LA PAROLE À L’ACCUSÉ : DIRE LE MAL DANS LES CONTES CRUELS

Faut-il rire ?... Faut-il pleurer ?... Ah ! J’aurais besoin de la psychologie de Paul Bourget pour élucider ce cas de conscience.1

Dans ses Etudes sur la nouvelle de langue française2, parmi les nouvellistes des vingt dernières années du XIXe siècle, Godenne attribue à Mirbeau une place particulièrement importante. Cent cinquante récits parus dans différents journaux dont la valeur, selon le critique, résiderait « dans le choix d’un sujet fort3 », et en même temps « vrai4 ». S’éloignant de la tradition du « conte », dont la prédilection irait à des sujets extravagants, dans des contextes extraordinaires, avec des héros hors du commun, Mirbeau raconte des histoires qui ressemblent à tout ce que les gens, avides de scandales, s’attendent à trouver dans le Petit journal qu’ils feuillettent quotidiennement. Ce sont précisément les faits divers des journaux sensationnalistes qui forment une sorte d’horizon d’attente de ces récits et que publient à leur tour les revues : homicides, prostitution, anthropophagie, sadisme, pédophilie, folie, monomanies obsessionnelles, infanticides, incestes, abus et humiliations. Ces actions féroces se passent souvent dans l’intimité de la famille, dans les champs, dans les lieux de rencontre quotidiens, et sont perpétrées par des personnages ordinaires, qui proviennent le plus souvent des classes moyennes ou basses de la société. Et surtout elles sont accomplies pour des motifs banals, inexplicables, et parfois même gratuits. Histoires d’actes cruels commis bien souvent au détriment d’ « êtres inoffensifs5 », enfants, amants, époux, amis et animaux domestiques. Des êtres, par conséquent, sur qui, en vertu d’un rapport de sujétion, de confiance, d’abandon, qui se crée tout naturellement dans un endroit intime, l’homme peut exercer plus facilement sa domination tyrannique. À commencer par les animaux. Dans La Mort du chien, Turc est battu à mort parce qu’on le croit atteint de la rage. Plus cruellement encore, dans Pauvre Tom !, le chien est tué par son propre maître pour complaire à sa femme, qui n’éprouve que dégoût pour le pauvre animal. Dans Mon oncle, on tue des chats par plaisir, et, dans Puvisse Déchavane, des furets, par curiosité culinaire. Dans Le Lièvre, Pierre étrangle le lièvre de Jean pour éprouver l’émotion qu’il ressentirait s’il étranglait son maître. Quelquefois, la fureur homicide passe des animaux aux maîtres : dans La Vieille aux chats, c’est tout un pays qui provoque la mort d’une femme, car ses habitants n’admettent pas sa passion pour les chats. Et si par hasard quelqu’un venait à supposer un attachement quelconque du maître pour son animal, aussitôt un but utilitariste vient le démentir : c’est le cas dans La Tristesse de Maît’ Pitaut, où la souffrance de Maît’ Pitaut pour la mort inévitable de sa vache, que le vétérinaire lui annonce, est cyniquement expliquée par le souci du dommage économique qui s’en suivrait. Pendant ce temps, dans la pièce à côté, son fils meurt par manque de soins... La famille, fondement de la société et de la religion, se révèle comme le lieu où la cruauté humaine se donne tout particulièrement libre cours. Les fils « prostituent » leurs mères pour les entretenir (L’Octogénaire) ; les mères, leurs filles pour seconder les désirs de leurs
1 O. Mirbeau, Le Pantalon, in Contes cruels, Paris, Séguier, 1990, t. I, p. 482 (Dorénavant toutes les citations des récits de Mirbeau seront empruntées à cette édition. Ne seront donc indiqués que le titre, le tome et la page). 2 R. Godenne, Études sur la nouvelle de langue française III, Genève, Slatkine, 2005. 3 Ibid., p. 242. 4 Ibid., p. 241. 5 La Chanson de Carmen, t. I , p. 261.

concubins (Précocité) ; les pères, leurs filles pour s’attirer la sympathie d’un hôte (La P’tite). La femme, « c’est-à-dire un être obscur, insaisissable, un malentendu de la nature » (Vers le bonheur), torture l’homme ou le pousse à tuer pour de l’argent (LaTête coupée), par jalousie (Histoire de chasse), ou morbidité (La Bague, Le Bain)6. Donc, des actions aberrantes mais plausibles7, aussi scandaleuses que bien des faits divers, et qui deviennent des « sujets forts » en vertu précisément de leur banalisation, de leur imbrication dans le quotidien. Au point qu’elles peuvent être considérées comme conformes à une norme sociale, comme le suggère Mirbeau dans L’Enfant. S’adressant aux juges, Motteau, un humble paysan accusé d’infanticide (après avoir tenté en vain de faire avorter sa femme en recourant à une sorcière, il jette ensuite le cadavre du nouveau-né dans un fossé) se défend ainsi :
Allez retourner la terre […] et dans la terre, sous les bouleaux et les pins, au fond des puits, parmi les cailloux et le sable, vous verrez plus d’ossements de nouveau-nés qu’il n’y a d’ossements d’hommes et de femmes dans les cimetières des grandes villes ... Allez dans toutes les maisons, et demandez aux hommes, les jeunes et les vieux, demandez-leur ce qu’ils ont fait des enfants que leurs femmes portèrent ! 8

Chez les paysans, éliminer un nouveau-né est une habitude, car le nourrir signifierait rogner sur sa propre nourriture et sur celle de ses frères (« Un enfant à nourrir, quand déjà on peut pas se nourrir soi-même, c’est bête. »). C’est la loi de la nature : « dans la vie, il faut manger ou être mangé ». Et cette loi, le bourgeois comme le paysan, la suit tout « naturellement ». Le bouleversement de la nature théorisé par Baudelaire a comme corollaire que l’on associe l’adverbe « naturellement » à des actions déconcertantes. Comme l’avoue le héros de Enfin seul, qui veut supprimer son oiseau très bizarre :
Naturellement, j’avais d’abord songé à lui tirer un coup de fusil. La première idée qui vous vient devant une chose belle et que l’on ignore, c’est de la détruire. Et puis, pour un Français vraiment patriote, et qui, chaque matin, lit avidement Le Petit Journal, d’être étranger cela ne constitue-t-il pas, même pour un oiseau, le plus grand des crimes, tout au moins la plus ineffaçable des tares ? 9

Dans ce contexte, c’est précisément le recours à l’adverbe « naturellement » qui frappe péniblement. Par conséquent, s’il est vrai que la force de ces récits réside dans le sujet scabreux développé et en d’inacceptables contenus moraux, il est également vrai que le scandale majeur est moins la cruauté – thème que l’on retrouve si fréquemment dans le genre narratif fin de siècle qu’il finit par en perdre le caractère déconcertant qu’il devrait avoir – que le discours bourgeois qui l’occulte. Certains choix d’argumentations et de narration qui reviennent souvent dans les Contes que l’on va analyser dénoncent la rhétorique philistine du bourgeois, cette rhétorique qui, faisant appel à la philanthropie, à la compassion, à l’altruisme, à la charité, à tous les bons sentiments, finit par nier, contre toute évidence, la méchanceté humaine comme donnée première et naturelle. Cédant la parole au bourgeois qui se justifie, le narrateur démystifie son raisonnement dans un style qui frise le comique et la dérision. Alors, le rire succède à l’horreur que suscite
6 Ce n’est pas un hasard si Pierre Michel a consacré tout un chapitre de son édition des Contes précédemment citée à ces figures cruelles qui « dominent et torturent l’homme ». 7 Y.-A. Favre, « Mirbeau et l’art de la nouvelle », in Octave Mirbeau. Actes du colloque International d’Angers du 19 au 22 septembre, Angers, Presses Universitaires d’Angers, 1992. 8 L’Enfant, t. II, p. 192. 9 Enfin seul, t. I, p. 240.

« la banalité du mal10 » La marque qui identifie immanquablement les récits de Mirbeau consiste en une combinaison d’horreur et de comique, une manière pour l’auteur d’exprimer son dégoût pour la morale de la société bourgeoise. Parmi ces stratégies énonciatives, examinons à présent les principales. L’oralité Mirbeau délègue son énoncé à la voix d’un narrateur oral, de sorte qu’il peut attribuer à son discours un « pouvoir d’émotion immédiat11 », qui s’accroît quand on passe de la narration hétérodiégétique à la troisième personne (encore qu’elle soit rare dans ces récits) à l’intradiégétique à la première personne. Lorsqu’il rapporte des faits atroces auxquels il participe ou dont il est le témoin, qui le concernent personnellement ou sont relatifs à d’autres personnages, le narrateur recourt volontiers à des formules dans lesquelles il s’implique et qui sont caractéristiques de l’oralité (« je vous assure », « figurez-vous », « écoutez, je vous prie, ce qui va suivre » …). Leur fonction consiste à attirer le lecteur dans un triangle de communication où chacun joue un rôle actif. L’auteur choisit son sujet, féroce mais plausible – il s’inspire souvent de faits divers défrayant la chronique –, misant sur l’emprise que ces histoires ont chez les lecteurs. Puis il laisse la parole à un personnage intimement mêlé à l’histoire et qui s’adresse directement au lecteur, dont l’attention ne s’arrête pas à la simple constatation des faits, mais comporte une implication morale. Ce qu’on lui demande, c’est d’écouter, d’enquêter, de comprendre ce qui lui échappe ; d’être en somme médecin, investigateur, complice, et même, quelquefois, juge ; de participer activement au procès d’énonciation du mal qui, dans de nombreux récits, s’apparente à un aveu. Dans ses différentes formulations, juridique, médico-psychanalytique, privée-amicale, diaristique, l’aveu présuppose l’unicité du destinataire qui se voit investi en partie, justement du fait de cette prérogative, d’une mission de compréhension envers autrui, à laquelle il ne peut se soustraire, d’un rôle de complicité, isolé (du contexte social) à l’intérieur de l’espace intime, où le contact est essentiel et non pas social. L’aveu s’avère être une condition essentielle, nécessaire, mais, nous le verrons, non suffisante, pour communiquer des vérités qui peuvent être dites et comprises uniquement entre deux personnes, des vérités qu’on ne peut proclamer ni devant un tribunal, ni sur un autel, ni du haut d’une chaire. Quelle est l’essence de ces vérités ? L’inadéquation entre l’être et la conscience ; entre la conscience bourgeoise, qui présuppose la bonté de la nature humaine (et donc son absolution), et la nature humaine, qui se révèle cruelle et égoïste. C’est à partir de cette inadéquation que se génère une rhétorique. Cette contradiction, inacceptable pour l’univers bourgeois qui l’occulte, semble ne pouvoir être communiquée que grâce à des stratégies rhétoriques innocentant celui qui parle. Le présumé coupable tentera-t-il de valoriser des vertus que, de toute façon, il possède, ou voudrat-il atténuer l’importance de sa faute ? Croira-t-il trouver des raisons qui, quand il les explique, amoindrissent le scandale de son égarement ? Tous ces procédés rhétoriques se rapportent à une éloquence de la justification qui voudrait faire coexister, sous la forme d’un compromis, une pulsion normalement aberrante avec le sentimentalisme ou le moralisme dominant. Ces formulations rhétoriques représentent le maximum du scandale des récits de Mirbeau, parce qu’ils montrent que la cible véritablement visée n’est pas la nature humaine, contre laquelle on ne peut rien faire, mais la duplicité du discours bourgeois qui l’occulte. Reconnaissance avec circonstances atténuantes
10 P. Michel, Les combats d’Octave Mirbeau, Besançon, Cedex, 1995, p. 93. 11 R. Godenne, Études, op. cit., p. 241.

« Je ne crois pas avoir jamais été méchant », déclare le narrateur d’Un homme sensible, avant d’avouer l’homicide d’un pauvre bossu, son rival en amour. Et pour montrer sa « bonne nature , contrairement à ce que beaucoup de gens, qui [le] connaissent mal, pensent de [lui] », il présente « mille autres exemples, encore plus touchants et gracieux » (510).
Tout enfant, j’étais même doué d’une sensibilité excessivement, exagérément douloureuse qui me portait à plaindre - jusqu’à en être malade – les souffrances des autres…[…]. Je me rappelle avoir pleuré, durant plus de quinze jours, la mort d’un oiseau que j’avais capturé et à qui j’avais collé sur le crâne une menue crête joliment dentelée de laine rouge. […]. Je me vois encore, au cimetière de notre village, fondant en larmes et criant comme un jeune putois blessé, une fois que j’accompagnais mes parents à l’enterrement d’une personne que je ne connaissais pas et qui ne m’était de rien. […] J’avais un petit chien, un loulou blanc, Pomponnet. […]. Il creva d’avoir avalé un os pointu qui lui perfora l’intestin. Et son agonie fut atroce. J’eus un tel désespoir de cette mort qu’on crut, chez moi, que j’allais devenir fou. 12

Donc, pour s’attirer la sympathie du lecteur, le narrateur fait appel à son « exquise sensibilité » envers les animaux, à sa compassion pour tous ceux qui souffrent. Mais les déclarations qu’il allègue par la suite sont en contradiction totale avec les précédentes.
Si sensible que je fusse, je ne pouvais rencontrer des pieds-bots, des culs-de-jatte, des bossus, des bossus surtout, sans éclater de rire; des faces couvertes de lupus, sans en être horriblement dégoûté, dégoûté – brave petit cœur que j’étais – jusqu’à la haine ! Mon rire alors était si agressif, et si virulent, si passionnée ma haine que, pour un peu, je leur eusse, ma foi, jeté des pierres avec plaisir. Souvent, je fis mieux, car si j’étais sensible, je n’étais pas moins ingénieux. Toutes les semaines, le samedi, venait mendier chez nous un vieux mendiant, presque aveugle, la face mangée d’ulcères. On lui donnait un morceau de pain qu’il dévorait, assis sur une borne, à quelques pas de la grille de notre habitation. Quelquefois j’allais disposer sur la borne, dissimulés parmi de l’herbe ou des feuilles mortes, des clous la pointe en l’air, de petits fragments de verre coupant. Et quand le vieux mendiant était reparti, j’allais regarder la borne. Il y avait presque toujours un peu de sang, rouge et très frais. Et cela me faisait plaisir. 13

On peut donc être à la fois sensible et cruel. Éprouver de la douleur pour les souffrances d’autrui, mais aussi de la joie pour les avoir causées. Car la nature humaine, semble suggérer Mirbeau, est plus complexe et contradictoire que ne veut bien la présenter l’idéologie bourgeoise. Les deux termes antithétiques ne s’excluent pas l’un l’autre, du fait que, dans l’homme, coexistent des forces divergentes, des sentiments primitifs apparemment inconciliables avec la « volonté » et avec la « raison » bourgeoises, mais qu’il faut harmoniser pour « l’équilibre de son propre esprit ». Parlant des sentiments déplorables que, dans sa jeunesse, Georges éprouvait envers les êtres difformes, de son désir de les humilier et de se moquer d’eux, il s’exprime ainsi :
Ces sentiments persistèrent […]. J’essayais tout pour les vaincre, par la volonté et par la raison. Mais ils étaient plus puissants que ma raison et ma volonté. Alors, pour rétablir n’importe comment l’équilibre en mon esprit, je voulus, à tout prix, mettre mes sentiments d’accord avec ma raison. 14

Recourant à une stratégie argumentative qui trouve dans la science moderne (dans le darwinisme social en particulier) son point de force, le narrateur essaye de se disculper. Il admet avoir accompli une mauvaise action – « j’ai honte à l’avouer » –, mais il tente de s’auto12 Un homme sensible, t. I, pp. 508-510. 13 Ibid., p. 510. 14 Ibid., pp. 511, 512.

absoudre en se déclarant « instrument de ces deux puissances contraires et unies par un lien en quelque sorte sacré, la haine mondiale du pauvre ! »(512) : la société et la nature. C’est la famille qui lui a appris à distinguer quand, tout petit, il s’amusait à battre les enfants malingres, entre « douleurs nobles, pour les plaindre et pour en souffrir », et « douleurs grotesques ou ignobles, pour les détester et pour s’en moquer » (511). Ensuite la nature l’a poussé à agir :
C’est la nature qui, par moi, proteste contre la faiblesse et, par conséquent, contre l’inutilité criminelle des êtres impuissants à se développer sous le soleil ! La nature n’a souci que de force, de santé et de beauté ! Pour l’œuvre de vie indestructible, elle veut une vigueur sans cesse accrue, des formes de plus en plus harmonieuses. Sans quoi, c’est la mort. Or, il m’est impossible de concevoir la mort de la matière. C’est pourquoi la nature tue impitoyablement tous les organismes inaptes à une vie harmonieuse et forte. 15

Il avoue donc avoir tué son rival. Et l’avoir fait précisément parce que c’était un infirme. En s’unissant à un être monstrueux et en mettant au monde des êtres faibles, Marie, l’amie du petit bossu, aurait perturbé le principe « d’harmonie, de beauté, d’équilibre » qui garantit « le bonheur de l’espèce ». Il fallait avant tout venger « Dieu, la nature, l’Espèce ». Et soi-même avec eux. « Le jeune homme harmonieux et vigoureux », qui portait « avec fierté ce que Catulle Mendès appelle : la honte d’être beau » (513), se voit refusé par la jeune femme au nom d’un principe esthétique qui trouve sa force dans la morale judaïque des faibles (« Il est beau parce qu’il est pauvre … parce que tout le monde l’insulte ou le bat …parce qu’il est malheureux16...). Maintenant il ne peut plus rire de l’infirmité, car c’est l’infirmité qui rit de lui. Le sourire qu’exhibait Marie à toutes les tentatives de séduction de Georges17 (le même que celui de ses parents quand, le voyant battre les estropiés18, ils l’exhortaient à la pitié d’« un ton si mou » qu’il dévoilait l’inconsistance de la morale proposée) sanctionne significativement l’humiliation qu’il subit : « J’étais, est-il besoin de le dire, prodigieusement humilié » (516). Parvenu presque à la fin de la narration, pour Georges, le doute n’existe plus : « un tel attentat contre toutes les lois de la vie » était intolérable. Il fallait punir la victime en vertu, précisément, de son infirmité. Et avec elle, Marie aussi, qui, en défendant le « sentiment de pitié » (516), pervertissait l’ordre naturel. Il commence d’abord par tuer le bossu ; puis, ne pouvant vaincre le rire de Marie, il la tue, elle aussi. L’instinct cruel de Georges est certainement scandaleux, mais son raisonnement l’est plus encore, quand il essaie de le justifier en prenant appui sur ce qui constitue les fondements de la culture bourgeoise : la moralité, la science et la famille. Si Mirbeau entend montrer dans ses récits la cruauté inhérente à la condition humaine, plus encore il entend dénoncer les formes du discours dont se sert la bourgeoisie pour la dissimuler ou l’éluder. Reconnaître avec des circonstances atténuantes l’action atroce, c’est là une des stratégies auxquelles recourt le plus souvent Mirbeau pour impliquer son lecteur dans une dénonciation de ces mêmes discours. On reconnaît le crime, mais on fait appel à des circonstances, toujours différentes, qui l’atténuent : tantôt c’est la culpabilité, ou la

15 Ibid., p. 512. 16 Ibid., p. 518. Ce récit reprend le thème et le ton de Assommons les pauvres de Baudelaire. 17 « C’était par un rire insultant, diabolique, qu’elle me répondait, un rire qui m’entrait dans le cœur, comme s’il eût été une grosse vrille de fer. Et ce rire soulevait, sous la mince étoffe de sa chemisette, les deux admirables rondeurs de ses seins. » Ibid., p. 515. 1817 « Il ne faut pas rire des infirmités humaines ! Il ne faut pas battre les malheureux, même bossus ! Il faut avoir pitié d’eux, le plus qu’on peut. Nous ne prétendons pas qu’on doive aller, dans la pitié, jusqu’à se dépouiller, ni même jusqu’à donner quoi que ce soit. Non. Mais il ne faut pas non plus aller jusqu’à les battre. C’est excessif ! Mais ils disaient cela d’un ton si mou, et ils riaient tellement, eux aussi, à la vue d’un infirme ridicule, que, loin de me corriger, ces exhortations familiales m’encourageaient. » Ibid., p. 511.

coresponsabilité de la victime (Le Petit gardeur de vaches19; En traitement III20, Le Vieux Sbire21, Le Colporteur22) ; tantôt il est question de motifs exceptionnels, d’occasions, de circonstances qui donnent la possibilité à l’individu d’extérioriser sa propre violence latente (pensons à toutes les histoires de crimes situées durant la guerre; en particulier Au pied d’un arbre, Maroquinerie, La Fée Dum-Dum, Âmes de guerre, Ils étaient tous fous) ; tantôt encore ce sont des expériences biographiques, le plus souvent enfantines, où l’on peut retrouver les causes de la dégénérescence (La Livrée de Nessus23, Le Colporteur). Mais, à côté d’une telle stratégie, il existe aussi celles de la non-reconnaissance de l’atrocité et, à l’opposé, celle qui met une sourdine à l’horreur. Non-reconnaissance de la conduite atroce Dans ce cas, l’auteur du crime, tout en avouant son acte, le plus souvent un homicide, ne reconnaît pas la gravité morale de l’action commise. Son crime n’entame pas le moins du monde la sphère de sa conscience qui, même, reste imperturbable et le laisse libre de vaquer à ses occupations quotidiennes. Ainsi, dans Avant l’enterrement où Pierre Gasselin, boucher de son état, avoue à son beau-père, avoir causé la mort de sa fille, assis devant une table et fumant tranquillement sa pipe.
Il y a quinze jours, vout’ fille m’a dit j’ sais quoi…j’crai qu’elle m’a traité de cochon, d’ soulaud, à cause d’une fête que j’avions fait avec le gâs Bacoup et l’ gâs Mouté…Alors, j’y dis d’ me fout’e la paix…mais gentiment, pas fâché, en ami, quoi !... Mais v’là qu’elle m’agonit d’sottises, plus fô !... Et pis ça, et pis l’aut’e. Alors j’ai donné une claque, et pis un coup d’pied dans l’ ventre. Mais vous pensez ben, maît’ Poivret, c’était pour jouer, sans malice. J’voulais pas lui faire du mal…Là-dessus on se remet… Le lendemain elle se plaignait, elle disait: “J’ sais pas c’que j’ai dans le ventre….J’ai quéque chose dans l’ ventre, pour sûr…Une bête, une grosse bête qui m’mange!” 24

L’aveu de l’homicide ne semble bouleverser ni la conscience de celui qui l’a commis, ni celle de celui qui écoute. Après « quelques minutes » de trouble, que leur provoque « malgré eux, par le grand mystère de la mort qu’ils ne comprenaient pas », la vue du cadavre de l’être aimé, les deux hommes, imperturbables, retournent au café pour trinquer à leur santé et discuter
19 L’assassin avoue avoir tué le gardeur de vaches (« j’ai tué un petit gardeur de vaches dans les circonstances claires, évidentes, forcées, que je vais vous raconter »), mais il culpabilise la victime en l’accusant à son tour d’un crime pire: et c’est d’avoir plusieurs fois torturé un chat avec un « plaisir monstrueux ». S’adressant aux jurés, le narrateur tente de se disculper en faisant appel aux raisons morales de ce qui, à son avis, a été un « crime philosophique ». Un crime inspiré par des « raisons morales, naturelles, éternelles, supérieures, par leur immuabilité, aux lois – à la Loi, si vous aimez mieux, capricieuse et vaine, qui change avec le temps, avec les gouvernements, avec les majorités parlementaires, avec le diable sait quoi ! », qui l’ont incité à agir (« J’ai tué ce petit gardeur de vaches, parce que cela était juste, parce que cela était nécessaire »). Le Petit gardeur de vaches, t. I, pp. 334, 335. 20 M. Tarte avoue avoir tué un homme, mais il l’accuse de l’avoir provoqué. En effet, au centre thermal où se trouvait M. Tarte pour soigner sa pharyngite, celui-ci occupait tous les jours la salle d’inhalations, l’empêchant ainsi de commencer sa thérapie. En traitement III, t. I. 21 Le narrateur avoue à sa victime, « le vieux Sbire », qu’il veut le tuer à des fins humanitaires. La victime est en effet accusée d’être la cause de la souffrance de nombreux individus. Le Vieux Sbire, t. I. 22 La victime, un colporteur, est accusé par Hurtaud, son bourreau, d’être coresponsable du crime puisque, à son tour, il est coupable d’avoir violé Rosalie, la femme dont il est amoureux. Hurtaud admet avoir commis le crime, et reconnaît même sa méchanceté. Mais il trouve des arguments qui le disculpent en partie. Parmi eux, une prédisposition à la cruauté qui s’était déjà manifestée en son jeune âge quand, pour s’amuser, il fit mourir sa sœur par intoxication. Le Colporteur, t. I. 23 Dans ce récit, la faute du personnage principal, avoir éprouvé de la joie en tuant son employeur, semblerait atténuée par une prédisposition héréditaire au crime. En effet, à la mort de sa mère, son père aurait eu une liaison avec sa sœur, qui n’avait que treize ans. La Livrée de Nessus, t. I. 24 Avant l’enterrement, t. I, p. 330.

de leurs affaires.
Attablés au café devant une bouteille de vin, ils restèrent d’abord silencieux. Poivret remplit les verres en faisant couler le liquide de haut. – À ta santé, dit-il. – À la vôtre, maît’ Poivret, répondit Gasselin. Puis ils causèrent longtemps du prix de la viande, de la qualité des pâturages, de la foire de Chassans…Maît Poivret se plaignait qu’on ne vendait plus les anthenais comme autrefois. 25

La mort de celle qui est leur fille et femme reste en arrière-plan. Le récit se termine sur l’image des deux hommes, complices face aux questions économiques, qui décrètent l’impossibilité d’enterrer celle qu’ils ont aimée les jours à venir. L’humour noir des dernières répliques atténue l’amertume de la circonstance. – Eh ben ! Voilà qu’est l’embarras…Demain, vendredi, j’tue !
Le beau-père approuva: – Ben oui !...ben oui!... – J’peux pas l’enterrer demain ! – Ben non! Ben non ! – Samedi c’est l’ marché !... – Ben oui! ben oui !.. J’ peux pourtant pas laisser gâter ma viande. – Ben non ! Ben non !... 26

Dans ce dernier cas, l’événement terrible par excellence, « le mystère de la mort », est exorcisé par la causerie. La « viande » l’emporte sur la « chair », le commerce sur la tragédie. Dans l’univers bourgeois, la mort, on le sait, doit être mise en marge, reléguée dans les cimetières, édulcorée, niée. Et la banalisation se révèle comme la plus puissante des négations. Le Pantalon nous présente un schéma analogue. Ici aussi il y a un homicide accidentel et un narrateur qui n’hésite pas à avouer qu’il a été l’un des deux responsables de l’homicide.
Car il ne faut pas nous le dissimuler plus longtemps – et les restrictions mentales n’y feront rien – c’est Jacques Cercleux et moi qui l’avons tué, cet infortuné Jean….27

Et il reconnaît sa propre culpabilité, encore que sous une forme impersonnelle qui a tout l’air déjà de se vouloir une atténuation : « Certes, ce fut une chose coupable28. » Mais, avant de reconstruire les faits, il s’abandonne à un préambule justificatif qui tire sa force de la pensée philosophique :
Il faut bien se dire pourtant, à notre excuse, qu’en perdant Jean, l’humanité n’a pas perdu grand-chose, et que les neuf muses n’ont versé aucune larme sur ce cadavre…Tous les jours, il disparaît des êtres, des choses et même des bêtes qui ont, dans la vie, une autre signification… Et rien n’est changé pour cela, aux harmonies de l’univers…la terre tourne, les saisons se succèdent, les fleurs éclosent et se fanent!... Qu’importe à la nature dévoratrice et féconde !...Tout de même, ce fut raide ! 29

La pensée positiviste de Spencer et de Comte émise par la bouche du narrateur a la saveur amère d’une relativisation du délit. Devant la force implacable de reproduction de la nature et le déterminisme des lois de l’évolution, quel sens peut assumer le crime individuel ? Encore une fois, la meilleure défense est la négation qui s’accomplit, d’abord par la relativisation du délit ;
25 Ibid., p. 332. 26 Ibid., pp. 332, 333. 27 Le pantalon, t. I, p. 482. 28 Ibid. 29 Ibid.

puis par la narration comico-tragique du crime, liquidé comme un malheureux accident. Ce ne devait être qu’une blague, semble rapporter presque sans remords le narrateur ; le hasard a voulu qu’il se transformât ensuite en un assassinat. Exploitant la hantise de la maladie dont souffre la victime, un des clichés les plus courants du répertoire de la farce, les deux amis montent un canular.
Tu sais combien notre ami est préoccupé de sa santé. Il s’agit de lui faire croire qu’il va mourir … Ce sont toujours les meilleures farces …30

Ils font croire à Jean qu’il a attrapé « le charbon », et, pour confirmer ce diagnostic, ils lui montrent son pantalon, qu’astucieusement ils ont fait rétrécir, lequel ne peut plus contenir ses membres enflés. Les nerfs de Jean lâchent. Son visage devient si pâle qu’on croit voir « la face blafarde de Pierrot ». Et, tandis que son corps se tortille avec des « mouvements de pantomime burlesque et tragique », les farceurs se tordent de rire :
Nous avions peine à retenir nos rires… Nous nous tenions les côtes… Nous nous tordions littéralement ! 31

« Le pauvre garçon » meurt par rupture d’ anévrisme. Mais ce qui, selon les faits, est une tragédie, est présenté comme une farce « d’un comique véritablement shakespearien ».
– Sapristi ! murmura Jacques qui se grattait la nuque … la farce était bonne, mais nous avons été un peu loin, tout de même ! …32

Le narrateur détourne l’attention du crime et la dirige vers les intentions et les sentiments des criminels. Le récit se concentre presque entièrement sur la réaction bénéfique que cet accident leur procure. On rit sans arrêt et l’on s’amuse. Le rire provoqué par la farce a atténué la gravité du délit. Amputée de son atmosphère tragique, l’action n’est plus atroce, elle assume même une connotation « bon enfant ». Ne l’ignorant pas, le narrateur pourra défier le lecteur qui aura à « élucider ce cas de conscience » : « Qu’on en juge, d’ailleurs !... »33 L’horreur en sourdine Dans La Chanson de Carmen, nous avons un aveu complet et révoltant d’une action abominable commise par le narrateur qui n’hésite pas à reconnaître son méfait et à manifester sa honte pour ce qui est arrivé.
Ce crime, ce monstrueux et abominable crime que, depuis deux lentes, éternelles années, je traîne comme un carcan, ce crime qui me torture la chair et me ronge le cœur, je vais vous le dire. Et vous frissonnerez tant de l’entendre, et vous aurez tant d’horreur de le savoir que – ah! je l’espère, oh ! Je vous en supplie – vous me dénoncerez, vous me livrerez à la justice, vous me conduirez à la guillotine. Car, vous le voyez bien, il faut que je meure. La mort seule peut me délivrer de mes épouvantes, seul mon sang, que versera le bourreau, peut apaiser mes remords et laver dans son bain lustral mon âme couverte d’immondes souillures. 34

Il y a donc une admission complète de culpabilité, pour le moins au plan juridique. Mais, séparant l’action de celui qui l’a commise, le narrateur dément résolument sa méchanceté. Ce récit s’ouvre en effet, comme tant d’autres, par une déclaration de bonté – « Dieu m’est témoin
30 Ibid. pp. 483-484. 31 Ibid. p. 485. 32 Ibid. p. 486. 33 Ibid. p. 483. 34 La chanson de Carmen, t. I, p. 261.

que je suis un brave homme, de mœurs douces et même d’une excessive sensitivité » (259) –, suivie d’une liste de bonnes actions et de dispositions, apanage d’une âme noble, qui en seraient la preuve :
Je pleure facilement sur les malheurs d’autrui, et toutes les douleurs humaines éveillent douloureusement ma compassion. Je ne puis voir un pauvre sans lui donner ma bourse. J’ai doté des orphelines, établi des jeunes gens méritants, nourri des vieillards, fondé des hospices […] Ma pitié et ma bienfaisance s’étendent jusque sur les animaux pour lesquels j’éprouve des tendresses presque humaines. […] Je veille sur les nids bâtis aux hautes branches des arbres ou dans les fentes des vieux murs, et je protège contre les maraudeurs les couvées de perdreaux éparses dans les luzernes et dans les blés. 35

D’un côté, il a tué la femme qu’il aimait « avec ce raffinement de calme férocité » attestant qu’il est « une brute inconsciente, livrée au despotisme de l’instinct, vouée au fatalisme de la perversité », « un fou que le sang attire comme des lèvres de femme, et qui se rue au meurtre, comme on se rue à l’amour » (260). De l’autre, toute une série d’épisodes biographiques certifient sa bonté et sa sensibilité, qu’il revendique lui-même hautement : « Je vous ai dit que j’étais sensible et bon, je suis aussi ce qu’on appelle un délicat » (260). Donc, sensible, généreux, philanthrope, compatissant, altruiste, à la conscience timorée. Mais aussi, comme il l’admet lui-même, sadique et cruel. Encore une fois, on se trouve devant une inadéquation profonde entre l’être et la conscience. La réalité de l’être – le sadisme manifesté lors de son uxoricide – ne coïncide pas avec la perception que la conscience a de soi – l’âme délicate et sensible. Tous les lieux communs de la morale chrétienne et bourgeoise – la philanthropie, la compassion, l’altruisme, la charité – sont assumés pour la défense de l’âme humaine. Pour son plaidoyer, le narrateur opère une scission entre le crime et le criminel. Le premier, il faut le punir. Et il est significatif que c’est le corps, pour lequel il réclame la guillotine, qui est le lieu de la punition. Le corps qui recouvre l’âme d’ « immondes souillures » et qui, par ses souffrances, reconnaît sa culpabilité. Mais il faut comprendre le criminel. Voilà la raison pour laquelle, après un préambule qui le justifie, le narrateur fait un double appel à ses lecteurs. Il demande qu’on le dénonce à ses juges, qu’on le remette dans les mains de la justice pour qu’il paie son crime. Mais cet appel renferme aussi une requête d’absolution pour son âme, qui ne peut aboutir qu’à condition qu’on le comprenne : « Alors pourquoi, pourquoi ai-je commis ce crime horrible ? […] Pourquoi ai-je tué un être inoffensif qui m’aimait et que j’aimais… ? » (p. 261). Paradoxalement, lui qui prétend avoir « la passion de la philosophie et de la science qui vont cherchant l’inconnu du cœur de l’homme et le pourquoi des lois de la vie », ne parvient pas pour autant à comprendre les raisons de son acte et demande secours à ceux qui prêteront attention à ses paroles, dans l’espoir qu’eux au moins pourront arriver jusqu’à son inconscient. La démystification de l’argumentation bourgeoise qui occulte la vérité donne le change à la voix narrative qui l’assume. Mais ces récits n’excluent pas non plus les interlocuteurs des personnages qui font leurs aveux et plaident leur cause : les juges. Le juge peut être évoqué à l’intérieur des récits, comme dans le cas du Petit gardeur de vaches. Le personnage principal, un homme aisé, a tué un gardeur de vaches, parce qu’il torturait un chat. Des juges titulaires l’ont condamné, mais, dans leur système de motivations, la défense-vengeance d’un chat n’est pas prévue. Ils l’ont donc condamné pour vol. L’accusé dénonce l’impossibilité d’obtenir un jugement juste, donc l’impossibilité d’être juge.
Je ne puis admettre qu’un homme ait osé se dire, à un moment quelconque de sa vie : « Je serai juge ! ». Cela m’épouvante. Ou cet homme a conscience de la responsabilité effrayante qu’il assume, et dans ce cas, c’est un monstre ; ou il n’en a pas conscience, et dans ce cas, c’est un imbécile. Imbéciles et monstres, voilà par qui nous sommes jugés,
35 Ibid., pp. 259, 260.

depuis qu’il existe des tribunaux ! 36

Imbéciles ou monstres. Imbéciles lorsqu’ils n’ont pas conscience du rôle qu’ils assument. Monstres lorsqu’ils le font en toute connaissance de cause. La négation du juge de l’ordre judiciaire remet en question le rôle du juré, juge ne relevant que de la narration : c’est-àdire le lecteur, qui se trouve devant une alternative morale inconfortable à laquelle il ne peut se dérober : peut-il se contenter de constater la faiblesse de leurs motifs, l’atrocité de leurs méfaits, et donc les condamner ? Ou bien, doit-il reconnaître en eux cette nature humaine inévitablement orientée vers la vexation et la violence, et donc suspendre tout jugement qui ne pourrait que l’impliquer lui-même ? Angela DI BENEDETTO Università di Bari

36 Le petit gardeur de vaches, t. I, pp. 334, 335.