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Sommaire

Un amour hors du temps

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Chapitre 1

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05

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Chapitre 2

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06

47

Chapitre 3

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07

56

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Chapitre 4

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Un amour hors du temps

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DEEPER THAN THE NIGHT

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26 252 27 263 28 275 29 281 30 291 Un amour hors du temps 01

Je cherche le vampire.

Alexander Claybourne dévisagea la petite fille qui se tenait sur le

seuil de sa maison. Un adorable bout de chou, de neuf ans tout au plus, avec des cheveux blonds bouclés, des yeux noisette et plein de taches de rousseur sur le nez.

Excuse-moi, dit-il. Tu peux répéter ?

Je veux voir le vampire, dit l'enfant avec impatience. Celui qui habite ici. Alexander réprima une soudaine envie de rire.

Qui t'a dit qu'un vampire habite ici ?

La petite fille le regarda comme s'il était demeuré.

Tout le monde le sait !

Tiens donc ! Et pourquoi veux-tu le voir ?

— Ma sœur, Kara, est à l'hôpital. Elle a eu un accident de voiture,

expliqua

mourir. La petite fille insista.

en

Nana dit qu'elle va

l'enfant

reniflant

bruyamment.

Les vampires sont éternels, déclara-t-elle en détachant

lentement chaque mot, comme si elle s'adressait à quelqu'un de très

jeune, ou de très stupide. Si le vampire accepte de venir à l'hôpital mordre ma sœur, elle deviendra éternelle elle aussi.

Ah ! s'exclama Alexander, comprenant enfin.

Alors, il est là ?

Tu es sacrement courageuse d'oser venir ici en pleine nuit. Tu n'as pas peur ?

N

Comment t'appelles-tu ?

Gail Crawford.

Et quel âge as-tu, Gail ?

Neuf ans et demi.

Et

non.

Nana sait où tu es ?

Gail secoua la tête.

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— Et quel âge as-tu, Gail ? — Neuf ans et demi. — Et non. Nana

Non. Elle est à l'hôpital. On ne me laisse pas voir Kara, alors

Nana m'a confiée à Mme Zimmermann. Je me suis faufilée par la porte de derrière sans qu'elle m'ait vue. Gail leva les yeux sur l'homme qui lui faisait face. Était-ce lui le vampire ? Il était très grand, avec de longs cheveux bruns. Il se tenait dans la pénombre de la porte, si bien, qu'elle ne pouvait distinguer clairement son visage, mais il lui sembla qu'il avait les yeux noirs. Il ne ressemblait à aucun des vampires qu'elle avait vus dans des films,

toujours vêtus de costumes sombres, de chemises blanches à jabot et de longues capes noires; celui-ci portait un jean délavé et un pull noir. Pourtant, tout le monde à Moulton Bay savait qu'un vampire habitait dans l'ancienne maison des Kendall Gail croisa les bras en frissonnant. Elle était venue ici de nombreuses fois avec ses amies pour tenter d'apercevoir le cercueil du vampire à travers les fenêtres. En plein jour, elle n'avait jamais vraiment peur, car tout le monde sait que les vampires sont inoffensifs pendant la journée. Mais, là, il faisait nuit noire. Se penchant légèrement, elle jeta un coup d'œil derrière l'homme. L'intérieur de la maison avait l'air sombre, lugubre, l'endroit idéal pour un vampire. Elle recula d'un pas. Les planches du porche craquèrent sous son poids. Avec un bruit à donner la chair de poule. Gail s'efforça de rassembler tout son courage.

Vous allez venir sauver ma sœur ?

Je regrette, Gail, répondit Alexander, l'air sincèrement désolé, mais je crains de ne pas pouvoir t'aider. La petite fille haussa les épaules.

Je ne pensais pas vraiment que vous étiez un vampire, confessa-

t-elle, mais ça valait quand même la peine de tenter le coup. Alexander la regarda dévaler les marches du perron et repartir le long de l'étroit sentier serpentant à travers la forêt. Ce chemin était

un raccourci qui menait à la route principale. Cette petite ne manque pas de courage, songea-t-il. Venir ici toute

seule

Et à la recherche d'un vampire

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Cette petite ne manque pas de courage, songea-t-il. Venir ici toute seule Et à la recherche

Il la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle ait complètement disparu, jusqu'à ce que son ouïe fine ne perçoive plus le moindre bruissement de feuilles ou de brindilles, puis referma la porte. Tout le monde savait donc qu'un vampire habitait ici.

Alex s'enfonça dans

la maison. Elle était immense, très vieille, avec de hauts plafonds voûtés, des planchers en bois et des fenêtres aux volets épais. La demeure solitaire se dressait au sommet d'une butte entourée d'arbres et de ronces. Le plus proche voisin se trouvait à plus d'un kilomètre. C'était la raison pour laquelle Alexander l'avait d'ailleurs choisie. Et depuis cinq ans qu'il s'y était installé, il s'y sentait merveilleusement bien. Mais il était sans doute temps de bouger. S'il y avait une chose qu'il ne voulait à aucun prix, c'était attirer l'attention sur lui. Jusqu'à ce jour, il ne s'était pas douté une seconde que les gens s'interrogeaient sur l'habitant de cette maison. Passant au salon, il posa une main sur le manteau de la cheminée et regarda dans l’âtre. Il y avait quelque chose de rassurant à se tenir ainsi devant un feu vrombissant. Sans qu'il sache pourquoi, cela répondait à un besoin qu'il ressentait tout au fond de lui. Peut-être était-ce dû à l'odeur du bois fumant et au sifflement des flammes. Il regarda le feu, fasciné comme toujours par la vie trépidante qui animait les flammes.

Il s'éloigna de la cheminée et erra à travers la maison en écoutant le vent hurler au-dehors. Les branches d'un très vieux chêne cognaient contre les fenêtres du premier étage, évoquant les doigts d'un squelette grattant contre la vitre, comme si un esprit chassé depuis longtemps cherchait à pénétrer dans la maison. Alex sourit, étonné par son imagination. Décidément la visite de la petite Gail l'avait perturbé. Chassant Gail de ses pensées, il passa dans la bibliothèque, avec la ferme intention de terminer les recherches pour son prochain roman avant la l in de la nuit.

Peut-être était-il temps de partir. Et pourtant

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les recherches pour son prochain roman avant la l in de la nuit. Peut-être était-il temps

Il était quatre heures du matin quand il baissa les bras, ii n'arrivait

pas à travailler. Il était obsédé par la gamine venue lui rendre visite dans l'espoir d'un miracle pour sa sœur. L'humeur maussade, il sortit dans la nuit, comme attiré par une force à laquelle il ne pouvait résister, et s'engagea sur l'étroit sentier qui coupait à travers bois et conduisait à la charmante ville balnéaire de Moulton Bay. L'hôpital était situé dans une petite rue aux confins de la ville.

C'était un grand immeuble tout blanc. Alexander se dit qu'il ressemblait plus à un ancien mausolée qu'à un lieu moderne où l'on soigne les gens. A la seconde où il franchit la porte, son odorat particulièrement développé fut assailli par des relents de sang, de mort, auxquels se mêlaient le parfum douceâtre des fleurs, et un mélange de détergent et d'ammoniaque, d'antiseptiques et de médicaments.

A cette heure matinale, le hall était pratiquement désert. Il trouva le

service des soins intensifs au bout d'un long couloir. Une infirmière, assise derrière un grand bureau, consultait des papiers. Alex l'observa un moment; puis, se concentrant de toutes ses forces sur un des témoins lumineux situé à l'autre extrémité du couloir, il le força à sonner. Dès que l'infirmière eut quitté son poste, il se faufila derrière le bureau et s'introduisit dans le service des soins intensifs.

Il n'y avait qu'une seule patiente : Kara Elizabeth Crawford, vingt-

deux ans, groupe sanguin A négatif. Elle était enveloppée de bandages et reliée à un grand nombre d'appareils. Il jeta un rapide coup d'œil sur sa fiche. Bien que souffrant de multiples contusions, elle n'avait aucune fracture; une blessure à la jambe gauche avait nécessité quelques points de suture. Elle avait également trois côtes fêlées, une entaille au cuir chevelu et une hémorragie interne. Curieusement, son visage avait été épargné. Elle avait de jolis traits réguliers, et une chevelure rousse qui accentuait la pâleur de sa peau. II y avait quatre jours qu'elle était dans le coma. Et le pronostic sur son état était plus que pessimiste.

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peau. II y avait quatre jours qu'elle était dans le coma. Et le pronostic sur son

Où es-tu, Kara Crawford ? murmura-t-il. Ton esprit est-il encore

prisonnier de cette fragile enveloppe charnelle ou bien ton âme a-t-

elle déjà trouvé la rédemption dans l'au-delà en attendant que ton corps périsse ? Alex regarda le sang qui tombait goutte à goutte d'une poche en plastique, prolongée par un long tube relié au bras de la jeune femme. La forte odeur métallique réveilla en lui un appétit qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps. Du sang ! L’élixir de vie !

Fronçant les sourcils, il considéra son propre bras et la veine bleu sombre qui battait au milieu. C'était grâce au sang qui coulait dans ses veines qu'il vivait depuis deux cents ans.

Si je te donne mon sang, dit-il tout haut, est-ce que cela te

ramènera dans le monde des mortels? Ou est-ce que cela coupera le fil ténu qui te raccroche à la vie? Du bout du doigt, il effleura la peau douce de sa joue. Puis, cédant à une impulsion, il s'empara d'une seringue dont il arracha l'emballage stérile et enfonça l'aiguille dans la grosse veine de son bras gauche. En deux cents ans, il avait fini par acquérir quelques connaissances médicales. Après avoir retiré l'aiguille, il transfusa son propre sang à la perfusion de Kara et répéta l'opération plusieurs fois, sans cesser de penser à la petite fille aux cheveux blonds bouclés qui lui avait rendu visite. D'un air grave, Alexander quitta la salle et se dirigea vers la sortie de secours située au fond du couloir. Il examina le creux de son bras. Il y avait une tache de sang séché sur sa peau. Du sang très sombre. Du sang inhumain. Mêlé à présent à celui de la jeune femme. Il se demanda quelle folie l'avait poussé à agir ainsi. Son geste allait- il la tuer ou la guérir? Serait-il son sauveur ou son bourreau? Le saurait-il jamais? Il évita de penser aux conséquences qui résulteraient de cet acte irréfléchi si jamais elle survivait.

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jamais? Il évita de penser aux conséquences qui résulteraient de cet acte irréfléchi si jamais elle

L'aube commençait à poindre lorsqu'il sortit de l'hôpital. Inspirant une bouffée d'air frais, il observa le ciel rougeoyant un long moment. Il mourait d'envie d'assister au lever du soleil, de sentir la chaleur d'un jour nouveau, d'écouter le monde environnant s'éveiller à la vie, mais il n'osa pas s'attarder. Il avait pratiquement donné un demi-litre de son sang à Kara Crawford, ce qui l'avait affaibli. Dans son état, la lumière du soleil pouvait lui être fatale. Il se hâta de retourner chez lui.

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Kara émergea lentement des ténèbres qui l'enveloppaient. Peu à peu, elle prit conscience de voix autour d'elle : celle de Nana, qui

priait avec ferveur; et celle de Gail qui la suppliait de revenir à elle. Une voix d'homme s'exclama soudain d'un air étonné.

Elle reprend connaissance !

Puis une voix de femme.

C'est un miracle !

Mademoiselle Crawford ? Kara ? Vous m'entendez ? fit la voix

de l'homme qui se pencha sur elle. Elle voulut parler, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle essaya de hocher la tête, mais elle ne pouvait bouger. Aussi cligna-t-elle des

yeux en regardant l'homme en blouse blanche penché au-dessus d'elle.

Kara ?

Gail se glissa sous le bras du médecin et prit la main de sa sœur dans la sienne.

Kara, tu es réveillée !

G

Gail ?

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glissa sous le bras du médecin et prit la main de sa sœur dans la sienne.

La petite fille hocha vigoureusement la tête.

Je savais que tu ne m'abandonnerais pas. Je le savais !

Allons, Gail, pousse-toi, ordonna le médecin.

Sortant une lampe de poche de sa blouse, il examina les pupilles de Kara.

Pouvez-vous me dire votre nom ?

Kara Elizabeth Crawlord.

Et savez-vous en quelle année nous sommes ?

1996.

Savez-vous où vous êtes ?

A l'hôpital ?

Le médecin acquiesça. Puis il lui souleva la jambe droite, lui frotta la plante du pied et poussa un soupir de satisfaction en voyant ses orteils se rétracter.

Nous allons bien entendu procéder à d'autres tests, dit-il en

rabattant les couvertures, mais je pense qu'elle va se remettre.

Dieu soit loué ! murmura Nana.

Quand Kara se réveilla de nouveau, il faisait nuit et elle était toute seule. Quatre jours, avait dit Nana. Elle était restée quatre jours dans le coma. Elle s'était souvent demandé ce que devenait l'esprit d'une personne plongée dans le coma. Restait-il sagement à l'intérieur du corps ou bien errait-il à la surface de la terre comme une âme en peine ? Kara eut beau faire un effort, elle ne se souvenait de rien, excepté Elle se tourna vers la fenêtre et scruta les ténèbres. Il lui semblait se souvenir d'un homme, grand, brun, sans âge, venu à son chevet. Mais ce n'était probablement qu'un rêve dû à la fièvre, un produit de son imagination. Aucun être humain ne pouvait avoir un regard aussi sombre, aucun mortel n'était capable de se déplacer avec autant de discrétion et de grâce. Et puis il avait une voix étonnamment profonde, très grave, comme remplie de souffrance. Une voix qui avait prononcé son nom en lui donnant l'impression de communiquer avec son âme. Si ce n'était qu'un rêve, elle était prête à le revivre chaque nuit.

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de communiquer avec son âme. Si ce n'était qu'un rêve, elle était prête à le revivre

Reviens, chuchota-t-elle. Reviens, mon ange des ténèbres.

Alexander se redressa brusquement en entendant une petite voix

résonner dans sa tête. Sa voix à elle. Bien qu'il ne l'eût jamais entendue, il la reconnut aussitôt. Spontanément, ses lèvres murmurèrent son nom.

Kara.

Malgré lui, il se leva et sortit dans la nuit pour s'engager sur le sentier sinueux qui menait en ville. Toutes les créatures de la nuit firent silence sur son passage. Il était comme une ombre parmi les ombres, avançant dans une obscurité plus profonde que la nuit. Il se retrouva sur le trottoir devant l'hôpital, en train de regarder la fenêtre de la chambre de Kara. Elle l'avait appelé, et l'attrait de cette faible voix avait été plus fort que sa volonté de lui résister. Il se débarrassa de l'infirmière de service en utilisant la même ruse que la veille. Il s'approcha du lit de Kara et regarda sa poitrine se soulever et s'abaisser au rythme de sa respiration. Ses joues avaient repris un peu de couleur. Ses lèvres paraissaient plus pleines, plus douces, comme des pétales de rose très pâles. Ses longs cils étaient sombres et fournis. Comme elle est belle ! songea-t-il. Et elle a l'air si fragile

Délicatement, il effleura sa joue du bout du pouce. Elle esquissa un sourire et se tourna vers sa main, comme pour l'inviter à la caresser encore. Alex retira sa main en jurant entre ses dents. Aussitôt, elle se réveilla, et il se retrouva face à deux yeux bleus rêveurs. Ils se regardèrent un long moment.

Comment vous sentez-vous, mademoiselle Crawford ? demanda Alexander.

Mieux.

Elle plissa les yeux, s'efforçant de distinguer son visage dans la

pénombre.

Vous êtes un médecin ?

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Mieux. Elle plissa les yeux, s'efforçant de distinguer son visage dans la pénombre. — Vous êtes

Il hésita une seconde avant de répondre.

Oui.

Vous m'avez sauvé la vie.

On dirait.

Kara fronça les sourcils, regrettant de ne pas mieux le voir. Elle avait

pourtant l'impression de le connaître.

A présent, mademoiselle Crawford, il faut vous reposer, dit-il en reculant.

Son sang l'avait sauvée. Il le savait avec autant de certitude qu'il savait que le soleil se lèverait à l'est.

A ces mots, Kara fut envahie d'une soudaine inquiétude.

Attendez. Je voudrais savoir comment vous vous appelez

Puis elle sentit ses paupières s'alourdir et elle replongea dans un lourd sommeil.

Kara détourna la tête pendant que le Dr Peterson examinait les points de suture sur sa jambe.

Où est l'autre médecin ?

L'autre médecin ?

Oui, celui qui est passé me voir cette nuit.

Comment s'appelle-t-il ?

Je ne sais pas. Il était grand, large d'épaules, avec de longs

cheveux noirs. II

Il n'y a personne dans le service qui corresponde à cette

description, dit le Dr Peterson avec un sourire indulgent. Vous avez dû rêver.

Non, ce n'était pas un rêve ! protesta Kara en se tournant vers Nana et Gail. Je l'ai vu. Je lui ai même parlé.

Allons, allons, fit le médecin en lui tapotant la main, ne vous énervez pas.

Je ne m'énerve pas. Seulement

avait-elle

se effectivement rêvé tout cela.

Je repasserai vous voir demain

il avait une voix très grave.

Kara

laissa

retomber

sur

ses

oreillers.

Peut-être

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— Je repasserai vous voir demain il avait une voix très grave. Kara laissa retomber sur

Le médecin s'arrêta sur le seuil en jetant un regard par-dessus son épaule.

Ne restez pas trop longtemps, madame Corley. Elle a besoin de

repos.

Compris, répliqua Nana.

Je ne l'ai pas inventé, insista Kara dès que le médecin fut sorti.

Voyons, ma chérie, si le médecin dit qu'il n'y a personne ici qui corresponde à cette description, il a sûrement raison.

Nana promena son regard bleu vif autour de la pièce, enregistrant tous les détails.

Cette chambre est très agréable, décida-t-elle.

Elle peut l'être, au prix qu'elle coûte, grommela Kara. Ils ont dit quand je pourrais rentrer à la maison ?

Pas avant plusieurs jours.

Mais le Dr Peterson a dit que j'ai fait des progrès remarquables.

étaient passés voir la

miraculée.

Et c'est vrai, confirma Nana, mais le Dr Peterson veut le garder en observation encore un jour ou deux. Nana prit la main de Kara et la serra avec chaleur.

Ma chère enfant, nous avons bien failli te perdre.

Je sais

mort d'aussi près avait quelque chose

d'effrayant. Kara s'empressa de changer de sujet.

Comment ça va à l'école, Gail ? Tu as eu une bonne note à ton

contrôle d'histoire ?

Seize, répondit la petite fille d'un air satisfait. Cheryl a eu dix, et Stéphanie cinq.

— Il n'y a pas de quoi triompher comme ça, railla sa sœur.

Nous devrions partir, dit Nana en se levant. Tu vas te fatiguer.

Mais je me sens très bien !

Le docteur a dit qu'il fallait que tu te reposes. Alors, fais ce qu'il te dit. Nana embrassa Kara sur la joue.

En

effet,

tous

les médecins

de

l'hôpital

L'idée

d'avoir

frôlé

la

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dit. Nana embrassa Kara sur la joue. En effet, tous les médecins de l'hôpital L'idée d'avoir

C'est un miracle, murmura-t-elle en retenant une larme. Un vrai

miracle. Veux-tu que je t'apporte quelque chose, demain ? Un livre,

peut-être ? Kara hocha la tête.

Oui, c'est une bonne idée. Et aussi du lait à la fraise ?

Nana sourit.

Ça, c'est la preuve que tu vas mieux. Viens, Gail, allons-y.

Je te rejoins dans une minute, dit l'enfant. Il faut que je dise

quelque chose à Kara.

D'accord, mais dépêche-toi.

Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Kara en souriant. Tu as un secret à me dire ? Gail hocha la tête et referma la porte.

il

Cet homme qui est venu te rendre visite cette nuit

ressemble à celui que je suis allée voir.

Quel homme ? fit Kara en regardant sa petite sœur d'un air

inquiet.

Tu vas te moquer de moi.

Raconte quand même.

Je suis allée à l'ancienne maison des Kendall.

La maison des Kendall ! Mais tu as perdu la tête ? Pour quelle raison es-tu allée là-bas ?

Eh bien, tout le monde dit qu'un vampire habite dans cette

maison et

Un vampire ? Oh, Gail

J'ai pensé que s'il y avait vraiment un vampire, et qu'il venait le mordre, tu guérirais et tu deviendrais éternelle.

Kara secoua lentement la tête.

Gail, les vampires n'existent pas. Pas plus que les loups-garous,

les monstres marins, les créatures venues de l'espace ou les sirènes.

La petite fille croisa les bras en prenant un air- buté.

Kara

Si, ça existe ! un

poussa

soupir.

d'innombrables fois.

Elles

avaient

eu

cette

conversation

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un air- buté. — Kara Si, ça existe ! un poussa soupir. d'innombrables fois. Elles avaient

Es-tu en train de me dire que l'homme brun est un vampire et

qu'il est venu ici pour me mordre ? Gail approuva de la tête.

Alors, il a dû changer d'avis. Car je ne me sens pas assoiffée de

sang et je n'ai aucune trace de morsure dans le cou. Sans compter

qu'il fait grand jour et que je suis complètement réveillée. Kara prit les mains de sa petite sœur entre les siennes.

Ce qui m'a sauvée, ce sont tes prières. Les tiennes et celles de

Nana. Tu ferais mieux de t'en aller. Nana t'attend. On se reverra demain, d'accord ?

D'accord.

Kara ne put s'empêcher d'esquisser un sourire en regardant sa petite sœur sortir de la chambre. Des vampires, il ne manquait plus que ça ! En soupirant, Kara ferma les yeux. Il était effectivement possible qu'elle ait rêvé de ce mystérieux inconnu venu la voir au beau milieu de la nuit. Toutefois, elle n'en était pas convaincue du tout.

Alexander arrêta de taper et ses doigts se figèrent sur le clavier de l'ordinateur. Elle pensait à lui. Il entendait ses pensées, aussi clairement et distinctement que si elle avait été en face de lui en train de lui parler. Elle était troublée, se demandant s'il existait réellement ou s'il n'était qu'un vague fantôme surgi des profondeurs de son inconscient. Au fur et à mesure que la nuit avançait, il ressentit la solitude qu'elle éprouvait et l'entendit l'appeler en pleurant en silence. Incapable de résister plus longtemps, il sortit de la maison pour ne faire plus qu'un avec la nuit. Ses vêtements noirs se fondirent dans l'obscurité lorsqu'il s'engagea d'un pas souple et silencieux sur le sentier qui menait à la ville. L'hôpital apparut devant lui, masse impressionnante de blancheur dans la nuit noire. Pour une fois, l'infirmière de garde n'était pas à son poste. A pas de loup, il suivit le couloir jusqu'à la chambre de Kara. Quelques secondes plus tard, il se tenait debout près de son lit.

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suivit le couloir jusqu'à la chambre de Kara. Quelques secondes plus tard, il se tenait debout

Ce soir, elle semblait aller beaucoup mieux. On lui avait retiré la plupart des perfusions; elle avait repris des couleurs et sa respiration était plus paisible. Ses cheveux, fraîchement lavés, étaient éparpillés sur l'oreiller comme un soleil flamboyant et soyeux. Désormais, elle était une partie de lui, et il était une partie d'elle. En mêlant son sang au sien, il avait créé entre eux un lien sacré que rien ni personne ne pourrait défaire. Les pensées de la jeune femme étaient aussi claires pour lui que les siennes. Elle avait besoin d'être rassurée, consolée, et il lui était impossible de l'ignorer. Alex se crispa en réalisant qu'elle ne dormait plus, mais qu'elle le fixait intensément de ses yeux bleu vif.

Qui êtes-vous ?

Sa voix tremblait de peur.

Un donneur de sang, répondit-il. J'ai entendu dire que vous

alliez mieux, mais je voulais m'en rendre compte par moi-même.

Mais

Hier soir ?

Vous n'êtes pas venu hier soir ?

Alexander secoua la tête, incapable de proférer à haute voix un mensonge. Kara fronça les sourcils.

je croyais que

vous m'avez dit hier soir

Alors, j'ai rêvé.

C'est probable. Bonne nuit, mademoiselle Crawford. Dormez

bien.

Votre nom

Dites-moi votre nom.

Alexander Claybourne, fit-il en inclinant la tête. A présent, je

dois partir.

Restez, je vous en prie. Je

Peur ? Mais de quoi ?

Il y avait des siècles qu'il n'avait peur de rien, à part qu'on découvre

qui il était.

D'être toute seule, sourit-elle en se moquant d'elle-même. Et de

l'obscurité. Bien qu'il n'y eût à cela aucune raison logique, être dans le noir l'avait toujours angoissée.

j'ai peur.

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n'y eût à cela aucune raison logique, être dans le noir l'avait toujours angoissée. j'ai peur.

L'obscurité ne peut pas vous faire de mal, mademoiselle Crawford, dit-il calmement.

Je sais

Rationnellement, elle le savait, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir peur.

Je vous en prie, restez avec moi. Quand vous êtes là, je n'ai plus aussi peur. Petite folle, songea-t-il. Tu as peur de l'obscurité, mais pas de l'inconnu qui se cache dans l'ombre.

Voulez-vous que j'allume la lampe ?

Non. Le noir ne m'effraie pas quand vous êtes là.

Il y avait une certaine excitation à rester dans la pénombre avec cet homme, un parfait inconnu.

Vous n'êtes pas fatiguée ?

Non. Je n'ai rien fait d'autre depuis deux jours que dormir.

Très bien. Il esquissa un vague sourire.

Si vous me parliez un peu de vous ?

Il n'y a pas grand-chose à dire.

S'il vous plaît, dit-il en s'asseyant sur la chaise à côté du lit et en prenant soin de rester dissimulé dans l'ombre.

Que voulez-vous savoir ?

Tout.

Kara rit.

Eh bien, je suis née à Denver. J'avais onze ans quand ma sœur,

Gail, est née. Et quelques mois plus tard, mes parents ont divorcé.

Elle haussa les épaules. Même après tant d'années, ce souvenir lui était encore douloureux. Et bien qu'elle sût n'avoir rien à se

reprocher, elle s'était toujours demandé si ce divorce n'avait pas été sa faute d'une manière ou d'une autre.

Je suppose qu'ils ont cru qu'un nouveau bébé sauverait leur

mariage, reprit-elle, mais ça n'a pas marché. Ma mère nous a amenées ici et nous nous sommes installées chez Nana, ma grand- mère. Quand j'ai eu quatorze ans, ma mère est partie avec un routier et nous n'avons plus jamais entendu parler d'elle. Nana a décidé que

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ans, ma mère est partie avec un routier et nous n'avons plus jamais entendu parler d'elle.

Gail et moi resterions chez elle. Steve, mon frère aîné, venait d'entrer à l'université quand nos parents se sont séparés. Nana nous a servi à la fois de père et de mère. J'ai terminé mes études, et maintenant, je suis consultante chez Arias. Elle haussa les épaules.

Voilà, c'est tout.

Arias ? Qui est-ce ? Ou qu'est-ce que c'est ?

Arias Interiors. C'est une entreprise de décoration intérieure.

Je vois.

Et vous, qu'est-ce que vous faites ?

Ce que je fais ? Ah, vous voulez dire comme métier ? J'écris.

Des livres ? Alexander acquiesça.

Et quel genre de choses écrivez-vous ?

Des histoires d'horreur, principalement.

Comme Stephen King ?

Plus ou moins.

Kara fronça les sourcils.

Vous avez déjà publié ?

Quelques petites choses. J'écris sous le pseudonyme de A.

Lucard. A. Lucard! Ses livres figuraient régulièrement sur la liste des best- sellers du New York Times. Personnellement, Kara n'appréciait pas les

histoires d'horreur. C'était seulement par curiosité qu'elle avait lu un de ses livres. Elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit.

J'ai lu un de vos livres, dit-elle avec candeur. Ça m'a valu de

faire les pires cauchemars de ma vie.

Toutes mes excuses.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Plus ou moins sur la même chose, j'en ai peur.

— Ma petite sœur adorerait lire vos livres, mais Nana ne veut pas.

Vraiment ? Je ne pense pas que mes livres intéresseraient votre sœur.

Vous plaisantez ? Elle est folle de monstres !

Et vous ? Que pensez-vous des

monstres ?

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votre sœur. — Vous plaisantez ? Elle est folle de monstres ! — Et vous ?

Je n'y crois pas.

Alors, j'espère que vous n'en rencontrerez jamais.

Alex jeta un coup d'œil vers la fenêtre. Il sentait l'aube approcher.

Il faut que je m'en aille.

Merci d'être resté avec moi, monsieur Claybourne.

Alexander.

Elle distinguait un peu mieux sa longue silhouette carrée qui se détachait sur le mur vert pâle. Il portait un jean et un pull noirs. Elle

aurait voulu voir son visage, la couleur de ses yeux, la forme de sa bouche. Il avait en outre un léger accent qu'elle n'arrivait pas à situer.

Vous reviendrez demain ?

Je ne sais pas.

J'aimerais bien, fit-elle avec une moue boudeuse, mécontente

de quémander une faveur, mais ne pouvant s'en empêcher. Pourriez-

vous m'apporter un de vos livres ?

Bien entendu, mais je croyais que vous n'aimiez pas les histoires horribles.

eh bien,

j'aimerais faire une nouvelle tentative.

Alors, je vous en donnerai un. Bonne nuit, Kara.

Bonne nuit.

Elle regarda la porte se refermer sur lui et, de façon inexplicable, regretta qu'il ne l'ait pas embrassée au moment de lui dire au revoir. Alexander erra dans les rues obscures, conscient que le lever du jour approchait et qu'il devait rentrer avant qu'il ne soit trop tard. Il marcha à travers la ville, en proie à un terrible sentiment de solitude. II mourait d'envie de partager sa vie avec une femme, mais n'osait prendre le risque de révéler la vérité sur ce qu'il était. Il sentit la chaleur du soleil dans son dos. Bientôt, les rues se rempliraient de gens qui vivaient et travaillaient, aimaient et riaient, de gens pour qui le monde, avec tout ce qui existait, allait de soi. Alexander rentra chez lui en courant, pressé de retrouver la sécurité de sa maison aux volets clos.

C'est vrai, mais maintenant que je vous connais

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de retrouver la sécurité de sa maison aux volets clos. — C'est vrai, mais maintenant que

En se réveillant, sa première pensée fut pour Kara. Il essaya de la chasser de son esprit, déterminé à oublier la jeune femme aux cheveux roux et aux yeux bleus rêveurs. Comparée à lui, elle n'était qu'une enfant, qui avait toute la vie devant elle. Elle était faite pour la lumière et n'avait nullement besoin d'un homme pas comme les autres à qui l'obscurité collait à la peau comme un suaire. Il arpenta nerveusement les pièces vides de la maison. Finalement, il sortit pour se fondre dans la nuit. Il commença à

courir, d'un pas agile et léger, et parcourut ainsi des kilomètres, ses pieds foulant à peine le sol. Mais il eut beau courir, il ne pouvait fuir les désirs de son propre cœur. Aussi retourna-t-il chez lui, le temps de se changer et d'envelopper un de ses livres. Puis, certain de commettre une erreur, il se mit en route. Alexander ferma les yeux en pensant de toutes ses forces à Kara. Sa sœur et sa grand-mère étaient venues lui rendre visite dans l'après- midi, mais elles étaient reparties, et elle était de nouveau toute seule. Extrêmement seule. Et elle pensait à lui. J'arrive, Kara. Peu après, il était à l'hôpital, dans sa chambre. Son sourire de bienvenue, sincère et chaleureux, remplit son cœur — et son âme de lumière.

Bonsoir, Kara.

Bonsoir.

Vous avez l'air en forme.

Je me sens nettement mieux.

Il sortit un paquet enveloppé dans du papier blanc de la poche de son manteau.

J'espère que vous ne ferez pas trop de cauchemars.

Vous y avez pensé ! Merci.

Kara déchira le papier et examina la couverture. On y voyait un

homme aux cheveux de jais penché sur le cou délicat d'une femme; la lumière de la pleine lune scintillait derrière ses crocs.

La faim, lut-elle tout haut. Ça a l'air horrible.

Moins que certains autres de mes romans.

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ses crocs. — La faim , lut-elle tout haut. Ça a l'air horrible. — Moins que

Vous pourriez me le dédicacer ?

Volontiers.

Il écrivit quelque chose sur la première page, puis referma le livre et le lui rendit.

Vous ne devriez peut-être pas le lire la nuit.

Ça fait peur ?

Il paraît que mes histoires sont sombres et mon style lourd.

Elle fronça les sourcils.

Que vos histoires soient sombres c'est certain, mais je n'ai pas

trouvé que votre style était lourd. En fait, le livre que j'ai lu était très bon. Je veux dire, il était censé faire peur, et c'est l'effet qu'il m'a fait.

Lequel avez-vous lu ?

La Jeune Fille et le Dément.

C'est un de mes tout premiers. Je pense que vous trouverez, celui-ci beaucoup moins grotesque.

La couverture est très différente de celui que je connais. Alexander hocha la tête.

A vrai dire, c'est plutôt une histoire d'amour.

Ah oui ?

Il haussa les épaules.

Une pure aberration, je vous assure. Mais l'intrigue de mon

prochain roman est suffisamment remplie de crimes et d'horreur

pour satisfaire mes lecteurs les plus assoiffés de sang.

Vous ne m'en voudrez pas si je ne l'achète pas ?

Pas du tout.

Kara le regarda dans les yeux et oublia tout le reste. Comme tout le monde, elle avait entendu parler de coup de foudre. Mais elle n'y croyait pas. Elle avait rencontré des hommes séduisants et avait été attirée par eux, mais rien de comparable avec ce qu'elle ressentait en cet instant. Éprouvait-il la même chose ? Kara n'avait jamais compris comment une femme pouvait tout laisser tomber pour l'amour d'un

homme, mais elle eut soudain la certitude inébranlable que si Alexander lui demandait de le suivre à l'autre bout du monde, elle accepterait sans réfléchir une seconde. Ce qui était assez déconcertant, et quelque peu inquiétant.

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du monde, elle accepterait sans réfléchir une seconde. Ce qui était assez déconcertant, et quelque peu

Elle dut faire un effort pour détourner son regard.

Combien de temps mettez-vous pour écrire un livre ?

Pas très longtemps. Trois mois, parfois quatre.

Et il y a longtemps que vous écrivez ?

Une douzaine d'années.

Alexander lui sourit, comme s'il savait qu'elle lui posait toutes ces

questions de crainte de laisser un silence gênant s'installer entre eux.

Assez parlé de moi. Vous allez bientôt pouvoir rentrer chez, vous ?

Pas avant quelques jours. Et je ne pourrai pas reprendre mon travail tout de suite.

Il faut que je parte. Vous devez vous reposer.

C'est ce que tout le monde me dit.

Alors, ce doit être vrai.

A regret, Alexander se leva. Elle lui faisait penser à un rayon de lumière et la nuit dans laquelle il vivait lui paraîtrait encore plus noire

quand il l'aurait quittée, il le savait. Et pourtant, il lui fallait s'en aller.

Bonne nuit, Kara.

Bonne nuit, Alexander. Merci pour le livre.

Avant de sortir de la chambre, il lui sourit. Il ne devait plus la revoir.

Kara fixa la porte un instant avant d'ouvrir le livre à la page où il avait écrit sa dédicace. A Kara Puisse votre confiance vous préserver des monstres de l'univers.

Il y avait ensuite sa signature, tracée d'une plume ferme : Alexander J. Claybourne. Et juste en dessous : A. Lucard.

vint l'idée de lire son pseudonyme à

Elle ne sut comment lui

l'envers, mais quand elle le fit, un frisson la parcourut.

Dracula!

C'était en effet un nom idéal pour le genre de livres qu'écrivait

Alexander Claybourne.

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— Dracula! C'était en effet un nom idéal pour le genre de livres qu'écrivait Alexander Claybourne.

03

Il ne la reverrait plus. Ce fut la promesse qu'il se fit en se réveillant le soir suivant. Une heure passa. Puis deux. Incapable de résister plus longtemps à l'envie de la revoir encore une fois, Alexander prit une douche, enfila un pantalon noir et un pull gris foncé, puis sortit de chez lui. Il s'arrêta chez un fleuriste pour acheter un énorme bouquet de roses : des jaunes, parce que Kara lui faisait penser à un soleil, des roses, qui lui rappelaient la couleur de ses lèvres, des blanches, symbole de l'innocence. Et enfin, une rose rouge. Sept heures venaient juste de sonner quand il arriva à l'hôpital. Il suivit le couloir jusqu'à sa chambre, accablé par l'odeur de maladie et de mort qui imprégnait les lieux. Lorsqu'il passa devant le service de soins intensifs, il eut l'impression de voir les esprits des malades agonisants flotter au-dessus de leurs corps allongés, tendant vers lui leurs bras fantomatiques, comme pour l'implorer en silence de leur donner ce que lui seul pouvait leur offrir. Bien sûr, ce n'était que le fruit de son imagination. Mal à l'aise, il avança le long du couloir tel un aveugle. Il n'aurait jamais dû venir ici.

Il se retrouva devant la chambre de Kara et ouvrit la porte. Aussitôt, elle lui sourit, son regard bleu, si lumineux, se posa sur lui et ses joues rosirent légèrement.

J'espérais que vous passeriez, dit-elle avec un plaisir évident. Alex lui rendit son sourire en lui tendant le bouquet.

Merci. Elles sont belles, murmura Kara.

Pas autant que vous. Kara se sentit rougir.

Vous me flattez.

Pas du tout.

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sont belles, murmura Kara. — Pas autant que vous. Kara se sentit rougir. — Vous me

Il y a un vase dans l'armoire. Vous voulez bien les mettre dans l'eau ?

Il ouvrit l'armoire, prit le vase qu'il remplit d'eau, puis y mit les fleurs et le posa sur la table de chevet.

Alors, fit-il en s'asseyant dans le fauteuil en plastique vert, comment vous sentez-vous, ce soir ?

Beaucoup mieux. Le Dr Peterson trouve que je me rétablis très vite. Il m'a dit que je pouvais rentrer chez moi dès demain.

Voilà une bonne nouvelle.

Kara acquiesça.

Mon frère m'a appelée aujourd'hui. Il est en Amérique du Sud.

Que fait-il là-bas ?

Il construit des ponts.

Il y a longtemps qu'il y est ?

Environ un an. Ça lui plaît énormément. Mais je ne sais pas très

bien si c'est le pays qu'il aime ou la belle Bolivienne qu'il y a rencontrée. Vous avez des frères et sœurs ?

Non.

— J'ai aussi une sœur, Gail. Mais vous la connaissez, je crois ?

remarqua Kara en riant. Elle m'a dit qu'elle était venue vous rendre

visite.

Oui, répondit-il dans un sourire. Elle était à la recherche d'un vampire.

Elle a dû être déçue de ne pas en trouver !

Alexander hocha la tête.

Elle est très courageuse de se lancer à la chasse au vampire en pleine nuit.

Elle est obsédée par tout ce qui a un rapport avec le

paranormal, expliqua Kara en secouant la tête. Quand elle sera grande, elle veut devenir chasseur de vampires.

Ce n'est pas un métier courant, à notre époque.

Je dirais même à n'importe quelle époque, puisque les vampires n'existent pas. Alex haussa les épaules.

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Je dirais même à n'importe quelle époque, puisque les vampires n'existent pas. Alex haussa les épaules.

Les habitants de certaines régions ne seraient pas du tout

d'accord avec vous.

Vous plaisantez ?

Mais non. Il y a seulement un siècle que l'Angleterre a déclaré

illégale la pratique qui consistait à enfoncer un pieu dans le cœur des

suicidés pour s'assurer qu'ils ne se transformaient pas en vampires.

Vous semblez avoir étudié le sujet à fond. Mais n'est-ce pas

normal, puisque vous écrivez à ce propos ?

Oui. Autrefois, les gens avaient remarqué que quand un homme

blessé, ou une bête, perdait beaucoup de sang, il s'affaiblissait. Ils croyaient donc que le sang était la source de la vitalité, au point qu'ils

s'en barbouillaient le corps et quelquefois, même, en buvaient.

Il s'arrêta une seconde en imaginant le goût chaud et métallique sur sa langue.

On a retrouvé des documents sur le vampirisme à Babylone, à

Dans la Grèce

antique, les gens croyaient aux lamia, des femmes-démons entraînant les jeunes gens dans la mort afin de boire leur sang. Kara frissonna. Elle n'avait jamais cru à de telles absurdités, mais Alexander en parlait avec conviction, comme s'il pensait réellement que de telles créatures existaient. Sans doute devait-il y croire un peu pour écrire des histoires aussi convaincantes. Elle jeta un coup d'œil sur le livre qu'il lui avait apporté la veille.

Rome, en Grèce, en Égypte, en Chine, en Hongrie

Alexander suivît son regard.

Je n'ose pas vous demander si vous l'avez lu.

J'en ai lu la moitié, répliqua Kara.

Elle avait passé une grande partie de la journée à lire. Et une fois le roman commencé, elle avait été incapable de le lâcher. C'était un

livre sombre, et pourtant elle avait été touchée par l'amour qu'éprouvait le vampire pour une femme mortelle.

Votre verdict?

Je comprends pourquoi il a été un best-seller. Après avoir lu

l'autre, je ne pensais pas que ça me plairait. Mais cette histoire

Elle fronça les sourcils.

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Après avoir lu l'autre, je ne pensais pas que ça me plairait. Mais cette histoire Elle

Ce vampire a l'air si vrai, si m'empêcher de le plaindre.

Alexander hocha la tête, satisfait d'entendre qu'elle avait perçu l'humanité de son héros.

Ce roman est très différent de ceux que vous écrivez d'habitude, non ?

Assez.

Il finit bien ?

Vous voulez vraiment que je vous le dise ?

.Te ne peux pas

tragique.

Kara secoua la tête.

Non. Pourtant, j'avoue que j'ai été tentée de lire la fin.

Comment pensez-vous que ça devrait finir ?

Bien. Il y a assez de malheurs comme ça dans le monde.

Alex acquiesça en silence. Plus que vous ne pouvez l'imaginer Pendant un instant, il se concentra sur ses propres pensées, et se leva en sentant la sœur et la grand-mère de Kara approcher. Il se tourna vers la porte lorsqu'elles entrèrent dans la chambre. Dès qu'elles l'aperçurent, toutes deux se figèrent sur place. Alexander sourit malicieusement en voyant Gail le dévisager. Il n'était pas nécessaire d'être devin pour lire dans ses pensées. Elle se demandait ce qu'il faisait ici, et ce que sa grand-mère dirait si elle apprenait qu'elle était allée le voir toute seule, si tard dans la nuit. Il fit un clin d'œil à la petite fille, espérant la mettre à l'aise, tandis

que Kara faisait les présentations. Il serra la main de la grand-mère, puis sourit à Gail, qui eut l'air soulagée en constatant que ni lui ni sa sœur n'avaient révélé son secret. Il resta encore quelques minutes, conscient de la curiosité de la vieille dame. La grand-mère de Kara, Lena, était trop polie pour oser le dévisager ou lui poser des questions indiscrètes, mais il sentit son regard se poser furtivement sur lui et comprit qu'elle se demandait où sa petite-fille l'avait rencontré et pourquoi il était là. Dès qu'il le put, Alexander souhaita bonne nuit à Kara et prit congé. Il ne lui arrivait pas souvent de se laisser piéger dans un espace aussi petit en compagnie de mortels, car il avait trop douloureusement

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pas souvent de se laisser piéger dans un espace aussi petit en compagnie de mortels, car

conscience des différences qui le séparaient des humains, de leurs faiblesses et de leurs vulnérabilités. Une fois dehors, il respira profondément l'air de la nuit.

En repensant à Kara, il maudit l'obscure solitude qui emplissait son âme. Dès qu'il fut parti, Nana reporta toute son attention sur Kara.

Qui est cet homme ?

Tu veux dire M. Claybourne ?

Évidemment, rétorqua Nana. Que fait-il ? Où l'as-tu rencontré ? Depuis combien de temps le connais-tu ?

Franchement, tu me fais penser à un inspecteur de police !

s'exclama Kara en riant. Et quoi

Ne sois pas insolente, Kara Elizabeth Crawford.

Kara soupira. Chaque fois que Nana lui parlait sur ce ton, elle se

sentait redevenir une enfant.

J'ai fait sa connaissance il y a deux jours à peine. Il était venu donner son sang, et il est passé voir comment j'allais. Elle montra le livre posé sur la table de chevet.

C'est un écrivain.

Et où

Et quand ?

Gail saisit le livre pour lire le titre.

A. Lucard ! C'est vraiment A. Lucard ? Kara hocha la tête.

Je n'arrive pas à y croire !

C'est pourtant la vérité.

Est-ce que ses livres font aussi peur qu'on le dit ? Je pourrai lire celui-ci, quand tu l'auras fini ?

Oui, ses livres font peur et, non, tu ne pourras pas le lire.

Mais pourquoi ?

Parce que tu es trop jeune.

Je ne suis pas trop jeune.

Si, tu es trop jeune.

Ça suffit, les filles ! Gail, si tu allais me chercher une tasse de café ?

Tu as vraiment envie d'un café ? Ou cherches-tu simplement à te débarrasser de moi ?

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une tasse de café ? — Tu as vraiment envie d'un café ? Ou cherches-tu simplement

Fais ce que je te demande, et ne discute pas.

Bon, d'accord, maugréa Gail.

Kara respira un grand coup pour affronter sa grand-mère.

Et maintenant, ma chère, explique-moi ce qu'il y a cuite toi et M. Claybourne.

Nana, pour l'amour du ciel ! Que veux-tu donc qu'il y ait ?

Si je le savais, je ne te poserais pas la question.

Il n'y a rien. Je viens à peine de le rencontrer !

Kara secoua la tête d'un air agacé. Elle adorait sa grand-mère, mais par moments, les idées vieillottes de Nana sur ce qui se faisait et sur ce qui ne se faisait pas l'agaçaient beaucoup.

Je suis à l'hôpital ! Ce n'est vraiment pas l'endroit idéal pour une histoire d'amour si, toutefois, je voulais en avoir une.

Kara !

Excuse-moi.

C'est tellement bizarre

Qu'est-ce qui est bizarre ? voulut savoir Gail.

qu'il soit venu ici.

Elle tendit une tasse en carton remplie de café à sa grand-mère.

Rien.

Nana s'assit pour boire son café et écouta Gail raconter sa journée

d'école. Quelques minutes plus tard, la sonnerie annonçant la fin des visites retentit dans tout l'hôpital.

C'est toujours demain que tu rentres à la maison ? demanda

Gail.

Oui.

La petite fille se tourna vers sa grand-mère.

Je pourrais venir chercher Kara avec toi ?

Non, tu seras à l'école.

Je peux bien manquer une journée.

Pas question. Dis bonne nuit à Kara. Il faut qu'on s'en aille. Gail embrassa sa sœur.

Je n'ai jamais le droit de rien faire, se plaignit-elle.

Dès que j'irai mieux, nous irons faire des courses toutes les

deux.

Promis ?

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— Dès que j'irai mieux, nous irons faire des courses toutes les deux. — Promis ?

Promis.

Bonne nuit, Kara, dit Nana. Je serai là demain vers dix heures.

Bonne nuit, Nana.

Kara se laissa retomber sur ses oreillers. Maintenant qu'elle y repensait, elle trouvait étrange qu'Alexander Claybourne soit venu la voir. Elle-même avait plusieurs fois donné son sang à la Croix-Rouge, mais elle n'avait jamais eu la curiosité de voir celui ou celle à qui on l'avait donné. Peut-être était-il tout simplement plus curieux qu'elle. A moins que ce ne soit pour quelque autre sinistre motif Kara secoua la tête. Elle n'était pas de nature méfiante. Nana disait même souvent qu'elle était trop crédule et, sans doute, était-ce vrai. Néanmoins, elle préférait voir le bon côté des gens. Elle savait que le mal existait en ce monde, mais elle ne voyait pas l'intérêt de s'y appesantir : le journal télévisé s'en chargeait bien assez ! Après tout, le bien existait aussi. Alexander Claybourne l'avait prouvé. Il avait fait don de son sang à une inconnue et était ensuite venu voir comment elle allait. Son regard se posa sur le bouquet de fleurs qu'il lui avait apporté et elle resta songeuse. Comment avait-il su à qui on avait donné son sang ? Ce genre d'information n'était-elle pas confidentielle ? Kara retira la rose rouge du vase pour en respirer le parfum. Quoi qu'il en soit, il était l'homme le plus généreux qu'elle ait jamais

rencontré. Ces fleurs avaient dû lui coûter une petite fortune. Des roses ! Et il y en avait au moins trois douzaines, superbes et toutes en bouton. Elles étaient vraiment très belles, songea-t-elle. N'avait-il pas ajouté qu'elles ne l'étaient pas autant qu'elle. C'était un des plus beaux compliments qu'elle eût jamais entendu. Un sourire au coin des lèvres, Kara prit son livre, impatiente de découvrir comment l'histoire d'amour entre le vampire et la femme mortelle se terminait.

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livre, impatiente de découvrir comment l'histoire d'amour entre le vampire et la femme mortelle se terminait.

04

Kara en eut vite assez de rester à la maison. Elle avait l'habitude d'être active. En tant que consultante, elle se rendait fréquemment dans des villes voisines afin de conseiller de grandes entreprises sur la manière de redécorer leurs bureaux. Elle revenait justement d'un rendez-vous de travail quand elle avait eu son accident. Elle roulait sur l'autoroute en écoutant de la musique; et elle s'était retrouvée à l'hôpital, enveloppée de bandages, sans avoir le moindre souvenir de ce qui s'était passé. Elle avait de la chance d'être encore en vie. Elle zappa sur différentes chaînes de télévision, mais il n'y avait que des feuilletons ou des talk-shows sans aucun intérêt. Elle éteignit le poste et prit le dernier roman d'Alexander qu'elle avait demandé à Nana de lui acheter. Contrairement à La Faim, qui racontait une belle histoire d'amour et qui, à sa grande joie, finissait bien, Le Prince des ténèbres était un vrai roman d'horreur. L'histoire était effrayante et, pourtant, lorsqu'elle essayait de l'analyser, elle n'arrivait pas à trouver exactement ce qui la rendait si terrible. Il n'y avait là rien d'épouvantable, rien de sanglant. Peut-être était-ce simplement dû au fait que toute l'histoire paraissait véridique et plausible. Kara posa le roman quand Gail rentra de l'école.

Salut, p'tit chou, ta journée s'est bien passée?

Pas trop mal. J'ai eu quinze en math.

C'est bien. Nana a fait des biscuits ce matin. Tu veux bien aller m'en chercher, avec un verre de lait?

D'accord.

Gail jeta son pull et ses livres sur une chaise avant de filer dans la cuisine. Elle en revint quelques instants plus tard avec deux grands verres de lait et une assiette de biscuits.

Où est Nana ?

Elle est allée jouer à la canasta chez Mme Zimmermann.

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de lait et une assiette de biscuits. — Où est Nana ? — Elle est allée

Oh, fit Gail en s'asseyant à un bout du canapé, comment est ton livre ?

Très bon. C'est un écrivain bourré de talent.

Pourquoi crois-tu que les gens disent qu'un vampire habite dans cette maison ?

Ça devrait être évident, même pour une gamine comme loi,

répliqua

histoires de vampires et de loups-garous.

Tu sais, quand je suis allée dans sa maison, il y faisait vraiment très noir.

Tu n'es pas rentrée dedans ?

Kara avec un sourire. Il passe son temps à écrire des

Non. Mais j'ai vaguement aperçu l'intérieur, répliqua Gail en

grignotant un biscuit d'un air songeur. Et il n'y avait aucune lumière.

Peut-être était-il déjà couché.

Il n'était pas si tard que ça.

Certaines personnes se couchent très tôt, tu sais.

C'est possible. Tout de même, c'est bizarre.

Qu'est-ce qui est bizarre ?

Eh bien, je suis souvent allée là-bas avec Stéphanie et Cheryl, et nous n'avons jamais vu personne.

Et alors ? Peut-être qu'il se lève tard et qu'il écrit la nuit.

Tous les vampires dorment pendant la journée.

Oh, je t'en prie, Gail! Arrête de t'imaginer que chaque inconnu que tu croises est un vampire ou un loup-garou !

Ça va, ça va

Non, mange-le.

Tu veux le dernier biscuit ?

Gail engouffra le dernier biscuit, puis se leva.

Je vais passer un moment chez Cindy. Tu as besoin de quelque

chose, avant que je m'en aille ?

Non, je te remercie. Ne rentre pas trop tard.

Promis. A tout à l'heure.

Au revoir.

Kara regarda par la fenêtre. C'était un bel après-midi, clair et ensoleillé, un jour idéal pour aller faire une longue promenade au parc. Dire qu'elle était obligée de rester allongée sur un canapé, la

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pour aller faire une longue promenade au parc. Dire qu'elle était obligée de rester allongée sur

jambe surélevée par un coussin. Et elle avait beau adorer sa grand- mère, il lui tardait de retrouver son propre appartement. Nana avait fait toute une histoire quand Kara avait décidé de déménager, mais elle avait besoin de se sentir indépendante, d'avoir un chez-soi, même si son appartement ne se trouvait qu'à un kilomètre à peine de la maison de sa grand-mère. Elle se demanda ce qu'Alexander Claybourne était en train de faire, si elle le revenait et s'il pensait à elle aussi souvent qu'elle pensait à lui. Alexander errait dans les bois situés derrière sa maison, luttant désespérément contre son envie de revoir Kara. Il y avait maintenant six semaines qu'il ne l'avait pas vue. Six interminables semaines Mais cette attente avait été bénéfique à son travail. Tourmenté par le désir qu'il avait d'elle, il avait passé de longues heures devant son ordinateur à déverser toute sa frustration dans ce qu'il écrivait. Les mots lui venaient facilement. Des mots rageurs, qui jaillissaient telle de la lave et enflammaient les pages. Comme si la solitude et la colère accumulées depuis deux cents ans lui échappaient, libérées par son désir pour une femme mortelle aux cheveux flamboyants comme le feu et aux yeux aussi bleus qu'un ciel d'été. Il n'avait désormais aucune peine à sympathiser avec son vampire, songea-t-il avec tristesse. Mais ce soir, il ne pensait nullement au roman qu'il était en train d'écrire. Ne faisant qu'un avec la nuit, il se déplaçait à travers la forêt, sans faire de bruit. Il huma l'odeur d'un sconse, d'un feuillage en décomposition et la puanteur d'un cadavre d'animal. Il entendit la course affolée des créatures nocturnes qui hantaient l'obscurité, les battements d'ailes et le cri d'agonie d'une bête de proie qui n'avait pu échapper à son prédateur. Arrivé au sommet de la colline, il s'arrêta pour scruter les ténèbres en cherchant Kara. Il savait où habitait sa grand-mère. Il était passé devant la petite maison de brique rouge chaque nuit depuis six semaines, en proie à un profond tourment. Là, enveloppé du manteau de la nuit, il avait, écouté la voix de Kara, respiré son parfum, lu dans ses pensées.

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Là, enveloppé du manteau de la nuit, il avait, écouté la voix de Kara, respiré son

A présent, ils étaient

liés par le même sang. A tout jamais. Alexander ferma les yeux. Il lui suffirait d'attendre qu'elle soit toute seule, de la séduire d'un regard et de l'emmener chez lui. Il passerait des heures à lui faire l'amour, puis il effacerait tout de sa mémoire Laissant échapper un juron, il se remit à courir dans la nuit, pour fuir sa peau douce et bronzée, ses yeux d'azur et ses lèvres couleur de roses d'été. Loin de la très ancienne malédiction qui hantait son âme. Il ne pouvait cependant fuir le souvenir de son sourire, ni celui de la douceur voluptueuse de sa voix. De retour chez lui, il se laissa tomber sur la chaise devant son ordinateur, surpris de se sentir brusquement obligé d'écrire sa propre histoire plutôt que la fiction à laquelle il travaillait. Au cours de ses longs siècles d'existence, une fois résigné à son sort, il s'était toujours refusé à remuer le passé. Agir autrement eût été impensable. C'était la seule façon de rester sain d'esprit. De toute manière, il n'y avait aucun moyen de revenir en arrière, et il eût été vain de se lamenter sur ce qu'il avait à tout jamais perdu. Pendant une courte période de sa vie, il avait pleuré sa femme et sa fille, regretté son ancienne vie, puis il avait chassé tous ses souvenirs, refusant de s'abandonner à la douleur et au chagrin. Alors, pourquoi maintenant ? se demanda-t-il. La réponse était à la fois simple et complexe.

C'était à cause de Kara. Quelque chose en elle lui rappelait AnnaMara, lui faisait regretter sa vie d'antan, lorsqu'il était un homme mortel. Comme chaque fois qu'il était troublé, il chercha refuge dans le roman qu'il était en train d'écrire. Il alluma l'ordinateur. Il regarda un instant l'écran vide d'un bleu lumineux, puis ouvrit le document qu'il voulait et commença à lire.

La prendre eût été si facile

La faire sienne

Chapitre 1

LE SOMBRE CADEAU

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qu'il voulait et commença à lire. La prendre eût été si facile La faire sienne Chapitre

Je suis né dans un petit village de Roumanie, le dernier de sept fils. Selon une vieille légende, le septième fils d'un septième fils était destiné à devenir un vampire. Étant enfant, cette histoire me terrifiait. Les vampires vivaient dans l'obscurité et buvaient le sang des êtres vivants. La seule idée de boire du sang me rendait malade, mais c'était le fait d'être condamné à vivre dans les ténèbres qui m'effrayait le plus, car j'avais une peur terrible de l'obscurité. Aussi loin que je m'en souvienne, mes rêves ont été hantés par d'indicibles terreurs. J'ai supplié de nombreuses fois ma mère de me dire que toute cette légende n'était pas vraie, et que je ne me transformerais pas en vampire en grandissant. De nombreuses fois, elle m'a tenu dans ses bras en m'assurant que ce n'était que des histoires de vieilles femmes. Pourquoi n'ai-je jamais vu briller l'éclat de la vérité dans son regard ? En grandissant, mes rêves se firent, de plus en plus intenses. La terreur qui me hantait cessa, d'être sans nom et sans visage. Elle prit les traits d'une femme, une femme au teint olivâtre et aux cheveux noirs comme du charbon. Aux yeux d'ambre aussi brûlants que les feux de l'enfer. A l'âge de vingt-deux ans, je tombai amoureux de la fille du forgeron. Un an plus tard, nous étions mariés, et pendant les cinq années qui suivirent, je n'ai connu que le bonheur. Mais AnnaMara était parfois triste car elle ne parvenait pas à être enceinte, mais moi, qui étais un peu égoïste, ça m'était égal. Je ne voulais rien d'autre qu’AnnaMara. Mes cauchemars avaient cessé depuis longtemps. Et ma peur du noir s'était envolée dans les douces étreintes de ma femme. C'est alors que, une nuit où nous étions enlacés dans les bras l'un de l'autre, elle m'a annoncé qu'elle portait notre enfant. A cet instant, je sus ce qu'était la vraie joie. La vie était belle, le bébé poussait dans le ventre de ma bien-aimée et notre amour devenait plus fort et plus profond chaque jour. Notre fille naquit par un beau matin ensoleillé, au début du printemps. Elle mourut le lendemain, à l'aube, et sa mère avec elle. Le bébé était arrivé avant terme; et AnnaMara avait succombé à la

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à l'aube, et sa mère avec elle. Le bébé était arrivé avant terme; et AnnaMara avait

fièvre puerpérale. Je les ai enterrées toutes les deux au sommet d'une colline balayée par le vent. Ma femme, ma fille, mais aussi mon cœur. Les cauchemars sont revenus cette nuit-là

Alexander s'adossa à sa chaise et étira ses longues jambes. Il avait donné à son héroïne le nom de son épouse : AnnaMara, aux cheveux d'or soyeux et aux yeux bruns. Il n'avait pas voulu penser à elle depuis des siècles mais, maintenant, un flot de souvenirs l'assaillait :

l'amour qu'ils avaient partagé, le bonheur qu'ils avaient connu ensemble. Elle avait nommé leur fille AnTares. AnTares, le seul enfant qu'il ait engendré. Il fixa l'écran de l'ordinateur, et les mots devinrent flous. Il n'avait aimé aucune femme depuis AnnaMara. Bien sûr, il y avait eu d'autres femmes dans sa vie, des professionnelles, payées pour lui donner du plaisir, mais aucune femme à qui il ait osé avouer ce qu'il était vraiment. Et à présent, après plus de deux siècles, il venait de rencontrer une femme dont il voulait gagner le cœur, une femme à qui il mourait d'envie de se confier. Mais, pour son bien, il ne pouvait l'aimer.

Kara était assise sur la balancelle au fond du jardin, en train d'admirer les collines qui s'élevaient vers l'est au-delà de Moulton Bay. Comme très souvent ces temps-ci, ses pensées allaient vers Alexander. Où était-il ce soir? Que faisait-il?

La dernière fois qu'elle l'avait vu remontait à sept

semaines. Elle avait cru qu'il y avait quelque chose entre eux, une attirance mutuelle, mais elle s'était apparemment trompée. Car s'il avait ressenti pour elle ne serait-ce que la moitié de ce qu'elle ressentait pour lui, il l'aurait certainement appelée. Au bout de quatre semaines, mettant de côté son orgueil et son bon sens, elle avait essayé de lui téléphoner, mais l'opératrice l'avait informée qu'il n'y avait personne dans l'annuaire sous le nom d'Alexander Claybourne ou d'A. Lucard.

Sept semaines

35

n'y avait personne dans l'annuaire sous le nom d'Alexander Claybourne ou d'A. Lucard. Sept semaines 35

Kara avait lu tous ses livres. Deux fois. La première fois, ils l'avaient effrayée. La seconde, elle avait détecté une sorte de fil continu qui courait le long de chaque histoire. Quel que soit le héros, il portait toujours un lourd fardeau ou dissimulait un sombre secret, et c'était toujours un homme seul, qui avait peur d'aimer et d'accorder sa confiance. Etait-ce une pure coïncidence? Un appel à l'aide silencieux ? Ou seulement le fruit de son imagination ? Où était-il ? Pourquoi ne l'appelait-il pas ? Pourquoi n'était-il pas revenu la voir ? Et pourquoi n'arrêtait-elle pas de penser à lui ?

Kara !

C'était sa voix, si douce qu'elle n'aurait su dire si elle l'avait vraiment

entendue ou si son imagination lui jouait des tours, tant elle avait envie de le revoir.

Kara !

Lentement, osant à peine espérer, elle se tourna vers l'endroit d'où

provenait la voix. Il était là, sa haute silhouette sombre se détachant sur l'obscurité de la nuit.

Alexander !

A pas lents, il s'avança. Le clair de lune le nimbait d'une lumière argentée. Il se tenait devant elle, aussi grand et large d'épaules que dans son souvenir. Ses longs cheveux bruns flottaient au vent encadrant un visage aux traits anguleux.

Comment allez-vous ? demanda-t-il.

Sa voix était aussi douce qu'une prière, aussi intime que la caresse d'un amant.

Bien, répondit-elle. Et vous ?

Moi aussi.

Comment avance votre nouveau livre ?

Lentement.

Ah ? Et pourquoi ?

Leurs regards se croisèrent, et ses yeux sombres la fixèrent avec une

étrange intensité.

J'avais d'autres choses en tête.

Tout à coup, elle eut l'impression de manquer d'air, comme si quelqu'un avait aspiré tout l'oxygène contenu dans l'atmosphère.

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de manquer d'air, comme si quelqu'un avait aspiré tout l'oxygène contenu dans l'atmosphère. 36

Oh ! Quel genre de choses ?

Kara

Elle se pencha en avant, attendant sa réponse, espérant qu'il allait dire qu'elle lui avait manqué, qu'il avait passé chacun de ses moments éveillés à ne penser qu'à elle. Alex l'observait attentivement, sans la quitter des yeux. Elle sentit la chaleur et le pouvoir de son regard. À cet instant, elle eût été prête à lui dire tout ce qu'il avait envie d'entendre, à faire tout ce qu'il lui

aurait demandé. Bien qu'ils ne se fussent pas encore touchés, elle eut la sensation que sa main lui caressait les cheveux. Au bout de quelques secondes, il recula d'un pas et détourna le regard.

Alexander, fit-elle d'une voix tremblante, hésitante.

Que voulez-vous de moi, Kara ?

Ce que je veux ?

Je ne cesse de hanter vos pensées depuis des semaines.

Kara le regarda fixement. Comment le savait-il ?

Je lis dans vos pensées. Je ressens votre solitude, votre nervosité. Il serra les poings pour s'empêcher de la toucher.

Que voulez-vous de moi?

Je

Vous ne pouvez pas me mentir, Kara. Je sais que vos nuits sont

longues et que le sommeil ne vous apporte guère de repos. Vous

vous êtes demandé pourquoi je ne vous avais pas appelée, pourquoi je n'étais pas venu vous voir.

Comment savez-vous ces choses ? Vous ne pouvez pas deviner mes pensées. C'est impossible !

rien.

Il y a peu de choses impossibles dans la vie.

Kara détourna les yeux, embarrassée à l'idée qu'il ait deviné ses

pensées les plus intimes.

Ne vous détournez pas. Je n'ai pas besoin de lire dans vos

pensées pour les connaître, car ce sont les mêmes que les miennes.

Mes nuits à moi aussi sont longues et solitaires. Votre image me

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connaître, car ce sont les mêmes que les miennes. Mes nuits à moi aussi sont longues

hante toute la journée. Le souvenir de votre sourire flotte dans mes rêves. J'ai envie de

De quoi ? demanda-t-elle d'une voix rauque.

Aucun homme ne lui avait jamais dit des choses aussi romantiques, ni ne l'avait fait se sentir aussi désirable.

De quoi avez-vous envie ?

De ceci.

Alors, s'agenouillant devant elle, Alex prit son visage entre ses mains

et l'embrassa. Il était arrivé à Kara de se faire embrasser, souvent même, mais jamais comme ça. Ses lèvres se pressèrent sur les siennes, douces et brûlantes. Ses doigts se posèrent sur ses épaules en la serrant fermement, et elle sentit la force de ses mains, la puissance qui émanait de tout son être. Il entendit un gémissement sourd. Venait-il d'elle ou bien de lui ? Sa langue effleura sa lèvre, puis se faufila à l'intérieur de sa bouche

tendre et douce. Et elle se sentit fondre sous la douce pression de ses doigts qui glissaient sur ses bras. Ses mains lui parurent fraîches sur sa peau nue.

Kara.

La voix tremblante, Alex se recula. Elle le regarda, les yeux mi-clos. Il lui caressa la joue, et elle tourna son visage vers sa paume pour l'encourager.

Il n'aurait pas dû venir ici. Il se releva, s'apprêtant à lui dire que tout ceci était une regrettable erreur, lorsqu'elle lui agrippa la main et la serra de toutes ses forces.

Ne partez pas.

Kara, écoutez-moi

Non. Je ne veux pas entendre ce que vous avez à me dire.

Mais c'est pour votre bien.

Alors, je suis certaine que je ne veux pas l'entendre.

Tel un loup aux abois, Alex se tourna vers la maison. Lena Corley approchait.

Il faut que je parte, dit-il.

Pas avant de m'avoir promis de revenir demain.

38

Lena Corley approchait. — Il faut que je parte, dit-il. — Pas avant de m'avoir promis

Il entendit Lena Corley appeler Kara. Il ne voulait pas que la vieille femme le trouve ici, qu'elle lui pose des questions auxquelles il ne pouvait répondre.

Alexander ?

D'accord. Demain soir.

A quelle heure ?

Dix heures, ce n'est pas trop tard ?

Non.

Alors, ici, à dix heures.

Il prit sa main qu'il porta à ses lèvres et la baisa délicatement.

A demain, murmura-t-il.

Et, replongeant dans l'obscurité, il disparut dans la nuit.

A demain, répéta Kara en se demandant comment elle allait

faire pour survivre en attendant de le revoir. Alexander s'installa devant son ordinateur, le regard rivé à l'écran,

et reprit là où il en était resté.

Les cauchemars reprirent cette même nuit, plus forts, plus épouvantables que jamais. AnnaMara partie, il ne me restait plus rien de ma vie ni de mon foyer. Aussi décidai-je de dire adieu à mes parents et de quitter le village, afin de fuir le souvenir de ma femme et de mon enfant. De fuir les images qui avaient recommencé à hanter mes rêves. Comme j'ai été ridicule d'avoir cru pouvoir échapper ainsi à mon destin ! J'étais en France, en train de noyer mon chagrin dans un tonneau de bière, la nuit où elle me trouva. Je ne sais combien de temps elle resta près de moi avant de me toucher. Je me rappelle seulement avoir soudain aperçu les yeux d'ambre les plus magnifiques que j'eusse jamais vus. A cet instant, je compris que j'étais perdu, inexorablement et à tout jamais, et que je ferais tout ce qu'elle me demanderait. Elle prononça mon nom, et je ne lui demandai même pas comment elle le connaissait.

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ce qu'elle me demanderait. Elle prononça mon nom, et je ne lui demandai même pas comment

Elle prit ma main, et je la suivis hors de la taverne, dans une rue sombre, jusqu'à une maison obscure. Depuis cette nuit, j'ai été son prisonnier. Sans qu'elle air besoin de m'attacher avec des chaînes ou de m'enfermer dans un donjon. Le pouvoir de son regard et la force de sa volonté suffirent à me réduire à l'état d'esclave. Je dormais le jour et me réveillais à la tombée de la nuit. Elle me dit qu'elle s'appelait Lilith, et qu'elle m'attendait depuis le jour de ma naissance. Déclaration que je trouvai étrange en raison de son jeune âge. C'était une très belle femme, la plus belle que j'eusse jamais vue. Ses cheveux, plus sombres que la nuit, cascadaient sur ses reins tels des flots ténébreux. Sa peau était d'une blancheur de porcelaine et ses lèvres d'un rose d'une extrême pâleur. C'était aussi une femme fortunée. Sa maison était vaste, et richement meublée, remplie de peintures et de tapisseries, de poteries et de figurines exotiques. Elle m'emmenait à l'opéra et au théâtre, me parait des plus beaux atours, m'apprenait à lire et à écrire. Je ne la voyais jamais pendant le jour. Pas plus que je ne la voyais manger. Quand j'osais l'interroger à ce sujet, elle me répondait qu'elle préférait se coucher tard et dîner seule. Et je la croyais. Plus tard, je réalisai qu'elle m'avait embrumé l'esprit de manière à ce que ce genre de choses me paraissent normales et sans importance. Les mois passèrent. Je n'étais ni heureux ni triste. Je faisais ce qu'elle me demandait sans penser au lendemain. Jusqu'au soir où je me réveillai et où Lilith n'était plus là

Alexander

se

cala

au

fond

de

sa

chaise,

et

ses

pensées

abandonnèrent

Lilith

pour

revenir

à

Kara.

Demain

soir,

elle

l'attendrait.

40

pensées abandonnèrent Lilith pour revenir à Kara. Demain soir, elle l'attendrait. 40

05

Kara mangea du bout des lèvres, écouta avec impatience Gail lui réciter ses leçons et s'installa devant la télévision sans la regarder vraiment. A huit heures et demie, elle alla border sa sœur dans son lit et souhaita bonne nuit à sa grand-mère.

A neuf heures, elle prit un bain moussant, puis passa un pantalon de

soie noire et un pull rose pâle, se brossa les cheveux, se lava les dents et se mit du rouge à lèvres.

A dix heures, Kara sortit dans le jardin et alla s'asseoir sur la

balancelle.

Et

elle attendit.

Et

attendit encore.

A

onze heures, elle se dit qu'il ne viendrait pas. Mais elle continua à

attendre, en se demandant ce qu'Alexander Claybourne avait de particulier pour la toucher si profondément. Peut-être était-ce cet air

de suprême solitude qu'il semblait traîner avec lui. Ou parce qu'elle avait l'impression qu'il avait besoin d'elle. Mais peut-être prenait-elle ses désirs pour des réalités ?

Kara.

C'était sa voix. L'avait-elle réellement entendue ou avait-elle rêvé ?

Alexander ?

Je suis là.

Elle se redressa en se frottant les yeux.

J'ai dû m'endormir.

Vous n'auriez pas dû rester là. Il fait froid.

Il

était enveloppé dans un long manteau noir qui lui fit penser aux

cache-poussière que les cow-boys portaient autrefois. Il le retira et le lui passa sur les épaules.

Vous aviez dit que vous seriez là à dix heures.

Je sais.

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Il le retira et le lui passa sur les épaules. — Vous aviez dit que vous

Kara leva les yeux sur lui, attendant une explication, une excuse. Mais il se contenta de rester là en la fixant de ses yeux sombres remplis de tristesse.

Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle. Quelque chose ne va pas ?

Je n'aurais pas dû venir.

Pourquoi ? Oh, non

Kara secoua la tête, convaincue qu'il allait lui annoncer qu'il avait une femme et des enfants.

Vous êtes marié, c'est ça ?

Alexander eut un lire léger, regrettant que ce ne fût une chose aussi

banale qui les séparât.

Non, Kara, je ne suis pas marié.

Alors, qu'est-ce qu'il y a ?

Je crains que vous ne m'ayez posé la seule question à laquelle je ne puisse répondre.

Eh bien, je ne la poserai plus.

La simplicité de sa réaction et la confiance qui brillait dans ses yeux eurent raison de lui. S'agenouillant devant elle, il lui prit la main.

Kara, je ne suis pas comme les autres hommes. Il ne faut pas que vous m'aimiez, ni que vous me fassiez confiance.

Je ne comprends pas.

Priez le ciel de ne jamais comprendre.

Nous n'allons plus jamais nous revoir ?

Il vaudrait mieux.

Pour qui ?

Pour vous.

N'ai-je pas mon mot à dire ?

Non.

Si vous ne voulez plus me voir, pourquoi êtes-vous venu ce

soir ?

Parce que je n'ai pas pu m'en empêcher.

Kara esquissa un petit sourire de triomphe.

Vous avez donc envie de continuer à me voir !

C'est mon plus cher désir.

Moi aussi.

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de triomphe. — Vous avez donc envie de continuer à me voir ! — C'est mon

Voyant qu'il allait reprendre la parole, elle lui mit la main devant la bouche.

Non. Ne dites plus rien. J'ai envie d'être avec vous, et vous avec moi, je ne vois donc pas où est le problème. Délicatement, il prit sa main et embrassa le creux de sa paume.

J'espère que vous ne le verrez jamais, dit doucement Alexander. Il se releva et la fit mettre debout.

Et votre jambe, elle va mieux ?

Kara hocha la tête.

Le docteur m'a dit que je pourrais reprendre le travail la semaine prochaine.

Reviendrez-vous ici, demain soir ?

Elle acquiesça, le cœur rempli de bonheur.

Vous n'allez pas m'embrasser pour me souhaiter bonne nuit ?

Est-ce que le soleil se lèvera demain matin ? dit-il dans un

murmure. Aussitôt, sa bouche se posa sur la sienne en un long et lent baiser qui la fit trembler de tout son être.

Lorsqu'il abandonna ses lèvres, Kara faillit perdre l'équilibre, et elle serait certainement tombée s'il ne l'avait pas rattrapée dans ses bras.

J'espère que vous ne le regretterez pas.

Non, chuchota-t-elle, je ne le regretterai pas.

Bonne nuit.

Et il espéra, pour son bien, qu'elle se lasserait de lui avant qu'il ne soit trop tard.

Profitant des dernières heures précédant le lever du jour, Alexander s'installa devant son ordinateur et relut ce qu'il avait écrit un peu plus tôt.

Chapitre 2

LE SOMBRE CADEAU

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s'installa devant son ordinateur et relut ce qu'il avait écrit un peu plus tôt. Chapitre 2

J'errai à travers la maison à la recherche de Lilith. Pour la première fois, je remarquai qu'il y avait de lourdes tentures devant chaque fenêtre et, lorsque j'en ouvris une, je vis qu'il y avait aussi des volets à l'extérieur. Je ne trouvai pas Lilith. Arrivé au pied du grand escalier, je relevai la tête vers le haut des marches plongé dans l'obscurité. Elle m'avait interdit de monter à l'étage mais, cette nuit- là, quelque chose m'y attira avec une force irrésistible. Quelque chose de plus fort que la peur de faire une terrible découverte, plus fort que la simple curiosité. Au fur et à mesure que je gravis les marches, je compris que je venais de m'embarquer dans un voyage sans retour, et pourtant je continuai. Aujourd'hui encore, je pense que je savais déjà ce que j'allais trouver derrière la porte. Peut-être même, l'avais-je toujours su. La bouche sèche, le cœur battant, j'ouvris la porte de la chambre de Lilith et me retrouvai face à une scène sortie tout droit d'un de mes cauchemars d'enfant : Lilith, entièrement vêtue de noir, était penchée sur le corps d'un jeune garçon. Bien que je n'eusse fait aucun bruit, elle se tourna vers moi et me fixa de ses yeux d'ambre, dans lesquels brillait une lumière semblant venir d'un autre monde. Des images horribles se superposèrent dans ma tête: le visage blême du garçon et les taches écarlates sur le dessus de lit blanc, du même rouge que le sang qui coulait des lèvres de Lilith. Elle me foudroya du regard. Puis, tout doucement, elle reposa le corps du garçon sur le lit et se leva. A pas lents, elle avança vers moi. Mon instinct me criait de prendre nies jambes à mon cou, mais j'étais incapable de bouger. Je ne pus que rester là, horrifié, sachant que les cauchemars que je faisais depuis toujours allaient finalement devenir réalité.

Tu n'aurais pas dû venir ici.

Sa voix était basse et vibrante de rage. Je voulus parler, lui dire que j'étais désolé, mais aucune parole ne franchit ma bouche. Je restai là, figé sur place, à dévisager son visage et ses lèvres dégoulinantes de sang.

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ne franchit ma bouche. Je restai là, figé sur place, à dévisager son visage et ses

Elle posa la main sur mon épaule.

Tu es un bel homme, Alesandro, dit-elle d'une voix douce et

aguicheuse. J'espérais attendre encore un an ou deux avant de l'amener ici, mais maintenant que tu es là Elle haussa les épaules.

Le sombre cadeau ne devrait pas être accordé à ceux qui sont

trop jeunes. Je tremblai de tous mes membres, plus effrayé que jamais. Elle s'en

aperçut, et cela sembla lui faire plaisir.

Je vous en prie, arrivai-je à articuler. Je vous en supplie

Tu me supplies de quoi ? demanda-t-elle d'une voix doucereuse, le regard plus brûlant que de la braise.

Ne faites pas ça.

De quoi parles-tu ?

Je jetai un coup d'œil vers le corps étendu sur le lit.

Je ne veux pas devenir comme vous.

Lentement, elle regarda par-dessus son épaule, puis me fixa à nouveau.

Préférerais-tu être comme lui?

Je la dévisageai sans rien dire, refusant ces deux possibilités. Lilith me caressa la joue. Sa main, d'ordinaire si froide, était toute chaude. Ses joues s'étaient empourprées. Je tressaillis en sentant ses ongles s'enfoncer dans ma chair à travers ma peau. Lorsqu'elle retira

sa main, elle était, trempée de sang, et je la vis avec horreur lécher ses doigts sanguinolents.

Sucré, ronronna-t-elle. J'étais sûre que ton sang serait sucré.

Non

Je fis un pas en arrière et me retournai, près de m'enfuir, quand sa main me saisit par le bras. J'étais grand et musclé. Elle était petite, menue, toutefois ses doigts se refermèrent sur moi tel un étau d'acier, et je ne pus rien faire pour me dégager.

Elle sourit, découvrant ses longs crocs. Je compris à cette seconde ce qu'était la véritable peur. Paniqué, je me débattis et lui donnai un coup de poing en plein visage.

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seconde ce qu'était la véritable peur. Paniqué, je me débattis et lui donnai un coup de

Avec un coup pareil, il m'était déjà arrivé d'envoyer des hommes robustes au tapis. Lilith ne sourcilla même pas. Ses mains se

transformèrent en griffes, et ses doigts s'enfoncèrent dans mon bras, lacérant mes habits et ma chair. Je tombai à genoux en gémissant. Lilith s'agenouilla près de moi, le regard enflammé.

Te tuer m'est insupportable, dit-elle. Mais je crains de ne

pouvoir te laisser partir. Tu en as trop vu, et tu sais ce que je suis. Aussi

Elle me prit dans ses bras et me serra contre elle. Son haleine sentait le sang, empestait la mort.

Je vous en supplie, murmurai-je, furieux d'entendre ma voix

trembler.

Ce sera bientôt fini, mon ange, chantonna-t-elle en se penchant

sur moi. Je ne vis alors plus que son visage, et les flammes qui dansaient au fond de son regard impitoyable. Ses dents me mordirent, le cou. Une peur comme je n'en avais encore jamais connu m'envahit, puis disparut, laissant place à une extase presque voluptueuse. Toutes mes forces semblaient m'avoir quitté. J'avais de plus en plus de mal à respirer, à penser. Soudain, j'eus la sensation de partir à la dérive, de flotter doucement, aussi léger que l'air. Les ténèbres se refermèrent sur moi, plus sombres que jamais. En me retrouvant plongé dans le noir, je poussai un hurlement, mais aucun son ne sortit de ma gorge. J'étais en train de mourir. Seul. Dans cette obscurité que j'avais redoutée toute ma vie. Je le savais, mais j'étais trop faible pour m'en soucier. Sans doute y aurait-il de la lumière au paradis, pensai-je en priant le ciel de mourir le plus vite possible et de me frayer un chemin hors de ces ténèbres pour retrouver la lumière. Ce fut alors que je sentis quelque chose sur ma langue. Une goutte de feu liquide qui embrasa tout mon corps. En ouvrant les yeux, je compris que je ne verrais plus jamais le monde de la même manière. Que je ne serais plus jamais le même

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les yeux, je compris que je ne verrais plus jamais le monde de la même manière.

Alexander se redressa, satisfait de ce qu'il avait écrit, en pensant que, comme Alesandro, il ne serait plus jamais le même.

06

Kara l'attendait, assise sur la balancelle comme la nuit précédente. Alexander sentit sa présence avant même de sauter par- dessus la barrière et d'atterrir silencieusement sur les pieds. Malgré la pénombre, il aperçut sa silhouette menue, vêtue d'un pantalon vert et d'un haut blanc qui lui dénudait les épaules. Alors qu'il parcourait la distance qui les séparait, Kara se leva pour venir à sa rencontre. Ils se rejoignirent à proximité d'un pêcher en fleur. Pendant un instant, leurs regards se croisèrent, puis elle se retrouva dans ses bras, et il l'embrassa en la serrant contre lui comme s'il ne devait plus jamais la laisser partir.

Kara.

Il resserra son étreinte, comme s'il voulait ne faire plus qu'un avec elle. Elle sentait bon le soleil et les fleurs. Sa peau était douce et

tiède. Fermant les yeux, il se laissa envahir par sa chaleur. Deux cents ans, songea-t-il. Il y avait deux cents ans qu'il n'avait pas tenu une femme qu'il aimait dans ses bras; deux cents ans qu'il n'avait permis à aucune femme de l'aimer. Il avait oublié combien c'était merveilleux.

Tu m'as manqué, dit Kara.

Elle leva les yeux et fut surprise de l'intensité de son regard.

Vraiment ?

La voix d'Alexander était grave.

Oui. J'ai pensé à toi toute la journée, dit-elle en le regardant de nouveau. Et toi, tu as pensé à moi ?

A chaque seconde.

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à toi toute la journée, dit-elle en le regardant de nouveau. Et toi, tu as pensé

Il l'enlaça par la taille, et ils allèrent s'asseoir sur la balancelle.

Ce matin, j'ai reçu un coup de téléphone de l'hôpital de

Grenvale, commença Kara. Ils veulent que j'aille faire des examens.

Quel genre d'examens ?

Je ne sais pas exactement. Des examens de sang, je crois.

Quelque chose ne va pas ?

Je n'en sais rien. Pendant mon séjour à l'hôpital, les médecins

n'arrêtaient pas de s'extasier sur la rapidité avec laquelle je m'étais

remise, et voilà maintenant qu'ils veulent faire d'autres examens. Tu penses que le sang qu'ils m'ont transfusé est contaminé ? Elle ne put se résoudre à exprimer tout haut ses craintes les plus terribles, mais la menace du sida lui était évidemment venue à l'esprit.

Je suis sûr que non.

Alexander regardait au loin. Il savait parfaitement ce qu'ils avaient

trouvé : la trace de son sang, un sang inconnu.

Pourquoi n'as-tu pas le téléphone ? demanda subitement Kara.

Parce que j'estime que ce serait une intrusion dans ma vie

privée.

Mais comment restes-tu en contact avec ton éditeur ?

Par courrier. Comme j'écris pendant la journée, je préfère ne

pas être dérangé par la sonnerie d'un téléphone. Ça m'empêcherait

de me concentrer. Il lui prit la main.

Tu as essayé de m'appeler ?

Kara hocha la tête.

Il y a une quinzaine de jours, reconnut-elle. Et après avoir reçu

ce coup de fil de l'hôpital, j'ai regretté de ne pas pouvoir te joindre.

Alors, il va falloir que je fasse installer une ligne.

Elle lui sourit, comme si elle venait de décrocher le gros lot à la

loterie.

Je vais probablement passer la nuit à Grenvale. Nana va venir

avec moi. Une de ses plus vieilles amies habite là-bas. Elles passeront

la journée ensemble pendant que je serai à l'hôpital. Kara baissa les yeux sur la main d'Alex qui tenait la sienne.

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ensemble pendant que je serai à l'hôpital. Kara baissa les yeux sur la main d'Alex qui

Tu pourrais peut-être m'appeler, demain soir ?

Naturellement.

Tiens, tu n'auras qu'à utiliser mon téléphone portable. Je

descendrai au Grenvale Motel. Alexander considéra un instant le petit appareil compact avant de hocher la tête.

Je t'appellerai là-bas, dit-il en fourrant le téléphone dans sa poche. Et je viendrai te voir ici mercredi soir.

Oh oui ! s'exclama-t-elle avant de se mordiller la lèvre. Tu crois que tu pourrais venir plus tôt, mercredi soir ?

Si tu veux.

Alexander la regarda tracer des lignes imaginaires du bout du doigt sur le dessus de sa main. Sa vie était ainsi, pensa-t-il. Faite de cercles sans le moindre sens qui ne commençaient et ne finissaient nulle part. Jusqu'à présent.

Que dira ta grand-mère ?

C'est sans importance. Ce matin, je suis passée prendre ma

voiture chez le garagiste et je pense rentrer chez moi jeudi. Je te

donnerai mon adresse à mon retour. Alexander acquiesça en silence, bien qu'il connût déjà l'endroit où Kara habitait.

Tu n'es pas né dans ce pays, n'est-ce pas ?

Non. Pourquoi me demandes-tu cela ?

A cause de ta manière de parler. Non qu'elle ne soit pas

correcte

cause de la façon dont tu tournes parfois tes phrases. Alexander lui sourit. Elle était très perspicace. L'anglais n'était pas sa langue maternelle.

Veux-tu qu'on sorte quelque part, jeudi soir ?

D'accord, répondit-elle avec enthousiasme. Où irons-nous ?

Où tu voudras. Peut-être au cinéma ?

Avec plaisir. Je meurs d'envie de voir le nouveau film de Mel Gibson.

A quelle heure dois-je venir te chercher ?

A sept heures ?

Oh, je ne sais pas comment l'expliquer

C'est juste à

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heure dois-je venir te chercher ? — A sept heures ? Oh, je ne sais pas

Sept heures, répéta-t-il d'un ton solennel. A présent, il faut que je m'en aille. Il se fait tard.

Alex serra les poings, redoutant de rester trop longtemps et de ne pouvoir surmonter le désir qu'il avait d'elle. Il effleura brièvement ses lèvres.

Je t'appellerai demain soir au motel. Et surtout, ne t'inquiète pas. Tout va bien se passer.

Je voudrais

Quoi, Kara ?

Je voudrais que tu puisses m'accompagner.

Elle n'avait pas conduit depuis l'accident. Avoir peur était ridicule, mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une légère appréhension.

J'aimerais pouvoir le faire. Malheureusement, j'ai un rendez- vous demain matin que je ne peux pas repousser.

Je comprends.

C'était comme après une chute de cheval, se dit-elle. Et puisque

Nana ne savait pas conduire, elle n'avait d'autre choix que de remonter en selle, sauf qu'il ne s'agissait pas d'un cheval mais d'une Camry vert foncé.

Bonne nuit, Kara.

Bonne nuit.

Alexander la regarda au fond des yeux et se demanda comment elle avait réussi à conserver une telle innocence, une telle confiance, dans une époque aussi tumultueuse. C'était une jeune femme moderne, qui vivait seule, avait un métier, et pourtant il sentait en elle une vulnérabilité qui la distinguait de toutes les autres. Peut-être était-ce en raison de cette particularité même qu'elle lui rappelait AnnaMara.

Oh

déjà ?

Kara leva les yeux vers le médecin. Il s'appelait Dale Barrett. C'était un homme d'âge moyen, grand, aux cheveux bruns et raides, avec des yeux marron clair qui n'inspiraient nullement confiance.

Je ne comprends pas.

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bruns et raides, avec des yeux marron clair qui n'inspiraient nullement confiance. — Je ne comprends

Nous non plus, mademoiselle Crawford. Nous avons trouvé

dans votre sang un anticorps inhabituel que nous n'avons jamais vu.

Nous voudrions procéder à des examens plus approfondis.

D'autres examens ? fit Kara en secouant la tête. Pas question.

Mademoiselle Crawford, vous comprenez bien qu'il est

important que nous déterminions l'origine de cet anticorps. Pour l'instant, nous ignorons les effets qu'il pourrait avoir. Nous devons vérifier s'il est contagieux ou non. Je ne voudrais pas vous alarmer,

mais il y a de fortes probabilités pour que cet anticorps s'avère fatal.

Fatal ! Mais je me sens très bien.

Je comprends parfaitement votre inquiétude, mademoiselle

Crawford.

Vraiment ?

Bien entendu. J'ai déjà pris les dispositions nécessaires. Une

chambre vous attend. Kara se leva d'un bond.

Attendez une minute, je n'ai pas donné mon accord.

Je crains de devoir insister.

Le Dr Peterson est-il au courant ? Pourquoi n'est-il pas ici ?

Il viendra vous voir dès que vous serez installée, répondit

Barrett avec un sourire rassurant. Le Dr Peterson est un excellent médecin, mais c'est un simple généraliste. Il a voulu s'assurer que vous recevriez les meilleurs soins possibles, c'est pourquoi il m'a

demandé de vous examiner. L'hématologie est ma spécialité.

La panique saisit Kara en voyant deux hommes portant des masques et des blouses blanches entrer dans la salle de consultation.

Je veux parler à ma grand-mère.

Vous la verrez en temps utile, rétorqua le Dr Barrett en sortant une seringue de sa poche. Kara recula d'un pas.

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Quelque chose qui va vous aider à vous détendre, rien de plus.

Je n'en veux pas.

J'ai l'impression que vous êtes au bord de la crise de nerfs, mademoiselle Crawford. Ceci vous calmera.

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— J'ai l'impression que vous êtes au bord de la crise de nerfs, mademoiselle Crawford. Ceci

Barrett fit un signe de tête aux deux infirmiers.

Non !

Kara poussa un hurlement quand les deux hommes l'empoignèrent

et quand elle sentit l'aiguille s'enfoncer douloureusement dans son bras.

— Non, je vous en prie…

Elle regarda le médecin, et sa vision se brouilla. Tout ceci ne pouvait

être vrai

dans l'inconscience.

Alexander ! Elle cria son nom en silence avant de sombrer

Lena Corley secoua la tête.

Je ne comprends pas. Qu'avez-vous dit ?

Nous avons trouvé une anomalie dans le sang de votre petite-

fille. Nous allons la garder en observation jusqu'à ce que nous ayons

déterminé s'il y a un risque de contagion ou de toxicité.

Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver ?

Nous l'ignorons.

Y avait-il quelque chose d'anormal dans le sang qu'on lui a

donné ? Le médecin secoua négativement la tête.

Nos donneurs de sang sont sélectionnés avec le plus grand soin.

C'est pourquoi nous sommes perplexes. Nous avons les noms des gens dont le sang a été utilisé. Ils ont tous subi un contre-examen.

Lena Corley considéra le papier posé devant elle. Ils voulaient qu'elle fasse admettre Kara à l'hôpital afin de procéder à des examens plus complets. Le médecin, un certain Dr Barrett, lui avait expliqué que sa petite-fille s'était évanouie au cours d'une prise de sang et qu'elle n'avait pas encore repris connaissance. Ils craignaient que cette réaction n'ait un rapport avec l'anomalie découverte dans ses globules rouges. Selon le médecin, il était urgent de trouver la cause de son problème.

Pensez à votre autre petite-fille, madame Corley. Vous ne voudriez tout de même pas prendre le risque qu'elle soit contaminée ?

Non, bien sûr que non, mais

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Vous ne voudriez tout de même pas prendre le risque qu'elle soit contaminée ? — Non,

Je comprends votre trouble, mais il ne faut pas vous inquiéter,

assura le Dr Barrett. Je vous promets que nous ferons tout ce que

nous pourrons pour Kara. Il lui tendit un stylo.

Signez ici, je m'occuperai du reste.

Lena plissa les yeux pour déchiffrer les minuscules caractères et secoua la tête.

Il y a des tas de mots que je ne comprends pas.

C'est normal. Tout ceci est du jargon administratif. Ça dit

simplement que vous nous donnez l'autorisation de garder Kara cette

nuit et de lui prescrire un traitement.

Je ne sais pas si

Madame Corley, dans des cas comme celui-ci, le temps est un

facteur essentiel. Voulez-vous vraiment mettre la vie de Kara en

danger en attendant plus longtemps ? Avec un soupir résigné, Lena signa le document.

Ce soir-là, Alex téléphona au Grenvale Motel à six heures, mais le réceptionniste l'informa que Kara n'était pas encore arrivée. Il eut une seconde d'inquiétude, qu'il s'empressa de chasser de son esprit. Kara était une adulte. Peut-être était-elle allée dîner quelque part ou faire des courses. Grenvale était une ville importante, plus grande que Moulton Bay, et il était encore tôt. Il décida d'écrire un peu et de la rappeler ensuite.

Chapitre 3

LE SOMBRE CADEAU

Je regardai Lilith dans les yeux.

Que m'as-tu fait ?

Je t'ai rendu immortel.

Je continuai à la dévisager, comprenant au plus profond de mon être que mon âme était maudite à jamais.

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immortel. Je continuai à la dévisager, comprenant au plus profond de mon être que mon âme

Qui es-tu ?

Une lueur amusée passa dans ses yeux.

Qui crois-tu que je sois ?

Je ne sais pas.

Mais si, tu le sais !

Je secouai la tête.

Ce n'est pas possible

On nous connaît sous des noms divers. Vrykalakes, blutsauger,

upiry, vampyr, vampire Lilith sourit.

Un vampire, Alesandro, voilà ce que je suis. Et toi aussi.

Non

Désespéré, je la fixai un moment. Elle était l'incarnation même de tous mes cauchemars, de toutes les craintes qui m'avaient tourmenté au cours de ma vie jusqu'à ce jour. Un vampire. Un mort vivant.

Sors, dit-elle brusquement. Vide-toi de tous tes fluides, et reviens

ensuite me voir. Je fis ce qu'elle me demandait. Insensible à tout ce qui m'entourait,

j'obéis. Je savais que c'était l'hiver, qu'il faisait froid, mais je ne ressentais absolument rien. A mon retour, je la trouvai assise au bord du lit.

Quand tu te réveilleras demain, la transformation sera

terminée, dit-elle en allant devant la fenêtre. Le jour va bientôt se

lever.

Je suivis son regard. La fenêtre était drapée d'une tenture en épais damassé vert qui aurait arrêté la lumière du soleil le plus éclatant Comment savait-elle que le jour approchait ? me demandai-je.

Tu peux passer la journée ici, avec moi, dit-elle. Demain, il

faudra que tu trouves un endroit où te reposer. Comme je ne disais rien, et que je continuais à la regarder fixement, elle eut une moue dégoûtée.

Viens, dit-elle en me prenant par la main.

Elle m'entraîna vers une porte étroite, puis dans un escalier qui débouchait sur une petite salle sans fenêtres, entièrement vide, à

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une porte étroite, puis dans un escalier qui débouchait sur une petite salle sans fenêtres, entièrement

l'exception d'un cercueil en bois gravé, posé sur une estrade surélevée. Lâchant ma main, elle monta les marches jusqu'au cercueil et

souleva le couvercle, révélant l'intérieur doublé de satin vert sombre. Puis elle me tendit sa main.

Viens vite, Alesandro. L'aube approche.

Je la regardai, tétanisé.

Non !

Qu'y a-t-il ? lança-t-elle d'un air dédaigneux. Ce n'est quand

même pas cette boîte qui te fait peur? Je secouai la tête en silence, honteux de lui avouer que ce n'était pas

le cercueil qui m'effrayait. Ce qui me terrorisait, c'était l'idée de me retrouver dans l'obscurité la plus complète.

Fais comme tu voudras, fit-elle alors d'une voix pleine de mépris.

Me tournant le dos, elle s'étendit dans le cercueil d'un mouvement gracieux, tel un roseau pliant sous le vent. Je restai là un long moment, puis, sans savoir comment ou pourquoi, je sus que le soleil venait de se lever. Je me sentis devenir lourd, léthargique. Cette sensation inhabituelle m'affola, aussi me précipitai-je dans le cercueil. Lilith s'était étendue sur le côté afin de me laisser de la place. Elle sourit d'un air satisfait avant de rabattre le couvercle, et nous nous retrouvâmes prisonniers des ténèbres. Un cri rauque et primitif s'échappa de ma gorge, puis je fus comme

aspiré au fond d'un immense gouffre obscur et perdis soudain conscience. Lorsque je me réveillai, le soir suivant, elle n'était plus là. Je restai encore allongé quelques instants, le corps douloureux. Tout à coup, réalisant où j'étais, je jaillis hors du cercueil et me ruai vers sa chambre. Lilith était assise sur un banc tapissé de velours, en train de se brosser les cheveux. Pour la première fois, je me rendis compte qu'il n'y avait pas un seul miroir dans la maison.

Enfin réveillé? fit-elle. Je pensais que tu serais un lève-tôt comme moi.

Lilith, aide-moi.

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la maison. — Enfin réveillé? fit-elle. Je pensais que tu serais un lève-tôt comme moi. —

Qu'est-ce qui ne va pas ?

J'ai mal.

Je pressai les mains sur mon ventre, persuadé que j'allais mourir, avant de me rappeler que j'étais à présent immortel.

Ce n'est rien, commenta-t-elle. Ça passera dès que tu te seras

nourri. Mon regard se posa sur le lit en repensant au jeune garçon qu'elle avait tué la nuit précédente. C'était ainsi qu'elle subsistait. Cette

pensée me remplit de dégoût, puis d'horreur, quand je sentis mes dents pousser en reconnaissant le goût du sang sur ma langue.

Non, dis-je en m'éloignant d'elle. Je ne peux pas. Je n'y arriverai

pas.

Tu peux, répliqua-t-elle froidement. Et tu y arriveras.

Non, jamais.

Tu peux venir ce soir avec moi, pour que je t'apprenne à chasser, ou tu peux quitter ma maison et te débrouiller tout seul.

Et si je ne souhaite pas survivre ?

Alors, tu n'as qu'à attendre le lever du soleil. Le novice que tu es s'enflammera au contact du premier rayon de soleil. Les images horribles que ses paroles firent surgir dans ma tête me firent frémir.

Tu as beaucoup à apprendre, Alesandro. Je peux te les

enseigner, mais je peux aussi te détruire. A toi de choisir. Je n'avais jamais pensé être un lâche avant de me retrouver devant la possibilité bien réelle de mourir de nouveau

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jamais pensé être un lâche avant de me retrouver devant la possibilité bien réelle de mourir

Il rappela le motel à huit heures, à neuf heures, et encore à dix heures. Et chaque fois, le message fut le même : ni Mlle Crawford ni sa grand-mère n'étaient encore arrivées. Inquiet pour de bon, Alex sortit de chez lui. Après avoir ouvert la porte du garage, il prit ses clés de voiture dans sa poche et s'installa au volant de la Porsche. Il mit le contact, écouta le ronronnement du moteur d'un air satisfait, puis fit une marche arrière et partit en direction de Grenvale. Le bolide filait sur l'autoroute. Alexander aimait retrouver cette sensation de liberté que lui procurait la conduite. Il se sentait faire corps avec la voiture, presque comme s'il en faisait partie. Il arriva à Grenvale en un temps record. Abandonnant la Porsche dans le parking du motel, il la ferma à clé, puis se dirigea vers la réception. Cette fois encore, on lui répéta la même chose : Mlle Crawford n'était pas arrivée. Après avoir salué d'un bref signe de tête, Alex ressortit du motel et resta un instant immobile dans la pénombre en laissant errer son esprit. Kara, où es-tu ? L'oreille aux aguets, il attendit quelques secondes, et comme il n'obtint pas de réponse, il remonta en voiture pour se rendre à l'hôpital. Arrivé dans le parking, il éprouva un soulagement ridicule en apercevant la voiture de Kara. Il gara sa Porsche près de la Camry, puis entra dans l'hôpital, décidé à découvrir ce qui se passait. L'infirmière de nuit l'écouta patiemment avant de secouer la tête.

Je suis désolée, monsieur, Mlle Crawford est dans un service

d'isolement. Elle n'est pas autorisée à recevoir de visites pour l'instant.

Je voudrais voir son médecin.

Il est rentré chez lui. Mais il sera là à la première heure demain matin, si vous désirez l'appeler.

Pouvez-vous me dire si elle va bien ?

Vous êtes de sa famille, monsieur ?

Non. Mais il faut absolument que je la voie !

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me dire si elle va bien ? — Vous êtes de sa famille, monsieur ? —

L'infirmière jeta un coup d'œil de chaque côté du couloir, puis se pencha en avant en parlant à voix basse.

Je ne devrais pas vous le dire, mais Mlle Crawford va très bien.

On la garde juste cette nuit en attendant les résultats des examens. Comme elle était un peu contrariée, le médecin lui a donné un sédatif pour l'aider à dormir.

Vous êtes certaine qu'elle va bien ?

Oui, monsieur. Je suis sûre que vous pourrez la voir dès demain.

Je ne peux pas attendre jusque-là.

Eh bien, vous n'avez qu'à attendre un peu ici, si vous préférez. Je vous préviendrai si jamais j'entends parler de quelque chose.

Merci.

Je vous en prie, fit-elle dans un sourire.

Alexander alla s'asseoir sur une chaise en plastique inconfortable, conscient que l'infirmière le surveillait du coin de l'œil. Trop agité pour rester en place, il se mit à faire les cent pas dans le hall en réfléchissant s'il était sage ou non d'essayer de trouver Kara par ses propres moyens. Sous prétexte d'aller à la cafétéria, il traversa les couloirs déserts de l'hôpital. Un panneau indiquait que le service d'isolement se trouvait au quatrième étage. Empruntant l'escalier, Alexander arriva devant une double porte sur laquelle il était écrit : UNITÉ D'ISOLEMENT. AUCUN VISITEUR AU-

DELÀ DE CETTE LIMITE.

Un infirmier était assis à un bureau juste derrière la porte. Il se leva en apercevant Alex.

Je regrette, monsieur, mais personne ne peut entrer ici sans autorisation. Alex hocha la tête.

Excusez-moi, j'ai dû me perdre

Il respira un grand coup et éprouva un réel soulagement en repérant

la trace de Kara. Elle était ici. Profondément endormie.

Je cherche le service des soins intensifs.

C'est au cinquième étage.

Merci.

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endormie. — Je cherche le service des soins intensifs. — C'est au cinquième étage. — Merci.

Pendant quelques secondes, il envisagea la possibilité de recourir à la force. Mais l'homme faisait plus d'un mètre quatre-vingt-dix et était bâti comme un attaquant de football. Finalement, il estima plus sage de rentrer chez lui que de provoquer un incident, du moins pour l'instant. S'ils ne relâchaient pas Kara le lendemain matin, il trouverait alors un moyen de la sortir d'ici. En quittant l'hôpital, Alexander respira à pleins poumons. Un coup d'œil vers le ciel lui indiqua que l'aube n'allait pas tarder à se lever. Il arriva chez lui au petit matin. Il claqua la portière de sa voiture, puis sortit du garage et se précipita vers la maison, regrettant de ne pas avoir suivi son instinct et ramené Kara.

Il se réveilla tard dans l'après-midi, et eut aussitôt conscience que quelqu'un s'était introduit dans la maison. Se levant en hâte, il enfila un jean et un sweat-shirt, puis, pieds nus, descendit à pas de loup à la cuisine.

Qu'est-ce que tu fais ici ?

Gail pivota sur elle-même en ouvrant des yeux tout ronds.

Je vous attendais.

Comment es-tu entrée ?

Je

Préoccupé par Kara, et pressé d'aller se reposer afin de reprendre

des forces, Alexander avait apparemment négligé de verrouiller la porte. Gail paraissait mal à l'aise.

J'ai besoin de votre aide.

la porte de derrière n'était pas fermée.

Il la fixa du regard.

Ah oui ?

Je suis inquiète pour Kara.

Pourquoi ? Que se passe-t-il ?

Nous sommes allées la voir ce matin, mais ils nous ont expliqué

qu'ils devaient la garder en observation pour faire de nouvelles analyses. Nana a dit qu'elle voulait que Kara rentre à la maison, mais ils ont répondu que le papier qu'elle avait signé les autorisait à la

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voulait que Kara rentre à la maison, mais ils ont répondu que le papier qu'elle avait

garder aussi longtemps qu'il le faudrait. J'ai peur qu'il lui soit arrivé quelque chose et qu'ils refusent de nous le dire. La main d'Alex s'abattit sur la table et son regard s'assombrit. Il s'était douté depuis le début que quelque chose n'allait pas. Effrayée, Gail poussa un petit cri. Alexander tenta alors de se ressaisir. Diable, il ne voulait pourtant pas effrayer cette enfant

Continue.

C'est tout. Nana a demandé à voir le Dr Barrett, le médecin qui

a admis Kara à l'hôpital. Mais ils ont répondu qu'il n'était pas

joignable. Alors Nana est revenue à la maison et

a appelé le Dr

Peterson.

Et ?

Il a dit qu'il allait prendre contact avec le Dr Barrett pour savoir

ce

qui se passe. Seulement, je ne le crois pas du tout. Je veux voir ma

sœur.

Gail fit un effort pour refouler ses larmes. Elle ne voulait pas pleurer devant cet homme, et qu'il s'imagine qu'elle n'était qu'une gamine pleurnicheuse.

Qu'est-ce qu'elle a qui ne va pas, à votre avis ?

Alexander jura entre ses dents.

Je ne sais pas, Gail. Mais je trouverai, je te le promets, assura-t-

il en lui tendant une serviette en papier. Tiens, sèche tes larmes. Ta

grand-mère sait que tu es ici ?

Non. Elle est tellement bouleversée qu'elle est allée se coucher. Mme Zimmermann est avec elle. Gail s'essuya les yeux.

Vous croyez vraiment que vous allez trouver ce qui ne va pas ?

Je suis sûre que c'est quelque chose d'affreux, sinon ils nous l'auraient dit.

Je le saurai très bientôt. N'en doute pas une seconde.

Gail renifla, puis lui sourit.

Je vous crois.

Bien. A présent, tu ferais mieux de filer. Il ne faut pas inquiéter

ta

grand-mère. Elle a assez de soucis comme ça.

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présent, tu ferais mieux de filer. Il ne faut pas inquiéter ta grand-mère. Elle a assez

D'accord. Vous nous téléphonerez dès que vous saurez quelque chose ?

Promis.

Impulsivement, Gail le prit par la taille et le serra dans ses bras. Alexander, étonné, se contenta de la dévisager. En deux cents ans, aucun enfant ne l'avait enlacé comme ça. Son geste réveilla en lui de vieux sentiments, des sentiments familiers qui appartenaient cependant à une autre vie, à une autre époque. Quand la petite fille le relâcha, il eut la sensation étrange d'être abandonné. Gail lui décocha un sourire timide avant de repartir en courant. Alex s'approcha de la fenêtre. Kara était gardée en observation. Il se rendit compte qu'il en était responsable. Il avait agi sans réfléchir aux conséquences. Mélanger son sang à celui de Kara avait dû entraîner une sorte de déséquilibre chimique dans le sien. Que les médecins aient détecté une anomalie dans son sang n'avait rien de surprenant mais, comme ils ne pouvaient l'expliquer, ils avaient décidé de mener des expériences. Et quel meilleur moyen y avait-il pour faire des recherches que d'avoir le sujet sous la main ? Tout à coup, il se sentit saisi de fureur et d'une appréhension croissante en imaginant les conséquences si jamais les médecins découvraient la cause de cette anomalie dans le sang de Kara. Il ne pouvait pas la laisser là-bas. Le risque était trop grand. Il n'avait

pas survécu pendant deux cents ans pour s'en remettre ainsi au hasard. Dans l'intérêt de Kara, mais aussi du sien, il fallait à tout prix qu'il la sorte de là.

Elle se réveilla dans l'obscurité, avec un drôle de goût dans la bouche et une sensation de malaise à l'estomac. Pendant quelques instants, elle resta allongée en se demandant où elle était, et soudain tout lui revint en mémoire : l'examen, le Dr Barrett lui expliquant qu'il voulait faire d'autres analyses, son refus et la piqûre dans son bras. Posant les pieds par terre, Kara se leva. A tâtons, elle chercha l'interrupteur et alluma.

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piqûre dans son bras. Posant les pieds par terre, Kara se leva. A tâtons, elle chercha

Elle était dans une petite chambre carrée, meublée seulement d'un lit et d'une table. Une porte ouvrait sur une salle de bains minuscule équipée d'un petit lavabo et de toilettes. Ni douche ni baignoire. Il y avait un gobelet en plastique sur le lavabo, ainsi qu'un gant de toilette blanc et un savon. Kara se lava les mains et le visage, puis remplit le gobelet d'eau tiède et se rinça la bouche. Où était-elle ? Revenant dans la chambre, elle regarda tout autour d'elle et aperçut

une fenêtre au-dessus du lit. Elle grimpa sur le matelas, puis écarta le store. Il y avait des barreaux derrière la vitre. Elle se retourna en sursautant quand la porte s'ouvrit.

Vous ne pourrez pas vous enfuir par là, dit le Dr Barrett.

Où suis-je ?

Le médecin referma la porte à laquelle il s'adossa.

Dans une chambre isolée, répondit-il en mettant la main dans

sa poche d'où il sortit une énorme seringue. J'ai besoin de vous faire une prise de sang.

Non.

II y a la manière douce ou la manière forte. A vous de choisir, mademoiselle Crawford. Son regard prit une expression menaçante.

Mais, croyez-moi, ce sera l'une ou l'autre.

Je veux rentrer chez moi.

En temps voulu.

Kara jeta un coup d'œil à la seringue, puis vers la porte. Barrett sourit en secouant la tête.

Très bien, ce sera donc la manière forte.

Il alla ouvrir la porte, et deux hommes portant des blouses blanches et des masques entrèrent dans la chambre. Kara battit en retraite, mais il n'y avait aucun endroit où se cacher, rien qu'elle puisse utiliser comme arme, et personne pour l'entendre quand elle se mit à crier de colère et de frustration en voyant les deux hommes la saisir par les bras et la forcer à s'allonger sur le lit. La panique l'envahit, lorsqu'elle les vit défaire les lanières fixées au lit et lui attacher les bras et les pieds aux solides montants de métal.

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les vit défaire les lanières fixées au lit et lui attacher les bras et les pieds

Barrett s'approcha d'elle en secouant la tête.

Ce serait plus facile pour tout le monde si vous vous décidiez à coopérer.

Pourquoi faites-vous cela ?

Je vous l'ai déjà dit. Nous avons trouvé un anticorps inconnu

dans votre sang. Nous n'avons pas encore réussi à l'identifier, mais il se peut qu'il soit toxique. Aussi, tant que nous n'en aurons pas acquis la certitude, nous devrons vous garder à l'isolement, de manière à

vous protéger, vous, mais aussi votre famille ou toute autre personne avec qui vous pourriez être en contact.

Un anticorps inconnu

répéta Kara. Mais c'est impossible.

J'aimerais que ce soit le cas. Néanmoins, nous devons nous

assurer que votre vie n'est pas en danger. Barrett se sentit satisfait de la facilité avec laquelle elle avait accepté ce mensonge. L'anticorps inconnu trouvé dans le sang de la jeune

femme semblait posséder un remarquable pouvoir de guérison. Et si

ce qu'il suspectait était vrai, s'il parvenait à reproduire cet anticorps en quantité suffisante, il serait alors capable de sauver d'innombrables vies.

Henry, relevez sa manche.

Barrett sortit un flacon d'alcool et un morceau de colon de sa poche pour désinfecter le bras de Kara. Elle ferma les yeux en sentant l'aiguille pénétrer dans sa veine. Puis,

avec une fascination morbide, elle regarda la seringue se remplir de sang.

Je ne comprends pas. J'ai déjà eu des prises de sang, et on n'a

jamais rien trouvé d'anormal, dit-elle d'une voix qui trahissait son affolement. Peut-être que ce sang anormal est celui d'un des

donneurs. Pourquoi ne leur faites-vous pas des analyses ?

Nous l'avons fait. Mais nous n'avons rien trouvé d'anormal chez aucun d'eux.

C'est pourtant la seule explication !

Kara fixa la seringue remplie de sang. Son sang. Allaient-ils lui en

prendre jusqu'à ce qu'elle n'en ait plus une seule goutte ?

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remplie de sang. Son sang. Allaient-ils lui en prendre jusqu'à ce qu'elle n'en ait plus une

La chambre se mit soudain à tourner. Le visage de Barrett se brouilla peu à peu.

Alexander

Son nom s'échappa de ses lèvres telle une prière.

Alexander, aide-moi.

Elle avait peur, horriblement peur.

Non, arrêtez ! supplia-t-elle.

Mais il était trop tard. Barrett venait de sortir une autre seringue de

sa poche. L'aiguille s'enfonça dans son bras, et le monde se mit aussitôt à tourner à toute vitesse.

Alexander !

Kara voulut crier son nom, mais aucun son ne franchit ses lèvres.

En entrant dans l'hôpital, Alex s'arrêta un instant, tous les sens en alerte. Et il entendit la voix de Kara résonner dans sa tête. Une foule de gens allaient et venaient dans le hall. Se forçant à ne pas courir, il se dirigea vers l'escalier, puis monta les marches deux à deux jusqu'au service d'isolement. Il jeta un coup d'œil à travers la porte vitrée. Il n'y avait personne en vue. Remerciant le ciel de sa chance, il franchit la double porte. La trace de Kara était maintenant plus distincte, et teintée de peur. Il la suivit jusqu'à une porte verte qui se trouvait à l'extrémité du couloir. Alexander tendit l'oreille une seconde pour vérifier qu'elle était seule; puis il ouvrit la porte et se glissa dans la chambre. La pièce était plongée dans la pénombre, mais il la distingua aussitôt, étendue sur le lit étroit, la respiration lourde et régulière. En silence, il s'approcha et repoussa les couvertures. Il nota distraitement qu'elle portait la chemise de nuit vert pâle de l'hôpital, mais ce furent les lanières emprisonnant ses bras et ses jambes qui retinrent son attention. Il les détacha en jurant entre ses dents. Elle bougea légèrement, mais sans se réveiller.

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retinrent son attention. Il les détacha en jurant entre ses dents. Elle bougea légèrement, mais sans

Il entendit un bruit de pas. Une seconde plus tard, la porte s'ouvrit sur un homme élancé en blouse blanche qui entra et alluma la lumière.

Bon Dieu, vous m'avez fait peur ! s'exclama-l-il. Mais qui êtes

vous ? Alexander considéra le plateau couvert de seringues que l'homme tenait à la main. Instantanément, la réplique d'un film lui vint à l'esprit et il la prononça en souriant d'un air narquois.

Votre pire cauchemar.

Oui, eh bien, sortez d'ici en vitesse. J'ai du travail.

Ah oui ?

Pour la première fois, l'homme parut réaliser qu'il était en danger.

Je

Je ne pense pas que ce soit la peine. Quel genre d'examens

faites-vous subir à cette jeune femme ?

De simples analyses de sang, répondit l'homme en reculant d'un

pas. Un des médecins semble croire que son sang possède un agent de guérison inhabituel.

Vraiment ? Dites-m'en davantage.

Je ne peux pas. Je ne suis ni médecin ni chercheur. Je m'occupe seulement des analyses de sang et d'urine.

Vous mentez.

euh, je peux revenir plus tard.

L'homme parut saisi de panique.

euh, j'ai entendu dire qu'ils ont injecté un peu de son sang

à un lapin malade et que l'animal s'est complètement remis en quelques heures. Alexander marmonna un juron. Il savait que son sang avait sauvé la vie à Kara; toutefois, il n'avait pas pensé qu'à son tour le sang de la

jeune femme aurait le même pouvoir de guérison. Il regarda derrière l'infirmier et ferma la porte par la seule force de sa concentration. L'homme jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, et son visage prit une expression de terreur en voyant que sa seule voie de retraite venait de se refermer. Avant même qu'il puisse crier, Alex lui serra le cou jusqu'à ce qu'il perde connaissance.

Je

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Avant même qu'il puisse crier, Alex lui serra le cou jusqu'à ce qu'il perde connaissance. —

Puis il remplit les tubes vides avec le sang de l'infirmier et les replaça soigneusement sur le plateau. Son regard s'attarda un instant sur les flacons et, l'eau à la bouche, il se sentit pris soudain d'un besoin ancestral de boire le sang de son ennemi. Il allait s'emparer d'un des flacons lorsque Kara se tortilla en gémissant. Alex fourra une des seringues dans sa poche avant de détourner le regard du plateau. Soulevant Kara d'un bras, il ramassa l'homme de l'autre afin de le poser sur le lit. Il sortit de la chambre en serrant Kara contre lui, referma la porte et suivit le couloir jusqu'à l'escalier sans faire de bruit. Arrivé au rez-de- chaussée, il s'arrêta pour vérifier que la voie était libre. Un gardien se tenait devant la porte de service, une cigarette dans une main, une tasse de café dans l'autre. Alexander serra Kara de toutes ses forces, en se demandant s'il valait mieux chercher une autre sortie ou assommer le gardien. Il s'interrogeait encore quand une sonnerie de téléphone retentit. Le gardien éteignit sa cigarette et alla répondre. Soupirant de soulagement, Alex s'engouffra dans le couloir et passa la porte. Kara se tortilla dans ses bras. Elle gémit vaguement, puis se lova tout contre lui. Il essaya de se dire qu'elle ne savait pas que c'était lui, qu'elle cherchait seulement la douceur rassurante d'un autre corps, mais l'envie qu'il avait de la mettre à l'abri, de la protéger, redoubla de plus belle. Dans la mesure où il était responsable de la fâcheuse situation dans laquelle elle se trouvait, c'était à lui de l'en sortir. Alexander marcha à grandes enjambées jusqu'à l'endroit où il avait garé sa voiture. Après avoir installé Kara sur le siège du passager, il prit le volant et commença à réfléchir à ce qu'il allait faire.

Alex se

renfrogna. Il ne pouvait pas la laisser partir. Plus maintenant. Il avait le terrible pressentiment de savoir ce que les médecins avaient découvert dans son sang. Et s'il avait raison, rien ne les arrêterait

pour tenter de la récupérer. Au moment où il arriva devant la maison, l'aube se levait. Il rentra la voiture dans le garage, puis prit Kara dans ses bras et la transporta en hâte à l'intérieur, dans la chambre principale. C'était la seule pièce

Il était tard. Cette nuit, il la garderait chez lui. Et demain

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la chambre principale. C'était la seule pièce Il était tard. Cette nuit, il la garderait chez

qu'il avait pris la peine de meubler au premier étage. Il l'étendit sur le lit, et un sentiment étrange l'envahit en remontant les couvertures sur elle. Il l'avait souvent imaginée ici, dans son lit, mais nullement de cette manière. Pendant quelques instants, Alexander l'observa. Il tuerait quiconque tenterait de lui faire du mal.

Repose-toi, Kara, dit-il tout bas. Tu ne risques plus rien.

Alexander ?

Je suis là. Elle cligna des paupières.

Alexander ?

Oui, Kara. Je suis là.

Il s'approcha du lit et lui prit la main. Elle leva les yeux, le regard trouble, l'air égaré.

Où suis-je ?

En sécurité. Comment te sens-tu ?

J'ai la tête qui tourne.

Il écarta une mèche de cheveux sur son front pâle.

Ça va passer.

J'ai terriblement soif.

Je vais te chercher à boire.

Alex sortit de la chambre et revint quelques secondes plus tard avec

une tasse d'eau fraîche.

Assis au bord du lit, il la souleva d'un bras et approcha la tasse de ses lèvres.

Doucement, dit-il.

Il sentit son corps trembler pendant qu'elle buvait. Quand elle eut fini, il posa la tasse et l'enlaça.

Endors-toi, murmura-t-il.

Tel un enfant docile se sentant à l'abri dans les bras de son père,

Kara

ferma

les

yeux,

convaincue

qu'il allait chasser tous ses

cauchemars.

 

Alex

la

garda

ainsi

jusqu'à

ce

qu'il

soit

certain

qu'elle

était

profondément endormie, puis l'installa sous les couvertures et quitta la chambre.

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certain qu'elle était profondément endormie, puis l'installa sous les couvertures et quitta la chambre. 67

Dehors, il scruta l'obscurité, mais son esprit était ailleurs. Un agent de guérison inhabituel dans son sang, avait dit l'infirmier. Perdu dans ses pensées, Alexander s'enfonça dans les bois, l'oreille à l'affût des moindres bruits nocturnes. Un léger bruissement attira son attention. En se retournant, il aperçut un énorme rat qui l'observait, tapi sous un tas de feuilles. Soutenant son regard, il attrapa le rongeur. De retour à la maison, il administra une faible quantité de poison à l'animal qui ne tarda pas à s'écrouler sous son regard impassible. Après avoir pris un couteau dans un des tiroirs de la cuisine, Alex monta au premier étage et piqua le bout du doigt de Kara. Elle bougea, mais ne se réveilla pas, lorsqu'il lui prit quelques gouttes de sang avec la seringue qu'il avait dérobée à l'hôpital. Un sang étrangement sombre, constata-t-il. Presque aussi sombre que le sien. Redescendant à la cuisine, il injecta au rat le contenu de la seringue. Au bout de quelques minutes, celui-ci retrouva toutes ses forces.

Incroyable, s'exclama Alex en attrapant l'animal dont il prit soin

d'éviter les dents pointues. Il considéra la seringue vide d'un air songeur. Si son geste avait sauvé la vie à Kara, lui transfuser son sang avait aussi entraîné un changement mystérieux dans celui de la jeune femme. Pas étonnant que les médecins aient trouvé cet anticorps inhabituel bizarre et aient été impatients de l'analyser ! Nul doute qu'ils seraient encore plus intéressés s'ils découvraient la véritable origine de ce pouvoir de guérison. Il regarda la seringue un long moment en se demandant si mêler son sang à celui de n'importe quel autre être humain aboutirait au même résultat. Éprouvant la curiosité morbide de vérifier les effets de son propre sang, il fit avaler une seconde dose de poison au rat; puis, quand l'animal fut au bord de l'agonie, il lui injecta quelques gouttes de son propre sang. En moins de vingt secondes, le rongeur se remit complètement.

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il lui injecta quelques gouttes de son propre sang. En moins de vingt secondes, le rongeur

Alexander marmonna quelques jurons avant de relâcher le rat dans la nature. Il alla ensuite dans son bureau avec l'intention de travailler et de réfléchir aux événements de ces toutes dernières minutes. Le bureau était la pièce de la maison qu'il préférait, la seule dans laquelle il y avait des objets personnels, quoique peu nombreux : une boucle de cheveux d'AnnaMara, conservée dans un coffret en laque; un morceau de jade qu'il avait trouvé en Chine plus d'un siècle auparavant ; un éléphant en ivoire acheté à Ceylan ; une tapisserie tissée pour lui par une femme dont il se souvenait à peine; plusieurs poteries navajo; une statue qu'il avait dénichée dans une petite boutique de Venise. Plusieurs peintures ornaient les murs : un paysage serein aux tons sourds verts et dorés, le portrait d'une jeune femme qui ressemblait de façon frappante à AnnaMara, ainsi qu'un océan déchaîné, peint dans des nuances de gris et de bleus foncés. Le plus grand tableau, œuvre réalisée par un artiste anonyme, était suspendu au-dessus de la cheminée. La scène représentait un homme vêtu d'une longue cape noire, paraissant solitaire et minuscule au sommet d'une montagne. La tête rejetée en arrière, il admirait un somptueux lever de soleil. En deux cents ans de vie, ce n'est pas grand-chose, songea Alexander; mais il n'était pas du genre à entasser les souvenirs. Peut- être parce qu'il avait un si long passé. A moins que ce ne soit parce qu'il avait connu peu d'occasions ou de gens qu'il eût souhaité garder en mémoire. Mais il se souviendrait de Kara. Même s'il devait vivre encore deux cents ans, il ne l'oublierait jamais. Certes, il la connaissait depuis peu de temps, mais désormais elle faisait partie de lui. Et il avait beau savoir qu'il ne le fallait pas, qu'elle avait déjà payé très cher son intrusion dans sa vie, il était décidé à rester près d'elle le plus longtemps possible. Pour la protéger, si nécessaire. Pour l'aimer, si elle l'y autorisait. Aussi longtemps qu'elle le lui permettrait.

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si nécessaire. Pour l'aimer, si elle l'y autorisait. Aussi longtemps qu'elle le lui permettrait. 69

08

Kara se réveilla tard dans l'après-midi avec l'impression de sortir d'un mauvais rêve. Des images éparses se bousculaient dans sa tête : son réveil dans une chambre stérile, les lanières qui l'attachaient au lit, Dale Barrett la vidant de son sang, une vision cauchemardesque d'Alexander, les lèvres maculées de rouge écarlate. Des rêves vraisemblablement dus à la fièvre, se dit-elle en regardant tout autour d'elle. En revanche, ce qu'elle voyait à présent n'était pas un rêve. Elle était dans un lit qu'elle ne connaissait pas, dans une chambre qu'elle ne connaissait pas, vêtue d'une chemise de nuit d'hôpital. Kara se redressa en réalisant que, droguée comme elle l'était, elle avait confondu ses rêves et la réalité. Mais cela ne lui disait toujours pas où elle se trouvait. Elle se leva, passa un peignoir accroché derrière la porte, puis sortit de la chambre à pas de loup et s'engagea dans l'escalier. La maison était vide et silencieuse. Elle jeta un coup d'œil dans le salon en admirant le plancher de chêne et les murs lambrissés. Il y avait peu de meubles : un divan incurvé à haut dossier et un unique fauteuil, recouvert d'un tissu vert foncé. Une immense bibliothèque occupait tout un pan de mur. Du côté opposé trônaient divers appareils, parmi lesquels un poste de télévision et une chaîne stéréo. Il y avait encore une petite chambre, meublée seulement d'un lit, une salle de bains à l'ancienne avec une baignoire à griffes de lion et une grande cuisine. Une cafetière électrique était posée sur le comptoir, ainsi qu'un paquet de café ouvert, une boîte de filtres et une petite boîte de sucre.

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posée sur le comptoir, ainsi qu'un paquet de café ouvert, une boîte de filtres et une

Son estomac gargouilla lorsqu'elle brancha la cafetière et remplit le pot d'eau. Le réfrigérateur, le plus vieux qu'elle eut jamais vu, était vide, à l'exception d'un carton de lait, de bacon, d'une douzaine d'œufs, d'un pot de confiture à la mûre et d'une motte de beurre. Il y avait une miche de pain complet sur le comptoir. Ne sachant pas très bien où elle était, Kara hésitait à se faire à manger. Au même moment, elle aperçut un mot contre un vase qui contenait une unique rose rouge.

Kara, je sais que tu te poses des tas de questions, et je regrette de ne pas être là pour y répondre. Je dois cependant aller à un rendez-vous professionnel à l'extérieur. Je ne reviendrai qu'en fin d'après-midi. Il ne faut à aucun prix que tu rentres chez toi, ni que tu fasses savoir à ta famille où tu es. Je t'en prie, fais comme chez toi, et je t'expliquerai tout à mon retour.

Alexander

Kara relut le mot deux fois de suite, de plus en plus troublée. Pourquoi ne fallait-il à aucun prix qu'elle rentre chez elle ? Nana devait être folle d'inquiétude. Elle regarda autour d'elle, et se rappela tout à coup qu'Alexander n'avait pas le téléphone. Mais elle pouvait marcher. Ce n'était pas si loin. Évidemment, elle n'avait pas la tenue vraiment adéquate pour aller se promener. Bon, chaque chose en son temps, se dit-elle. Elle mourait de faim. En voyant ce qu'Alexander lui avait laissé, elle sourit. Il y avait une poêle sur la cuisinière, aussi se prépara-t-elle en vitesse des œufs sur le plat au bacon et des toasts, qu'elle avala avec un verre de lait écrémé. Elle fit la vaisselle, bien qu'il n'y eût pas de produit. Elle ouvrit un à un tous les placards, qu'elle s'étonna de trouver complètement vides. Il n'y avait aucune vaisselle en dehors de celle posée sur la table. Pas de riz ni de céréales. Pas même de légumes ou de fruits en conserve. Et pas de condiments en dehors du sel et du poivre posés sur la table. Strictement rien.

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ou de fruits en conserve. Et pas de condiments en dehors du sel et du poivre

Kara regarda la paillasse sur laquelle elle venait de mettre la vaisselle à égoutter. Une assiette, un couteau, une fourchette, une cuillère, une spatule, une poêle, une tasse et un verre. Le peu qu'elle trouva dans le réfrigérateur n'était pas entamé. Ni le lait ni le beurre, rien. Comme si toute la nourriture dans cette maison n'avait été achetée que pour elle. Alexander ne mangeait-il donc jamais chez lui ? Intriguée elle passa dans le bureau et comprit aussitôt que c'était là qu'il passait la majeure partie de son temps. Il lui avait dit de faire comme chez elle, aussi fit-elle le tour de la pièce, admirant tour à tour une sculpture à la silhouette délicate, une urne grecque manifestement très ancienne, le motif complexe d'une poterie indienne, la symétrie parfaite d'un morceau de jade et les couleurs sourdes d'une tapisserie superbe qui lui sembla également très vieille. Ensuite, Kara passa les livres en revue. Il y avait de nombreux ouvrages d'histoire, ancienne et moderne, plusieurs dictionnaires, dont un de synonymes, et divers essais sur les phénomènes paranormaux, tout ce qu'il fallait savoir depuis le voyage dans le temps et la réincarnation jusqu'aux loups-garous et aux vampires. Une étagère était réservée aux œuvres complètes d'A. Lucard. Abandonnant la bibliothèque, elle s'arrêta devant le tableau suspendu au-dessus de la cheminée. Une des plus belles choses qu'elle eût jamais vues. Un homme, vêtu d'une cape et tournant le dos, se tenait, l'air triste et minuscule, au sommet d'une montagne solitaire. C'était une toile remarquable, le lever de soleil vibrait de couleurs si intenses qu'on avait l'impression de sentir la chaleur des rayons du soleil. Voir l'homme bouger ne l'eût d'ailleurs nullement surprise.

Fascinant, murmura-t-elle.

Le bureau d'Alexander était juste à côté de la cheminée. Kara hésita un instant, partagée entre sa bonne conscience et la curiosité. Elle s'assit finalement dans le fauteuil. Elle ignorait quels secrets elle espérait y trouver, mais les tiroirs ne révélèrent rien de très original, rien que des choses indispensables à

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espérait y trouver, mais les tiroirs ne révélèrent rien de très original, rien que des choses

un écrivain : des trombones, des crayons, des timbres, des enveloppes, des disquettes d'ordinateur, ainsi qu'une lettre de son éditeur l'informant que son roman La Faim avait été vendu en Chine, en Russie, en Angleterre, en Australie et en Pologne. Kara s'adossa au fauteuil en poussant un long soupir. Les accoudoirs semblaient vouloir l'emprisonner, et elle s'imagina un instant que c'étaient les bras d'Alexander. Brusquement, elle se pencha en avant et alluma l'ordinateur. Il ne lui fallut que quelques minutes pour ouvrir les dossiers et trouver le livre auquel il travaillait en ce moment. Avec l'impression d'écouter aux portes, sans pouvoir toutefois s'en empêcher, elle parcourut rapidement les premiers chapitres. C'était une histoire intéressante, racontée à la première personne, qui ne ressemblait à aucun de ses écrits. Arrivée au chapitre 4, elle était totalement absorbée par le récit.

Chapitre 4

LE SOMBRE CADEAU

Cette nuit-là, elle m'apprit à tuer. J'avais déjà été confronté à la

mort. De la peste. De vieillesse. De blessures inguérissables. En revanche, je n'avais encore jamais vu personne ôter délibérément la vie à quelqu'un. Lilith chassait avec la discrétion d'un chat. Elle m'emmena en ville, et nous marchâmes à travers les rues jusqu'à ce qu'elle ait repéré sa proie : un jeune homme blond aux joues rougeaudes. Glacé jusqu'aux os, je la regardai le suivre et attendre patiemment qu'il soit seul. Soudain, elle l'attrapa en enfonçant ses crocs dans sa gorge, le visage figé en une expression d'extase tandis qu'elle buvait son sang, et sa vie. Lorsqu'elle le relâcha, il n'était pas tout à fait mort.

Viens, dit-elle. A ton tour de boire.

Non.

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le relâcha, il n'était pas tout à fait mort. — Viens, dit-elle. A ton tour de

Je ne pouvais pas. Ne voulais pas.

Vite, mon ange, dit-elle. Il va bientôt mourir, et il ne faut jamais

boire le sang d'un mort. Je secouai la tête, le besoin que j'éprouvai au fond de moi luttant contre l'horreur de ce qu'elle voulait me faire faire. De ce que je voulais faire. L'odeur du sang m'assaillait de toutes parts. J'aurais dû être écœuré, repoussé, dégoûté, et j'étais d'ailleurs tout cela à la fois. Et pourtant, dépassant toutes les autres, j'éprouvai une sensation de

faim épouvantable qui refusait de se calmer. Elle me tenaillait le ventre, me poussant à boire, jusqu'à ce que, dans un sanglot de désespoir, je me jette sur le jeune homme en l'attirant vers moi. Je ressentis une douleur fulgurante au moment où mes dents se transformèrent en crocs, puis, rempli de haine pour moi-même, je me mis à boire. Et à boire encore. Jusqu'à ce que Lilith m'oblige à m’écarter. Je me tournai vers elle, fulminant de rage.

Ça suffit, mon ange, m'ordonna-t-elle sèchement.

Nous repartîmes à la chasse la nuit suivante, et encore la suivante. Parfois, elle bondissait sur sa proie, d'autres fois, elle flirtait avec les jeunes gens qu'elle avait choisis, les aguichait, les excitait, jusqu'à ce qu'elle se lasse de ce petit jeu et leur donne le coup de grâce. Son propre pouvoir semblait l'exciter. Il lui arrivait de les laisser se débattre, riant de leurs efforts désespérés à avoir le dessus sur elle

alors qu'elle était forte comme dix hommes réunis.

J'étais assoiffé de sang, la chasse m'excitait, mais la mise à mort me faisait horreur. Et je me mis à la haïr lorsque, des années plus tard, elle m'expliqua que tuer n'était pas indispensable.

Tu peux épargner leur vie, si tu veux, remarqua-t-elle un soir. Tu peux même te nourrir du sang des bêtes, s'il le faut.

Je ne suis pas obligé de tuer ?

Je la dévisageai en pensant à toutes les vies que j'avais prises.

Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ?

Je n'y ai pas pensé, répondit-elle avec un haussement d'épaules,

comme si prendre une vie humaine n'avait pas plus d'importance que d'écraser un insecte.

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d'épaules, comme si prendre une vie humaine n'avait pas plus d'importance que d'écraser un insecte. 74

Un profond malaise m'envahit au plus profond de lame. Je n'avais pas compté le nombre de gens que j'avais tués. J'avais essayé en vain d'apaiser ma conscience en me disant que c'était nécessaire, que c'était le seul moyen pour moi d'assouvir ma faim, cette faim atroce et insupportable que je ne pouvais toutefois nier ou ignorer. J'avais souhaité de nombreuses fois avoir le courage de mettre un terme à ma vie, à ces massacres, à cet appétit insatiable et à ma culpabilité. Et voilà que, aussi calmement que si elle m'avait annoncé qu'elle allait s'acheter un nouveau chapeau, Lilith m'informait que j'aurais pu épargner toutes ces vies. Si j'en avais été capable, je crois que je l'aurais tuée. Au lieu de quoi, je me résolus à la quitter. Je n'étais plus un novice ayant besoin de son enseignement ou de sa protection

Qu'en penses-tu ?

Kara sursauta au son de sa voix et porta la main à son cœur.

Alexander, tu m'as fait une peur bleue ! C'est excellent. On

dirait presque que tu as écrit cette histoire à partir d'une expérience personnelle.

Ah oui ?

Je

j'espère que ça ne t'ennuie pas que je l'aie lue.

Il est un peu tard pour me demander ma permission, tu ne crois

pas ?

Je suis désolée. Je t'en prie, ne sois pas fâché

Je ne suis pas fâché du tout. Comment te sens-tu ?

Mieux, merci. Comment suis-je arrivée ici ?

Tu ne t'en souviens pas ? Kara fit non de la tête.

Tout est un peu confus dans mon esprit.

Alex mit les mains dans ses poches. La veille au soir, ayant besoin de mettre un peu de distance entre eux, et craignant qu'elle ne lui pose des questions auxquelles il ne saurait répondre, il avait été dormir dans le grenier. A présent, en la revoyant devant lui, il se demandait ce qu'il pouvait lui révéler.

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dormir dans le grenier. A présent, en la revoyant devant lui, il se demandait ce qu'il

Je me souviens du Dr Barrett

Il te gardait prisonnière. Gail m'a dit qu'il n'avait pas autorisé ta grand-mère à te voir, et qu'elle avait peur. Kara acquiesça en silence.

Alors, j'ai décidé de te sortir de là.

Mon sauveur ! dit-elle en esquissant un petit sourire.

Alex haussa les épaules.

Tu as peut-être envie de prendre un bain et de te laver les

cheveux, suggéra-t-il en changeant brusquement de su jet.

Avec grand plaisir. Et ensuite, il faudra que je rentre chez moi. Ma grand-mère doit être folle d'inquiétude.

Tu trouveras des serviettes propres et des vêtements de

rechange dans la salle de bains. Kara se leva, traversa la pièce et l'embrassa sur la joue.

Merci.

Alexander la regarda sortir en pensant à ce qu'elle allait dire lorsqu'il lui annoncerait qu'elle ne pouvait pas retourner chez elle. Pas pour l'instant; peut-être même plus jamais.

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Comment ça, je ne peux pas rentrer chez moi ?

Kara regardait fixement Alexander, l'air étonné.

Je viens de te le dire, répliqua-t-il calmement. Il faut que tu comprennes que ce serait risqué.

Risqué ?

Elle avait l'air abasourdi.

Barrett manigance quelque chose. Je ne sais pas quoi

exactement, mais je ne lui fais pas confiance. Il t'a retenue contre ta

volonté. Et ils ont refusé de laisser ta grand-mère te voir.

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ne lui fais pas confiance. Il t'a retenue contre ta volonté. Et ils ont refusé de

Kara secoua à nouveau la tête, refusant de croire qu'un médecin réputé puisse agir de manière aussi abominable.

Je veux t'emmener ailleurs.

M'emmener où ?

Elle cessa de faire les cent pas, s'arrêta devant la fenêtre et se

tourna vers Alexander.

Non, je ne peux pas abandonner Nana et Gail.

Je pense que tu n'as pas le choix.

Alexander, tu me fais peur !

Mais il y a de quoi. Quelque chose ne va pas, et tant que je ne

saurai pas quoi, je ne veux pas que tu rentres chez toi. Sans doute avait-il raison. Mieux valait qu'elle ne rentre pas chez, elle dans l'immédiat. Elle lui jeta un petit coup d'œil furtif. Elle ne pouvait nier l'attirance qu'elle éprouvait pour cet homme ni les sentiments qu'il lui inspirait, mais que savait-elle en fait de lui ?

Rien. Absolument rien. Et il s'attendait qu'elle parte comme ça avec

lui ! Pourtant cette idée ne manquait pas de charme. Néanmoins, autant qu'elle le sache, il était tout à fait possible qu'il soit de mèche avec Barrett.

Tu peux avoir confiance en moi, Kara.

Elle recula d'un pas. Lisait-il dans ses pensées ? Mais non, une telle chose était impossible. Et pourtant

Comment sais-tu ce que je pense ? demanda-t-elle.

Alexander haussa les épaules. Deviner ses pensées ne demandait pas vraiment d'efforts, mais il ne pouvait pas lui dire ça.

Simple question de logique. Tu n'as aucune raison de me faire confiance. A ta place, je réagirais de la même façon. Elle semblait sceptique, et passablement affolée.

Je te ne ferai pas de mal, Kara. Il faut que tu me croies.

Il fallait absolument qu'Alex l'emmène loin d'ici. Barrett était probablement déjà à sa recherche. Si ce qu'Alex supposait était vrai,

un homme sans scrupules pourrait gagner des millions en revendant des flacons du sang de Kara à des malades ou à des mourants. Et si

Il préférait ne pas

jamais on découvrait qui il était, ce qu'il était

penser aux conséquences. On l'interrogerait, on l'examinerait sur

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qui il était, ce qu'il était penser aux conséquences. On l'interrogerait, on l'examinerait sur 77

toutes les coutures et on l'enfermerait dans une cage afin de lui voler son sang. Tant d'années déjà, songea Alexander. Il y avait deux cents ans qu'il vivait ici sans jamais s'être douté que les pouvoirs de son sang s'étaient multipliés, et que ce pouvoir de guérison pouvait être transmis à quelqu'un d'autre. Lorsqu'il avait donné son sang à Kara, il n'était d'ailleurs pas certain qu'il la guérirait. Il sentit que Kara l'observait. Il s'efforça de masquer son angoisse.

Il faut que je rentre chez moi. Je ne peux pas disparaître dans la nature sans dire à Nana et à Gail où je suis.

Pour l'instant, je pense qu'il vaut mieux pour elles qu'elles ne

sachent rien.

Mais où veux-tu aller ?

J'ai une maison à Eagle Flats. Là-bas, tu seras en sécurité.

Es-tu bien sûr de vouloir faire ça ? Je veux dire, ta vie ne sera-t-

elle pas en danger, elle aussi, si tu viens avec moi ?

Je ne crois pas que ta vie soit en danger, Kara. Seulement ta

liberté.

J'aimerais comprendre ce que tout ça signifie

Ils ne t'ont rien dit ?

Pas vraiment. Juste qu'il y avait quelque chose d'anormal dans

mon sang, et qu'ils avaient peur que ce ne soit contagieux, ou

toxique. Ils m'ont alors expliqué qu'ils devaient me garder à

l'isolement jusqu'à ce qu'ils aient trouvé quel était le problème. Kara laissa échapper un soupir de colère.

Ils prétendent avoir refait des analyses à tous les donneurs de

sang, et que tout était normal ! Alexander ne put masquer son trouble plus longtemps et il s'attendait qu'elle fasse d'elle-même le lien et lui pose des questions auxquelles il ne pourrait répondre. L'esprit en effervescence, Kara le fixa un long moment. El soudain,

elle comprit ce qui s'était passé. Il n'y avait aucun doute.

C'est ton sang, dit-elle carrément. C'est ton sang qui est à

l'origine de tous ces ennuis, n'est-ce pas ? C'est pour cette raison que

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C'est ton sang qui est à l'origine de tous ces ennuis, n'est-ce pas ? C'est pour

tu t'intéressais tant à ma guérison et que tu venais tout le temps me voir. Uniquement pour t'assurer que tout allait bien.

Kara

C'est la vérité, non ? Ton sang est contaminé

ou je ne sais trop

quoi.

Je t'assure que mon sang est tout à fait normal.

Je ne te crois pas. Tu me caches quelque chose. Je le sais.

Elle resta figée sur place, le cœur battant à tout rompre, refusant

d'accepter ce qui venait de lui traverser l'esprit. Gail avait raison ! L'idée qu'Alexander pût être un vampire était inconcevable, et pointant c'était la seule qui eût un sens. Elle ne l'avait jamais vu pendant la journée. De même qu'elle ne l'avait jamais vu manger Un sourire apparut au coin de la bouche d'Alexander lorsqu'il devina ses pensées. Il n'était pas un vampire. Pas au sens littéral du mot. Il décida toutefois qu'il valait mieux garder celte information pour lui. Du moins pour l'instant.

Kara

Alexander tendit les mains vers elle dans un geste d'apaisement.

Je t'assure que je ne suis pas un vampire.

Voilà que tu recommences ! s'exclama-t-elle.

Je recommence quoi ?

A lire dans mes pensées.

Alex s'empressa de nier en secouant la tête. Il devrait se montrer

plus prudent.

Nous en avons déjà parlé, il me semble. Après tout, Gail est

venue ici en espérant trouver un vampire. Il est donc tout à l'ait naturel que cette idée te soit venue à l'esprit. Depuis, j'ai eu l'impression que tu pensais qu'elle avait peut-être raison. Viens, je

veux te montrer quelque chose. Kara hésita une seconde avant de le suivre dans la cuisine, intriguée par ce qu'il voulait lui montrer.

Regarde, dit-il en tendant la main vers la fenêtre. Regarde. Confuse, elle aperçut leur reflet sur la vitre.

Les vampires n'ont ni reflet ni ombre

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la fenêtre. Regarde. Confuse, elle aperçut leur reflet sur la vitre. — Les vampires n'ont ni

Alexander se dirigea alors vers le comptoir et prit une banane, la pela, et mordit dedans à belles dents.

Et ils ne mangent pas.

Mais tes placards sont vides; tu n'as pas de produit pour faire la vaisselle

Je ne sais pas cuisiner.

Il jeta le reste de la banane dans la poubelle.

Je n'aime pas manger tout seul. Quand j'ai faim, je sors.

Il secoua la tête en voyant l'expression dubitative de son regard.

Est-ce que tu te sentirais mieux si je t'emmenais dîner au

restaurant quand nous partirons à Eagle Flats ?

Peut-être.

Tu n'as pas à avoir peur de moi, Kara, dit-il doucement. Je ne te ferai aucun mal. Tout à coup, elle se sentit ridicule.

D'accord, j'ai été stupide d'imaginer que tu étais un vampire.

Mais je me fais tellement de soucis, je suis si bouleversée par tout ce qui s'est passé

Je sais.

Lentement, il s'approcha d'elle et, sans un mot, lui tendit les bras.

Elle hésita l'espace d'une seconde, puis elle s'y glissa, et il la serra tout contre lui.

Tu partiras avec moi ? demanda-t-il en lui caressant les cheveux.

J'ai le choix ?

Pas vraiment.

Pourquoi ai-je l'impression que si je dis non, tu m'attacheras et que tu me jetteras dans le coffre de la voiture ?

Sans doute parce que c'est ce que je ferai. Kara se demanda s'il plaisantait vraiment.

Je pense qu'on devrait partir ce soir.

Elle n'avait aucune envie de partir; mais elle avait peur de rester. Au

bout du compte, il était plus facile de céder.

Ce soir ! s'écria-t-elle en considérant le jean et le tee-shirt

qu'Alexander lui avait prêtés. Je ne peux pas partir ce soir. Il faut que je passe chez moi prendre des

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tee-shirt qu'Alexander lui avait prêtés. Je ne peux pas partir ce soir. Il faut que je