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Cours d’ouverture – IEP de Lyon ! Année universitaire 2011-2012 (2 e semestre) ! Do

Cours d’ouverture – IEP de Lyon !

Année universitaire 2011-2012 (2 e semestre) !

Do you care ? !

Muriel Salle – Maîtresse de conférences (Université Claude Bernard – Lyon1) !

muriel.salle@univ-lyon1.fr !

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Introduction !

Soin, sollicitude, souci des autres et de soi, compassion, dévouement"

Une nouveauté ? Ou une nouvelle manière de parler de quelque chose d’ancien ? " Un projet de réorganisation du lien social progressiste ? Ou un conservatisme compassionnel ? "

progressiste ? Ou un conservatisme compassionnel ? " « La société prend soin de vous, mais

« La société prend soin de vous, mais vous devez aussi prendre soin des autres et de la société. » "

aussi prendre soin des autres et de la société. » " « une erreur profonde, et

« une erreur profonde, et même […] un recul pour la gauche et pour le pays. » "

[…] un recul pour la gauche et pour le pays. » " « Yes, we can

« Yes, we can » plutôt que « Yes, we care ! ». "

Lointain rejeton de la philosophie morale d’Adam Smith : Théorie des sentiments moraux (1759) " But : définir les principes de la morale, saisir les vertus nécessaires au bon fonctionnement de la société et comprendre"

Carol Gilligan et Joan Tronto "

et comprendre " Carol Gilligan et Joan Tronto " Réflexion éthique sur la prise en charge,

Réflexion éthique sur la prise en charge, le plus souvent par des femmes, des personnes les plus vulnérables. " Cette pratique fait l’objet d’un partage non seulement selon le sexe, mais aussi selon la race et la classe (le care est dévolu aux femmes, noires, des classes ouvrières) : un bel objet pour une approche intersectionnelle. !

I. Le care, c’est quoi ? !

Une réflexion et une position éthique et politique relative à l’ensemble des aides et soins apportés en réponse concrète aux besoins des autres, dans des économies formelles ou informelles (à la maison, au sein des institutions sociales ou à travers les mécanismes de marché) "

Valeurs : prévenance, responsabilité, attention éducative et attention aux autres, compassion : des valeurs féminines ? ! Pose la question d’une identité morale qui serait attachée à un genre féminin et de sa place dans la vie publique. "

" Une phénoménologie du rapport de soin, d’attention, de sollicitude entre soignants et soignés, aidants et aidés "

Acteurs " informels " Care" Profession -nels "
Acteurs "
informels "
Care"
Profession
-nels "

« La définition du care avec laquelle je travaille est : une combinaison de sentiments d’affection et de responsabilité, accompagnés d’actions qui subviennent aux besoins ou au bien-être d’un individu dans une interaction en face-à-face » "

(Francesca Cancian, Caring and gender, 2000) "

Distinction entre le fait : " de se soucier de quelqu’un ou quelque chose (caring about) " Qualité morale : l’attention à l’autre"

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de prendre soin de quelqu’un (caring for) "

 

Qualité morale : la responsabilité"

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de soigner quelqu’un (care giving) "

 

Qualité morale : la compétence !

d’être l’objet du soin (care receiving) "

- Réponse de la personne dont on a pris soin, qui est partie prenante, acteur à part entière !

« Une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre "monde" de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités (selves) et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie. » " (Berenice Fisher et Joan Tronto, 1990) "

Ce qui est nouveau, ce n’est pas tant le care que la rapidité avec laquelle le politique s’est emparé du concept"

Une réalité ordinaire : le fait que des gens s’occupent des autres, s’en soucient et ainsi veillent au fonctionnement courant du monde. " « L’éthique comme politique de l’ordinaire ». "

Mieux répartir la responsabilité du care : une question politique, une nouvelle manière de s’interroger sur l’État providence"

Un travail féminin : les femmes représentent 74,9 % des emplois dans les secteurs santé-action sociale éducation. "

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Un travail longtemps dissimulé, désormais rémunéré, mais à quel prix (économique, moral, social) ? "

" Un travail longtemps dissimulé, désormais rémunéré, mais à quel prix (économique, moral, social) ? "
" Un travail longtemps dissimulé, désormais rémunéré, mais à quel prix (économique, moral, social) ? "

Les salariés du secteur des services à la personne : 98 % de femmes à temps partiel"

Les salariés du secteur des services à la personne : 98 % de femmes à temps
Les salariés du secteur des services à la personne : 98 % de femmes à temps

Déplacement de cette activité sociale de prendre soin d’autrui, le plus souvent dévalorisée par un confinement aux propriétés naturelles du féminin et du maternant et impensable dans la sphère du politique "

« On comprend que toutes les activités biologiques, manger, dormir, procréer, enfanter, soient bannies de l’univers extérieur « la poule dit-on ne pond pas au marché », et relégué dans l’asile de l’intimité et des secrets de la nature qu’est la maison, monde de la femme, vouée à la gestion de la nature et exclue de la vie publique » " (Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, pp. 449-450.) "

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« En développant une analyse historique et sociologique des conditions dans lesquelles la sollicitude est devenue une affaire de femmes ou assignée principalement aux femmes, il s’agit (…) de montrer comment une dimension centrale de la vie humaine est invisibilisée, marginalisée, dévalorisée » " (Patricia Paperman, « Perspective féministe sur la justice », " L’Année sociologique n° 2, 2001, pp.413-434) "

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Reconnaissance de l’activité de « care » en tant que véritable compétence professionnelle, contre l’ a priori que ce travail de sollicitude et de soin se limiterait aux seules relations personnelles au niveau de la sphère familiale. "

"

« La perspective du care conduit alors à explorer nos façons de traiter la démarcation entre les sphères des relations personnelles (relations familiales, mais également amoureuses, amicales, affectives en général) et les sphères des relations publiques dites impersonnelles. Elle fraie, ce faisant, un chemin pour transgresser les dualismes établis : privé/public, raison/affection » "

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(Patricia Paperman et Sandra Laugier, « Le souci des autres – éthique et politique du care », Raisons Pratiques n° 16, Paris, EHESS, 2006.) "

II. Les femmes sous le regard des médecins !

Pas la différence des sexes… "

…mais la Femme. "

Cette femme n’est pas seulement l’autre sexe… "

…mais comme une réalité pathologique. "

Faibles les femmes ? !

Espérance de vie : 84,8 ans pour les femmes contre 78,2 ans pour les hommes en 2011 " Sex-ratio de 104,5 à 108,3 selon les lieux et les époque "

femmes contre 78,2 ans pour les hommes en 2011 " Sex-ratio de 104,5 à 108,3 selon

Comment et pourquoi un tel discours consacrant la faiblesse naturelle du sexe féminin s’est-il construit ? "

A. Entre méfiance et mépris ! le regard médical sur les femmes à l’âge classique !

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Particularité du tempérament" Une irrémédiable faiblesse" Puissance de la matrice"
Particularité du
tempérament"
Une irrémédiable
faiblesse"
Puissance de la
matrice"

Théorie des tempéraments !

Théorie des tempéraments !

« La nature a été obligée de diviser le tempérament et d’en donner une portion au mâle et l’autre à la femelle. Parce que l’homme et la femme ont dû avoir des qualités différentes, ce juste tempérament a été partagé entre eux deux : l’homme a un peu plus de chaleur et de sécheresse, la femme un peu plus de froideur et d’humidité » " (Curteau de la Chambre) "

Il n’y a qu’à considérer la constitution naturelle de la femme pour consentir à cette vérité: car la faiblesse du corps, la conformation des parties plus petites, la timidité qui est née avec elle, la mollesse de la chair sont des marques indubitables du tempérament froid et humide qu’elle a » "

(Curteau de la Chambre) "

Appareil génitaux selon un anatomiste du XV e siècle"

Féminin "

un anatomiste du XV e siècle " Féminin " Masculin " utérus = scrotum " testicules

Masculin "

du XV e siècle " Féminin " Masculin " utérus = scrotum " testicules = ovaires,

utérus = scrotum" testicules = ovaires, " verge = vagin "

Vue anatomique de détail "

verge = vagin " Vue anatomique de détail → " Vues générales ↑ " Une anatomie

Vues générales "

Une anatomie des isomorphismes et une physiologie humoriste " Le modèle unisexe"

Le processus de fécondation : de l’égalité à la supériorité masculine "

: de l’égalité à la supériorité masculine " « Au destre l’enfant masle , et au

« Au destre l’enfant masle, et au senestre la femelle » "

« Les femmes ont un défaut par nature » parce qu’elles ne peuvent pas

reproduire le sperme qui contient l’être humain tout entier. L’homme apporte la substance de l’être humain (c’est-à-dire, l’âme, principe supérieur), la femme apporte seulement la nourriture (la matière). "

« prendre en mariage une fille de bon esprit, sçavante et diserte plutôt que simple, mal apprise et sotte, afin que les enfants se ressentissent des perfections et de l’esprit de leur mère » "

(Guillaume Bouchet) "

afin que les enfants se ressentissent des perfections et de l’esprit de leur mère » "

Puissance de la matrice!

« un animal redoutable » "

« vivant possédé du désir de faire des enfants » "

« vivant rebelle au raisonnement, qui s’efforce sous l’action de ses désirs furieux de toute dominer ». "

« Nature leur a dedans le corps posé en lieu secret et intestin un animal, un membre (…) auquel quelque fois sont engendrés certaines humeurs salles, intreuses, (…), âcres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes, amèrement par la pointure et frétillement douloureux desquelles tout le corps est en elles ébranlé, tous les sens ravis » " (Rabelais) "

La maladie féminine par excellence, l’hystérie " Confirmation de la débilité des femmes en même

La maladie féminine par excellence, l’hystérie"

Confirmation de la débilité des femmes en même temps que leur étroite dépendance à l’égard des hommes "

La différence à tous les niveaux ! « les différences sexuelles ne sont point bornées aux seuls organes de la génération, chez l’homme et chez la femme, mais toutes les parties de leur corps, celles même qui pariassent indifférentes aux sexes, en éprouvent quelque influence » "

La tyrannie des apparences "

« Il n’est personne qui ne distingue à l’œil le bras ou la jambe d’une femme d’avec le bras ou la jambe d’un homme. Cette différence s’étend vraisemblablement aussi à toutes les parties qui se dérobent à la vue. Peut-être qu’un jour, en poussant leurs tentatives aussi loin qu’il est possible de les pousser, et en portant leurs regards attentifs d’une partie à une autre, [les anatomistes] parviendront à découvrir le terme où finit le sexe, et à fixer le point où la femme cesse d’être femme, et celui où elle commence à être homme » "

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Pierre Roussel, Système physique et morale de la femme, 1775. "

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Article « Femme » dans le Dictionnaire Larousse " (XIX e siècle) "

« La femme offre, en général, des cheveux longs, soyeux, fins et flexibles. Sa peau est plus douce, plus blanche, plus sensible. Sa chair est plus molle et ses formes sont plus arrondies à cause du plus grand développement des tissus cellulaires et adipeux. Le contours des membres, des épaules et des hanches est plus gracieux chez elles que chez l’homme. Les cuisses sont plus grosses, plus arrondies, et les extrémités plus petites. Le bassin et les hanches sont plus larges, la poitrine et les épaules sont plus étroites et plus resserrées. "

" Chez l’homme, la taille est généralement plus élevée que chez la femme. Le crâne est aussi plus développé et renferme une plus grande quantité de cervelle. » "

Faible et prédestinée à la maternité"

« Délicate et douce, la femme conserve toujours quelque chose du tempérament propre aux enfants ; la texture de ses organes ne perd pas toute sa mollesse originelle ». " Cette faiblesse est « très utile pour la grossesse, pour l’accouchement, pour la lactation de l’enfant nouveau-né, pour les soins qu’exige son éducation pendant les premières années de la vie » "

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pour les soins qu’exige son éducation pendant les premières années de la vie » " "

(Pierre Roussel) "

« L’anatomie est un destin » " """""""" (Napoléon) "

« L’anatomie est un destin » " """""""" (Napoléon) "

B. La consécration du « Sexe faible » ! le regard médical au XIX e siècle!

!

faible » ! le regard médical au XIX e siècle ! ! Les biais du discours

Les biais du discours scientifique!

Squelettes féminin et masculin dans un traité d’anatomie au XIX e siècle"

Anatomie de John Barclay (1829) "

Homme" Femme " Haute stature" Grosse tête" Cou normal" Bassin étroit" Thorax large"
Homme"
Femme "
Haute stature"
Grosse tête"
Cou normal"
Bassin étroit"
Thorax large"
Petite stature"
Petite tête"
Cou long "
Bassin large"
Thorax étroit"

Anatomie de John Barclay (1829) "

Homme" Femme " Haute stature" Grosse tête" Cou normal" Bassin étroit" Thorax large"
Homme"
Femme "
Haute stature"
Grosse tête"
Cou normal"
Bassin étroit"
Thorax large"
Gros os "
Petite stature"
Petite tête"
Cou long "
Bassin large"
Thorax étroit"
Os frêles "

Le Sexe par excellence, et un sexe souffrant!

«… à la fois la différence et le sexe, le tout du sexe, le Sexe » "

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et le sexe, le tout du sexe, le Sexe » " " Joseph Récamier " (1774-1852)

Joseph Récamier " (1774-1852) "

Patientes par excellence, étroitement soumises à leur destin biologique et éternellement blessées : menstruations, défloration, accouchement, ménopause"

à leur destin biologique et éternellement blessées : menstruations, défloration, accouchement, ménopause "

« Une femme est un être que la nature fait toujours marcher à côté d’un précipice prêt à l’engloutir » "

(Chambon de Montaux) "

« Il n’est aucun médecin qui ne convienne que la partie de notre art qui s’occupe des maladies des femmes fût restée beaucoup en arrière » déplore Gardien en 1807. "

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107 pages de maladies féminines dans le Panckoucke, dictionnaire médical du XIX e siècle, sans équivalent masculin. "

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« Elevée par sa beauté, sa poésie, sa vive intuition, sa

divination, elle n’est pas moins tenue par la nature dans le servage de faiblesse et de souffrance. Elle prend l’essor chaque mois, et chaque mois la nature l’avertit par la douleur et par une crise pénible et la remet aux mains de

l’amour. (

(on peut dire presque toujours) la femme n’est pas seulement une malade mais une blessée. Elle subit incessamment l’éternelle blessure d’amour. » " (Jules Michelet, 1858) "

)

De sorte qu’en réalité, 15 ou 20 jours sur 28

« La femme, enfant malade et douze fois impure » " (Alfred de Vigny) "

Hystérie / Hypocondrie"

Hystérie / Hypocondrie " Enseignement de Charcot à la Salpêtrière : le professeur montrant à ses

Enseignement de Charcot à la Salpêtrière : le professeur montrant à ses élèves sa plus fidèle patiente, " « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d’hystérie. "

Détail du tableau d’André Brouillet : Une leçon clinique à la Salpêtrière (1887) "

: Une leçon clinique à la Salpêtrière (1887) " Photographies d’hystériques à la Salpêtrière "

Photographies d’hystériques à la Salpêtrière"

Au fondement de l’inégalité politique… ! !!!!!!!!!!!

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Article 1124 : « Sont privés de droits juridiques : les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux » " Code civil de 1804, dit Code Napoléon "

…l’inégalité des corps !

dit Code Napoléon " …l’inégalité des corps ! Une question de droit naturel : " «

Une question de droit naturel : " « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » "

Il est essentiel de fonder en nature l’infériorité féminine. "

Antiquité " Période révolutionnaire " Moyen Âge " Une différence des sexes de plus en

Antiquité"

Période révolutionnaire"

Antiquité " Période révolutionnaire " Moyen Âge " Une différence des sexes de plus en plus

Moyen Âge"

Une différence des sexes de plus en plus marquée " dans les costumes "

Un couple de bourgeois vers 1900 "

Un couple de bourgeois vers 1900 " La différence des costumes, " jusqu’à la caricature "

La différence des costumes, " jusqu’à la caricature"

Un couple de bourgeois vers 1900 " La différence des costumes, " jusqu’à la caricature "

III. Le care et la réorganisation du travail féminin !

Modification des rapports sociaux de sexe traditionnels avec l’explosion du travail féminin "

traditionnels avec l’explosion du travail féminin " Taux d’activité des femmes mariées " âgées de 20

Taux d’activité des femmes mariées " âgées de 20 à 64 ans "

Qui doit prendre en charge les enfants et les personnes dépendantes, handicapées ou âgées ? Qui prodigue les soins qu’elles requièrent ? Comment ce travail est-il reconnu, par une forme de rémunération et par l’accès qu’il ouvre aux droits sociaux ? "

Prise de conscience : les migrations sont sexuées, et pas seulement masculines comme on l’a longtemps pensé"

Prise de conscience : les migrations sont sexuées, et pas seulement masculines comme on l’a longtemps
Prise de conscience : les migrations sont sexuées, et pas seulement masculines comme on l’a longtemps
Prise de conscience : les migrations sont sexuées, et pas seulement masculines comme on l’a longtemps