Vous êtes sur la page 1sur 5

ISOLEMENT et SENTIMENT D’ISOLEMENT

CHEZ LES PERSONNES ÂGEES

Cette note de synthèse s’appuie sur une enquête conduite pour la ville de Nantes en octobre 2006.
Celle-ci portait sur les problématiques associées au maintien à domicile des personnes âgées. Ont
notamment été traitées les questions du logement et des politiques d’habitat, de la dépendance et du
soutien aux aidants, des services de maintien à domicile, de l’isolement et de la solitude des
personnes âgées.

Sur le plan méthodologique, 400 Nantais âgés de plus de 70 ans et 100 « aidants naturels » ont été
interrogés par téléphone selon la technique des échantillons aléatoires. Cette approche a été
complétée par 67 entretiens qualitatifs individuels en face à face auprès des personnes âgées et des
acteurs du maintien à domicile.

 Données de cadrage

L’enquête conduite auprès de 400 seniors Nantais1 nuance dans une certaine mesure les propos trop
alarmistes sur l’isolement et la solitude des personnes âgées. Pour l’essentiel, y compris après 80
ans, les résultats montrent une population plutôt entourée familialement et participant de réseaux
sociaux encore actifs.

Sans contredire ce constat général, les traitements livrent toutefois une réalité très contrastée, avec
d’un côté une population bénéficiant d’un tissu relationnel dense et diversifié (47% des personnes
interrogées) et, de l’autre, une population dont les sociabilités dépendent presque exclusivement de
l’intervention des professionnels du secteur médico-social (médecin, kiné, infirmière, aide soignante
ou aide à domicile). Cette population fortement isolée, n’ayant pas, ou pratiquement pas, de relations
familiales, amicales ou de voisinage représente 14% des Nantais de plus de 70 ans vivant à leur
domicile, soit à l’échelle de la ville de Nantes environ 3 500 personnes.

1
La ville de Nantes comptait en 2005 environ 29 000 personnes (données estimatives sur la base des projections OMPHALE).

1
 Le sentiment d’isolement

L’étude confirme qu’il n’y a pas de lien évident entre « les situations objectives d’isolement » et « le
sentiment d’être isolé(e) ».

Parmi les plus de 70 ans exprimant un sentiment d’isolement (25% des personnes interrogées), 20%
(A) sont objectivement très entourés2, 56% (B) ont des contacts réguliers avec leur famille ou leurs
voisins, « seuls » 24% (C) n’ont accès à aucune forme de sociabilité en dehors des réseaux
d’intervenants professionnels. Le sentiment d’isolement n’est donc pas totalement lié à la possibilité
ou l’impossibilité d’échanger régulièrement avec sa famille, ses voisins ou ses amis

Si l’on raisonne sur l’ensemble des Nantais de 70 ans et plus,


• 42% sont entourés et ne souffrent pas d’isolement (groupe D),
• 19% sont entourés mais souffrent d’isolement (groupes A et B),
• 6% sont isolés et en souffrent (groupe C),
• 8% sont isolés mais n’en souffrent pas (groupe E).

Répartition de la population interrogée en fonction de la densité


des relations sociales et du sentiment d’isolement
(Résultat sur la base totale 400 personnes 70 ans et plus)

14% 39% 47%


++

6%
C
14% 25%
5%
B
Sentiment d’isolement

25%

8% 75%
E 42%

D
--

-- Densité des sociabilités familiales, amicales ++


et de voisinage

Lorsqu’ils ne sont pas liés à une situation d’isolement objective, les déclaratifs d’isolement traduisent
un état déprimé tenant pour partie au fait que les sociabilités qui s’offrent aux personnes interrogées
ne leur conviennent pas, restent insuffisantes en regard de leurs aspirations ou ne permettent pas de
contrebalancer la difficulté qu’ils ont à accepter leur propre vieillissement et la perte progressive de
leur autonomie.

2
Personnes voyant leur famille et leurs voisins plusieurs fois par semaine et ayant maintenu des relations amicales régulières.

2
 Isolement et précarité

La mort du conjoint, l’éloignement des enfants et la perte d’autonomie jouent de manière significative
sur le sentiment d’isolement.

En revanche, l’avancée en âge impacte à elle seule assez peu les déclaratifs d’isolement (23% des
70-80 ans se disent isolés contre 26% des plus de 80 ans, soit un écart peu significatif). L’âge ne joue
sur le sentiment d’isolement que lorsqu’il est associé à la précarité économique. L’enquête conduite
par le Collectif contre la Solitude a sur ce point assez bien montré l’effet cumulatif des variables
« âges » et « précarité économique» : le sentiment d’isolement chez les personnes précaires
progresse de plus 13 points entre 60 et 90 ans.

Les résultats de l’enquête témoignent à cet égard d’une relative inégalité sociale face à l’isolement. Le
sentiment d’isolement est nettement plus fréquent chez les bas revenus et les locataires du parc HLM.
Cette corrélation n’est pas sans fondement objectif. Les croisements montrent que la densité et la
diversité des réseaux sociaux est inversement proportionnelle aux revenus.

Enfin, hommes et femmes ne sont pas totalement égaux face à l’isolement et au sentiment dépressif.
30% des femmes contre 10% des hommes ont fait part durant l’enquête de leur état déprimé. Sur la
base des entretiens qualitatifs, il semble que les femmes subissent le contre coup d’une vie sociale
longtemps recentrée sur la famille proche et qu’elles soient moins en mesure de mobiliser d’autres
formes de sociabilité à la mort du conjoint ou à l’éloignement des enfants.

 Isolement et refus de la vieillesse

Plusieurs caractéristiques semblent partagées par les personnes ressentant l’isolement. Elles ont
notamment en commun de s’inscrire dans une logique de refus de la vieillesse et d’être incapables de
faire le deuil de leur vie passée (conjoint, famille, amis, activités). Cette incapacité se traduit par :

 Une inacceptation de la reconstruction de réseaux sociaux,


 Une absence d’envie et de goût pour les relations sociales accessibles et notamment pour tout
ce qui de près ou de loin s’apparente à un club du troisième âge,
 Une absence d’envie de s’engager dans des activités régulières,
 Une envie d’activités et de sociabilités désormais inaccessibles compte tenu de la détérioration
des capacités physiques ou du décès des amis proches.

Cette incapacité à s’accepter « vieux » s’accompagne, soit, d’une dévalorisation des personnes qui
participent aux activités proposées au troisième âge et vis-à-vis desquelles les interviewés entendent
se distinguer, soit, d’une péjoration de soi marquée par l’intériorisation d’une image négative et une
forte réticence à aller vers les autres (peur de sortir, peur de gêner, peur de demander). On peut ici se
demander si l’image de la vieillesse, sa négativité, les présupposés qu’elle induit en terme de
problématiques médicosociales, permettent réellement aux personnes âgées de s’identifier «aux
vieux» et de se faire reconnaître comme tel.

3
 La difficulté à répondre à une demande qui ne s’exprime pas

Parmi les propositions d’activités ou de sociabilités faites lors des entretiens, aucune n’a suscité
l’intérêt des personnes âgées repérées comme isolées. A l’évidence, leurs attentes ne portent pas sur
une offre d’activités ou d’occupation du temps. Les personnes interrogées sont d’ailleurs convaincues
qu’il existe déjà de nombreuses possibilités d’activités à l’extérieur, dans des clubs du troisième âge
qu’elles ne souhaitent pas fréquenter.

A cette offre occupationnelle, les personnes âgées opposent leur propre stratégie. Elles tendent à
rigidifier leur emploi du temps, à s’ancrer dans une « hyper routinisation » de leur quotidien qui laisse
peu de place à l’imprévu (lever, petit déjeuner, télé, déjeuner, sieste, télévision, diner, télévision,
coucher). Cette stratégie évite de poser la question de l’occupation du temps mais implique en contre
partie de réelles difficultés d’acceptation des dispositifs portés par les collectivités et les associations.

Seules des visites courtes (15-30 minutes), régulières (plusieurs fois par semaine) structurées (même
jour, même heure) et individualisées (par des personnes qu’elles connaissent) semblent trouver un
écho favorable auprès des personnes isolées. Elles souhaitent des visites rapides, « qui coupent la
journée » sans la désorganiser, des visites « pour voir si tout va bien ». Les temps d’intervention longs
sont jugés inadaptés parce qu’ils obligent à repenser le déroulé de la journée et les routines mises en
place (déjeuner, émission télé, repas, sieste, émission télé, repas, émission télé, nuit). Ils sont jugés
trop déstabilisants, trop intrusifs, parfois «usant» et sans véritables effets sur le sentiment de solitude
ou la dépression.

 Les chantiers à ouvrir

Sans reprendre ici l’ensemble des résultats et des analyses issues de l’enquête, la question de
l’isolement nous semble devoir être appréhendée sous l’angle de six grandes problématiques.

 Une problématique sanitaire.


La canicule a montré de manière dramatique les effets induits de l’isolement en terme de
sur-mortalité des personnes âgées. Elle interroge la puissance publique sur les dispositifs
permettant de repérer les personnes isolées (veille et signalement) et de proposer une
réponse sanitaire adaptée.

 Une problématique de soutien au maintien à domicile.


Les aides à domicile jouent un rôle central dans la prévention de l’isolement. L’enquête a
démontré que la diminution des heures financées avait pour effet pervers un recentrement
des prestations sur les tâches ménagères au détriment des aspects plus sociaux
d’intervention des aides à domicile. Les orientations prises par les caisses de retraite risquent
à cet égard de priver la puissance publique d’un des principaux leviers de lutte contre
l’isolement, en particulier auprès des personnes faiblement dépendantes (GIR 5 et 6).

 Une problématique psychologique.


Le sentiment d’isolement est pour partie lié à l’état dépressif dans lequel s’enferme une frange
de la population âgée. La dépression des personnes âgées est un phénomène connu mais qui
trouve encore peu de réponses au delà d’une prise en charge médicamenteuse.

 Une problématique de soutien aux aidants familiaux.


Une personne dépendante sur deux vit à son domicile. Dans trois cas sur quatre, un conjoint
est présent à leur côté. L’enquête qualitative a montré toute la difficulté et parfois la souffrance
des conjoints auxquels la collectivité demande de supporter l’essentiel des conséquences du
maintien à domicile des personnes désorientées ou grabataires. C’est sans doute auprès de
ces populations que les situations d’isolement sont les plus prégnantes et la réponse de la
collectivité la plus faible.

4
 Une problématique liée à la programmation urbaine et à l’adaptation des logements.
L’isolement des personnes âgées est dans un certain nombre de cas renforcé par
l’inadaptation de leur habitat. Sur le parc social Nantais, plus de 300 personnes âgées
vivraient dans des petits collectifs sans ascenseur et seraient pour une partie d’entre elles
dans l’incapacité de sortir de chez elles. La prise en compte du vieillissement dans les
programmes locaux d’habitat reste insuffisante en regard des questions posées par le
vieillissement de la population résidant sur le parc social.

 Une problématique sociologique.


Au delà des actions qui peuvent être conduites en matière de lutte contre l’isolement, il
convient de réfléchir plus globalement au statut accordé aux personnes âgées et à la manière
dont la communication donne à voir la vieillesse et la dépendance. On ne peut en effet que
constater l’existence d’un lien fort entre l’isolement (en particulier lorsqu’il est choisi) et le refus
des personnes âgées d’être réduites à leur âge ou à leur pathologie. Il est, en ce sens,
nécessaire de s’interroger sur les effets induits d’une communication centrée sur les
problématiques sociales et médicosociales, ne montrant que très rarement les personnes
âgées en situation d’intelligence, d’expérience ou d’expression d’un jugement sensible. Il faut
les redonner à voir en dehors des problématiques vieillesses, interroger leurs goûts et leurs
opinions, solliciter leurs points de vue et leurs analyses.

Pour plus d’informations,


contacter Vincent GUILLAUDEUX :
vincent.guillaudeux@tmoregions.fr
02 99 30 59 96

TERRITOIRES
MARCHES
OPINIONS

6, rue Gurvand
BP 40709
35007 Rennes Cedex
Tél : 02 99 30 59 96
Fax: 02 99 30 58 87
www.tmoregions.fr