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Les mouvements sociaux au Honduras. Entre réforme, gouvernance et résistance subalterne 1 .

Karen Bähr Caballero Centre d'études en développement - UCL

La configuration actuelle des mouvements sociaux au Honduras, ainsi que la dynamique des acteurs et le contenu des agendas politiques, est déterminée tant par des facteurs conjoncturels que par des facteurs historiques. Dans une tentative pour comprendre les processus de long terme, cet article vise à analyser comment les mouvements sociaux ont été façonnés par le projet visant à intégrer l'économie locale dans une économie de marché et par les modalités d'action des groupes subalternes.

Au Honduras, ces deux processus sont étroitement liés aux problématiques foncières. ils trouvent leurs racines historiques dans les réformes libérales du IXXe siècle. Récemment, la mise en œuvre de politiques de libre marché, notamment la restructuration économique et la modernisation agricole, s'est accompagnée par un discours de gouvernance et de participation de la société civile qui ont, à leur tour, délimité l'arène politique.

Le coup d'État de 2009 mit en évidence les continuités et la relation entre les deux moments historiques, méritant une réflexion plus poussée. Dans ce texte, nous introduisons quelques idées préliminaires.

Inclusion et privatisation: la réforme libérale du IXXe siècle.

En Amérique centrale, la structure d'occupation des terres s'est transformé radicalement à partir de la seconde moitié du IXXe siècle, quand l'élite libérale embrasse le projet d'agro-exportation et met en œuvre des politiques visant à garantir la main-d'œuvre et la terre qui lui sont nécessaires. C'est ainsi que commence un processus de privatisation de la terre, plus ou moins rapide selon les spécificités historiques et sociales de chaque pays.

Contrairement aux autres pays de la région où l'axe de l'accumulation économique et de la consolidation de l'État-nation a été la plantation de café ; au Honduras, les élites libérales favorisent l'inclusion des petits producteurs, promouvant l'agro-exportation sans s'attaquer à la propriété communautaire et ejidal. Il faut atteindre la fin du siècle pour voir les meilleures terres soumises au projet de production pour l'exportation, comme résultat de la politique de

1 Une version plus courte de ce texte est parue dans Duterme, Bernard (Coord.), 2011, État de résistances dans le Sud. CETRI, Éditions Syllepse.

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concessions à faveur des compagnies bananières (Posas, 1993, Mahoney, 2001).

Avec l'implantation des multinationales, le discours libéral du «progrès» subi une mutation. En effet, dans un premier temps, le positionnement dans le marché international et la modernisation de la production s'accompagnaient de promesses de justice sociale, de respect des droits individuels et d'inclusion des classes subalternes (Sanders, 2001). Avec l'économie d'enclave, le secteur des petits producteurs ont perdu tout soutien, l'élite locale a été relégué à un rôle secondaire et la dimension économique de la réforme est devenue prédominante.

C'est dans le contexte de plantations bananières qu'émerge un mouvement syndical actif et belligérant, appelé à devenir le principal précurseur du mouvement social hondurien. Ce mouvement se consolide entre les années 40 et 70, notamment dans le cadre des réformes agraires. Cette lutte « visible » a été le fondement du système de protection sociale et de la législation du travail au Honduras.

Mais les formes manifestes d'action ne sont pas les seules possibles. Certains groupes «forgent leur résistance et leur adaptation en constituant leur identité de façon plus discrète, dans le cadre des interactions de la vie quotidienne ou dans la trame des préceptes et des pratiques culturelles» (Acuña, 1993). Si les soulèvements paysans et les actions concertées ont été rares dans cette période, la communauté a pu jouer un rôle de représentation et d'articulation de leurs intérêts. De telle sorte que, toujours selon Acuña, en Amérique centrale, sa persistance a été une forme de résistance contre l’État et contre l'économie d'exportation. Encore aujourd’hui, la lutte communautaire en faveur de l'environnement et en défense du territoire, constituent une des plus importantes formes de contestation sociale.

Certes, le régime libéral pouvait tolérer l'articulation des intérêts de la population active urbaine, mais du point de vue stratégique et à long terme, le problème fondamental pour les élites était de maintenir l'assujettissement de la paysannerie (Acuña, 1993). Ce n'est pas un hasard si les coups le plus lourds ont été portés contre la propriété de l'église, mais aussi contre l'économie villageoise et communale qu'elle contribuait à légitimer et à organiser (Gudmunsun, 1993).

Dans les années 30, face aux demandes croissantes de réforme agraire et de protection du travail, les élites locales s'appuient sur les militaires et les dictateurs pour rétablir l'ordre. Au Honduras, la dissolution des organisations sociales, la répression des grèves, des prisonniers politiques, l'intolérance à la liberté d'expression, de massacres, etc., ont été parmi les mécanismes de répression utilisées par la dictature du général Carias Andino (Argueta, 1995, Barahona, 2002). Entre 1932 et 1949, l'"harmonie sociale" est assurée par un état de siège permanent, peu favorables au développement de l'activité associative (Posas,

2004).

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Néanmoins, l'espace politique ouvert par le modèle sera la référence principale dans la relation entre l'État et le mouvement social hondurien pendant toute cette période. Le corollaire de cette dynamique d'acteurs seront les réformes agraires des années 60's et 70's. Cette redistribution des terres, aussi limitée fut t- elle, a permis au Honduras d’échapper à la guerre civile qui a ravagé la région jusqu'à la fin des années 80.

1990 et 2000: gouvernance et dépossession.

Au début des années 90, dans le cadre de la restructuration économique, la politique de modernisation agricole mise en œuvre vient renforcer la vision commerciale sur la terre. Une des conséquences directes a été l'accaparement de terres pour l'agro-industrie et le conflit résultant, un des plus graves de la région. En effet, la plupart des terres convoitées étaient précisément celles de la vallée de l'Aguán, exploitées par les coopératives de bénéficiaires de la réforme agraire 2 .

Mais il a fallu attendre le Coup d'État pour que la question de la terre retrouve une légitimité politique. Elle a été absente de l'agenda politique dans les années 90, lorsque le modèle de gouvernance encourage la lutte contre la pauvreté et la corruption ; la réforme institutionnelle et la participation de la société civile ; toute en vantant une régulation marchande pour la question agricole. Mais si l'aide d'État diminue, ce ne sera pas le cas de la pauvreté et des inégalités dans le milieu rural.

Le modèle de gouvernance promu par les IFI's, a eu un impact également sur le type d'acteur qui se voit impliqué dans l'arène politique. Ainsi, durant les années 90, la société civile – conformée essentiellement par des ONG - reçoit l'attention de la communauté coopérante et devient un protagoniste incontournable de l'agenda nationale (CEDOH, 2003). Or l'aide extérieure est cruciale pour la dynamique politique hondurienne. Pour comprendre son poids, il faut considérer qu'elle représente 85% du total des ressources allouées aux investissements publics (FOSDEH, 2011).

Les acteurs externes contribuent à cette consolidation de la société civile en tant qu'acteur social à partir de deux visions distinctes. D'une part, les institutions étasuniennes et financières comme la Banque mondiale, la perçoivent comme un complément au marché et comme acteur dans la fourniture des services sociaux et dans la mise en œuvre des projets de développement. D'autre part, l'Espagne, les

2 Dans la vallée de Aguán se trouvent la plupart des 127.500 hectares consacrées à la palme à huile (contre 40 000 dans les années 90). Le Honduras produit actuellement plus de 300 tonnes métriques d'huile de palme, dont 70% sont destinées à l'exportation (Gouvernement du Honduras, 2011). La culture des avantages paume de soutien national et international concept de développement durable. Le palmier est la matière première pour la production de biocarburants. Parmi les entités qui aident l'agro-industrie sont le gouvernement britannique et français (à travers des mécanismes de développement propre), la Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement, la Banque centraméricaine d'intégration économique, etc.

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pays scandinaves et la social-démocratie allemande, soulignent les violations systématiques des droits humains, les inégalités et la pauvreté (Edelman, 2005). Aujourd'hui, la vision de l'Union européenne semble à s'aligner sur la première, dans la mesure où les objectifs du Dialogue de San José incorporent désormais des aspects de libre marché et de libre-échange.

Pour le modèle, la société civile est formé par les groupes de pression agissant au nom du bien commun autour de thèmes universels et non pas selon les intérêts socio-économiques. Elle est sensée contribuer à réduire les tensions générées par les politiques de développement.

Cependant, au Honduras les ONG ne sont pas une catégorie homogène jouant fidèlement le rôle attribué. Comme l'explique David Aubé (2009), elles peuvent être actrices de la mondialisation, mais aussi attirer l'attention sur certains conflits et contribuer à politiser la population locale ainsi qu'à appuyer les processus d'organisation et de formation. Autrement dit, les ONG's peuvent aussi être des acteurs importants dans l'opposition au modèle de développement. Néanmoins, au Honduras l'accent mis sur la société civile a contribué à discréditer certains mouvements sociaux considérés «idéologiques», contrairement au caractère technique des ONG.

Parallèlement les mouvements sociaux tentent de survivre dans ce contexte, en s'adaptant ou en se réinventant. En particulier, attire l'attention sur l'émergence d'une protestation ancrée dans le territoire, où l'organisation classique fait place à une mobilisation de type communautaire. Ce qui la définit comme telle, est une forte identité collective et une prise de conscience communautaire sur l'interaction entre les pratiques de vie et l'environnement. La défense communautaire des forêts à Olancho, la résistance des communautés des pécheurs de Zacate Grande et des Garífunas contre l'accaparement des terres à des fins touristiques, ainsi que le conflit qui a opposé les habitants de la vallée de Siria à une société minière canadienne, sont quelques exemples.

Avec le coup d’État de 2009, le modèle de gouvernance rentre dans une crise profonde qui na pas encore été surmontée. Les attentes de démocratie et d'inclusion ont fait converger les mouvements sociaux dans une alliance temporaire autour d'un projet de changement social. Les élites locales ont interprété ces développements comme une menace pour leurs intérêts et pour l'hégémonie de leur pouvoir. La réponse brutale a été cristallisée dans le coup d'État, mais plusieurs rapports des organisations nationales et internationales, témoignent du fait que la violation des droits humains fondamentaux, l'irrespect pour la liberté de la presse, le démantèlement des mouvements sociaux - entre autres travers les assassinats ciblés-, sont aujourd’hui une politique systématique. Il faut noter la nature conservatrice du régime post-putchiste, où les organisations de femmes et LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans) sont encore des cibles privilégiées.

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Les perspectives pour le mouvement social au Honduras

Sans prétendre à l’exhaustivité, dans ce qui suit nous identifions quelques tendances dont l'issue déterminera l'évolution du mouvement social au Honduras.

La première, est la consolidation du projet de libre marché et sa rupture avec le projet de démocratisation. En effet, les élites se sont dotées d'instruments juridiques et politiques - tels que la Vision du pays et le Plan national 2010-2038 – afin de minimiser les entraves que le jeu politique fait subir au projet économique. Par ailleurs, la cristallisation des rapports de force très inégale se voit dans dans la criminalisation discursive et juridique des mouvements sociaux et dans l'impunité dans ce qui apparaît comme une politique systématique de répression pour les démanteler. Il en résulte une réduction significative des espaces politiques et de toute perspective d'inclusion sociale.

La seconde, est l'alliance temporaire entre les sections de la classe moyenne et les secteurs populaires. Cette alliance a permis de renouer avec le protagonisme des acteurs historiques, tout en permettant l'intégration de préoccupations socio- économiques dans l'ordre du jour des «nouveaux acteurs» (LGBT, féministes, etc.) et imprégnant traditionnelle réclamations acteurs identité.

La troisième, est la convergence temporaire de secteurs de la classe moyenne et populaire, qui a mis à jour l'importance des acteurs historiques, en permettant l'intégration des préoccupations socio-économiques dans l'ordre du jour des «nouveaux acteurs» (LGBT, féministes, etc.) et en imprégnant les mouvements traditionnels avec revendications identitaires. L'avenir de cette alliance repose sur la construction d'un projet politique lui donnant une cohérence programmatique. Pour cela, les mouvements organisés doivent d'une part surmonter le clientélisme, la corruption, et le conservatisme qui les caractérisent et de l'autre, se renforcer à partir de la consolidation des mouvements de base, en s'éloignant de la tentation partisane. Reste également à voir comment seront redéfinies les relations entre le secteur des ONG et celui des organisations sociales ainsi que la capacité des premières de définir des objectifs de moyen et long terme de façon autonome, malgré leur dépendance totale du financement externe.

Conclusions

Existent plusieurs parallèles entre le processus de réforme libérale du XIXe siècle et celui de la gouvernance du marché en vigueur dans les années 90 et une partie des années 2000; utiles pour comprendre la dynamique des acteurs dans laquelle sont insérés les mouvements sociaux au Honduras.

D'une part, les deux processus se sont accompagnés d'une offre -au moins discursive- d'ouverture des droits et d'inclusion sociale a accompagnée les deux

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processus. En effet, la construction du projet national dans le contexte de l'après- indépendance, a conduit à l'élite libérale du 19eme siècle à adopter un modèle «républicain» de modernisation (Sanders, 2001) que, contrairement à la révolution industrielle, payait attention à l'inclusion sociale. Dès nos jours, le modèle de gouvernance met l'accent sur la participation citoyenne, incarnée dans la société civile. Fait intéressant, les deux périodes ont été suivis par des régimes dictatoriaux et par une répression systématique des mouvements sociaux, invalidant la thèse d'une relation causale entre libre marché et la démocratie.

D'autre part, la problématique agraire reste centrale tout au long de l'histoire hondurienne. Le processus de privatisation et de marchandisation de la terre commencés lors de la réforme libérale ont été intensifiée au cours des deux derniers siècles, et aujourd'hui sont encore l'épicentre des conflits sociaux.

Finalement, et malgré les relations de pouvoir extrêmement défavorables, les secteurs populaires ont pu conserver une capacité d'action. S'adaptant ou résistant, de façon visible ou discrète, ils sont allés jusqu'à faire appel au discours dominant pour l'investir de leur propre contenu. Ceci souligne la nécessité de renforcer les alliances entre la classe moyenne et les secteurs populaires mais surtout de consolider les capacités politiques des mouvements de base, condition essentielle pour tout processus participatif de construction démocratique.

Bibliographie

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