Grosse Pomme, la course à l’investiture républicaine est plus chaotique que jamais. Déboussolés, les conservateurs se déchirent entre factions rivales.

Campagne

Le long cauchemar des républicains

Englués dans une guerre fratricide, les candidats à l’investiture républicaine font de la surenchère pour se positionner à l’ultradroite. Une stratégie qui pourrait se retourner contre eux lors de l’élection présidentielle.

The New York Times (extraits) New York

B

ien avant le Super Mardi du 6 mars, le Parti républicain s’est ancré à l’extrême droite

de l’échiquier politique avec une cam- pagne électorale brutale, clivante et sans substance. Barbara Bush, l’ancienne pre- mière dame, en est tellement écœurée qu’elle a déclaré le 5 mars que c’était la pire campagne à laquelle elle avait assisté. Nous avons la même impression. Ce pays connaît de graves problèmes économiques et de gros défis en matière de sécurité nationale. Mais les candidats républicains sont tellement installés dans les tranchées de la guerre culturelle et religieuse qu’ils ne proposent pas de solutions.

Des élucubrations fanatiques

Censés être décisifs, les résultats du Super Mardi – Mitt Romney a remporté les primaires et les caucus dans six Etats (Ohio, Massachusetts, Idaho, Alaska, Vir- ginie et Vermont), Rick Santorum dans trois Etats (Dakota du Nord, Oklahoma et Tennessee) et Newt Gingrich en Géorgie – n’ont rien changé à la course à l’investiture républicaine. Les électeurs républicains continueront d’osciller entre

Mitt Romney, qui n’a d’autre programme qu’un capitalisme de country club, et Rick Santorum, tellement aveuglé par son idéologie qu’on l’imagine mal envisager d’autres idées ou écouter d’autres voix. Certes, il y a quelques différences entre les deux candidats. Les déclara- tions de M. Santorum sont plus extrêmes que celles de M. Romney, en particulier quand il affiche son intolérance vis-à-vis

Pour Romney, Obama est “le président le plus incapable depuis Carter”

des homosexuels ou sa conviction que c’est la religion – la sienne [catholique] – qui doit définir la politique américaine. M. Romney apparaît légèrement plus modéré, mais, en s’efforçant désespéré- ment de plaire à l’ultradroite, il se livre lui aussi à des attaques contre le mariage homosexuel, l’avortement, et même la contraception. A aucun moment il n’a dénoncé les élucubrations fanatiques de M. Santorum. Aucun des deux n’offre aux Améri- cains durement frappés par la crise autre chose que des propositions écono- miques reposant sur la théorie, discré- ditée depuis longtemps, selon laquelle la richesse finit par toucher les plus pauvres. Ils prévoient donc des réductions fiscales supplémentaires pour les nantis, l’affai- blissement du système de protection sociale et la poursuite de la déréglemen- tation qui a failli couler le système finan- cier en 2008. MM. Romney et Santorum déforment tous les deux la réalité pour dénoncer

CAI-NYT
CAI-NYT

Le Parti républicain [dont l’éléphant est le symbole] toujours à la recherche du candidat idéal dans la course à la présidentielle. Dessin de Danziger, Etats-Unis.

chacun des propos de M. Obama et s’op- poser à toutes ses propositions. L’aug- mentation du prix de l’essence ? C’est la faute de la politique du président en matière d’environnement. Peu importe que le prix de l’essence soit fixé par les marchés mondiaux et poussé vers le haut par la demande chinoise et les troubles au Moyen-Orient. Les candidats républicains souli- gnent également à l’envi la faiblesse du président en matière de politique étran- gère. M. Romney a ainsi déclaré que le président Obama était “le président le plus incapable depuis Jimmy Carter”. Peu importe que M. Obama ait ordonné le raid qui a permis de tuer Oussama Ben Laden et le pilonnage des chefs talibans – et cela sans rouler des mécaniques comme les républicains. M. Romney, M. Santorum et M. Gin- grich – lequel ne parvient à se maintenir dans la course à l’investiture républicaine que grâce aux millions d’un de ses parti- sans [le magnat des casinos Sheldon Adelson] – semblent désormais détermi-

nés à pousser Israël à attaquer inconsi- dérément l’Iran, tout cela pour marquer des points politiques. Voilà des années que les républicains s’en prennent à M. Obama, à la gauche et à tous les Américains qui ne sont pas d’accord avec eux. Tout indique qu’ils ris- quent de payer le prix de la cruauté non- chalante avec laquelle ils attaquent des pans entiers de la société.

Baisse dans les sondages

D’après un récent sondage de l’institut Pew Research, trois électeurs sur dix

déclarent que leur opinion à l’égard des républicains s’est dégradée pendant les primaires. Les électeurs démocrates sont

49 % à déclarer qu’au vu de ces primaires

ils sont plus susceptibles de voter pour

M.

Obama. En décembre, ils n’étaient que

36

% dans ce cas, ce qui montre que

M.

Obama progresse, alors que les répu-

blicains baissent. Cela dit, le président Obama, qui peut être parfois d’une apa- thie frustrante, a encore beaucoup de chemin à parcourir.

dit, le président Obama, qui peut être parfois d’une apa- thie frustrante, a encore beaucoup de

ESCOBAR/EPA/CORBIS ROBERTO VALENCIAROBERTO

DR

22 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

Amériques

Salvador

Salvador

De l’influence des gangs sur le football

Au Salvador, le ballon rond n’échappe pas à l’emprise des maras (gangs). Ainsi, la plupart des équipes ont banni les maillots portant les numéros 13 et 18, emblèmes des deux principales bandes rivales du pays. Trop dangereux pour les joueurs de football…

El Faro (extraits) San Salvador

P

our qui veut mesurer l’influence des maras sur le quotidien des Salvadoriens, l’information est

sans doute éclairante : 64 % des équipes de football ont cessé d’utiliser les numéros 13 et 18 sur les maillots. Par peur. Le 13 et le 18 sont des nombres liés à la Mara Salvatrucha (ou MS13) et au Barrio 18 [Quartier 18], les principales bandes qui sévissent dans le pays. En n’inscrivant pas ces numéros sur les maillots, les équipes veulent éviter les attaques contre les joueurs. Mais cette initiative ne fait pas l’unanimité. Marcelino Díaz, un psycho- logue qui travaille à l’Institut de méde- cine légale, estime que cela revient à légitimer les maras et à reconnaître leur influence dans la société. “C’est à l’Etat qu’il appartient de contrôler, par des lois, le comportement des gens, souligne-t-il. Or, au Salvador, de nombreux aspects du comportement social sont contrôlés par un groupe délinquant, et ce qui se passe dans le football en est un bon exemple.Le Salvador présente l’un des taux d’homicides les plus élevés du monde, 70 pour 100 000 habitants en 2010, alors que les Nations unies parlent d’épidémie dès qu’on atteint les 10 pour 100 000. Selon la Police nationale civile (PNC), plus de la moitié des assassinats sont liés aux maras. L’armée va plus loin et parle de 90 %.

Protéger les joueurs

“La peur est la manière la plus efficace de contrôler une société, et les gangs le savent”, ajoute Díaz. La décision de renoncer au 13 et au 18 n’est pas si récente. Le monde du football a commencé à l’envisager – de sa propre initiative et dans une discrétion absolue – il y a au moins quatre ans. Après avoir reçu des plaintes de joueurs qui por- taient ces numéros, les instances diri- geantes de chacune des catégories ont discuté de cette mesure et finalement décidé d’en laisser l’initiative aux équipes. Au fil des ans, le nombre d’équipes qui se passent de ces numéros n’a fait qu’aug- menter. “C’est pour protéger les joueurs”, assure Osvaldo Pinto, président de la Deuxième Division et du Santa Tecla FC. Cette concession touche tout le foot- ball salvadorien, mais il suffit d’analyser les organigrammes que les équipes ont envoyés cette année à la Fédération

les équipes ont envoyés cette année à la Fédération Le CD Platense de la ville de

Le CD Platense de la ville de Zacatecoluca, un des rares clubs de deuxième division qui n’ait pas banni le numéro emblématique du gang “Barrio 18”.

pas banni le numéro emblématique du gang “Barrio 18”. “Barrio 18”, ou “18”, est le nom

“Barrio 18”, ou “18”, est le nom espagnol du 18th Street Gang, une bande créée dans les années 1960 à Los Angeles.

une bande créée dans les années 1960 à Los Angeles. Le club AD Isidro Metapán, actuel

Le club AD Isidro Metapán, actuel champion du football salvadorien, a renoncé à faire porter à ses joueurs les maillots 13 et 18.

Le Salvador Mer des BELIZE Caraïbes MEXIQUEMEXIQUEMEXIQUE GUATEMALA 15° N 2 493 m HONDURAS SALVADOR
Le Salvador
Mer des
BELIZE
Caraïbes
MEXIQUEMEXIQUEMEXIQUE
GUATEMALA
15° N
2 493 m
HONDURAS
SALVADOR
San Salvador
Los Angeles
Océan
NICARAGUA
Pacifique
200 km
Superficie : 20 720 km 2
Population : 6,2 millions d’habitants +
3
millions d’émigrés (surtout aux É-U)
Espérance de vie : 72 ans
Classement IDH* : 105 e sur 187 Etats
PIB par habitant (en PPA, 2011) :
7
683 dollars (France : 35 195)
Part des principaux secteurs dans le PIB :
agriculture (13 %), industrie (26 %),
services (61 %)
90° 0
Sources : France Diplomatie, FMI, PNUD. *Indice de développement humain.

salvadorienne de football (Fesfut) pour conclure que la prudence – ou la peur,

selon le point de vue d’où l’on se place –

a

surtout gagné les catégories inférieures.

Il

est cependant significatif que même en

première division seules 5 équipes utili- sent encore les numéros 13 et 18. En interrogeant les dirigeants des différentes équipes, on peut connaître en détail les raisons d’un tel changement. “Pour un joueur, c’est dangereux de jouer avec ces numéros sur le dos quand il vient de villes comme Soyapango [connue pour être le fief des maras]”, fait valoir Orsy Tejada, président du Brasilia de Suchitoto (département de Cuscatlán). “Pour cette saison, nous avons arrêté de les utiliser après avoir entendu parler d’autres équipes qui avaient ce problème”, reconnaît Hernán Vargas, représentant de l’Association sportive d’Intipucá (ADI, département de La Unión). “Notre gardien de but joue encore sous le numéro 13, mais nous envisageons de retirer ce numéro”, dit Elba Josefina Peña, présidente de La Asunción, d’Anamorós (La Unión). “Il n’y a pas encore eu de morts pour cette raison, mais on ne compte plus les coups, injures, agressions ver- bales, jets de pierres, etc.”, lance Pinto.

Deux factions

“Barrio 18”, ou “18” (le gang est aussi connu, à tort, sous le nom “Mara 18”), est le nom espagnol du 18 th Street Gang, une bande créée dans les années 1960 à Los Angeles. Formée à l’origine d’immigrés mexicains, elle aurait été le premier gang latino-américain à s’ouvrir à des per- sonnes d’origine différente. Actuellement, au Salvador, elle est divisée en deux fac- tions, les Sureños et les Revolucionarios, et, malgré leur rivalité à mort, aucune des deux n’a renoncé au 18 comme signe de reconnaissance. Les origines de la bande rivale, la MS13, sont plus récentes. Elle est apparue elle aussi à Los Angeles, mais dans le courant des années 1970, dans le même quartier que la 18. Certains chercheurs estiment que la Mara Salvatrucha résulte d’une

scission du Barrio 18, qui se serait singu- larisé du fait qu’à ses débuts le gros de ses membres étaient des émigrés salvadoriens. La MS13 et le Barrio 18 sont des groupes du Sud, c’est-à-dire qu’ils sont chapeautés par la même structure criminelle, la Mexi- can Mafia, ou eMe. Le nombre fédérateur de l’identité de l’eMe est le 13 – la lettre M est la treizième de l’alphabet –, et pour cette raison toutes les bandes du Sud s’identifient à ce nombre. Contrairement

à la croyance populaire, le 13 les unit, il ne les divise pas. Des centaines de membres de la 18 se font tatouer un 13 sans que cela pose le moindre problème. En revanche, le 18 est un nombre interdit et méprisé parmi les membres de la Mara Salvatrucha du fait qu’il est utilisé exclusivement par la bande rivale.

Sur le web www.courrier international.com
Sur le web
www.courrier
international.com

Le cas Florence Cassez L’écrivain Héctor de Mauleón a eu accès aux 13 tomes et aux milliers de pages du dossier d’instruction de Florence Cassez, condamnée par la justice

mexicaine à soixante ans de prison en 2009. Il a mis deux mois à examiner le dossier et il a tenté de reconstruire la vérité pour la revue Nexos. A relire sur notre site.

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 23

international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 23 Celle-ci l’a adopté parce

Celle-ci l’a adopté parce qu’à ses débuts elle a commencé à étendre son emprise sur certains tronçons de la 18 e Rue de Los Angeles. La symbolique concernant ces deux nombres est donc née à des milliers de kilomètres du Salvador, à Los Angeles. L’Amérique centrale l’a importée et radi- calisée. Et le football salvadorien en subit les conséquences aujourd’hui.

Réalité du pays

El Faro a demandé à trois commissaires de la police nationale ce qu’ils pensaient du fait que deux équipes de football salvado- riennes sur trois avaient renoncé à utiliser le 13 et 18 par peur des maras. Aucun des trois ne nous a dit avoir été informé offi- ciellement d’une telle mesure. En revanche, des responsables d’ONG qui travaillent dans le domaine de la prévention de la violence ont été moins étonnés d’apprendre la disparition du 13 et du 18. Alejandro Gutman préside Fútbol Forever, une ONG établie depuis plusieurs années dans la zone nord de Soyapango. Il estime qu’il s’agit d’une “mesure de protection” qui correspond à la réalité du pays. “Partout dans le monde, le football est un milieu vivant, qui reflète ce

qui se passe dans la société, commente-t-il. Et au Salvador les gangs font partie du quotidien de la société : ils sont absolument intégrés à la vie de tous les jours.” On peut interpréter ces mesures de diverses manières. Certains considéreront qu’elles sont exagérées, d’autres les juge- ront insuffisantes, mais tous s’accordent à reconnaître que l’élimination de ces nombres est directement liée à l’insécu- rité et à la violence qui frappent le Sal- vador. Car les numéros 13 et 18 sont couramment utilisés dans les équipes de football du monde entier. Pour le psychologue Marcelino Díaz, la suppression du 13 et du 18 représente un pas en arrière pour la société. “Cela révèle que les gangs, avec leurs assassinats, leurs dépeçages, sont parvenus à intimider un pays entier”, note-t-il. Il estime que ce qui se passe dans le monde du football n’est pas très éloigné d’autres réalités liées elles aussi au déve- loppement des maras. “Peu à peu nous laissons les gangs dicter leur loi, conclut Díaz. Même si ce phénomène propre au football paraît mineur ou symbo- lique, céder sur ce genre de choses, c’est se condamner à accepter d’autres exigences.” Roberto Valencia

Elections

 

Virage à droite

 

Les réformes sociales

voulues par le président Mauricio Funes (gauche) seront désormais plus difficiles à mettre en œuvre. Son parti, le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN, ex-guérilla, légalisé après la fin de

L’Arena devrait ainsi obtenir 33 députés, contre 31 au FMLN, qui perd la présidence de l’Assemblée, souligne le webzine El Faro. L’élection en mars 2009 de Mauricio Funes, candidat du FMLN mais considéré plutôt

réforme fiscale et lancé plusieurs programmes sociaux, comme la gratuité d’accès aux soins médicaux. Mais la situation économique reste précaire avec plus de 38 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté selon la Banque mondiale. Mais, surtout, la violence continue de ravager le pays, qui affiche un des taux d’homicides les plus élevés au monde (70 pour 100 000 habitants). Vingt ans après la fin de la guerre civile, Mauricio Funes était le premier président à avoir officiellement reconnu les abus de l’armée.

la guerre civile, en 1992),

comme centriste, avait

a perdu, selon

 

de premières estimations, les élections législatives

et municipales du 11 mars. L’Alliance républicaine nationaliste (Arena), parti de droite très conservateur issu des dictatures, redevient

représenté un tournant politique pour ce petit pays – le plus petit de la région – ravagé par la violence et les inégalités. C’était le premier président de gauche depuis les accords de paix de 1992, qui avaient mis

la

première force

politique du pays, statut qu’elle avait perdu lors des élections de 2009.

fin à plus de douze ans de guerre civile. Mauricio Funes a notamment mis en place une ambitieuse

Mexique

Mexique

Florence Cassez et les autres

Certains Mexicains s’insurgent encore contre une possible libération de la Française. Mais, si la Cour suprême reconnaissait enfin les vices de procédure de son dossier, ce serait assurément un grand pas pour le fonctionnement de la justice.

El Universal Mexico

J ’ignore si Florence Cassez [arrê- tée en décembre 2005 et condam- née à soixante ans de prison] est

innocente ou coupable. Et je ne le saurai sans doute jamais. Il n’existe aucun moyen judiciaire de le savoir, car les procédures ont été tellement viciées que la probabi- lité de voir les preuves et les témoignages

enregistrés fournir un résultat catégo- rique est nulle. Oubliant de prévenir le consulat – ce qui s’impose dans le cas d’une ressor- tissante étrangère –, la police a séques- tré Florence Cassez pendant plusieurs heures avant de l’exhiber comme cou- pable devant les médias au cours d’une

prétendue

ment était postérieure à sa véritable cap-

ture, mais avait aussi tout de la mise en

scène

“reality-show judiciaire”.

tion, on le sait,

tout reality-show se

Et, par défini-

un

arrestation qui non

On

a appelé

trompeuse.

compose d’une moitié de réalité et d’une moitié de fiction. Arturo Zaldívar, juge à la Cour suprême,

a recensé les incohérences de l’affaire dans

un rapport qui sera présenté le 21 mars devant la première chambre de la Cour suprême. Une décision positive de trois des cinq juges réunis suffira à faire libérer immédiatement Florence Cassez. J’ai lu sur Internet de nombreux com- mentaires opposés à cette éventualité. Sur Twitter, certains se demandent si nous ne sommes pas en train d’oublier les victimes. Selon l’opinion populaire, une preneuse

d’otages étrangère ne peut représenter plus que plusieurs Mexicains pris en otages. D’autres affirment qu’on ne peut pas la libérer au simple prétexte que la procédure n’a pas été respectée, car nombreux sont les Mexicains qui sont en prison dans la même situation qu’elle. Voilà une mauvaise façon d’aborder la question. De nombreux Mexicains sont victimes des autorités, c’est une réalité. La guerre contre la criminalité s’est traduite par des violences inouïes à l’encontre de la population civile. Une bonne partie du nord du Mexique est considérée par l’ar-

seule- mée comme un territoire occupé. La police

ça

a pris l’habitude de désigner des personnes

comme coupables sans les avoir présen- tées à la justice. Il est déplorable que bien d’autres affaires ne bénéficient pas de la médiatisation dont jouit le cas Florence

Cassez, c’est incontestable. Des milliers de Mexicains sont en prison sans avoir béné- ficié d’une procédure judiciaire équitable. Une décision favorable à Florence Cassez représenterait de ce fait une déci- sion en faveur de tous ces Mexicains qui, tous les jours, sont victimes de trompe- ries de la part des autorités. Ce faisant, les juges feraient passer le message que l’Etat de droit commence dès l’enquête de police et que le principe de la pré- somption d’innocence doit être maintenu jusqu’à preuve du contraire. L’enquête du juge Arturo Zaldívar montre que Cristina Ríos et son fils, tous deux enlevés, n’ont pas accusé Florence Cassez dans leurs premières déclarations, mais a posteriori. Il est particulièrement révélateur que, six ans après son arresta- tion, Israel Vallarta, le petit ami de Flo- rence Cassez et chef présumé de la bande, n’ait toujours pas été traduit en justice. Il a été établi que Vallarta a été torturé (sans pour autant jamais accuser sa petite amie), et les autorités redoutent que l’af- faire ne s’écroule en raison de ce vice de procédure originel.

Tous les dénouements restent aujour- d’hui possibles. Il semble que deux des juges pourraient être favorables à la libé- ration, et deux autres contre. Le cinquième juge aurait donc le dernier mot. Cepen- dant, ces calculs ne sont rien de plus que des hypothèses. Mais une chose est sûre : si la décision de la Cour est défavorable, la Française n’aura plus que les tribunaux internatio- naux comme ultime recours, et ceux-là ne manqueront pas, eux, de condamner la justice mexicaine. Une fois de plus. Jorge Zepeda Patterson

la justice mexicaine. Une fois de plus. Jorge Zepeda Patterson Dessin de Boligán paru dans El

Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

24 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

Asie Résistantes Dans l’histoire est- timoraise, les femmes sont généralement absentes. Pourtant, nombre
Asie
Résistantes Dans l’histoire est-
timoraise, les femmes sont
généralement absentes. Pourtant,
nombre d’entre elles ont joué des
rôles clés, notamment dans la lutte
pour l’indépendance. Pour leur rendre
hommage, Jude Conway a réuni les
témoignages de treize d’entre elles
dans l’ouvrage Step by Step: Women
of East Timor, Stories of Resistance
and Survival [Pas à pas : Femmes
du Timor-Oriental, histoires
de résistance et de survie], Charles
Darwin University Press, 2010.
Timor-Oriental

Une jeunesse à l’avenir calciné

Les Timorais élisent leur président le 17 mars. Dix ans après son indépendance formelle, le pays peine à décoller et ses jeunes paient le prix fort.

The Irrawaddy Chiang Mai (Thaïlande) De Dili

a soirée était humide et je ren- trais chez moi en errant dans l’obscurité et en maudissant le

gouvernement du Timor-Oriental dont la minuscule capitale, Dili, était de nouveau frappée par une coupure d’électricité. J’avançais à tâtons, éclairant mon chemin avec mon téléphone portable pour éviter des nids de poule de la taille de cratères, quand quelqu’un cria : “Eh, malae !” soit :

“Eh, l’étranger !” Je tournai la tête et aper- çus sur ma droite un groupe de jeunes assis sur une vieille carcasse de voiture calcinée. Je réfléchis un instant et décidai de faire fi de la prudence et de m’appro- cher. Peu après, je les avais rejoints et dégustais de l’alcool de palme artisanal. Au fil des mois, j’appris à connaître ce groupe de jeunes. Je me rendis rapide- ment compte qu’ils n’avaient pas grand- chose d’autre à faire que de traîner sur le trottoir, comme tant d’autres dans les rues de Dili. Jamais ils n’avaient d’argent pour recharger leurs téléphones et ils semblaient pris dans une sorte de léthar- gie permanente. Ils me demandaient par- fois si j’avais entendu parler d’un boulot, mais le développement tarde toujours à arriver dans ce petit pays d’Asie du Sud- Est ravagé par vingt-quatre ans d’occu-

L

ROMÉO GACAD/AFP
ROMÉO GACAD/AFP

A quelques jours de la deuxième élection présidentielle au Timor- Oriental, les supporters des candidats défilent dans les rues de Dili.

pation illégale par l’armée indonésienne [de 1975 à 1999]. Les seuls emplois aux- quels ils aspirent sont ceux de chauffeur de taxi ou d’agent de sécurité, le Graal étant de quitter le Timor-Oriental et de s’installer au Royaume-Uni pour travailler dans une usine avec un passeport du Por- tugal (l’ancienne puissance coloniale). Certes, on peut se dire que la situa- tion de ces jeunes est temporaire et qu’elle finira par s’arranger. Mais le temps est un luxe qu’une nation qui sort de la guerre ne peut s’offrir. Lors de leur intervention en faveur des indépendantistes, en 1999, les Nations unies ont complètement ignoré les besoins de la population, de ces gens qui, quelques années plus tard, se

La quête de l’indépendance

1975 En novembre, la colonie portugaise

proclame son indépendance. Un mois plus tard, l’Indonésie l’envahit. La faim et

la résistance feront jusqu’en 1999 quelque 200 000 victimes.

1996 L’évêque de Dili, Carlos Belo, et le

leader de la résistance José Ramos-Horta reçoivent le prix Nobel de la paix.

1999 A la suite de la chute du dictateur

indonésien Suharto (1998) et d’un regain de violence, l’Indonésie et le Portugal signent un accord permettant au Timor- Oriental de se prononcer sur son avenir. Une écrasante majorité vote en faveur de l’indépendance lors d’un référendum. Ce résultat est suivi d’une répression sanglante de l’armée indonésienne.

Peu après, les Nations unies y établissent une autorité de transition.

2002 Xanana Gusmão, autre figure

de la résistance, est élu président, peu avant la proclamation officielle de l’indépendance du pays, qui devient

le 191 e Etat membre des Nations unies.

2007 José Ramos-Horta remporte

l’élection présidentielle et nomme Xanana Gusmão Premier ministre. 2008 Des soldats renégats tirent sur le président Ramos-Horta, qui échappe de peu à la mort.

le président Ramos-Horta, qui échappe de peu à la mort. Un Etat sur une île divisée

Un Etat sur une île divisée

retrouveraient sur des carcasses de voi- tures brûlées. Leur mécontentement a d’ailleurs joué un rôle significatif dans les violences de 2006. Ces émeutes n’au- raient jamais dû avoir lieu ni bien sûr pro- voquer la mort de 37 personnes et le déplacement de près de 150 000 autres. La communauté internationale a aidé le pays à obtenir son indépendance formelle en 2002, mais, en se désengageant peu à peu, les Nations unies ont laissé derrière elles un régime démocratique faible et une société divisée. Le Timor-Oriental est une jeune nation dans tous les sens du terme. Près de la moitié de son 1,1 million d’habitants est âgée de moins de 17 ans, selon la Banque mondiale. Les femmes ont en moyenne six enfants et la catégorie des 12-29 ans représente plus d’un tiers de la population. Le taux de chômage des jeunes s’élève à plus de 40 % dans les foyers urbains, mais les gouvernements successifs ne font rien, trop préoccupés par les questions de sécurité. Cela dit, même si le secrétariat d’Etat à l’Emploi et à la Formation profession- nelle (Sefope) peine encore dans sa mis- sion, les choses commencent à changer. Le Timor-Oriental reste un pays essentielle- ment agricole, et le gouvernement et ses partenaires s’efforcent désormais de créer des emplois pour les jeunes, notamment dans les zones rurales, puisque les villes ne peuvent absorber toute cette masse de jeunes chômeurs. J’ai moi-même observé plusieurs projets de développement lors de mes voyages dans les campagnes où j’ai rencontré de jeunes forgerons, des artistes, des agriculteurs et des groupements pro- duisant de l’huile de coco ou du tofu. Avec un budget de plus de 1,5 milliard de dollars en 2012 – de loin le plus important de l’his- toire du pays –, certains espèrent que le gouvernement va enfin tenir ses promesses et que la guerre cédera définitivement le pas au développement. Quant à mes jeunes amis désœuvrés, l’un d’eux était parti pour le Royaume-Uni et les autres se débrouillaient en vivotant de combats de coqs et de l’aide de la famille. La carcasse de la voiture, elle, a disparu, remorquée dans la nuit noire. Matt Crook

Elections

 

L’inconnu au fond des urnes

Pour la troisième fois depuis l’indépendance, les Timorais votent le 17 mars pour élire leur président et en juin pour renouveler leur Parlement. Douze candidats sont en lice pour la présidentielle :

depuis, le CNRT (parti du Congrès national pour la reconstruction du Timor-Oriental) du Premier ministre Xanana Gusmão a décidé de soutenir l’ancien chef des armées José Maria Vasconcelos, alias Taur Matan Ruak. Face à ces deux hommes, Francisco Guterres, le candidat du Fretilin, mouvement historique de résistance. Ces scrutins présidentiel et législatifs font figure de tests. Dix ans après son indépendance formelle, le pays fait face à deux défis cruciaux. Le premier est de

résoudre le problème complexe de l’exploitation de ses ressources en hydrocarbures offshore, dont la valeur est estimée à 18 milliards de dollars (13,6 milliards d’euros). Son avenir économique en dépend. Le second est le retrait à court terme de la Force de stabilisation internationale (militaires et policiers) ainsi qu’un désengagement substantiel de l’ONU. “Désormais, conclut Damien Kingsbury, la question est de savoir si le Timor-Oriental pourra naviguer seul.”

trois prétendent à la victoire ou, pour le moins, peuvent se qualifier pour le second tour prévu le 14 avril, écrit le politologue Damien Kingsbury sur le site East Asia Forum. Le président sortant, José Ramos-Horta, a annoncé en janvier se représenter et pouvait apparaître comme le favori. Mais,

représenter et pouvait apparaître comme le favori. Mais, BR.* MALAISIE Jakarta INDONÉSIE Dili TIMOR-ORIENTAL
BR.* MALAISIE Jakarta
BR.*
MALAISIE
Jakarta
INDONÉSIE Dili TIMOR-ORIENTAL
INDONÉSIE
Dili
TIMOR-ORIENTAL

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1 000 km

INDONÉSIE Dili TIMOR-ORIENTAL Océan Indien 1 000 km Darwin AUSTRALIE *BR. Brunei PHILIPPINES Superficie : 15
Darwin AUSTRALIE *BR. Brunei
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AUSTRALIE
*BR. Brunei
Océan Indien 1 000 km Darwin AUSTRALIE *BR. Brunei PHILIPPINES Superficie : 15 410 km 2

PHILIPPINES

Indien 1 000 km Darwin AUSTRALIE *BR. Brunei PHILIPPINES Superficie : 15 410 km 2 (deux

Superficie : 15 410 km 2 (deux fois la Corse) • Population : 1 129 000 habitants • Espérance de vie : 62,5 ans • Classement IDH* : 147 e sur 187 Etats • PIB par habitant (en PPA) :

2 863 dollars (France : 35 195) • Taux de croissance : 10 % • Taux de chômage : 10 % • Part des principaux secteurs dans le PIB : agriculture (30,5 %), industrie (13,5 %), services (56 %)

Sources : France Diplomatie, FMI, PNUD. Données de 2011. *Indice de développement humain.

Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012 25

Sur le web
Sur le web
Retrouvez sur notre site “Avis aux malfaisants du web”, un article du journal du Parti
Retrouvez sur notre site “Avis aux
malfaisants du web”, un article du journal
du Parti communiste de Pékin, Beijing
Ribao, appelant en octobre dernier
à interdire l’usage des pseudonymes
pour les utilisateurs des microblogs.
Chine
www.courrier
international.com

Internautes, vos papiers !

Les autorités veulent obliger les utilisateurs des microblogs à déclarer leur vrai nom. Les habitués sont prêts à livrer la bataille de l’anonymat.

Nanfang Zhoumo (extraits) Canton

e responsable du bureau chargé de l’administration d’Internet pour la municipalité de Pékin a

annoncé qu’à partir du 16 mars les micro- blogs de quatre grands portails chinois, dont Sina [qui a développé Weibo, le prin- cipal microblog chinois], exigeront tous que l’on s’inscrive sous sa véritable iden- tité, sous peine de se voir interdire de poster des messages. Le système de déclaration d’identité, en tant que moyen de contrôle de l’ordre public, a été largement promu en Chine. En 2000, le Conseil des affaires d’Etat [organe administratif et exécutif suprême de l’Etat chinois] a publié un “Règlement concernant l’obligation de justifier de son identité pour l’ouverture d’un compte bancaire privé”, afin de lutter contre les escroqueries et les détournements de fonds publics. Cependant, les résultats obtenus sont loin de ceux escomptés. Des failles dans le système de domiciliation obligatoire permettent à de nombreuses personnes de disposer de papiers sous plusieurs identités. Par ailleurs, les livrets bancaires ouverts avant 2000 sous un nom d’emprunt n’ont pas complètement disparu. L’effet sur la corruption n’est pas non plus évident. Certains fonctionnaires véreux placent des fonds au nom de leurs proches. Avec l’essor d’Internet, l’obliga- tion de s’inscrire sous son identité réelle a

L

été considérée comme un moyen efficace de contrôler les réseaux. En 2002, Li Xiguang, professeur en sciences de l’in- formation à l’université Tsinghua [à Pékin], affirmait : “L’Assemblée nationale doit légifé- rer pour interdire à quiconque de poster des messages anonymement.” En mars 2005, le ministère de l’Education a demandé aux universités d’obliger leurs étudiants à s’ins- crire sous leur vrai nom sur les forums Internet de leur campus. Il s’est ensuivi une vague de lutte contre l’anonymat sur la Toile. L’obligation d’utiliser son véritable nom sur le Net n’a pas encore pris valeur de règlement national. La ville de Hang- zhou [capitale de la province orientale du Zhejiang] a été la première à instituer une telle pratique en Chine. L’idée de départ était d’empêcher des internautes ano- nymes de répandre de fausses rumeurs

des internautes ano- nymes de répandre de fausses rumeurs pour semer la panique ou de salir

pour semer la panique ou de salir la répu- tation d’autrui. Ce règlement avait fait l’ob- jet de nombreuses interrogations, les gens considérant que cela risquait de rétrécir les canaux d’expression dont ils disposaient pour exposer leurs doléances. De plus, il paraissait difficile de définir exactement ce qu’était une “attaque malintentionnée”. De fait, l’application de ce règlement était peu à peu tombée à l’eau.

Malgré l’enregistrement, les spams inondent les téléphones portables

Au même moment, plusieurs affaires de fuites d’informations confidentielles sur le web ont éclaté. Le 22 décembre 2011, les comptes de près de 50 millions d’inter- nautes ont été piratés. Et la question de savoir si l’enregistrement sous sa véritable identité faisait courir à l’utilisateur des risques d’atteinte à sa vie privée a de nou- veau suscité de virulents débats. Le système de déclaration d’identité pour s’inscrire sur des sites chinois s’ins- pire surtout de l’exemple de la Corée du Sud. Cependant, ce dernier pays, qui a été le premier et le seul à instaurer une telle procédure, a décidé de l’abandonner pro- gressivement en 2012. Par ailleurs, l’enre- gistrement sous son vrai nom s’applique également pour les téléphones portables. Au départ, cette démarche visait à lutter contre les textos indésirables, mais, après trois ans, les spams à visée frauduleuse, pornographiques ou pour des loteries illé- gales continuent à inonder les réseaux. Le 31 décembre 2009, l’Agence du médi- cament de la province du Fujian a exigé des pharmacies qu’elles enregistrent les nom

et prénom de leurs clientes, le numéro de leur carte d’identité et leurs coordonnées, lorsqu’elles délivrent sans ordonnance des pilules abortives. L’Agence justifiait surtout une telle mesure par la nécessité de sur- veiller leur usage comme abortif illégal. Le 4 février dernier, cette disposition a finale- ment été abrogée. Dans le cas des entre- prises de transport express, l’obligation de déclarer son identité reste bancale. En 2010, de nombreux produits illégaux confiés à des sociétés de transport rapide avaient été interceptés en Chine, en particulier 327 sai- sies de drogue et plus de 1 400 de produits dangereux. Depuis 2011, un dispositif obli- geant les expéditeurs à déclarer leur iden- tité réelle a été mis en œuvre à titre expérimental dans le district de Shaoxing [province du Fujian]. En août 2011, des médias ont annoncé la généralisation de cette mesure à tout le pays. Pourtant, des voix se sont élevées pour dénoncer un danger de divulgation de secrets person- nels. Les services postaux de Shanghai et Nanchang [province du Jiangxi, dans le sud- est] ont indiqué leur refus d’appliquer une telle mesure, qui, à ce jour, n’a toujours pas été généralisée au niveau national. Selon Tang Jun, du Centre de recher- ches en politiques sociales de l’Académie des sciences sociales de Chine, l’obligation de déclarer son identité ne peut s’appliquer que dans des domaines touchant à la sécurité nationale ou au crédit personnel. Il estime que, sur les autres plans, on a tout avantage à laisser une certaine liberté à la population. Il ne faut pas demander une levée de l’anonymat dès que quelque chose devient difficile à contrôler, car cela consti- tuerait un abus de pouvoir. Qian Wuping, Shen Ying

Dessin de Walenta, Pologne.

Afghanistan

Afghanistan

Le sergent assassin sera jugé sur place

Dans la nuit du 11 mars, un soldat américain a massacré seize civils afghans. Par respect pour les Afghans, l’auteur de ce massacre doit comparaître devant un tribunal afghano-américain.

The New York Times (extraits) New York

ne arrestation, des excuses du président Obama, une explosion de colère sur place et des pro-

messes d’enquête, voilà le scénario habi- tuel qui se met en place en cas de bavure comme celle qui vient de se produire : le

U

massacre de seize civils afghans, dont neuf enfants, par un sergent américain, dans la nuit du 10 au 11 mars. Et pourtant, personne n’envisage de juger le coupable dans le pays où ont eu lieu les faits. C’est d’ailleurs pour- quoi les Etats-Unis refusent de se sou- mettre à la juridiction de la Cour pénale internationale et font pression sur les autres pays pour qu’ils signent des accords bilatéraux protégeant les soldats américains d’éventuelles poursuites à l’étranger. Mais un procès sur place serait-il vraiment une folie ? Il pourrait incarner une nouvelle diplomatie version soft power, une sorte de main tendue aux pays qui subissent une omniprésence militaire des Etats-Unis. On pourrait même imaginer la

création d’une cour martiale commune où seraient représentées l’armée américaine et l’armée afghane. Le prince Abdul Ali Seraj, président de la Coalition nationale pour le dialogue avec les tribus afghanes, a déclaré le 11 mars à Al-Jazira que “la seule solution pour calmer les esprits serait de juger cette personne selon le droit afghan. S’ils la rapatrient aux Etats-Unis, les gens d’ici ris- quent de se sentir floués.” Les habitants de trois villages ont raconté que le soldat avait marché pendant presque deux kilomètres depuis sa base et qu’il enfonçait les portes pour entrer dans les maisons. Dans la première des trois mai- sons touchées, le soldat a empilé les onze cadavres, dont ceux de quatre fillettes de

moins de 6 ans, et y a mis le feu. Gul Basra, la femme qu’on voit sur les photos à côté des cadavres dans le camion, a été interro- gée par Al-Jazira. “Ils ont tué un enfant de 2 ans, lance-t-elle. Cet enfant était-il un tali- ban ? Il n’y a pas de talibans ici. Les Américains passent leur temps à nous harceler la nuit avec leurs chiens et leurs hélicoptères.” Le massacre survient seulement quel- ques jours après que des Afghans tra- vaillant à la base de Bagram ont annoncé [fin février] que plusieurs corans avaient été brûlés sur la base aérienne américaine. Au cours des cinq jours d’émeutes qui ont suivi, vingt-neuf civils afghans et six soldats américains ont trouvé la mort. Mark McDonald

26 Courrier international | n° 1115 | du 15 au 21 mars 2012

B’eau Pal Les Yes Men, ces professionnels britanniques du canular, ont lancé en 2009 la
B’eau Pal Les Yes Men, ces
professionnels britanniques du
canular, ont lancé en 2009 la “B’eau
Pal”, une bouteille d’eau provenant
d’une pompe manuelle du bidonville
d’Atal Ayub Nagar, un quartier
de Bhopal. Son étiquette annonçait
en grosses lettres rouges :
Asie
“Les extraordinaires qualités de notre
eau proviennent de vingt-cinq ans
d’infiltrations de toxines sur les lieux
du plus grave accident industriel de la
planète.” Retrouvez les activistes sur
leur site Internet <theyesmen.org>.
Inde

Bhopal vient hanter les JO de Londres

Inde Bhopal vient hanter les JO de Londres Le mot de la semaine La présence de

Le mot de la semaine

La présence de Dow Chemical parmi les sponsors des Jeux olympiques choque. Le groupe est accusé de ne pas assumer sa part de responsabilité dans la catastrophe de Bhopal de 1984.

The Hindu (extraits) Madras

L groupe chimique américain

Dow Chemical s’est trompé s’il

cru, en acquérant Union Car-

bide [en 1999], qu’il n’aurait pas à gérer les conséquences de la catastrophe de Bhopal [centre de l’Inde], qui a fait entre 15 000 et 25 000 morts en 1984. Le spectre de Bhopal plane aujourd’hui sur les Jeux olympiques de Londres [qui se dérouleront du 27 juillet au 12 août 2012]. Meredith Alexander, l’une des respon- sables de l’association britannique Action Aid, a récemment démissionné de la Com- mission pour des Jeux durables [organisme indépendant créé pour garantir le respect de l’environnement] en signe d’opposition à la présence de Dow Chemical parmi les partenaires des Jeux. Des associations bri- tanniques et indiennes et quelques spor- tifs indiens se sont joints à la protestation. Si le Comité international olympique a rejeté [le 16 février] la demande de l’Asso- ciation olympique indienne de mettre fin au contrat de parrainage de Dow Chemi- cal pour les Jeux, l’entreprise a toutefois renoncé, en décembre, à faire figurer son logo sur le stade. Pour les associations, Dow Chemical doit répondre de la tragédie de Bhopal, dans laquelle une fuite d’isocyanate de

e

a

de Bhopal, dans laquelle une fuite d’isocyanate de e a Dessin de Cost, Belgique. méthyle échappée

Dessin de Cost, Belgique.

méthyle échappée d’une usine de pesticides avait provoqué, en 1984, la mort de milliers de personnes. L’usine était gérée à l’époque par Union Carbide, société américaine rachetée depuis par Dow Chemical. Pour les militants et les juristes indiens, l’en- treprise est responsable de la pollution per- sistante de la nappe phréatique et de ses conséquences sanitaires. Il est également important de rappe- ler le rôle des autorités indiennes dans cette affaire. Elles n’ont pas inspecté cor- rectement l’usine. Elles ont en outre empê- ché les victimes de poursuivre Union Carbide après la tragédie et se sont arrogé le rôle de négociateur unique avec l’entre- prise. Bien qu’elle ait été inculpée en 1987, Union Carbide ne s’est jamais présentée devant les tribunaux. Le site de l’usine de Bhopal n’est toujours pas décontaminé. Le gouvernement a négocié une indemnité de 470 millions de dollars [360 millions d’euros], un montant que plusieurs

associations indiennes de victimes jugent insuffisant. Des questions plus générales restent ouvertes. Dans le cadre de l’organisation des Jeux de Londres, quelles procédures doit-on mettre en place pour sélectionner les partenaires ? Les grands événements sportifs coûtent de plus en plus cher et les contribuables ne veulent pas payer la fac- ture. Les organisateurs n’ont pas d’autre possibilité que de se tourner vers les grands groupes pour trouver un soutien financier. Qui doit obtenir le droit de se dire par- tenaire des Jeux ? Doit-on ne choisir que des entreprises ayant une réputation irré- prochable ? Et dans ce cas, comment défi- nir un tel critère ? Qui décide qu’une entreprise donnée est coupable de tel ou tel abus ? Les tribunaux ou les associations issues de la société civile ? Il ne suffit pas de vérifier la réputation d’une entreprise. Ce genre de choses est notoirement sub- jectif. On ne peut pas non plus partir du principe qu’une entreprise ayant une poli- tique de durabilité et de responsabilité agit nécessairement en accord avec celle-ci. Les principes directeurs des Nations unies sur les entreprises et les droits de l’homme constituent une garantie, mais suffiront- ils à satisfaire la société civile ? En dépit de ces difficultés, les orga- nisateurs ne peuvent se dérober à leurs responsabilités. La devise des Jeux est “Citius, Altius, Fortius” (plus vite, plus haut, plus fort). Il leur appartient donc de faire appel aux critères les plus exi- geants pour sélectionner des partenaires dignes de cette célébration de l’effort humain que sont les Jeux. Salil Tripathi

de l’effort humain que sont les Jeux. Salil Tripathi “maaf” Pardon C’est un fait divers dont

“maaf”

Pardon

C’est un fait divers dont j’ai trouvé récemment des échos dans la presse indienne. Condamné pour un meurtre, le coupable se tourne vers la famille de la victime et souffle un seul mot : maaf, pardon. Il ne demande pas à être disculpé. Il demande à ceux à qui il a fait tort de ne plus lui en vouloir. En hindi pas plus qu’en français, le pardon n’est quelque chose que l’on exige. Demander pardon c’est solliciter un don,

un acte de générosité. Ainsi, en hindi, on a le choix, pour former le verbe “pardonner”, entre deux semi-auxiliaires :

karna, faire, et dena, donner. Pardonner s’exprime aussi bien par maaf karna que par maaf kar dena, cette dernière formule exprimant davantage la supplication. Ainsi, pour s’excuser envers quelqu’un que l’on a bousculé dans le métro, on dira “maaf karo” ou bien “maaf kijiyé”, si l’on souhaite utiliser le vouvoiement. Par contre, si l’on demande pardon au bien-aimé que l’on a trompé, on dira “maaf kar do” : donne-moi, accorde-moi ton pardon, mon amour. Le pardon en tant qu’acte de générosité intervient là où s’arrête l’action de la justice, indépendamment d’elle,

Espionnage

 

WikiLeaks a fait ce que les médias auraient dû faire

 

Selon les nouvelles trouvailles de WikiLeaks, Dow Chemical a missionné l’agence américaine de renseignements Stratfor pour surveiller les activistes de Bhopal en Inde. La pratique est ancienne,

révélations de WikiLeaks ne font donc que corroborer ce que nous savions déjà. Nous savions que [l’entreprise d’espionnage privée] Stratfor travaillait pour l’armée américaine et d’autres ministères de la Défense bien avant que WikiLeaks ne le révèle. Ils collectaient des coupures de presse et toutes les informations qu’ils pouvaient trouver sur nous avant même que [le groupe chimique américain] Union Carbide ne soit racheté par Dow Chemical [en 1999]. A l’époque, nous avions même obtenu une lettre d’Union Carbide adressée au gouvernement, lui demandant de s’occuper

des personnes qui faisaient trop de bruit à Bhopal. Mais, depuis le rachat, l’entreprise a commencé à monter des dossiers contre nous et voudrait nous poursuivre pour diffamation. Le 3 décembre 2011 a eu lieu une manifestation pacifique contre Dow Chemical pour marquer le 27 e anniversaire de la tragédie de Bhopal. Les militants se sont fait passer à tabac et embarquer, quatorze d’entre eux sont toujours en prison. Six ont des documents prouvant qu’ils n’étaient même pas présents à la manifestation. Au fil des ans, on a monté de toutes pièces plusieurs affaires contre nous

tentative de suicide, émeute, agression de

par surcroît. La justice cherche à rectifier,

à

compenser une faute par une punition

policiers (alors que nous avons des photos montrant que c’est la police qui nous

qui acquitte le coupable de son tort en lui imposant une peine en proportion égale

à

son délit, alors que le pardon s’octroie

a

agressés). Nous nous

en dépit du tort commis. Ce qui ne veut pas dire que le pardon ne peut pas se marchander contre des informations

attaquons à cette entreprise et l’Etat s’attaque à nous.

 

Si

je suis condamné pour tous

nécessaires à la justice. Pour accorder l’immunité aux complices d’un crime, la justice indienne dit “maaf wada gawal”, littéralement : promesse de pardon au complice.

Mais le pardon ne peut remplacer la justice. Il y a des crimes que l’on ne pardonne pas. Ceux de l’Etat, par exemple. Car le non-respect de la justice par un Etat démocratique est un délit que les citoyens ne sauraient pardonner sans léser leurs droits les plus fondamentaux. Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie

prévient le militant Satyu Sarangi*.

Quand une multinationale comme Dow Chemical se met à espionner des individus, en l’espèce ceux qui militent pour une juste indemnisation après l’une des plus grandes tragédies de notre temps [l’explosion de l’usine chimique de Bhopal en 1984], elle fait l’aveu de sa culpabilité. Les dernières

les forfaits dont on m’accuse, je passerai au moins quinze ans en prison. WikiLeaks a fait ce que les médias indiens auraient dû faire contre cette entreprise qui a une influence énorme à tous les niveaux de l’Etat. Propos recueillis par Anuradha Raman Outlook (extraits) New Delhi

* Satyu Sarangi dirige la Bhopal Sambhavna Trust Clinic.

El Watan

LE QUOTIDIEN INDÉPENDANT - 15 MARS 2012

PERSPECTIVES

FRANCE-ALGÉRIE P. 32 LÉGISLATIVES P. 34

CINQUANTE ANS APRÈS L’INDÉPENDANCE Une si jeune Algérie ÉDITO Le 18 mars 1962 étaient signés
CINQUANTE ANS APRÈS L’INDÉPENDANCE
Une si jeune
Algérie
ÉDITO
Le 18 mars 1962 étaient signés
les accords d’Evian. Le 19, les armes
se taisaient après huit ans de guerre.
Le 5 juillet, c’était l’indépendance…
Courrier international a souhaité
commémorer de manière spéciale
ce tournant crucial dans l’histoire
de l’Algérie, mais aussi dans l’histoire
de la France, l’ancienne puissance
coloniale. Nous avons donc proposé
à
Omar Belhouchet, le directeur
d’El Watan, journal qui a fait preuve,
plus d’une fois, de sa liberté de ton
à
l’égard des pouvoirs, de publier
Alger en liesse au
lendemain du référendum
pour l’indépendance
du 1 er juillet 1962.
un supplément commun. On y trouvera
donc, avec l’identité graphique
d’El Watan, des témoignages,
reportages et analyses rassemblés
par l’équipe du quotidien algérien,
sans oublier les cartoons de Hic,
son dessinateur. Tous ces articles,
avec quelques autres, seront publiés
par El Watan le 19 mars.
Comme le montrent ces contributions,
l’Algérie est encore une jeune
république qui a l’avenir pour elle.
MARC RIBOUD/MAGNUM

SUR LE SITE DE COURRIER INTERNATIONAL

Témoignages

Le Commandant Azzedine interviewé par Boukhalfa Amazit raconte son combat pour la liberté. Un parcours qui a commencé en mars 1955.

Redha Malek, porte-parole du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), était au cœur même des négociations qui ont abouti aux accords d’Evian signés le 18 mars 1962. Une interview de Salima Tlemçani.

Retrouvez des extraits de ces entretiens pages 30 et 31