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ou le journal d’une artiste

2006
5 juin
Convalescence… J’ai toujours eu des difficultés à orthographier ce mot.
D’ailleurs, j’évite de l’écrire lorsque j’envoie un petit mot de réconfort à
un proche malade. Aujourd’hui, c’est moi qui suis en convalescence et
j’ignore le temps qu’il me faudra rester dans cette clinique de
rééducation.
J’ai perdu la notion du temps et des choses. Combien de mois suis-je
restée dans le coma après avoir été renversée par un chauffard ivre le
soir de notre dernier concert à Florence ? Je revois le groupe de
musiciens sur les marches du théâtre. J’entends encore leur rire alors
que je me dirige un peu pressée vers notre hôtel. Envie de prendre une
bonne douche, d’enfiler un jean avant de les retrouver pour manger un
morceau. Puis soudain, une voiture folle qui surgit dans la nuit. Lumière
aveuglante, bruits stridents de dérapage, frayeur, douleur…et puis le
noir.

6 juin
Hier, Edouard m’a offert ce magnifique carnet en moleskine. Il sait
pourtant que je n’ai jamais été très attirée par les journaux intimes et
que depuis que nous nous aimons, je ne lui ai jamais griffonné que de
petits mots. Il s’imagine qu’une musicienne a forcément une âme sensible
et des émotions à exprimer. Effectivement. Cachée derrière ma harpe en
laissant mes doigts courir sur les cordes, mais pas sur une feuille de
papier.
Et pourtant, j’ai décidé de tenter cette expérience. Pourquoi ne pas faire
plaisir à l’homme de ma vie en essayant de formuler mes pensées et de
faire travailler mes mains ? Incapable de tenir un stylo lors des
premières séances de rééducation, j’arrive désormais à tracer des lettres
un peu moins tremblotantes. Je mets toujours beaucoup de temps à
trouver mes mots, à les écrire mais cela occupe mes longues journées.

13 juin
J’essaie de ne pas y penser, de me dire que j’ai de la chance d’être encore
en vie, ni invalide ni défigurée mais malgré moi, je n’arrive pas à faire
taire cette angoisse : pourrais-je un jour reprendre mon métier de
harpiste au sein d’un orchestre philharmonique et mes récitals de musique
? Les médecins refusent pour le moment de se prononcer et m’interdisent
de jouer de la harpe. C’est trop tôt d’après eux. Je serais forcément
incapable de me déplacer avec précision sur les cordes et risque de créer
un choc psychologique, peut-être même un blocage irréversible. Je dois
être patiente, dompter les tremblements, réapprendre les gestes simples
du quotidien : tenir une fourchette, me brosser les dents, tracer un
trait… Ensuite, on verra. Alors, en cachette, j’exerce mes doigts à garder
leur souplesse. Je les place en crochet sur la table. Je fais des gammes
imaginaires. Et surtout, je continue à couper mes ongles bien courts.

20 juin
Isabelle est venue me voir. Nous partageons le même pupitre à
l’orchestre. Elle en bave avec ma remplaçante. Jamais en rythme. Passant
sa vie à vérifier si sa harpe est bien dans le ton. Cela nous a rappelé notre
regretté Norbert, un chef d’orchestre qui aimait nous taquiner en
disant : « les harpistes passent la moitié de leur temps à s’accorder et
l’autre moitié à jouer faux ». J’ai été très touchée d’apprendre
qu’Isabelle venait accorder mes instruments une fois par semaine. Un peu
comme on arroserait les plantes d’une personne amie partie en vacances.

23 juin
Franchement, mon kiné ne manque pas d’imagination. Finies les pages
d’écriture comme au cours préparatoire, les lignes de a, les frises en
forme d’escargot en ordre croissant ! Nous passons désormais à la
couture. Première épreuve : enfiler le fil dans le chas de l’aiguille.
Auparavant déjà, je n’étais guère douée, alors maintenant…Quand je
pense qu’ensuite, il faudra que je m’exerce à coudre bien droit.
J’ai toujours détesté les travaux manuels. Ma mère était une
intellectuelle incapable de recoudre un bouton et je n’ai pas connu mes
grand-mères. Personne ne m’a appris à faire des pompons ou du tricotin.
J’avais une amie qui tricotait pendant les répétitions d’orchestre et je
trouvais ça franchement presque indécent. Je plaçais la musique au-
dessus de tout. Tout le reste me paraissait fade.

25 juin
Dès mes premières années de conservatoire, la musique m’a apporté une
forme de discipline. Elle a structuré mes journées : exercices le matin,
déchiffrage et travail de partition l’après-midi, répétition d’orchestre le
soir. Très peu de temps et d’intérêt pour d’autres loisirs. J’ai peur de ne
pas savoir m’occuper en dehors de la musique. Ici, les journées sont
cadencées par les repas, les séances de rééducation mais après ? Quand
je serai de retour chez moi dans quelques jours ?

4 juillet
Je sors demain. Le dernier scanner est très satisfaisant et les tests
neurologiques prometteurs. Je n’ai pourtant pas l’impression d’avoir
progressé dans cette clinique. Le moindre geste précis s’accompagne
toujours de tremblements. J’ai l’impression que mon cas ne les intéresse
plus, ou qu’ils ont simplement besoin de la chambre pour quelqu’un d’autre.
Me voilà donc avec une ordonnance de médicaments et quelques consignes
écrites, histoire de ne pas me laisser partir sans rien. Etre surprotégée
dans cet univers médical me réconfortait, je dois bien l’avouer.
J’appréhende de retrouver ma maison, mon univers familier et inchangé
alors que je suis une autre personne. Et si mes tremblements n’étaient
simplement qu’une immense peur de vivre, un peu comme ce trac qui me
prenait les jours d’examen et que je calmais tant bien que mal à petites
doses de gelsemium ? Tiens, il faudra peut-être que je reprenne rendez-
vous chez un homéopathe.

6 juillet
A la clinique, les médecins prenaient d’infinies précautions et m’avaient
interdit de reprendre la musique avant d’avoir stabilisé mes mouvements.
Maintenant que je suis seule chez moi, plus personne n’est là pour me
surveiller ou me dire ce que j’ai à faire. Le contraste est saisissant. Je me
demande bien à quoi rimaient tant de précautions !
Alors, je me suis installée dans mon atelier et j’ai choisi ma harpe
préférée, la grande Salvi qui m’a coûté une fortune. Et dès les premières
notes, j’ai retrouvé le plaisir et l’émotion d’interpréter Fauré, Debussy…
Mes doigts qui avaient oubliés le frottement quotidien avec des cordes,
devinrent vite rouges et douloureux. J’avais oublié la sensation des
cloques et des ampoules au bout des doigts, les durillons…
Je suis à nouveau comme une novice hésitante dont les doigts papillonnent
un peu avant de trouver le bon accord. A moins que je ne sois déjà comme
une vieille artiste dont la carrière est terminée.

15 juillet
Malgré mes arpèges et gammes quotidiennes, mes révisions de partition,
je me vois mal intégrer un orchestre dans les mois prochains. Edouard
trouve que je n’ai rien perdu de ma musicalité et m’encourage à poursuivre
mes efforts. Mais je vois bien qu’il est inquiet quand tout d’un coup la
machine s’enraye et qu’une crise de tremblements m’empêche de terminer
une mesure. Alors, il me prend dans ses bras et nous pleurons en silence.

16 juillet
Je suis contente d’avoir ma maison et Edouard son appartement. Sinon, je
crois que nous nous serions déjà séparés, même avant l’accident. Lui a
besoin de calme pour son travail de traducteur, et je ne peux pas
malheureusement pas m’exercer en sourdine. C’est d’ailleurs pour cela,
que j’habite une petite maison, sorte d’atelier d’artiste un peu délabré
mais où je suis certaine de ne déranger personne. Mes seuls voisins
directs sont des chats errants.

20 juillet
Rendez-vous avec Isabelle dans un café, rue des Orfèvres. Elle a la
finesse de ne pas trop me parler de l’orchestre si ce n’est pour me dire
que ma remplaçante a été remplacée ! Il parait qu’elle séduisait un
musicien après l’autre, faisant naître une certaine tension chez les
messieurs, d’ailleurs perceptible lors d’un concert à Stuttgart. Le chef lui
a simplement demandé de faire ses bagages. Quand je pense que moi, les
violonistes m’avaient surnommé la nonne ! Au moins, je n’ai jamais
perturbé personne… si ce n’est Thomas, un flûtiste qui a préféré changer
d’orchestre lorsque je l’ai quitté. Une perte pour le philharmonique mais
une délivrance pour moi.
Isabelle a bien rigolé quand je lui ai montré mes exercices de couture.
Selon les conseils du kiné de la clinique, je continue à faire quelques
points sur un vieux torchon de cuisine avec du simple fil à coudre. Ce n’est
ni de la broderie, ni de la couture. Le but est juste de souligner les motifs
à carreaux du tissu. Je reconnais que c’est très moche et guère motivant
et mon torchon finit par ressembler à un vieux doudou rapiécé ou à une
œuvre d’art contemporaine. A une époque, Isabelle et moi, nous
fréquentions les galeries dans les villes où nous jouions le soir. Nous
achetions parfois des petits tableaux mais la plupart du temps nous
ressortions avec un incontrôlable fou-rire. Demain, elle m’entraîne dans
une mercerie. Je croyais que ce genre de boutiques n’existait plus.

21 juillet
Cela ressemble à un magasin de musique. Dans de grands bacs, des fiches
de modèles à broder sont rangées comme des partitions. Ici, les
créateurs ne s’appellent ni Ravel ni Mozart mais The Drawn Thread, Le
Passé Composé… Placées sur une grille quadrillée, les symboles en noir et
blanc me font penser à des notes sur une portée. Tout cela m’enchante,
bien plus que je ne l’aurais pensé. Je farfouille à droite, à gauche, passe
en revue fébrilement les fiches cartonnées ou les livrets. Comme
j’aimerais pouvoir broder ce magnifique abécédaire (il parait qu’il faut
dire marquoir) mais Isabelle me suggère de commencer par un modèle
monochrome plus simple. Je choisis finalement la reproduction d’un petit
rouge brodé en 1904 par une certaine Joséphine. La composition est
délicieusement maladroite et c’était le prénom de ma grand-mère
maternelle. La dame de la boutique me conseille un lin 12 fils et un
tambour de taille moyenne (voilà que je me mets aux percussions !). Reste
à trouver sur le présentoir à fils, la référence 498. Habituée à
rechercher des numéros de cordes de harpe, je me retiens pour ne pas
demander un Do 13 ou un Mi 32 à la mercière.
2 août
J’ai presque fini ma première broderie et j’ai fait d’énormes progrès dans
la coordination de mes mouvements. Je trouve plus facile de broder avec
un tambour, une main en dessous et une main au-dessus. Lorsque je
tremble trop, je fais une petite pause et puis je reprends. Comme c’est
motivant de voir progresser son ouvrage, de créer quelque chose de beau
avec ses dix doigts ! En musique, on n’offre aux autres et à soi-même
qu’un plaisir éphémère. Lorsque je passe trois heures derrière ma harpe,
il n’y a rien de concret au final : toutes les notes jouées se sont envolées.
C’est terriblement ingrat.

4 août
Ce matin je me suis levée apaisée. Après des mois de lutte à essayer de
reprendre ma vie d’avant, j’ai compris qu’il ne serait plus jamais possible
de jouer en public. Un simple constat sans aucune tristesse. Bizarrement.
Quel orchestre voudrait encore d’une harpiste qui n’est pas à l’abri d’une
défaillance ? Quel festival irait programmer le récital d’une musicienne
plus assez sûre d’elle ?

31 août
Durant trois semaines, j’ai enfermé ma harpe de concert dans sa valise de
transport. Comme dans un cercueil. Et je suis partie me ressourcer chez
ma soeur, en Bourgogne. Lorsque je suis rentrée, j’ai eu envie de
reprendre ma vieille harpe celtique et de me remettre à la musique
médiévale. Besoin de simplicité, de méditation. Je ne sais pas encore ce
que je vais faire de ma nouvelle vie, mais je n’ai plus peur du changement.
J’ai des tas d’idées (peut-être même trop !) mais Edouard est là pour me
canaliser. Quoi qu’il arrive, je sais que je peux compter sur lui. Et sur moi.

30 septembre
Cela fait un mois que je n’ai rien écrit sur ces pages. Je pensais que
l’écriture n’avait été qu’une étape de ma rééducation mais en rangeant des
factures, je suis tombée sur ce journal. Sa relecture m’a semblé moins
douloureuse que je ne le craignais et j’ai eu envie de raconter la suite.
La semaine dernière, j’ai donné mes premiers cours au conservatoire. Le
directeur, touché par mon destin, a soutenu ma candidature au poste
d’enseignante des premières et deuxièmes années. Il faut dire qu’il m’a
connu toute petite, masquée par la rangée de cordes d’une harpe d’étude
comme mes élèves d’aujourd’hui. Serait-ce un instrument de timide ? Pas
vraiment à voir les petits diables qui défilent dans ma salle de cours à
intervalles réguliers. La plupart ont entre huit et douze ans, des filles en
majorité. Les garçons semblent plus volontaires. Sans doute parce qu’ils
se sont battus pour convaincre leurs parents de pouvoir étudier un
« instrument de fille ». Préjugé tenace et erroné, comme tous les
préjugés : la harpe n’est pas plus un instrument de fille que le violon ou la
flûte traversière. D’ailleurs il suffit d’écouter Alan Stivell pour en être
persuadé.

2 décembre
J’ai découvert le plaisir d’enseigner. Les enfants semblent m’apprécier.
Assise à côté d’eux, je rectifie une position, corrige un mauvais doigté,
surveille le rythme. Et quand les notes sont bien en place, on peut se
consacrer aux nuances. A cet âge-là, leur imagination est encore en éveil.
Alors, il est très facile de leur suggérer des images à partir des mélodies
jouées. Un ogre dans une forêt obscure qui tout d’un coup surgit… Des
petits lutins malicieux... Souvent nous partons du titre, pour inventer
toute une histoire. Je suis heureuse quand soudain, ils ne pensent plus de
manière mécanique aux piano ou crescendo figurant sur la partition mais
vivent vraiment la musique, se laissent aller à la joie enfantine de jouer.
Alors parfois, j’ai l’impression d’être leur camarade de cour de récréation
et non leur professeur. Evidemment, j’ai parfois du mal à faire régner une
certaine discipline mais ils se sentent tellement en confiance avec moi.
Pour rien au monde, je ne gâcherais cette complicité. Ma manière intuitive
d’enseigner donne d’ailleurs d’excellents résultats.

15 décembre
Je crois que mes élèves m’aiment et même si je me trompe, cette illusion
m’aide à vivre. Moi, je les aime tous, mais j’ai des préférences. Je suis
assez sévère avec ceux qui me ressemblent (l’horreur du miroir sans
doute) et curieuse de comprendre ceux qui ne réagissent pas comme moi.
E puis j’apprends énormément avec les moins doués. Pourquoi n’y arrivent-
ils pas ? Comment finalement, je joue un accord arpégé ? Ils m’obligent à
rechercher en moi des explications, à décomposer les étapes, à trouver
un chemin qui leur permettra d’y arriver. Et parfois, si je tremble encore,
cela n’est pas bien grave. Loin d’être un professeur sur un piédestal qui
fait toujours tout parfaitement, je suis vulnérable et rencontre des
difficultés. Comme eux. Dans ces moments-là, leur sourire indulgent
d’enfant est le meilleur des stimulants.
Ce n’est pas comme celui des adultes. Hier dans un café branché, entre
deux cours, je n’arrivais pas à porter ma tasse jusqu’à mes lèvres sans en
renverser la moitié. Tout le monde m’observait sans en avoir l’air. J’avais
même l’impression que les jeunes filles de la table voisine, parlaient de
moi en chuchotant. J’ai eu envie de me lever et de crier que je n’étais ni
une ivrogne, ni une droguée en manque, mais à quoi bon... Désormais, je
resterai dans ma salle de cours avec une thermos de thé et j’en profiterai
pour me reposer, loin de l’agitation des endroits à la mode qui m’ont
finalement toujours agacés. Edouard trouve qu’il ne faut pas que je me
coupe du monde mais je vois bien que mes tremblements le dérangent
lorsque nous sommes invités chez ses amis. Il s’empresse toujours de
parler de l’accident et tout le monde semble ensuite un peu gêné devant
l’infirme que je suis. Je préfère, à l’avenir, m’entourer de mes amis
proches et éviter les restaurants, les magasins. Sauf ceux où je me sens
en confiance.
Comme la petite mercerie de la rue des Plantes où Isabelle m’avait
presque emmené de force la première fois. J’y vais au minimum une fois
par semaine. Parfois pour trois fois rien, juste pour l’ambiance et le
plaisir de fouiller dans des grands paniers en osier à la recherche d’une
toile de lin, d’un tissu assorti. J’ai découvert le bonheur de toucher les
yeux fermés, les fils à broder, les rubans. Le plaisir de la matière
l’emporte toujours chez moi sur celui de la couleur. J’ai même parfois du
mal à trouver la bonne harmonie chromatique et pour le moment, je
préfère me contenter de suivre les instructions figurant sur les
diagrammes.
Je n’aurais jamais imaginé prendre goût au point de croix mais il faut bien
reconnaître que depuis mon premier essai de marquoir monochrome, je
suis presque devenue boulimique de broderie. Au point de délaisser un peu
mes harpes quand je suis chez moi (si ne n’est pour préparer mes cours,
trouver des morceaux ou des exercices pour mes élèves).
2007
3 janvier
Une nouvelle année commence… J’ai parfois l’impression que c’était
« avant » que j’étais infirme et handicapée. Je me revois enfant,
enfermée avec mes partitions au lieu de sortir sauter à la corde avec mes
copines. Puis à l’adolescence, plus solitaire que jamais. Comme j’aimais
cette vie de cloîtrée qui aujourd’hui, me fait surtout penser à une
punition.

12 janvier
Libérée de la peur de me couper ou de me brûler, je découvre aussi le
plaisir de cuisiner. Ce n’est pas encore fantastique étant donné mes
lacunes en la matière mais Edouard semble apprécier ces repas bien
différents des plats de cosmonaute réchauffés au micro-onde dans des
barquettes en plastique.
Pour l’instant, je fréquente le marché bio de mon quartier mais il n’est pas
impossible que je transforme une partie de mon jardin en potager.
J’essaierai de faire pousser quelques herbes aromatiques au printemps.
Je ne voudrais pas devenir une caricature néo-hipie mais après tout, je
préfère me réfugier dans un monde inventé qui me convient. Ma vie
précédente de musicienne itinérante était loin d’être ordinaire mais ma
nouvelle vie s’oriente vers encore plus de fantaisie. Comme si, maintenant,
j’osais enfin être différente.
Le matin, je saute dans mes sabots que je ne quitte plus de la journée.
Avec de gros collants en laine, cela tient bien assez chaud aux pieds,
même en hiver. Je porte de préférence des jupons, des robes indiennes
et des gros pulls irlandais. Un immense panier en osier me sert de sac. On
y trouve des partitions, des fruits secs, des crayons à papier, une
broderie en cours.

30 janvier
J’emporte toujours un ouvrage avec moi. Lorsqu’un élève est absent, je
m’installe près de la fenêtre et je brode un peu. Deux, trois aiguillées,
parfois plus. J’écoute les musiques en provenance des salles de cours
voisines et j’oublie tout. Souvent l’élève suivant me surprend dans ma
rêverie et en essayant de ranger mon bazar de brodeuse au plus vite, il
n’est pas rare que je fasse tomber mes ciseaux. Comme si je me sentais
coupable de ne pas avoir profité de cette demi-heure pour travailler ma
harpe ou que j’étais un peu gênée de laisser traîner des bouts de fils dans
ce temple de la musique…
Hier pourtant, j’ai décidé de laisser désormais mon ouvrage bien en
évidence sur le rebord de la fenêtre. Et tant pis si cela dérange le
directeur ou certains parents. Mathilde, une de mes élèves de 12 ans,
était arrivée en avance et attendait dans le couloir…en brodant ! Elle m’a
avoué que c’était moi qui lui avais donné envie de broder. Je me suis
souvenu qu’à son âge aussi, mes professeurs étaient des modèles. Et que
si j’écrivais toujours en vert, c’était à cause d’un certain Régis. Alors, oui,
après tout, je veux bien que d’autres petites filles fassent un peu comme
moi. Si cela leur permet d’échapper aux jeans slims, aux Nitendo DS et
les aide à affirmer leur propre personnalité. Mais gare au clonage ! Je n’ai
pas envie d’avoir dans mon cours, une multitude d’Aude en miniature.

3 février
Petite dispute ce matin, au réveil. Edouard sait pourtant qu’il ne faut rien
me demander avant ma douche et mes deux tasses de thé avalées en
solitaire sous ma véranda. Il n’accepte pas que j’aie changé ! Il me
reprocherait presque d’essayer de m’en sortir autrement, d’adapter ma
vie en fonction de mon handicap. Il trouve que je ne me bats pas assez et
que si j’avais un peu plus de volonté, je pourrais reprendre ma carrière
professionnelle. Il trouve d’ailleurs bizarre que je ne tremble pas lorsque
je brode…Pour un peu, il me le reprocherait !
Je suis triste. Je commençais à aimer ma métamorphose, à me sentir bien
et lui n’a rien compris. Pire, il n’aime pas cette nouvelle Aude. Qui aimait-il
avant ? Etait-ce vraiment moi ou seulement mon image de brillante
musicienne ? Je me sens seule soudain, très seule.

5 février
Evidemment, tout s’est à nouveau arrangé entre nous mais le doute s’est
installé en moi. Notre amour résistera–t-il aux changements ? Que se
passera t-il si nous n’évoluons plus de la même manière ? Autour de moi,
les femmes se retrouvent seules après quelques années de vie en couple.
Passés les premiers moments de déprime, elles ne pensent qu’à retrouver
leurs vingt ans. Et je me retrouve alors bien loin de leur nouvelle vie. Elles
sortent le soir, surfent sur internet pour retrouver un nouveau
compagnon, font du régime, du sport… Je ne veux pas en arriver là. J’ai
envie de vieillir à côté du même homme et assumer mes rides, mes
transformations. Je n’ai pas envie de tricher. Même si je n’ai pas le droit
non plus, de me laisser aller. Difficile de trouver le juste milieu. Difficile
de prévoir ce qui nous sera fatal.

19 février
Edouard a besoin de me trouver parfaite pour m’aimer. Et la prof un peu
ordinaire que je suis devenue ne lui renvoie pas une image idéale de ma
personne. Depuis notre dispute, j’ai beaucoup réfléchi. Pourquoi ai-je
perdu tout ce temps à m’occuper de mes élèves au lieu de me lancer dans
les projets que j’avais imaginé lors de ma retraite en Bourgogne ? Manque
de confiance, d’ambition ou tout simplement d’énergie. Il est temps peut-
être de passer à autre chose et de surprendre l’homme que j’aime. Il est
temps de redevenir celle qu’il admire.

28 février
Je me suis lancée dans une drôle d’aventure… Je préfère par superstition
ne rien dévoiler ici et puis inutile de gâcher des pages à parler d’argent,
d’emprunts, de travaux. Rendez-vous dans quelques mois, mon cher journal
(j’adore employer ce genre de formules puériles !)

2 juillet
Loin de mes élèves et de mes projets qui prennent forme, je profite du
repos de ce temps de vacances. Je me suis installée un petit coin dans le
jardin, à l’ombre. A droite, ma petite harpe Smith, ramenée de Londres il
y a plus de vingt ans. A gauche, ma chaise longue en osier encombrée de
livres, toiles de lin et fils. Et au milieu, mon immense table de jardin au
désordre organisé : tasse de thé vert rafraîchissant, papier musique,
carnets…Tout mon univers dans cet espace clos, qui au Moyen Age était la
métaphore du Paradis. Pourquoi chercher ailleurs le bonheur ? Je suis si
bien chez moi, à voyager dans le temps plutôt qu’à travers le monde.
20 juillet
J’ai retrouvé les notes que Régis, mon ancien professeur avait prises dans
des bibliothèques irlandaises, bien avant sa mort. C’était du temps de sa
jeunesse. Il était parti à la recherche de mélodies oubliées pour les
retranscrire. Certaines sont restées là, griffonnées dans des carnets de
musique, à peine lisibles. Elles ne demanderaient pourtant qu’à revivre.
Avec beaucoup de patience, j’arriverais peut-être à en faire quelque
chose. Dans un premier temps, le plus urgent est de remettre au propre
ces notes de terrain avant qu’elles ne s’effacent.

29 juillet
Plus jeune, j’ai composé quelques petits morceaux qui avec le recul, ne me
semblent pas trop mal. Un peu copiés toutefois sur ce que je jouais à
l’époque. J’ai très envie de me remettre à l’écriture. Mais il ne suffit pas
de dire : « je vais inventer des musiques ». L’inspiration est une
capricieuse.

1er août
Heureuse ! Je suis arrivée à composer une suite avec variations que je
joue avec énormément de plaisir et qui plait à Edouard. Il en avait les
larmes aux yeux en m’écoutant. Je suis redevenue sa Musicienne, celle
qu’il aime. Pas étonnant ! Décidée à reconquérir l’homme de ma vie, j’ai
choisi chaque note avec la précision d’une sorcière qui préparerait un
philtre d’amour : accompagnement d’accords très moyenâgeux, thème
irlandais trouvé dans un des carnets de Régis, envolées lyriques à ma
manière.

20 août
Sur ma lancée, j’ai composé une grande partie de l’été des mélodies
d’inspiration médiévale bien plus qu’irlandaise. Le lourd héritage laissé par
Régis me freinait finalement. Je trouve plus facilement l’inspiration en ne
partant de rien. Spontanément des mélodies naissent sous mes doigts et
ressemblent à des enluminures ornées, des ivoires raffinés ou au
contraire des toiles épaisses sentant l’épeautre. Le Moyen-Age vit en moi.
Edouard pense que j’ai sans doute été troubadour dans une vie
antérieure !
22 août

Je prends plaisir à lire Ruteboeuf, les romans d’amour courtois. Même la


broderie est devenue médiévale chez moi. J’ai crée quelques grilles
personnelles car je ne trouvais pas vraiment de modèles de ce style. Et
j’avais envie d’aller jusqu’au bout de mon rêve néo-gothique. La mercière
de la rue des Plantes trouve cela magnifique. Elle connaît une maison qui
pourrait éditer mes grilles. Ce n’est pas vraiment mon ambition mais peut-
être que je ne dois pas considérer cette activité comme quelque chose
d’annexe et y réfléchir.

1er septembre
Gare au surmenage ! Je n’ai plus une minute à moi mais pour l’instant, je
tiens le coup. Juste un peu de mal à m’endormir le soir. Je pense à tant de
choses en même temps… Vais-je trouver un cuisinier pour mes banquets
médiévaux ? Y aura-t-il des amateurs à mon premier stage durant les
vacances de Pâques ? Pourrais-je continuer à enseigner au conservatoire
tout en m’occupant du Jardin Médiéval ?
J’ai peut-être été trop ambitieuse mais les choses se sont enchaînées
comme par miracle depuis le mois de février. Etienne, mon ami d’enfance
voulait justement vendre les dépendances de sa grande ferme,
idéalement situées entre mon village et la capitale régionale. Peu de
travaux à faire et une vue magnifique sur son logis dont certains éléments
datent encore du 15e siècle. Alors avec le soutien de ma banque, je me
suis lancée dans les transformations. L’ancienne grange abrite désormais
une magnifique salle de concert à l’acoustique irréprochable (sans
l’intervention de mon frère ingénieur du son, c’était loin d’être gagné).
Dans les étables et écuries, quelques petits espaces facilement
modulables peuvent se transformer en salles de séminaires ou de stages,
lieux d’exposition ou de banquet… Ad libitum.
La décoration, plus William Morris que Viollet le Duc, devrait plaire
autant aux médiévistes qu’aux enfants ayant grandi avec Harry Potter.
Elle vient tout juste d’être terminée et notre premier concert a lieu dans
une semaine !
10 septembre
Je dois batailler dur avec les uns et les autres. Edouard voudrait installer
un coin librairie, Etienne créer un véritable restaurant. Ils ont peut-être
raison mais moi, je ne veux pas que le Jardin Médiéval devienne autre
chose qu’un lieu de rencontres, d’échanges, de formation. Même les
soirées banquets me laissaient un peu sceptique. Je reconnais tout de
même que l’alchimie entre les chants des troubadours, les cris des
jongleurs, l’odeur de la viande épicée grillée au feu de bois m’a fait
changer d’avis. Mais je n’irai pas jusqu’à installer une boutique de produits
pseudos-médiévaux comme on en trouve dans la plupart des sites
touristiques. Chez moi, il n’y aura jamais d’épée de chevalier clignotante à
bruit de rayon laser. Je refuse qu’un Moyen Age made in China vienne
parasiter mon rêve !

31 décembre
Voilà déjà la fin de cette année riche en changements. Je n’ai plus
tellement le temps d’écrire depuis que je m’occupe du Jardin Médiéval.
C’est terriblement fatigant et parfois décevant (trente personnes
seulement à notre concert de Noël). Seuls les banquets médiévaux
attirent vraiment du monde le week-end et nous commençons même à
refuser des gens. Etienne avait peut-être raison : j’aurais dû ouvrir un
restaurant !
2008
30 mars
Le temps file à une vitesse… Je n’ai pas vu passer l’hiver entre les cours,
les conférences, les concerts et les rhumes à répétition.
Ce soir nous fêtons mon anniversaire loin du Jardin Médiéval. Juste
Edouard et moi dans notre petit jardin à nous. Enfin, s’il ne fait pas trop
froid.

12 avril
Pour mon premier stage de musique organisé au Jardin Médiéval, j’ai
choisi le thème du livre Vermeil de Montserrat. Rien de bien ambitieux
cependant mais les mélodies de ce manuscrit espagnol du XIVe siècle me
semblaient parfaites pour donner à des débutants l’envie de jouer
ensemble.
Ce n’est pas franchement un échec mais je m’attendais à plus
d’inscriptions. Beaucoup de mes élèves étaient présents. Heureusement !
Cela me permet de démarrer en douceur avec des enfants que je connais
déjà. Je suis dans un tel état de tension nerveuse, je ne sais pas comment
j’arriverais à garder mon calme face aux critiques de stagiaires inconnus.
Je suis pourtant la première à constater que beaucoup de choses sont loin
d’être parfaites. Mon inaptitude à gérer les problèmes pratiques m’agace
au plus haut point. Je n’avais même pas pensé au déjeuner, habituée
depuis des années à grignoter le midi ! Le directeur de la cantine du
centre de loisirs du village nous a gentiment dépanné avec quelques
plateaux-repas. La situation géographique du Jardin Médiéval, à 20
kilomètres de la capitale régionale, s’avère être un handicap. Les parents
se relaient pour déposer et rechercher les enfants, mais c’est une
organisation difficile. Il faudrait pouvoir héberger sur place les
stagiaires. Là encore, je n’avais pas pensé à cela. Et je n’ai pas les moyens
d’investir dans d’autres travaux de transformation. Etienne a repéré un
hôtel à côté de l’église qui pourrait nous faire des prix à l’avenir. Je ne
sais pas ce que je ferais sans cet ami fidèle.
17 avril
Au milieu des doutes, des incertitudes, la récompense. Merveille du livre
Vermeil ! Le concert de clôture du stage a été un moment inoubliable. Que
de monde venu applaudir mes petits élèves soudain transformés par la
musique en d’humbles pèlerins d’un autre temps... Les monodies jouées en
canon ont envahi tout l’espace sonore de la grange. C’était éblouissant de
simplicité et de dépouillement. Portée par l’émotion, j’ai joué quelques
compositions personnelles tout à la fin du concert. Sans tremblements.
Ou alors, je ne les ai pas remarqué. J’aimerais que ces moments
d’apaisement éphémères ne s’arrêtent jamais.

25 avril
Je prépare la saison prochaine avec ardeur (et beaucoup de retard). Plus
de stages assurés par moi mais des formations pour des musiciens
confirmés qui souhaiteraient approfondir leur apprentissage de la
musique médiévale. Mina Polanski s’est montrée ravie par l’idée et animera
trois stages de harpe durant l’année. Elle donnera peut-être également un
concert avec sa troupe de musiciens. Grâce à elle, j’ai trouvé un
spécialiste de la musique du Moyen Age prêt à venir enseigner
régulièrement le luth, le psaltérion, la vièle ou tout autre instrument
malheureusement oubliés. Apprendre la musique dans un jardin plutôt que
dans un conservatoire, choisir la cithare plutôt que le piano, retrouver un
héritage perdu : voilà ce que j’ai envie d’offrir aux enfants du XXIe
siècle.

30 avril
Une de mes élèves s’est mise à pleurer lorsque j’ai annoncé mon départ du
conservatoire, l’année prochaine. Elle n’avait pourtant jamais été très
expansive et cela m’a vraiment touché. Si l’enseignement me fatiguait
moins, je continuerais sans doute à donner des cours au Jardin Médiéval.
Rien que pour le bonheur de voir germer dans d’autres êtres, les graines
de mon savoir. Mais mes tremblements un peu plus fréquents ces derniers
temps me disent de penser à moi, avant tout. D’ailleurs d’autres signes ne
trompent pas : mes harpes personnelles sont toutes désaccordées et mes
broderies chiffonnées dans le panier à ouvrage n’ont pas vu une aiguille
depuis longtemps. Et puis surtout, je n’ai plus le temps de rêver depuis
que mon rêve médiéval est devenu réalité. Les problèmes concrets me
minent. Je ne suis pas vraiment faite pour les responsabilités et
l’inexpérimentée que je suis, perd beaucoup trop de temps et d’énergie.

2 mai
Edouard a bien compris que cela n’allait plus vraiment et comme il se sent
un peu responsable de m’avoir poussée dans un projet trop grand pour
moi, il m’aide le plus souvent possible. En quelques clics de souris, il a créé
notre site internet. Comme cela parait simple parfois, le monde virtuel !

5 mai
Nous n’avions plus le choix. Soit rester une petite bande de copains et
aller droit dans le mur, soit confier la gestion de notre centre culturel à
une véritable équipe capable de monter des projets porteurs. Les
organisateurs du festival Musicaa étaient à la recherche d’une salle de
concert à la campagne pour leur saison prochaine. Alors nous avons
accepté de leur louer nos locaux. En revanche, nous restons maîtres de
tous les projets de stages et formations.
S’entourer de professionnels qui connaissent parfaitement leur métier,
cela change la vie ! Notre Jardin médiéval semble soudain moins
broussailleux. Tant qu’il ne ressemble pas à un jardin à la française, je ne
suis pas inquiète. Et puis, je garde l’œil.

20 septembre
Concert d’ouverture du festival Musicaa. Jamais je n’aurais pensé
entendre résonner la messe Notre-Dame de Guillaume de Machaut dans
ma modeste grange de campagne. Impression étrange d’avoir donné
naissance à un enfant qui maintenant se débrouille mieux sans moi. Il s’est
envolé vers le succès et j’ai maintenant l’esprit libéré. Je peux désormais
me consacrer davantage à mes créations.
Les éditions Ledoux viennent de publier mon premier recueil de musique.
A dose homéopathique, je cisèle un CD dans le studio d’enregistrement de
mon frère. De la musique ancienne mêlée à des compositions personnelles.
Nous faisons durer le plaisir, lui derrière ses consoles, moi derrière mes
harpes. Comme un plongeon vivifiant au temps béni de notre enfance,
avant que la vie ne nous oblige à faire semblant d’être des grands.
3 octobre
Grand retour de la broderie dans ma vie ! Depuis quelques années,
Isabelle connaît pas mal de brodeuses grâce à internet. Entre deux
tournées d’orchestre, elle se promène sur leur blog comme d’autres
feuilletteraient un magasine. Moment de délassement mais aussi d’amitié.
Elle a parlé de moi à une certaine Tempus fugit qui a eu envie de
présenter quelques unes de mes broderies médiévales, surtout celles avec
des mots en latin (allez savoir pourquoi...). Est-ce le choix des lettrines,
l’utilisation fréquente d’un fil d’or ? En tout cas, bien des brodeuses
internautes ont apprécié ce style différent de broderie et voudraient se
procurer mes modèles. Or, je n’ai jamais créé aucun diagramme de ma vie !
Je brode en allant, une lettre par ci, une fleur par là, presque sans
réfléchir. Le papier quadrillé m’inspire moins que le papier à musique.

6 octobre
Les brodeuses sont tenaces et leur enthousiasme communicatif. Béatrice,
une ancienne hôtesse d’agence de voyages reconvertie en mercière1, était
de passage dans la région. Nous nous sommes rencontrées par hasard à la
boutique de la Rue des Plantes. Elle regardait admirative une miniature
que j’avais offerte à la patronne de la boutique pour la remercier de sa
gentillesse. Nous avons discuté un peu plus loin dans un salon de thé et
elle s’est proposée de faire un essai de transcription de mes premières
broderies.
Je lui ai envoyé hier une grande enveloppe remplie de trois toiles brodées
et deux miniatures. Cela faisait une douce harmonie de couleurs. Tiens, je
n’avais jamais remarqué la subtilité de ma palette.

29 octobre
Pas de nouvelles de Béatrice et puis ce matin, elle me téléphone, un peu
désolée. Elle a eu quelques soucis de santé et ne pourra pas se charger du
travail de mise en grille. Mine de rien, je suis quand même un peu déçue.
Je vais finir par m’acheter un logiciel pour le faire moi-même. Cela ne doit
pas être si compliqué que cela…L’essentiel est que Béatrice n’ait rien de
grave. La broderie, c’est secondaire. Je vais lui offrir une petite pochette
à fils pour lui remonter le moral.

1
Voir Le Fil d’Ariane
2 novembre
Etonnante Sylvie ! Alors que je venais d’expliquer sur un forum bien connu
des brodeuses que je cherchais un logiciel de point de croix pour mettre
au propre des grilles de modèles, elle s’est tout de suite proposée de
faire le travail à ma place. Il faut dire qu’elle a l’habitude des
transcriptions. Sorte de moine copiste des temps modernes, elle
reproduit d’anciens marquoirs chinés à droite à gauche, alors mes
broderies en parfait état ne devraient pas lui poser de problème. En tout
cas, j’ai l’impression d’être devenue une vedette depuis que Tempus fugit
a parlé de moi sur son blog. Je crois que j’aurais dû faire appel aux
brodeuses pour la promotion du Jardin Médiéval !

15 novembre
Je n’avais jamais connu un tel réseau de passionnées. Après Sylvie, Marie
m’a contacté pour me proposer sa gamme de fils en soie. Elle les teint
elle-même et c’est vrai que mes compositions médiévales gagneraient à
être brodées avec des coloris comme les siens. Et le rendu de la soie,
quelle splendeur ! Ce serait sans doute intéressant de m’associer avec elle
pour proposer mes modèles sous forme de kits. Et de trouver également
un fournisseur de toile de lin plus respectueux de l’environnement. Oui, je
sais, encore mes obsessions écologistes ! Et encore mes projets
utopistes.

17 novembre
J’aime appartenir à cette communauté de femmes qui sont aux petits
soins avec moi. Douceur illusoire sans doute, mais qu’importe. Je sais aussi
qu’il y a derrière leurs écrans des femmes prêtes à sortir leur aiguille, et
pas seulement pour broder. Querelles entre blogueuses, entre clubs de
point de croix, que sais-je ! Moi, je m’en moque. Même si j’appréhende la
commercialisation de mes grilles.

4 décembre
Lancement de la collection Dans un jardin médiéval en février, à l’Aiguille
en Fête. J’ai le trac comme avant un important concert.
C’est Béatrice qui finalement s’est chargé de l’édition des fiches
cartonnées et de la conception des kits. Dans un papier de soie filigrané,
plié à la manière d’un origami, on trouve la grille clairement légendée par
Sylvie, les fils de soie de Marie, une fine toile de lin écrue et un petit
poème médiéval imprimé sur une carte perforée pouvant servir de garde-
fils. Tant pis pour celles qui se passeront illégalement des photocopies de
mes modèles. Elles n’auront pas le plaisir de déballer doucement le papier
de soie et de découvrir toutes ces petites attentions.

26 décembre
Mon carnet tout doucement se termine. Il reste encore quelques pages
que je n’ai pas envie de remplir. Ai-je vraiment besoin de poursuivre
l’écriture d’un journal comme une adolescente attardée ? Et si je créais
un blog, moi aussi ? Pour l’instant, je ne veux rien décider. Edouard
m’attend dans le salon et contemple ma dernière création avec un air ravi.
Hier, il a reconnu que si j’étais une musicienne, j’étais avant tout une
artiste. Avec un grand A, comme Aude.

© Hélène Croix de lune, 2008