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Pour une définition ontologique de la multitude
juin 2002 Negri, Toni
Contre tous les avatars de la transcendance du pouvoir souverain (et notamment celui du « peuple souverain »), le concept de multitude est celui d’une immanence : celui d’un monstre révolutionnaire de singularités non représentables ; il part de l’idée que tout corps est déjà une multitude, et donc expression et coopération. C’est également un concept de classe, sujet de production et objet d’exploitation, celle ci étant définie comme exploitation de la coopération des singularités ; un dispositif matérialiste de la multitude ne pourra que partir d’une prise en compte prioritaire du corps et de la lutte contre son exploitation. C’est enfin le concept d’une puissance : la chair de la multitude veut se transformer en corps du General Intellect ; le discours doit donc porter sur la métamorphose des corps : la cause des métamorphoses qui investissent la multitude comme ensemble, et les singularités comme multitude, ce n’est pas autre chose que les luttes, les mouvements et les désirs de transformation. La puissance ontologique de la multitude peut aujourd’hui éliminer la relation de souveraineté. 1. Multitude est le nom d’une immanence. La multitude est un ensemble de singularités. Si nous partons de ces constats, nous pouvons avoir immédiatement la trame d’une définition ontologique de la réalité qui reste, une fois le concept de peuple libéré de la transcendance. On sait comment s’est formé le concept de peuple dans la tradition hégémonique de la modernité. Chacun de son côté, chacun à sa manière, Hobbes, Rousseau et Hegel ont produit le concept de peuple à partir de la transcendance du souverain : dans la tête de ces auteurs, la multitude était considérée comme chaos et comme guerre. Sur cette base, la pensée moderne opère d’une double manière : d’un côté elle abstrait la multiplicité des singularités et l’unifie transcendantalement sous le concept de peuple ; de l’autre elle dissout l’ensemble des singularités (qui constituent la multitude) pour en faire une masse d’individus. Le jusnaturalisme moderne, qu’il soit d’origine empiriste ou d’origine idéaliste, est toujours une pensée de la transcendance et de la dissolution du plan d’immanence. La théorie de la multitude exige au contraire que les sujets parlent pour leur propre compte : il ne s’agira pas d’individus propriétaires, mais de singularités non représentables. 2. Multitude est un concept de classe. La multitude est en effet toujours productive, elle est toujours en mouvement. Considérée d’un point de vue temporel, la multitude est exploitée dans la production ; et envisagée d’un point de vue spatial, la multitude est encore exploitée en tant qu’elle constitue de la société productive, de la coopération sociale pour la production. Le concept de « classe de multitude » doit être considéré autrement que le concept de classe ouvrière. Le concept de classe ouvrière est en effet un concept limité, tant du point de vue de la production (il inclut essentiellement les travailleurs de l’industrie) que du point de vue de la coopération sociale (il n’enveloppe qu’une petite quantité des travailleurs opérant dans l’ensemble de la production sociale). La polémique menée par Rosa Luxemburg contre l’ouvriérisme étroit de la Seconde Internationale, et contre la théorie de l’aristocratie ouvrière, fut une anticipation du nom de multitude : ce n’est pas un hasard si sa polémique contre les aristocraties ouvrières redoubla avec ses attaques contre le nationalisme émergeant au sein du mouvement ouvrier de son époque. Si l’on pose la multitude comme un concept de classe, la notion d’exploitation sera définie comme exploitation de la coopération : coopération non des individus mais des singularités, exploitation de l’ensemble des singularités, des réseaux qui composent l’ensemble et de l’ensemble qui comprend les réseaux, etc. On notera que la conception « moderne » de l’exploitation (celle décrite par Marx) est adéquate à une conception de la production où les acteurs sont les individus. C’est seulement parce qu’il y a des individus qui opèrent que le travail est mesurable par la loi de la valeur. Et le concept de masse (en tant que multiplication indéfinie d’individus) est lui aussi un concept de mesure : bien plus, il a été construit à cette fin dans l’économie politique du travail. La masse est en ce sens le corrélat du capital, tout comme le peuple l’est de la souveraineté - et l’on ajoutera que ce n’est pas pour rien que le concept de peuple est lui même une mesure, surtout dans la version raffinée, keynésienne et welfariste de l’économie politique. L’exploitation de la multitude est en revanche incommensurable, c’est un pouvoir qui se confronte à des singularités hors mesure et au delà de la mesure, outre mesure. Si l’on définit ce passage historique comme un passage épochal (ontologiquement tel), cela veut dire que les critères ou les

dispositifs de mesure valables à une époque se trouvent radicalement mis en question. 3. Rien qu’en analysant la coopération. . nous devons également l’opposer aux masses et à la plèbe. b. dangereuse et violente. C’est en effet un acteur actif d’auto-organisation. Dans son sens le plus général. nous plonge dans une révolution en train de se faire. car elle est une multiplicité incommensurable. Nous avons besoin d’un nouveau Rabelais. capables d’assembler nature et histoire. si l’on veut. Masses et plèbe ont souvent été des mots employés pour nommer une force sociale irrationnelle et passive. La multitude ne peut être saisie ni expliquée dans les termes du contractualisme (par contractualisme. le concept de multitude est celui d’une multiplicité singulière. Cette généalogie est constituée par les luttes de la classe ouvrière qui ont dissout les formes de discipline sociale de la « modernité ». la multitude non. Nous pouvons considérer ce passage. mieux. Gargantua et Pantagruel sont les géants emblématiques des figures extrêmes de la liberté et de l’invention : ils traversent la révolution et nous proposent la tâche gigantesque de devenir libres. nous ne pouvons que nous imaginer comme des monstres. au cœur de la révolution qui a construit la modernité. et de nous montrer le nouveau pouvoir que la naissance du General Intellect. arguments souvent utilisés comme une forme de chantage pour nous contraindre à accepter (voir même à réclamer) notre propre servitude. car elle est monstrueuse vis à vis des rationalismes téléologiques et transcendantaux de la modernité. d’un universel concret. quelque chose comme les systoles et diastoles de la recomposition des singularités. constitutive de la multitude. d’une communauté fonctionnant en vue de l’accumulation capitaliste. La tendance. nous pouvons en effet découvrir que l’ensemble des singularités produit de l’outre mesure. vers des modes d’expression productive toujours plus immatériels et intellectuels. Si nous opposons d’un côté la multitude au peuple. Au XVIème et au XVIIème siècles. la multitude se défie de la représentation. ou. comme le peuple. l’activité de la multitude attribuent à l’humanité. tout cela a complètement renversé les paramètres du « bon gouvernement ». La généalogie de la multitude à travers le passage du moderne au postmoderne (ou. mais par opposition aux masses et à la plèbe. simples ou combinées). Le peuple est toujours représenté comme une unité. cette expression de la puissance. À l’intérieur de cette révolution. travail et politique. Le concept de multitude nous introduit dans un monde entièrement nouveau. qui comprend en son sein continuité et discontinuité. et détruit l’idée moderne. c. les nouvelles passions abstraites. Le peuple constituait un corps social . elle veut surtout conquérir un corps : la chair de la multitude veut se transformer en corps du General Intellect. et il n’est pas dit que de nouveaux critères ou dispositifs de mesure soient en train de nous être proposés. veut se configurer comme réinscription absolue du General Intellect dans le travail vivant. car la multitude est la chair de la vie. Le monstre révolutionnaire qui a pour nom multitude Il est nécessaire d’insister un peu plus sur la différence séparant le concept de multitude de celui de peuple. Un des grands avantages du concept de multitude est ainsi de neutraliser l’ensemble des arguments modernes basés sur la « crainte des masses » ou sur la « tyrannie de la majorité ». est un acteur social actif. en suivant trois lignes de force : a.. Multitude est le concept d’une puissance. Nous avons aujourd’hui besoin de nouveaux géants et de nouveaux monstres. ou plutôt de beaucoup de nouveaux Rabelais. j’entends moins une expérience empirique que la philosophie transcendantale à laquelle il aboutit. alors que la multitude n’est pas représentable. productive et biopolitique au sens plein du terme . car les catégories qui intéressent le pouvoir ont été mises de côté : unité du sujet (peuple). depuis toujours désirée par les capitalistes.révolution ontologique. art et invention. La tendance vers le General Intellect. Du point de vue du pouvoir.). du fordisme au postfordisme). La multitude n’est pas. une unité. Nous vivons aujourd’hui ce passage. elle. aristocratie et démocratie. En opposition au concept de peuple. pour cette raison précise qu’elle était facilement manipulable. Cette puissance ne veut pas simplement s’épandre. La modification radicale du mode de production advenue à travers l’hégémonie de la force de travail immatérielle et du travail vivant coopératif . nous pouvons la voir comme quelque chose d’organisé. que faire de la multitude ? En fait le pouvoir ne peut strictement rien en faire. une multiplicité qui agit. La multitude. La liberté et la joie (mais aussi la crise et la peine) de ce passage novateur. l’hégémonie du travail immatériel. forme de sa composition (contrat entre les individus) et mode de gouvernement (monarchie.

la production de subjectivité. En plus d’être. ni de reproduction de la vie sans désir singulier. de la terre et du feu. Mais le propre n’existe qu’en relation à l’autre. se métissent. la production que le sujet fait de lui même. et les compléter dans cette perspective. globalement. se présente comme pratique collective. Quand nous prêtons attention aux corps. c’est lui qui le constitue. c’est-à-dire clarifier le dispositif d’une multitude de corps. Les . dans le mode de production immatériel qui caractérise notre époque. Telle la chair. « Il faudrait. n’est pas substance ». Nous pouvons expliquer d’un autre point de vue ce mouvement de la multitude. la multitude est donc pure potentialité. dans les phases comme dans le résultat du procès de constitution de la multitude. fait de systoles et diastoles. regardée à partir des singularités qui la composent. Les métaphysiques de l’individualité (et/ou de la personne) constituent une épouvantable mystification de la multitude des corps. de l’air. quand on le considère en tant que source autonome de droits et de propriétés. La chair est en ce sens un "élément" de l’être ». C’est un mouvement interne au passage ontologique. Telle la chair. en passant par Hobbes) : et ce d’autant plus que la multitude (la multiplicité qui refuse d’être représentée dans l’Aufhebung dialectique) prétend également être singulière et subjective. et en particulier du corps puissant. elle est la force non formée de la vie. Pour le dire en un mot. car il ne peut y avoir d’unité du multiple qu’à travers un geste transcendant plus ou moins dialectique (comme en a effectué la philosophie de Platon à Hegel. d’évolution et de crises. selon un rythme à la fois synchronique. et le vivant est difficilement subsumable par la dialectique. « La chair n’est pas matière. Et il est par ailleurs aujourd’hui très difficile. fait de connexions plus ou moins intenses (rhizomatiques. est en même temps production de consistance de la multitude .Rappelons pour finir que le premier matériau de la multitude est la chair. 2 et 3. Le nom de « multitude » est à la fois sujet et produit de la pratique collective. purement métaphorique. écrit Merleau Ponty. ils sont comme les flots de la mer en mouvement perpétuel. on le rend seul. nous avons avant tout celle du corps. Quand on définit l’homme en tant qu’individu. là où a été rappelé que la multitude est un ensemble de singularités. mais que tout corps est une multitude. On ne peut même pas l’imaginer. et diachronique. nous réalisons que nous ne sommes pas simplement confrontés à une multitude de corps. 1. veut continuellement transformer notre chair en nouvelles formes de vie. car il n’y a pas de nouvelles marchandises sans besoins nouveaux. de distinguer production de marchandises et reproduction sociale de subjectivités. Nous avons parlé de cette détermination quand nous avons insisté sur la « multitude comme puissance ». Il ne manque certes pas de gens pour insinuer que le concept de multitude est (pour l’essentiel) un concept insoutenable. En se croisant dans la multitude. a-t-on pu les appeler). les corps se mêlent. Là où le nom de la multitude a été défini contre le concept de peuple. de concentration et de dissipation du flux. Il n’y a pour un corps aucune possibilité d’être seul. le vieux terme d’"élément". Il convient d’insister ici sur la puissance globale du processus : il se déploie entre globalité et singularités. sorte de principe incarné qui importe un style d’être partout où il s’en trouve une parcelle. pour la désigner. Il nous faut reprendre les analyses précédentes du point de vue du corps. Le corps est donc premier. un élément de l’être. au sens où on l’employait pour parler de l’eau. et qui apparaît à la fin de la modernité. en croisant multitude et multitude. Et multitude est le nom d’une multitude de corps. En outre ce dispositif de production de subjectivité. peut nous montrer la dynamique de son enrichissement.car la multitude est un ensemble de singularités. de sa consistance et de sa liberté. la multitude est elle aussi orientée vers la plénitude de la vie. n’est pas esprit. Mais l’objection est faible : l’Aufhebung dialectique est ici inefficace. il nous faut traduire ce nom dans la perspective du corps. « Vous ne savez pas ce que peut un corps ». comme activité toujours renouvelée de constitution de l’être. qui trouve dans la multitude sa figure commune. dans la généalogie comme dans la tendance. la production de singularités est en effet production singulière de nouvelle subjectivité. en perpétuelle transformation réciproque. c’est-à-dire la substance vivante commune dans laquelle corps et intellect coïncident et sont indiscernables. c’est-à-dire revenir aux points 1. On ne se lassera jamais d’insister ici sur l’importance du présupposé spinoziste. car pour la multitude l’unité du multiple n’est rien d’autre que le vivant. s’hybrident et se transforment. c’est-à-dire au sens d’une chose générale…. Et multitude est le nom d’une multitude de corps Il est clair que les origines du discours sur la multitude se trouvent dans l’interprétation subversive de la pensée de Spinoza. Je veux dire que la puissance de la multitude. qui va de la chair aux nouvelles formes de vie. production de marchandises et reproduction de la société. Le monstre révolutionnaire qui a pour nom multitude. Comme thématique entièrement spinoziste. Mais cela ne suffit pas.

Mais le pouvoir souverain est un pouvoir à double face : la production du pouvoir peut agir dans la relation. Le corps est travail vivant. et les singularités comme multitude. Quant au concept de capital. Chaque période de l’histoire du développement humain (du travail et du pouvoir. consistent) peut éliminer la relation de souveraineté. de crise et de transformation. en tout état de cause. elle exprime de la puissance non seulement comme ensemble. mais ne peut éliminer la limite qui est constituée par la relation de souveraineté » . des besoins et de la volonté de transformation) comporte des métamorphoses singulières des corps. un dispositif matérialiste de la multitude ne pourra que partir d’une prise en compte prioritaire du corps et de la lutte contre son exploitation. mutilés ou blessés. le pouvoir souverain trouve sa limite. la démonstration pourra s’effectuer directement sur le terrain ontologique. des synthèses inattendues. agissent et parfois désobéissent : qui.métaphysiques de l’individualité. Le premier est celui des théories du travail. il n’est pas de discours possible sur l’exploitation. la première fois. en bref le savoir ne requiert nul commandement pour devenir coopération et pour avoir par là des effets universels. Du point de vue du corps. d’un affrontement héraclitéen et d’une téléologie aléatoire. la puissance de la multitude (des singularités qui travaillent. comme problème. ce n’est pas autre chose que les luttes. dans la relation même qui le constitue et dans la nécessité de la maintenir. le discours porte donc sur la métamorphose des corps. Matière égale marchandise.une fois reconnue cette ambivalence structurelle au sein du procès historique d’accumulation. et donc de la multitude comme sujet de production et objet d’exploitation. Dans la production l’activité des corps est toujours force productive. 2. il sera immédiatement possible d’introduire la dimension corporelle. et la seconde fois comme une limite (là où la souveraineté veut supprimer la relation. Mieux. 3. et souvent matière première. les mouvements et les désirs de transformation. ce sont des corps qui sont en jeu. dans le travail et dans les migrations. Puisque l’on a parlé de la multitude comme du nom d’une puissance. car il est évident que dans la production et dans les mouvements. elle ne peut pas la supprimer. comme elle l’est de toute métaphysique de la souveraineté. où la relation de commandement (sur le terrain de l’immanence) peut être montrée comme une relation inconsistante : le travail immatériel. mais n’y parvient pas). « le pouvoir de la multitude peut en revanche éliminer la relation de souveraineté. La relation se présente donc à la souveraineté la première fois comme un obstacle (là où la souveraineté agit dans la relation). surtout. qui ne touche directement aux corps. ainsi que sur les métamorphoses et sur l’accroissement de la puissance des corps. il n’y a au contraire rien d’autre que relation et procès. Dans toutes leurs dimensions et toutes leurs déterminations vitales. nient la multitude qui constitue le corps pour pouvoir nier la multitude des corps. Cette ontologie commencera à être exposée quand la constitution d’être attribuée à la production de la multitude pourra être pratiquement déterminée. quand elles se confrontent au corps. Elle est darwinienne : au bon sens du terme. du point de vue théorique. à travers l’analyse des souffrances imposées au corps : corps rongés par l’usure. La transcendance est la clef de toute métaphysique de l’individualité. intellectuel. Il nous semble possible. il faudra donc poser le problème de sa résolution en termes de libération des corps et de projet de lutte visant à cette fin. Pouvoir souverain et puissance ontologique de la multitude Nous ne voulons pas nier par là que le pouvoir souverain soit lui même capable de produire de l’histoire et de la subjectivité. des sauts. sur l’expérience du commun (qui ne requiert ni commandement ni . par le bas. le savoir est toujours en excès par rapport aux valeurs (mercantiles) dans lesquelles on entend le renfermer. si l’on doit également insister sur la réappropriation des biens et sur la satisfaction des désirs. La seconde fois. En second lieu. il est donc expression et coopération. car seule la production de la multitude constitue l’être »). Car la cause des métamorphoses qui investissent la multitude comme ensemble. La multitude est multitude de corps. il est donc construction matérielle du monde et de l’histoire. de déployer l’axiome de la puissance ontologique de la multitude sur aux moins trois terrains. Le matérialisme historique enveloppe lui aussi une loi d’évolution. il doit lui aussi être considéré en termes réalistes. En un mot. Au contraire. qui peuvent tenir lieu d’ouverture à une ontologie de la multitude. Là où l’on a parlé de la multitude comme d’un concept de classe. Et d’autre part. et partant de généalogie et de tendance. déterminés par la lutte continue contre le capital . comme produit. mais cette loi est tout sauf nécessaire. de la reproduction de la vie. linéaire et unilatérale : c’est une loi des discontinuités. Nous avons donc deux affirmations (« la production du pouvoir souverain franchit l’obstacle. Au contraire. toujours réduits à l’état de matière de la production. le pouvoir souverain (comme relation de forces) peut se trouver confronté. à un pouvoir étranger qui lui fait obstacle : cela. qu’il traite de la production des marchandises ou. mais aussi comme singularité. Et si l’on ne peut pas penser que les corps sont simplement réduits à l’état de marchandises dans la production et la reproduction de la société capitaliste.

Ces deux critiques.exploitation). pour ainsi dire. La multitude en effet. De ce point de vue critique. on ne trouve aucune des condition nécessaires pour qu’une société libre vive et se reproduise. Toujours sur le même thème. on a en premier lieu voulu voir la permanence d’une idée vitaliste du procès constituant. qui se pose comme la base et le présupposé de toute expression humaine productive et/ou reproductive. on pourrait penser que sa conception du pouvoir exclut l’antagonisme. en montrant comment sans diffusion du savoir et émergence du commun. il n’y a donc pas de schème idéaliste du développement historique. il est surtout ouvert à une généalogie dont nous ne connaissons pas le futur. Si chaque concept est bien fixé en une archéologie spécifique. mais. elle risque. disons le. Sa démarche. Il ne s’agit donc en aucun cas de revenir à une opposition (sous la forme de l’extériorité pure) entre le pouvoir et la multitude. la puissance constituante de la multitude serait attirée par son contraire : elle ne pourrait ainsi être prise pour l’expression radicale de l’innovation du réel. Une première grappe de critiques est liée à l’interprétation de Foucault. quelque chose de virtuel et non de réel. à seule fin de procéder plus avant dans la construction du concept. du bord opposé. la multitude risque de se réduire à une figure éthique (une des deux sources de la créativité éthique analysée par Bergson). pour son incapacité à proposer une critique suffisante de la souveraineté. elle est aussi métaphysiquement dangereuse. Les critiques qui adoptent ce point de vue soutiennent qu’une fois décrochée du concept de peuple et identifiée comme puissance pure. jamais dans son analyse les déterminations du pouvoir n’ont été enfermées dans un jeu de neutralisation. une rupture épochale a été accomplie. à travers les réseaux démesurés qui la constituent et les déterminations stratégiques infinies qu’elle produit. n’a jamais été circulaire. La théorie foucaldienne se présente en réalité comme une analyse d’un système régional d’institutions de luttes. Les luttes déterminent véritablement l’être. la puissance de la multitude pourra être exposée sur le terrain de la politique de la postmodernité. par le biais de dispositifs irrésistibles. Dans cette perspective critique. La liberté en effet. Foucault refuse la totalisation du pouvoir. d’affrontements et d’enchevêtrements. comme libération à l’égard du commandement. en tant qu’elle pose la multitude dans une opposition dialectique avec le pouvoir. mais de permettre à la multitude. car je ne vois pas comment. affirme t-on. Le langage est la forme principale de la constitution du commun. développe toujours l’ouverture de résistances. En troisième lieu. de se libérer du pouvoir. la multitude comme puissance constituante ne peut être opposée au concept de peuple comme figure du pouvoir constitué : une telle opposition ferait du nom de multitude quelque chose de fragile et non de consistant. et ces luttes antagonistes ouvrent à des horizons omnilatéraux. en tant que puissance.sur l’homologie impropre qui serait établie entre le concept classique de peuple et celui de multitude. au contraire.ces critiques .et elles sont toujours ouvertes : seul le biopouvoir recherche leur totalisation. Je suis entièrement d’accord avec le premier point : notre époque n’est pas celle de la « modernité tardive » . et c’est quand le travail vivant et le langage se croisent et se définissent comme machine ontologique . elles le constituent . on critique le concept de multitude pour son incapacité à devenir ontologiquement « autre ». sont inconsistantes. On trouve toujours chez Foucault des déterminations matérielles. n’est matériellement donnée que par le développement de la multitude et par sa constitution comme corps social des singularités. il est absolument impossible de réduire son système à une mécanique hobbesienne et/ou systémique de relations d’équivalence. Tant que la multitude n’exprime pas la radicalité d’un fondement capable de la soustraire à tout rapport dialectique avec le pouvoir. ni comme le signe emblématique d’un libre peuple à-venir. La production de subjectivité.c’est alors que l’expérience fondatrice du commun se vérifie. comme le font par exemple les tenants de la Spät-modernität. Le . n’est pas une figure homologue et opposée au pouvoir d’exception de la souveraineté moderne. Un second groupe de critiques concerne le concept de multitude en tant que puissance et pouvoir constituant. d’être formellement incluse dans la tradition politique de la modernité. Il n’est pas vrai que le rapport entre les micropouvoirs se développe à tous les niveaux de la société sans rupture institutionnelle entre dominants et dominés. Je ne suis en revanche pas d’accord avec la seconde observation. bien que produite et déterminée par le pouvoir. et à l’usage qui en est fait dans la définition de la multitude.n’est pas seulement idéologiquement dangereuse (elle écrase la postmodernité sur la modernité.elle est bien « postmoderne ». en particulier. se référant à Foucault. Ils insistent . Une telle homologie insistent ils . Foucault est un penseur révolutionnaire . Réponse à quelques critiques Je voudrais maintenant répondre à quelques unes des critiques qui ont été adressées à cette conception de la multitude. des significations concrètes : il n’y a pas chez lui de développement qui déboucherait platement sur un bel équilibre. ceux qui pensent notre époque comme décadence de la modernité). Dans cette conception de la multitude comme puissance. mais certainement pas la possibilité pour les sujets insubordonnés de multiplier sans fin les « foyers de lutte » et de production de l’être. Cela vaut tant pour la surface des rapports de force que pour l’ontologie de soi même.

La multitude ignore la raison instrumentale. Un troisième groupe de critiques. d’origine plus sociologique que philosophique. c’est une exception historique. (traduit de l’italien par François Matheron) Version originale de cet article : Per una definizione ontologica della moltitudine Traduction anglaise : Towards an Ontological Definition of the Multitude . car à partir d’un lieu de refus absolu. Cette existence de la multitude ne recherche pas de fondement en dehors d’elle-même. dont elle détruirait jusqu’à l’idée elle-même. nous l’abandonnerons aux augures. de la production contre les survivance parasitaires. La multitude se présente donc comme une singularité puissante qui ne saurait être réduite à la plate répétition bergsonienne d’une éventuelle fonction vitaliste toujours égale à elle même . Il est clair que cette critique est à l’exact opposé de celles du premier groupe. la réponse ne peut donc que rappeler que la multitude n’a rien à voir avec les logiques de raisonnement soumises au couple ami/ennemi. pas plus qu’il n’y a de dehors : ce sont des illusions. Et d’ailleurs il n’y a plus de fondement pur ou nu. elle est capable d’un maximum de médiations et de constitutions de compromis à l’intérieur d’elle même. Quant à la « dérive ». La multitude finirait dans ce cas par représenter un prolétariat mythique ou une (tout aussi mythique) pure subjectivité agissante.pouvoir constituant de la multitude est quelque chose de différent : ce n’est pas simplement une exception politique. c’est le produit d’une discontinuité temporelle. L’interprétation du mot « hypercritique ». elle consisterait essentiellement dans l’installation de la multitude en un lieu de refus. Et puisqu’elle est un ensemble de singularités. la multitude serait par définition fermée à toute relation et/ou toute médiation avec d’autres acteurs sociaux. d’une discontinuité radicale. car elle en dissout concrètement le concept par le simple fait d’exister. La multitude est le nom ontologique du plein contre le vide. pas plus qu’elle ne saurait être attirée par son contraire tout puissant : la souveraineté. pourvu qu’ils soient autant d’emblèmes du commun (la multitude opérant toujours exactement comme le langage). ou encore de rupture. c’est une métamorphose ontologique. tant à l’extérieur d’elle même que pour son usage interne. attaque le concept de multitude en le définissant comme « dérive hypercritique ». mais seulement dans sa propre généalogie. Mais elle serait par là incapable de déterminer l’action. Dans ce cas également.