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L'Express du 28/07/1994

Rony Brauman
«Une monstrueuse manipulation»
propos recueillis par Christian Hoche

Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières (MSF), n'a pas pour autant abandonné son combat humanitaire. Il dit, ici, sa
colère et désigne les responsables de la tragédie rwandaise. Réquisitoire.

L'humanitaire, présent au Rwanda et à la frontière zaïroise, a-t-il atteint ses limites?


Ne posons pas la question de cette manière. Car, face à un génocide, il n'y a pas de réponse humanitaire. Brandir la bannière de l'humanitaire,
en laissant entendre qu'elle est susceptible d'arrêter une machine de mort, c'est se livrer à une véritable imposture. Comme René Magritte le
disait en dessinant une pipe, à côté de laquelle était écrit: «Ceci n'est pas une pipe», on pourrait dire de cette tragédie: non, ce n'est pas une
catastrophe humanitaire, mais bien un cataclysme politique qu'on fait semblant de traiter avec des moyens humanitaires. Soyons clair: il s'agit
d'une monstrueuse manipulation qui consiste à mettre en marche une population apeurée, épuisée, démunie. L'idée est simple, l'objectif est
parfaitement limpide. La débâcle militaire étant consommée, il convient de reconstituer dans les sanctuaires zaïrois des forces qui repartiront au
combat. Et prolongeront évidemment cette épouvantable guerre civile. C'est là que les ONG, sans vraiment s'en rendre compte, se prêtent à un
funeste jeu. Ont-elles pourtant d'autre choix que de se porter au secours de ces damnés de la terre?

- La France a-t-elle, elle aussi, été manipulée?


- Il est difficile de répondre à cette question, parce que cela supposerait que l'on dispose d'informations précises sur les intentions réelles de
Juppé et Mitterrand. Or je ne les connais pas. Mais ce que je peux dire, c'est que l'opération «Turquoise» est marquée par une ambiguïté
fondamentale qui est, pour partie, la faute de la France, pour partie la faute de la communauté internationale. Cette dernière a volontairement
bridé l'intervention française en lui assignant une fonction exclusivement humanitaire. Résultat: on a appelé tous les belligérants à observer un
cessez-le-feu - au moment, d'ailleurs, où le Front patriotique rwandais (FPR) était en train de gagner la guerre - ce qui pouvait permettre aux
auteurs du génocide de se remettre en selle. En vérité, la seule mission digne du devoir humanitaire était de mettre hors d'état de nuire les
assassins, au lieu de planter un drapeau blanc, d'ouvrir des dispensaires ou d'importer de l'eau. Dès lors que cet objectif était inatteignable,
parce que le Conseil de sécurité de l'ONU en avait décidé autrement, les conséquences de cette intervention étaient totalement prévisibles.

- Ne fait-on pas un mauvais procès à la France, qui est la seule à s'être impliquée sur le terrain?
- Par principe, un génocide concerne l'ensemble de la communauté internationale. Certains sarcasmes un peu gratuits prononcés à l'encontre
de la France renvoient leurs auteurs à leur propre passivité. Et à leur lâcheté. Après tout, l'opération Turquoise a permis de sauver des milliers
de Tutsi menacés par les massacres. Lorsque Alain Juppé, l'un des tout premiers, a officiellement utilisé le mot «génocide» pour qualifier les
assassinats programmés, il m'a paru indispensable de soutenir l'intervention française afin d'en renforcer la légitimité. Mais attention: Paris doit
maintenant choisir son camp. Ou bien l'armée française neutralise, dans son périmètre de sécurité, les principaux auteurs et les commanditaires
du génocide, et prend acte du fait que le FPR et son gouvernement d'union nationale constituent un véritable pôle de stabilité et le meilleur
garant de cette stabilité; ou bien elle se cantonne dans son rôle musclé de gardien de square et l'inévitable se produira. C'est-à-dire que les
Forces armées rwandaises vont reconstituer leurs forces, poursuivre leur propagande raciale et démentielle et faire de dizaines de milliers de
personnes des machines à tuer, exécutant les ordres. L'enjeu est donc d'une extrême importance. Je ne suis pas certain, pourtant, qu'il ait été
réellement saisi.

- L'affaire n'est donc pas simplement humanitaire?


- Certainement pas. Bien sûr, il faut que l'action humanitaire soit menée, amplifiée. Cela n'est pas douteux. Mais la véritable urgence est
politique. Il n'y a aucune raison pour que l'on fasse payer à un nombre considérable d'innocents un prix supplémentaire à celui de la folie
meurtrière de leurs dirigeants. Il faut neutraliser au plus vite cette capacité de nuisance et faire repasser les frontières à tous les réfugiés.

- Le Rwanda apparaît-il comme l'un des plus grands génocides de l'après-guerre?


- C'est, en tout cas, ce que j'ai vu de pire. Aucune organisation humanitaire n'a jamais assisté à un tel désastre. Au Biafra, au Liberia, en
Ethiopie, en Somalie, les victimes ont été tout aussi nombreuses. Mais il s'agissait de populations six ou sept fois plus importantes. Ce qui est
radicalement différent, dans le cadre du Rwanda, c'est l'aspect monstrueux du génocide programmé. Autrement dit, la seule référence qui s'offre
à l'esprit, c'est celle...

- Du Cambodge?
- Non. Pour reprendre l'expression d'une juriste américaine, il y a eu «politicide» au Cambodge. On pouvait, à la rigueur, échapper à la barbarie
des Khmers rouges si l'on décidait de marcher au pas. Au Rwanda, la chasse aux Tutsi a été conçue comme une solution finale.