Ann Dermatol Venereol 2004;131:7-9

Éditorial

Génétique moléculaire et peau
Les gènes et le plaisir ?
O. DEREURE

L

Service de Dermatologie, Hôpital Saint-Eloi, 80, avenue Auguste Fliche, 34292 Montpellier Cedex 5. Tirés à part : O. DEREURE, à l’adresse ci-dessus. The full text of this article is available in English, free of charge, on the Web on: www.e2med.com/ad

a médecine, comme beaucoup de disciplines scientifiques au sens large du terme, a souvent connu ses progrès les plus significatifs à l’occasion de périodes de crises qui remettaient en cause un savoir antérieur apparemment bien établi et admis par beaucoup, si ce n’est par tous. Ainsi en a-t-il été par exemple de la révolution anatomique, puis physiologique de la Renaissance qui bouleversa la doctrine aristotélicienne, et de l’apport du microscope qui autorisa les développements formidables que l’on sait tant en termes de connaissances brutes que de concepts. A chaque fois, le public scientifique et médical dont la vitalité ne s’est jamais démentie a dû et pu s’adapter aux avancées liées au génie de quelques-uns, réajuster ses méthodes de travail et de pensée, intégrer les nouvelles données et finalement en tirer le meilleur parti sous forme d’une explosion d’applications et de modes de raisonnement. Sommes-nous en train de vivre une période de crise semblable avec ce que l’on pourrait appeler la « Révolution Moléculaire », dernier avatar en date du long cheminement vers la « connaissance ultime » du fonctionnement et des dysfonctionnements des êtres vivants, et en priorité de nous-mêmes ? Une crise qui serait l’aboutissement d’un processus initié il y a cinquante ans exactement par les désormais célébrissimes Watson et Crick, quand ils ont découvert la structure la plus connue du règne vivant, la double hélice d’ADN ? Il ne s’agit pas tellement en cette matière d’une remise en cause de connaissances antérieures, encore que cela puisse se produire ponctuellement. La crise, si crise il y a, est plutôt liée à l’onde de choc qui n’en finit pas de s’élargir, liée à la dispensation quasi-exponentielle des données brutes ou déjà plus fines issues du décryptage du matériel génétique, dans des centaines de Laboratoires grâce aux outils et aux méthodes de la Biologie Moléculaire, ou plutôt Macromoléculaire. Cette onde de choc est assez proche dans son principe de celle de la microbiologie au cours de la deuxième partie du XIXe siècle, mais amplifiée démesurément, et ceci d’autant plus que cette information peut être disponible sur simple flexion de l’index sur un dispositif informatique. L’impression qui prévaut chez beaucoup de médecins devant ce flux ininterrompu et sans cesse croissant est une sensation de vertige assortie d’une forte tentation de renoncement et de, en somme, laisser la génétique moléculaire aux généticiens. L’abondance d’information, peut-être pour la première fois, tuerait l’information et éventuellement, ce qui serait sans doute encore pire, la curiosité. Les origines de cette tentation de renoncement sont multiples : absence de formation initiale lors des études fondamentales pour beaucoup ; complexité sans cesse croissante des méthodes ; manque de temps pour sélectionner les informations intéressantes pour chacun ; multiplicité des sources d’informations ; difficultés à entrevoir les conséquences pratiques pour les patients tout au moins à court et moyen termes etc. Un tel renoncement serait toutefois sans nul doute une erreur lourde de conséquences, car, qui mieux que les médecins peut concevoir et guider les applications de ces avancées vis-à-vis de nos patients ? Rester au contact des avancées scientifiques pertinentes reste un devoir fondamental pour les médecins, en dépit des difficultés que cela peut représenter, et ce d’autant plus
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leur formation leur assurant un certain recul vis-à-vis de certaines méthodes et de certaines dérives. Rester au contact de certaines avancées pertinentes de la génétique moléculaire semble donc actuellement un élément incontournable de la Formation Médicale 8 . le bénéfice peut paraître assez maigre. ces connaissances nouvelles. Le développement des connaissances physiologiques et physiopathologiques et le diagnostic moléculaire prénatal. les bases génétiques de la majorité des génodermatoses ont été élucidées et une revue récente [1] ne recensait pas moins de 166 de ces maladies ayant vu leur origine génétique bien identifiée. Les publications correspondantes ont suivi une courbe exponentielle notamment entre 1993 et 2001 mais commencent à marquer le pas faute de « matière » ! L’heure est maintenant plutôt à la compréhension en profondeur des liens génotype-phénotype. des mécanismes intimes de ces affections. là encore les médecins doivent rester en première ligne. De plus. La Dermatologie n’a pas échappé à cette onde de choc. voire préimplantatoire. avec une sorte d’asymétrie entre les avancées très rapides des données biologiques et le développement beaucoup plus lent des applications cliniques. Mais surtout l’avenir est riche de promesses thérapeutiques. Les applications variées des « puces » génétiques qui permettent d’étudier l’expression de plusieurs milliers de gènes à la fois. ont leurs limites et beaucoup de phénomènes moléculaires restent aléatoires et ne suivent pas des lois mathématiques exactes. mais plutôt des modèles probabilistes. malgré leur rareté pour certaines d’entres elles. sera d’une aide très précieuse dans cette voie et va peut-être là encore révolutionner nos classifications nosologiques en bouleversant les idées reçues sur les relations entre les différentes affections cutanées. notamment tumorales. beaucoup plus difficile que l’application parfois assez mécanique des méthodes de Biologie Moléculaire pour traquer un gène défectueux.Ann Dermatol Venereol 2004. mais où l’identification du gène muté fournit souvent des indices décisifs. s’ensuivra nécessairement. l’attention clinique qui leur est portée ayant peut-être été stimulée par leur « intérêt » scientifique. Toutefois. quoique impressionnantes. Il faudra néanmoins rester très prudent. des génodermatoses les plus graves représentent actuellement le véritable enjeu de ces découvertes génétiques. notamment sur le plan éthique. traitements « ciblés » basés sur la physiopathologie moléculaire ou même thérapie génique qui est encore au stade des concepts mais où la peau représente un organe-cible des plus intéressants-et pas seulement pour les génodermatoses-en raison de sa situation très accessible. le conseil génétique s’affine et les patients atteints de génodermatoses rares ne sont plus « orphelins ». à court terme. La biologie moléculaire n’a pas toutes les clés et ne les aura sans doute jamais selon toute probabilité. Alors que le génome humain a été entièrement décrypté. et. ont pu intéresser des laboratoires de recherche. ce qui est bien sûr une excellente nouvelle qui sous-entend que « nos » génodermatoses. Les représentants de notre discipline ont pu développer des contacts fructueux avec les généticiens voire créer leurs propres unités de génétique moléculaire et y ont gagné une reconnaissance scientifique supplémentaire qui rejaillit sur l’ensemble de la communauté dermatologique. trop peut-être au goût de certains. travail de très longue haleine. le diagnostic prénatal se développe. Une meilleure compréhension de la physiologie cutanée mais aussi de certaines affections acquises.131:7–9 Éditorial que les enjeux de la génétique appliquée à la médecine apparaissent de plus en plus comme potentiellement énormes. Qu’en est-il pour nos patients ? Ces découvertes ont-elles un intérêt direct pour eux ? Bien entendu.

Ann Dermatol Venereol 2004. McLean WHI. ne manquera pas. Irvine AD. y compris pour les Dermatologues. Br J Dermatol 2003. faisons-en le vœu.131:7–9 Éditorial Continue. 9 . The molecular genetics of the genodermatoses: progress to date and future directions. La matière. Les Annales de Dermatologie représentent un instrument idéal de transmission de ces informations et vont donc accueillir une nouvelle rubrique intitulée « Chroniques génomiques » qui fera régulièrement un point succinct et nécessairement sélectif sur les développements en Génétique Moléculaire qui peuvent avoir un intérêt pour le Dermatologue.148:1-13. témoin du dynamisme de notre discipline ! Référence 1.

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