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Le Soir Jeudi 5 juillet 2007

CHINE Douze reponsables ont comparu mercredi devant la justice, pour un premier procès concernant l’esclavage au travail.
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lemonde P.12 Bâtir sur des cendres…
Après l’incendie qui a ravagé le
Mont Parnès, les Grecs accusent
la spéculation immobilière. PH. EPA.

Procès Rwanda / Cinq heures de délibération pour un verdict de culpabilité

Ntuyahaga, bourreau des paras

LE MAJOR NTUYAHAGA : coupable du


meurtre des Casques bleus. PHOTO AFP.

Ntuyahaga a de nouveau voulu in-


tervenir en dernière minute. Cet-
te fois, Me Luc De Temmerman a
déposé six projets de plaintes
qu’il comptait déposer, un jour,
contre des témoins qui ont défilé
devant la cour. Le dépôt de ces
pièces ouvrait la voie à un nou-
veau débat. Mais toutes les par-
ties se sont montrées sobres, quoi-
qu’agacées.

« La vérité finira par triompher.


Je reste patient et je continue
à garder l’espérance. Merci »
Bernard Ntuyahaga

Me Uyttendaele : « Quand on
multiplie de tels coups et inci-
dents, on fait aveu de faiblesse.
YOLANDE MUKAGASANA, partie civile, a perdu son mari, ses trois enfants et sa sœur dans le génocide : son émotion éclate après l’énoncé du verdict de culpabilité La défense fait n’importe quoi
à l’encontre du major Bernard Ntuyahaga. PHOTO FRANÇOIS WALSCHAERTS/BELGA. pour exister. Ne tombez pas dans
ce piège, le dossier est extrême-
sins ainsi que d’autres civils, dont l’on peut qualifier de « coupa- avec pour mission de débattre de ment clair. » « C’est déloyal », a
OUI, LE MAJOR a tué son ancienne maîtresse, à une ble », n’a pas manifesté la moin- la culpabilité de l’accusé, puis de lancé Me Walleyn, « un nouvel ar-
barrière. Trois « non » ont égale- dre émotion à l’énoncé de ce ver- passer au vote secret. Sur chacu- tifice de procédure » selon Me Le-
les dix casques bleus belges. ment retenti. Non, il n’est pas dict. ne des 23 questions. Pour ce fai- mal, « une dernière tentative de
coupable de la mort de la Premiè- Un verdict qui a surpris quel- re, les jurés se sont installés dans duperie » pour Me Clément de
Mais aussi de très nombreux re ministre Agathe Uwilingiyima- ques observateurs sur un point : une pièce à part, isolée du monde Cléty, et « c’est une menace à la
na, non il n’a pas tué ou tenté de le fait que la mort des dix casques extérieur. Avec pour seul outil mémoire du génocide », a ponc-
civils rwandais à Kigali. tuer à Butare, alors qu’il était le bleus ait été dissociée de celle pour alerter la Cour : un sifflet. tué Me Lurquin. Enfin, le procu-
commandant du camp N’goma. d’Agathe. Seuls les jurés savent Un coup, la délibération est ter- reur fédéral, Philippe Meire, a re-
ier, c’était un jour de fê- cœur, a lu le verdict des jurés : Le jury s’est encore montré par- pourquoi ils ont tranché ainsi, et minée ; deux, les jurés ont besoin pris le thème de ses répliques :

H te au Rwanda. On y com-
mémorait la fin du géno-
cide de 1994. A Bruxelles, au mê-
Bernard Ntuyahaga est coupable
de la mort de Bruno Bassine,
Alain Debatty, Christophe Du-
tagé sur deux questions qui évo-
quaient un nombre indéterminé
de meurtres et de tentatives, à Ki-
ils ne devront jamais s’en expli-
quer. Certes, les Belges assu-
raient une certaine protection à
d’un complément d’informations
sur la procédure à suivre.
Les représentants du peuple
« C’est du vent et encore du vent.
Il y a un souffle de déloyauté
dans ce geste. Il est temps de sif-
me moment, douze jurés, cinq pont, Yannick Leroy, Stéphane gali. La courte majorité (7/5) qui la Première ministre contre les ont aussi pu bénéficier de tout le fler la fin de la récréation. »
hommes et sept femmes, se pen- Lhoir, Thierry Lotin, Bruno se dégageait des jurés a été renfor- agressions armées diverses. Mais dossier. Quelque 60.000 pages Juste avant de clore les débats,
chaient sur le sort de l’ex-major Meaux, Louis Plescia, Christo- cée par l’appui de la Cour. Donc, il y avait tant d’autres militaires, où se trouvent tous les devoirs la présidente, Karin Gérard,
Bernard Ntuyahaga des Forces phe Renwa et Marc Uyttebroeck, Bernard Ntuyahaga est égale- miliciens et gendarmes sur place d’enquête, tous les témoignages, avait, comme il se doit, donné la
armées rwandaise, poursuivi de- tous engagés par l’ONU pour ment coupable d’une série d’au- capables de commettre ce crime. toutes les investigations d’ail- parole à l’accusé. « Tôt ou tard, a
vant la cour d’assises pour diffé- maintenir la paix au Rwanda. tres homicides volontaires à Kiga- Puis, au moment de sa mort, Ber- leurs longuement évoquées à l’au- ajouté Bernard Ntuyahaga, la vé-
rents homicides, dont celui des Au terme de quelque cinq heu- li, entre avril et juin 1994. nard Ntuyahaga était déjà repar- dience. rité finira par triompher. J’y
dix casques bleus belges. res de délibération, les jurés ont L’homme dans le box, l’accusé ti avec les casques bleus pour les Si la délibération n’a pu com- crois. Je reste patient et je conti-
A 17h30, devant une salle com- aussi dit le major responsable de qui n’a pas bronché au long des conduire au camp de la mort. mencer en début de matinée, nue à garder l’espérance. Mer-
ble, la chef du jury, la main sur le la mort de plusieurs de ses voi- dix semaines de procès, celui que Le jury s’était retiré à 11h30, c’est que la défense de Bernard ci. » ■ JEAN-PIERRE BORLOO


« Une page est tournée, mais il faut continuer » Commentaire l’estimant complice du génocide au fond des choses. Comme l’avait
rwandais. fait la Cour en passant dix semai-
La voie intermédiaire était plus fi- nes à débattre des faits concer-
RÉACTIONS présentes sur place et qui sont ve- Une page se tourne. La justice a ne, plus délicate, plus réfléchie. nant un seul accusé.
Eric Gillet, avocat de la famille nues témoigner, on a pu appren- reconnu le rôle de Bernard Ntuya- Dans une option minimaliste, les Un luxe, pour la Belgique, d’inves-
de feu Agathe Uwilingiyimana : dre beaucoup de choses. Mais j’ai haga. Ce qui me fait mal actuelle- jurés pouvaient uniquement con- tir tant de moyens et d’énergie
« Je suis surpris. La première mis- des regrets : l’absence du général ment, c’est que l’on entrevoit le re- damner l’accusé pour l’assassinat dans de tels procès ? Non, car
sion de l’accusé était pourtant de Dallaire, un lâche, et les propos tour de Jean-Luc Dehaene aux af- JEAN-PIERRE BORLOO des dix casques bleus. En ratissant après chacun des trois verdicts ren-
tuer la Première ministre, puis du colonel Marchal, qui étaient faires. Quand on voit le rôle qu’il plus large, ils pouvaient égale- dus à Bruxelles contre des Rwan-
d’évacuer les Casques bleus. Les vraiment déplacés. Il a mis en cau- a joué dans cette histoire. Et la UN VERDICT NUANCÉ ment dire l’accusé coupable d’au- dais qui ont collaboré au génoci-
deux faits étaient intimement se le professionnalisme de nos manière dont il nous a traités, tres crimes, comme celui de la Pre- de, les victimes, désespérées, en
liés. Peut-être que l’un a évacué hommes… Enfin, nous vivrons nous les proches des victimes… » ET NON PAS mière ministre ou de sa maîtresse, souffrance et en recherche de re-
l’autre. » toujours avec ça, avec ces blessu- Raymond Leroy, père de feu Yan- UN ACTE POLITIQUE Tutsie, dénigrée après le déclen- construction, se sont montrées
Joseph Plescia, frère jumeau de res. Personne ne peut oublier. nick Leroy : « Je suis soulagé, chement du génocide. soulagées. Le processus de deuil
feu Louis Plescia : « Je suis satis- Mais que justice soit rendue, c’est bien sûr, mais je pense aussi aux En se retirant hier midi pour délibé- En répondant comme ils l’ont fait, pouvait se poursuivre.
fait. On attendait ce moment de- une étape très importante pour autres victimes du génocide, aux rer, le jury pouvait suivre trois les douze juges élus du peuple ont Pour les familles des casques
puis si longtemps. Au départ, il y nous. » coopérants belges qui sont morts grandes options : celles des extrê- finalement osé le choix de la nuan- bleus belges, cela faisait treize ans
a plus de dix ans, on ne pensait Martine Debatty, sœur de feu au Rwanda à ce moment-là. Eux mes, coupable de tout ou coupa- ce. Ils ont montré qu’ils n’avaient qu’elles étaient dans l’incertitude
même pas arriver jusqu’au pro- Alain Debatty : « Un soulage- n’ont pas eu notre chance. » ble de rien, ou alors celle des nuan- pas succombé à un diktat de la et qu’elles attendaient une répon-
cès. Maintenant, il faudrait aussi ment, oui, mais je garde une gran- Vincent Lurquin, avocat d’une ces, proposant un verdict équili- bonne convenance politique. Non, se judiciaire à la mort de dix de
voir la responsabilité des autres. » de colère contre l’avocat de la dé- partie civile : « Ce qu’il faut rete- bré. En suivant les premières op- ce verdict n’est pas la vindicte de leurs proches, dans d’horribles
Christine Dupont, épouse de fense : un mauvais clown. La pei- nir de ce verdict, c’est que c’est tions, les jurés devaient soit acquit- « dix millions de Blancs qui veulent souffrances. Du procès du colonel
feu Christophe Dupont : « Avec ne, en fait, je m’en fous. L’impor- une porte ouverte. La traque d’au- ter Ntuyahaga s’ils souscrivaient la peau d’un Noir », comme l’avait Marchal avait germé une grande
les témoignages des Ghanéens et tant, c’était que ce procès ait lieu tres responsabilités, lors du géno- aux arguments de la défense, soit décrété la défense. désillusion chez elles. Ici, enfin, jus-
d’autres personnes qui étaient et le verdict qui vient de tomber. cide, continue. » J.-P. B. le condamner sur toute la ligne, en Les jurés ont pris le temps d’aller tice est faite.

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