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Fiches réalisées par Arnaud LEONARD (Lycée français de Varsovie, Pologne)

à partir de sources diverses, notamment des excellents « livres du professeur » des éditions Nathan (dir. Guillaume LE QUINTREC)

HC – A la recherche d'un régime politique en France de 1848 à 1879

 
 

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Sources et muséographie :

 

Ouvrages généraux :

 

Demier Francis, La France du XIXe siècle, 1814-1914, Le Seuil, 2000, coll. «Points Histoire», p. 163-322. Rémond René, La Vie politique en France depuis 1789, tome 2, « La vie politique en France, 1848-1879 », Armand Colin, coll. «U», 3e éd. 1986, 382 p.

J.

Baronnet, Regard d’un Parisien sur la Commune, Gallimard/Paris bibliothèques, 2006.

Rougerie Jacques, La Commune de 1871, PUF, 1992, coll. «Que sais-je?», 128 p. Rougerie Jacques, Paris insurgé, la Commune de 1871, Gallimard, 1995, coll. «Découvertes», 160 p.

Winock Michel, « La poussée démocratique 1840-1870 », in Berstein Serge et Winock Michel (dir.), Histoire de la France politique, tome 3, «L’invention de la démocratie, 1789-1914 », Le Seuil, 2002, coll. « L’Univers historique », p. 109-152. J.-C. Caron, La nation, l’État et la démocratie en France de 1789 à 1914, coll. « U », A. Colin, 1995. Caron, F., La France des patriotes de 1851 à 1918, Fayard, 1993.

M.

Agulhon, Les Quarante-huitards, Gallimard, Paris, 1992.

Agulhon, M., 1848 ou l’apprentissage de la république (1848-1852), tome 8 de NHFC, Le Seuil, 1973.

Plessis, A., De la fête impériale aux murs des fédérés (1852-1871), tome 9 de NHFC, Le Seuil, 1973. Mayeur, J.-M., Les Débuts de la IIIe République (1871-1898), tome 10 de NHFC, Le Seuil, 1973.

F.

Furet, La Révolution : 1770-1880, Hachette, 1988 (réédition chez Pluriel en 2 volumes).

Furet (F.), Ozouf (M.), Le Siècle de l’avènement républicain, Hachette, 1986

 

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Garrigues, La France de 1848 à 1870, coll. « Cursus », A. Colin, 1995.

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Lévêque, Histoire des forces politiques en France, coll. « U », A. Colin, tome 1 (1789-1880), 1992, tome 2 (1880-1940), 1994.

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Olivesi & A. Nouschi, La France de 1848 à 1914, Nathan, 2e éd. 1997.

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ANCEAU, La France de 1848 à 1870. Entre ordre et mouvement, coll. « La France contemporaine », Livre de Poche, 2002.

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Anceau (textes présentés par), Les grands discours parlementaires du XIXe siècle, de Benjamin Constant à Adolphe Thiers,

1800-1870, A. Colin/Assemblée nationale, 2005.

 

J.

Garrigues (textes présentés par), Les grands discours parlementaires de la Troisième République, de Victor Hugo à

Clemenceau, 1870-1914, A. Colin/Assemblée nationale, 2004.

 

J.

Ferry, La République des citoyens, anthologie présentée par Odile Rudelle, coll. « Acteurs de l’Histoire », Imprimerie

Nationale, 1996 (2 volumes).

 

H.

Fréchet & J.-P. Picq, Lexique d’histoire politique de la France de 1789 à 1914, Ellipses, 1988.

J.

Godechot, Les constitutions de la France depuis 1789, Garnier-Flammarion, 1970.

M.

Mopin, Les grands débats parlementaires de 1875 à nos jours, La Documentation française, 1988.

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Néant, La politique en France (XIXe-XXe siècle), coll. « Carré Histoire », Hachette, 2e éd. 2000.

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Noel, Dictionnaire de la Commune, Mémoire du Livre, 2001.

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Rials, Textes politiques français (1789-1958), coll. « Que sais-je ? », PUF, 2e éd. 1987.

N.

Vivier (dir.), Dictionnaire de la France du XIXe siècle, coll. « Carré », Hachette, 2002.

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Huard, Le suffrage universel en France, Aubier, 1991.

Rosanvallon, P., Le Sacre du citoyen : histoire du suffrage universel en France, Gallimard, (1992) 2001.

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Offerlé, Un homme, une voix ? Histoire du suffrage universel, coll. « Découvertes », Gallimard, Paris, 2002.

J.-L. Mayaud (dir.), 1848, actes du colloque du cent cinquantenaire tenu à l’Assemblée nationale, Créaphis, 2002.

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ETEVENAUX, Napoléon III, un empereur visionnaire à réhabiliter, De Vecchi, 2006.

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Milza, Napoléon III, Perrin, 2004.

L.

Girard, Napoléon III, Fayard, Paris, (1986), 1986, rééd. Hachette, coll. « Pluriel », 2002.

J.-C. YON, Le Second Empire. Politique, société, culture, coll. « U », A. Colin, 2004. Tulard (J.), Dictionnaire du Second Empire, Fayard, 1995

 

B.

H. Moss, Aux origines du mouvement ouvrier français : Le socialisme des ouvriers de métier, 1830-1914, Les Belles Lettres,

1989.

C.

Nicolet, L’idée républicaine en France. Essai d’histoire critique, Gallimard, 1982.

J.

GRONDEUX, La France entre en République. 1870-1893, Le Livre de Poche, 2000.

Audouin-Rouzeau (S.), 1870. La France dans la guerre, Armand Colin, 1989

 

S.

Guichard, Paris 1871, la Commune, Berg International, 2006.

G.

BOURGIN, La Commune, coll. « Que sais-je »,PUF, n° 581.

J.

Rougerie, La Commune de 1871, coll. « Que sais-je ? », PUF, 1988 (1997).

J.

ROUGERIE, Procès des Communards, Archives Julliard, 1964.

R.

Tombs, La guerre contre Paris. 1871, coll. « Collection historique », Aubier, 1997 (édition originale, 1981).

Documentation Photographique et diapos :

 
 

Revues :

« Faut-il réhabiliter Napoléon III ? », L’Histoire, juin 1997, n°211. Napoléon III, TDC, N° 958, du 15 au 30 juin 2008 Les voies du suffrage universel, TDC, N° 831, du 1er au 15 mars 2002 Le Paris d’Haussmann, Au nom de la modernité, YVES CLERGET, TDC, N° 693, du 1er au 15 avril 1995

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

Entre 1848 et 1879, la France est plus que jamais déchirée par l’héritage révolutionnaire, qui a ouvert les questions de l’égalité civile et de la démocratie. Traversée par trois régimes (Seconde République de 1848 à 1852, Second Empire de 1852 à 1870, IIIe République proclamée le 4 septembre 1870), cette période est marquée tout entière par la question de l’adoption du suffrage universel. Si la démocratie politique et sociale des premiers temps de la Seconde République échoue, l’enracinement démocratique et l’apprentissage de la citoyenneté se poursuivent néanmoins en profondeur, y compris sous l’Empire, par le biais du plébiscite et, à partir de 1860, par son inflexion parlementaire. Au rythme d’une histoire souvent tragique, la Troisième République consacre finalement la maturité de la démocratie politique par l’instauration d’un régime libéral et parlementaire, fondé sur un suffrage universel rétabli pleinement, ignorant cependant des aspirations sociales qui se sont violemment exprimées dans l’explosion communaliste de 1871.

Cette question d’histoire politique « classique » ne présente pas de difficultés particulières. Il faut analyser les différents types de régimes expérimentés au cours de cette trentaine d’années, sans se perdre dans un récit événementiel trop détaillé. L’important est d’expliquer le fonctionnement de chacun de ces régimes et les causes de son échec ou de son succès. Il faut faire attention cependant à éviter une approche téléologique, qui présenterait la Troisième République comme un point d’aboutissement nécessaire. Le Second Empire, en effet, a été victime d’une guerre mal engagée, beaucoup plus que de l’opposition républicaine. Les républicains modérés ont su ensuite convaincre les Français, en se démarquant à la fois de la Commune et des royalistes, encore puissants dans les années 1870.

BO 1ere : « De la Deuxième République à

1879

: la recherche d’un régime politique

On examine comment la France est à la

recherche d’institutions capables d’inscrire l’héritage de la Révolution dans la société nouvelle. La présentation des années 1870-

1871

– de la défaite à la Commune - permet

de souligner cet enjeu. »

BO 4 e actuel : « La France de 1815 à 1914 (4

à 5 heures) L’accent est mis sur la recherche, à travers de nombreuses luttes politiques et sociales et de multiples expériences politiques, d’un régime stable, capable de satisfaire les aspirations d’une société française majoritairement attachée à l’héritage révolutionnaire. •Repères chronologiques : les révolutions de

1848

; la Seconde République (1848-1852) ;

le Second Empire (1852-1870) ; l’inauguration du canal de Suez (1869) ; proclamation de la République (4 septembre 1870) ; l’Affaire Dreyfus (1898). •Documents : Delacroix : La Liberté guidant le peuple ; Victor Hugo : extraits des Châtiments et des Misérables ; la loi sur la séparation de l’Église et de l’État (1905). »

Comment expliquer l’instabilité politique de la France entre 1848 et 1879 ? L’étude de cette question doit permettre de montrer l’affrontement des différents courants politiques qui luttent pour le pouvoir ainsi que leurs valeurs respectives : monarchistes (légitimistes et orléanistes ; les premiers, autour du comte de Chambord héritiers de la monarchie absolue de droit divin, les seconds, autour du comte de Paris défenseurs d’une monarchie parlementaire fondée sur un régime censitaire), bonapartistes (on abordera alors la notion de césarisme, pouvoir exécutif fort qui prétend s’appuyer sur le peuple) et républicains (on montrera leur diversité : conservateurs, radicaux, socialistes et leurs valeurs communes, notamment la défense du suffrage universel).

Socle : Nouveau commentaire « La succession des régimes au cours de cette période manifeste la difficulté de parvenir à une stabilité politique jusqu’à l’enracinement de la IIIe République malgré les crises violentes qui ont marqué ses origines. Ajout aux repères La Commune (1871). »

Le Second Empire est, dès ses débuts, un régime ambigu. D’une part, il prétend tenir sa légitimité du suffrage universel masculin, qui est rétabli dès 1851, et multiplie les appels au peuple français par l’intermédiaire des référendums. De l’autre, l’Empire s’affirme comme une monarchie autoritaire, au moins jusqu’en 1860 ; les pouvoirs de l’empereur sont immenses et les libertés restreintes. Après cette date, le régime se libéralise progressivement et devient une monarchie quasi parlementaire. Ces réformes rencontrent un certain appui populaire, même si le gouvernement ne renonce pas à intervenir pour influencer le vote des électeurs. L’historiographie récente a pris ses distances avec une vision caricaturale du Second Empire, héritée de la propagande républicaine et des manuels de la IIIe République. En maintenant le suffrage universel, même manipulé, le régime bonapartiste a permis une certaine acculturation politique des Français. Le vote pour le candidat officiel – souvent un homme nouveau – peut s’interpréter comme un rejet des anciens notables. Par ailleurs, le régime est devenu quasi parlementaire à l’issue d’un processus de démocratisation assez remarquable.

BO 4 e futur : « L’ÉVOLUTION POLITIQUE DE LA FRANCE, 1815-1914 La succession rapide de régimes politiques jusqu’en 1870 est engendrée par des ruptures : révolutions, coup d’État, guerre. La victoire des républicains vers 1880 enracine solidement la IIIe République qui résiste à de graves crises. Les régimes politiques sont simplement caractérisés ; le sens des révolutions de 1830 et de 1848 (établissement du suffrage universel et abolition de l’esclavage) et de la Commune est précisé. Situer dans le temps - Les régimes politiques successifs de la France de 1815 à 1914 - L'abolition de l'esclavage et suffrage universel masculin en 1848 »

Comment l’idée de la République a-t-elle fini par s’imposer ? Cette question permet de développer une réflexion autour de la notion-clé du suffrage universel et de souveraineté populaire. Elle conduit aussi à aborder la

notion de libertés fondamentales. Héritées de 1789, ces notions forment le socle commun des républicains. Toutefois, il faudra aussi montrer les divergences qui se font jour au sein du camp républicain, notamment en ce qui concerne la conception de la République. Autrement dit, quelle République souhaitent les Français ? Est-ce une République conservatrice (qui garantit les libertés fondamentales, l’égalité civique mais se veut conservatrice sur le plan social), une République radicale (dont les valeurs sont la défense de la laïcité et des valeurs républicaines, la limitation des inégalités sociales) ou est-ce une République sociale (héritière de 1793 et de ces valeurs plus égalitaristes) ? L’étude de la Commune doit permettre de trancher cette question. La Commune, comme l’a montré depuis longtemps Jacques Rougerie, n’est pas la première révolution du prolétariat moderne comme l’avaient cru Marx et surtout Lénine. Elle s’inscrit dans l’histoire du mouvement ouvrier français, celle du « socialisme de métier » étudié par l’historien américain Bernard H. Moss. Les revendications des Communards sont très proches de celles des « démoc-soc. » de 1848 : organiser dans chaque branche d’activité des coopératives ouvrières, avec l’aide d’une République résolument sociale. C’est l’échec de la Commune qui a ensuite poussé les ouvriers français à prendre leurs distances avec les républicains et à s’organiser sur leurs propres bases.

 

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

Le plan chronologique s’impose ici. On analyse donc la IIe République, puis le Second Empire. On présente ensuite la période très dense des années 1870-1871, en approfondissant l’étude de la Commune (par exemple à travers l’itinéraire de Louise Michel). Puis il faut montrer comment la IIIe République s’est imposée entre 1871 et 1879, en étudiant d’une manière précise les institutions mises en place (les lois de 1875 et le régime parlementaire). Un questionnement transversal consacré à l’héritage de la Révolution dans le débat politique permet de voir comment chaque famille politique se situe dans cette problématique centrale. Les bonapartistes prétendent concilier les principes de 1789 (souveraineté nationale) et un ordre monarchique. Les légitimistes rejettent très largement l’héritage révolutionnaire et restent nostalgiques de la France d’avant 1789. Les républicains modérés veulent achever l’oeuvre de la Révolution, tout en se démarquant de ses aspects violents. Les républicains « rouges » veulent poursuivre la Révolution, dont ils assument totalement l’héritage. Les républicains puisent leurs références dans la philosophie des Lumières et dans la Révolution de 1789 dont ils veulent faire vivre l’héritage :

Accompagnement 1 ère : « Ce thème invite à une réflexion sur la recherche d’institutions efficaces pour un État important, dont la société est marquée par les acquis et les principes de la Révolution et engagée dans les mutations liées au processus d’industrialisation. Les questions des années 1848-1851 : démocratie sociale, articulation entre représentation politique et suffrage universel, entre autorité et démocratie, entre exécutif et législatif et entre Paris et province constituent le point de départ ainsi que les enjeux durables. Le Second Empire est un césarisme démocratique, dans lequel le suffrage universel n’est pas remis en question mais confisqué par une pratique autoritaire: la souveraineté populaire est absorbée par un homme. L’évolution libérale maîtrisée voulue par Napoléon III :

hérédité, appel direct au peuple et gouvernement représentatif, se brise sur sa politique étrangère, inscrite dans la tradition solidement ancrée de la gloire nationale. La crise nationale qui court de septembre 1870 à mai 1871 illustre l’intérêt du temps court et la valeur explicative de l’événement. Le désastre de la guerre avec la Prusse entraîne la proclamation de la république, durablement marquée par le provisoire. Deux conceptions s’affrontent alors : la vision nationaliste de Gambetta qui veut poursuivre la guerre heurte le libéralisme et la prudence des républicains modérés et les aspirations à la paix des ruraux. Le suffrage universel élit une Assemblée majoritairement monarchiste, qui confie le pouvoir exécutif à Thiers, partisan de la paix. Une partie des Parisiens, refusant que leur résistance, toute jacobine, contre les Prussiens se termine ainsi, estimant la république menacée et refusant la « décapitalisation » de leur ville, s’insurge en

liberté, égalité, souveraineté nationale, exaltation de la patrie. À partir de 1879, contrôlant tous les rouages du pouvoir, ils mettent en place un régime parlementaire qui assure la pré éminence du législatif sur l’exécutif et la prépondérance de la Chambre des députés, des lois garantissant les libertés fondamentales : liberté de la presse, de réunion, liberté syndicale. Ils posent ainsi les bases d’une démocratie libérale et parlementaire.

I. Révolutions et Seconde République (1848-1852) : l’échec d’une république fraternelle, généreuse et démocratique

Les quelques mois charnières qui font suite à l’échec de la monarchie de Juillet et à la révolution de 1848 témoignent d’une recherche effrénée d’institutions efficaces pour diriger la France. Les acquis et les principes révolutionnaires marquent les aspirations des « quarante-huitards », mais l’effervescence passionnée et les libertés conquises qui s’ensuivent ne tardent pas à effrayer les élites et la paysannerie. La période est marquée par de nombreux questionnements : attitude face à la démocratie sociale, articulation entre représentation politique et suffrage universel, entre autorité et démocratie, entre exécutif et législatif, entre Paris et province…

On peut dire que le gouvernement reconnaît le droit au travail dans la mesure où, le 25 février 1848, « il s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ». Mais cette déclaration n’est pas vraiment suivie d’effets. L’extrême gauche républicaine réclame en vain la création d’un Ministère du travail (fondé en 1906 seulement par Clemenceau). Le gouvernement se contente de nommer une

Commission du gouvernement pour les travailleurs, qui siège au palais du Luxembourg sous la présidence de Louis Blanc et de l’ouvrier Albert. On organise des ateliers nationaux, qui ne sont en fait que des grands chantiers de charité, et non l’organisation du travail réclamée par Louis Blanc, supervisés par le ministre Marie (représentant des républicains modérés fidèles au libéralisme). Tous les ouvriers sans travail y sont admis, avec un salaire de 2 francs par jour. Les ateliers sont organisés sur un modèle militaire (lieutenances, brigades, escouades), mais avec des chefs élus. Au moment de leur dissolution, les ateliers nationaux employaient 130 000 ouvriers (pour un coût de plus de 7 millions de francs). Cette décision fut prise parce que les ateliers nationaux étaient considérés comme un foyer d’agitation et parce qu’ils coûtaient cher à l’État, qui avait dû augmenter de 45 % les impôts directs (c’est «l’impôt des 45 centimes», sous- entendu par franc d’imposition, très impopulaire dans les campagnes). La jeune République issue des événements de 1848 se veut girondine. Immaculée, elle véhicule l’image d’un humanitarisme sincère dont sont issues les aspirations diffuses des vainqueurs : démocratie, pitié et générosité, justice sociale, fraternité… Elle répudie tout système et toute tentative de terreur. La férocité jacobine de 1793 est condamnée. Il y a pourtant parenté entre les deux épisodes révolutionnaires. La jeune vierge de 1848 s’adresse à sa « soeur » de l’An II, reconnaissance explicite d’un héritage, d’une continuité entre les révolutions de 1793 et 1848. Victor Hugo montrant bien la complémentarité des deux républiques : « La première a détruit, la seconde doit organiser. L’oeuvre d’organisation est le complément nécessaire de l’œuvre de destruction ». Mais après la proclamation le 4 mai d’une république conservatrice, les meneurs socialistes les plus résolus (Blanqui, Barbès, Raspail…) manquent, à l’issue d’une manifestation désordonnée le 15 mai 1848, de faire vaciller le régime. Le désir de réaction va être exaspéré par cet épisode. La dignité de la République issue du suffrage universel a été violée, sa légitimité contestée par le peuple de Paris. Les sanglantes Journées de juin rompent l’euphorie de la fraternité nouvelle inaugurée par la révolution de février 1848. Les journées de juin 1848 sont déclenchées par la décision du gouvernement de fermer les Ateliers nationaux créés par le gouvernement provisoire de février pour lutter contre le chômage (dans lesquels on versait un salaire aux chômeurs contre un travail, le plus souvent de terrassement, dont l’utilité n’était pas toujours avérée) et d’enrôler les chômeurs célibataires dans l’armée. La fermeture des ateliers, ainsi que l’élection à l’Assemblée des révolutionnaires Leroux et Proudhon et de Louis Napoléon Bonaparte mettent le feu aux poudres. Les ouvriers au chômage qui ne survivent que grâce aux ateliers nationaux, sont acculés au désespoir suite à leur abolition. L’arrestation en mai des leaders les plus connus empêche toute organisation efficace Le 23 juin, Paris se hérisse de barricades. Les soldats de la Garde nationale livrent durant 4 jours un cruel combat contre les insurgés.

L’insurrection parisienne de juin 1848 La France est déchirée une guerre civile qui oppose la classe ouvrière et les partisans de l’Ordre. Un ouvrier accuse explicitement la bourgeoisie républicaine d’avoir fusillé et déporté les militants de gauche révoltés les 23-26 juin 1848. Le général Cavaignac, le « prince du sang », ministre de la Guerre puis chef du pouvoir exécutif, est chargé de réprimer l’émeute. Le 26 juin, après des combats sanglants, les dernières barricades tombent. La bataille se solde par quelques exécutions sommaires et d’immenses rafles de suspects. 1 500 hommes attendent, dans des prisons improvisées, la « transportation en Algérie ». L’écrasement de l’insurrection par l’armée marque la fin de « l’illusion lyrique » et de la « République sociale ». Jean-Louis Meissonnier est l’un des peintres d’histoire et de scènes de genre les plus populaires et les plus décorés de la monarchie de Juillet et du Second Empire. Cette oeuvre, La barricade de la rue de la Mortellerie, illustre la terrible répression des Journées de juin à Paris. Les affrontements sont acharnés entre un camp « bourgeois » très résolu dont les valeurs d’ordre, de propriété, de liberté se voient attribuées des mérites absolus et celui des « ouvriers socialistes » combattant au nom de la justice, du bonheur et de la vie.

mars 1871. La Commune défend la démocratie directe, mène une politique qui anticipe sur celle de la Troisième République et esquisse des projets (république sociale et pour partie fédérale). Après son écrasement, la période 1871-1879 est marquée par la marginalisation de ceux qui refusent la république et la victoire de la conception libérale et parlementaire du pouvoir sur la conception autoritaire. Le suffrage universel tranche à plusieurs reprises, amenant la démission de Mac-Mahon en janvier 1879. Ce fait entérine une césure importante, pour le fonctionnement des institutions comme pour la recomposition du système des forces politiques. »

L’INCONNU DE LA PREMIÈRE FOIS À la suite de la Révolution de février 1848, le gouvernement provisoire de la République française décrète, le 5 mars, le vote universel, c’est-à-dire le suffrage universel masculin. « On entrait dans l’inconnu », écrit Garnier- Pagès, l’un des membres du gouvernement provisoire. Dimanche de Pâques, 23 avril 1848, la scène a été souvent décrite : Garnier- Pagès trace les contours idylliques de ce premier vote massif et apaisé des campagnes avec 83 % des inscrits qui ont participé à ce premier banquet civique ! Les électeurs, venus en cortèges au chef-lieu de canton, ont été appelés, commune après commune, nominalement par le président du bureau de vote à qui ils remettent leur bulletin de vote, qui a été rédigé à la main en dehors du bureau, ou à défaut imprimé. Le bon électeur est en effet celui qui est capable d’écrire lui-même son bulletin, mais, la population masculine étant analphabète à 50 %, les agents électoraux des candidats ont répandu dans la population de fortes quantités de bulletins imprimés. Lors de ce premier vote, les pressions des puissants, des prêtres et des représentants de la jeune République n’ont pas dû manquer. Le président glisse lui-même le bulletin dans l’urne, tandis qu’un assesseur appose son paraphe à côté du nom de l’électeur. Cette procédure restera inchangée jusqu’en 1913, date d’adoption de l’enveloppe et de l’isoloir. Toutefois le vote aura désormais lieu dans la commune et la procédure de l’appel nominal des citoyens tombera en désuétude. Preuve aussi de l’individualisation du vote : on vient voter quand on le veut. Toutefois, la belle unanimité quarante- huitarde est ternie par les contestations des résultats à Limoges et surtout à Rouen, dans les quartiers ouvriers. Deux mois plus tard, ce seront 4 000 morts que l’insurrection de juin fauchera. La pacification des conflits est une condition, mais aussi une conséquence de la gestion douce des passions politiques par le vote. Si, par la loi du 31 mai 1850, le parti de l’ordre exclut « la vile multitude » (Thiers),

La Constitution du 4 novembre 1848 Dès le lendemain de la révolution de 1848, une Assemblée constituante est formée d’une majorité de républicains modérés prêts à défendre la République

contre les velléités socialistes du peuple de Paris. Fortement inspirée de la Constitution américaine, mais sans accorder la même prééminence au président, elle vise à éviter la dictature d’une assemblée comme sous la Convention. C’est pour cette raison que les pouvoirs sont si nettement séparés. De ce fait, en cas de conflit entre l’Assemblée et le président, les institutions sont bloquées et la crise ne peut être dénouée que par la force. Paradoxalement les députés de gauche de l’Assemblée constituante, proches du peuple dans leur discours mais se défiant de son vote dans le cas de l’élection d’un président au suffrage universel, se sont opposés à ce mode de désignation du Président de la République. C’est Lamartine, favorable à l’élection du Président au suffrage universel qui emporta la décision par un discours dont « l’éloquence fut décisive » (J-J. Chevallier, Histoire des Institutions politiques de la France, Dalloz, 1952, p. 251). Cette Constitution semble plutôt instaurer un régime présidentiel. En effet, le suffrage universel élit directement une Assemblée unique et un Président, qui ont donc une légitimité équivalente (comme aux États-Unis). Le Président ne dispose pas du droit de dissolution, qui est un élément constitutif du régime parlementaire. Les ministres sont nommés par le Président, mais la question de leur responsabilité n’est pas clairement réglée. L’article 68 commence ainsi : « Le président de la République, les ministres, les agents et dépositaires de l’autorité publique sont responsables, chacun en ce qui les concerne, de tous les actes du gouvernement et de l’administration ». On ne sait pas ici s’il s’agit d’une responsabilité pénale individuelle ou d’une responsabilité politique collective. Dans un régime parlementaire, les ministres sont collectivement responsables devant le Parlement ; dans un régime présidentiel, chaque ministre est responsable devant le Président. La pratique politique de la IIe République fut d’abord parlementaire (ministres choisis dans la majorité parlementaire), puis le Président Louis-Napoléon Bonaparte décida, en 1849, que les ministres seraient responsables devant lui seul.

Éloge du suffrage universel

écrêtant ainsi l’électorat de 3 millions de personnes, le suffrage universel est rétabli par Louis Napoléon Bonaparte en 1851. C’est donc sous un régime autoritaire, sans liberté d’expression et avec le poids des candidatures officielles, que les Français vont aussi apprendre à voter. La participation est importante lors des trois plébiscites victorieux (1851, 1852, 1870). Les élections de 1869 dénotent cependant un net changement par rapport aux pratiques précédentes et la campagne électorale est vraiment contradictoire dans les grandes villes. Enfin, la Commune fait naître les derniers grands débats autour du droit de suffrage : peut-on laisser à la « canaille » le droit de voter, voire pire, d’être élue ? En 1874-1875, le problème est réglé. Non par l’exaltation du suffrage, mais par l’argument de la continuité. Le droit au vote est désormais irréversible. Seul le régime de Vichy interrompra ce long apprentissage du vote et du respect en suspendant les élections.

« LE SUFFRAGE UNIVERSEL A TUÉ LES BARRICADES » (LE TEMPS, 1898) L’instauration du suffrage universel masculin s’est révélée un formidable instrument de pacification sociale. Il est à la fois cause et conséquence du processus séculaire de civilisation des mœurs et d’apprentissage du contrôle de soi et du respect des autres. Désormais, l’électeur doit avoir troqué ses vieux modes d’expression du mécontentement (émotions populaires, émeutes, journées révolutionnaires) contre la reconnaissance de sa dignité et de son égalité à l’égard d’autrui. Il doit apprendre à patienter, à attendre les échéances légales. La démocratie, que l’on appelle dorénavant représentative, tend à être assimilée au seul verdict des urnes (le peuple s’est exprimé) commenté par les porte-parole de l’opinion que sont les élus et les grands éditorialistes. La République, c’est le droit de voter, mais ce peut être aussi le droit de ne s’exprimer que par le vote. La délégitimation de l’usage de la violence et sa limitation dans les conflits individuels et collectifs sera un processus progressif. On a pu parler d’exception française, la France ayant été le pays dans lequel la révolution initiatrice (celle de 1789) n’en finit pas de finir. Cependant, le Grand Soir ou la Grève générale révolutionnaire, symboles négateurs de la régulation démocratique par le suffrage, n’éclateront pas. Dans le même mouvement, le personnel politique s’adapte lui aussi aux modifications de la compétition politique démocratique : respect du principe de majorité, respect des droits des minorités, alternance, réversibilité des décisions. L’ennemi qu’il s’agissait de détruire physiquement ou d’annihiler politiquement devient un adversaire, gouvernant potentiel et

Dans ce célèbre discours, Victor Hugo célèbre le suffrage universel d’une double manière :

le suffrage universel établit l’égalité politique entre les citoyens (masculins), ce qui permet de transcender les inégalités sociales et de donner la parole à tous ;

ce faisant, le « droit du suffrage » abolit le « droit d’insurrection », rendant

inutile le recours à la violence, à « l’émeute ». Ce second argument est destiné aux conservateurs, qui s’apprêtent à restreindre le droit de vote. S’ils portent atteinte au suffrage universel, ils pousseront les ouvriers, privés du droit de vote, à se tourner de nouveau vers l’insurrection. C’est ainsi la droite qui est présentée comme fauteuse de désordre et la gauche républicaine comme une force de paix sociale.

L’élection présidentielle de décembre 1848 porte en tête Louis-Napoléon Bonaparte, le candidat du parti de l’Ordre suivi de très loin par le général Cavaignac qui avait réprimé dans le sang le mouvement ouvrier de juin 1848. Les autres candidats partisans d’une république modérée ou sociale n’obtiennent que des résultats dérisoires. Cette tendance est confirmée lors des élections législatives de mai 1849 qui donnent une majorité très large au parti de l’Ordre. Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République le 10 décembre 1848, soutient la répression de la propagande démocratique prônée par le Parti de l’ordre et son chef Louis Adolphe Thiers. Tout un arsenal législatif vise à limiter l’impact des mesures libérales prises dans le contexte euphorique de février et à favoriser l’encadrement du peuple par les notables, les fonctionnaires ou le clergé. La loi Falloux (15 mars 1850) illustre bien cette volonté puisqu’elle fait du cléricalisme une pièce maîtresse du système conservateur. La religion, par le biais de l’enseignement primaire, doit inculquer au peuple le respect de l’ordre et de la propriété. La réforme électorale du 31 mai 1850 marque une nouvelle étape dans la lutte contre les « Montagnards ». S’il est désormais impossible de revenir sur le suffrage universel, « esprit de la constitution », il est possible d’en limiter la portée. La loi du 31 mai restreint le corps électoral par l’ajout d’une condition à l’inscription sur les listes. Trois ans de domicile continus sont exigibles des votants, ce qui exclut les migrants, les « vagabonds ». La loi du 31 mai, une fois appliquée, réduit le corps électoral de près d’un tiers, le nombre d’électeurs passant de 9 600 000 à 6 800 000. Tout le jeu politique s’en trouve changé. Louis Napoléon Bonaparte demande à l’Assemblée nationale de l’autoriser à

briguer un second mandat alors qu’il n’est pas rééligible. Face au refus des parlementaires, il tente un coup d’État le 2 décembre 1851, dissous l’Assemblée et rétablit le suffrage universel.

appartenant à la même corporation des hommes politiques professionnels. La participation aux élections, parfois refusée à l’extrême droite et à l’extrême gauche, est utilisée par certains nouveaux entrants dans la compétition à des fins de propagande avant l’assaut final révolutionnaire. Peu à peu, pris dans la machinerie démocratique, les partis hors système et les tenants des régimes monarchistes ou autoritaires apprennent, eux aussi, à respecter le verdict des urnes, qui seules confèrent le droit d’occuper temporairement les positions de pouvoir politique. Le recrutement du personnel politique aura tendance à se démocratiser et les titulaires de mandat auront tendance à se professionnaliser. C’est le temps des « politiciens » comme les appellent leurs détracteurs. Le mot apparaît vers la fin du XIXe siècle et désigne ceux qui vivent, pour reprendre le mot du sociologue allemand Max Weber, pour et de la politique. Ce qui signifie qu’ils sont rémunérés par leur parti ou le plus souvent par une indemnité parlementaire (instaurée très précocement en France dès 1789, supprimée puis réinstaurée en 1848 et définitivement en 1870). Les membres des professions libérales (avocats surtout, médecins, publicistes), de l’enseignement (instituteurs et professeurs) peuvent ainsi concurrencer les anciens notables qui pouvaient financer leurs activités politiques sur leur fortune et leurs loisirs. « La fin des notables » (au début de la IIIe République) n’est pas aussi brutale qu’on a pu le dire. Certains arrivent à résister à la concurrence des comités en s’adaptant, en se spécialisant et en apprenant, eux aussi, les techniques de démarchage électoral et de recherche de voix en compétition démocratique : rendre des services, certes, mais également multiplier les affiches, les journaux, tenir des réunions. Bref, faire campagne.

« Le triomphe de la République », Estampe, 1870, musée Carnavalet, Paris. Cette allégorie au titre explicite permet de présenter clairement la problématique de la période. La République triomphante, au centre de l’image, est incarnée très classiquement par une femme vêtue à l’antique et coiffée du bonnet phrygien. Cette Marianne tient, dans la main gauche, le drapeau tricolore et, dans la main droite, un glaive de justice. Derrière elle, une sorte d’ange lève un flambeau qui éclaire le monde. Deux angelots portent les symboles de la démocratie : les droits de l’homme et le suffrage universel. Autour de la République sont regroupées les différentes composantes du peuple français. À droite de l’image, un forgeron représente le monde ouvrier, aux côtés d’un paysan tenant une fourche. À

Le coup d’État du 2 décembre 1851 : restauration ou mise en place d‘une expérience politique originale ? Louis Napoléon Bonaparte décide de dissoudre l’Assemblée, le Conseil d’État, de rétablir le suffrage universel en abrogeant la loi du 30 mai 1850 qui limitait le suffrage universel, de convoquer l’ensemble des électeurs pour de nouvelles élections. On peut parler de coup de force car le pouvoir exécutif décrète, il ne tient donc pas compte du pouvoir législatif ni du pouvoir judiciaire pour prendre le pouvoir. Il affirme détenir sa légitimité du « Peuple français » au nom duquel il décrète. Enfin, il instaure l’état de siège, s’appuyant sur l’armée pour maintenir l’ordre. La seule conquête qui reste est le suffrage universel, mais il est dénaturé et utilisé au profit du pouvoir. La proclamation du 2 décembre 1851 est un texte essentiel qui fixe les fondements du nouveau régime autoritaire. Elle s’inscrit dans une mise en scène précise, ciblée et bien orchestrée. En effet, le coup d’État n’a pas pour vocation de conquérir un pouvoir déjà en grande partie acquis mais de se prémunir contre les résistances que pourraient susciter les nouvelles initiatives constitutionnelles. La réussite de l’entreprise passe d’abord par une grande opération de propagande qui doit faire accepter le fait accompli à l’opinion publique. Ainsi, dans la nuit du 1er au 2 décembre, le coup d’État débute-t-il par l’occupation de l’Imprimerie nationale. A l’aube du 2 décembre, des afficheurs salariés de la préfecture placardent sur tous les murs de Paris une proclamation à la population. Elle annonce la dissolution de l’Assemblée législative, impopulaire parce que conservatrice, la préparation d’une nouvelle Constitution, un plébiscite pour la ratifier, le rétablissement du suffrage universel par abrogation de la loi du 31 mai 1850. Dans un premier temps, Louis Napoléon Bonaparte préfère la démagogie à la violence. En rendant au peuple sa voix, il se place plus à gauche que l’Assemblée dissoute. En satisfaisant l’aspiration des Français à la souveraineté nationale, en fondant son régime sur la démocratie, il montre l’une des facettes de son programme : « fermer l’ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple », conception à la fois antirévolutionnaire, ambitieuse et paternaliste, mais aussi progressiste. Contrairement à Paris, la province tente de s’opposer au coup d’État. Partout où la propagande républicaine s’était développée, l’annonce de l’événement donne le signe de l’insurrection. Le fondement de l’insurrection en province comme à Paris repose dans l’article 68 de la constitution « Le président est déchu […], les citoyens sont tenus de lui refuser l’obéissance ». Comment ? L’article précise que le pouvoir exécutif revient alors à l’Assemblée. Celle-ci n’ayant pas eu le temps de s’en saisir, la résistance prend une forme improvisée, celle de colonnes de paysans, guidés par des chefs ceints de l’écharpe rouge, manifestant parfois avec violence leur mécontentement. La proclamation du préfet de l’Allier du 4 décembre reflète l’interprétation que le nouveau pouvoir et le Parti de l’ordre veulent donner de l’événement. L’insurrection, venue des campagnes arriérées, y est assimilée à une jacquerie. Au-delà de la réaction antirévolutionnaire, cette interprétation de l’insurrection provinciale est d’un intérêt politique majeur. Le péril rouge devient la justification du coup d’État. Le mythe de la jacquerie permet à Louis Napoléon Bonaparte d’infléchir sa propagande. Pour sauver la société du péril révolutionnaire, il lui fallait consolider l’État. Ainsi, le coup d’État qui le 2 décembre comportait une vague composante de gauche est devenu, en quelques jours, une entreprise radicalement conservatrice. À Paris, l’article 68 conduit quelques députés républicains, dont Victor Hugo, à tenter de soulever le peuple : « Louis Napoléon trahit la République ». Le 2 décembre, ces républicains élisent un comité de résistance qui tente d’appeler le peuple de la capitale aux barricades. Les Parisiens n’ont pas élevé de barricades spontanées. Le souvenir de la répression des journées de juin 1848 est encore vivace, d’autant que l’annonce de la restitution du suffrage universel suscite des mouvements favorables. Les ouvriers parisiens ne veulent pas résister au coup d’État parce que celui-ci renverse un régime républicain conservateur qui leur a été hostile. Pourtant la résistance s’organise au cri de « Vive la constitution ». Le 4 décembre, le duc de Morny décide la répression. En fin de soirée, les troupes, supérieures en nombre et en armement, ont abattu la plupart des barricades. La «

fusillade des boulevards » montre la résolution des hommes de l’Élysée. Victor Hugo, ainsi que soixante-dix autres représentants de la gauche, est contraint à l’exil. Le coup d’État de décembre est, pour les républicains des années 1870, le crime originel du régime bonapartiste. Ils insistent sur l’horreur de la fusillade qui fit 400 morts sur les grands boulevards.

gauche, les soldats fraternisent avec les ouvriers en blouse et les bourgeois (on aperçoit un chapeau haut de forme à l’arrière- plan). Marianne foule aux pieds les symboles

Un plébiscite approuve à une écrasante majorité un prolongement de son mandat de 10 ans et la possibilité de réviser la Constitution.

Les institutions de 1852 « Il est dans la nature de la démocratie de s’incarner dans un chef ». Ces mots de Louis-Napoléon Bonaparte reflètent l’esprit de la Constitution promulguée le 4 janvier 1852. Cette Constitution qui s’inspire des principes institutionnels du Consulat, est un pas vers le rétablissement de l’Empire. Les institutions de 1852 sont celles d’un régime autoritaire, qui a certes conservé le suffrage universel, mais où l’exécutif contrôle très étroitement le législatif. Les députés sont élus selon le système de la candidature officielle. Le Corps législatif ne fait que voter les lois proposées par Louis-Napoléon Bonaparte et préparées par le Conseil d’État. Les éventuels amendements doivent être acceptés par le Conseil d’État. Le Sénat, dont les membres sont nommés par Louis-Napoléon Bonaparte, peut s’opposer à la promulgation d’une loi. C’est au cours de sa tournée des départements à l’automne 1852, organisée par le ministre de l’Intérieur Persigny, que le prince-président fut de plus en plus accueilli par des acclamations le poussant officiellement à rétablir l’Empire et que fut prononcée, lors du discours de Bordeaux, la fameuse phrase : « L’Empire, c’est la paix » L’Empire est proclamé le 2 décembre 1852, jour anniversaire du sacre de Napoléon Ier et de la bataille d’Austerlitz, puis approuvé par plébiscite. Ce régime semble en façade respecter certains principes nés de la Déclaration des droits de l’homme comme la souveraineté populaire, l’existence d’une assemblée issue de la nation, voire même un semblant de séparation des pouvoirs. Mais en diluant les prérogatives des assemblées, en nommant leurs membres ou en influençant les électeurs pour leur nomination, l’empereur s’arroge finalement un contrôle total sur le travail législatif et ce d’autant qu’il est le seul à posséder l’initiative des lois. Concentrant entre ses mains les pouvoirs, ce régime est donc un régime autoritaire qui tire sa légitimité du plébiscite. On parle de césarisme. Par la suite, le prince-président ne modifiera pas les dispositions constitutionnelles majeures. Cette période constitue donc la matrice du Second Empire, césarisme démocratique dans lequel le suffrage universel n’est pas remis en cause mais confisqué par une pratique autoritaire incarnée par un homme.

II. Napoléon III et le Second Empire Empire, une monarchie autoritaire ? Fils d’Hortense de Beauharnais et de Louis Bonaparte, frère cadet de Napoléon Ier, Louis-Napoléon passe son enfance en exil, à Arenenberg, en Suisse. Élevé dans le culte du Premier Empire et dans l’attachement aux principes révolutionnaires, il apparaît très tôt comme un révolutionnaire exalté. En 1831, il combat aux côtés des carbonari en Italie. La mort du duc de Reichstadt, le 22 juillet 1832, fait de lui le seul à pouvoir relever le nom des Bonaparte. Après avoir été successivement exilé, proscrit, prisonnier, évadé, la révolution de février 1848 lui donne l’occasion de revenir en France. Alors inconnu de la plupart des Français mais bénéficiant de la légende à laquelle son nom est attaché, il remporte l’élection du 10 décembre 1848 et devient le premier président de la République française. Après le coup d’État du 2 décembre 1851, il fait rédiger une nouvelle constitution qui lui octroie de très larges pouvoirs et établit un régime aux apparences démocratiques mais en réalité liberticide. La dignité impériale une fois rétablie, il dirige la France pendant 18 ans. Il instaure alors une certaine pratique du pouvoir à l’origine d’une tradition politique qui connaîtra une longue postérité: le bonapartisme. « Napoléon le Petit », comme le surnomma Hugo, est en fait une personnalité beaucoup plus complexe que ne le laisse penser la multitude de caricatures qui fonde sa légende noire. S’inspirant du modèle économique anglais, il favorise l’entrée de la France dans la révolution industrielle. Auteur de L’Extinction du paupérisme, il fait voter – tardivement – une législation en faveur des ouvriers. Visionnaire sur le plan de la politique extérieure, il veut redonner à la France une place au sein du concert européen tout en défendant le principe des nationalités.

du pouvoir monarchique : une couronne et une main de justice, posées sur un coussin pourpre. Au premier plan de l’image, les

monarchistes dévalent les marches du pouvoir : ils sont chassés par la République. À gauche de l’image, on reconnaît les

royalistes, avec leurs principes (le droit divin, la Charte de 1814). Leur prétendant, le comte de Chambord (représenté d’une manière réaliste), portant les attributs de la royauté (manteau fleurdelisé et sceptre), chancelle. Les trois autres personnages sont des partisans des Bourbons. Le comte de Chambord (1820-1883), petit-fils de Charles X, est le prétendant à la Couronne pour la branche « légitime » des Bourbon, sous le nom de Henri V. Profitant de la victoire des royalistes aux législatives de février 1871, il rentre en France pour tenter la restauration. Mais la « fusion dynastique » avec le prétendant des Orléans (le comte de Paris) s’avère impossible, notamment parce que le comte de Chambord refuse d’adopter le drapeau tricolore (refus réitéré dans une lettre du 23 octobre 1873, qui fait définitivement échouer la restauration). L’idéologie légitimiste peut être définie globalement comme contre-révolutionnaire dans la mesure où elle considère la Révolution française comme une rupture néfaste dans l’histoire de France. Le terme « dotations » et la bourse que tient l’un des personnages sont des allusions au « milliard des émigrés » (loi de 1825 accordant des indemnités pour les biens confisqués aux émigrés). À droite, on assiste à la déroute du bonapartisme. On reconnaît aisément Napoléon III, dans son uniforme impérial, et son fils (le Prince impérial), accablés par la défaite de Sedan. Le terme « plébiscite » renvoie à la doctrine bonapartiste. La République semble chasser, en même temps que Napoléon III, le Prussien (uniforme vert) et l’Autrichien (uniforme blanc), autres incarnations de l’idéologie impériale et militariste. C’est une République triomphante qui est représentée (elle pose le pied sur les symboles de la royauté). Mais elle est aussi consensuelle, car l’ensemble des forces politiques françaises sont représentées, des monarchistes aux socialistes en passant par les bonapartistes, les républicains modérés ou encore les radicaux. C’est donc l’ensemble de la Nation (on aperçoit au fond le génie de la Nation) qui est rassemblée, comme elle l’avait été jadis le 14 juillet 1790, autour de valeurs communes et de la Constitution de

1875.

Plantation d’un arbre de la Liberté

Sa politique artistique et culturelle, longtemps méprisée, est ambitieuse. Désirant faire de Paris la capitale la plus moderne du monde, il encourage un nouvel urbanisme qui transforme la ville médiévale en Ville lumière. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, sonne le glas du régime. La Troisième République

La plantation d’arbres symbolisant la liberté renoue avec une pratique remontant à la révolution de 1789 et à la plantation des « arbres de mai » sous l’Ancien Régime. En 1848, les cérémonies ont lieu généralement

naissante diabolise alors Napoléon III et le Second Empire. Les historiens s’attachent aujourd’hui à réévaluer l’homme et son oeuvre politique.

L’économie française sous le Second Empire Sous le Second Empire, le développement économique est largement dû à l’impulsion de Napoléon III lui-même, passionné par les questions économiques (grâce à ses lectures de jeunesse et à ses visites dans les principales régions économiques d’Angleterre avant 1848, lors de sa jeunesse aventureuse). Jouent aussi un rôle la découverte de nouvelles mines d’or en Californie (1848) et en Australie (1850) et la mise en place d’un système bancaire moderne. L’aménagement de la France prolonge celui de la monarchie de Juillet (loi sur les chemins de fer de 1842) en l’amplifiant. Noter l’accent mis sur les transports (voies ferrées, ports, canaux), les grands travaux (assèchement de la Sologne et surtout des Landes), l’urbanisme (qui se poursuit jusque dans les années 1890) :

c’est sous le Second Empire que la France est entrée vraiment dans la révolution industrielle. Partisan des idées des saint-simoniens (qui voyaient le progrès humain se réaliser par le développement d’une économie moderne) et adepte du libre-échange (l’abaissement des droits de douanes devant permettre la modernisation des industries grâce à la concurrence avec l’étranger), Napoléon III est à la base de la modernisation économique du pays. Il imposa parfois ses idées : les négociations aboutissant au traité de libre-échange avec le Royaume-Uni (janvier 1860) furent menées secrètement, une partie du gouvernement et des milieux d’affaires étant opposés à l’ouverture des frontières.

en présence du clergé, traduisant par là une constatation : la révolution de 1848 n’est nullement anticléricale. La cérémonie ici représentée exprime un certain unanimisme. C’est le temps de « l’illusion lyrique ».

Cette lithographie célèbre le suffrage universel. Elle témoigne de l’enthousiasme pour le vote de tous malgré les déceptions apportées aux républicains par les votes de décembre 1848 et de mai 1849. Une jeune femme, drapée en blanc et coiffée d’un bonnet phrygien, symbolise la liberté ; elle tient dans la main gauche la table des Droits de l’homme, appuyée sur une presse d’imprimerie, et dans la main droite un flambeau qui éclaire l’urne (la lumière symbolise la raison). Celle-ci est apportée par un homme en blouse et lavallière. Vers cette urne convergent, à gauche et en arrière-plan, des cortèges d’hommes unis fraternellement. On distingue symboliquement, au premier rang, de droite à gauche, un paysan, un bourgeois, un ouvrier et un soldat. Ledru- Rollin, accoudé à un arbre de la liberté, contemple ce spectacle comme celui de sa victoire. À droite, les députés du parti de l’Ordre (Falloux, Montalembert, et Thiers) semblent perplexes voire craintifs. Cette lithographie permet aussi l’association de l’idée républicaine et du suffrage universel avec celle de progrès matériel. L’urne électorale est entourée d’une corne d’abondance d’où sortent des fruits. Les deux cortèges d’électeurs sortent l’un d’un quai où accostent des bateaux à vapeur, l’autre d’une gare de chemin de fer. Le succès de la IIe République est ainsi fondé sur le suffrage universel mais aussi sur le développement économique, conformément aux idées développées par Saint-Simon.

Discours de Bordeaux, 9 octobre 1852 C’est le discours le plus important de la tournée entreprise en 1852 pour amener l’Empire. Louis-Napoléon Bonaparte (futur Napoléon III) définit son règne à venir en levant l’hypothèque qui pèse sur la tradition dont il est l’héritier : la guerre en Europe. Le Second Empire sera synonyme de paix. Le neveu de Napoléon Ier reprend le thème de la réconciliation nationale mais en y ajoutant une nouveauté, le progrès technique et l’expansion de l’économie.

Expansion coloniale et politique extérieure du Second Empire Les opérations en Europe sont destinées à faire oublier le congrès de Vienne. Le

On peut réfléchir à la personnalité originale de Louis Napoléon Bonaparte à la fois prétendant au trône et sensible aux professions de foi libérales. Le 4 juin 1848, Louis Napoléon Bonaparte revient à la politique. Il est élu député à l’Assemblée. C’est lui encore que les Français choisissent le 10 décembre 1848 à la présidence de la IIe République. Cette victoire, à l’origine directe du Second Empire, s’explique par l’alliance qu’il noue avec le comité de la rue de Poitiers, notables nostalgiques des anciennes monarchies, influents mais pas assez pour rassembler les électeurs, et par un nom connu de la France entière. Le souvenir de Napoléon Ier, de la grande Armée, transmis dans les familles est un atout majeur à l’heure où la campagne électorale de masse n’existe pas. Contrairement aux croyances de Thiers, l’homme fort du comité de la rue de Poitiers, Louis Napoléon Bonaparte n’est pas « un crétin qu’on mènera ». Avec le personnage émerge une sorte de doctrine inédite qui n’est pas celle du Parti de l’ordre et de l’Assemblée conservatrice. Louis Napoléon Bonaparte se croit légitime au point qu’il fondera bientôt sur cette légitimité son droit à violer la Constitution qu’il n’aura pu réformer. Comme son oncle, il croit aux principes sociaux et juridiques de 1789, mais contrairement à lui, il a reçu une éducation moderne et ouverte. Son exil en Grande-Bretagne lui a montré que la modernité industrielle engendrait le paupérisme. Cette misère du peuple donne à l’État un devoir d’intervention. S’il n’avait été prétendant au trône, l’auteur de L’extinction du paupérisme aurait pu être socialiste. C’est là l’insurmontable contradiction de sa pensée : l’idée que seul un pouvoir fort et non un pouvoir collectif peut engendrer le progrès. « Faire le bien, améliorer le sort des populations » : Louis Napoléon Bonaparte se fait son propre propagandiste. C’est lui qui invente le voyage présidentiel. Il fait quatorze voyages entre 1849 et 1851 afin de présenter ses idées et de préparer indirectement une prise du pouvoir, la Constitution lui interdisant toute réélection. Tel est l’objectif de ses discours entre démagogie et aspirations sociales sincères (à Dijon en juin 1851…).

Au matin du 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte fait afficher un « appel au peuple » où il légitime le coup d’État et annonce une nouvelle Constitution, inspirée du Consulat. L’expression « fermer l’ère des révolutions » doit se comprendre à deux niveaux. Il s’agit d’abord de clore la période révolutionnaire commencée en 1789, de mettre un terme à ce processus, en luttant contre les « passions subversives » et en proposant des institutions durables. Mais il s’agit en même temps de pérenniser les acquis de 1789, de fonder

définitivement un système inspiré par la Révolution française. L’autre formule du texte qui définit bien le programme bonapartiste dans son rapport à la Révolution est : « la France régénérée par la révolution de 89 et organisée par l’Empereur ». On retrouve, en effet, là toute l’ambiguïté du bonapartisme, qui prétend concilier la souveraineté nationale et l’ordre monarchique.

congrès de Paris (1856, mettant fin à la guerre de Crimée), la guerre d’Italie (1859) redonnent la première place à la France et en font le champion des nationalités. La politique coloniale, un projet personnel de Napoléon III, consolide (en Algérie) ou jette (au Sénégal, en Indochine) les bases du deuxième empire colonial français, qui s’épanouira sous la IIIe République. Napoléon III se veut autant l’empereur des Français que des Arabes. Si la politique de protection de la propriété des indigènes connaît un succès mitigé, la politique

algérienne de Napoléon III, très favorable aux indigènes, génère une forte opposition de la part des colons français. Par hostilité à la tentative du « royaume arabe » beaucoup

Le Second Empire se réserve le droit de désigner aux électeurs le « bon choix » à faire. On craint en effet que les électeurs, peu habitués au suffrage universel, ne se laissent abuser par des démagogues : à droite, c’est la peur de voir élire des candidats « rouges », à gauche, celle de voir les électeurs tomber sous l’influence des notables (le châtelain, le curé…). Cela explique les hésitations de 1848 à mettre en place le suffrage universel, puis la loi de mai 1850 le restreignant. Ici, il est maintenu, mais guidé. Le préfet intervient en donnant des instructions aux maires : désignation du « bon candidat », mise à disposition d’un seul bulletin de vote, service d’ordre pour empêcher les adversaires de se manifester, incitation au retrait d’un candidat.

Les réformes politiques On constate qu’après 1863 l’opposition au régime est de plus en plus présente au sein du corps législatif (8 élus en 1852 contre 74 en 1869), alors que l’intérêt des Français pour les élections ne cesse de grandir. Cette force nouvelle de l’opposition s’explique en partie par la libéralisation progressive du régime :

amnistie de 1859, réformes du décret sur la presse et du fonctionnement des institutions. Des réformes importantes sont adoptées au cours des années 1860, ce qui aboutit, en 1870, à un régime quasi-parlementaire. Le Corps législatif obtient le droit d’adresse en 1860 et, surtout, le droit d’interpellation en 1867, qui lui permet de critiquer la politique du gouvernement. Le droit d’initiative des lois est partagé à partir de 1869 entre l’Empereur et le Corps législatif, qui obtient ainsi une prérogative fondamentale dans un régime démocratique. La liberté de la presse (1868) et l’assouplissement du système de la candidature officielle pour les législatives de 1869 permettent à l’opposition de renforcer ses positions au Corps législatif. En 1870, le régime devient presque parlementaire, puisque les ministres sont responsables devant le Corps législatif (gouvernement dirigé par le républicain rallié Émile Ollivier). Toutes les ambiguïtés ne sont cependant pas levées, puisque l’Empereur reste « responsable devant le peuple français » et qu’il fait ratifier par plébiscite ces réformes. Dans son discours, Napoléon III insiste sur le fait que son régime associe « ordre et liberté » et qu’il repose sur des « bases plébiscitaires », donc sur l’approbation du peuple français. En effet, le corps législatif est élu au suffrage universel masculin direct et le Second Empire a eu recours par trois fois à des référendums au cours de son existence. On peut donc appeler « césarisme démocratique » cette pensée politique qui entend appuyer un pouvoir fort, incarné par l’empereur, garant de l’ordre, sur un lien direct avec le peuple par le biais du suffrage universel. L’objectif du référendum est double. D’abord, faire « ratifier les réformes libérales réalisées ces dix dernières années », ensuite rendre « plus facile, dans l’avenir, la transmission de la Couronne ». Napoléon III cherche donc à consolider son régime alors que l’opposition progresse. Le gouvernement n’hésite pas à intervenir pour prôner le oui au référendum de mai 1870, en utilisant non seulement l’administration préfectorale et les magistrats municipaux, mais aussi le clergé. Il réussit son pari, puisque les électeurs approuvent massivement sa politique en mai 1870. Un bonapartiste convaincu : Haussmann Selon Haussmann, le régime impérial apporte la stabilité à un pays, grâce au principe monarchique de l’hérédité. Bien tenu en mains par ce pouvoir fort, le pays est respecté de ses voisins, notamment parce que son chef est égal en dignité aux autres dirigeants (Haussmann pense aux « grands monarques » qui dirigent l’Empire austro-hongrois, la Prusse, la Russie, voire la Grande-Bretagne). Haussmann oppose nettement le régime impérial au régime parlementaire, qui plongerait le pays dans les divisions politiques, ce qui serait un obstacle au « développement de sa grandeur et de sa puissance ». Mais sa définition du bonapartisme est toutefois étonnante, puisqu’il prétend concilier l’hérédité et la souveraineté nationale, l’Empire « autoritaire » et la démocratie. La Constitution garantirait les droits de la nation, dont l’Empereur est le représentant. L’Empire serait « la seule forme pratique de la démocratie », incarnée en quelque sorte dans un homme fort. On retrouve là les ambiguïtés du « césarisme démocratique »

de

colons se rallient aux républicains. Ils

accueilleront avec joie la proclamation de la

République qui devra faire face à l’insurrection de 100 000 moujahidin en

Kabylie, dans le Constantinois et dans l’Oranais ; le soulèvement ne fut écrasé qu’en

1872.

La

colonisation en Indochine est la

conséquence du désir de Napoléon III de

protéger les missionnaires français persécutés par l’empereur d’Annam. La conquête de la région de Saigon (1859-1861) prive l’Annam d’une partie de ses ressources en riz, ce qui oblige l’empereur d’Annam à céder la Cochinchine à la France. Le protectorat sur le Cambodge voisin permet ensuite de contrôler le cours du Mékong et de se lancer dans des expéditions d’exploration vers le Laos et la Chine du Sud (mission Doudart de Lagrée en

1866-1868).

L’expédition du Mexique (« la grande pensée

du

règne »), destinée à se faire rembourser les

créances mexicaines et à créer un grand empire catholique favorable à la France en Amérique latine, est un échec coûteux. Cet échec et la montée de la Prusse après 1866 (victoire de Sadowa contre l’Autriche) font que la France n’est plus aussi triomphante qu’aux alentours des années 1860. Napoléon III a combattu à la tête de ses troupes durant la guerre franco-prussienne, déclarée le 19 juillet 1870. L’offensive victorieuse des armées prussiennes dans le nord de l’Alsace en août 1870 contraint

l’armée française à faire retraite. Tandis que le maréchal Bazaine se laisse bloquer dans Metz, le maréchal Mac-Mahon et Napoléon

III

se replient fin août à Sedan avec 100 000

hommes, espérant pouvoir réorganiser leurs troupes. La cuvette de Sedan est entourée de collines boisées d’où l’artillerie prussienne peut bombarder la ville. Au terme d’un siège très court, Napoléon III décide de capituler le 2 septembre pour éviter un massacre. Comme le Premier Empire, le Second Empire s’achève dans la défaite.

théorisé par Napoléon III. Le césarisme peut être défini au travers du portrait

Napoléon III annonce des réformes politiques Napoléon III justifie les réformes, en affirmant que la France est prête pour plus de libertés. En février 1853, Napoléon III avait déclaré : « À ceux qui regrettent qu’une part plus large n’ait pas été faite à la liberté, je répondrai : la liberté n’a jamais aidé à fonder d’édifice durable, elle le couronne quand le temps l’a consolidé ». En 1867, après « quinze années de calme et de prospérité », il estime donc que son pouvoir est suffisamment fort pour accorder plus de liberté aux Français. L’Empire libéral serait en quelque sorte le prolongement logique de l’Empire autoritaire. Cet argumentaire s’adresse à ceux qui pourraient s’opposer à ces réformes, c’est-à-dire à la fraction la plus autoritaire des bonapartistes, celle qui ne comprend pas la libéralisation du régime. Rouher, à qui ce message est adressé, est l’un des chefs de file de ces bonapartistes « durs» (les «mameluks»), qui ont ensuite combattu Émile Ollivier en 1870. Dans cet extrait, l’Empereur annonce un assouplissement de la législation sur la presse, un élargissement du droit de réunion et un pas vers le régime parlementaire. En

qu’Haussmann dresse de lui-même. Il se dit « démocrate » et « libéral » mais aussi « autoritaire ». Régime qui se veut démocratique car la Constitution émane de la « souveraineté du Peuple », libéral car il reconnaît des « droits inaliénables

»

« imprescriptibles », reprenant ainsi les termes de la Déclaration des droits de

l’homme et du citoyen. « Autoritaire », car il faut un exécutif fort, stable, aux mains d’un « délégué » héréditaire de la Nation, désintéressé, qui rivalise en dignité avec « les plus grands monarques ». Dans la réalité, l’aspect autoritaire l’emporte sur tous les autres, le suffrage universel est encadré, les libertés sont limitées. Il oppose l’Empire au régime parlementaire qui, selon lui, conduit à une compétition des partis, à l’instabilité ministérielle et, finalement, à l’impuissance du pouvoir exécutif. Le régime parlementaire conduit à privilégier les intérêts partisans plutôt que la grandeur et la puissance de la patrie. Mais on peut noter que Haussmann reste réfractaire au régime parlementaire, alors que le régime a évolué dans ce sens en 1869-1870. La liberté d’expression Elle n’est pas de mise entre 1851 et 1860. Les opposants au régime sont emprisonnés ou exilés. C’est seulement en 1859 que Napoléon III autorise ces derniers à rentrer en France. La presse a été placée sous surveillance par un décret en février 1852. Un journal ne peut être publié qu’après avoir reçu « l’autorisation préalable du gouvernement ». Les journalistes ne peuvent rendre compte librement de certains sujets politiques, notamment des discussions au Sénat et au Conseil d’État, et des procès pour délit de presse. Plus grave, tout périodique contrevenant à ce décret peut être suspendu voire supprimé sans jugement, par simple décision ministérielle.

III. La crise de 1870-1871 : l’Année terrible

Le peuple de Paris pendant le premier siège Les sources montrent l’agitation du peuple parisien dans l’atmosphère surchauffée du premier siège de Paris, qui a engendré la Commune. Les orateurs de l’extrême gauche attendent de la Commune tout d’abord la victoire : il faut « chasser les Prussiens ». Tous les historiens ont souligné le fort sentiment patriotique qui animait les futurs Communards. Les Communards sont en premier lieu des combattants qui veulent se battre alors qu’on ne les envoie pas au combat, et qui y gagnent la conviction d’avoir été trahis par le gouvernement provisoire Favre-Trochu, désigné le 4 septembre 1870 pour mener la lutte contre la Prusse. Le patriotisme du XIXe siècle est une valeur portée par la gauche en directe filiation de la Révolution et des souvenirs des soldats de l’An II. Patriote est alors un corollaire de républicain, aussi bien pour les ouvriers que pour les classes moyennes. On attend aussi de la Commune l’instauration de « la véritable République », c’est-à-dire de « la République démocratique et sociale ». Les Communards se réfèrent principalement à la République jacobine, celle des sans-culotte et de Robespierre. L’extrême gauche parisienne met ses espoirs dans « la Sociale », qui s’occupera enfin du peuple, qui apportera l’égalité (« il faut que le château soit abaissé un peu et la chaumière élevée beaucoup »). L’État encouragera les « associations ouvrières qui remplaceront les patrons » : c’est le vieux programme de la gauche (formulé par Louis Blanc dans les années 1840), qui consiste à organiser dans chaque métier des coopératives ouvrières. Le financement sera fourni par des confiscations, notamment aux dépens de l’Église. Ces revendications reviennent à mettre en cause implicitement le gouvernement de Défense nationale. Si on réclame la « véritable République », c’est bien que le régime en place est considéré comme une fausse République, ni démocratique, ni sociale, et pas assez énergique face à l’ennemi. La « république à dix monarques

effet, même s’il continue à refuser l’idée d’un gouvernement responsable devant le parlement, Napoléon III entend créer un lien entre les ministres et les deux assemblées.

THIERS Les discours de Thiers en 1850 sont éclairants quant aux rapports entretenus entre la bourgeoisie et les classes laborieuses dites dangereuses. « Il faut tout faire pour le pauvre » excepté lui donner le droit de vote. La « vile multitude », héritière de la violence spontanée jacobine ou de la jacquerie, n’est pas en capacité de se prononcer, faute d’éducation politique, sur le « sort ou l’avenir du pays ». Elle évoque pour Thiers cette populace à l’instinct sanguinaire qui « a perdu toutes les républiques » modérées. La phobie des « rouges » explique l’incommunicabilité entre la IIe République et le peuple. Le socialisme y est encore de l’ordre non pas du discutable, mais du pervers ou du pathologique. Les « libertés nécessaires » selon Thiers en

1869

C’est le programme de l’opposition libérale à l’Empire en réponse au discours du trône de 1864. Thiers, alors opposant orléaniste à l’Empire, définit les « libertés nécessaires » :

»

fustigée ici, c’est précisément le gouvernement de Défense nationale, qui

gouverne la France du 4 septembre 1870 au 13 février 1871, composée d’une dizaine de membres. Il s’agissait de républicains modérés (Jules Ferry, Jules Favre, Jules Simon…) ou radicaux (Léon Gambetta, Pelletan…). Aucun représentant de l’extrême gauche n’y siégeait depuis la démission de Rochefort (le 1 er novembre 1870). Il ne faut pas toucher à Paris Le 28 janvier, l’armistice est signé. Paris doit capituler après des semaines de siège. L’Assemblée nationale, élue le 8 février 1871, siège, depuis le 12 février, à

la garantie du citoyen contre l’arbitraire du pouvoir, la liberté de la presse et la liberté des élections. Ces trois libertés devant déboucher sur le droit d’interpellation et, à terme, sur le régime parlementaire. Le discours de Thiers repose sur l’acceptation du suffrage universel. L’auteur est un des hommes politiques les plus importants de l’époque. La

Bordeaux, puisque Paris a été assiégée par les Prussiens. Les conditions de l’armistice font obligation au gouvernement provisoire, dont Bismarck ne reconnaît pas la légalité, de procéder à des élections d’où doit sortir un pouvoir légal. Le 8 février, une Assemblée nationale est élue dans un pays en large partie occupé et dans une précipitation exigée par les Allemands. Le résultat se solde par une victoire très nette des monarchistes se donnant pour le parti de la paix, sur les républicains partisans de la reprise des combats. La France, assommée par le désastre revient à ses élites traditionnelles. Paris, profondément républicain, s’offense de ce résultat et craint la restauration. L’extrême-gauche, galvanisée par la résistance héroïque du peuple parisien lors du siège de la capitale (septembre 1870-janvier 1871), trouve humiliante la paix que négocie le gouvernement français. Elle s’accompagne, en effet, de la perte de l’Alsace-Lorraine et d’une occupation du territoire jusqu’au paiement d'indemnités de guerre (5 millions de francs-or). Le défilé des Prussiens dans la capitale (le 1er mars), la suppression par l’Assemblée Nationale (le 8 mars) de la solde des gardes nationaux (seule ressource des ouvriers mobilisés) et du moratoire sur les loyers finissent d’exaspérer les Parisiens et expliquent en grande partie le soulèvement de la Commune. Les maladresses de l’Assemblée achèvent d’exaspérer les Parisiens et les poussent dans la révolte. La première maladresse est la décapitalisation de Paris. Après la signature des préliminaires de paix (le 1 er mars) et l’évacuation de Paris par les troupes prussiennes, l’Assemblée peut rentrer dans la capitale. Mais les députés monarchistes se méfient de l’agitation parisienne et proposent de s’installer à Versailles. Les « ruraux », comme on appelle les députés de l’Assemblée, décident que le nouveau siège du pouvoir sera Versailles, siège symbolique de l’ancienne monarchie déchue mais qui pourrait bien être restaurée. Louis Blanc (1811-1882), théoricien du socialisme, en exil à Londres de juin 1848 à septembre 1870, est député de la Seine. Il intervient au nom de la gauche républicaine, dont il est l’un des chefs avec Gambetta. Louis Blanc essaie de mettre en garde l’Assemblée nationale contre les conséquences de la décision qu’elle s’apprête à prendre : la « décapitalisation » de Paris. D’une façon prémonitoire, Louis Blanc affirme que le peuple de Paris ne supportera pas, après les souffrances qu’il a endurées au cours du siège par les Prussiens, de voir Paris privée de son rang de capitale ; il risque alors de se révolter, « l’horrible guerre étrangère » laissant la place à « une guerre civile plus horrible encore ». La seconde maladresse est une autre épreuve d’humiliation : les Prussiens auront le loisir d’entrer et de défiler dans Paris, Thiers, chef de l’exécutif, ayant jugé que la sauvegarde de Belfort valait bien une petite occupation de Paris par les Uhlans. Assemblée parisienne constituée de délégués de la Garde nationale au lendemain des élections de février 1871, le Comité central des vingt arrondissements dirige temporairement la capitale et fait procéder à l’élection d’une Commune, qui se veut la continuatrice de la Commune insurrectionnelle de 1792. Les Parisiens, durement touchés durant le siège de Paris, n’acceptent pas la paix et se considèrent comme trahis. On peut évoquer quelques-uns des thèmes majeurs du programme des Communards : mandat impératif, gouvernement direct, responsabilité des fonctionnaires, instruction laïque, gratuite et obligatoire, séparation de l’Église et de l’État, suppression du budget du culte et des couvents (les Communards partagent avec les Républicains conciliateurs cette hostilité à l’institution religieuse quand ce n’est pas à la religion elle-même, parce que l’Église a partie liée avec l’ensemble des forces réactionnaires), impôt progressif, fin du service militaire et des armées permanentes remplacées par une Garde nationale… Ces décisions ont été appliquées entre mars et fin mai 1871. Dans tout cela, pas de socialisme mais l’idéal de la République « démocratique et sociale », défendue par le Paris populaire, celui des insurrections romantiques du XIXe siècle. L’échec des tentatives de conciliation entre Assemblée nationale et Conseil communal, aggravé par la pression des révolutionnaires, radicalise le mouvement qui se transforme en révolution politique et sociale. Le 18 mars, le peuple parisien s’insurge. Le gouvernement de Thiers se retire à Versailles, repousse la tentative de conciliation des maires parisiens (dont Clemenceau) et coupe la ville de ses communications avec l’extérieur. L’isolement de Paris, l’attentisme du reste de la France, permettent à A. Thiers avec la complicité de Bismarck, de préparer la répression. La proclamation d’A. Thiers aux Parisiens datée du 8 mai 1871 témoigne de l’interprétation du mouvement communard par les « Versaillais ». La Commune, présentée comme un pouvoir illégitime, minoritaire et dictatorial, partisan de la guerre à outrance et empêchant par là

situation sous le Second Empire reste intolérable pour l’opposition menée par Thiers. Le Second Empire ne respecte pas l’habeas corpus, fondement de la liberté individuelle, puisque de simples suspects peuvent être condamnés sans procès. La répression policière a longtemps été forte. Pour Thiers, la presse a un rôle essentiel à jouer dans la vie politique d’un pays car elle permet « d’échanger les idées », elle « enfante l’opinion publique ». L’auteur réclame donc une plus grande liberté pour les journaux, mais pas une liberté totale. Le journaliste ne doit pas pouvoir « outrager l’honneur des citoyens », c’est-à-dire les diffamer, et ne doit pas pouvoir « troubler le repos du pays », c’est-à-dire appeler à des révoltes violentes. Les journaux sont loin de disposer d’une telle liberté sous le Second Empire, même si la situation s’est nettement améliorée depuis 1868. Même si le Second Empire a maintenu le suffrage universel masculin, les élections ne se déroulent pas de manière démocratique. Les résultats des élections législatives sont biaisés par la pratique de la candidature officielle. Elle permet au régime d’obtenir de confortables majorités. Thiers souhaite l’instauration d’un régime parlementaire dans lequel le gouvernement est responsable devant l’Assemblée et dans lequel les élus disposent de l’initiative des lois. Or, sous le Second Empire, aucune des assemblées (Sénat ou Corps législatif) ne possède le pouvoir de renverser le gouvernement ou de proposer une loi. Ces revendications de l’opposition sont peu à peu prises en compte, l’Empire autoritaire deviendra un Empire libéral. « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas » Depuis février 1871, A. Thiers, chef de l’État, exerce pleinement ses pouvoirs. Le 17 février 1871, il a été élu par l’Assemblée « chef de l’exécutif de la République française en attendant qu’il soit statué sur les institutions de la France ». Après la Commune, la loi Rivet (31 août 1871) a confirmé Thiers dans ses fonctions de président de la République. Le 13 novembre 1872, lors de l’ouverture de la session de l’Assemblée nationale, il se prononce pour une « République conservatrice ». Ce discours montre l’évolution politique de l’ancien orléaniste, chef du parti de l’Ordre, désormais convaincu de la nécessité d’instaurer une république pourvu qu’elle soit autoritaire. Âge de 74 ans, Thiers est une sorte de patriarche de la politique, après un itinéraire politique sinueux en apparence, puisqu’il a été ministre de Louis-Philippe, chef du parti de l’Ordre en 1848, défenseur des « libertés nécessaires » sous Napoléon III. En fait, ce parcours politique est cohérent : Thiers a toujours défendu une ligne politique centriste, libérale,

même la pacification et la réorganisation d’un pays exsangue, le chef du gouvernement en appelle à la répression pour « en finir avec la guerre civile ». Marianne prend pour les conservateurs le visage effrayant de la « Sociale ». Une répression féroce (21-28 mai 1871) Avec l’aide de Bismarck qui libère des prisonniers français, Thiers peut rassembler une armée de 130 000 hommes qui lui permettra d’écraser la Commune. Les Versaillais entrent dans Paris par l’ouest, leur progression

refusant aussi bien la réaction (les blancs) que la révolution (les rouges). La forme du régime (monarchie ou république) est pour lui secondaire. La formule «la République, déjà essayée à deux reprises et sans succès » fait référence bien sûr aux deux premières républiques, considérées comme des expériences peu concluantes par Thiers. La Première République (1792-1799) a connu des troubles importants (notamment la Terreur) et a mené au pouvoir Napoléon Ier. La IIe République (1848-1852) s’est terminée de la même façon, en amenant sur le trône Napoléon III. Mais la IIIe République sera la bonne! La République est devenue selon Thiers le régime le plus souhaitable, parce que le « pouvoir héréditaire » n’est plus d’actualité. La monarchie a montré ses limites, d’abord avec l’échec de Louis-Philippe (renversé en 1848), puis avec la chute de Napoléon III (balayé par la défaite en 1870). La nation veut maintenant « se régir elle-même ». Ce ralliement de Thiers à la République honnie inquiète les monarchistes partisans de la restauration et majoritaires à l’Assemblée. Ils le poussent à la démission le 24 mai 1873. Thiers a eu raison trop tôt, puisqu’il a été renversé par les monarchistes en 1873. Mais la suite des événements lui a donné raison, puisque les républicains opportunistes, menés par Gambetta et Ferry, ont rassemblé une majorité de Français en 1876 et 1877 autour d’une République modérée, conservatrice. À sa mort, le 3 septembre 1877, juste avant les élections législatives décisives, Thiers est salué comme l’un des chefs du parti républicain.

méthodique pour reconquérir la capitale se ralentissant au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’Est ouvrier. Le 23 mai, 500 barricades s’élèvent dans Paris. À partir du 24 mai, Paris devient le lieu d’une véritable chasse à l’homme. Cette

«

Semaine sanglante » prend fin au cimetière du Père-Lachaise le 28 mai. Après

la Commune, une fois la République installée, il deviendra un des lieux symboliques des rassemblements de la gauche. Il y a peu de photographies fiables relatives à la « semaine sanglante ». Beaucoup semblent être des reconstitutions, et il n’est pas inutile de rappeler qu’une photographie n’est pas forcément une source primaire qui échapperait à d’éventuelles manipulations.

Les Communards, peu à peu refoulés dans les quartiers de l’Est, malgré les barricades, pratiquèrent la stratégie de la terre brûlée qui n’épargna même pas le siège de leur pouvoir, cet Hôtel de Ville bientôt incendié et le palais des Tuileries, qui ne sera pas reconstruit. Au milieu des combats, une foule enragée réclame l’exécution des otages que la Commune tenait emprisonnés depuis le début du mois d’avril : des gardiens de la paix, l’archevêque de Paris, Monseigneur Darboy et d’autres prêtres, des civils considérés comme des mouchards, en tout une centaine d’individus sont passés par les armes. Le bilan de la répression est difficile à établir. L’historien britannique Robert Tombs a tenté de dénombrer les victimes d’une manière très méticuleuse. L’historiographie a souvent avancé le chiffre de 17 000 morts dans les rangs des Communards, voire un chiffre plus élevé. Selon Tombs, le bilan est sans doute de 10 000 Communards tués au cours de la « semaine sanglante » (pour l’armée versaillaise, le bilan est de 400 tués et 1 100 blessés graves). Même si le nombre des morts a donc été revu à la baisse, il reste énorme. Surtout, il faut souligner que, dans leur très grande majorité, ces Communards ne sont pas morts dans la fureur des combats, mais dans des exécutions sans jugement systématiquement organisées par les chefs de l’armée versaillaise. Tombs insiste sur ces massacres planifiés dans un cadre quasiment légal, par des forces militaires et policières intervenant après les combats. « Comme nous l’avons montré, la Semaine sanglante fut en grande partie une tuerie froide et impersonnelle. […] Si l’écrasement de la Commune a marqué en France la fin de l’ère des révolutions, il

a

été un des signes avant-coureurs de l’ère moderne des génocides » (Tombs,

pages 345-346). A ce triste constat s’ajoutèrent encore 37 309 prisonniers (dont 819 femmes et 538 enfants). Les jugements, par des tribunaux militaires, durèrent quatre ans. Il y eut 93 condamnés à mort, 251 aux travaux forcés, 4 586 déportés en Nouvelle-Calédonie (dont Louise Michel) et 5 207 peines de prison (dont 90 enfants). Les derniers prisonniers et déportés sont amnistiés en 1880. La Commune de Paris reste dans la mémoire du mouvement ouvrier et du socialisme comme une aube annonciatrice de l’avenir. Elle est plutôt la dernière des insurrections du Paris des révolutionnaires, la rencontre de la tradition révolutionnaire, fille de 1793, du mouvement républicain avancé et socialiste de la fin de l’Empire, d’une réaction patriotique face à la défaite, d’une affirmation d’autonomie communale face à Versailles et à l’Assemblée nationale.

IV. La IIIe République s’impose entre 1871 et 1879

Destruction de la colonne Vendôme le 16 mai

1871

Sous la Commune, le peuple communie dans de grandes cérémonies quasi religieuses ou lors de séances solennelles d’exorcisme dont l’une aboutit à la destruction de la colonne Vendôme dénoncée comme un « symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme ». Lorsque les Communards tentent une sortie le 3 mai 1871, ils sont facilement arrêtés et les prisonniers sont fusillés. En représailles, la Commune arrête des otages, détruit la maison de Thiers et abat la colonne Vendôme (érigée avec les canons russes et autrichiens pris à la bataille d’Austerlitz et surmontée d’une statue de Napoléon), symbole pour elle du militarisme. Ce « grand mât tout en bronze, sculpté de victoires, et ayant pour vigie Napoléon », comme la décrivait Balzac a connu bien des aléas, chaque gouvernement lui ayant, tout au long du siècle, imposé sa marque. Gustave Courbet, nommé président de la commission des Musées et délégué aux Beaux-Arts en

Le vote de février 1871 et la conquête républicaine des campagnes Le pourcentage des suffrages aux élections législatives du 8 février 1871 oppose une France de l’ouest, majoritairement rurale qui, assommée par le désastre, est revenue à ses élites traditionnelles, à une France de l’est, minoritaire, la France industrielle et urbaine, conquise par les idéaux républicains. La représentation de l’Assemblée en 1871 confirme la majorité monarchique et permet d’en présenter les trois grandes tendances orléaniste, légitimiste et bonapartiste, aux aspirations divergentes. Après « l’année terrible », la France se recueille dans l’ordre et la paix. Les républicains ont besoin du vote des paysans, parce que ceux-ci constituent la majorité de l’électorat dans une France encore rurale (les paysans représentent 69 % de la population à cette date). Le vote conservateur de 1871 fut plus une réponse à la guerre qu’une volonté de réaction. Les campagnes ont

donné, en février 1871, une majorité aux monarchistes, qui incarnaient la paix – ce qui avait exaspéré les républicains les plus avancés (voir la formule de Gaston Crémieux, chef de l’extrême gauche marseillaise : « majorité rurale, honte de la France ! »). Léon Gambetta (1838-1882) a démissionné du gouvernement de Défense nationale le 6 février 1871. Élu député du Bas-Rhin, il a démissionné au lendemain du traité de Francfort, pour protester contre la cession à l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine. Réfugié à Saint-Sébastien (Espagne), il est un spectateur attristé de la guerre civile entre Communards et Versaillais. Réélu député lors des élections partielles de juillet 1871, il décide de devenir le « commis voyageur de la République », pour réaliser la « conquête républicaine des campagnes » : il s’agit de proposer à l’électorat rural une République rassurante. C’est à ce moment que Gambetta prend ses distances avec le radicalisme et se rapproche des républicains modérés de Jules Ferry. Gambetta conçoit la propagande républicaine dans les campagnes comme un travail quotidien mené par des militants de terrain. Il s’adresse ici à des républicains issus du monde rural et il leur demande de convaincre leurs concitoyens là où ils les trouveront, dans leur travail ou leurs loisirs : « dans les foires, dans les marchés, dans vos jeux ». Les paysans doivent parler aux paysans, la frange la plus avancée du monde rural doit convaincre la masse des « huit millions d’agriculteurs » de voter pour les républicains. Pour ce faire, il faut donner du régime républicain une image rassurante, de progrès et surtout d’ordre. Gambetta veut renverser l’argumentaire de ses adversaires, qui assimilent la République à la Commune, au « spectre rouge », à la subversion sociale. Non, « ceux qui recherchent le trouble, le désordre, ce n’est pas nous », ce sont eux, les monarchistes. L’ordre est du côté de la République, tandis que la monarchie représente « les aventures » (référence à la défaite militaire de 1870), une « politique de castes » et la « domination d’un seul », c’est-à-dire la remise en cause des acquis de 1789. Le discours prononcé à Château-Chinon le 26 octobre 1877, s’inscrit dans cette entreprise de fondation d’une « République des paysans », selon le mot de Jules Ferry. Élu président de la République en mai 1873, le maréchal Mac-Mahon, militaire de tradition légitimiste, est chargé de « garder la place » jusqu’à la restauration de la monarchie. Les trois représentants des partis monarchistes siégeant à l’Assemblée sont le comte de Chambord pour les légitimistes, le duc d’Aumale pour les orléanistes et le Prince impérial pour les bonapartistes. Faire de Mac- Mahon, maréchal très populaire par ses victoires lors des guerres de Crimée et d’Italie, royaliste mais sans envergure politique, un président de la République, permet aux royalistes d’attendre un changement d’opinion du comte de Chambord. C’est la raison de la création du septennat. Mais « Henri V » refuse une nouvelle fois de changer d’avis, malgré le ralliement du comte de Paris (août 1873). Il ne reste plus qu’à faire durer la majorité royaliste jusqu’à la mort du duc de Chambord (sans enfants) pour que la couronne revienne alors au comte de Paris, prêt à accepter une monarchie constitutionnelle et le drapeau tricolore. Mais quand « Henri V » meurt en 1883, la République est aux mains des républicains depuis trois ans ! La restauration a échoué parce que le comte de Chambord a refusé d’être un roi constitutionnel acceptant le drapeau tricolore et à cause des manoeuvres des légitimistes et des bonapartistes. Après l’échec de la restauration, il ne reste plus à l’Assemblée qu’à se rallier à une république de compromis.

septembre 1870, avait alors proposé au gouvernement de Défense nationale de déplacer la colonne aux Invalides. Les Communards la mettront bas sans ménagement et Courbet devra payer sa restauration de ses propres deniers.

George Sand présente la Commune comme une sorte de dérapage, dû à l’inexpérience

politique du peuple de Paris. Selon elle, en effet, il a commis trois erreurs :

il a exagéré les conséquences de la défaite militaire face aux Prussiens et surtout les

responsabilités du gouvernement de Défense nationale, accusé de « trahison » pour ne pas avoir pu arrêter l’avance des Prussiens.

il a surestimé le poids de la droite

monarchiste, sans comprendre que Thiers était en train de rallier une partie des

royalistes à la République ; croyant la République en danger, il a donc cru que seule la Commune de Paris pourrait la sauver.

il a placé sa confiance dans un « parti

essentiellement populaire » qui en fait n’existait pas, puisque la Commune, très divisée, fut incapable de définir un véritable programme de gouvernement.

Le parti des « honnêtes gens » Ce texte – très caractéristique de la littérature « versaillaise » mais particulièrement violent dans sa formulation – permet de faire comprendre l’état d’esprit des conservateurs affolés par la Commune. Feydeau propose une vision totalement manichéenne de la société française : d’un côté les « honnêtes gens » (expression souvent utilisée les années suivantes par les tenants de « l’Ordre moral ») ; de l’autre, les « scélérats » et les « gredins », explicitement assimilés aux Communards et aux socialistes. La Commune n’est pas interprétée comme un phénomène politique, mais comme un phénomène criminel. Dans cette perspective, l’auteur appelle de ses voeux un régime autoritaire, une réaction au sens strict du terme, puisqu’il propose de revenir à Louis XIV en rejetant les « conquêtes de 89 » et le « régime parlementaire ».

Les lois de 1875 et le régime parlementaire Mais le calme, loin de favoriser les conservateurs, oeuvre pour la République. Certes, le régime politique reste provisoire, mais le temps va conduire à ce paradoxe d’une Assemblée nationale monarchiste qui, par les lois constitutionnelles de 1875, fonde la République. Cette évolution est attestée à la fois par les élections législatives partielles mais aussi par les élections locales. De janvier 1872 à la chute de Thiers le 24 mai 1873, ont lieu pas moins de trente-huit élections ! Toutes révèlent la constance et l’ampleur des succès républicains. De cette évolution de l’opinion, de cette pesée du suffrage universel, l’Assemblée subit les contrecoups. Henri Wallon (1812-1904), professeur d’histoire et député du Nord, catholique centriste, présente son amendement le 30 janvier 1875. Il est voté d’extrême justesse, grâce à l’appui inattendu du centre droit. L’amendement fonde la République, en droit. Il faut attendre les lois constitutionnelles de 1875 pour que le suffrage universel soit enfin libre de contraintes, mais il s’agit encore d’un suffrage exclusivement masculin. Les trois lois de 1875 définissent un régime parlementaire. La loi du 24

Marianne est de retour Édouard Guillaumin, dit Pépin (1842-vers 1910), fut l’un des principaux collaborateurs de l’hebdomadaire républicain Le Grelot (1871-1905). En entendant La Marseillaise, les trois personnages à l’arrière-plan sont pris de réactions violentes. Le royaliste tourne le dos et se bouche les oreilles, dans une posture ridicule (sa perruque s’envole). Le jésuite lève les bras au ciel, comme s’il invoquait un secours divin, et ses traits expriment un véritable affolement. Le bonapartiste semble pris d’un malaise qui va le terrasser. Les ennemis de la République disparaissent ainsi, comme des fantômes, dans un lointain

février organise le Sénat. Celle du 25 février organise le fonctionnement des pouvoirs publics (Assemblée et président de la République). Celle du 16 juillet 1875 organise les rapports entre les pouvoirs publics. On ne peut parler de Constitution de 1875, car il n’y a pas de texte d’ensemble voté en une seule fois, ni de proclamation de grands principes en préambule. Le gouvernement est responsable devant les deux chambres et le président de la République peut dissoudre la Chambre des députés. Ce régime parlementaire se distingue par deux traits originaux : les pouvoirs importants du Sénat et du président de la République. La loi du 25 février 1875 donne des pouvoirs étendus au président de la République. Incarnant en quelque sorte la République, il « préside aux solennités nationales » et représente la France vis-à-vis des puissances étrangères. Mais il ne se contente pas de ce rôle de représentation : il hérite du droit régalien de grâce ; il est chef des armées ; il nomme « à tous les emplois civils et militaires », ce qui signifie, notamment, qu’il nomme les ministres. Enfin, il participe au processus législatif, dans sa phase initiale (initiative des lois) et dans sa phase finale (promulgation). La dernière clause de l’article 3 citée ici signifie que le Président est politiquement irresponsable : le contreseing ministériel est normal dans le cadre d’un régime parlementaire où le gouvernement est responsable devant l’Assemblée. L’article 5, qui donne le droit de dissolution au président de la République, est conforme aux principes du régime parlementaire. Au total, le président est à la tête de vastes pouvoirs, mais son mode de désignation limite son autorité. Le précédent du 10 décembre 1848, marqué par l’opprobre du bonapartisme, excluait l’élection directe du Président par le peuple. Contrôle et équilibre des pouvoirs fondent donc un système complexe qui peut ouvrir la voie à des interprétations diverses. Tous les éléments du régime parlementaire sont réunis ici. La relation entre l’exécutif et le législatif est équilibrée. Le président de la République peut dissoudre la Chambre des députés. Symétriquement, la Chambre des députés ou le Sénat peuvent censurer le gouvernement, qui est responsable devant les deux chambres. L’élection du président de la République au suffrage universel indirect, par les deux chambres réunies en « Assemblée nationale » (on dit aussi en congrès), et non au suffrage universel direct (comme en 1848), va dans le sens du régime parlementaire. Le Sénat est élu au suffrage universel indirect, par un collège de grands électeurs où le monde rural est surreprésenté. Cela lui donne un caractère moins démocratique que la Chambre des députés, défaut dénoncé pendant longtemps par les radicaux. Par ailleurs, son rôle politique est important : le Sénat peut aussi renverser le gouvernement sous la IIIe République (cela s’est produit en 1896, aux dépens du ministère Bourgeois, et en 1938, aux dépens du 2e ministère Blum). Pourtant, le Sénat ne peut pas être dissous et il doit donner son accord au Président pour une éventuelle dissolution de la Chambre des députés. Les élections du 20 février 1876 sonnent le glas de la droite et l’avènement de la gauche. La crise du 16 mai 1877 a infléchi les institutions, en affaiblissant l’exécutif (le président de la République renonce à utiliser le droit de dissolution) au profit de la Chambre des députés. On parle de « crise du 16 mai » parce que, le 16 mai 1877, le président de la République, Mac-Mahon, demande au président du Conseil, Jules Simon, de démissionner. Cette demande de démission ouvre une crise politique, dans la mesure où Mac-Mahon ne fait pas une lecture strictement parlementaire de la Constitution. Pour lui, le président du Conseil est responsable devant l’Assemblée (dominée par une majorité républicaine), mais aussi devant le président de la République. Étant donné que Mac-Mahon n’approuve pas la politique menée par le gouvernement, il choisit l’épreuve de force : il tente d’abord de former un nouveau gouvernement, confié à de Broglie (un homme très marqué à droite, qui incarne la politique « d’ordre moral » menée en 1873-74) ; puis, il dissout la Chambre qui a mis immédiatement en minorité de Broglie. C’est le président de la République qui est visé implicitement par Gambetta dans ce discours. Quand il affirme que « personne, à quelque degré de l’échelle politique ou administrative qu’il soit placé » ne pourra résister au suffrage universel, il pense évidemment à Mac-Mahon. Il doit se soumettre ou se démettre, parce que les républicains sont majoritaires. La « seule autorité devant laquelle il faut que tous s’inclinent » est le suffrage universel qui désigne une majorité à la Chambre, dont le gouvernement doit être issu. Mac-Mahon s’est d’abord soumis au régime parlementaire, dans la mesure où il a pris acte de la victoire des républicains aux législatives d’octobre 1877 et a accepté la formation d’un gouvernement issu de la majorité parlementaire (ministère Dufaure). Puis

brumeux.

La dissolution est présentée par Daumier comme un gros nuage noir qui obscurcit le ciel au-dessus de l’Assemblée nationale. Devant l’Assemblée, le peuple observe avec inquiétude l’arrivée de ce nuage menaçant. Le peuple est classiquement représenté par la double figure de l’ouvrier (personnage de gauche, coiffé d’une casquette) et du bourgeois (personnage central, coiffé d’un chapeau et vu de dos). La dissolution est donc considérée par le dessinateur comme une menace planant sur la démocratie.

Ce que l’on appelle la « constitution » Grévy est en fait l’interprétation des lois constitutionnelles de 1875 par le nouveau président de la République, élu en février 1879 au lendemain de la démission de Mac- Mahon. Dans son premier message au Parlement (rappelons que la tradition républicaine interdit au président de la République de se rendre dans l’enceinte du Parlement), Jules Grévy définit sa conception des relations entre l’exécutif et le législatif. En affirmant « Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale, exprimée par ses organes constitutionnels », il signifie en fait qu’il n’utilisera pas le droit de dissolution que lui confèrent pourtant les lois constitutionnelles de 1875. En effet, dans la culture républicaine, fondée sur la primauté du Parlement, élu par le peuple, une dissolution est perçue comme une atteinte à la souveraineté populaire et donc, implicitement, comme une tentative d’instauration d’un régime autoritaire. Elle évoque le pouvoir personnel et les souvenirs de 1851. C’est au nom de cette conception que les républicains avaient dénoncé la dissolution opérée par Mac-Mahon après la crise du 16 mai 1877. En imposant cette interprétation des lois de 1875, les républicains posent le socle d’un régime exclusivement parlementaire, dans lequel la plus grande partie du pouvoir revient à la Chambre des députés. Votant lois et budgets, accordant ou refusant sa confiance au gouvernement, participant avec le Sénat à l’élection du chef de l’État, ne craignant plus le risque de dissolution, elle est le pivot du système institutionnel, le lieu des grands débats politiques et des joutes oratoires. À l’inverse, le président de la République, qui se prive de l’exercice de l’un de ses pouvoirs essentiels, voit son influence réduite. La constitution Grévy est donc l’une des étapes qui conduisent au glissement du régime parlementaire vers un régime d’assemblée.

Mac-Mahon s’est démis : il a démissionné le 30 janvier1879 parce qu’il ne voulait pas cautionner des mesures d’épuration de l’armée prises par le gouvernement républicain (il s’agissait de révoquer des officiers monarchistes). Conformément à l’article 3 de la loi du 16 juillet 1875, le Congrès se réunit à Versailles et élit Jules Grévy. Les républicains parviennent donc à se rendre maîtres de la Chambre des députés (1876) puis du Sénat et enfin de la présidence de la République (1879). La phrase soulignée signifie concrètement que Grévy renonce à faire usage du droit de dissolution, dont son prédécesseur Mac-Mahon avait abusé. Plus aucun président de la IIIe République n’osera utiliser son droit de dissolution. Cela modifie le fonctionnement des institutions, puisque le droit de dissolution est la contrepartie de la responsabilité ministérielle dans un régime parlementaire. Dès lors, le président de la République perdrait l’arme que lui avaient donnée les lois de 1875 face à la Chambre à qui allait le véritable pouvoir. Les lois de 1875 ont ainsi évolué dans le sens d’un régime d’assemblée, c’est-à- dire d’un régime où l’exécutif est étroitement soumis au législatif. Les élections de 1871 se jouent sur la poursuite ou non de la guerre. L’emporte la province conservatrice favorable à la paix ; les républicains et Paris sont battus, les bonapartistes laminés car rendus responsables de la défaite. Les élections suivantes (1876, 1877) sont marquées par la réapparition des bonapartistes et surtout la progression des républicains, qui profitent de la mise en place d’une République conservatrice qui n’effraie pas les électeurs. Orléanistes (partisans du comte de Paris) et légitimistes (partisans du comte de Chambord) n’arrivent pas à s’entendre. En 1881, les bonapartistes ont disparu, faute de prétendant (le prince impérial meurt en 1879 dans la guerre contre les Zoulous), les royalistes reculent, tandis qu’apparaissent les premiers députés radicaux. La République est solidement installée.

 

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

 

En 1879, les républicains sont parvenus, non sans mal, à conquérir le pouvoir. Unis en février 1848, ils ne tardent pas à se diviser, ce qui conduit à leur affaiblissement et à la victoire du parti de l’Ordre puis à la proclamation de l’Empire en 1852. Durant l’Empire, ils se montrent des adversaires résolus, mais peu entendus, du régime. C’est à la faveur de la guerre contre la Prusse qu’ils proclament la République le 4 septembre 1870. Mais la Commune est à nouveau l’occasion pour les républicains de se diviser. Les monarchistes en profitent pour prendre le pouvoir grâce aux campagnes qui aspirent à la paix. Déterminés, profitant des erreurs et des hésitations des monarchistes, les républicains parviennent à imposer la nature républicaine du régime (amendement Wallon en 1875). Puis, ils vont entreprendre une lente, mais efficace, conquête de l’électorat en diffusant les valeurs républicaines, en montrant que la République pouvait aussi assurer l’ordre, la paix et la prospérité. C’est donc grâce au suffrage universel qu’ils parviennent à se rendre maîtres une à une des institutions de la IIIe République. La victoire totale des républicains, en 1879, a donc eu deux causes distinctes :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

d’une part, ils ont bénéficié des conséquences de la déclaration de guerre de Napoléon III à la Prusse ; d’autre part, ils ont su consolider cette chance historique en ralliant le peuple français à leur cause. En 1879, toutefois, les idées républicaines n’ont pas véritablement été appliquées. Les lois constitutionnelles de 1875 ont été votées par une assemblée monarchiste. L’objectif des républicains, après 1879, sera donc d’appliquer leur programme libéral et démocratique, ce qui sera la grande oeuvre du début des années 1880. Selon l’historien François Furet, 1879 met fin au processus révolutionnaire entamé par les Français un siècle plus tôt. En effet, la nature républicaine du régime n’est plus remise en cause après cette date, si l’on excepte la parenthèse douloureuse de Vichy. Reste aux républicains, qui ont triomphé des autres forces politiques, à enraciner la République. C’est à l’école et au service militaire que les républicains vont par la suite assigner ce rôle.

HC – Victor Hugo

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Poète, dramaturge, romancier, dessinateur ; pair de France, député, exilé politique, sénateur ; orateur politique de talent, acharné à promouvoir le suffrage universel, à combattre la peine de mort, à défendre les opprimés. Engagé sur tous les fronts, Victor Hugo (1802-1885) se révèle résolument moderne. Plus et mieux que quiconque, Victor Hugo a été l’emblème de son siècle. Il a su construire sa pensée politique au fil des courants sans jamais se laisser embrigader, et, au bout du compte, n’a eu qu’une seule et même aspiration du début à la fin de sa carrière : le social, l’amélioration du sort des défavorisés, la lutte pour les droits de l’homme. Cet idéal politique a également été un idéal littéraire. Victor Hugo a mis son œuvre au service de son combat pour la justice :

une vie immense pour une œuvre immense.

Sources et muséographie :

Ouvrages généraux :

Avner Ben Amos, Les funérailles de Victor Hugo in Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Gallimard, 1984, Tome 1, pp. 473 et sq. Les Années Hugo, 1802-1885 / sous la dir. de Jacques Marseille. - Larousse, 2002. - 216 p. GASIGLIA-LASTER, Danièle. - La Gloire de Victor Hugo : [exposition], Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 1er octobre 1985 - 6 janvier 1986 [organisée par la Réunion des musées nationaux]. - Éd. de la Réunion des musées nationaux, 1985. - 810 p. PICON, Jérôme ; VIOLANTE, Isabelle. - Victor Hugo : la légende et le siècle. - Textuel, 2001. - 192 p. - (Passion). VAN TIEGHEM, Philippe. - Victor Hugo : un génie sans frontières : dictionnaire de sa vie et de son œuvre. - Larousse, 1985. - 255 p. DECAUX, Alain. - Victor Hugo. - Perrin, 2001. - 1036 p. GOHIN, Yves. - Victor Hugo -Presses universitaires de France, 1987. - 125 p. - (Que sais-je ?). GROSSIORD, Sophie. - Victor Hugo : et s’il n’en reste qu’un… - Gallimard ; Paris-musées, 1998. - 176 p. - (Découvertes. Littérature). GUILLEMIN, Henri. - Hugo. - Nouv. éd. - Seuil, 2002. - 222 p. : ill. - (Écrivains de toujours). KAHN, Jean-François. - Victor Hugo, un révolutionnaire suivi de L'Extraordinaire métamorphose. - Fayard, 2001. - 960 p.

Documentation Photographique et diapos :

Revues :

Victor Hugo, du cœur à l'œuvre, TDC, N° 827, du 1er au 15 janvier 2002 VAN TIEGHEM, Philippe. - Victor Hugo : portrait d'un génie. - L'Histoire, 2001. - P. 32-71. - (L'Histoire, n° spécial ; 261).

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

BO 4 e actuel : « La France de 1815 à 1914 (4 à 5 heures) L’accent est mis sur la recherche, à travers de nombreuses luttes politiques et sociales et de multiples expériences politiques, d’un régime stable, capable de satisfaire les aspirations d’une société française majoritairement attachée à l’héritage révolutionnaire. •Repères chronologiques : la monarchie constitutionnelle en France (1815-1848); les révolutions de 1830 ; les révolutions de 1848 ; la Seconde République (1848-1852) ; le Second Empire (1852-1870) ; l’inauguration du canal de Suez (1869) ; proclamation de la République (4 septembre 1870) ; l’Affaire Dreyfus (1898). •Documents : Delacroix : La Liberté guidant le peuple ; Victor Hugo : extraits des Châtiments et des Misérables ; la loi sur la séparation de l’Église et de l’État (1905). »

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

SOUS LA MONARCHIE (1814-1848) Sous la Restauration, Victor Hugo, à l’instar du jeune Marius des Misérables, est d’abord monarchiste avant d’apprendre à préférer la liberté et la république. Il a bénéficié, sous le règne de Louis XVIII (1814-1824), d’une gratification et d’une pension grâce à ses premiers poèmes. L’influence de sa mère, plutôt royaliste, et l’aura de Chateaubriand ont fortement contribué à cette orientation politique, mais déjà, en 1823, Han d’Islande dénonçait la peine de mort et les supplices. Dans ce roman, Hugo est l’un des premiers à décrire une révolte ouvrière provoquée par la misère. Et si le poète a certes écrit une Ode à Charles X, qui succède à Louis XVIII en 1824, celle-ci comporte une condamnation de l’échafaud. En 1826, il s’attaque à l’esclavage et au racisme, avec Bug-Jargal qui retrace la révolte des Noirs dans l’île de Saint-Domingue en 1791 : le roman insiste sur l’asservissement colonial et dénonce la répression exercée par les Blancs. De même, les œuvres où sont mis en scène des personnages royaux font part de sentiments mitigés vis-à-vis de la monarchie. Le personnage éponyme de Cromwell (1827), au moment d’être sacré roi, refuse la couronne : « Ah !

Victor Hugo est le républicain exemplaire. Pourtant rien ne prédisposait le jeune poète royaliste à un tel destin. Né avec le siècle, c’est dans les bouleversements du printemps 1848 qu’il s’ouvre à la République. Victor Hugo fait partie de ceux qu’on appellera les « républicains du lendemain ». Vicomte, Pair de France, ancien commensal (c’est-à-dire partageant la même table) de Louis-Philippe, il est l’un de ces hommes de droite, notables de la monarchie censitaire, que la foule en armes, la fuite du roi, les proclamations du gouvernement provisoire ont projeté dans un nouveau régime. D’abord déphasé par l’événement, il se reprend et se distingue vite des conservateurs. Invité à la plantation d’un arbre de la liberté, place des Vosges, il y va d’un discours enflammé, très applaudi, qui se termine par un « Vive la République universelle ! ». Ce type de manifestation, pittoresque et sympathique, est caractéristique du folklore révolutionnaire de 1848. Les nombreuses références de l’écrivain à Dieu, à Jésus, à la croix témoignent du rapprochement entre l’Église et la République après un long siècle d’hostilité. Cette plantation contraste avec celles des lendemains de la révolution de 1830 où les arbres de la liberté étaient plantés sans prêtre, symboles laïques opposés aux érections de croix de mission d’avant 1830. En 1848, au contraire, l’arbre n’est plus une anti-croix mais le symbole de cette « nouvelle religion », élan mystique vers une communion fraternelle et universelle, caractéristique de « l’esprit de 1848 ». Hugo met ici sa notoriété, son talent, sa verve romantique au service des idéaux révolutionnaires. Son discours reflète l’humanitarisme sincère des quarante- huitards et distingue deux sortes de républiques : la république des « terroristes », le régime de 1793, les sectateurs de la guillotine qu’il rejette et la république modérée, amie de l’industrie et du commerce, favorable à la propriété, au travail, à la famille, « la sainte communion de tous les Français ». C’est cette dernière qu’il appelle de ses voeux, la « république universelle », une république soit, mais une république raisonnable.

Adolphe Léon Willette (1857-1926) fut l’un des principaux caricaturistes français de la fin du XIXe siècle : il collabora au Chat Noir, à L’Assiette au Beurre, mais aussi à la Libre Parole illustrée de Drumont. Figure marquante de Montmartre, Willette fut aussi, aux côtés de son collègue Forain, l’auteur de dessins antisémites. Mais ce personnage complexe fut également l’un des illustrateurs de Victor Hugo et un admirateur de son

Remportez ce signe exécrable, odieux ! » La préface de Marion de Lorme (1831) célèbre le triomphe de la liberté et de ceux qui ont secoué le joug de la monarchie absolue. L’œuvre avait été interdite, l’image de Louis XIII y paraissait trop négative. D’autres œuvres, Le roi s’amuse (1832) et Ruy Blas (1838), exhibent la vanité de la monarchie et sa décadence. Dès 1831, il se présente comme « placé

depuis plusieurs années dans les rangs [

]

de l’opposition » et « dévoué et acquis

» depuis qu’il a eu « l’âge d’homme, à toutes les idées de progrès, d’amélioration, de liberté ». Or, Hugo a atteint l’âge d’homme en 1827. En 1830, lorsque Charles

X

dissout la Chambre, modifie la loi électorale et suspend la liberté de la presse,

Hugo est de tout cœur avec les partisans de la révolution qui s’ensuit. Il prendra position en faveur de la liberté de la presse à deux reprises (1832 et 1848). En 1832, il écrit à Sainte-Beuve : « Nous aurons un jour une république, et quand

elle viendra, elle sera bonne. » Par ailleurs, il déclarera à maintes reprises qu’il est devenu socialiste dès 1828, lorsqu’il a écrit Le Dernier Jour d’un condamné, publié en 1829, pour montrer l’horreur de la peine de mort en imaginant le récit d’un condamné qui sera exécuté dans quelques heures. Cette tendance ouvertement démocratique apparaît encore plus nettement dans une nouvelle de 1834, inspirée d’un fait divers contemporain : Claude Gueux. Elle développe le thème de la misère, mère du crime : un ouvrier parisien vole pour empêcher sa famille de mourir de faim ; envoyé en prison, il est poussé à bout, tue le directeur

et

est exécuté. L’œuvre met en cause le régime pénitentiaire et insiste sur les

causes sociales du crime. Hugo entreprend de justifier le malheureux qui aurait pu devenir bon s’il avait pu aller à l’école. « Le sort le met dans une société si

mal faite qu’il finit par voler et la société le met dans une prison si mal faite qu’il finit par tuer. » Dans la préface, Hugo s’adresse directement aux législateurs : « Vous croyez être dans la question, vous n’y êtes pas. Que vous l’appeliez

république ou que vous l’appeliez monarchie, le peuple souffre

le peuple a

froid. » La même année, il écrit au directeur de la Revue du Progrès social pour

exprimer son désir d’un ordre social inspiré des principes de la Révolution

française. Entre les années 1834 et 1839, où l’on parle beaucoup de « civilisation

»,

il émet le vœu d’un parti qui se situerait entre celui « de la Restauration » et

celui « de la Révolution ». LA IIe RÉPUBLIQUE (1848-1851) Après l’abdication de Charles X en 1830, le changement apporté par l’avènement de Louis-Philippe laisse un moment espérer une évolution sociale et politique, mais le régime s’enferme dans le conservatisme. Début 1848, la monarchie est à bout de souffle. Après la révolution de février 1848, il approuve chaudement la décision de supprimer la peine de mort (lettre à Lamartine du 27 février 1848). Candidat aux élections à l’Assemblée constituante, il explique, dans la célèbre Déclaration du 26 mai 1848, ce qu’il attend de la république : la liberté, la

clémence dans la loi pénale, l’enseignement pour tous, le respect de la propriété

et

de l’héritage, la dissolution de la guerre.

Après les émeutes de juin, il intervient, pendant tout le mois de juillet 1848, en

faveur de nombreux prisonniers politiques menacés d’exécution et de déportation. Juillet 1849 est un moment crucial de la carrière politique de Hugo, élu député en juin 1848 et en mai 1849. La poussée « démocrate-socialiste » lui donne l’occasion de mettre à jour un projet de réforme dont l’idée le hante depuis vingt

ans. Dans son discours du 9 juillet 1849 à l’Assemblée, il demande qu’on prenne

oeuvre, ce dont témoigne ce dessin. L’on y voit Victor Hugo âgé, de retour d’exil, tenir par la main une jeune fille portant le bonnet phrygien ; le vieil homme se fait le protecteur de la République qu’il

tout ce que le socialisme a de bien fondé : son souci des misérables et sa méfiance à l’égard des excès du capitalisme. Il en profite également pour demander une enquête sur la situation des ouvriers et la pauvreté, ainsi que la création d’une commission pour lutter contre la misère : « Il faut profiter de l’ordre reconquis

pour [

]

créer sur une vaste échelle la prévoyance sociale. » Il donne la mesure

 

de son idéal : « Je veux une république si sainte et si belle que, lorsqu’on la comparera à toutes les autres formes de gouvernement, elle les fasse évanouir, rien que par la comparaison. » En 1850, les votes de Hugo vont désormais à la gauche, et son combat contre l’organisation injuste de la société s’intensifie. C’est à cette époque (janvier

1850) qu’il prononce un discours sur la Liberté de l’enseignement qui reste un texte de référence pour les partisans de la laïcité. Il lutte aussi contre la peine de mort, sur laquelle il revient à la charge à plusieurs reprises, en 1850. En avril, le Parlement discute d’une proposition de loi sur la déportation, peine qui se substituerait à l’échafaud. Hugo et Lamartine s’insurgent contre cette loi qui est, à leurs yeux, une peine de mort déguisée. Le 11 juin 1851, lors du procès de son fils Charles, qui avait protesté contre les circonstances odieuses d’une exécution, il prononcera un réquisitoire contre la peine de mort, suivi d’un plaidoyer pour son abolition (Avant l’exil). En août 1850, lorsqu’il est élu président du Congrès international de la paix, Hugo s’emploie à promouvoir la paix entre les États, et, le premier, il souhaite les États-Unis d’Europe. Il imagine une « suprême révolution » pour faire accepter un idéal démocratique (discours prononcé au Congrès de la paix du 14 septembre

soutient en son jeune âge. Mais parallèlement, il faut y voir bien entendu la mise en scène des deux héros des Misérables, Jean Valjean et Cosette.

L’émotion intense suscitée par la maladie puis la mort de Victor Hugo, le 22 mai 1885, décida le cabinet Brisson à organiser de grandioses funérailles nationales : le 31 mai, le corps de l’écrivain fut exposé à l’Arc de triomphe puis, le lendemain, fut mené au Panthéon, dont les portes furent rouvertes pour l’occasion. Ce dessin aquarellé de Guiaud, représentant la levée du corps le 1er juin, souligne le caractère majestueux d’un événement destiné à instaurer un culte républicain et à forger une mémoire collective.

1869).

Dans les années 1885-1900, la mémoire de Victor Hugo est héroïsée. Ses funérailles, le 1er juin 1885, furent l’un des moments forts de la symbolique républicaine. Poète national, il devient un « Saint laïque ». Son oeuvre est décrite comme une sorte de perfection littéraire. Son évolution politique, du soutien à la monarchie dans sa jeunesse à la République dans son âge mur, son refus de toute compromission lors de son exil entre 1852 et 1870, sont cités en exemple. De même, sa volonté que son corps fut placé sur le corbillard des pauvres en fait l’ami du peuple. Réunissant en sa personne le talent littéraire en ses multiples facettes, la capacité à encourir l’exil pour la défense de principes, tout en demeurant attentif aux plus modestes, il est présenté comme l’incarnation de ce que la République a produit de meilleur. Aussi ses œuvre et sa personne sont-elles quasiment « sanctifiées », données en exemple aux enfants des écoles, mais aussi aux adultes comme en témoigne un instituteur du Loir-et-Cher qui organise des conférences dans son village, dans lesquelles il se fait le héraut de l’oeuvre hugolienne.

LE SECOND EMPIRE (1852-1870) Après la mort de sa mère, en 1821, Hugo a renoué avec son père, général de l’Empire ; les dissensions entre ses parents l’avaient éloigné de lui. Il montre alors des tendances bonapartistes. Sa fascination pour la légende napoléonienne contribue à le rapprocher des libéraux, opposants aux Bourbons. S’il célèbre Napoléon Ier dans Les Orientales (1829), c’est parce qu’il voit dans son épopée un idéal de liberté. Mais, après la révolution de 1848 qui conduit Louis-Philippe à abdiquer, si Hugo soutient la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte, élu à la présidence de la République le 10 décembre 1848, c’est parce qu’il redoute une dictature militaire du général Cavaignac. En 1851, il regrette amèrement de l’avoir soutenu : « Quoi ? parce que nous avons eu Napoléon-le-Grand, il faut que nous ayons Napoléon- le-Petit ! » II est contraint de s’exiler. Son pamphlet Napoléon le Petit (1852), coup d’éclat littéraire en réponse au coup d’État politique de Louis-Napoléon Bonaparte (2 décembre 1851), annonce les « années funestes » de 1851 à 1870. Le recueil poétique Châtiments (1853) stigmatise le coup d’État et les crimes du régime. Napoléon III est de nouveau dénoncé dans La Légende des siècles (1859), où il est apparenté à une lignée de tyrans et de criminels. Hugo refuse, en 1859, l’amnistie des condamnés politiques et choisit de rester en exil. Enfin, en 1872, il n’hésitera pas à souligner, dans L’Année terrible, l’effondrement du second Empire, avec son cortège de guerres et de défaites. Pendant son exil, il poursuit son combat politique et humaniste, en incriminant les causes sociales de la criminalité et en donnant la parole aux exclus. En 1862, dans Les Misérables, la méditation de Jean Valjean, lorsqu’il est au bagne, reflète les préoccupations de Hugo à l’égard des travailleurs. Le forçat ne peut en effet s’empêcher de juger néfaste l’attitude d’une société qui l’a laissé manquer de travail et de pain. Fantine dénonce le sort injuste réservé aux femmes :

abandonnée par l’étudiant dont elle est enceinte, elle sera contrainte de se prostituer. Pour ce personnage, Hugo s’est inspiré d’une prostituée dont il avait pris la défense. L’un des combats de Hugo, et non l’un des moindres, a été contre l’inégalité entre l’homme et la femme : il a plaidé la cause des femmes pendant quarante ans et s’est associé, en 1872 et 1875, aux actions menées en leur faveur. À travers Cosette, traitée comme une esclave par les Thénardier, il dénonce la misère de l’enfant. Quant au Gwynplaine de L’homme qui rit (1869), il veut se faire le « Verbe du Peuple » et ouvrir les yeux des lords à la misère : « Milords, je

 

viens vous dénoncer votre bonheur [

]

Il est fait du malheur d’autrui [

]

Je suis

l’avocat désespéré et je plaide la cause perdue. » L’AVÈNEMENT DE LA IIIe RÉPUBLIQUE Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Pour Hugo, cette guerre n’est pas de nature à libérer les peuples. Lorsqu’il rentre d’exil, le 5 septembre

1870, il lance un appel à la paix. En février 1871, il est élu député et préside un temps les réunions des députés de la gauche radicale. Le 18 mars, éclate l’insurrection de la Commune, cette guerre civile sous le regard des Prussiens. La Commune prône la spontanéité révolutionnaire contre « tous les stratégistes de l’école monarchiste ». Les sentiments de Hugo sont mitigés : ses sympathies vont du côté des insurgés, mais il est horrifié par leur violence. Il publie à ce sujet des poèmes dans le Rappel. Il pense que « la Commune, chose admirable, a été stupidement compromise par cinq ou six meneurs déplorables ». Sa maison de Bruxelles est bombardée de pierres lorsqu’il offre publiquement asile aux communards vaincus. Il les défend (notamment au Sénat où il est élu en janvier 1876) et mène inlassablement campagne jusqu’à ce que l’amnistie soit votée, en juillet 1880. Ces années seront également consacrées au combat pour la démocratie et à la réflexion sur le fait révolutionnaire. Quatre-vingt-treize (1874) achève la réflexion de l’écrivain sur la Révolution à la lumière de la Commune. Victor Hugo est de plus en plus préoccupé par la paix, qui à son avis ne peut passer que par la liberté. Ses lettres aux Congrès de la paix de 1872, 1874 et 1875, témoignent de sa certitude d’une Europe républicaine future. Laissons le mot de la fin au poète avec cette magnifique profession de foi plus que jamais d’actualité : « Déshonorons la guerre. Non, la gloire sanglante n’existe pas. Non, ce n’est pas bon et ce n’est pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie travaille pour la mort » (Depuis l’exil - Discours pour le centenaire de Voltaire - 30 mai 1878). Hugo homme du XIXe siècle certes, mais on peut difficilement être plus au cœur de l’actualité du XIXe siècle que celui qui avait prôné les États-Unis d’Europe et lutté toute sa vie pour la paix et la démocratie. UN EXIL FERTILE Recherché par la police de Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo parvient à gagner la Belgique quelques jours après le coup d’État (1851), à l’aide d’un faux passeport procuré par Juliette Drouet. Le plus simple serait de se fixer à Bruxelles, où il reste six mois et fera publier Napoléon le Petit et Les Châtiments. Pour plusieurs raisons (désir de madame Hugo de trouver un mari convenable pour Adèle, goût de la mère et des fils pour les spectacles et la vie sociale, etc.), c’est le lieu d’exil que sa famille souhaite le voir adopter. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le choix des îles Anglo-Normandes, Jersey où il va habiter pendant trois ans une maison louée (Marine-Terrace) puis Guernesey où il va acheter, transformer, carreler, boiser, sculpter, tapisser et meubler Hauteville House, ne s’impose pas. Celui de Jersey s’explique peut-être en partie par le serment que Victor Hugo s’est fait d’aller chaque année sur la tombe de Léopoldine. Si ses convictions républicaines lui interdisent désormais ce pélerinage, du moins aura-t-il la consolation de se savoir aussi proche que possible de la disparue, avec qui semble, un soir, s’établir une relation par le biais du spiritisme. Victor Hugo est aussi sujet à des hallucinations nocturnes, favorisées par l’atmosphère de sa maison de Guernesey qui avait la réputation d’être hantée. Savoir si Victor Hugo, quoi que dise la « bouche d’ombre », est totalement convaincu par les séances de tables, dont sont transcrits les dialogues, est une vraie question : qu’il soit dû au doute ou à la peur de la folie, le brutal abandon de ces pratiques, à peine mentionnées à partir de l’arrivée à Guernesey, semble trahir une curieuse indifférence, voire un certain soulagement. Le choix de Guernesey témoigne de la même obstination mais relève sans doute de motivations plus diverses. Jusqu’à présent, l’argent est rare ; or la vie dans les îles, alors très pauvres, est relativement bon marché. De plus, Victor Hugo a appris à aimer ce lieu d’exil, le spectacle des tempêtes, les longues promenades avec Juliette qui loge non loin de chez lui, et les bains de mer qu’il prend de juin à septembre. Il ne souhaite pas quitter Jersey ; il en est expulsé pour avoir signé une pétition en faveur d’un autre proscrit, lui-même expulsé après avoir reproché par voie de presse à la reine Victoria sa visite à Napoléon III. Le statut des îles Anglo-Normandes, rattachées à la couronne britannique sans y être totalement assujetties, permet à Guernesey d’accueillir l’écrivain dont la réputation ne cesse de s’étendre. La famille Hugo aura à cœur de s’intégrer à l’aristocratie intellectuelle de Saint Peter Port, aussi réduite soit-elle. Les événements familiaux seront notifiés dans la presse locale, y compris, en octobre 1863, l’annonce erronée du mariage d’Adèle avec le lieutenant Pinson. Arrivé à Guernesey, le 31 octobre 1855, en compagnie de François-Victor, dit « Toto », et de la « malle aux manuscrits » contenant ceux des quatre premiers livres des Misérables (abandonnés depuis 1848) et des Contemplations, Hugo

» contenant ceux des quatre premiers livres des Misérables (abandonnés depuis 1848) et des Contemplations, Hugo

voit sa situation financière s’améliorer sensiblement dès la publication de ce

 

recueil. Le 16 mai 1856, en achetant Hauteville House, il devient, pour quinze ans, « proscrit français et landlord anglais ». De cette double vie nous savons beaucoup de détails, grâce aux Agendas*, livres de comptes tout d’abord destinés

à

recevoir l’inscription des dépenses de l’écrivain. On y retrouve régulièrement

l’expression « compté avec ma femme », le salaire des domestiques et des artisans, les allocations versées à ses fils, le coût des promenades en voiture avec « JJ » (Juliette Drouet, installée là aussi dans une maison voisine) et le montant des subsides offerts aux proscrits. Mais ces agendas vont bientôt devenir - comment s’en étonner ? - sinon une œuvre, du moins une forme d’écriture de soi d’où ne sont absentes ni la dissimulation, ni la mise en scène. Et tout d’abord à cause de la durée. Commencés le 31 octobre 1855, les agendas couvrent la totalité du séjour à Guernesey. Interrompus par l’anthrax de 1858 et les voyages, ils sont complétés a posteriori de manière sommaire. Sur l’aménagement et la décoration de la maison (« un chantier perpétuel » pendant dix ans), ils nous apprennent, entre autres, l’origine des boiseries sculptées, parois démontées de vieux coffres achetés dans les fermes au cours des promenades avec JJ. Sur les relations familiales souvent tendues, Victor Hugo y reste très discret ; mais la correspondance offre un autre éclairage : on écrit beaucoup du premier étage de Hauteville House, occupé par sa femme et sa fille Adèle, au look-out du troisième, où l’écrivain a son écritoire et sa chambre. II se borne à citer quelques piques de sa femme ou de ses enfants, susceptibles de le justifier à ses propres yeux comme à ceux des lecteurs futurs. Il lèguera à la Bibliothèque nationale tous ses manuscrits dont aussi ces agendas, non destinés à la publication, du moins de

son vivant. Parce qu’il ne s’interdit aucune notation, si crue puisse-t-elle paraître (en langage codé tout de même mais relativement déchiffrable), il y inscrit des détails d’ordre sexuel concernant souvent les servantes (logées dans la chambre voisine). De ses relations avec elles n’est pas exclu le dialogue : les lignes qu’il consacre à chacune donnent une idée des conditions de vie dans ces îles ravagées par la misère et la tuberculose, et témoignent que Hugo est loin d’y être indifférent. D’où sa décision, en 1861, d’offrir un repas hebdomadaire aux enfants pauvres, dont la liste s’allonge chaque semaine : initiative que l’on peut juger paternaliste et théâtrale, mais qu’il veut exemplaire. On ne trouvera pas d’échos dans ces agendas de la fuite, des mensonges, puis de la folie d’Adèle (dont il ne découvrira l’ampleur qu’en 1872). Henri Guillemin « se défend mal de l’impression que, pour les Hugo (la mère exceptée), la situation très gênante dont Adèle est responsable dure un peu trop et qu’un malheur toujours possible, évoqué avec effroi, terminerait tout, au mieux, dans le lointain et le silence ». En revanche, les ultimes étapes du deuil de « Didine » - pensées aux anniversaires, accrochage du portrait dans la salle de billard - se déchiffrent sans peine. Je les lis aussi dans la dernière partie des Misérables, repris en 1860, reformulées grâce à la fiction du désespoir de Jean Valjean après le mariage de Cosette. De manière générale, la vie à Guernesey semble offrir à l’écrivain les conditions d’une alchimie plus efficace que jamais. Peut-être en a-t-il déjà l’intuition quand (peu avant de rédiger une ardente défense de l’abolitionniste américain John Brown, condamné à mort et exécuté) il refuse l’amnistie de 1859, validant ainsi définitivement son statut de conscience républicaine de la France. Par un mouvement dialectique particulièrement heureux, l’œuvre va s’alimenter sans cesse de cette conscience politique affirmée par l’exil, que la fécondité de cette période (avec notamment Les Châtiments, Les Contemplations, La Légende des siècles, Les Misérables, Les Travailleurs de la mer, L’Homme qui rit) contribuera

à

renforcer. « Rocher d’hospitalité et de liberté », « l’île de Guernesey, sévère et

douce », et le « noble petit peuple » qui l’habite auront bien mérité que leur soient dédiés Les Travailleurs de la mer.

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – Incarner la République (1879-1939)

 
 

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Sources et muséographie :

 

Ouvrages généraux :

 

L’idée républicaine aujourd’hui, Guide Républicain, ouvrage collectif édité avec le concours du groupe histoire et géographie de l’Inspection générale de l’Éducation nationale , Éditions Delagrave et Scéren-CNDP, 2004, 433 pages. Demier Francis, La France du XIXe siècle, 1814-1914, Le Seuil, 2000, coll. «Points Histoire», p. 163-322.

F.

Démier, La France au XXe siècle, Seuil, Points Histoire, 2003.

Rémond René, La République souveraine, Fayard, 2002, 400 p.

 

Berstein Serge, « La synthèse démocrate-libérale en France 1870-1900 » et « Naissance des partis politiques modernes », et Winock Michel, in Berstein Serge et Winock Michel (dir.), Histoire de la France politique, tome 3, «L’invention de la démocratie, 1789-1914», Le Seuil, 2002, coll. «L’Univers historique», p. 257-334. Berstein Serge (dir.), La Démocratie libérale, PUF, 1998 (voir l’article qui concerne la France, p. 263-315 plus particulièrement S. Berstein : “La synthèse démocrate-libérale en France et la naissance du modèle républicain (1870-1914)”).

S.

Berstein, “La culture républicaine dans la première moitié du XXe siècle”, in O. Rudelle et S. Berstein, La République absolue,

PUF, 1992.

 

S.

Berstein, «Le modèle républicain : une culture politique syncrétique», in S. Berstein, J.-P. Rioux, Les cultures politiques en

France, Seuil, 1999. Cabanel Patrick, Les Mots de la laïcité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004. DUCOMTE Jean-Michel, La laïcité, Milan, coll. « les essentiels », 2001, 63 p. Duclert Vincent, Prochasson Christophe (dir.), Dictionnaire critique de la République, Flammarion, 2002. Mayeur Jean-Marie, La Vie politique sous la IIIe République 1870-1940, coll. « Points Histoire », Seuil, 1984 (pour ses analyses politiques sur le fonctionnement de la République).

J.-M. Mayeur, Les débuts de la IIIe République (1871-1898), Nouvelle histoire de la France contemporaine, Seuil, Points Histoire

 

1973.

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Rebérioux, La République radicale ? (1898-1914), Nouvelle histoire de la France contemporaine, Seuil, Points Histoire 1975.

George J., Mollier J.-Y., La plus longue des Républiques, 1870-1940, Fayard, 1994. Jean Leduc, L’enracinement de la République, 1879-1918, coll. « Carré Histoire », Hachette, Paris, 1991.

Dominique Lejeune, La France des débuts de la IIIe République, 1870-1896, coll. «Cursus», Armand Colin, Paris, 2000. Yves Lequin, Histoire des Français XIXe et XXe siècles, Armand Colin, Paris, 1984. Jean-Pierre Rioux, Chronique d’une fin de siècle, France, 1889-1900, coll. « Points Histoire», Seuil, Paris, 1991. Pierre Barral, Les fondateurs de la Troisième République, Armand Colin, Paris, 1968 (anthologie).

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Amalvi, Les héros de l’histoire de France, Privat, 2001.

Amalvi Christian, «Le 14-juillet, du Dies irae à Jour de fête» et Vovelle Michel, «La Marseillaise, la guerre ou la paix», in Nora

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Agulhon, La République, 1880 à nos jours, Hachette, 1990, réédition en poche, collection Pluriel.

Agulhon Maurice, Bonte Pierre, Marianne, les visages de la République, Gallimard, 1992, coll. «Découvertes Histoire», 128 p.

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AGULHON Maurice, Marianne au pouvoir, l’imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914, Flammarion, 1989 Amaury Françoise, Histoire du plus grand quotidien de la IIIe République, Le Petit Parisien, instrument de propagande au service du régime, PUF, 1972 (pour suivre la République à travers un quotidien et trouver des documents sources). Wieviorka Olivier et Prochasson Christophe, La France du XXe siècle. Documents d’histoire, coll. « Points Histoire », Seuil, 1994 (textes classés par ordre chronologique : J. Ferry, le débat sur la séparation de l’Église et de l’État, la position de l’extrême droite, des syndicalistes, etc.). Pérouse de Montclos, Jean-Marie, Hôtels de ville de France, Imprimerie nationale/éditions Dexia, 2000. Caspard Pierre (dir.), Le Patrimoine de l’Éducation nationale, Flohic éditions, 1999. Gaulupeau (Y.), La France à l’école, coll. « Découvertes », Gallimard, 1992 Jean-François Chanet, L’École républicaine et les petites patries, Aubier, 1996

Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France, 1880-1967, Armand Colin, Paris, 1968. Pierre Albertini, L’École en France, XIXe-XXe siècle, de la maternelle à l’université, coll. «Carré», Hachette, Paris, 1992. Ozouf (J.), (M.), La République des instituteurs, Gallimard-Seuil, 1992

Ozouf (J.), (M.), Nous les maîtres d’école : autobiographies d’instituteurs de la Belle Époque, « Archives », Gallimard-Julliard,

1967

Ozouf Mona, L’École, L’Église, La République (1871-1914), Armand Colin, 1963, coll. « Points Histoire », Seuil, 1982.

A.-M. Thiesse, Ils apprenaient la France, Maison des sciences de l’homme, 1997.

 

J.

Garrigues, Images de la Révolution, Du May- BDIC, 1988.

O.

Ihl, La fête républicaine, Gallimard, 1991.

J.-M. Renault, Les fées de la République, Éditions du Pélican, Paris, 2002.

 

Ressources

www.histoire-image.org : ce site propose des analyses d’images intéressantes sur une salle de classe et des plans commentés sur la construction des écoles dans la Somme. Il analyse aussi l’intérieur d’une mairie peinte par Alfred Bramtot en 1891.

www.inrp.fr/musée : le site du musée de l’éducation nationale à Rouen qui propose des idées pour visiter une salle de classe.

www.archives.rennes.fr : le site des archives municipales de Rennes, extrêmement riche en vues et plans d’écoles utilisables en classe.

www.silapedagogie.com/le 19siecle.htm : ce site met à disposition des images, une bibliographie et quelques dates.

Documentation Photographique et diapos :

La Documentation photographique : La République sous la IIIe, N° 7003, 1990, sous la direction de Nicolas Rousselier.

Revues :

Mille ans d’école, « Les collections de L’Histoire », n° 6, octobre 1999, p. 41-74. Dans la revue L’Histoire, des articles intéressants dans le n° 155, « Splendeur et misères de la République (1792-1992) », mai

1992

et le n° 289, « Dieu et la politique, le défi laïque », juillet 2004.

Bonnet phrygien et Marseillaise», L’Histoire, n° 113, 1988, pp. 44-50. L'espace de la classe, TDC, N° 808, du 15 au 31 janvier 2001

«

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

BO 1 ère STG :

BO 1 ère ST2S : « Incarner la République. Les arts et le pouvoir se sont toujours étroitement conjugués. On montre à partir de l’étude des Mariannes et de deux lieux emblématiques (une place de mairie et une école) comment l’art est un langage exprimant les valeurs, la grandeur et les combats de la République. »

BO 1ere : « La République : l’enracinement d’une nouvelle culture politique (1879-1914) La culture républicaine qui s’impose progressivement à partir des années 1880 associe respect de l’individu, prépondérance de la Chambre des députés désignée par la nation souveraine, rôle décisif de l’instruction publique pour la formation du citoyen et le dégagement d’une élite, réponse aux attentes de la classe moyenne indépendante, adhésion à un ensemble de symboles et de rites. Cette culture est dominante au tournant des XIXe- XXe siècles, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas des adversaires. »

«

La construction de la République. Moments et actes fondateurs (1880-1946).

Ce thème d’étude invite à une réflexion sur les fondements de la culture républicaine et non à un panorama détaillé de ce que fut la Troisième République. La démocratie républicaine est une construction politique progressive, désormais bien installée mais qui a connu des crises qui l’ont gravement ébranlée, comme l’Affaire Dreyfus, voire des remises en cause radicales, à l’image du régime de Vichy qui s’installe pendant l’année 1940. Ces deux sujets d’étude visent à faire comprendre aux élèves que la République et la démocratie ne sont pas des données intangibles mais peuvent être l’objet de combats politiques et

idéologiques autour d’enjeux essentiels. Le cadre chronologique large rend nécessaire une périodisation, que le professeur choisira avec le souci de montrer comment s’opère la construction d’une « conscience nationale », autour de quelques références collectives majeures, et comment s’élargit le champ de la démocratie, grâce à un travail législatif qui s’inscrit au coeur des grands débats politiques d’alors. Héritiers des hommes de

1789

et de 1848, les républicains sont souvent libéraux, positivistes, attachés à la

«

mission universelle de la France » en ce qu’elle est porteuse de l’esprit des

Droits de l’homme et du citoyen. Cette « mission », à vocation civilisatrice, trouve une traduction dans une politique active d’expansion coloniale. La politique coloniale est resituée dans un contexte d’expansion générale des États industriels et l’étude qui en est faite met en évidence l’essentiel de ses motivations et de ses implications.

Le régime républicain fait aujourd’hui l’unanimité dans l’opinion française mais il n’en a pas toujours été ainsi et il lui a fallu s’imposer peu à peu autour de principes forts – la souveraineté de la nation, la démocratie, la laïcité- et de symboles qui furent ceux de la France révolutionnaire puis libérale contre la France monarchique et conservatrice. C’est pendant la période charnière 1880 –

BO 1 ère ST2S : « La France en République, de 1880 au début des années vingt On montre que la République, forme française de la démocratie libérale, est le produit d’une construction. Le régime républicain s’affirme à la fin du XIXe siècle autour de grands principes, fondateurs et intangibles. Les libertés, la laïcité et les droits sociaux, souvent acquis dans la lutte, en sont des marqueurs essentiels. De grands soubresauts (l’affaire Dreyfus) divisent les Français mais ne remettent pas en cause une République qui résiste à l’épreuve de la Grande Guerre. »

1914

que s’opère cette consolidation républicaine, notamment par le biais d’une

oeuvre législative dont l’impact fut essentiel. L’unité républicaine et nationale est personnifiée par la figure de Marianne, s’incarne dans la devise « Liberté-Égalité- Fraternité » et se vit, localement, dans ce lieu de mémoire essentiel qu’est la mairie (cf. M. Agulhon dans Les lieux de mémoire sous la direction de P. Nora). Le mode d’accès à la nationalité française s’élargit avec la loi du 26 juin 1889 (droit du sol). La période étudiée joue un rôle décisif dans la structuration de la vie politique française. Les républicains, partagés en deux tendances, modérée et radicale, se heurtent à une opposition conservatrice (les catholiques modérés se rallient toutefois à la République au début des années 1890). Les années 1880-

1914

voient naître un puissant courant nationaliste, ancré à droite, qui se nourrit à

 

la fois des crises politiques ou sociales et des tensions internationales, et qui développe un discours antiparlementaire, xénophobe, antisémite et revendique un exécutif fort. Ce courant antirépublicain trouvera une occasion de concrétiser son opposition dans la mise en place du Régime de Vichy en 1940. Dès les années

1890, le socialisme, porté par une expansion du mouvement syndical, devient un grand mouvement politique, mais hésite entre réforme et révolution, patriotisme et anti- militarisme. Dans l’entre-deux-guerres, des recompositions s’opèrent, qui se cristallisent au moment du Front populaire. Les idées républicaines se traduisent par une série de lois qui favorisent la démocratie : liberté de réunion le 30 juin 1881 et liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’affichage le 29 juillet 1881, loi de juillet 1901 qui introduit la liberté des associations laïques non professionnelles. La loi municipale d’avril 1884 confie l’élection du maire, auparavant nommé par le gouvernement, aux membres du conseil municipal élu par la population. L’extension des droits civiques trouvera son aboutissement avec le droit de vote des femmes (ordonnance du 5 octobre 1944) et la garantie pour la femme, dans tous les domaines, de droits égaux à ceux de l’homme (Préambule de la Constitution de 1946). Dans le domaine social, on légifère également : liberté des associations professionnelles (loi du 21 mars 1884), autorisant les syndicats, loi sur les assurances et les accidents du travail (1898), la création de retraites (1910), la journée limitée à huit heures de travail (1919), la création des assurances sociales (1928) et la semaine de 40 heures et la création des congés payés avec le Front Populaire en 1936. Sous l’impulsion de Jules Ferry, ministre de l’instruction publique, plusieurs lois scolaires sont votées : gratuité de l’enseignement primaire (1881), obligation scolaire de 6 à 13 ans (1882), loi sur la laïcité de l’enseignement public (1882). Cette laïcisation de l’école, qui est un des principaux vecteurs de la diffusion de la culture républicaine dans la population, prépare la laïcisation de l’État. Par la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, qui met fin au Concordat de 1801, la République garantit la liberté de conscience pour tout citoyen et le libre exercice de tous les cultes. Cette « loi de combat » d’une « République menacée » est devenue, progressivement, une loi « d’apaisement », qui n’a cessé d’être interprétée depuis un siècle. »

De l’arrivée au pouvoir des républicains en 1879 à la veille de la Première Guerre mondiale, la IIIe République enracine en France une nouvelle culture politique. C’est cette culture républicaine que le programme nous invite à étudier, sans entrer dans un récit événementiel détaillé. La notion de culture politique permet de renouveler l’histoire politique en y introduisant une dimension socio- culturelle. La culture politique se définit comme « l’ensemble des représentations, des valeurs, des référents, des rituels qui constituent l’identité d’une famille ou d’une tradition politique » (S. Berstein). On peut notamment utiliser les travaux récents de Serge Berstein et Michel Winock, l’étude des « lieux de mémoire » débutée par Pierre Nora, les travaux de Maurice Agulhon sur la symbolique républicaine et ceux de Christian Amalvi sur les héros de l’histoire de France.

BO 4e futur : « L’ÉVOLUTION POLITIQUE DE LA FRANCE, 1815-1914 La succession rapide de régimes politiques jusqu’en 1870 est engendrée par des ruptures : révolutions, coup d’État, guerre. La victoire des républicains vers 1880 enracine solidement la IIIe République qui résiste à de graves crises. L’accent est mis sur l’adhésion à la République, son oeuvre législative, le rôle central du Parlement : l’exemple de l’action d’un homme politique peut servir de fil conducteur. On étudie l’Affaire Dreyfus et la séparation des Églises et de l’État en montrant leurs enjeux. Raconter des moments significatifs de la IIIe

République (Jules Ferry et l’école gratuite, laïque et obligatoire : 1882; Affaire Dreyfus :

1894-1906 ; loi de séparation des Églises et de l’État : 1905) et expliquer leur importance historique » Activités, consignes et productions des élèves

:

Accompagnement 1ère : « Le programme centre l’étude de la première époque de la Troisième République sur la culture politique qui s’impose après 1879 et il en précise les composantes. La culture républicaine domine la période 1879-1914, définissant un ensemble de références comme l’inscription dans la lignée philosophique des Lumières et du positivisme et la réclamation de l’héritage idéalisé de la Révolution française. Cet ensemble de valeurs partagées fonde une pratique institutionnelle parlementaire, une société de progrès graduels répondant aux attentes majoritaires et dont l’école publique, dégagée de l’influence jugée obscurantiste de l’Église, est le moteur, le vote des grandes lois républicaines, enfin un langage et des rites adéquats (la Marseillaise devient hymne national en 1879 et le 14-Juillet, fête nationale en 1880). Des antagonismes l’opposent à ceux qui, se réclamant du socialisme, du nationalisme ou de la droite contre-révolutionnaire, proposent des alternatives ; mais ces derniers ne peuvent ignorer le modèle républicain et tous composent avec sa prégnance dans l’opinion. Les crises, comme l’affaire Boulanger ou le scandale de Panama, consacrent la solidité des institutions fondées en 1875, rodées et infléchies jusqu’en 1879. La violence anarchiste est combattue, au nom d’une démocratie politique où la démocratie sociale doit provenir de réformes lentes. L’affaire Dreyfus est l’occasion de l’affirmation des courants nationalistes, auxquels est sensible une partie des élites et de l’électorat catholiques. Elle est surtout l’occasion de l’approfondissement de la culture républicaine autour du caractère sacré des droits de l’homme, complétés par l’impératif du « solidarisme » (ceux qui ont le mieux

Cette question n’a pas suscité de débats historiographiques récents. Le sujet nous invite clairement, au-delà de l’histoire événementielle, à raisonner en termes de culture politique, aux confins de l’histoire politique et de l’histoire sociale. Les travaux pionniers de Maurice Agulhon ont depuis longtemps ouvert cette voie. On s’attachera donc particulièrement aux vecteurs de l’idéologie républicaine (l’école, la symbolique) et à cette « politique au village » qui caractérise une IIIe République qui s’est implantée en s’appuyant sur la majorité rurale.

Loin d’être castratrice des particularismes, l’École de la IIIe République est au contraire soucieuse de construire des identités multiples : nationale sans doute, mais également régionale. C’est là l’apport principal du livre de Jean-François Chanet (L’École républicaine et les petites patries, Aubier, 1996) qui remet en question une vision longtemps répandue complaisamment et présentant la politique scolaire sous la forme d’une vaste machine à broyer les régionalismes. Bien au contraire, sous la IIIe République, la construction de la grande patrie ne pouvait être conçue sans le support des petites. La IIIe République, en mettant en avant la nation et la langue française, n’a pas cherché la destruction systématique des identités locales, ne serait-ce que parce qu’elle s’est enracinée dans un électorat rural. L’enseignement doit montrer, par des exemples concrets comme l’étude des cahiers de doléances locaux, comment l’histoire de la « petite patrie » est imbriquée dans celle de la « grande ». Chaque leçon doit apporter des connaissances générales étayées par des exemples locaux. Dans sa préface au

livre de J.-F. Chanet, Mona Ozouf résume bien le problème : « Les pédagogues républicains étaient convaincus qu’on ne peut apprendre sans se déprendre (des habitudes d’un terroir, des réflexes d’une classe, des croyances enfin auxquelles l’écolier villageois n’était que trop livré). Mais ils croyaient aussi qu’il n’y a aucun enseignement efficace qui ne s’appuie sur les intérêts immédiats des enfants, sur les voisinages et les fidélités. Ils professaient que le but de l’éducation n’est pas d’immerger l’enfant dans l’eau-mère de sa culture d’origine. Ils tenaient d’autre part pour acquis que les êtres humains n’ont de densité et de substance que par la collectivité à laquelle ils appartiennent Le moyen d’échapper à cette contradiction […] a été, dans les manuels et chez les maîtres, le recours à la métaphore de l’organisme. La grande patrie n’est pas seulement l’agrégat de petites unités dont la liaison serait indifférente : au contraire, chacune des petites patries s’acquitte des tâches auxquelles la vouent ses ressources et ses talents, verse au trésor national le corbillon de ses inventions, de ses grands hommes, de ses paysages, dans une réciprocité d’action qui fait de la grande patrie beaucoup plus qu’une pluralité : une totalité ordonnatrice, animatrice, intégratrice, douée d’une vie singulière. Ce qu’illustrent tant de livres de lecture qui, sur le modèle canonique du Tour de la France par deux enfants font parcourir aux écoliers, tout au long de l’année scolaire, les régions françaises pour leur rendre sensible l’ensemble harmonique de leurs richesses. Entre la grande et la petite patrie, du même coup, ni affrontement ni conflit. Une hiérarchie à coup sûr, mais qui n’implique ni dominants, ni dominés, tout juste la reconnaissance que la figure supérieure – la grande patrie – surplombe la figure inférieure et l’englobe. Ici éclate le génie de l’épithète : quel autre destin pour la petite patrie que de s’inscrire dans la grande ? »

réussi ont un devoir fiscal) et l’affirmation de droits sociaux. La séparation des Églises et de l’État de 1905, mûrie durant le ministère du radical Combes, marque un aboutissement logique, quoique longtemps différé, de la sécularisation conduite par les républicains. Au total, la France de la seconde moitié du XIXe siècle offre un exemple d’évolution, au rythme heurté, vers la démocratie libérale ; celle-ci y revêt une forme spécifique : la république. »

L’ouvrage de Jacques Ozouf, Nous les instituteurs, publié en 1967, est fondé sur le recueil de témoignages écrits par des instituteurs formés à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe. Malgré le filtre de la mémoire, ils constituent un précieux témoignage sur les conditions de vie de ces instituteurs et sur les valeurs qui ont guidé leur choix de cette profession, puis la façon dont ils l’ont exercée. On y retrouve, comme dans l’exemple présenté ici, la conception quasi sacerdotale de leur fonction (l’on pense ici évidemment aux Hussards noirs évoqués par Charles Péguy), mais également le sentiment d’une élévation sociale. Souvent issus d’un milieu rural modeste, la plupart de ces instituteurs vivent leur métier comme une promotion, l’entrée dans les classes moyennes grâce au savoir. Ils se perçoivent donc comme l’exemple vivant de la méritocratie républicaine, fondée sur le diplôme, seule susceptible à leurs yeux de donner à la société une fluidité nécessaire. Enfin, sans surprise, ils affichent pour la plupart d’entre eux, un engagement laïque marqué et le sentiment, par leur action, de participer au triomphe de la Raison kantienne sur l’obscurantisme des « calotins ». Mais cette image de hussard noir a été largement remise par la suite en question par les historiens.

Si l’élection de Jules Grévy à la présidence de la République, le 30 janvier 1879, marque l’achèvement de la conquête des institutions par les républicains, la conquête des Français leur reste à faire. Il leur faut ancrer le régime dans tous les esprits, l’imposer autant contre les tenants d’une République ardente et combative que contre les nostalgiques du passé, partisans de la réaction politique et cléricale. À la veille de la Première Guerre mondiale, ce sera chose faite. La reconnaissance de libertés individuelles et collectives essentielles, l’oeuvre scolaire, ont concouru à son enracinement. La consolidation du parlementarisme, le rythme régulier des consultations électorales, l’apprentissage des pratiques civiques et le déploiement d’une symbolique politique inédite ont fondé une nouvelle tradition républicaine, familière et partagée, admise, bon gré mal gré, par la plupart des forces politiques. Au fil des ans et des crises, le régime a démontré sa capacité à incarner la nation.

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

Accompagnement 1 ère ST2S : « Il s’agit de montrer comment s’enracinent et se manifestent notre démocratie libérale et notre culture politique républicaine, en précisant l’ensemble des références qu’elles définissent. En 1879, le président Mac-Mahon vient de « se démettre plutôt que de se

Quels symboles, quels rites, quels héros unissent les républicains ? La culture républicaine se construit autour de symboles comme Marianne, l’allégorie de la

soumettre » aux scrutins qui donnent la victoire aux républicains au Sénat et à la Chambre des députés. Les opposants à droite sont nombreux, organisés (bien que divisés), profondément hostiles au régime et à ses valeurs. Mais ils se refusent au coup d’État. Le régime républicain s’impose peu à peu, autour de principes forts – la souveraineté de la Nation, la démocratie, la laïcité, les droits sociaux – inscrits dans la lignée philosophique des Lumières, du positivisme et de la revendication de l’héritage idéalisé de la Révolution Française. Ces valeurs partagées devenues intangibles, fondent une pratique institutionnelle parlementaire ainsi que l’édification d’une société de progrès graduels qui répond aux attentes de la majorité des Français. De plus en plus unis par des comportements uniformes (diffusés par l’État à travers l’école et l’armée notamment), les Français s’identifient à ce « nouvel être collectif » apparu lors de la Révolution française et qui, désormais acculturé, compose la Nation une et indivisible que Fustel de Coulanges définit « comme une grande solidarité qui suppose un passé mais repose aussi sur le désir de continuer la vie commune ». Elle complète, par cet engagement à partager des valeurs communes, à la Patrie « qu’on aime », et que des Français pleurent dans la perte de l’Alsace-Moselle. La Nation est ainsi conçue comme un « consentement, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis » selon les mots de Renan. La consolidation républicaine s’opère ainsi, non sans heurts (notamment entre opportunistes et radicaux), entre 1880 et 1920 par le biais d’une oeuvre législative dont l’impact fut essentiel et par l’apprentissage de pratiques démocratiques. Le modèle républicain se concrétise en une série de lois qui structurent durablement la vie politique et la société française en garantissant les libertés fondamentales. À partir de 1880, les Républicains contrôlent les leviers du pouvoir et développent une œuvre législative fondamentale. Ils étendent les libertés publiques : la législation relative à la liberté de réunion le 30 juin 1881 et à la liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’affichage le 29 juillet 1881 fait entrer la France dans l’ère de l’opinion. De grands quotidiens, comme Le Petit Parisien ou Le Petit Journal ainsi que des publications régionales comme Le Progrès à Lyon investissent villes et campagnes où ils répandent les valeurs de la République. En 1884, la loi Waldeck Rousseau sur la liberté d’association reconnaît l’existence des syndicats, celle de juillet 1901 introduit la liberté des associations (à l’exclusion des congrégations) non professionnelles. Le mode d’accès à la nationalité française s’élargit avec la loi du 26 juin 1889. Dans le domaine social, on légifère également car la République promeut les droits sociaux acquis souvent sous la pression des luttes ouvrières : loi sur les assurances et les accidents du travail (1898), loi instaurant le repos hebdomadaire (1906), la création de retraites (1910), la journée limitée à huit heures de travail (1919). Sous l’impulsion de Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, plusieurs lois scolaires sont votées : gratuité de l’enseignement primaire (1881), obligation scolaire de 6 à 13 ans (1882), loi sur la laïcité de l’enseignement public (1882). Parallèlement, la pratique du vote se développe localement avec la loi municipale de 1884 qui confie, tous les quatre ans, l’élection du maire auparavant nommé par le gouvernement, aux membres du conseil municipal. À partir de 1902, l’augmentation de l’indemnité parlementaire favorise l’entrée de la petite bourgeoisie à la chambre des députés. De manière révélatrice, un peintre, Alfred Bramtot, célébrant le suffrage universel, décrit, en 1891 avec une volonté de réalisme une scène de vote (son oeuvre aide à comprendre certaines réticences face aux changements de procédure introduits par les lois de 1913 et 1914 qui imposent l’isoloir et l’enveloppe). La laïcisation de l’école, qui devient un des principaux vecteurs de la culture républicaine, prépare celle de l’État. La loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 réaffirme la liberté de conscience et le libre exercice de tous les cultes. Elle marque l’aboutissement logique de la laïcisation politique et de la sécularisation conduite par les républicains. Ceux-ci y voient en partie le moyen de renforcer l’unité de la Nation et d’assurer à chacun son intégration dans la République. Émile Combes, membre du jeune parti radical, peut s’écrier en 1904 lors d’un banquet démocratique tenu à Carcassonne : « La Démocratie devenue maîtresse de ses destinées marchera d’un pas rapide et sûr dans les voies larges du progrès et de la liberté […] Le gouvernement se regarde comme le fondé de pouvoirs d’une démocratie ennemie des privilèges et met son honneur à assurer son triomphe. » Certes, le modèle républicain rencontre les critiques de ceux qui, se réclamant du socialisme, du nationalisme ou de la droite contre-révolutionnaire, proposent des

République ; portant le bonnet phrygien, interdit avant 1879, elle symbolise la liberté et au-delà la République. La culture républicaine se propage également par des fêtes et des rites : le 14 juillet, mais également les banquets, dont la tradition remonte à 1848, sont l’occasion de célébrer de façon conviviale les grandes dates de la République, ainsi que ses réalisations. Enfin, les républicains se rassemblent autour du culte de héros fédérateurs dont le principal est Victor Hugo, gloire littéraire, exilé en 1851 et symbole de l’opposition au bonapartisme. La République n’est pas simplement une idée abstraite ; elle doit s’incarner dans une sociabilité et dans des héros ; aux côtés de Victor Hugo, Louis Pasteur est l’autre « Saint laïque », réunissant en sa personne le savoir scientifique et l’attention aux plus modestes.

La Marseillaise, à l’instar du 14 juillet et du drapeau tricolore, fut au centre des choix politiques des années 1879-1880. Cette période, où la République fixe définitivement tous ses emblèmes, coïncide avec le choix définitif du régime républicain. Comment cette symbolique issue de la Révolution française, qui divise toujours les Français, a-t-elle pu jouer un rôle unificateur ? La symbolique républicaine s’inscrit tout d’abord dans la continuité historique de la Révolution française. Elle lui donne une assise populaire qui fait la force des emblèmes révolutionnaires. C’est pourquoi, la République, désireuse de balayer les traditions royaliste et bonapartiste, les récupère. Ainsi Marianne, née Liberté, symbole de la révolte devient l’incarnation de la République qui, parvenue au pouvoir, représente l’État. Elle incarne les deux visages de la nation, l’un légaliste, l’autre combattant. À cette filiation révolutionnaire et républicaine s’ajoute la tradition militaire dans une période de grande expansion coloniale. La fête du 14 juillet mêle le souvenir de la Révolution, la défaite de 1870- 1871 et l’attente implicite de la Revanche ainsi que l’orgueil des premiers succès coloniaux. Cette symbolique harmonise des sensibilités politiques différentes, patriotique et militaire, nourrissant les espoirs de revanche, mais aussi populaire et contestataire. L’imagerie d’Épinal, ainsi que la presse populaire, en la diffusant largement, contribuent à l’adhésion progressive des Français au régime républicain et à ses valeurs.

La Marseillaise Après le départ de Mac-Mahon fin janvier 1879, une séance historique de la Chambre présidée par Gambetta le 14 février 1879 fait officiellement de La Marseillaise l’hymne

alternatives. Il n’est cependant jamais réellement menacé. Si l’affaire Dreyfus est l’occasion pour les courants nationalistes de s’affirmer, elle favorise, de fait, un approfondissement de la culture républicaine autour du caractère sacré des droits de l’homme. L’opposition se voit finalement contrainte de composer avec la prégnance du régime dans l’opinion. À la veille comme au lendemain de la guerre, la République engage le combat souvent avec brutalité contre les grévistes de tout bord. Clemenceau, en jacobin convaincu, lutte contre l’agitation sociale des vignerons du midi, des fonctionnaires ou des syndicalistes révolutionnaires et ne cède rien en 1919 aux ouvriers de la métallurgie dont les revendications révolutionnaires servent un gouvernement qui s’appuie sur la peur des bolcheviks. L’épreuve de la Grande Guerre ne déstabilise pas davantage la République. Contrairement à ce qui se passe dans les empires centraux, celle-ci démontre en effet aux plus sceptiques qu’elle est capable de défendre la Patrie. Dès novembre 1919, les élections sont rétablies afin de renouveler la Chambre et le Sénat. Le Bloc national ouvre la voie à la réconciliation avec les catholiques. La démocratie se traduit par l’alternance qui porte au pouvoir une coalition de droite puis de gauche. La presse couvre à nouveau les événements en toute liberté et le syndicalisme est en plein essor. Certes des oppositions persistent. En 1920, le congrès de Tours aboutit à la scission de la SFIO et à la naissance d’un Parti Communiste et d’un nouveau syndicat, qui lui est lié, la CGTU. Mais leurs revendications et leurs mots d’ordre, vecteurs d’un nouveau contre-modèle, ne déstabilisent pas, pour autant, le régime. Les « années folles » s’annoncent comme celles du triomphe de la République libérale même si celle-ci reste une démocratie sociale inachevée. Par exemple, le droit de vote accordé aux femmes par la Chambre des députés après la guerre est finalement refusé par le Sénat.»

La culture républicaine qui s’impose après 1880 repose sur des valeurs partagées

national, malgré une opposition monarchiste qui y voit « le chant de la Commune ». À partir de cette date, elle est chantée lors de toutes les célébrations officielles et lors des fêtes du 14 juillet. Elle est alors perçue comme un outil pédagogique, un vecteur du patriotisme et comme un moyen de célébrer l’héritage révolutionnaire et ses héros. Entre 1880 et 1914, son enseignement est prescrit dans les écoles, ce qui va assurer sa diffusion à un degré encore jamais atteint.

Le 14 juillet Le 14 juillet était célébré sous la monarchie de Juillet et le Second Empire mais de façon plus ou moins clandestine. Au début de la IIIe République, les progrès des républicains et leur soutien à cette célébration permettent de multiplier les propositions en faveur de cette date. Ces volontés bénéficient, de plus, d’un très large soutien populaire. Aussi les élus parisiens proposent-ils, le 18 mai 1878, « une fête que la ville de Paris se propose de

donner, avec l’autorisation du gouvernement, le 14 juillet prochain, anniversaire de la prise de la Bastille ». L’année suivante, le conseil municipal de Paris renouvelle ce «vœu qu’une grande fédération nationale eût lieu chaque année

et l’édification d’une mémoire nationale qui intègre les héritages idéalisés des Lumières et de la Révolution Française. Elle glorifie le régime, ses valeurs et ses combats. La République s’invente, au-delà des rites nationaux (La Marseillaise, hymne national à partir de 1879, le 14-Juillet, fête nationale à partir de 1880), un langage artistique propre. Elle donne naissance à une nouvelle école artistique qui, par les fresques, les peintures, les sculptures, l’architecture des bâtiments publics cherche à ancrer dans la conscience nationale les idéaux et les valeurs du régime. Elle mobilise artistes et architectes qui portent l’esprit de la République dans les communes en définissant un « art républicain » qui s’exprime notamment à travers une représentation symbolique, Marianne, et en deux lieux emblématiques, la mairie (et sa place) et l’école. Il convient pourtant de se garder de toute tentation de simplification excessive : si l’art républicain est vecteur d’unification et pour une part d’une culture de masse, il prend en compte les débats du temps, est sensible aux spécificités régionales et s’enracine dans un passé parfois lointain.

« CE QU’A FAIT LA RÉPUBLIQUE » Ce document est un tract républicain pour les élections législatives de 1881, composé d’images d’Épinal. Depuis le second Empire, la propagande politique recourt fréquemment à ces vignettes simples et colorées pour toucher un public populaire, en particulier rural, encore marqué par l’analphabétisme et que la presse n’atteint donc pas facilement. Il s’agit d’une imagerie de propagande. Les images d’Épinal, colportées dans les villages et vendues un sou pièce, étaient vivement coloriées au pochoir et conçues pour être comprises par tous, y compris

les analphabètes. Ici, les images d’Épinal sont utilisées sur un tract républicain. Il comportait en tout 16 vignettes et en bas on pouvait lire : « Électeur républicain,

à

l’occasion de l’anniversaire du jour où le

peuple de Paris a renversé la forteresse de l’arbitraire et de la tyrannie ». Et la fête a lieu

à

Paris. Dès 1879, l’on avait fêté le 14 juillet.

Jules Grévy, président de la République, avait alors présidé la revue militaire de Longchamp. Une grande fête avait eu lieu au Pré Catelan et le soir, un spectacle de ballets avait été donné à la Chambre des députés à l’initiative de son président, Gambetta. Pourtant ce n’est que le 6 juillet 1880 qu’est votée la proposition de Benjamin Raspail, permettant d’officialiser ce que 1879 avait inauguré. L’on célébrera à la fois la rupture de 1789, symbolisée par la prise de la Bastille, et la concorde de 1790, illustrée par la fête de la Fédération. Malgré des

divergences marquées (les monarchistes y

voient une célébration de la Terreur alors que les socialistes craignent que le message révolutionnaire ne soit affadi par un climat trop consensuel), la première célébration officielle de la fête nationale a lieu le 14 juillet 1880 et donne lieu à un grand jour de liesse populaire. La fête prend quatre aspects principaux :

toi qui veux assurer le maintien de la République, vote pour M

».

D’après ce document, les principales réalisations de la République sont :

la revue des troupes associée à la remise

la paix (et la libération du territoire avec la fin de l’occupation allemande négociée en 1873 par Thiers) ;

des drapeaux afin d’exorciser la défaite par

une fraternisation populaire avec l’armée et

une démocratie parlementaire qui a retrouvé Paris comme capitale (1879) et

d’associer les républicains et les monarchistes « unanimes à vouloir le redressement militaire » ; l’événement n’attire pas moins de 300 000 Parisiens ;

qui, en assurant la stabilité politique, permet la prospérité économique ;

– la liberté, en particulier la liberté de la presse (1881) ;

– l’instruction primaire pour tous (lois de 1881-1882).

La République est présentée comme un régime consensuel, facteur d’union entre les Français. Dans la 5e vignette, monarchistes et conservateurs sont dénoncés pour leurs rivalités. La 7e vignette, surtout, célèbre l’amnistie des communards

la participation des garçons des écoles

primaires de la ville : en 1882, ce sont de véritables « bataillons scolaires » qui défilent

présentée comme « un acte de clémence et de prévoyance politique » qui « a jeté un voile sur les restes de nos discordes civiles ». La consécration des libertés fondamentales par le régime est également soulignée : la 9e vignette célèbre le respect absolu de la liberté de conscience et la 11e la liberté entière de la presse, indissociable de la souveraineté de la nation. Les 14e et 15e vignettes insistent sur la prospérité apportée par le régime républicain : l’économie est florissante et une épargne sans précédent en témoigne. L’extension du réseau de chemin de fer (célébrée par la 10e vignette) participe à cette prospérité. Par l’exaltation de l’armée républicaine, tout d’abord, qui montre aux électeurs que la République peut les défendre. Aussi la modernisation du matériel militaire (12e vignette) autant que la mise en place de la conscription (4e vignette) et l’amélioration de la retraite des militaires (13e vignette) sont-elles soulignées. Le tract montre cependant que la République permet surtout de préserver la paix : c’est en effet la Chambre des Députés, émanation du suffrage universel, qui peut déclarer la guerre. Cette décision n’est plus aux mains d’un homme (3e vignette). Toutes les catégories sociales sont représentées sur cette vignette – paysans, bourgeois, clercs, militaires – dans une parfaite communion derrière le régime. Tous contribuent aux progrès apportés par la République et tous bénéficient des mêmes droits et libertés. Cette imagerie relève de la propagande, dans la mesure où les adversaires politiques sont caricaturés (le Second Empire est assimilé à la défaite de 1870), où les réalisations du régime républicain sont exagérément célébrées (la prospérité économique ne règne pas vraiment en cette période de Grande dépression commencée en 1873) et où les oppositions sont passées sous silence (les lois scolaires ne font pas l’unanimité). Cette image d’Épinal a été diffusée à l’occasion des élections législatives d’octobre 1881. Accompagnée d’un bulletin de vote en blanc à détacher, elle est destinée à convaincre les électeurs de voter pour les Républicains, et dresse pour cela en un ensemble de 16 vignettes la liste des réalisations qu’aurait à son actif la toute jeune République. En janvier 1879, les Républicains, enfin majoritaires, ont pris les rênes de la IIIe République. Jules Grévy, républicain modéré, a été élu président de la République. J. Ferry est président du Conseil, Gambetta président de la Chambre des députés. Enfin au pouvoir, les républicains peuvent enfin travailler à enraciner les valeurs républicaines en France. Les élections législatives de 1881 vont leur permettre de confirmer leur assise politique et marquer l’inscription durable du régime en France. Ce document met en évidence les différents éléments constitutifs de la « culture républicaine » ainsi que le rôle de l’image dans la diffusion de cette nouvelle culture politique. Il faut donc, dans un premier temps, procéder à l’identification des différents éléments qui fondent le « modèle républicain », puis, dans un deuxième temps, décrypter le rôle de ces images, utilisées comme outils de pédagogie politique mais aussi de propagande politique. L’image d’Épinal met en évidence plusieurs grands volets de l’oeuvre des républicains :

• Vie politique : la République est d’abord présentée comme ayant débarrassé la France du Second Empire, accusé d’être responsable de la défaite de Sedan et du siège de Paris (vignette 1) et d’avoir concentré entre les mains d’un seul le pouvoir de décider de la guerre (vignette 3). Elle a aussi mis fin aux manoeuvres des anciennes forces politiques déchirées par leurs divisions (vignette 5 où sont présentés à gauche les bonapartistes, à droite les monarchistes, au fond les orléanistes – sous les traits de Louis-Philippe) et ramené à Paris le siège du pouvoir exécutif et législatif (vignette 6) suite à la révision constitutionnelle de juin 1879. La vignette 7 évoque, elle, la loi d’amnistie de juillet 1880 en faveur des Communards. La République est donc présentée comme vecteur d’unité nationale, de réconciliation et d’ordre. Elle apparaît aussi comme garante de la souveraineté du peuple et de ses libertés fondamentales. Elle promeut la liberté de conscience à travers la laïcisation de l’école (vignette 9) mais aussi la liberté de réunion (1881) et la liberté de la presse (1881), évoquées dans la vignette 11 (trois personnages réunis au cabaret). La mise en scène du suffrage universel masculin (vignette 16) souligne enfin le respect de la souveraineté populaire. • Défense/Armée : la République a libéré le territoire de l’occupation allemande (vignette 2) en septembre 1873, grâce au règlement anticipé de l’indemnité de guerre exigée par le traité de Francfort. Le recours à l’emprunt, qui fut un grand succès, a permis cette libération anticipée qui a contribué au prestige de Thiers,

sur la place de l’hôtel de ville ;

le décor festif et républicain (visible sur le

tableau d’Alfred Roll) surtout sur la place de la République et autour d’elle : guirlandes de

verdure, lampions, grandes fleurs tricolores, drapeaux, trophées et arcs de triomphe, statues, bustes, mâts de cocagne, oriflammes,

ballons lumineux, lanternes vénitiennes, jets d’eau, lumières… Le 14 juillet 1880, la vedette du décor est l’égérie symbolique du régime, Marianne, dont les bustes sont innombrables et couronnés de multiples fleurs tricolores ;

la fête elle-même, avec les cérémonies

commémoratives de grands événements de 1789, les jeux de ballons, les concours sportifs et nautiques, les retraites aux flambeaux, les feux d’artifice, les petits bars populaires et leur musique et, pour finir, le bal dans la rue associant différentes classes de la société mais en priorité le peuple de Paris. La rue redevient pour une journée un espace de liesse et de liberté. Pour Jules Vallès : «On sera vraiment pour un jour en République dans la ville livrée aux habitants, au milieu des rues dont la vie familière et libre fera échec à la vie officielle toujours solennelle et déclamatoire. » Le tableau d’Alfred Roll est une commande officielle de l’État souhaitant commémorer la première célébration de la fête devenue nationale. Le décor est planté sur la toile :

Marianne sur la place de la République ; mâts et drapeaux ; auvent pour les discours officiels et la musique ; foule dense et nombreuse qui se soude au décor. La volonté de l’artiste est d’insister à la fois sur la diversité sociale des participants (bourgeois, classes moyennes, enfants du peuple…), la joie de tous et l’unité de cette foule nombreuse réunie autour de la République et par là même autour du régime récemment mis en place, la IIIe République. Inaugurée lors des festivités du premier 14 juillet, en 1880, la statue de la place de la République à Paris célèbre un régime triomphant. Le texte lu le 14 juillet 1880 à Mont-sur- Loir (Loir et Cher) a été publié la même année à Blois par J.A.M. Bellanger sous le titre explicite : « Prières d’un républicain et commandements de la République et de la Patrie ». On peut en trouver le texte complet dans l’ouvrage de Pierre Nora, Les lieux de mémoire, tome 1, Gallimard, 1984, page 441. Le 14 juillet 1880, la IIIe République est en place depuis 10 ans, mais c’est seulement depuis 1879 que les républicains sont véritablement installés au pouvoir. Ce n’est que depuis le 6 juillet 1880 que le 14 juillet est devenu officiellement fête nationale. C’est à l’occasion de cette première célébration officielle que des républicains du Loir-et- Cher se réunissent à Mont-sur-Loir, dans le

considéré comme le libérateur de la France. La vignette 4, elle, fait allusion à la loi militaire de juillet 1872, qui a rendu le service militaire, d’une durée de 5 ans, obligatoire et universel : bourgeois, ouvrier, prêtre (qui bénéficiaient autrefois d’une dispense) et paysan sont désormais censés être égaux face à ce qui devient un devoir civique. Dans les faits, le tirage au sort est maintenu et les soutiens de famille, séminaristes et instituteurs sont exemptés. La vignette 12 souligne que la République a préparé avec soin la défense du territoire national tandis que la vignette 13 souligne l’amélioration des conditions de la retraite. • Progrès social : l’oeuvre de la République en matière scolaire apparaît en bonne place : la vignette 8 évoque la loi du 16 juin 1881 sur la gratuité de l’école primaire, mais aussi la création de l’École normale supérieure (1880) et l’accroissement du nombre des écoles normales (loi de 1879). La vignette 9 évoque, elle, la laïcisation de l’école, qui bannit le prêtre, le pasteur et le rabbin des classes (loi de 1880). • Progrès économique : la vignette 10 salue le développement du chemin de fer rendu possible par le « plan Freycinet » de 1879 qui permet le désenclavement des campagnes : l’image passe évidemment sous silence le rôle déterminant qu’a eu le Second Empire dans la constitution du réseau ferré. Les vignettes 14 et 15 relient l’idée de prospérité économique et de croissance de l’épargne au régime républicain : le monde rural est particulièrement mis en valeur car les républicains sont conscients de la nécessité de conquérir le vote des campagnes. Le thème de l’armée et de la défense nationale est en effet celui auquel est consacré le plus grand nombre de vignettes (vignettes 4, 12 et 13 et thème militaire présent aussi dans les vignettes 1, 2 et 6). La République semble ainsi placer l’armée au centre de ses attentions. Cela s’explique bien sûr par le contexte : après la défaite de 1870 face à la Prusse, la France, qui a perdu l’Alsace- Lorraine, prépare la Revanche. Toutefois, le patriotisme affiché dans ce document reste mesuré : la République est désignée comme porteuse de « paix » (vignettes 3 et 12) et son armée, si elle est bien préparée, n’est qu’une armée défensive (vignette 2 : « elle n’attaquera jamais personne… »). L’affirmation du rôle majeur que la France accorde à son armée peut aussi être perçue comme la volonté des Républicains de rassurer les électeurs sur la fidélité des troupes au nouveau régime: certains hauts officiers, au début de la IIIe République, ne sont guère « républicains ». Or le régime, pour s’installer, a besoin du soutien inconditionnel de l’armée. Le 14 juillet 1880, sur l’initiative de Gambetta, le président de la République a remis leurs drapeaux aux régiments qu’il a passés en revue, témoignant ainsi du rapprochement entre l’armée et la République. Il est à noter que la loi prive à cette date les militaires du droit de vote : il ne s’agit donc pas ici de s’attirer les votes des soldats. Le document dénonce, directement ou implicitement, les réalisations des régimes précédents et des forces politiques opposées à la République : la politique extérieure du Second Empire a mené au désastre de Sedan et au siège de Paris ; Napoléon III ne donnait pas vraiment la souveraineté au peuple et a divisé les Français (Commune de Paris) ; les forces opposées à la République sont divisées et incapables de gérer le pays…. À l’inverse, il exalte toutes les réalisations de la IIIe République, sans jamais nuancer l’éloge et en simplifiant les faits. Ainsi, le développement du chemin de fer est attribué à la République, alors que l’essentiel de l’effort en ce domaine a eu lieu sous le Second Empire (le plan Freycinet n’ayant fait que parachever son oeuvre). Les divisions qui agitaient monarchistes, orléanistes et bonapartistes sont dénoncées, mais celles, pourtant importantes, qui séparent les républicains, ne sont pas mentionnées. La République apparaît comme vecteur d’unité nationale : c’est oublier un peu vite les querelles autour de la laïcisation. Quant au contexte économique, il est beaucoup moins florissant que les vignettes 14 et 15 le laissent entendre, puisque la France est touchée depuis peu par la « Grande Dépression ». La faiblesse des réformes sociales mises en oeuvre par la République est aussi passée sous silence. Au total, le document martèle avec force les différents éléments qui constituent « la culture politique républicaine » que les nouveaux dirigeants entendent ancrer dans les esprits français. La République apparaît, à travers ses images, comme l’héritière de 1789, qui va parachever son oeuvre en faisant triompher les idéaux de la Révolution : unité nationale, patriotisme, égalité, liberté, fraternité, progrès, avènement de la Raison et de la civilisation, souveraineté nationale.

cadre d’un banquet, rite habituel de leur sociabilité, et récitent ces « prières républicaines » qui sont une reprise parodique des prières catholiques : Pater Noster, Ave Maria, Credo et Confiteor. Les références des auteurs sont nettement ancrées dans la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle. Même si aucun auteur précis n’est cité, les allusions sont explicites : « l’homme est maître de lui-même », « la liberté, fille de la nature », la « Raison ». L’Homme est considéré comme un être libre, doué de raison, capable de maîtriser son destin. Il est donc en mesure d’échapper aux tutelles et aux déterminismes pour conquérir sa pleine autonomie. La référence politique majeure est évidemment la Révolution française, puisque c’est elle qui a permis la concrétisation des droits, qui a affirmé les valeurs fondamentales sur lesquelles repose la République, et qui constituent la « trinité démocratique » : la Liberté chérie (reprise d’un vers de la Marseillaise) opposée à l’antique esclavage, l’Égalité et la Fraternité qui conduisent à la communion des peuples. Ce sont ces valeurs, inscrites au fronton des bâtiments publics, que la République s’attache à traduire en actes, par le vote des lois de liberté dans les années 1880-81 (loi sur la presse par exemple). Grâce à la IIIe République, la Révolution serait enfin « arrivée au port », selon la formule de François Furet. La culture républicaine se construit en réaction à l’Empire : sous le Second Empire, de 1852 à 1870, « les droits de l’homme ont souffert et sont demeurés comme morts ». Synonyme d’arbitraire et d’absence de liberté, le régime impérial apparaît comme l’antithèse de la République. La date du 4 septembre qui correspond à la proclamation de la République, à la suite de la défaite de Sedan face à la Prusse et à l’abdication de Napoléon III, est donc perçue comme une résurrection. C’est désormais à l’Assemblée nationale que se situe le pouvoir, car c’est là que siègent les représentants librement élus du peuple. Valeurs républicaines, héritage intellectuel des Lumières, héritage politique de 1789, idéalisation du peuple souverain dans le cadre d’une République parlementaire, patriotisme (cf. allusion à Gambetta) : ce sont là les traits structuraux de la culture républicaine dans le dernier tiers du XIXe siècle qu’exprime superbement ce texte dont la forme n’est paradoxale qu’en apparence. Elle révèle que l’idéal républicain est perçu comme une foi, fondée sur des principes intangibles (un dogme républicain), des rites (les fêtes nationales), le rejet des adversaires (les infidèles) et le sacrifice pour la cause (les martyrs). La « religion républicaine » entend supplanter la religion catholique

Alfred Bramtot est un peintre de l’école réaliste, spécialisé dans les portraits de personnalités et les sujets mythologiques. Ce tableau d’inspiration civique,

 

en reprenant ses codes et en les inversant.

commandé par la mairie des Lilas (Seine), semble à première vue ne restituer avec une précision quasi photographique qu’une scène somme toute banale en 1891, où, un dimanche, les citoyens viennent accomplir à la mairie leur devoir électoral. Pourtant, l’oeuvre, sans grande prétention artistique, est un hommage au suffrage universel, à l’exercice de la souveraineté du peuple. Le vote, acte majeur de la vie politique française, qui a lieu régulièrement lors de différentes consultations, est le gage du caractère démocratique du régime républicain. La finalité de ce scrutin en particulier ne peut donner lieu qu’à des hypothèses :

élections législatives, élections aux conseils généraux, d’arrondissement ou municipaux. Le peintre situe l’exercice du droit de vote des hommes adultes dans le cadre d’une salle de la mairie, décorée seulement du buste de Marianne et du drapeau français. Le dépouillement et la sobriété du lieu accompagnent la solennité et la gravité de l’opération. Le groupe des trois hommes debout devant la table, auquel on ajoutera le personnage portant un haut de forme, exprime la diversité sociale des électeurs. Les tenues vestimentaires, codées, sont caractéristiques de l’ensemble des classes sociales urbaines : un homme en canotier, typique des classes moyennes, un homme en haut de forme, un bourgeois, un intellectuel ou un membre des professions libérales, aux bras chargés d’une serviettes pleine de papiers, une « blouse », c’est-à-dire un ouvrier (un parapluie sous le bras). On relèvera l’âge mûr des électeurs et leur sérieux (mines graves et dignes). Si l’artiste souligne ainsi l’égalité des citoyens français, quelle que soit leur condition, devant l’acte démocratique fondamental, l’absence de femmes permet de rappeler que le suffrage dit « universel » n’est à l’époque que masculin. Le tableau a aussi l’intérêt de montrer le déroulement de la procédure du vote. Après avoir présenté sa carte électorale, obligatoire depuis 1884, à un secrétaire (assis à la table) qui lui remet un papier blanc sur lequel il inscrit, hors de la salle, le nom du candidat de son choix (l’électeur peut cependant venir avec un papier déjà rempli, ce qui semble être le cas du personnage en canotier fouillant dans la poche de sa veste), l’électeur se présente devant un second secrétaire qui vérifie et pointe son inscription sur les listes électorales (personnage assis à gauche au bout de la table de vote). En plus de la nationalité française, le plein exercice du droit de vote nécessite l’inscription sur ces listes. Puis, son bulletin plié, il le remet au président du bureau de vote qui le dépose dans une urne en bois fermée par deux serrures. Enfin, l’électeur vient émarger (sa signature prouve qu’il a bien voté) sur une autre liste électorale tenue par un dernier secrétaire, une plume à la main. Noter que l’on n’utilise encore ni enveloppe ni isoloir, adoptés en 1913.

La tradition fait remonter les origines du drapeau français à la date du 17 juillet 1789, date à laquelle le roi Louis XVI, arrivé à Paris trois jours après la chute de la Bastille, est reçu à l’Hôtel de Ville par le maire Bailly en présence de La Fayette. Il aurait alors accepté de placer à côté d’une cocarde blanche fixée à son chapeau un ruban bleu et rouge aux couleurs de la ville. Il apparaît plus probable que l’alliance des trois couleurs soit née quelques jours auparavant à l’initiative de La Fayette influencé par son voyage aux États-Unis : pour donner un emblème commun aux troupes qu’il dirigeait, il aurait uni le blanc de l’uniforme des gardes françaises au bleu et rouge de la milice parisienne. La signification symbolique attribuée au drapeau tricolore, perçu comme un signe de réconciliation et d’unité retrouvée entre « La Nation, la Loi, le Roi », garde sa légitimité du fait du sens « monarchique » attribué, pourtant seulement très occasionnellement (lors des guerres), à la couleur blanche. Rapidement, c’est ce sens qui s’impose aux contemporains de la Révolution. Le thème de la rue pavoisée au 14 juillet inspire à Raoul Dufy (1877-1953) près de 11 tableaux et autant de variations. Inauguré par Manet puis Monet dans La Fête nationale, rue Montorgueil (1878), ce motif des drapeaux, emblèmes de la Fête nationale, est aussi repris par Van Gogh (1887) Manguin et Marquet. Les drapeaux de Dufy sont démesurément mis en valeur au sein de la toile, dont ils occupent les deux tiers. L’utilisation de ces grands aplats de couleurs vives marque pour l’artiste une évolution vers le fauvisme : Dufy utilise des contrastes colorés pour provoquer une excitation visuelle qui reflète celle de la rue en fête et de sa frénésie.

Le banquet C’est l’un des rites essentiels de la sociabilité républicaine. C’est à la suite d’une campagne de banquets que débuta la Révolution de février 1848. Par la suite, les présidents de la République honorèrent cette tradition, particulièrement à l’occasion des expositions universelles. Le 22 septembre 1900 (jour anniversaire de la proclamation de la République en 1792) c’est à l’initiative du président Émile Loubet que tous les maires de France, mais également ceux d’Algérie, sont invités à un gigantesque banquet pour célébrer l’anniversaire de la Ire République. Le banquet a lieu au Grand Palais dans le cadre de l’Exposition universelle. Il réunit 22 695 maires, soit environ les deux tiers d’entre eux. Il témoigne ainsi de la puissance de la démocratie municipale, de l’importance de l’ancrage local de la République dans une France encore massivement rurale : c’est à

La République, le régime de tous les Français Situé dans le département des Deux-Sèvres, le village de Mazières-en-Gâtine accède à la notoriété lorsque Roger Thabault, qui en est sans doute l’instituteur, lui consacre une monographie dont le titre complet est Mon village, ses hommes, ses routes, son école. 1848-1914 : l’ascension d’un peuple. Publié en 1944, avec une préface d’André Siegfried, l’un des fondateurs de la sociologie politique française, le livre décrit minutieusement les transformations radicales introduites dans un canton rural par l’installation de la République. Selon Thabault, la République s’est d’abord rendue populaire en donnant aux citoyens la pleine conscience de leur pouvoir. Locales comme nationales, les élections sont vécues à Mazières avec le plus grand sérieux et la plus grande attention. La République se rend aussi populaire par les rituels qu’elle impose dans tous les villages. Le 14 juillet, tel que le décrit Thabault, est autant la fête nationale que la fête du village tout entier.

Défilé des bataillons scolaires place de la République à Paris, le 14 juillet 1883 La mise en scène, l’abondante symbolique et les couleurs franches de ce tableau exaltent la ferveur et l’enthousiasme populaires qui entourent alors ce rituel. Cette illustration de l’inauguration de la place de la République, le 14 juillet 1880, se caractérise par une abondante symbolique républicaine et révolutionnaire. Les drapeaux et les cocardes tricolores, les sigles « R.F. », les arbres de la liberté foisonnent. Sur le monument central, la République avec son bonnet phrygien, l’urne du suffrage universel, les incarnations de la Liberté (à droite) et de l’Égalité (à gauche), célèbrent les fondements du régime. Les bataillons scolaires, au premier plan, soulignent, pour leur part, le rôle fondamental de l’école dans la consolidation de l’esprit républicain. Cette peinture un peu naïve est un bon exemple de cette culture politique

nouvelle qui associe la République et la Patrie et où l’École et l’Armée s’associent pour former des citoyens. La défaite de 1870-1871 provoqua un énorme choc dans l’opinion française qui prit conscience de la faiblesse de sa défense. La victoire prussienne fut considérée comme celle des instituteurs qui surent préparer physiquement et moralement les garçons dès leur plus jeune âge. D’où l’idée des bataillons scolaires destinés à assurer une première préparation physique et militaire des enfants d’âge scolaire. Ces bataillons naquirent d’une initiative parisienne : le premier fut formé en 1880 dans le Ve arrondissement de Paris. Puis un décret du 6 juillet 1882, signé par trois ministres, Billot, le ministre de la Guerre, Ferry, le ministre de l’Instruction publique et Goblet, le ministre de l’Intérieur, généralisa cette initiative. Elle reçut le soutien de la Ligue de l’enseignement et de la Ligue des patriotes. Le décret prévoyait la constitution de bataillons formés de 4 compagnies de 50 enfants dans les écoles de plus de 200 élèves, l’armée fournissant l’encadrement. Revêtus d’uniformes empruntés aux bataillons parisiens (avec un béret à pompon emprunté aux marins), ils apprennent à évoluer au pas cadencé, à manier des fusils en bois et sont préparés au tir. Trompettes et tambours leur permettent de défiler au son de La Marseillaise et de chants militaires. Leur but essentiel est de défiler lors des fêtes du 14 juillet où ils incarnent la « relève » militaire de la France. Les bataillons défilaient à l’occasion de quelques manifestations publiques, comme ici lors du 14 juillet 1883. Mais cette expérience fut en réalité un échec. Leur organisation était difficile car extérieure à l’armée et à l’éducation nationale et leurs effectifs restèrent faibles, même à leur apogée en 1885 (62 bataillons dans toute la France dont 24 dans le seul département de la Seine et au total environ 23 000 enfants). Les enfants étaient trop jeunes pour recevoir une véritable formation militaire, ce dont se rendirent rapidement compte les représentants de l’armée. Et surtout, les bataillons étaient loin de faire l’unanimité, même chez les républicains. Les bataillons furent finalement supprimés à Paris en 1892. Ils sont cependant emblématiques de la volonté de formation du futur citoyen qui doit être prêt à défendre la patrie et à se sacrifier pour elle. On pourra détailler ici la symbolique républicaine associée à cette représentation du défilé : entre autres, le lion associé au suffrage universel, symbole d’une république forte, Marianne au bonnet phrygien, la référence à la Révolution française, etc.

I. Marianne Le choix du nom de Marianne reste toujours une énigme. Ce prénom est celui de l’héroïne d’une chanson populaire de 1792, du chansonnier Guillaume Lavabre, originaire du Tarn, et s’exprimant en langue d’oc : il s’agit de la «Garisou de Marianno », chanson faisant allusion à la guérison de la France par les grandes victoires militaires de 1792. Cette chanson est bien connue dans le sud de la France au milieu du XIXe siècle. Marianno, dans cette chanson est le symbole d’une France populaire victorieuse, révolutionnaire, féminine et patriotique. Il se trouve également que «Marie » est à cette époque le prénom le plus répandu et que, pour les prénoms doubles, Marie-Anne vient juste après Marie-Louise. Dernière remarque : au XIXe siècle, en Auvergne, une bourrée dont les paroles sont « Je la veux, la Marianne, je la veux et je l’aurai » fait danser les paysans et symbolise le désir de la femme aimée. Cela explique peut-être le choix de ce prénom très usité, connoté par une double allusion à la maternité (la vierge Marie et sa propre mère Anne) et à l’amour. Marianne donne une identité à cette allégorie de femme à « l’antique » apparue pendant la Révolution et qui trône au sommet de la barricade peinte par Eugène Delacroix en 1830. Elle incarne tout à la fois la Liberté, la République et l’unité de la Nation. Les républicains au pouvoir en 1880, allergiques à toute forme de culte de la personnalité, la choisissent pour personnifier l’État. Marianne s’impose ainsi comme la nouvelle figure du pouvoir central. La République cherche à s’affirmer par l’image en laissant cependant toutes les sensibilités s’exprimer. Il n’y a, en effet, ni modèle imposé ni bustes officiels. Ceux qui sortent des manufactures nationales ou qui sont sculptés par des artisans locaux ont mille visages. L’apparence de Marianne suscite le débat et révèle des nuances significatives dans l’interprétation des valeurs et des héritages de la République : le bonnet phrygien qui rappelle les combats révolutionnaires connaît une fortune différente dans les provinces proches du pouvoir central et dans celles plus radicales du sud qui, avec le bonnet rouge, affichent leurs choix politiques. Marianne s’identifie ainsi aux représentations régionales, locales, voire individuelles de la République mais impose une incarnation du régime qui transcende cette diversité. Sagement

ces forces que le président Émile Loubet rend hommage dans son discours, prononcé sous la protection du buste de Marianne, en présence des membres du gouvernement, des présidents des deux assemblées drapés de l’écharpe tricolore. Il s’agit d’une sorte d’apogée républicain, aux yeux du monde qui observe l’Exposition universelle, mais aussi à destination des Français, encore fortement troublés par les soubresauts de l’affaire Dreyfus.

Hansi et l’Alsace-Moselle Le dessinateur Hansi appartient à la génération des Alsaciens nés au lendemain de l’annexion de leur province par l’Empire allemand, suite au traité de Francfort signé le 10 mai 1871. La France est amputée de l’Alsace (Belfort exclu) et du nord de la Lorraine. C’est donc comme sujet de l’empereur que naît à Colmar, en 1873, Jean- Jacques Waltz plus tard connu sous le pseudonyme de Hansi. Dans les années 1890, un nombre important d’Alsaciens se résignent à l’annexion et souhaitent une certaine autonomie dans l’Empire ; c’est ce qui explique l’essor d’une véritable culture alsacienne dans tous les domaines de l’art. Jean-Jacques Waltz se consacre, lui, à la peinture et au dessin. Il participe au mouvement de la «Revue alsacienne » et réalise des gravures à l’eau-forte et des aquarelles reproduites en cartes postales sur lesquelles il signe Hansi. Il adhère au courant Vogesenbilder (Images des Vosges) critiquant l’expansionnisme allemand et désirant obtenir une autonomie réelle dans l’Empire. La critique à l’égard des Allemands est donc constante, même si elle est traitée avec humour (ex : les touristes allemands, sacs à dos et chapeaux tyroliens). Ses multiples condamnations le rendent très populaire à Paris.

Les opportunistes La victoire venue, les divisions se font jour au sein du camp républicain. Elles portent essentiellement sur la conception des institutions et sur la politique économique et sociale. À l’extrême gauche radicale, incarnée par Clemenceau, s’opposent ainsi les opportunistes, républicains de gouvernement, incarnés par Gambetta. À partir de 1879, les républicains de gouvernement se proclament, par la bouche de Gambetta, hostiles à « la politique des intransigeances » et favorables à celle des « résultats ». De son côté, Jules Ferry souhaite travailler « sans illusions et sans précipitation ». D’où le surnom d’« opportunistes » donné aux républicains modérés, sans que ce terme soit, à l’époque, connoté négativement. Ils ont en effet la conviction que l’équilibre du régime repose sur une alliance entre une paysannerie

coiffée ou ornée d’un diadème parfois étoilé, elle investit peu à peu les mairies. Elle se veut rassurante. La nudité de son sein est tantôt nourricière tantôt érotique mais ses attributs, ses postures, rappellent très pédagogiquement les principes fondateurs du régime : l’égalité lorsqu’un niveau est dessiné sur son front, la liberté quand elle apparaît juvénile ou dévoilée, la fraternité lorsqu’elle a les mains croisées. Devenue un emblème, érigée en statues qui portent le nom de République ou de Nation (voir l’oeuvre de Dalou place de la Nation à Paris), elle est finalement accolée à certains monuments aux morts de la Grande Guerre, et porte, au-delà de la République, l’image de la France elle-même.

rurale et une petite bourgeoisie urbaine qu’il ne faut pas brusquer. Devant la montée des radicaux et des socialistes, les opportunistes et une partie des catholiques ralliés à la République gouvernent ensemble dans les années 1890. C’est pourquoi, également, et contrairement aux radicaux, ils souhaitent une laïcisation progressive de l’enseignement. Si Clemenceau, de fait, réclame dès 1876 la séparation des Églises et de l’État ainsi qu’une laïcisation complète de l’enseignement, Ferry va se montrer plus prudent dans la mise en place de ces réformes. Plus sensibles à la démocratie sociale, les radicaux souhaitent également l’établissement d’un impôt progressif sur le revenu, que ne défendent pas les opportunistes.

La République met en application ces principes par un arsenal de lois qui fixent les grandes libertés républicaines entre 1880 et 1885 et reviennent, en particulier, sur les dispositions répressives de l’Ordre moral. La loi du 29 juillet 1881 reconnaît ainsi la liberté totale de la presse qui n’est plus soumise à autorisation ni au cautionnement, permettant un essor inégalé de la presse d’opinion. La loi du 30 juin 1881, pour sa part, reconnaît le droit de tenir des réunions publiques sans autorisation, imposant seulement une déclaration préalable et un bureau. La République reconnaît également, pour la première fois, la liberté syndicale par la loi Waldeck-Rousseau de 1884 qui fait suite à la loi Ollivier de 1864 supprimant le délit de coalition instauré depuis la loi Le Chapelier de 1791. Les lois Ferry de 1881- 1882, enfin, consacrent la laïcité de l’enseignement par la mise en place d’une école gratuite, laïque et obligatoire, ôtant à l’Église son influence dans la société et combattant son autorité politique.

Maurice Agulhon a montré (Marianne au combat, Flammarion, 1979 et Marianne au pouvoir, Flammarion, 1989), que Marianne, entièrement dénudée ou bien la poitrine à demi-découverte, est une incarnation très marquée à gauche, surtout lorsqu’elle est coiffée du bonnet phrygien. La Marianne de 1848 (celle de Dubray) cumule les symboles : bonnet phrygien (la liberté), niveau (l’égalité), poignée de main (la fraternité), peau de lion (la force), sein dénudé (liberté et héroïsme à l’antique). Ces « symboles séditieux » sont interdits à partir de mars 1849. Il ne reste plus que le bonnet phrygien. Il n'y a jamais eu de buste officiel de la République, mais celui qui fait la une du Petit Journal de 1891 est plébiscité par 164 députés comme « la figure personnifiant le mieux la République ». Ce buste apaisé d’une Marianne fleurie, coiffée d’un très discret bonnet phrygien orné d’une cocarde tricolore se retrouve même à Lorlange, en Haute-Loire, devant l'église et sa croix de mission. Ce buste de Marianne offre une image à la fois consensuelle et rassurante de la République : son visage est souriant et serein, son bonnet phrygien est à peine visible, la couleur bleu domine, bien plus que le rouge, son épaule gauche est ornée de fleurs et sur son collier, la Révolution célébrée est celle de 1792. Les travaux de Maurice Agulhon (Marianne au pouvoir, Flammarion, 1989) ont permis, entre autres choses, de définir une chronologie et une cartographie de l’installation de monuments républicains. L’on relève qu’entre 1871 et 1878, aucun monument de place publique n’est édifié : les gouvernements Thiers ou ceux de l’ordre moral n’étaient, en effet, guère portés à l’affichage de la République dans le paysage urbain. C’est donc assez logiquement à partir de 1879, avec la conquête des institutions par les républicains, que le nombre de monuments se multiplie. Le pic se situe sans surprise en 1889, avec les cérémonies du centenaire de la Révolution. Par la suite et jusqu’en 1914, la construction de ces monuments se stabilise, avec une accentuation en 1904, liée probablement au regain de tension consécutif au débat sur les congrégations. Sur le plan géographique, la répartition des monuments par département révèle nettement deux France : une France du nord et de l’est, dans laquelle les monuments républicains sont rares, voire absents ; c’est pour l’essentiel, la France conservatrice, dans laquelle les républicains se sont implantés tardivement. À l’inverse, les départements voisins de Paris et surtout ceux du Sud-Est sont marqués par une monumentalité importante : le littoral méditerranéen, républicain depuis 1848, mais aussi le département de l’Allier, terres de résistance au coup d’État de 1851, inscrivent leur idéal politique dans la pierre et affichent leurs convictions par la statuaire. La carte des monuments peut donc être mise en parallèle avec celle des suffrages républicains ou bien celles concernant le vote de la loi de Séparation en 1905 et constituer ainsi la base d’une étude de géographie politique. L’évolution des bustes de Marianne et de la statuaire républicaine témoigne de diverses conceptions de la République. Le choix a été fait ici de présenter deux bustes de Marianne installés dans des communes rurales du département de l’Allier, précocement républicain. Ils proviennent de deux communes du canton de Saint-Pourçain-sur-Sioule, Montord et Loriges. Le premier a été érigé en 1871, alors que la République est encore gouvernée par des conservateurs et dominée par une Chambre des députés largement monarchiste qui craint tout ce qui pourrait rappeler les soubresauts révolutionnaires. Le bonnet phrygien est donc rejeté, car perçu comme représentatif de la subversion. Aussi, les communes qui se dotent d’un buste de Marianne font-elles le choix du modèle proposé par le sculpteur Doriot (habile commerçant, celui-ci a inondé les communes de ses catalogues). Couronné d’épis de blé enserrant l’étoile des Lumières, au dessus d’un visage serein aux cheveux strictement noués, il incarne le sérieux d’une République qui veut rassurer la France rurale. Sur son opulente poitrine, recouverte d’une toge, elle porte un collier de médailles sur lesquelles sont

C’est à la fin du XIXe siècle que plusieurs mouvements de véritables républicains se regroupent pour aboutir à la fondation, en 1901, du premier parti politique, sous le nom de « parti républicain-radical et radical- socialiste ». Les différentes sources en sont :

les loges maçonniques du Grand Orient décidant, en 1901, la constitution de comités républicains ; la Ligue des droits de l’homme, constituée d’intellectuels mais aussi très implantée dans la France protestante ; les sociétés de libre pensée ; l’école où les instituteurs se montrent attachés aux principes de laïcité ; les universités populaires… Au début 1901, comités, loges, parlementaires créent un comité d’action afin d’organiser les manifestations du 14 juillet et de lancer un appel pour la tenue à Paris d’un « Congrès du parti républicain-radical », dont il faut « assurer l’unité » pour « combattre le cléricalisme, défendre la République » et

énumérées les activités que la République entend promouvoir : Agriculture, Commerce, Beaux-Arts, Instruction, Justice, Science, Marine, Industrie. D’évidence, cette statue entend propager la vision d’une République conservatrice. La Marianne de Loriges a été produite l’année du centenaire de la Révolution française. Elle est l’oeuvre du sculpteur Jean-Antoine Enjalbert (1845-1933). Ce modèle fut le plus répandu dans les années 1890-1900, grâce au soutien du sous-secrétaire aux Beaux-arts, ami de l’artiste ; peut-être est-ce dû aussi au renom de l’artiste, auteur du fronton du Petit Palais et des figurines du Pont Mirabeau à Paris. Réalisée à l’occasion des cérémonies de 1889, alors que la République est désormais installée, bien que bousculée par la crise boulangiste, il s’agit d’une Marianne bien plus combattante que la précédente. Certes fort prude (sa poitrine est entièrement recouverte), elle se veut défensive (elle porte une cuirasse, ornée d’une gorgone) et apparaît assez sévère. Mais elle revendique fièrement son militantisme par le port du bonnet phrygien et de la cocarde tricolore. Le monument à la République, érigé à Toulon, place de la Liberté, en 1889-1890, appartient à la même veine. Œuvre des frères Allar, architectes toulonnais, financée par la Fédération républicaine du Var pour fêter le centenaire de 1789, la statue fut inaugurée par le président de la République Sadi Carnot le 20 juillet 1890. Reposant sur la proue d’un navire, hommage à l’activité portuaire du lieu, mais allusion également à la force qui avance (cf. le lion), elle est très représentative de la statuomanie républicaine à son apogée. Drapée à l’antique, portant le glaive à son flanc gauche, la République brandit la torche des Lumières et soutient de son bras droit les tables de la Loi de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La tête ceinte de lauriers, surmontée d’un casque à cimier dont le renflement prend l’aspect d’un lion, elle avance d’un pas décidé, accompagnée par deux colosses, la Force (le faisceau des licteurs) et la Justice (le glaive), et est encadrée par des chevaux marins.

réaliser un programme de « réformes démocratiques » en vue des élections de 1902. Ainsi naît le parti radical bien enraciné dans le pays et attaché à rassembler toutes les voix du Bloc républicain. Le principe du Parti radical est d’accomplir les idéaux de 1789 (liberté, égalité, mais aussi propriété). En 1907, le Parti radical cherche à se démarquer du discours socialiste, qui séduit de plus en plus d’électeurs (création de la SFIO en 1905). Il s’agit pour les radicaux de ne pas laisser le champ des revendications sociales aux seuls socialistes, tout en défendant un programme modéré de gouvernement, dans la mesure où ils sont au pouvoir depuis 1899. Leurs objectifs sont ainsi en partie ceux qu’ils ont déjà réalisés (souveraineté nationale, régime parlementaire, laïcité – renforcée par la loi de séparation de 1905). Certains de leurs autres objectifs sont plus progressistes : abolition de la peine de mort, impôt sur le revenu, solidarité sociale et extension des droits de la femme. À partir de 1907 (création du ministère du Travail par Clemenceau) plusieurs lois sociales seront d’ailleurs votées. En 1914, les radicaux mettront en place l’impôt sur le revenu.

C’est à l’occasion du centenaire de la Révolution que les conseillers radicaux parisiens décident de construire ou d’aménager les mairies d’arrondissement et de les doter de cette effigie unique symbolisant la République. Il s’agit de commandes officielles accompagnées parfois de concours destinés à choisir l’artiste le plus performant. L’administration de la mairie du 14e arrondissement confie à Jules Blanchard l’exécution d’un marbre mis en place en juillet 1890, intégré dans la boiserie et couronnant la cheminée monumentale de la salle des mariages. Marianne est une jeune femme éclairée par la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité ». Elle porte le bonnet phrygien, symbole de la conquête des libertés. La cocarde tricolore accrochée sur le bonnet n’est pas visible sur cette photographie. Autour du cou, la représentation de Méduse dont la chevelure est ourlée d’un entrelacs de serpents ; Méduse est le symbole du mal, présente sur le bouclier d’Athéna, Marianne est donc la nouvelle Athéna, protectrice du peuple. L’entrelacs de serpents évoque le rajeunissement perpétuel, la perfection et l’éternité. La couronne de chêne qui ceint le buste tout entier représente l’exercice perpétuel de la justice. Devant cette mairie, le square s’orne d’une autre Marianne en marbre offerte par le sculpteur Jean Baffier. C’est le seul cas à Paris de la présence de deux Marianne dans une seule mairie.

L’anarchisme fut à la fin du XIXe siècle un mouvement à la fois culturel et politique international, qui a trouvé son expression idéologique dans l’oeuvre de Bakounine qui mettait en cause « le gouvernement de l’homme sur l’homme». Les journaux anarchistes prônaient la « propagande par le fait », c’est-à-dire le terrorisme. Dès 1882, plusieurs anarchistes se sont lancés dans l’action directe : le procès de Lyon en 1883, où 66 anarchistes (dont Kropotkine) sont jugés, fait suite à un attentat place Bellecour l’année précédente. Des troubles graves débutèrent en 1890. Les années 1890 sont marquées par la lutte violente des anarchistes contre l’État républicain. La condamnation de plusieurs anarchistes ainsi que le massacre de Fourmies provoquèrent la série d’attentats de 1892 (des immeubles ravagés par des explosions). Ces attentats semèrent la terreur dans Paris. Une dénonciation permit d’arrêter l’auteur de ces attentats : François-Claudius Koeningstein, appelé Ravachol du nom de sa mère. Il a raconté sa vie dans des mémoires publiés par Jean Maitron : enfance terrible, Ravachol est successivement berger, mineur, chaudronnier ; il perd la foi à 18 ans et s’intéresse au socialisme ; il se retrouve ensuite sans travail à cause de la crise et commet les crimes et délits dont on l’accuse ici pour nourrir sa famille. Ravachol reprend pour sa défense un thème classique du courant anarchiste : c’est la société dirigée par la bourgeoisie qui, par sa dureté et son cynisme, crée les criminels. Ravachol a déjà tué cinq personnes qui n’étaient pas des

En France, le savant Arago plaide en 1848 pour l’introduction des timbres postaux, qui existaient en Angleterre depuis 1840. Jusque-là, le port de la lettre était payé par le destinataire et calculé en fonction de la distance parcourue. Les premiers timbres (1849) sont à l’effigie de Cérès, déesse romaine de la fertilité, symbolisant une République généreuse de ses richesses. Ensuite les timbres portent l’effigie du Prince-président, puis celle de Napoléon III. En 1871, on revient à l’effigie de Cérès. Marianne en semeuse, dispensatrice des richesses de la France et des lumières de la République, apparaît sur les pièces de monnaie, puis sur les timbres à partir de 1897. Le véritable succès du timbre-poste « républicain » et des monnaies auprès du public ne vient qu’en 1903 avec « la Semeuse » du médailleur Oscar Roty (1846-1911). C’est une création originale et non la reprise d’un modèle antique. Elle propose une synthèse entre les symboles de la République radicale (bonnet phrygien) et de la République modérée (travail et abondance). Elle est aussi la marque des liens entre la France pérenne agricole et celle de l’avenir (geste volontaire, soleil levant, semence, récolte future).

II. La mairie Les communes se voient dans l’obligation de se doter d’une mairie depuis la loi du 5 avril 1884. Le régime, fidèle à ses valeurs libérales, n’impose pas de normes. La loi stipule seulement que les bâtiments doivent être des locaux indépendants, loués ou construits, mais affectés au service de la République qui entre ainsi au coeur des villages. La place de la mairie devient un lieu privilégié de la vie communale et le bâtiment qui abrite le maire élu par le conseil municipal à partir de 1884, affiche de plus en plus souvent les insignes (RF) ou la devise du régime (Liberté, Égalité, Fraternité). Mais les mairies, plutôt appelées hôtels de Ville dans les grandes agglomérations, gardent souvent leurs décors anciens avec le souci de conserver la valeur artistique de leurs édifices et de s’inscrire dans une mémoire nationale apaisée (le buste d’Henri IV reste en place à Lyon, celui de Louis XIV à Marseille), respectueuse des traditions régionales (viticulture et commerce sont célébrés à Beaune). Bâtiments d’art, elles n’entendent pas se défaire de leur patrimoine architectural et l’État républicain triomphant ne le leur demande pas. S’impose pourtant un style néoclassique emprunté au XVIIe siècle, cautionné par le Conseil des bâtiments civils, dans lequel les artistes n’hésitent pas à peindre des décors fastueux, pompiers, peuplés d’allégories anciennes mais aussi nouvelles (le Travail, la Liberté), toutes à la gloire de la République. L’art républicain rend la mairie identifiable au citoyen.

représentants de l’État, avant d’être conquis par les idées anarchistes. Par cet attentat à la bombe contre un magistrat en mars 1892 pour lequel il comparaît, il donne sans le savoir le signal d’une vague d’attentats anarchistes en France. Pour punir le dénonciateur, des anarchistes lancèrent une bombe contre le restaurant où il avait été arrêté. Il y eut deux morts. Devant les Assises de Paris, Ravachol sauva sa tête mais fut condamné à mort pour un autre crime. Les attentats reprirent en 1893. Le 9 décembre 1893, Vaillant vise la Chambre des députés en lançant une bombe qui blesse plusieurs députés. L’illustration du Petit Journal, du 23 décembre 1893, rend compte de cet événement qui créa l’émoi dans l’opinion. Cet émoi fut utilisé par Casimir-Périer pour justifier les lois d’exception qui touchèrent les anarchistes mais aussi les socialistes.

III. L’école La multiplication des écoles reste, après Guizot (1830), une priorité gouvernementale à laquelle ne dérogent ni la loi Falloux (1850) qui incite à ouvrir des écoles pour les filles, ni celle de Victor Duruy (1867) qui accroît les obligations scolaires des communes et les encourage à pratiquer la gratuité. Dès 1863, il n’y a plus que 2 % de communes dépourvues d’écoles ; et la France compte près de 70 000 écoles contre 42 000 en 1832. Dans cette bataille pour l’école, l’enrichissement du pays, et en particulier celui des campagnes sous le Second Empire, constitue un atout majeur. Il facilite notamment l’appropriation par les communes de leurs locaux scolaires et, de plus en plus fréquemment, la construction de bâtiments neufs. C’est ainsi que les villages commencent à se doter d’une véritable maison d’école. Selon les prescriptions du ministre Rouland (1858), celle-ci doit être « simple et modeste, mais commode, isolée de toute habitation bruyante ou malsaine » et la salle de classe « planchéiée, bien éclairée, accessible aux rayons du soleil » et bien aérée. Depuis 1851, la classe comporte, réglementairement, des tables-bancs, une estrade pour le maître, un poêle, et, sur les murs, un tableau noir, des maximes religieuses et de morale, des planches pour la lecture, le calcul et le système métrique, une carte de la France, une autre du département. Mais bien des témoignages démontrent que ces exigences limitées sont encore loin d’être partout satisfaites en 1870. JULES FERRY ET LES PETITES ÉCOLES DE LA RÉPUBLIQUE Aux yeux des républicains, qui accèdent durablement au pouvoir en 1879, après l’épisode réactionnaire de l’Ordre moral, la souveraineté populaire appelle un développement rapide de l’instruction. En démocratie, le citoyen doit être un homme éclairé. Son émancipation implique, de surcroît, que l’école elle-même s’émancipe de la tutelle de l’Église catholique dont la doctrine officielle, énoncée par Pie IX, combat les principes de 1789 et la philosophie des Droits de l’Homme. La priorité accordée à l’éducation obéit enfin à un impératif patriotique : la débâcle de 1870 n’a-t-elle pas, en effet, apporté la preuve de la supériorité de l’instituteur prussien ? En une décennie, marquée par la forte personnalité de Jules Ferry, tour à tour ministre de l’Instruction publique et président du Conseil, l’enseignement primaire est profondément remanié. En juin 1881, la question de la gratuité des écoles primaires publiques, dont bénéficiaient déjà près de 60 % des élèves, est définitivement réglée. Plus âprement débattue, la loi du 28 mars 1882 rend obligatoire l’instruction élémentaire et instaure la laïcité de l’enseignement dispensé dans les écoles publiques. En classe, la morale et l’instruction civique remplacent donc la prière et le catéchisme. À partir de 1886, le corps enseignant primaire public est également laïcisé. La multiplication des écoles normales, grâce à la loi Paul Bert (1879), contribue à la relève des congréganistes par des laïcs, particulièrement dans les écoles publiques de filles où les sœurs accueillaient encore, en 1880, autant d’écolières que les maîtresses laïques. Dès lors, l’enseignement confessionnel se replie vers les écoles privées qui

L’isoloir Jusqu’en 1913, les conditions du scrutin ne garantissaient pas le secret du vote pourtant affirmé dans la constitution de 1848. L’isoloir est l’aboutissement d’un lent apprentissage du suffrage universel durant tout le XIXe siècle. Les lois du 29 juillet 1913 et du 31 juillet 1914 codifient les conditions du vote : l’électeur bénéficie d’une enveloppe, de l’isoloir et glisse lui-même son bulletin dans l’urne. Il est donc débarrassé de toute pression et libre de son choix.

Il faut noter qu’en 1924, les programmes d’étude pour le secondaire deviennent identiques pour garçons et filles, ce qui permet l’équivalence entre les baccalauréats masculin et féminin. Les études supérieures s’ouvrent plus largement entre les deux guerres : par exemple, Simone de Beauvoir obtient l’agrégation de philosophie en 1929, Simone Weil en 1931.

L’Union française pour le suffrage des femmes rassemble des républicaines issues de la bourgeoisie ou des milieux intellectuels. Ses moyens d’action ne sont pas spectaculaires, contrairement à ceux des féministes britanniques. En 1914, elle réclame le droit de vote aux élections municipales. D’autres mouvements féministes plus radicaux réclament l’égalité totale entre hommes et femmes. L’argumentation des femmes de l’UFSF s’appuie sur les capacités d’expertise considérées comme propres aux femmes, destinées à protéger les valeurs familiales. Selon elles, le vote des femmes doit avoir un rôle de moralisation sociale. Le vote des femmes a été adopté par la Chambre des députés en 1919, 1922, 1925, 1935 et 1936 ; chaque fois, il a été repoussé au Sénat par les conservateurs et les radicaux, ces derniers craignant l’influence de l’Église catholique

accueillent, vers 1900, près d’un quart des élèves. L’élan nouveau donné par l’État républicain porte ses fruits. De 1880 à 1900, l’école élémentaire gagne près de 700 000 inscrits, atteignant la quasi-totalité des enfants scolarisables. En outre, la fréquentation s’améliore et l’absentéisme saisonnier tend à se résorber. L’obligation légale n’est d’ailleurs pas seule responsable de ce progrès qualitatif, grandement facilité par la croyance accrue des familles en l’utilité de l’instruction primaire. LA COMMUNALE : UN ESPACE FONCTIONNEL ET SYMBOLIQUE Les progrès de la fréquentation permettent de généraliser des formes d’organisation pédagogique qui ont déjà fait leurs preuves dans les grandes villes. Dès 1868, Octave Gréard, alors directeur de l’enseignement primaire de la Seine, avait imposé aux écoles de Paris une division en trois cours : élémentaire, moyen et supérieur. En 1882, Ferry étend ce modèle à tout le pays. La classe unique cesse alors d’être la référence implicite de la réflexion pédagogique, même si elle reste pour longtemps la réalité la plus courante, du fait de la dispersion de l’habitat et de la priorité donnée à la construction d’écoles distinctes pour les filles et les garçons dans les villages. Unique ou non, la classe, pour être pédagogiquement efficace, ne se conçoit plus sans un matériel, un mobilier et un agencement de l’espace tout à fait spécifiques. Le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, proche collaborateur de Ferry, dresse ainsi la liste type du matériel pédagogique approprié : des tableaux muraux pour la lecture et l’écriture, un grand tableau ardoisé d’au moins un mètre carré pour chaque cours ou division, un boulier compteur, un nécessaire métrique ou un tableau mural des poids et mesures, des objets pour le dessin géométrique au tableau noir (règle, équerre, compas, rapporteur), un globe terrestre, les cartes murales de la Terre, de l’Europe et de la France, une collection d’images pour l’enseignement de l’histoire, un appareil pour projections lumineuses, des instruments simples pour les expériences de physique et de chimie, des collections d’histoire naturelle, un diapason ou un petit harmonium, un portique et ses agrès, enfin les outils usuels pour les travaux manuels. Réglementairement (depuis 1882), la salle de classe doit avoir une forme rectangulaire, un sol « parqueté en bois dur », une hauteur sous plafond d’au moins quatre mètres, ne pas excéder cinquante places et offrir une superficie minimale de 1,25 m2 par élève. Au large pupitre de quatre ou six places, les textes recommandent de substituer, faute de mieux, le pupitre biplace. Ce dernier, moins propice aux « contagions » et plus aisément adaptable à la taille des enfants, facilite en outre les allées et venues du maître et permet une répartition plus méthodique des élèves selon leur niveau et leur mérite. L’effort financier sans précédent, alors consenti par l’État et les communes en faveur des maisons d’école, aide à la diffusion de ces nouveaux standards. Entre 1878, date de la création de la Caisse des écoles, et 1895, plus de 15 000 écoles sont ainsi construites et 30 000 autres rénovées. Ce vaste chantier suscite une importante réflexion architecturale et réglementaire qui prend en compte les prescriptions récentes des hygiénistes. Il en résulte, quelles qu’en soient les variantes, un modèle de bâtiment encore familier à nos yeux : un espace clos, à l’écart de la rue, avec sa cour, son préau, ses lieux d’aisance, le logement de l’instituteur et les salles de classe, bien éclairées, où les rangées de pupitres s’ordonnent soigneusement au pied de l’estrade magistrale. Dans l’espace de la classe, aucun emblème n’est formellement prescrit. Toutefois, à l’initiative des communes, le « temple du savoir » s’orne fréquemment d’un buste de Marianne, qui prend la relève du crucifix et du buste du roi ou de l’empereur régnant. Au cœur du village, la nouvelle école, souvent associée à la mairie, a également valeur de symbole. Avec son architecture soignée, aisément repérable, elle est un monument à la gloire de la République et de la Science. Une plus grande attention est portée aux bâtiments scolaires. Avec la loi du 19 février 1878 et l’arrêté du 17 juin 1880, l’État se veut architecte, contrôle les plans et les devis. C’est l’occasion pour les républicains d’exprimer leurs conceptions positivistes, de rendre sensible l’idéal de progrès social que la République défend et dont l’école publique est le moteur. L’attention portée aux contenus des enseignements laïques se double d’une politique architecturale qui encadre la construction des écoles afin d’en faire de véritables fabriques de culture républicaine. L’architecture se veut cette fois normative, typique de la commande publique. L’institution se doit d’inscrire dans l’espace une idéologie de l’effort et du travail. D’où des façades nues, austères, construites dans les

sur les femmes. Noter que le premier pays européen à accorder le droit de vote aux femmes est la Finlande en 1906 et que les autres États ont élargi le droit de vote après la Grande Guerre. Les Françaises voteront pour la première fois en 1944.

Parmi les changements qui affectèrent la société française à la fin du XIXe siècle, la généralisation de l’enseignement et l’alphabétisation de la majorité comptent parmi les plus décisifs. Mais la question scolaire n’est pas qu’une question d’alphabétisation. Elle s’est confondue avec le débat politique, en particulier sur la laïcisation de l’État. En effet, l’école publique, telle qu’elle a été instituée à partir des lois scolaires de 1881-1882, devint le vecteur privilégié des valeurs républicaines. Les programmes très complets mettaient l’accent sur la connaissance et l’amour de la patrie, la citoyenneté, la démocratie, la laïcité. Les républicains escomptaient ainsi enraciner la République laïque par le biais de l’école. Les membres des congrégations catholiques furent donc exclus de l’enseignement public. Les écoles publiques devinrent donc exclusivement laïques, tandis que les catholiques développaient l’enseignement privé. Mais l’application de ces lois se heurta à des obstacles matériels, vite surmontés par un effort sans précédent du gouvernement, et surtout à des obstacles politiques : le rejet de la République et de la laïcité par opposition politique ou fanatisme religieux. Cependant, la législation finit par s’imposer et l’illettrisme recula considérablement.

LES FONCTIONS DE L’ÉCOLE DANS LE PROJET REPUBLICAIN ? L’École est au coeur du projet républicain. Les lois votées à l’initiative de Jules Ferry en 1881-1882 la rendent gratuite, laïque et obligatoire jusqu’à 12 ans. Elle a plusieurs fonctions : diffuser les valeurs républicaines issues de 1789, émanciper les individus de toute influence religieuse, intégrer les Français autour d’un même sentiment patriotique, tout en affirmant les appartenances locales. Elle renforce l’identité nationale, sans pour autant nier l’enracinement dans la petite patrie, assurer une promotion sociale par le diplôme, en fonction du talent et du travail, donc du mérite de chacun.

Jules Barni (1818-1878) apparaît comme l’incarnation de la philosophie républicaine. Il fut l’introducteur et le propagateur en France de l’oeuvre de Kant qu’il traduisit et commenta (Critique de la raison pratique, précédée des Fondements de la métaphysique des moeurs, par E. Kant, Ladrange, 1848). Proche des milieux républicains dès avant

matériaux du pays, qui coïncideront avec les intérieurs simples des salles de classe. Le bâtiment devient un sanctuaire qui s’impose face à l’église. Le rapprochement mairie-école apparaît comme la solution la moins onéreuse à de nombreuses communes et fait de ce bâtiment un centre de la vie communale. Pas de particularismes régionaux donc ou très peu : la salle de classe est paramétrée, forcément rectangulaire, la place de l’estrade et du tableau noir déterminée, la surface occupée par chaque élève calculée tandis que la hauteur des fenêtres intègre les préoccupations des hygiénistes attentifs à la lutte contre la myopie. L’école devient un lieu tout entier affecté à ses propres finalités. La cour établit parfois une aire transitoire entre la rue et la classe mais, bien souvent, clôt l’endroit sur lui-même. Le pouvoir s’incarne dans l’architecture, la République entend bien gagner les esprits. »

1848, libre penseur et franc-maçon, il adhère aux idéaux de février 1848, refuse de prêter le serment au régime impérial en 1852, ce qui lui vaut une révocation de son poste de professeur de philosophie et le conduit à l’exil à Genève. Proche de Gambetta, il contribue à l’action du gouvernement de la Défense nationale en 1870, est élu député de la Somme en 1872. Il fait partie des députés qui votèrent les lois constitutionnelles en 1875, puis des 363 qui exprimèrent leur défiance à l’égard du gouvernement issu du 16 mai. Outre ses travaux proprement philosophiques, il publia plusieurs ouvrages de vulgarisation, parmi lesquels s’impose son Manuel républicain en 1872, devenu pour plusieurs décennies, à la suite du manuel de Charles Renouvier (Manuel républicain de l’homme et du citoyen paru en 1848), l’une des références majeures des républicains : il y diffuse, sur la base d’un rationalisme kantien, sa vision d’une société laïque, composée d’individus égaux, libres et informés, capables de maîtriser leur destin et de construire une société de paix et de progrès, dont la guerre serait bannie et dans laquelle l’arbitrage serait la solution des conflits. Jules Barni se fait l’avocat de l’instruction, fondement de toute société républicaine. L’École y est décrite comme le lieu où se diffuse la connaissance, où s’aiguise la Raison et où se forment les individus libres. Les futurs électeurs y exercent leur sagacité et y posent les bases de leur citoyenneté. L’École est donc un lieu central pour toute société républicaine qui doit être offert à tous, au nom de l’Égalité, et dégagé de toute tutelle religieuse afin que la liberté de conscience soit garantie : obligatoire et laïque, l’École sera le pilier sur lequel pourra s’appuyer la République. L’on retrouve ici les arguments qui conduiront au vote des lois Ferry en 1881-1882, ainsi que la plupart des thèmes qui seront diffusés par les manuels scolaires, notamment ceux de morale ou d’histoire, dans un registre à la fois moralisateur et parfois un peu simplificateur (cf. l’opposition assez binaire entre le despotisme qui jouerait de l’ignorance des masses et la République porteuse des Lumières et de la Raison).

Les Hussards noirs de la République Créées par les lois Ferry de 1881-1882, les écoles normales d’instituteurs, puis d’institutrices (loi Paul Bert) furent, durant toute la IIIe République, considérées comme l’un des temples de la République. Destinées à former les maîtres qui transmettront le savoir au peuple, elles étaient également perçues comme le lieu d’inculcation des valeurs fondatrices à ceux qui deviendront le vecteur de la République dans les campagnes et les villes. Le personnage de l’instituteur est donc essentiel à la compréhension de la culture républicaine. Le photographe représente ici ceux d’Aubenas (Ardèche) au début du XXe siècle. Instituteurs d’âge mûr, arrivés probablement vers le terme de leur carrière, nommés dans un poste urbain après des débuts en milieu rural, ils prennent la pose, fiers et sereins, unis par une même conscience de leur mission et également par des pratiques vestimentaires communes : portant costume et gilet, chemise blanche et lavallière, ils sont de petits notables locaux, qui se considèrent comme les indispensables piliers de la République. L’on pense inévitablement aux Hussards noirs décrits par Charles Péguy en 1913 dans L’Argent : « De tout ce peuple, les meilleurs étaient peut-être encore ces bons citoyens qu’étaient nos instituteurs. C’était le civisme même, le dévouement sans mesure à la cause commune. Notre École normale était le foyer de la vie laïque, de l’invention laïque dans tout le département. […] Ils venaient nous faire la classe. Ils étaient comme les jeunes Bara de la République. Ils étaient toujours prêts à crier Vive la République ! - Vive la nation, on sentait qu’ils l’eussent crié jusque sous le sabre prussien […] Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés. Sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. […] Un long pantalon noir, mais, je le pense, avec un liseré violet. […] Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien tombante. Cet uniforme civil était une sorte d’uniforme militaire, encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique.» Issu d’un milieu très modeste, d’abord socialiste et dreyfusard, Charles Péguy s’est ensuite converti au christianisme. Grâce à l’école, Péguy s’est élevé jusqu’à l’École nationale supérieure. Il dit ici sa dette aux instituteurs de son enfance. C’est également comme cela que les décrit Marcel Pagnol en 1956, lorsqu’il porte un regard rétrospectif sur la génération de son père. L’on notera que, pour en parler, il utilise constamment un vocabulaire de nature religieuse (mission, Saints, comparaison de la hiérarchie du ministère de l’Instruction publique à celle de l’Église catholique), ce qui montre encore une fois que la culture républicaine est vécue comme un engagement qui se situe sur le registre de la foi en des valeurs.

Auteur d’un manuel primaire qui fut répandu à des millions d’exemplaires, animateur de la grande Histoire de France, Ernest Lavisse (1842-1922) fut selon la formule de Pierre Nora, « l’instituteur national ». Après avoir travaillé avec Victor Duruy entre 1863 et 1868, puis avoir été le précepteur du prince impérial après 1868, Ernest Lavisse se convertit à la République après 1870. Professeur à la Sorbonne, puis directeur de l’École normale supérieure, il se fit alors le propagateur d’un roman national fondé sur la continuité d’une histoire de France qui, partant des Gaulois, passant par la monarchie capétienne, puis la Révolution et l’Empire, aboutit naturellement à la République, quintessence des valeurs nationales. Dés lors, la conception lavissienne de l’histoire scolaire est marquée par la volonté de conforter le sentiment national, de développer l’amour de la patrie par le culte des héros nationaux, de Vercingétorix à Jeanne d’Arc, de Bayard à Bara, des soldats de l’An II aux héros de la Défense nationale en 1870. Sur la couverture même du livre destiné aux élèves du cours moyen, la France est

Le Don Quichotte est un hebdomadaire qui fut crée en 1874 à Bordeaux. Défenseur de positions républicaines très fermes, caractérisé par un anticléricalisme marqué, il eut pour unique illustrateur Charles Gilbert- Martin (1839-1905). La revue, transférée à Paris en 1887, disparut en 1893, après mille numéros. Le dessin proposé ici est très explicite : publié au lendemain de la victoire républicaine, alors que s’élaborent les lois scolaires, il utilise une thématique très classique dans les milieux républicains. La composition du dessin oppose le haut et le

exaltée comme une personne qu’il faut aimer. On peut y avoir une continuité avec la France de Michelet et une anticipation de la « madone aux fresques des murs » dont le jeune Charles de Gaulle se fit plus tard « une certaine idée ».

bas, l’école laïque, porteuse de lumière (rayons solaires) et l’école congréganiste

Le Tour de la France par deux enfants : une image de la France qui hésite entre tradition et modernité Ce « livre de lecture courante » connut un immense succès (3 millions d’exemplaires vendus de 1877 à 1887). Écrit par G. Bruno, pseudonyme d’Augustine Fouillée, le livre fait parcourir la France à deux jeunes Lorrains en quête d’une famille, au lendemain de la défaite contre la Prusse. La fiction soutient un objectif à la fois pédagogique et civique : faire lire et voir la France aux enfants des écoles afin qu’ils l’aiment. Ouvrage scolaire, Le Tour de la France par deux enfants, est à la fois un manuel de lecture destiné à transmettre des connaissances variées aux écoliers, mais c’est aussi un livre qui se donne pour objectif de développer les qualités morales, le civisme et le patriotisme des petits Français. Le périple des deux héros sert de prétexte à une description du pays. Il offre aux lecteurs une vision de la France à la fois teintée de traditionalisme mais aussi de modernité. Ainsi se côtoient les images d’une France traditionnelle avec les moulins à vent ou à eau, les ateliers où s’affairent des artisans consciencieux et expérimentés, les paysans travaillant la terre comme un jardin, et celles d’une France plus moderne, symbolisée par l’utilisation de la vapeur, des machines ou encore de l’électricité. On montre aussi les innovations de la seconde révolution industrielle : trains, tramways, automobiles, motocyclettes, bicyclettes et surtout le métro ou l’éclairage des lieux publics par l’électricité. Le métropolitain a tous les avantages rapidité, coût de transport modique, importance du nombre de personnes véhiculées. C’est lui qui est le

symbole de cette France moderne. Mais on n’oublie pas de montrer que la ville n’est pas la seule à profiter du progrès, les campagnes évoluent aussi et se modernisent. L’introduction des principes coopératifs, l’irrigation offrent de nombreux avantages pour cette majorité des Français.

En classe avant six ans La création de « salles d’asile », dont la première s’ouvre à Paris en 1826, à l’initiative d’Émilie Mallet et de Jean-Denys Cochin, est une œuvre de bienfaisance destinée à pallier les conséquences de l’oisiveté sur les jeunes enfants dont les mères sont contraintes de travailler. La salle d’asile n’est pas seulement une garderie pour les enfants pauvres, de 3 à 6 ans, c’est aussi une classe dont les élèves, plusieurs centaines parfois, serrés les uns contre les autres sur des gradins, s’initient au catéchisme à l’aide d’images, à la lecture avec des planches murales, à l’écriture avec des ardoises, et au calcul grâce à des bouliers, selon des méthodes en partie inspirées de l’école mutuelle. Le service rendu par les salles d’asile devient vite, en ville, indispensable. En 1870, on en compte déjà plus de 4 000. Leur intégration à l’enseignement primaire, en 1881, sous le nom d’écoles « maternelles », est une reconnaissance de leur succès mais c’est aussi un risque de perdre leur spécificité au bénéfice d’exigences scolaires plus classiques. Le remaniement des classes (effectifs moins nombreux), un mobilier plus approprié (des tables au lieu de gradins), et l’importance accordée aux jeux, à l’instar des jardins d’enfants de Froebel, préservent l’originalité de la maternelle. Cette pédagogie est légitimée par les psychologues de l’enfance et plébiscitée par les parents. Depuis La Maison des enfants de Maria Montessori (traduit en 1919) et les travaux du Dr Ovide Decroly, connus dans les années 1930, le jeu éducatif individuel y occupe une place centrale. Lié d’abord à un programme précis d’acquisitions sensorielles et motrices, il tend ensuite à devenir aussi un moyen d’expression. Les parents adhèrent à cette pédagogie et apprécient le rôle de socialisation qu’assume l’école maternelle, plus problématique dans la grande ville contemporaine que naguère dans le milieu villageois.

vecteur d’obscurantisme (le noir de la bouche d’égout). Il met en scène d’un côté les forces de Progrès, porteuses du savoir émancipateur (les livres) et de l’autre celles du passé, de l’Ancien Régime, opposées à la liberté et à l’émancipation populaire. La représentation, très binaire, voire caricaturale, est représentative d’un laïcisme de combat.

Les missions de l’École ont été définies par les lettres aux instituteurs envoyées par Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique. Elles ont ensuite été reprises par tous les échelons de la hiérarchie et notamment par les inspecteurs d’académie. Ces missions sont au nombre de trois : il s’agit d’enseigner la France, de faire la France ou pour reprendre une formule de Michelet, de former une nation à partir d’un agrégat de peuples désunis. L’École est institutrice de la Nation ; elle doit porter les valeurs patriotiques, notamment par le biais des cours d’histoire et de géographie qui enseignent le territoire et tracent le roman national. Elle doit par ailleurs veiller à faire des républicains :

l’enseignement des valeurs héritées de 1789 doit permettre à la fois de souder les Français et de consolider un régime encore fragile, notamment dans le monde rural. L’on retrouve donc cette association République/Patrie évoquée par Gambetta en 1873. Mais au-delà de cette volonté unitaire que l’on pourrait juger uniformisatrice, il s’agit aussi de préserver les identités locales. L’inspecteur d’académie suggère, pour étudier la Révolution française, de partir des exemples locaux, lorrains dans le cas présent. Parallèlement aux lois Ferry, le développement des subventions permet la construction et l’aménagement d’écoles primaires. Ces écoles de la République adoptent une même disposition, symbole de la volonté de l’État de s’approprier le domaine de l’éducation : mairie au milieu, deux classes à gauche et logement de l’instituteur à droite.

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

 

À la notable exception des monarchistes et d’une partie des syndicalistes gagnés aux thèses anarchistes, la plupart des Français peuvent se reconnaître dans le tableau dressé par Roger Thabault d’une nation de citoyens, dont la vie politique est rythmée aussi bien par les élections que par les rites républicains. Ceci peut être confirmé par l’absence de véritable opposition à l’entrée en guerre en 1914 et par la formation très rapide d’une Union sacrée autour de la République.

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – L’Affaire Dreyfus et la IIIème République

 
 

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

En décembre 1894, le capitaine Dreyfus est condamné pour espionnage au service de l’Allemagne. Comment une affaire d’espionnage s’est-elle transformée en crise politique qui divise les Français ? La troisième République, qui a donné à la presse, par la loi du 29 juillet 1881, une

liberté quasi totale, a vu se multiplier, dès les années 1880, ce qu’on appelle, déjà, des « affaires » dans le montage desquelles les journaux jouent un rôle décisif. Mais les oppositions que l’affaire Dreyfus a suscitées, les mécanismes et les idéologies qu’elle a mis à jour, les valeurs autour desquelles elle s’est jouée, ses conséquences, enfin, lui confèrent une importance tout à fait exceptionnelle. L’Affaire, avec une majuscule et sans prédicat, c’est l’affaire Dreyfus et elle

 

seule.

Sources et muséographie :

 

Ouvrages généraux :

 

Berstein Serge, « Le moment Dreyfus et l’approfondissement d’une culture politique républicaine», in Berstein Serge et Winock Michel (dir.), Histoire de la France politique, tome 3, «L’invention de la démocratie, 1789-1914», Le Seuil, 2002, coll. «L’Univers historique», p. 415-466. BIRNBAUM P. (dir.), La France de l’Affaire Dreyfus, Gallimard, 1994.

P.

Birnbaum, L’affaire Dreyfus : la République en péril, coll. « Découvertes », Gallimard, Paris, 1994.

R.

Bachollet, Les cent plus belles images de l’Affaire Dreyfus, Paris, Kharbine-Tapabor, 2006.

V.

Duclert, Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote, Fayard, 2006.

V.

Duclert, L’affaire Dreyfus, coll. « Repères », La Découverte, Paris, 2006.

V.

Duclert, Dreyfus est innocent ! Histoire d’une affaire d’État, Larousse, 2006.

L.

Gervereau, C. Prochasson (sous la direction de), 1894-1910, L’affaire Dreyfus, BDIC, 1994, catalogue d’exposition.

A.

Pagès, Émile Zola. Un intellectuel dans l’affaire Dreyfus, Séguier, Paris, 1991.

Documentation Photographique et diapos :

 
 

Revues :

L’affaire Dreyfus, La République en question par Madeleine REBÉRIOUX, TDC, N° 676, du 15 au 31 mai 1994 « L’affaire Dreyfus, vérités et mensonges», L’Histoire, n° 173, janvier 1994.

Carte murale :

 

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

Accompagnement 1 ère STG :

BO 1 ère STG : « L’affaire Dreyfus est retenue comme événement décisif dans la vie politique française et la lutte pour les droits de l’homme. »

BO 1ere : « La République : l’enracinement d’une nouvelle culture politique (1879-1914) La culture républicaine est dominante au tournant des XIXe-XXe siècles, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas des adversaires. »

« Plusieurs crises marquent la vie politique et sociale de la Troisième République. L’Affaire Dreyfus, qui n’est au départ qu’une affaire d’espionnage au ministère de la Guerre puis un scandale judiciaire devint le révélateur des profonds clivages politiques et idéologiques qui traversaient l’opinion française. D’un côté les anti-dreyfusards, attachés à l’honneur de l’armée française, nationalistes, parfois anciens monarchistes, catholiques, et antisémites ; de l’autre les républicains, attachés à la justice et aux droits de l’homme (la Ligue des Droits de l’Homme a été créée en 1898 à l’occasion de l’Affaire Dreyfus pour défendre un individu, innocent, contre la raison d’État), et des « intellectuels », terme créé pour l’occasion, dont la figure cent rale est Emile Zola… L’Affaire Dreyfus provoqua, au delà de quelques exceptions individuelles, une importante recomposition politique selon la traditionnelle ligne de fracture entre droite et gauche, la droite étant majoritairement antidreyfusarde tandis que la gauche soutenait Dreyfus. La République fut au coeur des passions que souleva l’Affaire Dreyfus. Cette affaire révéla la profondeur du courant antisémite en France mais mit aussi à mal le prestige de l’armée, dont la République avait fait une « arche sainte » pour préparer la revanche contre l’Allemagne. Elle montra également insuffisances du milieu parlementaire qui ne sut pas, à quelques exceptions près, prendre nettement position dans l’Affaire. L’Affaire Dreyfus est donc une crise majeure que dut affronter la République, crise à portée immédiate mais qui eu aussi des conséquences plus lointaines puisque les courants idéologiques qui s’exprimèrent alors s’affrontèrent jusqu’à la Seconde guerre mondiale. »

BO 4 e futur : « L’ÉVOLUTION POLITIQUE DE LA FRANCE, 1815-1914 La victoire des républicains vers 1880 enracine solidement la IIIe République qui résiste à de graves crises. On étudie l’Affaire Dreyfus et la séparation des Églises et de l’État en montrant leurs enjeux. Raconter des moments significatifs de la IIIe République (Jules Ferry et l’école gratuite, laïque et obligatoire : 1882; Affaire Dreyfus :

1894-1906 ; loi de séparation des Églises et de l’État : 1905) et expliquer leur importance historique »

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

On commémore en 1994 le centenaire de l’Affaire et aussi en 2006. À vrai dire, il n’est guère plus facile de dire quand elle a commencé que quand elle s’achève. C’est le 15 octobre 1894 que le capitaine Dreyfus est arrêté sur ordre du ministre de la Guerre, le général Mercier, et le 22 décembre qu’il est condamné à l’unanimité par le conseil de guerre de Paris à la déportation perpétuelle pour avoir « livré à une puissance étrangère un certain nombre de documents secrets ou confidentiels intéressant la défense nationale ». C’est le 5 janvier 1895 qu’il est dégradé en public. Mais on peut tout aussi bien soutenir que la « véritable » Affaire, celle sur laquelle l’opinion va se déchirer, ne commence que fin 1897- début 1898 avec, comme point d’orgue, la publication par Zola dans L’Aurore du 13 janvier 1898 de sa « Lettre ouverte au président de la République », titrée par Georges Clemenceau, directeur du journal, « J’accuse… ! ». Et quand l’Affaire va-t-elle se clore ? Avec la grâce du capitaine, signée par le président de la République, Émile Loubet, le 19 septembre 1899, et qui entraîne la retombée de la campagne d’opinion ? ou avec la pleine et entière réhabilitation de Dreyfus par la Cour de cassation, le 12 juillet 1906 ? Il est raisonnable d’accepter les dates les plus « ouvertes », celles qui couvrent le destin personnel du capitaine et la reconnaissance, aujourd’hui incontestable, de son innocence, et pas seulement les années où une partie des Français se sont

Accompagnement 1 ère : « L’affaire Dreyfus est l’occasion de l’affirmation des courants nationalistes, auxquels est sensible une partie des élites et de l’électorat catholiques. Elle est surtout l’occasion de l’approfondissement de la culture républicaine autour du caractère sacré des droits de l’homme, complétés par l’impératif du « solidarisme » (ceux qui ont le mieux réussi ont un devoir fiscal) et l’affirmation de droits sociaux. »

Le bordereau à l’origine de l’affaire Des similitudes d’écriture le font attribuer au capitaine Dreyfus, alors que le véritable auteur est le commandant Esterhazy, un officier français d’origine hongroise, à la moralité douteuse et couvert de dettes de jeu. Entre 1888 et 1894, six Français ont déjà été condamnés pour espionnage au profit de

passionnément opposés à son sujet. Sans prétendre « raconter » l’Affaire, tentons d’abord de fournir les éléments chronologiques nécessaires à toute réflexion.

l’Allemagne.

L’Affaire à grands traits À l’origine, il y a, fin septembre 1894, l’arrivée à la « Section de statistique » – autrement dit le Service de renseignements français qui dépend du ministre de la Guerre – d’un « bordereau » : une lettre non signée, annonçant à l’attaché militaire auprès de l’ambassade d’Allemagne à Paris, Maximilien von Schwartzkoppen, l’arrivée prochaine de renseignements confidentiels portant sur divers points. C’est le commandant Joseph Henry, un « rustre » sorti du rang, qui le présente à ses collègues. Du côté du lieutenant-colonel Sandherr, un antisémite convaincu qui dirige la Section de statistique, et de Mercier, le ministre de la Guerre, un général républicain qui cherche à se laver des accusations de favoriser « les Juifs » formulées à son encontre par des journaux comme La Libre Parole, les soupçons se portent très vite sur le capitaine Alfred Dreyfus, membre depuis peu du service. Pourquoi ? Il est riche. Alors, pour quelles raisons aurait-il trahi ? D’origine mulhousienne, il a en outre choisi la France et non l’Allemagne, à laquelle l’Alsace a été cédée par le traité de Francfort en 1871. La comparaison entre son écriture et celle du bordereau – seule base d’accusation – n’est pas convaincante. Mais quoi ? Il faut un coupable. Ayant passé par les Grandes Écoles, Dreyfus appartient à la nouvelle armée technicienne jalousée par les officiers sortis du rang. Surtout, il est juif, et une grande campagne a été organisée contre la présence dans l’armée, « l’arche sainte », des Juifs, ces étrangers. La condamnation du capitaine par le conseil de guerre de Paris, le 22 décembre 1894, est acquise au prix d’un déni de droit scandaleux, mais… qui ne fait pas sur le moment scandale. Les juges militaires ne s’étonnent pas qu’on leur transmette, de la part de Mercier, au moment du délibéré, un « dossier secret » auquel ni Dreyfus, ni son avocat n’ont eu accès. Convaincus de tenir la preuve, ils condamnent le capitaine à la déportation à vie, la peine de mort pour raison politique ayant été abolie en 1848. Nombre de gens du peuple, de socialistes, de syndicalistes – Jaurès, par exemple – trouvent cette peine bien douce si on la compare à la mort à laquelle de « simples soldats coupables d’une minute d’égarement ou de violence », selon la déclaration de Jaurès à la Chambre le 24 décembre 1894, sont condamnés sans barguigner. Justice à deux vitesses… On se console pourtant, sauf chez les Dreyfus. Le capitaine, lui, n’a pas cessé de crier son innocence : il ne parvient même pas à comprendre ce qui arrive à l’officier discipliné qu’il était. Les premiers convaincus de son innocence ? Une poignée d’hommes : Mathieu, le « frère admirable » ; Ferdinand Forzinetti, le commandant de la prison du Cherche-Midi, témoin du désespoir de Dreyfus ; un journaliste juif enfin, de sympathies anarchistes, Bernard Lazare, qui, à partir de 1896, prend en main la recherche de la vérité. C’est grâce à eux que, le 10 novembre 1896, une photo du

DEVENIR DREYFUSARD Ils furent au début bien rares, les dreyfusards, voire bien marginaux : des individus longtemps isolés. On tiendra pour emblématique le comportement du lieutenant-colonel Picquart – il ne se confie qu’à son ami Leblois, avocat, à qui il fait jurer le secret – ou celui, dans À la recherche du temps perdu, du duc de Guermantes, convaincu de l’innocence de Dreyfus et qui découvre que sa femme fait dire des messes pour le capitaine. Pourquoi, au fil des ans, devient-on dreyfusard ? Plusieurs raisons :

la défense du droit bafoué pendant le procès de 1894 : position incarnée par le fondateur de la Ligue des droits de l’homme, Ludovic Trarieux, par une personnalité catholique comme P. Viallet, fondateur du Comité catholique pour la défense du droit, par Georges Sorel au nom de la « conscience juridique » ;

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le respect du raisonnement scientifique et

des règles de méthode qui permettent de découvrir les « faux ». C’est l’éthique professionnelle, qui domine chez de nombreux intellectuels : historiens (Gabriel Monod, Charles Seignobos), philologues

(Gaston Paris), biologistes (Émile Duclaux) ;

la haine de l’antisémitisme, un danger, une « barbarie » beaucoup moins bien perçus à l’époque qu’aujourd’hui : Bernard Lazare, Émile Zola ;

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l’espoir de relations nouvelles entre la classe ouvrière et les intellectuels : Jean Jaurès ;

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la méfiance (le mot est faible) envers le

militarisme et le cléricalisme, l’Armée et l’Église étant perçues comme deux institutions qui s’opposent au libre examen :

Jean Allemane, Sébastien Faure, Anatole

« bordereau » est publiée dans Le Matin et que, un an plus tard, est démasqué son véritable auteur : le commandant Walsin Esterhazy, un condottiere perdu de vices. Le lieutenant-colonel Georges Picquart, nommé en 1895 à la direction du Service de statistique, était parvenu à cette conclusion dès août 1896. Il ne l’avait pas rendue publique. Mais, pour garantir son silence, ses chefs – les généraux Gonse et de Boisdeffre – l’avaient envoyé en Tunisie. L’Affaire entre alors dans sa phase explosive : celle-ci va durer plus d’un an. Des intellectuels s’étonnent, s’indignent : il faut réviser le procès ; on les appelle les « révisionnistes ». Ils ont accès aux colonnes de quelques journaux : Le Figaro, Le Siècle, L’Aurore, puis La Petite République. Fin 1897, Zola dénonce dans Le Figaro l’antisémitisme – c’est sa belle « Lettre à la jeunesse » –, avant d’accuser, le 13 janvier 1898, dans L’Aurore, l’état-major, les ministres de la Guerre et les conseils de guerre d’alimenter ou de couvrir l’ignominie. En face, la presse antisémite – La Libre Parole, La Croix, L’Intransigeant – se déchaîne et Le Petit Journal (qui n’est nullement antisémite et tire à près d’un million d’exemplaires) affirme qu’en critiquant le conseil de guerre c’est la nation tout entière que l’on met en péril. De procès en procès – Esterhazy, acquitté en janvier 1898, Zola, condamné au maximum en février –, de pétition en pétition, le monde des « intellectuels » se mobilise et le débat gagne de larges couches de la société, jusqu’à troubler la vie privée des familles bourgeoises : « Ils en ont parlé », cette légende elliptique accompagne une caricature du dessinateur antisémite Caran d’Ache où l’on voit un déjeuner de famille tourner en pugilat, la soupière gisant à terre et les chaises renversées… De nombreux socialistes – Lucien Herr, tôt convaincu et très actif, Victor Basch, Jean Allemane, Jean Jaurès entrent dans l’arène. Pendant l’été 1898, Jaurès démontre, dans son recueil d’articles Les Preuves, les mensonges accumulés par l’état-major, cette « forgerie de faux ». Démasqué, le commandant Henry avoue ; arrêté, il se suicide le 31 août. Impossible, dès lors, de s’opposer à la révision du procès ? Pas du tout : il suffit de présenter comme « patriotiques » les faux fabriqués par Henry, de collecter de l’argent pour son fils, pour sa veuve. Les ministres de la Guerre, les présidents du Conseil démissionnent en cascade, plutôt que de devoir porter le fer dans la plaie, d’engager la révision. Le Parlement s’éveille lentement de sa torpeur : le Sénat d’abord, avec le vieil Auguste Scheurer-Kestner qui a convaincu, entre autres, Zola et Clemenceau de l’innocence du capitaine. La Cour de cassation, après avoir longtemps tergiversé, casse finalement l’arrêt de 1894 et renvoie Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre. Lorsque celui-ci se réunit à Rennes, en août-septembre 1899, un nouveau gouvernement est en place depuis juin, présidé par Pierre Waldeck-Rousseau, un avocat respecté qui avait fait voter en 1884 la loi légalisant les syndicats. Il avait fallu une tentative de putsch, conduite par Paul Déroulède en janvier 1899, pour que les reclassements politiques qui s’esquissaient depuis quelques mois prennent forme autour de la « défense de la République » : c’est le premier gouvernement où siège un socialiste, Alexandre Millerand, au ministère de l’Industrie ; le ministère de la Guerre, quant à lui, est confié au général de Galliffet, un des anciens massacreurs de la Commune, mais décidé à mater dans l’armée ceux qui alimentent la campagne contre « la gueuse », la République. En septembre, donc, tombe l’incroyable verdict de Rennes : Dreyfus est à

France, Joseph Reinach. Au total : pour « la Justice et la Vérité ».

ÊTRE ANTIDREYFUSARD

Les antidreyfusards furent longtemps majoritaires. Être antidreyfusard allait de soi dans les cercles politiques, chez les catholiques, dans les milieux populaires. Au- delà du conformisme dominant, il faut pourtant s’interroger sur les raisons pour lesquelles se développa un antidreyfusisme militant. Du plus répandu au moins fréquent, distinguons trois cas :

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l’attachement à l’armée, gardienne de la

patrie, de l’ordre intérieur et de la hiérarchie,

et le respect de la chose jugée : c’est le cas, outre les militaires, d’hommes comme Ferdinand Brunetière, le directeur de La Revue des deux mondes. Jules Lemaître, le président de la Ligue de la patrie française, Charles Maurras, pour qui l’ennemi principal est le désordre né du monde moderne. Pour eux, l’armée est un garde-fou ;

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l’antisémitisme qui se nourrit de courants

très divers : antijudaïsme catholique (« ils sont maudits si nous sommes chrétiens »), antisémitisme économique (la « banque juive » parasitaire), antisémitisme nationaliste. Ainsi Rochefort, l’ancien communard, ainsi Drumont, pour qui les Juifs sont les plus étrangers des étrangers (« Hors de France, les Juifs ! La France aux Français ! » La Libre Parole, 22 décembre 1894) ;

la priorité au « sang » et à la « race » au sens biologique et physiologique du terme. Citons un anthropologue de Montpellier, Georges Vacher de Lapouge, J. Soury et son disciple le plus célèbre, Maurice Barrès : il ne peut y avoir, selon lui, de vérité qui vaille que « française » ; Zola ne peut « penser français » en raison du sang italien qui coule dans ses veines (Le Journal, 1er février 1898). Pourtant, rien n’est jamais joué à l’avance chez un individu. À chaque moment, chacun choisit. Ainsi Barrès : Léon Blum, qui le connaissait bien et qui l’admirait, fut

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longtemps convaincu que, comme ses amis

de La Revue blanche, il choisirait le camp

 

dreyfusard.

nouveau condamné, mais avec… circonstances atténuantes. Waldeck-Rousseau propose alors de faire gracier le capitaine par le président de la République. C’est chose faite, pour le plus grand désarroi des dreyfusards, qui, eux, attendent l’entière réhabilitation. Elle sera acquise en 1906.

Pour en finir avec les questions anciennes Essayons à présent de réfléchir aux principaux problèmes sous-jacents à l’Affaire, à ceux, tout au moins, qui intéressent aujourd’hui les historiens. Pour cela, rappelons d’abord ceux qui ont cessé de les intéresser. Il faut être le colonel Paul Gaujac, responsable du Service historique de l’armée de terre, pour suggérer en 1994 qu’on discute encore aujourd’hui de l’innocence du capitaine. Il faut être attaché à la tradition du roman-feuilleton – les journaux de la fin du XIXe siècle en publiaient deux ou trois par jour ! – pour accorder de l’importance, une importance historique s’entend, aux histoires de « dames voilées », aux rencontres secrètes dans les églises, aux mystérieux télégrammes, bref, aux divers procédés mis en œuvre à l’état-major pour avertir Esterhazy que son rôle réel va être rendu public. Et le rocambolesque militaire a lui aussi perdu

À l’origine, les socialistes ne veulent pas s’impliquer dans « l’Affaire ». Radicaux et socialistes – en particulier Jules Guesde qui ne sera jamais dreyfusard – voient dans l’affaire Dreyfus une affaire exclusivement bourgeoise, propre à diviser, sans profit, le monde ouvrier : en quoi le sort d’un officier juif, issu d’une riche famille de patrons du textile, pourrait-il intéresser les ouvriers ?

LA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME La Ligue pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, dite Ligue des droits de l’homme, ou encore LDH, est née au cœur de l’affaire Dreyfus entre février et juin 1898.

ses charmes, même si les vertus comparées de deux canons sont au centre d’un livre récent. À l’autre bout de la chaîne explicative, l’étude minutieuse du comportement des partis souffre de deux difficultés majeures. Ceux-ci n’existent pas encore : il n’y a en France que des groupes parlementaires ; quant à l’étude du Parlement, elle est de peu de rapport : ce n’est pas dans ce milieu que l’Affaire prend racine, ni qu’elle se déploie. La sociologie de l’Affaire, enfin, suppose des études locales difficiles : de l’aristocratie au monde ouvrier, toutes les classes sociales sont profondément divisées, l’indifférence l’emportant plus souvent qu’on ne croit, surtout en province et surtout chez les paysans. Dans plusieurs domaines, en revanche, la connaissance historique a enregistré de réels progrès au fil des dernières années.

Défenseur de tous les droits, c’est aujourd’hui la plus ancienne des organisations de ce type. C’est pendant le procès Zola que Ludovic Trarieux, ancien ministre de la Justice, républicain modéré très hostile aux socialistes et aux anarchistes, décide de créer « quelque chose, une ligue » pour dénoncer la façon dont les droits sont bafoués dans l’Affaire et défendre les principes fondateurs des temps modernes, énoncés dans la Déclaration des droits de 1789. Il groupe autour de lui des universitaires désireux de s’engager, un ou deux hommes d’affaires, quelques parlementaires proches de ses options politiques : c’est le premier comité central de la Ligue. Aucun socialiste, bien sûr. Mais en même temps adhèrent à la ligue de jeunes professeurs de tendance socialiste ou radicale, soucieux de ne pas se borner à signer des pétitions : ainsi Victor Basch à Rennes, Célestin Bouglé à Montpellier, Charles Seignobos à Paris. Ils s’efforcent d’infléchir la Ligue en direction d’activités militantes – réunions publiques notamment – et de formes d’alliances concrètes entre intellectuels et ouvriers. C’est l’un d’eux, un fils de pasteur protestant, venu au dreyfusisme et au socialisme sous l’influence de Jaurès qui succède à Trarieux en 1903 : Francis de Pressensé réorientera alors l’action publique de la Ligue en direction des droits économiques et sociaux (défense des syndicalistes CGT), des droits des colonisés et des droits des femmes, ces derniers ayant été défendus au reste dès les premières années. Ces différentes options, qu’il n’est pas toujours facile d’harmoniser, vont traverser au XXe siècle toute l’histoire de la Ligue.

Édouard Drumont (1844-1917) fut l’un des principaux porte-parole du courant antisémite à la fin du XIXe siècle et particulièrement lors de l’affaire Dreyfus. Auteur en 1886 d’un pamphlet intitulé La France juive, essai d’histoire contemporaine, qui connaîtra plus de 200 éditions successives, il y dénonce « les puissances d’argent », et plus spécialement « la mainmise des grandes familles juives sur la finance internationale ». En 1892, le pamphlétaire fonde enfin son propre quotidien, La Libre Parole, dont le premier numéro paraît le 20 janvier. Dans ses colonnes, Édouard Drumont est l’un des premiers journalistes à dévoiler le scandale politico-financier de l’affaire de Panama. Au mois de mai 1892, Édouard Drumont mène campagne contre la présence des Juifs dans l’armée, « l’arche sainte ». En 1893, il fonde La Libre Parole illustrée, supplément hebdomadaire de son quotidien, qui paraîtra jusqu’en septembre 1897. Le 29 octobre 1894, La Libre Parole fut à l’origine du déclenchement « médiatique » de l’affaire

La bataille de l’écrit Les antidreyfusards sont surtout des académiciens (22 d’entre eux signent une pétition contre la révision du procès) et des auteurs ou artistes connus comme Jules Verne, Maurice Barrès, Charles Maurras, Degas ou Renoir. Parmi les dreyfusards, outre Zola, on trouve Charles Péguy, Anatole France, des professeurs et des scientifiques. Lorsque Émile Zola publie sa lettre au président de la République, Félix Faure, le 13 janvier 1898, il est un écrivain en pleine gloire. Convaincu de l’innocence du capitaine depuis les révélations de Picquart, conforté dans son analyse par la rencontre de la famille Dreyfus, il propose à Clemenceau, directeur du journal L’aurore, un texte auquel manque un titre ; Clemenceau proposera « J’accuse ». Par ce texte, Zola se situe dans la longue tradition d’engagement politique de l’intellectuel, illustrée notamment par Voltaire au XVIIIe siècle, Hugo au XIXe. L’analyse du texte peut être à la fois historique et littéraire. Le ton est catégorique, marqué par l’accumulation de verbes d’action et de volonté (utilisation répétée du « je » qui témoigne d’une engagement personnel), volontiers polémique, agressif et/ou ironique. Le rythme anaphorique (répétition en tête de chaque paragraphe de l’expression « J’accuse ») donne une impression de certitude martelée, accentuée par la multiplication de paragraphes courts. L’exorde (« J’attends ») sonne comme un défi. Ce pamphlet est incontestablement un bel exemple d’éloquence, sans doute un peu emphatique, mais très efficace. Zola met en cause l’ensemble de la hiérarchie militaire qui a eu à traiter le cas d’Alfred Dreyfus depuis 1894. Il accuse nominalement Du Paty de Clam d’avoir été à l’origine d’une machination. Il en fait donc le coupable premier, mu par une intention diabolique. Mais au-delà, il accuse ses supérieurs successifs non seulement de l’avoir laissé agir, mais ensuite de s’être rendus complices du crime. Il énumère les raisons qui ont pu les motiver : la faiblesse, mais aussi la volonté de sauver à tout prix l’honneur de l’armée, par esprit de caste au sein de l’ « Arche sainte », jugée inattaquable dans un pays hanté par la défense de ses frontières. Mais, au-delà, il met en cause aussi la passion cléricale : l’on pense ici à l’engagement antidreyfusard de plus grande partie de la hiérarchie et de la presse catholiques (cf. La Croix, journal des Assomptionnistes). Enfin, il dénonce le crime judiciaire qui a été commis : un accusé a été condamné sur la base d’un dossier secret qui n’a pas été communiqué à ses défenseurs, après la manipulation des pièces, voire la fabrication de faux. Par conséquent, Zola s’attaque non seulement à des individus et à une caste militaire, mais aussi à la violation des grands principes qui fondent la République : la présomption d’innocence, le droit à un procès équitable sur la base de pièces connues de toutes les parties, la défense des droits individuels, le refus de la raison d’État et au-delà, la Raison, le progrès, la liberté de conscience, c’est-à-dire toutes les valeurs issues des Lumières du XVIIIe siècle, puis de 1789. L’on comprend dés lors pourquoi il oppose de façon binaire les champs lexicaux de la vérité et du mensonge, de la lumière et de l’obscurantisme. Pour ce cri qui lui vaudra insultes, condamnation au cours d’un procès d’une violence inouïe, puis l’exil, Zola fut bien, comme le proclama Anatole France le 5 octobre 1902, lors des obsèques de l’écrivain, l’ « un des moments de la conscience humaine ». Le texte de Zola cause un scandale énorme et marque l’entrée en politique des « intellectuels » (terme créé à cette époque à partir du mot russe « intelligentsia ») qui combattent pour « la Vérité » et « la Justice ». C’est à l’occasion de l’affaire Dreyfus que le terme « intellectuel » fut employé pour la première fois, avec une connotation péjorative, par Maurice Barrès. Georges Clemenceau ne manifeste, au départ de l’Affaire en 1894, aucun doute quant à la culpabilité d’Alfred Dreyfus. Le 25 décembre 1894, il publie un article

intitulé « Le traître » dans lequel il écrit : « Comment un être humain peut-il se faire si déshonoré qu’il ne puisse attendre qu’un crachat de dégoût de ceux-là même qu’il a servis ? ». Par la suite, ses conversations avec le sénateur Scheurer- Kestner, puis les révélations du colonel Picquart emportent progressivement sa conviction qu’il y a eu violation de la légalité. Scandalisé par la violation des droits de la défense, il engage son talent de polémiste au service de la cause de la justice et de la vérité. Lui qui n’avait jusqu’alors que peu écrit, fait ses débuts de journaliste. Entre 1898 et 1903, il écrit 3 300 pages, soit dans L’Aurore qu’il a fondée, soit dans La Dépêche du Midi. Il s’agit de la campagne de presse la plus abondante qu’un journaliste ait consacré à une affaire (voir la réédition de ces articles depuis 2001 chez Mémoire du Livre sous la direction de Michel Drouin,

Dreyfus. Alors que l’arrestation de Dreyfus est tenue secrète, Drumont demande la confirmation de la récente arrestation d’un traître : est-il vrai, interroge le journal, « que, récemment, une arrestation fort importante a été opérée par ordre de l’autorité militaire ? ». Le dessin proposé ici n’est que l’un des exemples, probablement pas le plus virulent, du délire antisémite dont La Libre Parole fut le propagateur. Publié dans les premières semaines de l’Affaire (Dreyfus est arrêté, mais n’a pas encore été jugé), l’on y retrouve tous les stéréotypes véhiculés dans ses colonnes à propos du Juif, dont Dreyfus ne serait que l’exemple le plus visible. L’on y voit Dreyfus, dénoncé comme traître, agenouillé devant une bassine remplie de pièces d’or (la récompense pour sa trahison), tenter d’effacer les marques de son infamie. Un Juif affublé du cordon de la franc-maçonnerie tente de l’aider dans cette tâche. Implicitement, Drumont dénonce le « syndicat juif » à l’oeuvre pour défendre le traître, mais également sa puissance financière mise au service des ennemis de la France. Il en appelle donc au seul verdict possible : la peine de mort. En témoigne la légende du dessin : « Juifs, chez nous, en France, le sang, seul, lave une tache comme celle-là ». Manière de souligner que selon lui, les Juifs ne sont pas la France ; ils sont au contraire l’anti-France qui complote grâce à son argent contre les intérêts nationaux. Ce sont là les traits structuraux de l’antisémitisme qui se développe au XIXe siècle, différent de l’antijudaïsme à l’oeuvre jusqu’alors, notamment par son insistance obsessionnelle sur les caractères physiques supposés des Juifs.

Édouard Couturier publie cette affiche alors que le second procès Dreyfus va s’engager à Rennes devant le Conseil de guerre le 7 août 1899. Les dreyfusards semblent avoir remporté une première victoire en instillant le doute sur le verdict de 1894, et en mettant au jour les manipulations destinées à convaincre les juges et l’opinion de la culpabilité du capitaine. Aussi l’affiche de Couturier sonne- t-elle comme un cri de victoire et semble-t- elle annoncer la fin de l’Affaire, close par deux dates figurant dans la partie supérieure (1894-1899). L’on y voit deux personnages féminins, la Vérité brandissant son miroir et la Justice, glaive à une main et balance à l’autre, incarnation de la loi dont elle porte l’inscription sur le front. Ces deux allégories rappellent évidemment l’allégorie républicaine, Marianne, dans sa représentation combattante. L’affiche est également une mise en scène. À Dreyfus, héros malgré lui, mais premier héros de l’Affaire, par son comportement exemplaire et son courage, dont le portrait est situé en haut à droite, Couturier oppose « les forces

tome 1 L’Iniquité). En janvier 1898, sollicité par Zola, Clemenceau accueille la lettre au président de la République que celui-ci vient d’écrire. Il en trouve le titre : J’accuse. Zola étant traîné en justice, ainsi que L’Aurore, Clemenceau se fait avocat et assure lui-même la défense de son journal. L’extrait proposé ici provient de sa plaidoirie le 21 février 1898. Autant qu’un homme, Dreyfus, qu’il ne connaît d’ailleurs pas, Clemenceau défend des principes, qui sont ceux de 1789, c’est-à-dire le primat de la Loi, le respect de la justice due à tous, la garantie du droit. L’illégalité qui a été commise en 1894, c’est-à-dire la condamnation sur la base d’un dossier secret, est une violation de ces principes, quelle que soit par ailleurs l’opinion que l’on ait sur l’individu Alfred Dreyfus. Accepter cette violation du droit, serait entériner un formidable retour en arrière,

à

l’avant-1789, vers les temps de l’arbitraire et du bon plaisir. L’invocation de la

raison d’État, c’est-à-dire en l’occurrence la nécessité de défendre l’honneur de l’armée, par les adversaires de Dreyfus, serait la négation des droits des individus, qui, depuis 1789, fondent la démocratie. Au fil de cette plaidoirie, c’est bien une culture républicaine qui se dessine, de la part d’un homme pour lequel la révolution est un bloc : supériorité du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, primat du droit de l’individu sur ceux de la société, rejet des arguments d’autorité formulés au nom de la raison d’État, référence constante, bien qu’implicite au rôle fondateur de 1789.

Même si le cinéma vient au monde en même temps que l’Affaire et si le grand Méliès, dreyfusard convaincu, tourne une Affaire Dreyfus admirable au moment où s’achève le procès de Rennes, on reviendra d’abord sur la « bataille de l’écrit ». La presse joue un rôle décisif dans la constitution de l’affaire en Affaire. Jamais les quotidiens n’ont disposé, jamais plus ils ne disposeront d’un tel pouvoir. C’est La Libre Parole, le journal du pape de l’antisémitisme, Édouard Drumont, qui, en quelques articles, amène le ministre de la Guerre à rendre publique l’affaire d’espionnage. C’est la presse qui diffuse, qui distille les informations : L’Aurore relance l’Affaire, on l’a vu, en ouvrant ses colonnes à « J’accuse… ! », le 13 janvier 1898 ; La Petite République en publiant pendant l’été, et en feuilleton quotidien, Les Preuves de Jaurès ; La Fronde, premier quotidien rédigé uniquement par des femmes, conjugue le ton de l’information et celui de la pitié. Les caricatures viennent à l’appui du texte et parfois le remplacent. Les pétitions, les télégrammes emplissent les colonnes des journaux :

le fondateur de La Revue historique, Gabriel Monod, confie en novembre 1897 au Figaro ses angoisses ; ce sont celles d’un honnête homme.

La mobilisation des intellectuels D’un honnête homme et d’un « intellectuel ». Ce mot, employé au substantif, ne désigne pas, à vrai dire, une profession, mais une pratique citoyenne, une posture. En 1893, ce fut celle des écrivains révolutionnaires les plus connus – Octave Mirbeau, le romancier, Élisée Reclus, le géographe, Bernard Lazare, le publiciste – mobilisés pour soutenir le livre d’un ouvrier typographe anarchiste, Jean Grave,

emprisonné pour avoir publié chez Stock La Société mourante et l’anarchie. En 1897-1899, écrivains et artistes, savants, universitaires surtout entrent en lice. Les voilà, les signataires de pétitions, les auteurs de « lettres ouvertes » et d’articles savants et parfois véhéments, ceux qui vont témoigner dans les procès, qui parlent dans les meetings ou, plus modestement, expédient à leurs collègues,

à

travers la France, les documents authentiques que diffuse la Ligue des droits de

l’homme. Du côté des professeurs, des universitaires, toutes les disciplines ne participent pas avec la même vigueur à ce combat pour que chacun, impartialement informé, puisse exercer librement son jugement. L’audience de ceux qui enseignent le

latin, le grec ou l’allemand est moindre que celle des historiens ou des philologues, détenteurs d’une « méthode » sûre qui les rend aptes à distinguer une pièce fausse d’un document authentique. Comme eux, les spécialistes des sciences « dures » – ainsi Émile Duclaux, directeur de l’Institut Pasteur – dénoncent dans la justice militaire l’institution qui ne respecte aucune des règles nécessaires à la recherche de la vérité ! Forte pensée : le respect de « la science » et des savants, l’école laïque l’enseigne à tous les petits Français. Efficacement ? C’est une autre histoire ! On oublie vite quand – et c’est le cas le plus général – on quitte l’école à treize ans pour entrer dans une société parcourue par de fortes pulsions d’antisémitisme et de nationalisme xénophobe, d’autant plus fortes qu’elles sont irrationnelles.

du mal », les responsables de l’iniquité, repoussées en bas de l’escalier, renvoyés en quelque sorte vers les ténèbres : on y voit les généraux de Boisdeffre, ancien chef d’État- Major général en 1894 et Zurlinden, ministre de la Guerre en 1895 et en 1898, le général Cavaignac, ministre de la Guerre en 1899, mais également Jules Méline, président du Conseil du 28 avril 1896 au 15 juillet 1898 (on le reconnaît à ses abondants favoris aux pieds de Marianne), accompagnés par le père Stanislas du Lac qui brandit la croix (ce jésuite était le directeur de conscience de certains militaires, dont Cavaignac et de Boisdeffre). La collusion entre le « sabre et le goupillon » est explicitement dénoncée par ce caricaturiste républicain. Quant à du Paty de Clam, organisateur de l’enquête contre Dreyfus en 1894 et Mercier, ministre de la Guerre à la même date, leur tête a déjà été coupée : la justice est passée ! L’optimisme dreyfusard de Couturier sera quelque peu mis

à mal lorsque le Conseil de guerre de Rennes condamnera à nouveau Dreyfus, avec « circonstances atténuantes ». L’Affaire n’était donc pas encore terminée.

Entre 1880 et 1900, si des ligues marquées à droite apparaissent (Ligue de la Patrie française), d’autres, d’inspiration humaniste et libérale surgissent dans des familles de pensée qui veulent faire fructifier l’héritage de 1789. C’est le cas de la Ligue des Droits de l’homme née, lors de l’affaire Dreyfus, au coeur des soubresauts consécutifs au procès de Zola. Des témoins de celui-ci, inquiets des violences physiques et verbales qui se multiplient, éprouvent alors la nécessité d’un sursaut. Le 19 février 1899, une réunion se tient chez le sénateur Scheurer-Kestner, entre Joseph Reinach, Ludovic Trarieux, ancien ministre de la Justice, et Yves Guyot, directeur du journal Le Siècle. Rejoints par le biologiste Émile Duclaux, Jean Pschirari, et quelques amis, ils décident la création d’une Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen. La première assemblée générale se tient le 4 juin 1898. Son texte fondateur rappelle les circonstances de sa création et les principes qui la guident. Fortement liée au combat pour Dreyfus, Picquart et Zola, elle s’engage sur la défense de valeurs : la primauté des droits individuels, le refus de la haine antisémite, la préservation des acquis de la Révolution menacés par les nationalistes. Au-delà, il s’agit de s’engager pour faire vivre une République dans laquelle la liberté ne soit pas un vain mot. C’est donc bien d’un militantisme en faveur de la démocratie qu’il s’agit, de la part de personnes issues, pour l’essentiel de milieux intellectuels, fustigées par les nationalistes, mais revendiquant leur responsabilité active dans le fonctionnement de la République.

LA MÉDIATISATION DE L’AFFAIRE La scène sur laquelle se déroule l’Affaire ne se limite ni aux tribunaux, ni au Parlement (longtemps quasi silencieux : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus »), ni même à la presse, évoquée par ailleurs, ou aux cartes postales, aux images d’Épinal, nombreuses. La vie de salons, si active à l’époque, les maisons d’édition et, pour finir, les meetings : autant de lieux privés, semi-publics ou publics à travers lesquels les oppositions s’affirment, la vérité finalement s’affiche. Les salons, ces lieux où gens du monde, écrivains, hommes politiques se rencontrent. L’Affaire oblige les maîtresses de maison, étonnées, à choisir leur camp. La comtesse de Loyne ne se contente pas de recevoir les antidreyfusards :

elle finance leur presse. Madame de Caillavet, l’amie d’Anatole France, la marquise Arconati-Visconti tiennent des salons dreyfusards où l’on reçoit même… un socialiste comme Jaurès. Les maisons d’édition : les antidreyfusards n’ont pas de politique éditoriale, confiants qu’ils sont dans le soutien de la majorité de la presse. Les dreyfusards ont au contraire avec eux un éditeur, Pierre-Victor Stock, proche des anarchistes et homme du monde en même temps. C’est lui qui publie, en novembre 1896, la célèbre brochure de Bernard Lazare, Une Erreur judiciaire. La vérité sur l’affaire Dreyfus. Puis quelque 150 volumes et les comptes rendus exhaustifs des grands procès que la Ligue des droits de l’homme se charge d’expédier. Les meetings enfin, animés par les antisémites, mais aussi, de plus en plus, par des intellectuels dreyfusards dont la protection physique est assurée par les ouvriers des Bourses du travail : il en est ainsi à Montpellier par exemple. À Rennes, Victor Basch, futur président de la Ligue des droits de l’homme, assassiné par la milice le 10 janvier 1944, obtient l’adhésion à la section de la ligue de plusieurs centaines d’ouvriers. Ainsi naîtront, pour une part, les Universités populaires.

Antisémitisme, xénophobie, nationalisme Depuis une vingtaine d’années, en même temps que grandissait la conscience du génocide nazi, des travaux de plus en plus nombreux ont été consacrés à l’antisémitisme. Ils ont mis en évidence sa forte présence dans la presse de l’époque, y compris celle, majoritaire, qui ne fait pas profession d’antisémitisme. Maints stéréotypes y circulent, hostiles aux Juifs, maints mots à connotation méprisante : « juiverie » par exemple. Ils ont montré son caractère interclassiste, avec prédominance pourtant des boutiquiers, des domestiques, bien encadrés par leurs clients ou leurs patrons, sans oublier l’armée, voire telle administration de la République. Ils ont repéré, dans des cas extrêmes, des propos ignominieux appelant à « rôtir tous les Juifs ». Bref, comme le montrent l’élection de Drumont à Alger en 1898 et la constitution, unique dans notre histoire, d’un petit groupe antisémite à la Chambre où se côtoient catholiques et radicaux, l’Affaire a porté à son paroxysme un état d’esprit largement préexistant, au reste composé d’éléments très divers. On remarquera pourtant que « les Juifs » sont loin d’être la cible unique des choix d’exclusion qui se développent alors en France. L’extrême diversité, la polysémie, des usages du mot « race » en fournit la démonstration. On croit à l’existence d’une « race » allemande – elle « nous » a enlevé l’Alsace et la Lorraine –, d’une « race » britannique dont l’existence est ravivée en 1898 par les graves événements de Fachoda, d’une « race » italienne surtout : sale race, apte à jouer du couteau et, en acceptant de bas salaires, à priver les bons Français de leurs emplois. Étranges vraiment ces immigrés italiens, ces étrangers, au point qu’à Aigues-Mortes, en 1893, huit d’entre eux, ouvriers des salines, sont restés

sur le terrain au terme d’une chasse à l’homme. Et, plus étranges encore que les autres, ces Juifs dont la nature pernicieuse, la « race » est révélée par leur accoutrement, par le langage aussi que parlent ceux qui fuient les pogroms et les interdits réactivés dans la Russie lointaine. Les antidreyfusards qui envoient des dons à La Libre Parole le font par antisémitisme. On repère les formes historiques de l’antisémitisme : catholique (les curés), « économique » (les commerçants ruinés par les Juifs), nationaliste (appel « au drapeau ») et même raciste (référence aux « enjuivés », même si le racisme moderne n’est pas encore vraiment développé : il faut attendre l’entre- deux-guerres). Il faut donc insérer l’antisémitisme dans le « nationalisme », un concept qui s’impose en France à la fin du XIXe siècle où il acquiert le statut d’idéologie dominante pour une large fraction de la population, un concept que

Pour défendre la République menacée par les nationalistes (le nationaliste Paul Déroulède tente même un coup d’État dérisoire en 1899), les républicains modérés, les radicaux et les socialistes s’allient à la Chambre des députés pour soutenir un cabinet de « défense républicaine » confié à Waldeck-Rousseau en 1899. Cette politique de la défense républicaine contre l’extrême-droite sera réutilisée par les radicaux, alliés à la droite

l’Affaire parviendra à politiser en l’assimilant à l’antidreyfusisme. Pour en comprendre la force, et, finalement, la défaite politique, il faut situer l’Affaire plus largement dans la crise que traverse alors la République.

La crise de la République Lorsque l’Affaire se noue, en effet, en 1894, la crise de la pratique et de la culture républicaines est déjà profonde. Crise éthique de longue durée, liée à l’imbrication des intérêts de certaines entreprises capitalistes, audacieuses, et des pouvoirs des parlementaires. Le scandale de Panama en 1892 l’a mise en évidence ; ses échos se font entendre jusqu’à la fin de 1897 et ne sont pas pour rien dans les hésitations de certains dirigeants socialistes à rallier le camp dreyfusard. Nombre d’entre eux en effet voient dans la campagne qui s’esquisse alors pour la réhabilitation du capitaine une occasion de remettre en selle les « panamistes » battus en 1893. Plus profondément, la République a perdu son image de pureté : dur de penser qu’elle ne fait pas mieux que les « comptes fantastiques d’Haussmann » ! Crise politique aussi, et culturelle, qui s’enracine dans la question religieuse. Le ralliement des catholiques au régime républicain, auquel le cardinal Lavigerie a appelé en 1890, a permis aux fils les plus conservateurs de Jules Ferry de passer avec les « ralliés » – tous les catholiques ne le sont pas – de fructueuses alliances. Les élections de 1893 en sont l’occasion : voici à la présidence du Conseil Dupuy, Méline, Ribot, désormais libérés de la pression militante de gauche qu’avaient fait peser sur eux les radicaux. Dans l’opinion publique, ces nouveaux dirigeants – Panama a été funeste à leurs prédécesseurs – passent pour fort peu « républicains » ; ils font risette aux curés, ce qui est mal vu, et la presse dirigée par les Assomptionnistes, La Croix notamment, a renoncé à les prendre pour cible et leur substitue les « rouges » et les Juifs. Crise sociale enfin, elle aussi, bien sûr, culturelle et politique. À la veille de l’Affaire, une lecture de la presse qui ne privilégie pas à l’excès La Croix et La Libre Parole montre l’omniprésence de la peur des « rouges », de la peur sociale. Ce qui l’alimente ? Les attentats anarchistes qui ont visé pendant trois ans notables et lieux symboliques, des cafés des quartiers chics au Palais Bourbon, pour finir par le président de la République ; les progrès des Bourses du travail, aussitôt réprimés – celle de Paris est fermée en 1893 – et la naissance de la CGT ; la victoire électorale enfin remportée par les socialistes aux élections législatives de 1893 : quelque cinquante députés avec Guesde et Jaurès, Millerand et Viviani. La Révolution est-elle pour demain ? Or, depuis des années, la République est en panne de réformes sociales : l’impôt sur le revenu, les retraites, les assurances sociales – ce fleuron de l’Allemagne bismarckienne – dorment au placard. Le Parlement a adopté (pour sécuriser l’opinion ?) les lois dites antianarchistes que les défenseurs des droits et le bon peuple ont qualifiées de « lois scélérates ». Beaucoup d’ouvriers, de petites gens, déjà sensibilisés, quelques années plus tôt, par la crise boulangiste, sont en passe de perdre confiance dans Marianne, naguère tant aimée. D’autant qu’une crise économique de longue durée s’est abattue sur l’ensemble des pays capitalistes. Génératrice de chômage, elle alimente aussi, en France, où l’industrialisation s’est faite à pas de velours, le mécontentement de l’atelier et surtout de la boutique menacée par les grands magasins ; elle met en difficulté les nouveaux bacheliers et les jeunes écrivains d’avant-garde, encore peu connus. Beaucoup adoptent alors des attitudes protestataires : voici venu le temps des pétitions, des revendications, des manifestations, le temps de l’affaire Dreyfus. On l’a compris :

dans le cabinet Doumergue au lendemain de la manifestation du 6 février 1934.

Les conséquences politiques de l’Affaire sont très importantes. La droite nationaliste est discréditée par ses outrances. La gauche se remobilise autour des valeurs républicaines et donne une majorité au gouvernement de Défense républicaine de Waldeck-Rousseau en 1899. Dans le cadre de ce nouveau clivage droite/gauche, le centre, qui gouvernait la France depuis vingt ans, éclate. Une partie des « progressistes » (républicains modérés), celle qui s’est engagée dans le dreyfusisme, rejoint la gauche et forme l’Alliance républicaine démocratique (Waldeck- Rousseau, Poincaré) ; une autre partie, composée des antidreyfusards, glisse vers la droite et forme la Fédération républicaine (Méline).

la crise de la République, telle que Marianne était sortie des grandes réformes libérales des années 1880, était ouverte. De fortes questions émergeaient que la

tradition de la grande Révolution coloriait en France de tons originaux. Le mécontentement social, politique, culturel allait-il bénéficier au populisme, au nationalisme ? Les socialistes parviendraient-ils à s’en dégager sans s’isoler du peuple républicain ? Les conditions seraient-elles créées pour qu’un vaste mouvement populaire écarte la voie antisémite et xénophobe et rappelle que la République est fondée sur la défense, sans exclusive, de l’égalité des droits, sur une culture populaire laïque appuyée, au-delà de l’école, sur un accord tacite ou explicite avec les intellectuels, enfin sur les pratiques d’interpellation du pouvoir qui caractérisent la citoyenneté à la française ? Contrairement aux propos tenus plus tard par Péguy, un des premiers partisans de l’innocence du capitaine, la victoire des dreyfusards ne saurait se résumer à une défaite du « dreyfusisme », à un passage de la belle « mystique » à la vilaine « politique ». En s’inscrivant en politique, les valeurs dreyfusistes – la quête de la vérité, de la justice, du droit – ont certes perdu de leur éclat. Elles ont servi les intérêts, parfois étroits, du Bloc des Gauches, lui-même du reste tôt trahi. Mais elles ont assuré, outre la réhabilitation du capitaine, le recul de l’antisémitisme et du nationalisme, l’essor du mouvement populaire, syndical et associatif, et la séparation des Églises et de l’État. Ces questions vont alimenter largement les recherches sur l’Affaire pendant l’année de son centenaire. Depuis une vingtaine d’années, l’antisémitisme, nourri par la mémoire du génocide, a été au cœur de nombreuses recherches sur l’Affaire. Aujourd’hui, c’est sur la crise de la République et sur le nationalisme dont l’antisémitisme est une des manifestations que se polarise l’attention.

 

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

 

Cause morale au départ (la défense d’un homme injustement condamné), l’affaire Dreyfus est rapidement devenue un conflit d’idées, mettant aux prises deux systèmes de valeurs inconciliables. Le rôle de la presse est déterminant. Pour défendre Dreyfus, Zola utilise la presse pour porter des accusations publiques qui obligent les autorités à réagir. C’est seulement à partir de «J’accuse », et donc de 1898, que l’affaire devient l’Affaire, déchaîne les passions et divise les Français. Les dreyfusards s’engagent en effet au nom de valeurs universelles : justice, vérité, droits de l’homme, compassion pour l’innocence châtiée. À l’inverse, les antidreyfusards combattent au nom de valeurs particularistes : défense de la nation contre tout ce qui la menace, défense de l’armée au nom de la cohésion nationale (c’est « l’esprit de corps » dénoncé par Zola). Ils luttent ce faisant au nom d’une vision holiste de la société, qui implique la préservation prioritaire de l’État et de la nation, y compris contre les droits d’un individu, y compris par le mensonge. Les dreyfusards, au contraire, héritiers des Lumières, défendent l’individu contre la raison d’État devenue, selon les mots de Jaurès, « de la lâcheté politique », un « crime de l’autorité ». À la défense des droits de l’homme qui sous-tend le combat dreyfusard s’oppose, inconciliablement, la morale de la société organique, liée à l’antisémitisme, et du primat de la nation défendue par les antidreyfusards. L’Affaire met en lumière l’ampleur du courant antisémite en France. Sur le plan politique, la droite et la gauche se sont clairement affrontées. L’Affaire a provoqué un rapprochement entre les radicaux, les socialistes et certains républicains modérés. Elle donne un regain de vigueur au nationalisme, conjugué à l’antisémitisme à droite. Avec la victoire des dreyfusards, l’affaire Dreyfus permet tout d’abord la consolidation philosophique et morale de la République, en faisant triompher l’éthique des droits de l’homme. Elle entraîne en effet l’abandon par une partie de la gauche de ses préjugés antisémites qui pesèrent dans son hésitation à rallier la cause de Dreyfus, considéré comme un simple bourgeois, une incarnation des classes dirigeantes. Les forces républicaines s’accordent dès lors pour condamner l’antisémitisme, qui se trouve associé à l’extrême droite nationaliste dont il est devenu l’une des composantes essentielles. L’affaire Dreyfus conduit surtout à l’application de l’un des fondements du programme républicain : la Séparation des Églises et de l’État. L’attitude des catholiques dans l’affaire a en effet révélé aux républicains l’importance de la consolidation du régime et de ses valeurs dans l’opinion. La dénonciation du cléricalisme est alors apparue comme le moyen d’éviter une nouvelle affaire Dreyfus ; d’où l’importance, aux yeux des républicains, de la laïcisation de l’enseignement. Conjuguée à une volonté d’apaisement, cette idée a entraîné l’exécution d’un projet de séparation longtemps différé.

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – La France à la « Belle Epoque »

 
 

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Sources et muséographie :

 

Produit phare de la Belle Époque, la carte postale « inventée » en Autriche dans les années 1860, n’est autorisée en France qu’au début des années 1870 et n’est illustrée qu’à partir des années 1880. Produites à des centaines de millions d’exemplaires entre 1900 et 1914, les cartes postales fournissent de nombreux témoignages sur la vie quotidienne ou sur l’imaginaire des Français de la Belle Époque.

Ouvrages généraux :

 

Winock Michel, La Belle Époque, la France de 1900 à 1914, Perrin, 2002, coll. «Pour l’histoire», 432 p. Dominique Lejeune, La France de la Belle Époque, 1896-1914, coll. « Cursus », Armand Colin, Paris, 2000. Charle Christophe, Paris fin de siècle, culture et politique, Le Seuil, 1998, coll. «L’Univers historique», p. 7-48. Rebérioux M., La République radicale ? 1898-1914, Seuil, 1975. Weber E., France fin de siècle, Fayard, 1986. Rioux Jean-Pierre, Sirinelli Jean-François, Histoire culturelle de la France, tome 4, «Le temps des masses : le XXe siècle», Le Seuil, 1998, p. 6-111. J.-P. Rioux, Chronique d’une fin de siècle, France, 1889-1900, coll. « Points », Seuil, 1991. Berstein Serge, «Naissance des partis politiques modernes», in Berstein Serge, Winock Michel (dir.), Histoire de la France

politique, tome 3, «L’invention de la démocratie, 1789-1914», Le Seuil, 2002, coll. «L’Univers historique», p. 415- 466 (p. 438- 443 sur le Parti radical).

M.

Leymarie, De la Belle Époque à la Grande Guerre. Le triomphe de la République (1893-1918), coll. « Références », Le Livre

de Poche, 1999.

 

S.

Ageorges, Sur les traces des expositions universelles, Paris 1855-1937, Parigramme, 2006.

L.

Aimone et C. Olmo, Les Expositions universelles (1851-1900), Belin, 1993.

B.

Schroeder-Gudehus et A. Rasmussen, Les Fastes du Progrès. Le guide des expositions universelles (1851-1992), Flammarion,

1992.

Alain Weill, Les maîtres de l’affiche 1900, Bibliothèque de l’Image, 2001.

 

D.

Franck, Les années Montmartre. Picasso, Apollinaire, Braque et les autres, Mengès, 2006.

Documentation Photographique et diapos :

 
 

Revues :

Carte murale :

 

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

Visant un tableau de la France à la Belle Époque, le sujet impose de dresser un bilan complet des forces et des faiblesses de la France de 1900 à 1914. Pour y

BO 1ere S actuel : « Tableau de la France à la “Belle Époque”. On présente des traits majeurs de la France durant la quinzaine d’années qui précèdent la guerre : poids et contrastes du monde rural, croissance économique, vie politique marquée par la constitution de partis et la domination des radicaux, large consensus républicain et patriotique et rayonnement culturel de Paris. »

parvenir, il faut envisager l’évolution économique – la croissance retrouvée est un des éléments qui permettent de définir la Belle Époque – et l’évolution sociale, ce qui permet de souligner le poids écrasant du monde rural dans la France de cette époque. Il faut ensuite montrer comment la République, renforcée par l’affaire Dreyfus devient le régime de la très grande majorité des Français, avant de présenter les éléments qui font de Paris l’une des capitales européennes les plus

attractives.

La confrontation de documents permet de faire apparaître la coexistence, dans la France à la Belle Époque, de régions et d’activités encore très traditionnelles et d’autres régions et d’autres activités déjà très modernes. C’est l’un des axes les plus importants de l’étude à mener sur cette période.

 

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

L’expression « Belle Époque » est apparue en 1919 pour désigner la période heureuse de l’avant-guerre. Aucun journaliste, aucun écrivain ne semble avoir inventé cette formule, née spontanément. Il s’agit donc d’une expression rétrospective et nostalgique, désignant la période d’avant 1914 comme un âge d’or, une période révolue de stabilité. La Belle Époque, pour les Français des années 1920, s’oppose à la Grande Guerre et à tous les bouleversements qu’ils sont en train de vivre : inflation, instabilité monétaire, révolution soviétique, naissance du fascisme… Comme toutes les notions désignant un âge d’or, la notion de Belle Époque propose une vision idéalisée, idyllique et statique d’une période, gommant toutes ses contradictions, une image construite par opposition

Accompagnement 1 ère : « L’expression de « Belle Époque » date de l’après-guerre, quand les survivants de l’épreuve affirment leur aspiration à une reconstitution à l’identique. Le point de départ retenu par le programme, 1900, pallie les hésitations de la périodisation (la césure traditionnelle de 1896 entre Grande Dépression et reprise s’exprime nettement dans le mouvement des prix, alors que les performances de la production demeurent médiocres jusqu’au milieu des années 1900).

aux problèmes du présent. C’est l’oeuvre d’une mémoire sélective et euphorisante, qui crée une impression trompeuse d’immobilité. Ce genre de représentations rétrospectives est courant : pensons à l’imagerie des Trente Glorieuses, inventée dans la crise de la fin des années 1970… Les contemporains de 1900 n’ont évidemment pas parlé de « Belle Époque ». Ils ont conscience de vivre une époque de croissance et de progrès, après la Grande Dépression des années 1873-1895. Péguy écrit en 1913 (dans L’Argent) : « le monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis trente ans ». Mais ils sont confrontés à toute une série de problèmes : le développement du socialisme et du syndicalisme révolutionnaire, l’agitation de l’extrême droite nationaliste, etc. Beaucoup parlent de décadence, de dégénérescence, de « fin de siècle »… L’historien doit donc se méfier du mythe de la Belle Époque et dresser un tableau nuancé de la France à cette période. Celle-ci correspond à « la quinzaine d’années qui précèdent la guerre ». On la fait commencer généralement en 1896 (fin de la Grande Dépression, reprise de la croissance économique), mais ce point de départ n’est bien sûr qu’un repère parmi d’autres.

Les traits retenus par le programme l’ont été pour leur contribution à la compréhension de l’histoire nationale durant la Belle Époque et ultérieurement. L’étude de la croissance économique peut être incluse dans le paragraphe précédent ou articulée avec lui, en soulignant traits communs et spécificités :

cycle industriel rythmant de plus en plus le développement économique, fluctuations longues communes à tous les espaces envisagés mais accentuées, étroitesse du marché intérieur, etc. S’intéresser au monde rural apparaît une évidence : au début de la période, il rassemble 22 millions de Français et le secteur agricole fait pratiquement jeu égal avec l’industrie au sein du PIB. On comprend l’enjeu idéologique et politique que représente durablement la ruralité. Malgré ses traits communs, un univers aussi ample ne peut être homogène, ce que montre une esquisse de la diversité des sociétés rurales et des différences introduites par la structure agraire, les modes d’exploitation et la distinction salariés/exploitants. L’expression « large consensus républicain et patriotique » rappelle que, vers 1900, un double mouvement s’achève : l’État-nation est l’espace commun et la République, forme française de la démocratie libérale, est victorieuse dans les rapports de force politiques et culturels. Pour autant, des clivages existent parmi les républicains sur l’attitude à avoir envers le catholicisme, la politique de défense nationale ou la nécessité et la vision d’une action socio-économique. C’est dans ce contexte d’ensemble et face à ces questions vives que se déploie la vie politique des années 1900-1914. Même si des modérés y jouent un rôle majeur (Waldeck- Rousseau et Poincaré), le programme met l’accent sur les radicaux. Cela s’explique par la novation que représente la fondation en 1901 du Parti républicain radical et radical- socialiste et son arrivée au pouvoir en 1902. Constitué initialement d’une fédération assez lâche, ce parti occupera durablement une place importante sur l’échiquier politique. Sa fondation est représentative de la croissance des structures collectives (SFIO, mouvements de jeunesse, syndicats, etc.). Son double statut de capitale incontestée et de ville- monde, au fort rayonnement symbolisé par l’Exposition universelle de 1900, explique que l’on accorde à Paris une attention particulière. Parmi les entrées possibles, le programme privilégie l’attraction culturelle que Paris exerce à l’échelle nationale et internationale. »

La France de la Belle Époque connaît une forte croissance économique surtout

portée par l’essor de nouvelles industries.

Mais cette croissance est ralentie par l’étroitesse des structures économiques et par le malthusianisme d’une grande partie des Français.

La France de la Belle Époque est aussi une puissance en pleine expansion, mais reste méfiante vis-à-vis de l’extérieur (protectionnisme de Méline).

Pourquoi la « Belle Époque » ? La fin de la Grande Dépression Mise au point à la fin des années 1880, l’automobile est l’un des secteurs clés de la seconde industrialisation, dont le développement met un terme à la phase de dépression qui touche toutes les économies européennes jusqu’aux années 1890. Elle est aussi l’objet d’une compétition acharnée entre les grandes nations industrielles, qui expose leurs productions dans des salons entièrement consacrés à l’automobile : le premier de ces salons est créé France en 1898, l’année où Renault produit sa première voiture. La fin de l’affaire Dreyfus L’affaire Dreyfus porte au maximum de leur intensité les affrontements politiques de la fin du XIXe siècle. Regroupant autour de la droite nationaliste et antisémite tous ceux qui refusent que la raison d’État et l’honneur de l’armée cèdent devant les droits d’un homme, le camp antidreyfusard devient antirépublicain en 1899 quand, longtemps hésitante, la justice donne raison aux arguments des dreyfusards regroupés autour de Zola, Clemenceau et Jaurès pour défendre non seulement Dreyfus mais aussi l’idée même des droits de l’homme. La grâce de Dreyfus suivie des mesures énergiques prises par le gouvernement de défense républicaine conduit par Waldeck-Rousseau met fin à une affaire qui ébranle la République.

Au cours des vingt années qui précèdent la Grande guerre, la France se modernise rapidement sous l’effet d’une forte croissance économique. Les progrès techniques de la seconde révolution industrielle et les découvertes scientifiques des chercheurs français engendrent un grand optimisme concernant l’avenir du pays. Ces progrès sont d’autant plus ressentis qu’ils sont à l’origine d’une nette amélioration des conditions de vie des populations avec les débuts de la consommation de masse, la diffusion du mode de vie urbain et de la culture de masse. Cependant, cette évolution ne profite pas également à toute la population. Ainsi, une grande partie des campagnes reste en marge de la modernisation, tandis que les conditions de vie des prolétaires sont toujours difficiles.

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – La séparation des Églises et de l’État

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

La loi de séparation des Églises et l’État marque-t-elle une fracture ou un apaisement ?

Sources et muséographie :

Ouvrages généraux :

Cabanel Patrick, Les Mots de la laïcité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004. DUCOMTE Jean-Michel, La laïcité, Milan, coll. « les essentiels », 2001, 63 p.

Wieviorka Olivier et Prochasson Christophe, La France du XXe siècle. Documents d’histoire, coll. « Points Histoire », Seuil, 1994 (textes classés par ordre chronologique : le débat sur la séparation de l’Église et de l’État, etc.).

G.

DOISY, J.-B. LALAUX, À bas la calotte : la caricature anticléricale et la séparation des Églises et de l’État, Éditions

Alternatives, 2005.

Ozouf Mona, L’École, L’Église, La République (1871-1914), coll. « Points Histoire », Seuil, 1982. J. Lalouette, Les Églises et l’État, La Découverte, 2005.

P.

Cabanel, 1905, la séparation des Églises et de l’État en 30 questions, Geste éditions, 2005.

1905, la séparation des Églises et de l’État, Les textes fondateurs, présentés par D. de Villepin, Perrin, collection Tempus, 2004.

J.-P. Scot, « L’État chez lui, l’Église chez elle ». Comprendre la loi de 1905, coll. « Points », Seuil, 2005.

M.

Dixmier, J. Lalouette, D. Pasamonik, La République et l’Église. Images d’une querelle, La Martinière, 2005.

M.

Larkin, L’Église et l’État en France. 1905 : la crise de la Séparation, Privat, 2004.

J.-M. Mayeur, La Séparation des Églises et de l’État, Éd. de l’Atelier, Paris, 1966.

Documentation Photographique et diapos :

Revues :

L’Histoire, n° 289, « Dieu et la politique, le défi laïque », juillet 2004. La laïcité 1905-2005, TDC, N° 903, du 1er au 15 novembre 2005

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

À la fin du XIXe siècle, le régime républicain s’est enraciné. Être républicain,

BO 1 ère STG : « Moments et actes fondateurs

(1880-1946)

c’est alors être fidèle à l’héritage de 1789 et aux lois fondatrices des années 1880, c’est être attaché à la nation et à la pratique du débat. L’éventail politique des partis qui naissent offre un large choix aux électeurs républicains ; ce ne sont plus les institutions qui font débat mais, pour un temps encore, les relations avec l’Église et, plus durablement, la question sociale.

Sous la pression des mouvements anticléricaux, les radicaux font voter en 1905 la loi de séparation des Églises et de l’État et la suppression du Concordat. Voulue par ses auteurs, notamment A. Briand, comme une loi d’équilibre, cette loi est cependant l’occasion d’affrontements, lors des inventaires des possessions de l’Église. Pourtant, elle contribue, à terme, à un apaisement de la querelle religieuse lorsque les milieux catholiques reconnaissent qu’elle leur offre une bien plus grande liberté que le régime du Concordat.

Accompagnement 1 ère : « La séparation des Églises et de l’État de 1905, mûrie durant le ministère du radical Combes, marque un aboutissement logique, quoique longtemps différé, de la sécularisation conduite par les républicains. Au total, la France de la seconde moitié du XIXe siècle offre un exemple d’évolution, au rythme heurté, vers la démocratie libérale ; celle-ci y revêt une forme spécifique : la république. »

A - On montre comment la République est fondée sur trois piliers en s’arrêtant sur quelques moment décisifs. Préparée par la laïcisation de l’école, la loi de 1905 décide la séparation entre État et religions, garantit la liberté de pensée et de culte pour chaque citoyen, crée les conditions d’une pacification sociale. »

BO 4 e futur : « L’ÉVOLUTION POLITIQUE DE LA FRANCE, 1815-1914 La succession rapide de régimes politiques jusqu’en 1870 est engendrée par des ruptures : révolutions, coup d’État, guerre. La victoire des républicains vers 1880 enracine solidement la IIIe République qui résiste à de graves crises. L’accent est mis sur l’adhésion à la République, son oeuvre législative, le rôle central du Parlement : l’exemple de l’action d’un homme politique peut servir de fil conducteur. On étudie l’Affaire Dreyfus et la séparation des Églises et de l’État en montrant leurs enjeux. Raconter des moments significatifs de la IIIe République (Jules Ferry et l’école gratuite, laïque et obligatoire : 1882; Affaire Dreyfus :

1894-1906 ; loi de séparation des Églises et de l’État : 1905) et expliquer leur importance historique »

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

LA GRANDE ŒUVRE DE LA IIIE REPUBLIQUE Dès qu’ils ont en charge les affaires de l’État, les républicains entreprennent la laïcisation de la société. En 1880, une loi supprime l’obligation du repos dominical ; en 1881, une autre le caractère confessionnel des cimetières ; en 1884, le divorce est légalisé ; en 1887, les obsèques civiles sont facilitées tandis que diverses mesures laïcisent le personnel des hôpitaux. Mais c’est surtout l’adoption, en 1881, 1882 et 1886, des grandes lois scolaires qui marque l’avènement de la laïcité telle que nous la connaissons. Ces lois, en instaurant un enseignement respectant une stricte neutralité en matière confessionnelle, visent à former des citoyens. L’instruction est à la fois le but et le moyen de la République : le but parce que la République ne peut survivre sans citoyens éduqués, le moyen parce que seuls des citoyens instruits comprennent l’intérêt de pérenniser le régime politique qui les rend acteurs de leur propre destin et de la construction de l’unité nationale. Pour cela, l’école doit résister à tous les particularismes, qu’ils soient religieux, culturels ou linguistiques, et instituer un rapport singulier avec la République qui explique les passions entretenues autour de la question scolaire. Ces mesures prises, les républicains ne sont pas pressés de réaliser la séparation des Églises et de l’État. Ils sont nombreux à penser que les dispositions du Concordat permettent le contrôle de l’Église. Les républicains modérés estiment aussi qu’un contrôle pacifié de l’Église permet de canaliser les revendications ouvrières qui constituent pour eux un péril plus grand encore que la religion catholique pour la République et les libertés individuelles. L’heure semble donc à l’apaisement d’autant que le nouveau pape Léon XIII vient d’estimer compatibles République et catholicisme. Ce ralliement crée pourtant de nouveaux problèmes car, pour le pape, il ne s’agit pas d’adopter les principes républicains mais de demander aux catholiques français de jouer le jeu des institutions républicaines afin d’influencer l’action politique dans un sens chrétien. Les nouveaux affrontements ainsi provoqués entraînent aussi la montée de l’antisémitisme. L’AFFAIRE DREYFUS JOUE UN ROLE DECISIF C’est dans ce contexte qu’intervient l’injuste condamnation du capitaine Alfred Dreyfus (juif), accusé de trahison avec l’Allemagne. Ce qui aurait pu rester une tragique erreur judiciaire devient une affaire d’État en raison de l’attitude de l’Église qui voit dans l’affaire un complot des protestants, des juifs et des francs- maçons pour mettre à mal les traditions catholiques. Les congrégations entraînent l’Église à faire corps avec le renouveau contre-révolutionnaire, et leurs journaux, La Croix et Le Pèlerin en particulier, déchaînent une violente campagne qui révèle aux républicains leur influence redoutable. Dans ce climat délétère, la gauche remporte les élections législatives de 1898. Waldeck-Rousseau constitue un gouvernement de défense républicaine qui aura toute légitimité pour encadrer les congrégations. Il fait adopter la loi du 1er juillet 1901 sur les associations. De cette loi l’histoire n’a retenu que la liberté offerte à la création d’associations. Mais, à l’époque, elle visait surtout le contrôle des congrégations en leur imposant une autorisation par le Parlement sous peine d’être déclarées illicites. Après la nouvelle victoire des républicains aux élections législatives de 1902, le président du Conseil, Émile Combes, conduit une politique résolument anticléricale. Son gouvernement ne souhaite pas la séparation parce qu’il veut disposer de tous les moyens que permet le Concordat pour mettre un terme à l’influence des congrégations. Waldeck-Rousseau voulait les contraindre à respecter les lois de la République ; Combes, lui, veut les mettre hors la loi. Les demandes d’autorisation soumises au Parlement sont pratiquement toutes refusées ou ajournées et, en juillet 1904, il fait adopter une loi qui leur interdit l’enseignement. La dissolution d’un grand nombre de congrégations est prononcée ainsi que la fermeture de nombreux établissements avec confiscation de leurs biens. Ces mesures exaspèrent le nouveau pape Pie X et, comme il n’est pas disposé à des arrangements, les sources de conflits vont accélérer la nécessité de la séparation. La contestation par le pape de la nomination des évêques par le gouvernement français, sa protestation à la suite de la visite du président de la République française au roi d’Italie et son exigence que les évêques de Dijon et de Laval – considérés comme trop proches du pouvoir républicain – démissionnent, entraînent la rupture des relations diplomatiques le 29 juillet 1904 et Combes se résout à la séparation. Il dépose en octobre 1904 un projet qui vise le démantèlement des Églises. Tous les représentants de toutes les religions manifestent leur vive opposition à ce projet qui suscite aussi de fortes réserves de la part des républicains. Il ne sera jamais débattu car Émile Combes est contraint

Émile Combes fut l’artisan de la laïcisation totale de l’État français. Il fit d’abord des études de théologie et soutint une thèse sur saint Thomas d’Aquin. Mais il perdit la foi et entreprit des études de médecine. Il devint praticien en 1866. Gagné aux idées radicales, il devint maire puis sénateur. Il succéda à Waldeck-Rousseau en 1902 à la présidence du Conseil et entreprit de faire fermer les établissements des congrégations non autorisées. 2 500 établissements scolaires furent ainsi fermés, ce qui provoqua des résistances à Paris et dans le Finistère notamment. Il fit également voter une loi interdisant l’ouverture d’écoles nouvelles et fit fermer les écoles ouvertes depuis 1901. Il justifia ces mesures par la nécessité de protéger la République contre toute influence cléricale. Il franchit un pas supplémentaire par la loi du 7 juillet 1904, en faisant interdire l’enseignement à toute congrégation, même autorisée : 2 398 écoles furent touchées par cette loi. D’autre part, la tension s’accentua avec la Saint-Siège à propos de la nomination des évêques. Selon le concordat de 1801, le gouvernement français les nommait et le pape leur donnait l’institution canonique après une entente préalable qui évitait les conflits. En 1903, l’entente préalable disparut et le pape refusa de nommer cinq des évêques proposés. Tout cela aboutit à la condamnation par le pape Pie X de la politique anticléricale du gouvernement français en 1904 et à la rupture des relations officielles entre la France et le Saint-Siège. Combes présenta le projet de loi sur la Séparation, mais il dut démissionner en janvier 1905 à cause de l’affaire des fiches (le ministre de la Guerre utilisait des fiches sur les officiers, établies par les loges maçonniques, pour épurer l’armée de ses éléments monarchistes et « cléricaux »).

Géographie de la laïcisation Une France majoritairement ancrée à droite qui refuse la Séparation s’oppose à une autre, favorable à une politique de laïcisation, parfois anticléricale, souvent radicale voire « rouge ». On retrouve sans surprise dans la première catégorie les provinces de l’Ouest (Normandie, Bretagne, Vendée) et de l’Est (Lorraine, mais également la frange méridionale du Massif central, départements de l’Aveyron, de la Lozère, de l’Ardèche et de la Haute-Loire). Dans la seconde catégorie figurent le littoral méditerranéen, très anciennement républicain, la vallée du Rhône, la frange nord du Massif central (départements de l’Allier, du Cher) ainsi que Paris et la partie sud du Bassin parisien. Une utile comparaison de ces cartes pourrait être conduite, non seulement avec les cartes électorales, mais également avec celles de la pratique religieuse ; l’on y verrait alors

à la démission en janvier 1905 à la suite du scandale provoqué par la révélation au Parlement que les mutations et avancements des fonctionnaires, préfets, sous-

combien jusqu’au début du XXe siècle, le facteur religieux demeure, comme l’a montré depuis André Siegfried l’école

préfets et officiers de l’armée dépendaient de renseignements sur leur pratique religieuse fournis par le réseau des loges maçonniques.

Cette lithographie, très anticléricale, annonce la loi de séparation des Églises et de l’État qui occupe les débats publics dans les années 1904-1905. Elle donne le rôle central à Combes (alors même que la loi fut promulguée après la chute de son gouvernement), inspiré par un Voltaire réjoui, dans la rupture du noeud gordien entre la République (figurée en « Marianne de petite vertu ») et l’Église, représentée par le Pape, mécontent et impuissant. L’Église est représentée d’abord par le pape, aveuglé par sa tiare « à la prussienne », et par un moine grassouillet apparemment ivre-mort qui apparaît couché au premier plan. Il tient d’ailleurs une croix sur laquelle figure un verre. Le pape retient par des liens une Marianne « de petite vertu » qui incarne une République enchaînée à la papauté par le Concordat de 1801. Voltaire, philosophe des Lumières et incarnation de l’esprit laïque et franc-maçon (triangle), apparaît ici comme un nouveau « Dieu» soutenant par ses rayons bénéfiques l’œuvre d’Émile Combes. Ce dernier s’efforce de trancher avec sa francisque la corde qui retient la Marianne. Le noeud qu’il s’apprête à trancher est complexe, comme pour symboliser l’ancienneté des liens entre l’Église et l’État français et pour souligner la difficulté de la tâche. Cette lithographie anonyme évoque la rupture des liens diplomatiques entre la France et le Vatican (intervenue le 29 juillet 1904 sous le cabinet Combes) sous forme d’une caricature où l’Église apparaît sous des traits peu flatteurs : un moine grassouillet au nez rouge, coupable de gloutonnerie et d’ivrognerie, le pape porte au cou un chapelet transformé en tire-bouchon, le pain de l’eucharistie est une brioche… Les détails de l’habit du pape renforcent la violence anticléricale des propos : l’Esprit Saint apparaît emprisonné dans une cage, l’Agnus Dei apparaît sous les traits d’un âne tandis que les clous de la passion ornent de confortables pantoufles. Le propos, violemment moqueur, dénonce à la fois l’opulence et les abus d’une Église fort éloignée de la société civile. Par ailleurs, la Marianne, jeune prisonnière de l’Église, apparaît consentante et satisfaite de voir ses liens coupés. Elle semble tendre la corde pour faciliter l’opération, même si son attitude reste prudente et réservée. La laïcité est représentée comme le triomphe de l’esprit des Lumières, incarné par Voltaire.

LA LOI DE SEPARATION DU 9 DECEMBRE 1905 La loi de 1905 ne sera donc pas, contrairement à une idée reçue, l’œuvre d’Émile Combes. Elle est largement inspirée du rapport de la Commission parlementaire présidée par Ferdinand Buisson. Libre-penseur et radical, Ferdinand Buisson fut nommé directeur de l’enseignement primaire par Jules Ferry en 1879. Il occupa ce poste durant 19 ans et fut le véritable maître d’oeuvre de l’école républicaine. Ardent défenseur de la laïcité et de la liberté de conscience, il assigne à l’enseignement la mission de former des citoyens critiques et vigilants. Il est une personnalité importante du parti radical. Laïque indiscutable, il préside l’Association nationale des libres-penseurs et la Ligue de l’enseignement. Sous son autorité, cette commission a fait un gros travail grâce à l’impulsion de son rapporteur – Aristide Briand, un député à l’aube d’une brillante carrière politique qui se révèle un homme de conciliation. À rebours de la tendance générale, il propose une loi de pacification face à ceux qui veulent maintenir la prépondérance de l’Église catholique dans le fonctionnement de notre société mais face aussi à ceux qui veulent la contrôler ou la désorganiser en lui imposant un fonctionnement démocratique autonome du pape ou ceux encore qui veulent éradiquer la religion, cause d’aliénation des consciences. Il faut beaucoup de conviction et de talent à Briand pour que soit adoptée, dans un contexte d’affrontement, une loi acceptable par tous. C’est en effet une loi de raison qui est définitivement votée le 9 décembre 1905 et qui est publiée au Journal officiel le 11. Elle se caractérise par trois idées-force. En premier lieu, elle affirme deux principes essentiels : d’une part, une double liberté, de conscience et de culte dès l’article 1 (« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes »), et, d’autre part, l’indépendance réciproque de l’État et des Églises indiquée dans l’article 2 (« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte »). Cela ne veut pas dire que l’État les méconnaît, cela signifie qu’il les connaît tous et n’en privilégie aucun, ce qui implique sa neutralité, celle des services publics et des

française de sociologie électorale, un facteur décisif de clivage politique, structurant dans la très longue durée les « tempéraments électoraux ». Pourtant la géographie de la résistance aux inventaires ne coïncide pas de façon mécanique avec celle de la pratique religieuse ; il n’ y a certes pas de résistance hors des pays de chrétienté, mais à l’inverse, des terres encore très imprégnées de la tradition catholique, tels le Béarn ou la Savoie, demeurent calmes.

Le Midi rouge Aups, petite bourgade du Haut-Var, appartenait au XIXe siècle à ce midi rouge étudié par Maurice Agulhon. La région fut un des hauts-lieux de la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851. Une colonne, érigée sur la place du village, témoigne depuis la fin du XIXe siècle de l’ampleur de la répression dont furent alors victimes les républicains ; après 1870, la ville perpétua cette orientation nettement ancrée dans une gauche républicaine, laïque, parfois anticléricale. Le département du Var est l’un de ceux où les monuments et statues républicains, furent les plus nombreux. En 1905, au moment du vote de la loi de Séparation, les mots « Liberté, Égalité, Fraternité » furent peints sur le portail de l’église Saint-Pancrace. Ils ont été apposés pour souligner que l’édifice appartenait désormais à la République. La collégiale n’est d’ailleurs pas la seule à arborer cette inscription : c’est aussi le cas des églises de Salernes et de Villecroze. Rappelons par ailleurs que le département du Var avait élu député Maurice Allard, collaborateur de La Lanterne, libre penseur et anticlérical farouche, l’un des plus véhéments partisans d’une séparation rapide et totale des Églises et de l’État.

EXCEPTIONS A LA LOI Dans les trois départements d’Alsace et de Moselle, qui étaient sous souveraineté allemande pendant la période où sont adoptées en France les grandes lois laïques, subsistent diverses dispositions relevant du droit local : un statut scolaire particulier où l’enseignement religieux est obligatoire, un statut différent pour les associations et le maintien du Concordat. D’autres exceptions perdurent dans l’application de la loi de 1905. En Guyane, on n’est jamais revenu, même avec la départementalisation, sur une ordonnance de Charles X du 27 août 1827, toujours en vigueur ; elle ne reconnaît que le culte catholique qui bénéficie d’un financement public. À Saint-Pierre-et- Miquelon, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie subsiste un système dérivé des

fonctionnaires à l’égard des convictions individuelles. Cette indépendance permet à la République de n’obéir qu’à ses lois démocratiquement adoptées. L’État ne doit pas céder à des injonctions religieuses ou partisanes et nul n’est autorisé à s’exprimer au nom des citoyens s’il n’a pas été librement mandaté par eux. Il s’agit de permettre à la communauté politique de s’organiser sans qu’il lui soit nécessaire de faire référence à une transcendance. La République n’accepte aucun

décrets Mandel de 1939, qui autorisent les missions religieuses à constituer des conseils d’administration afin de donner une situation juridique à la gestion des biens utiles à l’exercice des cultes. À Mayotte, la religion musulmane constitue toujours la base du statut des personnes.

credo obligé, n’en interdit aucun et n’en impose pas. Mais, dans le même temps, l’État s’interdit toute ingérence dans les questions religieuses. Après de longs débats entre les républicains, la loi fait clairement le choix de la liberté pour les Églises de s’organiser comme elles le souhaitent en indiquant, notamment dans l’article 4, que les associations cultuelles « se conformeront aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice ». La troisième idée-force se trouve dans le titre cinq, dit de « police des cultes » : la loi y définit la liberté du culte comme une liberté publique devant s’exercer dans le respect de l’ordre public et des personnes. Elle interdit que dans les lieux de

culte se tiennent des réunions politiques, soit prononcé un discours ou affiché un écrit tendant à résister à l’autorité publique. L’interdiction de toute pression de toute nature pour exercer ou empêcher d’exercer un culte montre que sa pratique reste liée à une liberté de choix individuel, qui ne doit être ni contraint, ni interdit.

OPPOSITIONS ENTRE CATHOLIQUES ET LAÏQUES Il s’agit donc bien d’une loi « juste et sage » selon la formule de Jaurès. Aristide Briand peut affirmer aux catholiques « qu’elle leur a généreusement accordé tout ce que raisonnablement pouvaient réclamer leurs consciences ». Aux anticléricaux les plus radicaux qui pensaient que la loi ne protégerait pas suffisamment les personnes « contre les méfaits de la liberté religieuse », il répond : « Une loi qui se proposerait de réduire les individus ou leur pensée à l’impuissance ne pourrait être qu’une loi de persécution et de tyrannie. Faire évoluer les consciences ne peut être que l’œuvre de la pensée, elle-même servie par une propagande active et intelligente. » Pour convaincre la majorité républicaine, Briand a bénéficié de l’habileté juridique de Francis de Pressensé, le député socialiste du Rhône, président de la Ligue des droits de l’homme, et de l’appui efficace de Jaurès, pour qui il était urgent de régler la question religieuse afin de traiter enfin la question sociale. Jaurès est convaincu qu’il faut assurer la liberté religieuse car on ne fera pas disparaître « la vieille chanson qui berce la misère humaine ». Contrairement à de nombreux libres-penseurs, il ne pense pas que la République doive arracher les consciences humaines à la croyance et ne croit pas qu’ait été démontré « que, derrière les nuages, il n’y avait que des chimères et qu’on a éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus ! ». Il fera front avec beaucoup d’éloquence aux plus anticléricaux qui, comme Clemenceau, le traitent de « socialo-papalin » et l’accusent de trahir la laïcité en livrant la République à l’Église romaine. Il convainc les républicains qu’en donnant la liberté à l’Église catholique, loin de renforcer ses moyens de contester la République, on créera les conditions de son évolution de l’intérieur pour qu’elle accepte finalement les principes républicains. L’histoire se chargera de lui donner raison. Pourtant, en 1905, cette loi suscite l’incompréhension et la vive opposition des catholiques. L’opposition va d’abord se manifester à l’occasion des inventaires des biens des Églises avant leur attribution aux associations cultuelles. Une maladresse ou une provocation dans la rédaction de la circulaire d’application portant sur l’ouverture des tabernacles déchaîne de violentes passions. Les adversaires les plus virulents de la loi appellent à refuser « cette profanation du lieu sacré où réside le corps du Christ » et organisent de nombreuses manifestations dont l’une fait un mort. Dans ce contexte, le gouvernement est contraint à la démission. Considérant, à la veille des élections législatives, que « le recensement des cierges dans une église ne vaut pas une vie humaine », le nouveau ministre de l’Intérieur, Georges Clemenceau, décide de surseoir aux inventaires par mesure d’apaisement. Vainqueur des élections législatives du printemps 1906, le gouvernement doit faire face à la condamnation des associations cultuelles par le Vatican. L’article 9 de la loi indique que, à défaut d’associations pour recueillir les biens d’un établissement public du culte, ces biens seraient attribués à des établissements communaux d’assistance ou de bienfaisance. La situation est donc cornélienne :

Le dessin proposé par Myrep, probablement en 1905 ou 1906 (sa date précise est inconnue) peut être interprété de deux façons. On peut y voir en premier lieu une volonté de ridiculiser la politique de Briand, sa tentative d’apaiser la querelle religieuse par une politique consensuelle. En effet, les personnages ne sont pas à leur avantage :

Briand en maître de cérémonie, rose à la boutonnière, conduit un cortège (de mariage) vers la terre promise de la République. Dans ce cortège hétéroclite figurent toutes les familles, des monarchistes, des bonapartistes et des socialistes, des laïques militants et des membres du clergé (La Croix en poche), y compris le pape qui accourt. La politique d’apaisement voulue par Briand semble être une vaine tentative pour unir les contraires ! Mais le dessin n’est pas anticlérical et peut également être lu comme une reconnaissance d’une réalité en cours d’évolution : les catholiques se ralliant à la République depuis la fin du XIXe siècle, la querelle religieuse est peut-être bien en train de s’estomper, même si les soubresauts liés à la querelle des Inventaires peuvent donner l’apparence du contraire. Briand serait alors en train de gagner son pari. Avocat de formation, c’est en tant que militant socialiste qu’Aristide Briand (1862- 1932) est entré dans la vie politique et qu’il est élu député de la Loire en 1902. Bien que jeune parlementaire, il est chargé en 1905 de rapporter le projet de loi de séparation des Églises et de l’État. Au sein de la commission des Lois, composée de 33 membres et très divisée sur le sujet, il se révèle comme un arbitre efficace entre les anticléricaux militants, les catholiques libéraux et les ultramontains intransigeants. Aussi, dans son discours, essaie-il de présenter la loi comme un compromis acceptable par toutes les parties, comme un texte de bon sens et d’équité. Cette volonté irénique est sans doute favorisée par le contexte du 3 juillet 1905 : c’est en effet le moment de la crise franco-allemande à propos du Maroc, crise qui concourt à créer une atmosphère d’union nationale. Briand prend soin de souligner l’esprit d’ouverture qui préside à la loi et veut donc marquer sa différence avec l’anticléricalisme le plus virulent, rompre avec les excès du combisme et insister sur les aspects les plus consensuels du texte : liberté de culte, libre jouissance des églises. Si la loi est finalement votée par 341 voix contre 233, le consensus souhaité par Briand n’est pas

ou le gouvernement ferme les 40 000 églises sans affectation, disposition impensable, ou il recule devant l’Église catholique. Pour l’obliger à rester dans la

légalité, malgré elle, Aristide Briand, devenu ministre de l’Instruction et des Cultes, fait adopter une loi qui stipule que « les édifices affectés à l’exercice du culte sont laissés sans titre juridique à la disposition des fidèles et des ministres du culte pour la pratique de leur religion ». Cette attitude libérale, comme celle adoptée lors des inventaires, a largement contribué à faire accepter la loi. Mais tout n’a pas été réglé miraculeusement ; il a fallu du temps pour que les catholiques admettent l’intérêt pour eux de cette liberté offerte à tous. Il faudra la guerre de 1914-1918 et l’Union sacrée pour que l’Église adopte une attitude plus conciliante et que soient négociés, pour gérer les églises, les statuts d’associations diocésaines que le Conseil d’État estimera conformes à la loi 1905. Mais si l’Église s’accommode de fait de la séparation, elle s’oppose à son application dans les trois départements d’Alsace et de Moselle, redevenus français en 1918, et elle condamne toujours la laïcité comme contraire « aux droits formels de Dieu ». Ainsi, l’opposition entre catholiques et laïques ne fait que se déplacer du champ juridique au champ social. Dans la plus grande partie du xxe siècle, les associations laïques vont s’opposer aux associations catholiques que crée alors l’Église pour « refaire nos frères chrétiens et faire pénétrer toute la société par le christianisme ». Mais c’est surtout dans le champ scolaire que les conflits sont les plus vifs autour de la concurrence entre écoles publiques et écoles catholiques. Avec la défaite de 1940, l’Église catholique espère obtenir du gouvernement du maréchal Pétain qu’il revienne sur les lois laïques. Ce sera le cas pour les lois scolaires et les congrégations, mais le gouvernement de Vichy n’a pas pu ou pas eu le temps de remettre en cause la loi de 1905.

APRES LA LIBERATION, LA LAÏCITE DEVIENT UN PRINCIPE CONSTITUTIONNEL On trouve dans le célèbre roman de Gabriel Chevallier, Clochemerle, justement intitulé, une illustration parfaite des relations parfois tendues qui ont pu exister entre l’Église et l’État. Dans les années 1920, encore marquées par la « guerre des deux France », à Clochemerle-en-Beaujolais, le maire Barthélémy Piéchut décide avec l’instituteur Ernest Tafardel de faire construire un urinoir près de l’église du curé Augustin Ponosse… Cette anecdote est le début d’un conflit truculent, mettant aux prises des personnages plus nuancés qu’on ne le dit habituellement. Dans cet excellent roman, comparable à La Jument verte de Marcel Aymé, le village de Clochemerle est inspiré de celui de Vaux-en-Beaujolais, et l’intrigue puise à la source de nombreux faits divers de l’époque. Au début du siècle, l’emplacement d’urinoirs a effectivement fait l’objet de batailles politiques et juridiques. Ce fut aussi le cas à propos des sonneries de cloches et même du port de la soutane en public ! Les recueils de textes de jurisprudence administrative en relèvent de nombreux exemples jusque dans les années 1930. Les solidarités issues de la Résistance « entre ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas » ont contribué à aplanir les conflits. L’Assemblée des évêques et cardinaux de France admet la laïcité « comme souveraine autonomie de l’État », tout en affirmant que seule l’Église catholique est source de vérité. Il faudra le concile de Vatican II dans les années 1960 pour que les évêques de France admettent sans réserve la liberté de conscience et le pluralisme religieux. Si une telle évolution a pu se concrétiser en France, c’est bien parce que l’option de Briand et Jaurès a été retenue et que l’application de la loi de 1905 a toujours été bienveillante et lucide. Le Conseil d’État, par le biais de sa jurisprudence sur le port des soutanes, les processions ou les sonneries des cloches, a toujours facilité la pratique religieuse, y compris dans les lieux publics, à la seule condition qu’elle respecte l’ordre public et les personnes. Aussi, les catholiques se sont progressivement convaincus du bien-fondé d’une laïcité au sein de laquelle ils avaient toute leur place. La laïcité ne s’est donc pas imposée à eux, ils se la sont appropriée. Ainsi, le conflit des deux France (la France laïque, de gauche, et la France catholique, de droite) s’est très largement estompé dans la deuxième moitié du XXe siècle. Chemin faisant, la coopération entre militants aux convictions différentes dans des combats pour la paix ou contre les injustices et les inégalités a fait tomber bien des malentendus et des incompréhensions. Avec les Trente Glorieuses, l’évolution des mœurs et des mentalités liée à l’amélioration du niveau de vie, au progrès de l’éducation, aux moyens de communication, au développement des activités sportives et culturelles a rapproché les personnes par-delà leurs croyances. Seule la question du financement de l’enseignement

trouvé : par l’encyclique Vehementer Nos (11 février 1906), le pape Pie X condamne la loi récuse donc la création des associations cultuelles qu’elle prévoyait.

Face à la loi de 1905, qui vit les catholiques manifester majoritairement et parfois violemment leur hostilité, la réaction ne fut pas absolument unanime. Les plus intransigeants, parmi lesquels le Comte de Mun, député du Finistère, pourtant arrière- petit-fils du philosophe rationaliste Helvétius, la condamnent sur un ton très pathétique et

sur le mode de la déploration (« Consommatum Est !» : c’en est fait !). Ils y voient la fin de la France catholique, la fin de l’union quasi ontologique entre la France et l’Église, opérée par Clovis et perpétuée ensuite par tous les régimes. Derrière cette loi, ils voient la main des Juifs (le Sanhédrin) et des francs-maçons, encore une fois dans une oeuvre antifrançaise. L’on voit que si Albert de Mun s’est rallié à la République en 1893, à la suite de l’appel de Léon XIII, il n’en a pas autant oublié ses préventions xénophobes et antisémites, et les exprime dans le journal des Assomptionnistes, La Croix, qui s’est signalé, entre 1894 et 1905, par des positions antidreyfusardes très virulentes. Cette réaction à chaud, quasi épidermique, d’un catholique assez traditionaliste augure mal des possibilités d’apaisement de la querelle religieuse. Il n’en va pas de même chez certains catholiques plus libéraux, dont l’abbé Lemire (1853- 1928), député du Nord depuis 1893 sous l’étiquette « socialiste chrétien », célèbre pour son combat contre la peine de mort, pour la réduction du temps de travail (à 11 heures par jour !), la réglementation du travail des femmes et des enfants, ou encore la promotion des jardins ouvriers, ainsi que d’autres prises de position qui lui valurent de fréquentes critiques de la part de sa hiérarchie. Dans le Mercure de France, il publie en avril 1907, un article qui va à l’encontre de prises de position de l’épiscopat et des catholiques français. Bien qu’ayant voté contre la loi de Séparation, il considère que, finalement et tout bien considéré, cette loi peut être une chance pour l’Église catholique. Celle-ci n’est certes plus religion officielle et ne bénéficie plus d’aucune protection ; mais loin de l’affaiblir, la loi la libère du carcan que pouvait représenter la tutelle de l’État. Elle donne aux catholiques un cadre dans lequel leurs initiatives pourront s’épanouir et leur fournit l’occasion d’une nouvelle expansion. L’on pourra se reporter au livre de Jean-Marie Mayeur, L’abbé Lemire, 1853-1928, un prêtre démocrate,

1968.

Les milieux anticléricaux se réjouissent du vote de la loi de Séparation, mais regrettent

privé, essentiellement catholique, reste alors une question réellement conflictuelle. La constitution en 1953 du Comité national d’action laïque (Cnal) et la forte mobilisation des militants laïques n’empêchent pas, en 1959, l’adoption de la loi Debré qui prévoit un financement public pour les établissements privés signant un contrat avec l’État. La proposition du Cnal, en 1972, de créer un service public unifié et laïque figure dans le programme de l’ensemble des partis politiques de gauche. Mais cette mesure n’est pas mise en œuvre quand ils parviennent au pouvoir en 1981. De nos jours, le conflit scolaire semble pacifié après les deux grandes manifestations de 1984 pour le maintien d’un enseignement privé financé par l’État et de 1994 pour la défense de la priorité au service public. Dans ce contexte où la sécularisation et la coexistence pacifique entre les diverses conceptions paraissaient acquises, la laïcité semblait devoir être rangée au rayon des truismes, quand ce n’était pas à celui du ringardise.

son caractère tardif et incomplet à leurs yeux. Dès le lendemain du vote par la Chambre des députés, ils expriment par l’intermédiaire du journal La Lanterne leur satisfaction teintée de réserve. Ils y reprennent les arguments traditionnels des milieux anticléricaux, sur un ton polémique voire violent, très fréquent dans ce type de publication : les religions sont associées au fanatisme, à la superstition et dénoncées par des esprits qui se veulent rationalistes et libres penseurs comme une forme d’exploitation de la crédulité des hommes. Comme bien souvent, elles sont aussi présentées comme une escroquerie morale et sans doute aussi matérielle. En tout cas, elles sont décrites comme antithétiques des valeurs républicaines : la victoire de l’une signifie la disparition de l’autre. Ces arguments sont repris en images par une campagne de dessins et d’affiches d’une importance et d’une violence aujourd’hui oubliée ; ainsi, l’hebdomadaire La Calotte, au nom très significatif, qui paraît de septembre 1906 à décembre 1912, donne de façon exclusive dans les charges anticléricales et fait un usage quasi systématique des déformations des personnages, sous la plume de dessinateurs aux pseudonymes évidemment adaptés à l’objet de cette presse :

Lange-Gabriel, Saint-Fourien, A. Mac… Le dessin proposé ici, publié un an après le vote de la loi, mais en pleine crise des Inventaires, est l’un des plus modérés. Un poulpe géant, coiffé d’un chapeau d’ecclésiastique, est présenté comme l’incarnation de la Compagnie de Jésus, dont Ignace de Loyola fut le fondateur au XVIe siècle, et au-delà, de l’Église romaine, accusée de contrôler l’ensemble des activités humaines :

NOUVELLE DONNE A L’HEURE DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE Mais, dans un monde aujourd’hui apparemment sans frontières, au moment où des mutations inédites sont à la fois porteuses d’améliorations et d’inégalités sociales, dans une France où le pluralisme culturel et religieux est devenu une évidence, la laïcité retrouve une actualité dans un contexte français qui a beaucoup changé. De nouveaux mouvements religieux sont apparus et le Parlement a estimé nécessaire d’adopter une loi, le 12 juin 2001, afin de renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales. Dans le même temps, le débat, fortement médiatisé depuis 1989, sur le port de signes religieux, en particulier le voile islamique, fait rage. Une loi est finalement votée le 15 mars 2004 interdisant tout port de signes religieux dans l’enseignement public. Au-delà de ces questions, le pluralisme religieux conduit certains à s’interroger sur une modification de la loi de 1905, mais la philosophie politique de cette loi constitue toujours une bonne réponse au nécessaire « vivre ensemble » dans une humanité plurielle. Cela suppose simplement que soit « laïcité gardée » selon la formule de Jaurès. Les revendications identitaires ou les pratiques religieuses doivent pouvoir légitimement s’exprimer dans la société sans contrainte ni suspicion, mais à la condition qu’elles n’empiètent pas sur la délibération politique et ne s’imposent pas à ceux qui ne veulent pas les partager. La laïcité exige de ne pas rester inerte face à des revendications ou des comportements contraires aux libertés fondamentales, aux droits des personnes, à l’égalité homme-femme. Respecter des traditions culturelles n’oblige pas à accepter des conceptions discriminantes pour les personnes ou les groupes. La liberté religieuse n’implique pas la liberté laissée aux religions et à leurs représentants d’imposer à l’ensemble de la société les règles qui leur sont spécifiques. Dans le même temps, l’attitude laïque n’est pas d’asséner des vérités mais de développer des arguments pour convaincre de la pertinence de ces vérités. Il faut prendre garde de ne pas qualifier hâtivement de valeurs universelles s’imposant à tous certaines normes culturelles liées à notre histoire et à nos traditions. La laïcité est une éthique permettant de débattre de tout avec tout le monde. Cela suppose qu’en France la laïcité soit réellement vécue au quotidien et ne se cantonne pas au ciel des idées. La misère est sourde à l’égalité de droit, l’exclusion est grosse de révoltes et le « vivre ensemble » paraît alors une provocation. Les injustices et la dignité bafouée sont sensibles aux sirènes des extrémismes. La laïcité réclame la justice sociale, l’égale dignité et la lutte contre toutes les discriminations pour que soient, à la fois et dans le même temps, garanties l’expression de la pluralité des convictions et l’émancipation individuelle dans la paix civile. Au choc des passions doit se substituer un échange fécond nourri d’un même terreau de tolérance et de solidarité qui constitue ce qu’il y a de meilleur dans les principes républicains et les spiritualités diverses, religieuses, agnostiques ou athées. Des citoyens libres, égaux et fraternels doivent construire un destin commun partagé dans le respect réciproque des convictions de chacun et avec le sens des responsabilités pour la recherche de valeurs communes sans lesquelles le « vivre ensemble » n’est pas possible. Nos valeurs républicaines auront la force de l’exemplarité en Europe et dans le monde si notre République est dans la réalité des faits ce qu’elle déclare être dans la Constitution : démocratique, laïque et sociale.

l’enseignement, mais aussi la justice, l’armée (encore une fois la collusion entre le sabre et le goupillon !), les colonies soumises à l’exploitation avec la bénédiction de Rome, et même les usines. Elle apparaît comme une force d’oppression des travailleurs, des peuples colonisés et des enfants qu’elle endoctrine. Face à elle, Marianne, coiffée de son bonnet phrygien, combat vaillamment, hache à la main. Elle a déjà réussi à libérer l’enseignement de la tutelle religieuse et à arracher un jeune garçon au monstre (allusion aux lois Ferry de 1881-1882). Elle poursuit son combat qui peut sembler inégal, mais qu’elle emportera, car la bête effarée ne saurait résister à la détermination des individus qui veulent se libérer. L’usage d’un fond rouge, repris sur la bandeau titre, opposé au noir des « calotins » renforce cette opposition entre forces du bien et forces des ténèbres.

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – Clemenceau

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Cf primaire

Sources et muséographie :

Ouvrages généraux :

Michel Winock, Clemenceau, éditions Perrin, septembre 2007, 580 pages Annick Cochet, Clemenceau et la Troisième République, Denoël, 1989 Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau, Fayard, Paris, 1988 Philippe Erlanger, Clemenceau, Grasset-Paris-Match, puis Librairie Académique Perrin, 1968

Documentation Photographique et diapos :

Revues :

Jean-Baptiste Duroselle, « Clemenceau dictateur ? », L’Histoire, n° 17, novembre 1979, p. 75-77

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

Georges Clemenceau est à la fois l’un des plus contestés et l’un des plus indiscutables dirigeants du parti radical de la Belle Époque : maire du 18e arrondissement à l’époque de la Commune, il est élu député de Paris en 1876 et s’impose comme chef des radicaux. En désaccord avec les opportunistes sur le rythme et la portée des réformes à accomplir, particulièrement dans le domaine social, il acquit, après son élection, grâce à ses qualités d’orateur, une réputation de « tombeur de ministères ». Il contribua notamment à la chute des cabinets Gambetta en 1882 et Ferry en 1885 sur la politique coloniale à laquelle il était hostile. Compromis dans le scandale de Panama, il doit s’écarter de la vie politique, avant d’y revenir à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Sa présidence du conseil de 1906 à 1909, lui vaut les surnoms de « briseur de grèves » et de « premier flic de France ».

BO 4 e futur : « L’ÉVOLUTION POLITIQUE DE LA FRANCE, 1815-1914 La succession rapide de régimes politiques jusqu’en 1870 est engendrée par des ruptures : révolutions, coup d’État, guerre. La victoire des républicains vers 1880 enracine solidement la IIIe République qui résiste à de graves crises. L’accent est mis sur l’adhésion à la République, son oeuvre législative, le rôle central du Parlement : l’exemple de l’action d’un homme politique peut servir de fil conducteur. »

Georges Clemenceau fut l’homme aux quatre têtes : le Tigre qui déchire les ministères ; le dreyfusard qui mène pendant neuf ans le combat du droit et de la justice ; le premier flic de France qui dirige d’une main de fer pendant trois ans le ministère de l’Intérieur ; enfin le Père la Victoire qui, rappelé à 76 ans à la tête d’une France en guerre et au bord de l’abîme, conduit, indomptable, le pays jusqu’à l’armistice et la paix avec l’Allemagne. Cet homme de la gauche républicaine incarne une " certaine idée de la France ". Ce n’était pas exactement celle du général de Gaulle - mais, pour reprendre une expression de Charles Péguy, tous deux ont eu la charge d’empêcher que la France disparaisse de la carte du monde. Ce n’est pas le moindre de leurs mérites.

Michel Winock, historien de la IIIe République, s'est essayé à une biographie de Clemenceau après beaucoup d'autres historiens, dont Philippe Erlanger et Jean- Baptiste Duroselle. Cette nouvelle biographie du Tigre dessine un personnage entier, sarcastique, batailleur, d'une énergie à revendre mais par-dessus tout animé par l'amour de la France et de la République. Georges Clemenceau, rappelons-le, ne donnera sa pleine mesure qu'à 76 ans, quand il sera appelé à la présidence du Conseil pour raffermir le moral des troupes et des citoyens au plus fort de la Grande Guerre. Dès le début de la IIIe République et pendant plus de quarante ans, il construit sa réputation d'éternel opposant, justement surnommé le «tombeur de ministères». À la tribune de la Chambre des députés ou du Sénat, il se fait fort de ne jamais laisser passer une critique et répond à ses contradicteurs par une répartie redoutable. Michel Winock ne se fait pas faute de nous rappeler ses bons mots. Doté d'un réel courage physique, Clemenceau ne rechigne pas non plus à

convoquer sur le pré ses adversaires. Redoutable bretteur, il s'est ainsi battu avec Déroulède, Drumont et également le pauvre Deschanel (élu président de la République en 1920 au nez et à la barbe de Clemenceau, il démissionnera au bout de neuf mois pour cause de maladie mentale). L'historien Michel Winock donne vie au personnage du Tigre. Il montre en particulier comment l'expérience douloureuse de la Commune a façonné son tempérament et ses convictions. Nommé maire de Montmartre par le gouvernement provisoire dès l'automne 1870, le jeune médecin assiste impuissant au meurtre des généraux Thomas et Lecomte. Il réprouve l'attitude de la foule mais ne peut s'empêcher d'en vouloir aux dirigeants républicains qui, autour d'Adolphe Thiers, l'ont provoquée par leur empressement à mettre fin à la guerre, faisant fi des souffrances et des sacrifices endurés par la population.

 

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – Jules Ferry

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Cf primaire

Sources et muséographie :

Ouvrages généraux :

Pierre Barral, Jules Ferry, une volonté pour la République, Presses universitaires de Nancy, 1985. François Furet (dir.), Jules Ferry, fondateur de la République, EHESS, 1985. Jean-Michel Gaillard, Jules Ferry, Paris, Fayard, 1989, 730 p. Claude Lelièvre, Jules Ferry : la République éducatrice, Hachette éducation, 1999.

Documentation Photographique et diapos :

Revues :

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

On peut souligner le paradoxe de celui qui laissa son nom à des réformes essentielles de notre histoire contemporaine: il était extrêmement impopulaire. Rejeté par la gauche pour ses idées antijacobines, anticommunardes et colonialistes, il était aussi la bête noire de la droite conservatrice et catholique pour son anticléricalisme et pour avoir imposé la laïcité à l’école. Son colonialisme lui valait aussi l’hostilité des nationalistes qui voyaient les soldats se détourner de la ligne bleue des Vosges pour des horizons plus lointains.

BO 4 e futur : « L’ÉVOLUTION POLITIQUE DE LA FRANCE, 1815-1914 La succession rapide de régimes politiques jusqu’en 1870 est engendrée par des ruptures : révolutions, coup d’État, guerre. La victoire des républicains vers 1880 enracine solidement la IIIe République qui résiste à de graves crises. L’accent est mis sur l’adhésion à la République, son oeuvre législative, le rôle central du Parlement : l’exemple de l’action d’un homme politique peut servir de fil conducteur. »

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – La question coloniale en France sous la IIIe République

Approche scientifique

Approche didactique

Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude spatiale) :

Insertion dans les programmes (avant, après) :

Cf primaire

Sources et muséographie :

Ouvrages généraux :

Gilles Manceron, 1885 : le tournant colonial de la République, Paris, La Découverte, 2007, 166 p.

Documentation Photographique et diapos :

Revues :

WINOCK Michel, « Une République très coloniale », « La colonisation en procès », L’Histoire, numéro spécial n° 302, octobre 2005, pp. 40-49. Les abolitions de l'esclavage, TDC, N° 663, du 1er au 15 novembre 1993

Carte murale :

Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des savoirs, concepts, problématique) :

Enjeux didactiques (repères, notions et méthodes) :

À partir de 1885 et jusqu’en 1914, le débat colonial, sans jamais occuper la place de l’École, de la laïcité ou de la question sociale, voit s’affronter à la Chambre des députés et dans la presse, partisans et adversaires de la colonisation. Alors que les premiers, reprenant l’argumentaire développé par Jules Ferry, mettent en avant la mission civilisatrice des « races supérieures », la nécessité de s’assurer des débouchés économiques ou l’accroissement de la puissance de la nation colonisatrice, les seconds soulignent le coût de ces expéditions lointaines, leur absence de légitimité et relèvent qu’elles détournent la France de la défense du sol national tout en l’exposant au péril d’un nouveau conflit. Peu sont sensibles aux effets négatifs sur les pays colonisés, même si la gauche socialiste et anarchiste dénonce, avec une inégale vigueur, les mauvais traitements réservés aux indigènes, la brutalité des méthodes des militaires et la corruption des administrateurs coloniaux. Rares sont ceux, toutefois, qui, comme Grandjouan, prennent le parti des peuples colonisés et considèrent leur émancipation comme inévitable.

Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports documentaires et productions graphiques :

Activités, consignes et productions des élèves

:

Ces documents sont à replacer dans un contexte commun qui est celui des débats parlementaires ouverts le 27 juillet 1885 pour discuter d’un projet de loi « portant ouverture au ministre de la Marine et des Colonies (…) d’un crédit extraordinaire de 12 190 000 francs pour les dépenses occasionnées par les événements de Madagascar ». Les députés profitent surtout de cette occasion pour débattre de la politique coloniale dans son ensemble. Jules Ferry, quatre mois après la chute de son gouvernement, en profite pour justifier sa politique expansionniste dans une longue intervention, interrompue à de nombreuses reprises, le 28 juillet. Le corpus propose des extraits des interventions cette fois anticoloniales de Frédéric Passy (le 28 juillet) et de Georges Clemenceau (le 31 juillet). Les crédits sont finalement votés par 277 voix contre 120, avec une importante abstention. Le «grand débat» de 1885 a lieu alors que par la prise de possession de l’Annam et du Tonkin et l’extension de sa domination au Congo et à Madagascar, la France connaît une inflexion très sensible de la politique coloniale. Jules Ferry est tombé le 30 mars 1885 sur la question du désastre de Lang Son et atteint des sommets d’impopularité (« Ferry Tonkin »). Dans ce discours du 28 juillet devant la Chambre des députés, « remarquable de logique et de clarté » (Denise Bouche), il tente une justification a posteriori de sa politique, organisant les thèmes épars présentés depuis des années en un discours colonial cohérent, n’hésitant pas à utiliser à la fois l’argument économique et l’argument politique et moral, c’est-à-dire à réunir les trois aspects de l’idée coloniale. Jules Ferry défend sa politique coloniale après la chute de son gouvernement, à la suite de la guerre

JAURES, LES COLONIES ET LE PLURALISME CULTUREL Jaurès a longtemps été convaincu de la prééminence de la civilisation européenne. En 1895, devenu socialiste, il condamne l'expédition à Madagascar. Mais les socialistes se préoccupent alors peu des questions coloniales, y compris au sein de l'Internationale. Au début du XXe siècle, Jaurès perçoit mieux la réalité des conquêtes et de l'exploitation coloniales. Il dénonce les exactions commises par l'armée et les violations des droits de la personne. À cette époque, il découvre les civilisations non européennes. Il s'interesse tout particulièrement à la civilisation arabo- musulmane. Lors d'un discours prononce le 1e février 1912 à la Chambre, il revendique les droits politiques pour la population musulmane en Algérie : que « l'on fasse des Arabes des citoyens ayant droit à une représentation légale et à une part de pouvoir

du Tonkin (30 mars 1885). Ces idées furent reprises en 1890 dans Le Tonkin et la mère patrie (où il utilisa l’expression « course au clocher »). Clemenceau, député de la Seine, violemment hostile à la politique des opportunistes, répond point par point à l’argumentation de Ferry lors du même débat. La condamnation de

politique ». Il s'oppose au protectorat (juin 1912) et en appelle au « respect des droits et des intérêts » du peuple marocain. Il ne va pas jusqu'à préconiser par principe l'indépendance. En revanche, il pressent les revendications des mouvements nationalistes : « Il y a de partout des forces morales neuves qui s'éveillent, un appétit de liberté, un appétit d'indépendance, le sens du droit qui, pour s'affirmer, nous emprunte quelquefois

nos propres formules » (discours à la Chambre, 28 juin 1912).

L’Assiette au beurre, 9 mai 1903 Le président de la République Émile Loubet (1899-1906) appelle à son secours Léon Bourgeois (président de la Chambre des députés, 1902-1904), Armand Fallières (président du Sénat, 1890-1906) et Théophile Delcassé (ministre des Affaires étrangères, 1898-1905) pour retenir l’Algérie. Remarquer, dans le fond, une Marianne représentée en matrone militarisée tenant enchaînées les colonies françaises. Cette illustration de Grandjouan (1875-1968) est parue en couverture du numéro spécial du journal satirique L’Assiette au beurre sur les colonies (Colonisons) du 9 mai 1903, totalement consacré aux exactions commises dans les colonies. Le président Émile Loubet (1899-1906) y apparaît en train d’essayer de retenir une figure allégorique de l’Algérie qui s’affranchit de la tutelle d’une « mère patrie » représentée par un militaire effrayant qui tient en laisse les peuples colonisés. L’Algérie apparaît sous les traits d’une belle jeune femme, parée des atours que l’imagerie populaire attribuait aux « envoûtantes » femmes du Maghreb. Dessinateur engagé, Jules Grandjouan est un fervent militant anarchiste, qui rejette toute forme d’autorité (État, armée, etc.). Cette critique de la colonisation est exceptionnelle car elle est radicale : le slogan « L’Algérie aux Algériens » suggère le soutien de l’artiste à une potentielle indépendance de l’Algérie. Aucun autre article ou dessin de Grandjouan ne permet de confirmer s’il a véritablement envisagé cette indépendance. Minoritaire au début du siècle, le discours anticolonialiste, qui s’exprime dans certains journaux satiriques illustrés, se concentre alors sur la dénonciation des abus et des exactions des colons, sans jamais remettre en question la légitimité de l’entreprise coloniale. On peut aussi noter que Grandjouan, malgré ses convictions, n’échappe pas à l’utilisation des stéréotypes raciaux répandus à l’époque. En 1903, un procès retentissant s’achève à Montpellier, celui des 87 « agitateurs fanatiques » accusés d’avoir suscité « l’insurrection » de Margueritte (Aïn Torki). Dans ce village de paysans dévots, des colons qui refusent de se convertir à l’Islam sont massacrés en 1901. C’est sans doute cet

l’expansion coloniale provient aussi de la droite la plus nationaliste (Paul Déroulède) et de la gauche socialiste (Jaurès) ou antimilitariste, anticlérical et anarchiste (L’Assiette au beurre). Rayonner ou abdiquer ? « On peut rattacher le système (d’expansion coloniale) à trois ordres d’idées: à des idées économiques, à des idées de civilisation, à des idées d’ordre politiques et patriotique » (Raoul Girardet) :

économique: l’expansion coloniale doit permettre de trouver pour l’industrie française les débouchés qu’exige son développement et que menace la concurrence des autres puissances manufacturières, un argument qui prend d’autant plus de relief que le renversement du cycle économique (phase B de Kondratieff depuis 1873) prend dans les années 1980 l’allure d’une véritable dépression et se traduit par un retour au protectionnisme (tarif de 1881).

humanitaire : l’action colonisatrice est fondamentalement définie comme une

oeuvre d’émancipation. «Par elle se poursuit la lutte entreprise depuis plus d’un siècle au nom de l’esprit des Lumières contre l’injustice, l’esclavage, la soumission aux ténèbres » (Raoul Girardet). Patrie du droit et de la justice, la France a un devoir civilisateur : elle doit répandre les bienfaits de la Science, de la Raison et de la Liberté.

politique et patriotique : la colonisation est une nécessité pour rester une nation de premier plan. Ferry se défend d’avoir cherché dans l’expansion un palliatif à la décadence de la France ; en revanche, pour lui, « rayonner sans agir […] c’est abdiquer ». La force ou le droit ? Clemenceau répond point par point à l’argumentation de Ferry dans son discours du 31 juillet 1885.

économique? Clemenceau assure que la colonisation gaspille «l’or et le sang de la France », expression de l’économiste libéral et député de gauche Frédéric

Passy. La colonisation n’apporte aucun profit et dilapide les ressources du pays, les frais de pacification puis d’administration étant énormes.

politique et patriotique ? C’est en fortifiant la France de l’intérieur qu’on pourra la faire rayonner à l’extérieur. Clemenceau considère que l’expansion coloniale isole diplomatiquement la France, le tout avec la complicité machiavélique de Bismarck, heureux de voir se dresser contre elle l’Italie (Tunisie) ou le Royaume- Uni (Égypte).

humanitaire ? La partie la plus mal reçue du discours de Ferry concernait les

races supérieures et inférieures. «Vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l’homme! » crie un député radical. Et Clemenceau – son opinion à propos des races est remarquable à une époque où les préjugés racistes sont unanimement partagés – d’ajouter : «Races supérieures, races supérieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand ». Consolation ou revanche ? F. Passy se livre ici à une critique de l’expansion coloniale au nom du libéralisme. Pour lui, l’entreprise coloniale est un gaspillage (« sans fruit, sans profit, sans résultat », « se fondre sous le soleil des tropiques », « engloutir au- dehors nos trésors »), gaspillage des ressources économiques et financières mais aussi des ressources humaines au nom des guerres de conquête (« verser sur des terres ou arides ou insalubres et inhospitalières le sang de nos enfants, mêlé, il est vrai, au sang de ceux que nous appelons des barbares »). On notera ici les termes péjoratifs utilisés pour désigner les contrées colonisées. Pour Déroulède comme pour Clemenceau, l’expansion coloniale détourne la France de la «ligne bleue des Vosges » et donc des menaces continentales et l’empêche de se relever, lui fait oublier les «provinces perdues». « J’ai perdu deux soeurs et vous m’offrez vingt domestiques! » s’exclame-t-il au cours du même débat. La colonisation française confronte ainsi « deux nationalismes » (R. Girardet). C’est la grandeur de la France que chaque parti défend. Cependant, les moyens préconisés sont opposés : à un nationalisme d’expansion mondiale («ouvert »), s’oppose un nationalisme de rétraction continentale («fermé»). Le

débat intervient à une époque où le sentiment de revanche est accru, après une période d’hébétude nationale. Déroulède fait allusion au soutien qu’il sollicite de députés de gauche comme de droite. De fait, la question coloniale transcende les clivages partisans traditionnels (d’où la chute de Ferry provoquée par l’union des opposants de tous bords à la politique opportuniste). À l’inverse, se constitue à la Chambre des députés en 1892 un groupe colonial dont le chef, Eugène Étienne (1844-1921) député d’Oran depuis 1881, devient sous-secrétaire d’État aux colonies de 1889 à 1892, puis plusieurs fois ministre à partir de 1905 et préside la Ligue coloniale française jusqu’en 1914. La liste des hommes politiques qui ont fait partie du « groupe colonial » est impressionnante : Félix Faure, Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Gaston Doumergue, Paul Doumer, Albert Lebrun… tous futurs présidents de la République ! Le socialiste Jean Jaurès condamne la colonisation (1896) Jaurès est, comme souvent, enclin à mettre en cause moins les hommes que les nécessités implacables du système économique capitaliste. C’est lui qui est responsable à la fois des préjudices subis par les travailleurs des métropoles et des violences sans nom imposées aux peuples colonisés. Reprenant des arguments développés par Clemenceau, il affirme que les produits français seront grevés de taxes pour financer la colonisation et inaccessibles aux travailleurs alors même qu’il faudrait augmenter les salaires et cesser de gaspiller les deniers nationaux en aventures extérieures. Il dénonce aussi les risques de conflits que les affrontements entre puissances risquent de provoquer ainsi que l’affairisme, la cupidité et les violences qu’entretient la conquête. Retournant contre les tenants de la «mission civilisatrice » leurs arguments moraux, il montre que la colonisation entraîne au contraire un processus de « déshumanisation», de «brutalisation des moeurs» qui fait, selon Hannah Arendt, de l’impérialisme une des origines du totalitarisme, c’est-à-dire de l’accomplissement de l’État criminel.

épisode révélateur de la fragilité de l’ordre colonial qui inspire à Grandjouan cette caricature en couverture d’un numéro spécial consacré aux colonies. Le célèbre dessinateur retourne habilement la symbolique de la femme émancipatrice. L’Algérie est représentée par une ravissante berbère, dont

le voile vole au vent, alors que la France est une épouvantable marâtre qui enchaîne les colonies. Le président Loubet tente vainement de mobiliser le parti colonial (dont sont membres les hommes politiques évoqués en légende, comme Léon Bourgeois ou Raoul Delcassé) : rien ne semble pouvoir s’opposer

à

la volonté d’un peuple…

« La civilisation ! » Caricature parue dans L’Assiette au beurre, avril 1911. À la veille de 1914, la critique de la colonisation reste marginale dans une opinion gagnée par la « poussée chauvine» ou sensible à l’idéal humanitaire qui l’anime. Même Jaurès, s’il défend indéniablement les peuples colonisés, affirme que la colonisation est « acceptable à condition d’employer des

méthodes neuves » et les socialistes les plus « intransigeants », blanquistes ou guesdistes, sont souvent d’ardents partisans de l’assimilation. Des oppositions plus franches se font jour parmi ceux qui ont prêté la main

 

à

la colonisation ou qui ont une connaissance

de la réalité du terrain et en ont mesuré les horreurs, comme Paul-Étienne Vigné, qui a pris part, comme médecin militaire, à des expéditions de maintien de l’ordre au Sénégal et en Guinée et publie La sueur du burnous en 1911. L’anticolonialisme radical se retrouve à l’extrême-gauche comme dans cette caricature de l’Assiette au beurre. Les indigènes croulent sous le poids des impôts – au nom du principe que les colonies ne doivent rien coûter à la métropole – et subissent le travail forcé qui décime les populations. Ils sombrent dans les vices apportés par les Européens (l’absinthe) et se voient imposer la religion chrétienne et une instruction qui cherche à les convaincre de force de la filiation qui les lie à la France. La caricature force le trait et n’est, paradoxalement, pas dénuée d’un certain racisme, donnant une vision du « nègre primitif » qui n’est pas sans faire écho au « bon sauvage» des Lumières : l’autre est ici moins perçu dans sa vérité que comme prétexte à une charge contre les valeurs libérales et individualistes occidentales.

Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :

Evaluation cohérente en fonction des objectifs :

HC – Jean Jaurès

Approche scientifique