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Nicolas Mazarin

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1 - Signé François Mitterrand

Monsieur le Président de la République,

Vous avouerai-je que cela me fait drôle de vous appeler ainsi. Non que vous ne le méritiez pas. Grand Dieu, vous vous êtes donné assez de mal pour y arriver. C’est un connaisseur qui vous le dit. Moi qui suis resté vingt quatre ans dans l’opposition. De surcroît vous avez eu le bon goût de ne réussir qu’à la troisième tentative, justement comme je l’avais fait. Je sais bien ce que, tout comme moi, vous pensez de ces quinquagénaires qui se croient encore jeunes et qui voudraient tout réussir à la première tentative. Je sais que vous en viendrez vous aussi à les haïr ou à les mépriser, ceux qui finalement participent du même clan, si ce n’est déjà fait.

Malgré tout, j’ai du mal à me défaire de ce titre. Ce n’est pas que je regrette les pompes et les ors des palais nationaux, pas plus que je n’ai la nostalgie des courtisans qui vont avec. J’en ai soupé et bien souvent le dégoût m’est monté au bord des lèvres devant ce spectacle de la comédie humaine, mais c’est plutôt une question de standing. J’avais fini par m’identifier à la fonction. Elle et moi ne faisions plus qu’un. J’ai été durant quatorze ans François Mitterrand, le Président de la République. Je ne suis plus que François Mitterrand. Je regarde cette nouvelle réalité comme une incongruité, une sorte d’anomalie. Comme une erreur qu’il conviendrait de réparer. Le plus grave, c’est que je me demande si cela finira par me passer. Admettre qu’on est plus que le passé est si difficile, surtout que pour moi qui n’ai, ma vie durant, pensé qu’au lendemain !

Mais cessons de parler de moi, c’est de vous et de la France que je voulais vous entretenir. D’abord bravo, je vois que vous connaissez bien nos compatriotes : ils n’ont absolument aucune mémoire : je l’ai vérifié si souvent. L’essentiel n’est pas de leur dire des choses importantes, ou vraies ou justes, ils s’en moquent. L’essentiel est bien de leur dire ce qu’ils pensent au moment où ils le pensent. L’exercice est plus difficile qu’on ne le croit tant ils changent rapidement. Je croyais être un maître en la matière vous êtes en train de m’en remontrer. Continuez ainsi. C’est le bon chemin. Parlez comme un président et surtout oubliez le candidat que vous avez été. Vous n’êtes tenu, Monsieur le Président, à honorer aucune promesse. Ce n’étaient pas les vôtres mais celles du candidat. Ne vous embarrassez pas davantage de cohérence ou de rationalité dans vos choix. Laissez cela à tous ces technocrates obtus que vous avez eu raison de désigner à la vindicte. Il fallait des coupables. Ils font parfaitement l’affaire. Ne vous préoccupez que d’une seule chose : durer. Et pour cela il convient de savoir mieux flotter que résister.

J’ai bien vu lors de la passation de pouvoirs entre nous que vous n’aviez pas encore pris vos marques. Je ne sais si votre timidité (ou votre réserve) respectueuse à mon endroit était feinte ou réelle. Je l’ai appréciée ! Vous avez ainsi su démontrer à la France entière que vous aviez délaissé les méthodes de soudard que l’on vous a si souvent prêtées. Tout de même, la première journée fût bien morose pour moi : vous savoir dînant dans mes couverts et dormant dans mon lit. C’est une drôle d’expérience. Cela a dû l’être pour vous. Je vous imaginais respirant mon odeur encore présente dans ce bureau présidentiel qui fût le mien durant quatorze ans.

Ne brusquez pas le chef. Mes goûts culinaires sont si différents. Lui aussi va devoir s’adapter. Je les orientais vers la cuisine moderne. J’imagine que vous le ferez revenir à des goûts plus passéistes et conservateurs. Remarquez, c’est pleinement votre droit, et contrairement aux apparences je ne veux pas m’en mêler. D’ailleurs, il faut bien que je me mette dans la tête que, désormais, je n’ai plus à m’occuper de tout, l’autre jour j’ai téléphoné à Helmut. Il a été très gentil et chaleureux comme il sait l’être. Il est toujours chaleureux. Mais j’ai bien senti qu’il avait moins de choses à me dire. Le maladroit a même trouvé moyen de me parler de vous à deux reprises. Faites attention : à Halifax, vous en avez trop fait. Vous commencez à les agacer. Ils ont le sentiment que vous les traitez comme les éleveurs corréziens : beaucoup de considération et peu d’écoute. Et puis, surtout j’ai l’impression que vous les avez fatigués en vous agitant dans tous les sens. Je sais que vous parlez quelques mots de russes, mais votre démonstration d’affections pour Boris Eltsine n’était pas forcément des plus opportunes dans le contexte tchétchène ! Prenez mon conseil comme je vous le donne : n’en faites pas trop, sept ans c’est long. Vous avez le temps. Il faut durer, c’est si difficile de durer. Cela l’est chaque jour davantage pour moi.

Méfiez-vous de John Major. Un fameux hypocrite celui-là. Il n’est que de voir comment il a traité Mme Thatcher. Ce n’est pas que je l’aimais mais tout de même. Il est toujours d’accord avec vous, puis il fait tout le contraire. Un véritable Anglais. D’ailleurs, il est fini. Je ne vous cacherai pas que son flegme avait fini par m’agacer. En fait, il est d’un ennui mortel. D’ailleurs je me demande bien pourquoi nous autres les présidents, faisons un tel abcès de fixation sur les questions internationales. Ces réunions diplomatiques sont formelles à plaisir. On ne s’y dit jamais rien. Les diplomates n’ont qu’une seule obsession : ne rien décider et servir tous et tout le monde. La forme est leur unique préoccupation. Pour le fond, on s’adapte. Ils se croient d’une race supérieure, confondant en permanence la qualité du col de chemise avec la pertinence d’une analyse. Quand je pense que vous avez choisi un diplomate comme premier collaborateur à l’Elysée. Je crois bien que c’est votre première erreur. Vous voulez changer le monde et vous prenez pour le faire un professionnel. Je dis professionnel, car on les a formés pour cela. Faites attention cependant car l’on me dit qu’il est de par nature agité, ce Villepin. Cela m’étonne qu’à moitié puisqu’il a été le collaborateur de Juppé. Il est intelligent celui-là, mais sa rigidité dogmatique m’a souvent frappé. Il se cabre pour le principe. « Je me cabre donc j’existe », semble-t-il penser à longueur de journée. Vous aurez rapidement des problèmes avec lui. Je m’y connais. Je m’en souviens avec Fabius. Encore celui-ci s’anime- t-il avec moins de contentement ostentatoire qu’Alain Juppé. Ce dernier, c’est le palais des glaces et des miroirs du Jardin d’acclimatation à lui tout seul. Remarquez que, là encore, je vous vois faire et vous vous débrouillez bien. Laissez-le monter sur tous les créneaux à la fois. C’est ainsi qu’il sera le meilleur fusible quand les ennuis arriveront. Pour l’instant il est ivre de pouvoir et de puissance, il pense (le naïf) que tout est possible et que rien ne lui résistera : Premier ministre, Bordeaux, demain le RPR…Je vous le dis, c’est Fabius en pire. Ce dernier avait un soupçon de sensibilité, l’autre je ne le pense pas.

Je m’en voudrais d’abuser de votre temps en allongeant ma prose. Mais je me dois de terminer en vous donnant quelques trucs qui peuvent être liés à la vie de tous les jours et n’en sont pas moins utiles. Au premier étage, dans l’aile gauche du Palais, il existe un appartement parfaitement équipé. Il compte une chambre à coucher, une salle à manger, une salle de bains et même une cuisine. Choisissez avec soin celui que vous allez y installer. Il sera comme un coq en pâte. De surcroît, s’il a une vie privée compliquée, vous lui rendrez un immense service. Pensez, j’y avais installé Michel Charasse. Il a dû s’y trouver bien puisqu’il y est resté treize ans. Et en matière de qualité de vie, il s’y connaît, croyez moi ! Je l’avais ainsi sous la main vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cela m’a bien servi pour les grandes comme pour les petites tâches. Il faudrait que vous trouviez un Michel Roussin qui n’aurait pas été mis en examen. Maurice Ulrich ne fera pas l’affaire, à la fois trop prudent et trop âgé. Jean- Pierre Denis, trop jeune. Christine Albanel peut-être, mais c’est une femme. Saura-t-elle garder le moindre de vos secrets ? J’en doute. Elle se ferait tuer pour un bon mot…

Très bien aussi, vos consignes d’économie. Soyez draconien avec les autres, surtout le Premier ministre, et contentez vous d’être discret pour vous-même. Vous le verrez, je n’ai pas fait donner un seul coup de peinture dans la salle du Conseil. Elle est de toute façon bien assez agréable pour ce que l’on y fait. Pensez que j’y ai subi plus de mille Conseils des ministres. Plus ça allait et plus ils devenaient bavards. Une véritable diarrhée verbale, surtout Rocard qui avait des idées obscures sur tous les sujets simples. Si la salle est trop confortable, ils s’y éternisent. Cela deviendra un enfer. Déjà que ce n’est pas gai et encore moins passionnant. C’est fou ce que les hommes ont tendance à devenir intarissables dès qu’on leur confie la moindre responsabilité.

J’ai deux derniers conseils à vous donner mais ils sont importants. S’agissant de la réduction du train de vie de l’Etat. Je vous l’ai déjà dit, continuez à la réclamer, la proclamer et surtout la promettre. Faites-le sur tous les tons. Ça impressionne toujours. J’ai approuvé la suppression du GLAM. Ça doit bien être la cinquième ou sixième. Ça n’a aucune importance. Ça marche toujours aussi bien. Très bien également, l’interdiction des deux-tons et des girophares (Note du Transcripteur : sic). Il était temps de les supprimer car on n’en a jamais vus autant dans les rues de la capitale ce printemps. Ce doit être les adjoints au maire de Paris qui ne se décident pas à obéir à Jean Tiberi. Vous devriez lui en parler puisque la rumeur affirme que vous séjournez toujours dans ce qui fut votre grand bureau de l’Hôtel de Ville. Je me demande le plaisir que vous trouvez à vous incruster ainsi. Peu importe, mais au moins que cela serve pour parler à Tiberi ou à défaut à Romani. L’un est le fidèle décalque de l’autre.

C’est dire s’il reste peu de choses pour Romani.

Mon deuxième conseil est le suivant : continuez à rester discret sur les fonds secrets. Pour les ministres ce sont des broutilles, quelques dizaines de milliers de francs par mois. Pour le président de la République, ce sont des millions et pour l’Elysée, je ne compte pas (croyez-bien qu’en quatorze ans, je ne l’ai jamais fait ; je ne suis pas un comptable et c’est fichtrement agréable !). Donc silence, ne gâchons pas le métier, nous ne sommes plus que trois dans la confidence et encore, pour ce pauvre VGE, c’était il y a trop longtemps. Il a dû tout oublier, inutile de lui rafraîchir la mémoire. Il est tellement pingre qu’il serait capable d’en demander sa part. D’ailleurs, et à ce propos, si vous étiez élégant et généreux, ce dont je ne doute pas vous penseriez que ce n’est pas toujours drôle et facile d’emmener tous les jours au restaurant Roger Hanin, Jack Lang ou Michel Charasse… Je dois les inviter. Mes amis ont dû réduire beaucoup de leurs ambitions. Ils vivent si chichement désormais.

Je vois beaucoup votre épouse Bernadette. Elle semble prendre très à cœur sa fonction de Première Dame de France. Attention, car ça va aller en empirant. J’en sais quelque chose. J’ai eu grand peine à contenir l’énergie débordante de Danielle. Ça n’a pas arrêté une minute. Elle m’aurait pas fâché avec l’humanité entière si je n’y avais pris garde. Car le problème avec les femmes, c’est qu’elles sont sincères. Alors que nous, nous savons prendre de la hauteur ou du recul. Je suis inquiet pour vous. On dit même qu’elle a déjà dans le nez certains de vos collaborateurs dont ce grand agité de Villepin. Elle va finir par vous donner des conseils. Ce ne sera pas trop grave car vous vous garderez de les suivre. Les problèmes viendront quand elle s’en rendra compte !

Vous le voyez, je me fais du souci pour vous. C’est que, finalement, avec les ans, j’ai appris à vous apprécier. Je penserai bien à vous à la rentrée. On dit qu’elle sera chaude. Il faudra veiller. Je le ferai. N’hésitez pas à solliciter mon conseil, il pourra vous servir car, après tout, je suis bien le seul à avoir été élu deux fois et surtout à si bien avoir su durer. Je vous l’ai dit, c’est la seule chose qui compte.

Vôtre,

François Mitterrand

Post-scriptum : Méfiez-vous des huissiers, ils sont si bavards.

2 - A l’attention de François Mitterrand

Monsieur le Président et cher François,

J’espère que vous ne me tiendrez pas rigueur de cette familiarité. J’ai bien conscience que vous appeler par votre prénom peut vous paraître bien incongru. Je sais que vous détestez la familiarité et que vous avez tout fait pour cultiver l’éloignement entre l’univers et votre personne. Moi c’est tout le contraire ; je tutoie tout le monde sauf Bernadette que je vouvoie. Ca doit forcément vouloir dire quelque chose. Même si je serais bien en peine de l’analyser. D’ailleurs, il n’est rien que je déteste plus que ces phraseurs qui se perdent en considérations infinies sur le moindre détail. Je n’ai jamais fait appel à ces pseudo-scientifiques de la Cofremca sans lesquels Valery Giscard d’Estaing ne fait et ne décide rien. Le pauvre. Il s’est bien longtemps pris pour un intellectuel. Il n’était qu’un prétentieux. S’il vous plaît, ne lui répétez point ce jugement, car il me fut bien utile ces dernières semaines, et je ne voudrais pas passer pour un ingrat.

Bref, vous appeler par votre prénom me procure une sorte d’ivresse. J’ai l’impression aussi d’appartenir au cercle si rare de vos intimes, de vos proches, de ceux qui peuvent se permettre de s’adresser à vous comme à un ami, plutôt qu’à un égal. C’est ma façon de réaliser que je suis désormais à votre place. Ce fut si long, si difficile, si pesant que j’ai du mal encore aujourd’hui à y croire. Bien sur, il y a Roger Romani qui me donne du « monsieur le Président de la République » autant que j’en ai envie. Mais ce n’est que lui. Quelle importance voulez vous que j’y attache ? Chacun son Pierre Berger. Alors votre lettre m’a bien aidé. Connaissant votre hauteur de vue et votre vraie générosité, je ne doute pas que vous l’ayez fait à dessein. Si vous trouvez quelques plaisir à poursuivre cet échange épistolaire appelez moi Jacques. J’y verrais la marque, que j’espère définitive de votre considération.

Et puis cela me fait tellement de bien de pouvoir écrire ! C’est un plaisir que j’ai découvert sur le tard. Jusqu’à soixante-deux ans, rien. Pas même la moindre petite ligne. Et puis, tout d’un coup, ce fut la révélation. C’est Jean-Michel Goudard qui m’a ouvert les yeux. Son diagnostic était sans appel. Les Français ne regardent que la télévision, mais ne respectent que la littérature. Moins ils lisent, plus ils considèrent les écrivains. Pour être pris au sérieux, il fallait que j’écrive. Et puis ça ne devait pas être aussi difficile que ça, puisque ce prétentieux d’Edouard Balladur arrive à en publier un par an. Remarquez que lorsque nous étions amis, il me les adressait régulièrement. Je me suis toujours contenté de lire les dédicaces. Aller plus loin m’était impossible, trop sérieux et trop ennuyeux. D’ailleurs la lecture, ça n’était pas mon fort, mis à part l’histoire des Celtes ou la poésie chinoise. C’est aride et cela présente l’immense avantage que l’on est rarement contredit. Je peux ainsi paraître bien savant à bon compte Remarquez, j’ai peu à impressionner car je déteste les dîners en ville. Un bon western devant sa télévision avec ses pantoufles, c’est tout de même plus agréable que ces rasoirs qui ont des idées sur tout, spécialement lorsqu’il s’agit des chefs d’entreprise. Et encore plus lorsqu’ils sont membres du CNPF. J’aime mieux avoir à ma table Marc Blondel. Avec lui, au moins on ne risque pas de se perdre dans des considérations trop intellectuelles !

C’est donc Jean-Michel Goudard qui a eu cette idée géniale de me faire découvrir l’écriture. Il l’a expliqué à Claude, puis Claude m’a demandé de me mettre au travail. François Pinault, vous savez ce patron qui est de mes amis, m’a loué une maison près de Montfort-l’Amaury et le tour était joué. J’ai commencé à écrire. Certes j’y ai été prudemment : 142 pages. Mais pour un débutant, ce n’est pas rien… D’ailleurs j’ai aimé, puisque cela m’a permis d’être élu. Je recommencerai donc pour le prochain septennat. Dans l’intervalle, je me contenterai de vous écrire. Un jour peut être, on publiera nos correspondances. Je serai alors définitivement entré dans la cour des écrivains ou tout du moins des intellectuels. Ceux-là, je ne suis pas près de leur pardonner. Ils m’ont si souvent moqué ! Les voir se prosterner aujourd’hui me procure un plaisir immense. Je sais que vous aimez Proust, Chateaubriand, et que vous reconnaissez un immense talent à Céline. Je n’ai pas vos goûts. Je préfère Denis Tillinac, un remarquable écrivain corrézien, ou même Franz-Olivier Giesbert. Ils ont tant fait pour mon élection. C’est un juste retour des choses que je privilégie leurs œuvres. Souvent ils viennent me voir en compagnie de mon vieil ami de Sciences po, Paul Guilbert, la meilleure plume du « Figaro ». Ils me parlent des Français et de leurs attentes, de leurs rêves. Ils me disent ce qui va, ce qui ne va pas. Ils sont sévères, mais tellement justes à la fois. Ils n’oublient jamais un compliment et, jusqu’à présent, ne trouvent aucune critique. Je redoute le jour où cela viendra. Ils me mettent en garde contre Juppé. Je crois qu’ils exagèrent, mais il est vrai cependant qu’à deux ou trois reprises j’ai du me fâcher contre lui. Pour le punir, c’est très simple, il suffit que je voie Philippe

Seguin. C’est deux-là se détestent tant et depuis si longtemps ! Du coup, j’ai décidé de déjeuner tous les mardis avec Séguin. Ce jour là au moins, je suis certain que Juppé ne déjeunera pas de bon appétit. Tout l’après-midi, il est pendu au téléphone de Villepin pour qu’il lui raconte notre conversation. Celui-là ne sait rien car je me fais un malin plaisir à le lui cacher. Il fut le directeur du cabinet de Juppé alors !

Vous le voyez, la vie à l’Elysée a repris. Certes, il y a encore beaucoup de bureaux qui sont vides car je souhaite donner l’impression de la simplicité et de l’économie. Et puis un jour, je devrai bien, quand les ennuis seront là, faire venir d’autres collaborateurs, peut être même des balladuriens. Sait-on jamais, quand les miens seront trop usés, il faudra bien en trouver d’autres. Après deux ans sans rien, ils seront prêts à accepter n’importe quoi. Oui, vraiment, vous écrire est un bonheur. Et puis, à qui d’autre que vous pourrais-je le faire ? Pour téléphoner, c’est facile, je le fais sans cesse. On téléphone à n’importe qui pour n’importe quoi, n’importe comment ; ça sonne, on parle, on raccroche, et puis c’est fini. On n’y pense plus. Il n’y a ni trace, ni effort. Alors que la lettre, cela reste. Me voyez-vous écrire à Pons ? C’est Pasqua en pire et sans accent ! Dieu sait ce qu’il ferait de ma lettre. A Jean-Louis Debré ? il serait affolé. Pensez, une lettre de moi ! Déjà lorsque je lui téléphone il est au garde-à-vous. La police a déjà déteint sur lui. A Millon ? Oui, cela m’éviterait de l’entendre. C’est un avantage. Si vous saviez comme il est bavard, et pour dire si peu ! Il y a bien Madelin, mais lui, c’est tout le contraire, il a tout lu et tout retenu, mais hélas souvent à l’envers. C’est une vraie migraine à lui tout seul. Quant à Edouard Balladur, nous ne parlons plus. Je ne veux plus le voir ! Alors, lui écrire, je le connais, il serait capable de me dire que j’écris mal. Il ne savait me faire que des reproches. J’avais fini par douter.

Oui, à la réflexion, il n’y a que vous, François, de président à président : c’est une véritable correspondance. Mais je m’aperçois que j’ai oublié de vous avertir que j’ai changé, et même rompu avec l’une de vos habitudes. Il faut dire qu’elle était bien détestable. Lors du Conseil des ministres, vous ne serriez la main à personne. Tout juste m’a-t-on dit, que vous tendiez une main molle à vos deux voisins. Sous Balladur, il y avait Méhaignerie à votre gauche, cela faisait l’affaire ; moi j’ai Bayrou, ce n’est guère mieux. Il n’y a que sa poignée de main qui fasse illusion à celui là ! Balladur avait fini par vous suivre. C’est bien dans sa nature. Eh bien j’ai décidé que les choses allaient changer, et dans le bon sens encore. Désormais, je serre les mains de tous mes ministres. Dans mon enthousiasme, il m’arrive même de le faire deux fois. Cela n’a aucune importance, il faut voir comment Raoult rosit de plaisir. On dirait Obélix devant un sanglier ! Je les salue tout de même. Douste-Blazy, c’est seulement un peu plus long avec lui car il à toujours un compliment à me faire. Celui-ci, c’est ma garde rapprochée à lui tout seul. Il y a aussi Barnier, un ancien Balladurien, qui trouve toujours que je ne parle pas assez de questions sociétales. Il est aussi triste que son ancien patron. C’est bien fait, il a été rétrogradé. Il n’est plus que ministre délégué. Je l’ai mis derrière Peretti, c’est dire qu’il n’y avait plus beaucoup de place.

Juste un dernier mot en forme de supplique : la rumeur est venue que vous teniez rigueur à Jacques Pilhan de s’être promu à mon service avec tant d’empressement. C’est injuste car ce n’est pas une trahison de sa part. Je me suis seulement contenté de doubler ses émoluments. Vous ne pouvez donc pas lui en vouloir. Il travaille pour moi plus cher que pour vous. L’ordre naturel des choses est donc préservé. La morale est sauve. Il m’aime moins que vous, il me coûte plus cher. Il est donc resté fidèle à sa manière. J’espère simplement qu’il me sera aussi utile car, s’il fallait le changer lui aussi, je serais bien dans l’embarras. Il ne me resterait que Séguéla : il a déjà tellement servi !

Voilà, mon cher François, ce que je voulais vous dire en quelques mots. J’ai pu soulager mon cœur, vous parler sans précaution, comme un président peut le faire à un autre président.

Vôtre,

Jacques Chirac

Post-scriptum : N’en voulez surtout à Bernadette qui a absolument tenu à ce que l’on change la décoration des appartements privés de l’Elysée. Ce n’était pas qu’elle n’aimait pas votre goût, mais elle n’arrive pas à abandonner nos appartements privés de l’Hôtel de Ville. Ne le répétez pas, ce n’est pas le moment avec toutes ses histoires de HLM, mais ils font 1.800 mètres carrés, c’est-à-dire dix fois l’appartement de Juppé qui n’est déjà pas si mal ! Alors, pour elle, se retrouver à l’Elysée c’est dur. Pour votre bureau, c’est moi qui en assume la paternité. Je ne pouvais supporter cette couleur bleu salle de bains, et puis, reprendre le bureau du général de Gaulle, cela s’imposait. Vous savez, François, les symboles, cela compte pour moi aussi.

3 - Signé Line Renaud

Monsieur le Président de la République, Mon grand Jacques,

Je t’écris de la maison de Rueil, que tu connais si bien. Je suis seule sur ma pelouse, cuisant à petit feu sous ce soleil torride. J’ai ce maillot une pièce bleu pour lequel tu m’as si souvent complimentée. Tu me disais toujours que cela te faisait venir des pensées païennes. Je sais que tu me flattais, mais encore aujourd’hui j’en rougis de plaisir. Loulou et toi avez les mêmes goûts. Pauvre Loulou ! Lui aussi l’aimait mon maillot une pièce bleu. Rien que de penser à lui, je pleure. Quand je pense que le bon Dieu ne lui a pas permis de voir où tu es maintenant que tu y es, je pleure à nouveau. Ah ! zut ! Voilà que mes larmes tombent sur mon beau papier à lettre senteur vanille. J’ai choisi la vanille, car je sais que tu aimes par-dessus tout ton département d’outre mer. Cela te rappellera le bon temps. Ne montre pas cette lettre à Bernadette, elle m’arracherait les yeux. Donc le papier gondole, ce sont mes larmes, ce sont mes larmes, mon cher Jacques. J’espère qu’ainsi tu garderas ma lettre plus proche de ton

cœur. Et puis, tu sais, te savoir là où tu es, j’en suis encore tout émotionnée. Tiens, l’autre jour, je présidais un grand gala contre le sida. Tu sais bien que je m’occupe de la lutte contre le sida. J’ai été la première à le faire ! Personne n’y avait pensé ayant moi, pas même ces prétendus chercheurs. Heureusement, je te le dis, que j’étais

Ah ! où en étais-je ? Ah ! oui ! je présidais un grand dîner

là pour les pousser tous ces fainéants. Je te le disais

de gala quand tout d’un coup, je ne sais ce qui m’a pris, j’ai pensé à toi, où tu es maintenant. J’en ai hoqueté d’émotion. C’est la première fois que je suis si émotionnée Je ne pouvais plus sortir un mot. Pas un souffle. Rien ! Tu te rends compte ? Moi, muette, un comble ! Les gens n’ont sont pas revenus. Il y a même ce grossier de Guy Bedos qui a hurlé de la salle que cela faisait du bien. Tiens, qu’a-t-il voulu dire à ton avis ? Trouves-tu que je parle trop ? Si vraiment c’était le cas, tu me le dirais, toi qui a toujours été si franc avec moi. Je pense sincèrement que, quand je serai vieille, il faudra que je me surveille. Tu me diras que j’ai encore le temps, mais tu sais, vingt ou vingt-cinq ans, cela passe vite. La retraite, on doit la préparer psychologiquement sinon on est bien vite pris au dépourvu.

Si tu savais comme je me sens encore jeune ! Et d’ailleurs, le soir de ton élection, mon cœur battait au diapason de tous ces jeunes qui faisaient la fête à leur Concorde. Ils étaient comme mes enfants, ou plutôt j’étais comme leur sœur aînée. Tiens ! J’ai fait une folie, j’ai voulu leur faire plaisir. Je me suis rendue place de la Concorde et j’ai été danser avec eux toute la nuit. Je ne sais pourquoi, quand je leur ai proposé de chanter «Ma cabane au Canada », ils ont préféré que l’on se baigne dans le bassin. Heureusement que je suis prévoyante. Devine quoi ? J’avais sous ma robe, tu sais celle que tu adores, rose, moulante, avec un liseré jaune autour des bretelles et un adorable frou-frou dans le bas, j’avais donc ce maillot de bain une pièce dont je t’ai entretenu plus haut. Les jeunes aussi ont aimé. J espère que je n’ai pas fait de gaffe, j’ai dit que c’était toi qui me l’avais offert lors du voyage que nous avions fait à Los Angeles chez Gregory Peck.

Maintenant que tu es président, je veux te faire un honneur. Je veux tout connaître des usages et des manières. Tu côtoies le grand monde, je le côtoierai aussi. Il faut bien que je m’y fasse ! J’ai donc décidé de m’abonner à « Point de vue Images du monde ». Il n’y a aucune raison, moi qui suis du métier, que je n’arrive pas à faire comme elles, toutes ces princesses. Bien sûr, pour la révérence, il ne faut pas que j’abuse. Je te vois venir, insolent, je n’ai pas l’âge du tout ! Ce sont les rhumatismes. Oui, parfaitement. Ca remonte bien plus loin que tu ne le crois, mes rhumatismes. Déjà, lorsque j’habitais Armentières et que j’étais petite, j’avais du mal à plier les genoux. Eh bien, voilà, c’est rare que la mécanique, ça s’arrange avec le temps. Lever la jambe a toujours été plus facile pour moi que de la plier. Ce pauvre Loulou me disait toujours que c’était une question de caractère et qu’il ne fallait pas que je m’en fasse.

Mon grand Jacques, je suis mortifiée, ce goujat de Frédéric Mitterrand m’a dit que tu ne voudrais plus me voir, que même tu avais honte. L’imbécile, on se demande de quoi ! Depuis qu’il te soutient, c’est à dire depuis si peu de temps, il se trimballe toujours avec une casquette ridicule et pense que ça fait peuple. Je n’ai jamais vu quelqu’un à qui la galure va si mal. Ah ! ma foi, si tu l’avais vu, Loulou, il y a quarante ans avec son chapeau Borsalino au volant de notre traction 11, tu aurais vu ce que s’était un homme, un vrai. Où en étais-je ? Je ne sais pourquoi, mais j’ai du mal à ordonner mes idées. Remarque, moi, j’en ai des idées. Tout le monde ne peut en dire autant. J’ai bien envie de te parler de l’abominable Toubon, qui n’aime rien de ce que je fais. D’ailleurs, il n’aime pas Philippe Clay non plus. Mais tu te rends comptes : ne pas aimer Philippe., comment est-ce possible ? Je t’ai dit que j’étais mortifiée, oui, mais de quoi ? Ah ! ça y est, j’ai retrouvé ! Non seulement tu ne m’as pas

invitée à la passation de pouvoirs avec François Mitterrand. C’était une occasion manquée, car au travers de ma personne, c’est tout l’art et la culture qui auraient été représentés et honorés ; mais en plus, pas une fois tu ne m’as invitée à souper à l’Elysée. Si tu savais ce que ça me manque ! Quand tu le feras, je te demande de le faire grand jeu. Je veux qu’un motard de la garde républicaine vienne jusqu’à Rueil. Tu me préviendras pour que je puisse alerter mes voisins. Ce sont des jaloux et des prétentieux avec des noms à rallonge. Eux non plus ne m’ont jamais invitée. Mais, fais-moi plaisir, sur le carton d’invitation, j’aimerais que tu fasses écrire « Line Renaud de Rueil-Malmaison ». J’ai vu que ça se fait en Angleterre et même en Belgique. Tu te rends compte de ce que les Belges peuvent faire ! Tu peux bien te le permettre, Loulou aurait été si fier, « Line Renaud de Rueil-Malmaison ». On dirait sur sur-mesure. Ce n’est pas Régine à qui une nouvelle comme celle-là pourrait arriver. D’ailleurs, une rousse avec du sang bleu, cela n’irait pas du tout. Tandis qu’une blonde platine comme moi, du sur-mesure, Je te l’affirme !

Ah ! que je n’oublie pas ! Claude m’a téléphoné. Elle me raconte tout. Elle m’a mis en alerte. Cela recommence, ton cœur d’artichaut est de nouveau prêt à pardonner. Tu as grand tort. Ils t’ont fait trop de mal. Il y en a quatre que je ne peux souffrir. Le pompon, c’est Balladur ! Je suis certaine qu’il n’a jamais mis les pieds dans un cabaret. Tu te rends compte ! Dans ces conditions, qu’est-ce qu’ils peuvent bien comprendre à la vie ? Quant à l’ignoble Sarkozy, laisse-le croupir là où il se trouve. Tu devrais même augmenter une deuxième fois l’ISF, rien que pour punir ces crétins de Neuilly d’avoir voté pour lui. Je t’en prie, reste entouré de tes fidèles de ta première heure, ta famille et moi-même. Méfie–toi de Goudard et de Pilhan. Ce sont des hommes de la publicité. Ils n’aiment que les choses à la mode. Ils ne comprennent absolument rien au reste. Ils ne respectent rien. Aucune des vraies valeurs. Quand tu penses que pas un de ces deux-là n’a trouvé le temps de venir voir mon dernier spectacle au Casino de Paris… Des goujats, que je te dis. Il n’y a rien à en tirer. Je m’inquiète car je sais qu’il t’arrive d’être sensible à ce genre de tralala. Déjà en 87, tu as voulu me trahir avec Madonna. Je me demande encore ce que tu pouvais bien lui trouver à celle-ci. Je ne peux me faire à l’idée que c’est une histoire de petite culotte.

Ah ! si j’osais ! je te dirais bien une dernière chose, mais j‘ai tellement peur que tu te moques de moi, ou pire que tu trouves que je suis devenue aussi prétentieuse que Pascal Sevran. J’aime mieux te prévenir que je ne le supporterai pas. Il faut voir comment il minaudait, celui-là, quand il côtoyait son président. Moi, moi, je ne serai jamais ainsi avec le mien de président. Moi, je ne suis pas le genre courtisane qui demande toujours quelque chose. En revanche, c’est vrai, j’ais des idées et si elles sont bonnes je ne vois par pourquoi tu ne les prendrais pas. Allez, je me jette à l’eau , la voilà, mon idée, je préfère te prévenir qu’elle fera du bruit, mais elle peut te rapporter gros, comme me dit mon boucher à Rueil. Ce sont les jeunes qui seront contents et les artistes encore plus, mais pas simplement les artistes français, ceux du monde entier. Je pense que même les militants socialistes et communistes, oui, Monsieur, communistes, s’il vous plait, seront heureux. Quant à ceux du RPR, tu n’imagines pas ce qu’ils seront fiers. Bien sûr ces snobs d’UDF, je n’en suis pas certaine. Encore qu’on peut être snob et avoir du goût. Bon, je ne vais pas te faire languir davantage. Je sens bien que tu brûles de la connaître ; mon idée. Eh bien, voilà : la prochaine Marianne, ça devrait être moi ! Oui, moi, Line Renaud de Rueil-Malmaison ! J’ai le port altier, la poitrine avantageuse, la courbure des reins assez marquée, et surtout la classe ! Oui, la classe ! Je n’en ai d’ailleurs absolument aucun mérite. Nous sommes d’ailleurs quelques-unes comme cela. C’est de naissance :

Marlène, Lova Moor et moi. ! Mais, moi, c’est mieux, forcément, je suis plus connue. Oh ! mon dieu ! j’ai hâte de savoir ce que tu en penses. Je suis certaine que cela va te plaire. Tu n’y avais pas pensé, hein ? Eh bien, les véritables amis, comme moi, ça sert à ça : trouver l’introuvable. Et puis, mon grand Jacques, si tu savais combien j’en ai encore des idées pour toi. J’ai hâte de te lire. J’étouffe de ne plus t’entendre,

Ta Line.

Réponse de Christine Albanel, conseiller technique, à Line Renaud

Chère Madame.

Le président de la République a bien reçu votre courrier. Il m’a chargée de vous en remercier: Vos différentes propositions sont intéressantes et méritent un examen particulièrement attentif. Je ne vous cache pas cependant que s’agissant de la Marianne à votre effigie, cette initiative, pour sympathique qu’elle soit risque de se heurter à de très nombreuses difficultés juridiques. Le président de la République envisage de consulter le conseil constitutionnel afin de voir précisément la suite qu’il conviendra de réserver a votre demande Je suis certaine que dans les mois et les années qui viennent, le président de la République ne manquera pas de vous convier à l’une des réceptions habituelles de l’Elysée. Je vous prie de croire, chère Madame, en l’assurance de mes sentiments respectueux et distingués.

4 - A l’attention de Jean Tibéri

Monsieur le maire et cher Jean,

J’ai tardé à t’écrire pour te féliciter de ton élection à la mairie de Paris. J’espère que tu comprendras que je n’ai guère eu de loisirs ces derniers temps. J’ai été triste que tu perdes six arrondissements que j’avais constamment su nous garder. Je me demande même comment vous avez fait pour conserver le XVIe et le VIIe ! Mais c’est ainsi, il vous faudra tous désormais apprendre à vous débrouiller sans moi. Car je ne veux plus rien avoir affaire avec la mairie de Paris. J’en ai suffisamment soupé depuis dix-huit ans. Inutile donc de me parler du moindre dossier. Ce n’est plus mon affaire. D’ailleurs, tu sais mieux que personne que je vous ai laissé, à Romani, à Juppé et à toi tes pleins pouvoirs depuis des années. Je n’ai donc aucune responsabilité dans vos décisions. Il est temps maintenant que vous les assumiez. Concernant le bureau et l’appartement, j’envisage de les conserver encore quelques mois. Je suis certain que tu n’y verras pas d’inconvénient D’ailleurs, quand je te l’aurai rendu, je ne saurais trop te conseiller de transformer mon bureau en salle de réunion. Je ne te vois pas du tout dans cette pièce immense où tu donneras le sentiment de disparaître. Ce serait de bien mauvais augure pour tes débuts. Tranquillise-toi, je ne t’en veux nullement des ennuis que tu m’as procurés avec Toubon. Il est déchaîné. Il est persuadé qu’il aurait fait un bien meilleur maire que toi. Je crois surtout que c’est cette maniérée de Lise qui le remonte ! Elle s’imagine tellement à la place de Xavière. Remarque qu’avec le sens inné de la désorganisation brouillonne qui le caractérise, il y aurait bien peu de chances qu’avec lui la détestable circulation parisienne s’améliore. Tu comprendras qu’avec toutes ces histoires récentes, la mairie de Paris n’est pas un très bon souvenir pour moi. Je n’emmènerai donc personne de mon ancien staff parisien. J’ai refilé mon directeur de cabinet, Rémi Chardon, à Juppé pour qu’il s’occupe des DOM-TOM. D’ailleurs, Claude ne pouvait pas le sentir ; comme toujours, elle avait bien raison. Quant à mon ancien chef de cabinet, Jean-Eudes Rabut, je te conseille de l’éloigner. Il a suivi depuis des années les questions du logement. Il est temps qu’il fasse autre chose. Finalement, la seule personne qui vaille vraiment la peine que je l’emmène à l’Elysée, c’est mon fidèle huissier José. J’aime parler avec lui. Parfois même, nous disparaissions tous les deux pour aller déguster une bonne bière sur les Quais. Lui au moins ne m’a jamais rien demandé. Il est désintéressé. C’est bien le seul ! De surcroît, il sait écouter. J’ai une entière confiance en lui. J’aime son jugement sur les choses et les gens. D’ailleurs, il fut le premier à me conseiller de prendre mes distances avec vous tous. « Ça sent mauvais », ne cessait-il de me répéter. Il avait raison. Et puis j’ajoute que c’est bien le seul de nous tous à n’avoir jamais voulu être logé par la Ville. Et puis je dois bien te dire que l’idée de ne plus avoir à supporter les colères hystériques de Dominati est un profond soulagement. Heureusement, il n’a que deux fils, sinon il n’y avait pas assez d’arrondissements pour caser sa famille. Je te conseille d’être avec lui aussi ferme que je l’ai été moi-même : les fils oui, les cousins pas question. Vois-tu, Jean, il y a un moment où il faut savoir taper du poing sur la table. Appuie-toi sur ce brave Romani. Il ne connaît ni Paris, ni les Parisiens, mais il sait admirablement flatter les petits travers de la nature humaine. Conserve-lui son bureau de questeur, son canapé, et ses frais de représentation. Avec cela, tu te l’attaches. Méfie-toi enfin de Cabana ; il aurait tôt fait de te fâcher avec tout Paris. Ses idées en matière d’urbanisme sont folles. Il n’est pas très grand, c’est sans doute pour ça qu’il trouve que les immeubles ne sont jamais assez hauts.

Je m’aperçois que je suis en train de revenir à mes anciennes amours. Il est temps d’y mettre un terme. Je te l’ai dit, la mairie, c’est fini. Courage Jean ! Sois sans faiblesse, Paris est à toi. Essaye. donc de ne pas dilapider ce que j’ai eu tant de mal à te laisser. Bien amicalement à toi,

Jacques Chirac

P.S. : Je ne sais ce qu’il y a dans les domaines des HLM de Paris, mais Toubon me dit que ce n’est pas très bon. Tu devrais te renseigner. A propos, on me parle d’un certain Peyrolle qui serait un élu corrézien. Qui est-ce ?

Réponse de Jean Tibéri à Jacques Chirac

Monsieur le président de la république et cher Jacques,

J’ai été très touché par tes chaleureuses félicitations. La mairie de Paris est pour ma famille et moi-même un aboutissement. Tu sais combien je me suis engagé à tes côtés depuis tant d’années au service de notre capitale. C’est un grand soulagement pour moi de te savoir à ce point mobilisé à mes côtés. J’en aurai bien besoin. Tu peux être assuré que je continuerai à suivre scrupuleusement la ligne que tu nous a fixée depuis dix-huit ans. Je n’hésiterai pas à solliciter ton avis avant de changer le moindre responsable. Je connais les fidélités qui t’ont toujours lié aux plus hauts responsables de l’administration parisienne. Je ne te cache pas cependant mon étonnement. Emmener avec toi José, ton huissier, est une erreur. Je sais bien qu’il est corrézien d’adoption, qu’il s’entend avec ton nouveau chef de cabinet à l’Élysée, Annie L’Héritier. Il est bien le seul à laisser ici un souvenir détestable. Il t’a toujours arrangé tes petites affaires mais enfin, c’est un fourbe qui écoute aux portes, qui a toujours dit le plus grand mal des Corses. Quand je pense que son père est espagnol. Je préfère te prévenir qu’il est capable de faire battre des montagnes et qu’il ne manquera pas de faire régner sous peu à l’Élysée le climat délétère qui a si longtemps caractérisé l’Hôtel de Ville. Enfin, tu feras bien comme tu le veux. Après tout, c’est toi le président.

Quant à ton bureau, car c’est bien du tien dont il s’agit, je considère comme un honneur que notre président de la République l’occupe Ce simple fait remplit les Parisiennes et les Parisiens d’une indicible fierté. Tu ne t’imagines pas l’honneur que tu leur fais. En revanche, pour l’appartement, je serais heureux que nous puissions l’occuper à notre tour. Ma chère Xavière y tient, essentiellement. J’ajoute que tu nous libéreras ainsi les deux appartements de la Ville qu’occupent mes deux enfants. Ils ont l’intention de venir habiter à l’Hôtel de Ville. C’est vraiment adorable.

Je t’en prie, ne me parle pas de Toubon, pas plus que de Juppé d’ailleurs. Ton garde des Sceaux n’attend que mon échec. Il a exigé d’être adjoint sans délégation de surcroît. Je suis certain que c’est pour mettre son nez partout. Avec ça, tu peux être sûr que les affaires des Parisiens iront mieux. A l’état normal, il est en permanence agité par un mouvement brownien. Tu peux imaginer ce qu’il est devenu, alors que tu n’étais pas là et qu’il pense

avoir autorité sur les juges. Cela finira mal. Si nous avions une armée, je suis certain qu’il déclarerait la guerre

aux communes voisines. Quant à Juppé, je ne peux pas dire que sa solidarité m’a impressionné

après les municipales m’est resté au travers de la gorge. Bien sûr, je n’ai rien répondu. Tu sais d’ailleurs que ce n’est pas mon genre de dire quelque chose, mais fais-leur savoir de ma part que je ne suis pas décidé à porter le chapeau à moi tout seul. Après tout, on ne peut pas dire à la fois que j’ai été transparent pendant toutes ces années à tes côtés et que dans le même temps ma seule action et ma seule personne sont responsables de tous les dysfonctionnements actuels et de la perte de six arrondissements. Sans doute aussi devrais-je me considérer responsable de la perte de la finale de la Coupe d’Europe par le PSG. D’ailleurs, Jacques, toi même, tu n’as guère levé le petit doigt durant cette campagne municipale. Pas un mot. Pas un communiqué. Pas même un coup de téléphone. A croire que j’étais devenu un paria. Je me suis vu dans la peau de Sarkozy, encore que pour lui c’était mérité. Mais moi qu’ai-je fait d’autre que de t’être fidèle, de me taire, ou les deux à la fois ? C’est un comble, il a fallu que Balladur me soutienne. Oui, Balladur, Édouard ! J’ai l’audace de t’en parler, toi qui ne veux même plus qu’on prononce son nom devant toi. Balladur, lui, m’a soutenu. Et je suis certain que ce n’est pas seulement à cause de l’appartement de son fils. Heureusement, il y a aussi Roger Romani. Lui ne m’a pas laissé tomber Quand ça va mal, nous nous retrouvons dans son grand bureau autour d’un verre de Cap Corse. Ça nous rappelle notre île et ça prépare le questeur à sa sieste qu’il fait toujours allongé sur son canapé, derrière son paravent. C’est là qu’il pense être le plus utile. Enfin, tu ne m’as guère facilité la tâche en nommant tous ces élus parisiens ministres. De quoi voulais-tu donc les remercier ? Le pire, c’est Debré. Tu te rends compte qu’il a voulu la Culture. Oui, la Culture. Je n’y connais rien, mais tout de même, il y a des limites à la provocation. Tu m’as imposé tous tes ministres comme adjoints, même les battus. J’aurai ma revanche. Je vais vendre les appartements qu’ils occupent au nom de la transparence et de la démocratie. Je commencerai par celui de Juppé et, s’il n’y a pas d’acquéreur, c’est moi qui m’en porterai acheteur. Crois-moi, celui-ci a voulu aller à Bordeaux. Je veillerai à ce qu’il y reste.

Ce qu’il a dit

Tu sais, je finis par me demander si j’en avais vraiment envie, de cette mairie de Paris. Peut-être ai-je trop attendu ? Peut-être que le moment pour me la laisser n’était pas le meilleur ? Mais sans doute aurais-je préféré que tu bénéficies encore d’un an ou deux pour terminer ton œuvre. J’ai la fâcheuse impression que cela arrange trop de monde que cela soit moi maintenant. C’est sans doute tes idées, mais j’ai fini par me dire qu’on voulait me faire porter un chapeau trop grand pour moi. Mais rassure-toi, depuis j’ai chassé ces mauvaises pensées. Xavière et les enfants sont si fiers. Après tout, ce n’est pas rien d’être maire de Paris !

Jean Tibéri

5 - Signé Line Renaud (encore)

Monsieur le Président de la République, Mon grand Jacques,

Je n’en reviens pas. Je ne peux même pas y croire. Tes collaborateurs commencent à te cacher ton courrier personnel. Tu seras certainement curieux d’apprendre qu’on a fait répondre à ma lettre par l’une de tes obscures collaboratrices. Oui, c’est la vérité, à moi, ta si vieille amie, ton soutien le plus fervent, me faire répondre par une employée, une employée qui se permet de m’adresser ses sentiments respectueux et dévoués ! Qu’est-ce que j’en ai à faire de son dévouement, moi qui t’embrassais déjà quand cette inconnue était encore à l’état de projet dans la tête de ses parents. Et son respect ! Qu’est-ce qu’il me fait, le respect de cette technocrate, moi qui ai échoué au BEPC ! J’ai donc décidé de prendre les grands moyens. J’ai demandé à José, ton fidèle huissier qui m’embrasse comme du bon pain, de donner la copie de ma lettre (heureusement que je l’avais gardée, sinon, tu te rends compte un peu de la catastrophe) à Claude qui m’a promis de te la remettre en mains propres. Comme ça, je suis bien certaine que tu l’auras et que personne n’aura eu le culot d’avoir ouvert ton courrier Intime. Dorénavant, il faudra donc trouver un nouveau système. José m’a dit qu’il existait une valise diplomatique ou quelque chose comme ça. Je n’ai pas la mémoire exacte des mots compliqués. Simplement, Il faudra que tu m’indiques le nom d’une excellence (c’est comme ça paraît-il qu’on appelle les ambassadeurs dans « Point de vue-Images du monde ») qui sera chargée de transporter mon courrier.

Mon grand Jacques, je t’en prie, ne les laisse pas t’isoler. Sinon, tu finiras comme Giscard ou, pire, comme Balladur ! Tu te rends compte, terminer comme Balladur ! Je ne peux pas l’imaginer. S’ils faisaient ça, ils auraient affaire à moi. Tu peux le croire. D’ailleurs, si tu ne me répondais pas, je n’hésiterais pas une seconde, je viendrais moi, oui, je débarquerais à l’Elysée ! Et ils verraient de quel bois je me chauffe. Ils ne te garderont pas tout seul pour eux. Tu appartiens à la France, au peuple français. Et le peuple, c’est moi. J’attends quarante-huit heures, mon grand Jacques, et j’interviendrai. Et, crois-moi, je ferai mieux que les soldats de l’ONU en Herzégomachin. Tu sais pouvoir compter sur moi. Je sais que ça te fera du bien de le savoir. Ton amie fidèle et sensible,

Line Renaud

Réponse de Jacques Chirac à Line Renaud

Ma chère petite Line,

J’ai bien reçu tes deux courriers. Si tu savais comme ils m’ont fait plaisir. Tu t’imagines aisément ce qu’a été mon emploi du temps ces derniers temps, c’est ce qui explique que je n’ai pu te répondre aussi rapidement que je l’aurais souhaité. Surtout, je ne veux pas que tu marques la moindre rancune â l’endroit de mes collaborateurs. Ils t’admirent tant ! Je suis fasciné de voir à quel point tous, je dis bien tous, connaissent l’intégralité de ton œuvre. J’ai même surpris l’autre jour Maurice Ulrich écoutant « La Demoiselle d’Armentlères ». Tu me diras que c’est normal à son âge. Mais il y a mieux puisque, depuis qu’il connaît nos liens d’amitié, le secrétaire général adjoint, Jean-Pierre Denis - un jeune -, ne quitte plus son Walkman et tes cassettes. Je suis certain qu’il est sincère dans son admiration pour toi. Quant à Jacques Toubon, il ne faut pas que tu lui en veuilles. Il n’a jamais rien compris à la grande musique ; il fallait vraiment que ça soit ce pauvre Balladur pour penser en faire un ministre de la Culture ! La meilleure preuve que je me méfie de ses goûts artistiques est que je n’ai pas voulu qu’il devienne maire de Paris. Jean Tiberi, c’est quand même autre chose. Et pour les arts et lettres, auxquels, comme toi, je suis très profondément attaché, c’est une vraie garantie. J’ai été profondément touché par ta si chaleureuse idée qui consiste à venir me voir à l’Elysée. Comme je serais heureux que tu le fasses ! Si cela ne tenait qu’à moi, je t’inviterais dès aujourd’hui. Mais hélas, mille fois hélas, je ne suis pas maître de mon emploi du temps. Durant les six prochains mois, je serai

conduit à aller de conférences internationales en colloques onusiens. J’ai bien sûr la possibilité d’emmener avec moi quelques invités prestigieux ; je pourrais t’inviter au prochain G7 sur la réforme du système monétaire. Tu y ferais merveille. Je vois d’ici Helmut Kohl, ravi de découvrir une Française, aussi spontanée que lui. Je ne me fais aucun souci, tu t’entendrais avec Felipe Gonzalez. Fais attention avec celui-là, c’est un coureur invétéré ! Avec John Major, ce sera plus dur. Il ne faudra pas que tu t’attardes. Il est si snob. François Mitterrand m’a mis en garde: un véritable Anglais. Ignore-le, il risquerait de te faire une réflexion désagréable sur ta tenue. Penses- tu, il n’aime pas les couleurs. Mais je vois bien que je suis en train de rêver. Je serais tellement heureux que tu sois à mes côtés! Je crains hélas que tu ne t’ennuies trop, ces réunions internationales sont assommantes à un point que tu n’imagines pas. J’ai une meilleure idée : dans quelques mois, quand je pourrai bénéficier d’un peu plus de temps, tu viendras dîner à l’Hôtel de Ville de Paris. J’ai gardé l’appartement, et je n’ai pas l’intention de le rendre. Nous ferons un dîner en famille, juste toi, Claude, José et moi. Ainsi, nous ne serons pas dérangés. Ce sera aussi familial et discret que tu l’as toujours souhaité. Nous parlerions du bon temps. Et même, si tu le veux, de ce superbe maillot de bain bleu marine dont j’ai gardé un souvenir aussi précis que celui d’un égyptologue découvrant pour la première fois la Grande Pyramide. Mais non ! je t’entends d’ici protester. Ce n’est pas la Pyramide qui me fait penser à toi. Tu es très bien comme ça ! Je voulais simplement te dire que j’avais gardé en mémoire chaque instant de notre premier voyage à Los Angeles chez Gregory.

Ton idée de Marianne est formidable. Elle tombe pile-poil. Tu te rends compte ! Enfin, avec toi, nous aurions une véritable Marianne. Depuis Brigitte Bardot, il n’y a pas eu mieux. Le pays saura se reconnaître dans ta personne, dans ton physique, dans ton langage, dans ton œuvre. Oui, vraiment, ma petite Line, si cela ne tenait qu’à moi, tu serais déjà notre Marianne depuis longtemps, et pour toujours. Mais hélas, mille fois hélas, la procédure pour désigner la future Marianne est extrêmement longue et compliquée. Il faut d’abord être retenue sur une liste d’aptitude dressée par l’Association des maires. Je suis certain qu’ils seraient aussi enthousiastes que moi. Mais le problème est qu’ils te feraient passer un examen sur les finances locales et le droit administratif. C’est bien normal de vérifier les compétences de notre future Marianne ! Dis-moi où en sont tes connaissances sur l’ensemble de ces sujets et si tu peux consacrer une semaine aux divers examens nécessaires Une fois que tu auras franchi cette première étape, il en restera une autre, ô combien plus difficile, celle-là ! du Conseil constitutionnel. Comme tu le sais, il est présidé par Roland Dumas, qui n’aime que les jeunes. Oh oui ! tu es jeune encore, c’est certain, mais il y a des candidats qui auraient l’outrecuidance d’être encore plus jeunes que toi. Ne dis pas que c’est insurmontable, je dis seulement que ce sera difficile. Enfin, je vais essayer et je te tiendrai au courant. Je dois à la vérité te dire que j’y avais déjà pensé et que souvent, j’en avais parlé avec Bernadette et Claude. Si je ne te l’avais pas demandé, c’est uniquement parce que Claude m’avait dit que cela allait te gêner. Connaissant ta modestie, je me suis donc abstenu de t’en toucher le moindre mot. Tu vois, j’ai sans doute eu tort mais c’était une question de pudeur.

Ma petite Line, tu sais comme je suis sincèrement touché par les sentiments que tu me portes. Ils sont tout à ton honneur. Mais tu devrais faire un peu plus attention lorsque tu m écris pour me parler de tes souvenirs avec moi. Je ne suis plus seul. Je suis président de la République et je n’ai confiance en personne. Je suis obligé d’être sur mes gardes. Je n’ai notamment pas le moindre ambassadeur en qui je puisse avoir suffisamment confiance pour lui confier ton courrier personnel. Je sais, c’est dur, c’est affreusement triste, mais c’est ainsi. Le devoir d’Etat implique aussi de savoir endurer ses souffrances personnelles. Alors j’ai une idée. Durant mon septennat, je me demande s’il ne serait pas plus commode pour toi d’entretenir une correspondance avec Alain Juppé. Je sais qu’il nourrit une véritable passion pour toi. Tu es tout à tait son style d’intelligence et de caractère. D’ailleurs moi- même, quand je le vois, je ne peux m’empêcher de penser à toi. On dirait un frère et une sœur ; vous auriez même pu être jumeaux. Si, si, je te l’assure, je n’exagère pas. D’ailleurs, tu me connais, je n’exagère jamais. Je suis plutôt du style modéré. Je vais donc lui en parler, si tu me le permets. Vous pourriez correspondre utilement ; tu

lui donnerais tes idées sur la France et sur le monde, il te recevrait aussi souvent que tu le voudrais. Vous dîneriez

et déjeuneriez ensemble aussi souvent que vous le souhaitez. Rassure-toi, je le connais

La transparence faite

homme. Il me rendra compte de tout. Me répétera l’intégralité de vos conversations. Ainsi je pourrai, à distance, rester en contact avec toi. Notre amitié restera la même. Et puis, si tu le souhaites, tous les deux ou trois ans, nous pourrions nous voir. Je pense même pouvoir venir à Rueil pour prendre l’apéritif. Que penses-tu de cette idée ? Je suis certain que tu la trouves absolument formidable. Vois-tu, ma petite Line, nous deux, qui avons vécu, qui connaissons la vie, nous savons mieux que d’autres que l’amitié est un bien précieux qu’il convient de savoir protéger et entretenir. Tu es mon amie, Je suis ton ami. Nous sommes amis. C’est cela qui compte et qui permettra que dans sept ans, à la fin de mon septennat, Je serai si heureux de te revoir et de profiter enfin de toi,

Ton grand Jacques

10 - Signé Jacques Chirac

Note à Jacques Pilhan et Claude Chirac

J’ai parfaitement conscience que la rentrée sera particulièrement difficile. Après s’être acharnée sur mon Premier ministre, l’avoir déstabilisé, et être en voie de l’achever, la presse va bien finir par s’intéresser à moi. L’état de grâce présidentiel ne survivra pas à l’été. J’en suis absolument convaincu. Croyez-en mon expérience, les cataclysmes arriveront de tous les côtés. Il est même possible que les balladuriens retrouvent quelques couleurs. C’est dire que tout est possible. Il nous faut donc nous préparer à cette période de gros temps et prendre les mesures d’organisation indispensables afin d’être le moins possible pris au dépourvu. Je vous demande donc de veiller avec attention à ce que mes consignes soient appliquées à la lettre. Si vous rencontrez des difficultés, n’hésitez pas à m’en informer. Dans la seconde, je saurai être impitoyable, si nécessaire.

Premier point : les affaires de la mairie de Paris produisent un effet absolument déplorable dans l’opinion. Il convient qu’en aucun cas mon nom ne s’y trouve mêlé. Ce n’est d’ailleurs que justice, puisque voilà des années que je ne m’en occupe absolument plus. J’ai eu le tort à l’époque de laisser Tiberi, Romani et Dominati, les trois Corses, régenter le tout. Beau résultat ! Je suis en droit d’attendre qu’ils s’assurent que l’on ne m’ennuie pas avec toutes ces affaires médiocres. J’ai cependant les plus grandes craintes, quant à leur capacité à gérer leur

communication. Il n’y a d’ailleurs qu’à voir comment les dossiers sensibles se retrouvent dans la presse. Il se peut qu’ils vous demandent de l’aide et des conseils. Je vous interdis de le faire ; cela ne servirait à rien, si ce n’est à nous y embarquer. Il conviendra de faire comme Villepin a commencé à le dire : encourager la presse

à faire son travail d’investigation. Oui, parfaitement, les encourager. Tant qu’ils s’occuperont de la mairie de

Paris, ils ne s’occuperont pas de moi. Veillez dans le même temps à gommer de ma notice biographique dans le

« Who’s Who » la mention qui a été faite de ma présence à la tête de la municipalité parisienne. Après tout, cela

n’a duré que quelques années et c’était déjà il y a trois mois. Il y a de bonnes chances pour que tout le monde ait déjà oublié. N’oubliez jamais qu’en matière de communication politique, plus c’est gros, mieux ça passe. Inutile de se compliquer la vie avec des règles trop élaborées. Mieux vaut s’en tenir à de bonnes vieilles habitudes qui ont déjà fait leurs preuves. Je vous signale, Jacques, que c’est ainsi que j’ai été constamment réélu, dans ma circonscription du plateau des Millevaches depuis 1967. Ce n’est pas rien, tout de même ! Et puis, mettez-vous dans la tête que ce n’est plus François Mitterrand le président de la République. Il était vieux, je suis encore jeune ; il était pervers, je suis simple ; il était torturé, je suis zen !

Deuxième point : dans vos contacts avec les journalistes, vous devez systématiquement privilégier les plus

jeunes, les moins expérimentés, et les moins titrés. Ils seront flattés que vous les traitiez ainsi ; vous les formerez

à votre main et vous bénéficierez d’un réseau qui nous sera acquis, et dont l’utilité sera grande lorsque les ennuis

arriveront. Ne perdez surtout pas votre temps avec les éditorialistes. Il n’y a rien à en tirer, si ce n’est des ennuis. Ce sont des prétentieux qui croient tout savoir, qui sont coupés de notre peuple et qui, de ce fait, ne m’ont jamais aimé. Serge July, Alain Duhamel, Catherine Nay, ou pire encore Jérôme Jaffré se sont toujours trompés sur tout. Ce sont des nuisibles. Ne leur donnez aucune information. Au besoin, n’hésitez pas à les humilier. Tout le monde s’en réjouira, surtout leurs confrères. Faites deux exceptions à ce salutaire principe avec, au « Figaro », Paul Guilbert et Franz-Olivier Giesbert. Eux au moins connaissent le peuple et me connaissent. Il convient donc de leur faire confiance. Ils ne trahiront pas. Je m’en porte garant.

Troisième point : je vous demande de voir tous les jours mon brave huissier José. Il faut l’écouter ; il vaut beaucoup mieux que tous les panels de BVA. A ma demande, il va chaque jour dans un bistrot différent ; le temps qu’il ait cuvé sa boisson du jour, croyez-moi, c’est sa pêche qui est la bonne. Grâce à lui, j’en sais davantage sur les réactions du pays profond que tous les rapports que m’adresse ce benêt de Jean-Louis Debré. Vous veillerez à ce que José soit rémunéré de ses bons et loyaux services sur l’enveloppe des fonds secrets que je vous ai attribués.

Quatrièmement : vous couperez définitivement - je dis bien définitivement- toute relation et tout rapport avec le journal «Le Monde», qui est totalement inféodé à Alain Minc, lequel est complètement sous l’emprise de la pensée

unique. Je fais par ailleurs mon affaire de casser leur tour de table. Jean-Marie Colombani est bien plus malfaisant qu’un socialiste, il était balladurien. Il faut donc s’en méfier comme de la peste. J’attends de voir l’évolution de

« Libération » pour fixer les mêmes règles à son endroit. Quant à la télévision, appuyez-vous au maximum sur

La Cinquième et son président Jean-Marie Cavada. Après tout, ce ne sera que justice puisqu’il s’agit de la chaîne du savoir. Il est donc naturel qu’elle sache. Cavada est un véritable professionnel. Rappelez-vous qu’il fut le seul durant la campagne présidentielle à avoir eu le courage de m’interroger sur mon goût pour les pommes. Ce n’est

pas Elkabbach qui aurait osé le faire ! Il n’y a rien à en tirer de celui-là. Pensez qu’il a fait un livre avec Balladur, c’est dire la confiance que l’on peut lui faire !

Cinquièmement : je veux qu’en toute circonstance l’on mette en avant ma simplicité et ma proximité avec le peuple. Inutile d’essayer de me faire jouer l’intellectuel. J’ai écrit deux livres durant la campagne. Après tout, c’est bien suffisant. Pas question que je m’y remette. D’ailleurs, depuis que nous sommes ici; Christine Albanel n’a plus aucune idée. On dirait le «ravi » des crèches de mon enfance. Je n’ai donc plus personne pour écrire et je m’en trouve parfaitement bien. Pas question non plus de me faire jouer le chien savant dans tous les colloques où l’on m’invite ; ça m’ennuie à mourir, ça ne sert à rien. Je veux en revanche multiplier les déplacements en province. J’aime les bains de foule, j’adore serrer les mains, signer des autographes, embrasser des enfants, célébrer la France éternelle. Je ne me sens jamais autant moi-même que sur le terrain. Je veux que l’on m’organise un tour de France tous les deux mois et, quand nous approcherons des législatives de 1998, nous passerons à un par mois. Je ne m’en remets pas, voyez-vous, d’avoir dû arrêter la campagne. C’est si bon, la campagne ! Ah, s’il n’y avait que les campagnes, comme la vie politique serait belle et douce ! Hélas, trois fois hélas, il y a l’élection. Et, pire que cela, les lendemains d’élection. Mon véritable cauchemar : notez bien que je ne veux plus voir un seul préfet en uniforme à moins de 100 mètres de moi. Ils sont le symbole honni d’une élite dont le peuple et moi ne voulons plus entendre parler. Vous veillerez à ce que le Falcon 900 de la présidence se pose dans tous mes déplacements à 50 kilomètres de mon point d’arrivée, afin que je n’y apparaisse qu’en voiture. Je veux que l’on garde ma vieille Citroën ; au besoin, faites la vieillir par les ateliers de la présidence. Je ne verrai que des avantages à ce qu’une ou deux rayures soient faites à la carrosserie. J’ai d’ailleurs mon idée. Balladur a bien fait le coup de l’autostop. J’aimerais que mon pneu crève sur la route de mon prochain déplacement. Il faudra dire à José de préparer le cric, je changerai moi-même le pneu. Que Claude prévienne Carreyrou (il est prêt à tout), cela fera de très bonnes images pour le 20 heures. Sixièmement : je vous demande de veiller à ce que je ne sois entouré que par des jeunes, comme au 14 juillet. Mais des vrais jeunes. Pas comme Juppé, Séguin, ou tous les autres. Même François Baroin fait beaucoup trop vieux. Je veux des vrais jeunes donc, comme Patrick Bruel, Vincent Lindon, ou même Patrick Sabatier. Après tout, ce sont eux qui m’ont fait confiance, m’ont soutenu, m’ont aidé. Pour des raisons biologiques évidentes, ils ne m’ont pas connu dans le passé. Ils ne savent rien de moi. Ils m’ont découvert en 1995. Il faut que vous en sachiez profiter. C’est ma clientèle. Je vous demande d’y veiller scrupuleusement. Septièmement : il convient de rechercher en urgence un endroit où je pourrai passer mes vacances d’été. Convoquez « Paris-Match pour le reportage habituel. Le parfait contre-exemple était les photographies de la famille Balladur dans leur appartement si bourgeoisement aménagé. J’ai quelques idées. Bernadette et moi pourrions peut-être nous rendre dans la journée dans un gîte rural aveyronnais. Cela fera tellement plaisir à Jacques Godfrain. Nous pourrions également nous détendre dans une pension de famille à Mantes-la-Jolie chez notre compagnon du coin Pierre Bédier. Une fois l’affaire médiatiquement bouclée, nous filerions à l’étranger. Bien malin celui qui découvrira la supercherie. A moins que vous ne préfériez que nous laissions filtrer l’information, selon laquelle j’ai choisi de me reposer chez Line Renaud. Bien sûr, Rueil-Malmaison, ça ne fait pas très populaire, mais Line Renaud, ça fait culturel. Douste-Blazy pourra se joindre à nous pour la photographie. Je suis certain que les véritables artistes et écrivains français y seraient particulièrement sensibles. Il faudra également me trouver un concert où je pourrai me rendre. J’ai tellement dit que je détestais la musique qu’il va bien falloir que je donne des gages. Si vous saviez comme je suis heureux d’être débarrassé de la mairie de Paris ! J’avais en horreur le football. C’est un sport de femmelettes qui passent leur temps à se sauter au cou. Ce n’est pas comme le rugby, un véritable sport d’hommes virils et loyaux. Quand je pense que je devais aller voir le PSG au moins une ou deux fois chaque année ! Un supplice ! Aujourd’hui encore, j’ignore tout de ce sport qui m’est totalement hermétique. Même Philippe Séguin a renoncé, c’est dire !

Huitièmement - j’allais oublier le plus important : il faut commencer à faire dire, et si possible écrire que le gouvernement gouverne et que moi, je préside. Je ne suis donc pas engagé par tout ce qu’il fait, surtout ce qu’il fait mal. J’aimerais que l’on s’abstienne de me faire prendre en photo aux côtés de MM. Juppé, Millon, de Charette, Debré et Madelin. De même que les femmes : je souhaite éviter Mmes Hubert, de Veyrinas. Sudre, de Panafieu et Couderc. Il faudra même me trouver en urgence deux ou trois domaines où je puisse clairement montrer la distance qui existe entre ce gouvernement et moi. Je n’ai pas compris pourquoi ils ont eu cette idée curieuse d’augmenter les impôts. Comment ils ont bien pu s’y prendre pour s’embourber en Bosnie, et pour quelles raisons ils ont tous la maladie de s’entourer de technocrates. Tiens, à ce train-là, je vais finir par avoir de la considération pour Jean-Jacques de Peretti. Au moins, lui, il ne fait rien, ça lui évite de dire et de faire des conneries. Si les autres pouvaient en faire autant, on aurait une petite chance de s’en sortir ! Quant à toi, Claude, je te demande d’apprendre aux côtés de Jacques Pilhan. Écoute, applique-toi, imbibe-toi de sa science qui est grande et qui m’est totalement étrangère. Un jour, je l’espère, tu pourras assumer seule à mes côtés cette tâche que je t’ai confiée. Quant à vous, Jacques, veillez sur Claude, elle est ce que j’ai de plus cher au monde, elle est votre sauvegarde à mes côtés. N’oubliez jamais que chez nous les gaullistes, on chasse en bande comme des loups et l’on se déchire comme des chiens. Méfiez-vous, c’est bien pire qu’au Parti socialiste.

Jacques Chirac

11 - Lettre de François Mitterrand à Jacques Toubon

Monsieur le président de la République,

Je vous prie de trouver ci-joint la copie du courrier que vient d’adresser votre prédécesseur à votre garde des Sceaux. J’attends vos instructions. Vôtre, Dominique de Villepin.

Monsieur le Garde des Sceaux,

Surtout il convient que vous ne vous mépreniez sur l’intention qui me fait un devoir impérieux de vous écrire. Il ne s’agit, en aucun cas pour moi d’exprimer une quelconque solidarité politique à votre endroit, ou encore moins à celle de vos amis. Je ne me suis jamais reconnu dans vos Idées. Ce n’est certainement pas maintenant, alors que je suis à la fin de ma vie, que je vais changer. Il ne s’agit pas davantage de marquer pour moi un quelconque intérêt pour la vie et la chose politique actuelle. J’en ai tant vu, tant vécu ! Mes souvenirs sont si nombreux qu’ils font à merveille mon présent en même temps qu’ils me donnent l’illusion d’un avenir encore présent. Je ne veux en aucun cas ni aider, ni, à l’inverse, désavantager mes amis du Parti Socialiste. Je les appelle toujours mes amis. Je dois dire qu’il s’agit plus d’une habitude, d’un tropisme même, que d’une réalité. Je les ai oubliés aussi vite qu’ils m’ont laissé tomber. Et croyez bien que ce fut rapide. Mais c’est de ma faute. J’ai dû trop les engraisser tout au long de ma vie politique. Non seulement, ils ne m’ont gardé aucune reconnaissance, mais de surcroît, ils m’en veulent. On se demande bien pourquoi. Regardez ce Jospin, c’était un obscur enseignant. Son destin inéluctable consistait à ânonner les mêmes matières sa vie durant à des étudiants qui n’en avaient cure. Son physique et sa personne ne le prédisposaient pas, c’est le moins que l’on puisse dire, à la communication. Il était triste. Il l’est plus encore. Chez lui, ce qui compte, ce n’est pas qu’il soit laïc, non c’est qu’il reste dogmatique. Durant les guerres de religion, il n’aurait certes pas torturé, il était trop intellectuel pour cela. En revanche, c’est certain, il aurait revendiqué la place prépondérante dans le jury qui vous déclarait hérétique aussi vite que l’on attrapait la petite vérole dans les faubourgs nauséabonds et malfamés du Paris du Moyen Age.

Vous vous imaginez aussi aisément que ce n’est pas pour régler des comptes avec tous ces médiocres qu’aujourd’hui j’ai éprouvé le besoin de vous écrire. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Cela fait trois mois que je vous observe. Vous vous agitez comme Chirac naguère. Après tout, ça ne lui a pas si mal réussi. Vous brossez des idées générales avec le ton docte qu’il convient. Je ne peux vous le reprocher. Je l’ai pratiqué moi-même si souvent. Votre physique, j’ai pu le noter, en bien des circonstances, vous sert à merveille. Qui pourrait douter de vos bonnes intentions en voyant cette bouille ronde comme un cercle fait au compas. Ces deux billes bleues qui, à défaut de laisser passer votre intelligence, livrent une réelle bonhomie. Finalement, et à la réflexion, j’ai peut-être de la sympathie pour vous. Un peu comme on en éprouve à l’endroit de celui qui en classe, malgré ses efforts, a des difficultés à suivre. Plus franchement, ma sympathie pour vous se nourrit bien davantage de l’antipathie forte, marquée, profonde, viscérale que j’éprouve à l’endroit de ceux dont vous avez la responsabilité : les juges. Ah, les Juges !

C’est justement d’eux, dont je souhaitais vous entretenir. Ce sont des êtres malfaisants par nature, par action et par conviction. on ne s’en méfie jamais assez. Et vous, vous êtes en train de chausser les bottes de sept lieues de l’échec de vos prédécesseurs à ce poste : Vauzelle, Nallet ou Arpaillange. Vous avez noté que dans cette liste, qui n’est pourtant pas flatteuse, je ne cite pas Pierre Méhaignerie. Car, voyez-vous, il y a des limites. Lui a été le garde des Sceaux le plus malmené : il n’a jamais rien su garder, pas même son insuffisance. Il n’y a rien qui

m’énerve plus que l’expression « petit juge ». Mais c’est une tautologie parfaite. Par définition, un juge est petit; Croyez-en mon expérience. Durant l’Occupation, certains des plus fidèles et zélés collaborateurs de l’occupant furent des juges. Au nom de l’indépendance de la justice, ils envoient au cachot tout ce qui n’est pas strictement dans la norme du moment. Quand la norme change, ils changent eux aussi. Ce n’est qu’une affaire de moment, Et ne croyez pas qu’il s’agisse chez moi de l’aigreur du vieil avocat que je suis toujours resté à l’endroit de ces magistrats honnis, qui passent leur temps à mépriser ces membres du barreau, assommants de bavardises et de futilités. C’est bien plus grave que cela. Si vous les laissez faire, ils vont finir par tuer le métier. Je veux dire le métier politique. Et, avec nous, disparaîtrait la démocratie.

Voilà monsieur Toubon ce qui est en cause et c’est bien grave croyez-le. Encore une fois j’ai quelque mérite à tenir ces propos. Je ne suis plus en cause et je ne le serai plus jamais. Pour une fois, ma démarche est complètement désintéressée. J’ajoute que j’ai eu bien de la chance. Car, sur mes deux septennats, ils m’en ont laissé un se dérouler relativement tranquillement. C’est une chance que n’aura pas mon successeur, votre ami Chirac. Regardez un peu le culot qui est le leur. Le nouveau président n’est là que depuis huit semaines et déjà ils s’attaquent à son parti. Pour moi, ils avaient attendu huit ans. Pour le successeur de Chirac, ce sera huit jours, ils n’ont peur de rien. Ils fouillent les coffres, violent les domiciles privés, débarquent dans les sièges sociaux des partis. Croyez-vous qu’ils en aient honte ? Pas une seconde. Comme dirait mon arrière-petit-fils, ils ont la haine. La haine de tout ce qui bouge, de tout ce qui brille et de tout ce qui leur fait de l’ombre. Tiens, je connais des chefs d’entreprise (de fameux lâches, aussi) qui, lorsqu’ils sont convoqués par un juge d’instruction, revêtent leur plus vieux costume. Vous imaginez un peu Pierre Suard avec un trou à son costume. C’est risible. Moi, je suis d’une autre trempe et ils le savaient, les petits juges. C’est bien pour cela qu’en quatorze années de présidence il n’y en a pas un seul qui ait osé me rendre visite. Vous entendez, pas un seul ! Et s’il avait pris l’idée saugrenue à l’un d’entre eux de venir, j’aurais revêtu mon costume le plus neuf et le plus précieux. C’est comme cela qu’il faut les traiter et pas autrement. De toute façon, maintenant, il est déjà trop tard. Permettez donc que du haut de ma grande expérience, je vous prodigue quelques recommandations qui pourront paraître utiles.

D’abord, lorsque l’un de vos amis risque d’être pris dans leurs filets, faites-le partir à temps. Regardez ce brave Boucheron, il est aujourd’hui quelque part en Amérique latine. Bien malin celui qui mettra le grappin dessus. Force est de constater qu’il m’a valu moins de désagréments que ceux qui ont cru intelligent de rester. Bien sûr, mieux vaut bien choisir son pays. Pas comme ce pauvre Médecin qui a fait par sa propre maladresse deux fois de la prison. Une fois en exil et une fois au retour. Ça n’est pas très malin. Il est peut-être plus honnête qu’on le dit pour avoir été si maladroit. De ce point de vue, j’aurais plutôt tendance à avoir une appréciation positive sur le comportement de ce monsieur Schuller qui me semble être parti au bon moment

Deuxième règle d’or, lorsque l’un de vos amis est pris, vous ne le connaissez plus. Vous ne l’avez jamais connu. Vous ignorez tout de sa personne et de sa famille. Ne croyez pas que cette attitude soit spécialement cynique. Finalement, on peut tout demander à un ami, sauf de se suicider pour lui. Je ne comprends pas, Gérard Longuet, s’il ne veut pas reconnaître qu’il était de la même promotion de l’ENA que le financier Cellier, c’est facile, il n’a qu’à nier avoir fait l’ENA. Il y a l’annuaire des anciens élèves, me direz-vous. Eh bien, il n’y a qu’à affirmer que les annuaires se trompent. Croyez-moi, j’ai fait bien pire. Est-ce que j’ai dit que j’avais été premier secrétaire du Parti socialiste pendant plus de vingt ans. Juste une seconde ! J’ai laissé Henri Emmanuelli s’expliquer. Le résultat ne s’est pas fait attendre : c’est lui qui a été condamné. Aussi, cette madame Cassetta dont on a parlé comme étant la responsable du financement du RPR, il faut affirmer que vous ne la connaissez pas. Dites par exemple que c’était une amie de Michel Roussin. D’ailleurs, je suis certain qu’elle n’a jamais été membre de votre mouvement. Et si par malheur elle l’avait été, alors rayez- la impitoyablement de vos listes.

Troisième conseil : cessez à tout moment de promettre à ces magistrats de valeur un doublement ou un triplement, ou pendant que vous y êtes, un quadruplement de leur budget. A force de promettre, vous serez un jour obligé de tenir. Alors vous aurez un beau résultat : les avoir augmentés pour qu’ils vous rendent la vie impossible. Soyez donc plus économe de vos propos et de notre argent. Sachez faire preuve de discernement. A une bonne décision doit correspondre une bonne, c’est-à-dire une utile promotion. A une mauvaise décision de leur part doit correspondre une bonne, c’est à dire utile sanction de la part du gouvernement. Œil pour oeil, dent pour dent, il n’y a que cela qu’ils comprennent. Charles Pasqua, comme toujours, avait été le premier à pressentir cette réalité. Son erreur, le malheureux, fut de choisir des policiers pour mettre en exécution son plan. Des policiers ! Pourquoi pas des gendarmes pendant qu’il y était. Ils sont aussi sots les uns que les autres. Il fallait rester entre professionnels et n’utiliser que des politiques. Croyez-en mon expérience, nous ne pouvons faire confiance qu’à nous-mêmes. Peu importe la couleur politique, car, aux yeux de ces « petits » juges, nous avons tous quelque chose à nous reprocher. Et si eux ne savent pas quoi, ils se disent que nous devons bien savoir. Nous ne sommes pas davantage pour eux qu’une femme berbère pour une tribu touarègue. Un comble, alors qu’ils sont censés appliquer la loi, nos lois ! D’ailleurs à ce propos, ce sera mon dernier conseil, il convient que le législateur soit plus méticuleux, qu’il prévoit tous les cas et les situations possibles et imaginables afin de réduire au strict minimum la capacité d’intervention et d’initiative des juges. Ma conviction est arrêtée depuis bien longtemps. Il n’y a pas assez de lois

et surtout elles ne sont pas assez précises. A défaut de pouvoir les museler, je ne saurais trop vous recommander de savoir les encadrer. Une fois ce travail réalisé, une bonne partie du chemin aura été parcourue pour le plus grand bien de la démocratie et du métier. Encore un mot, ne vous faites pas trop d’illusions sur le poids et la portée des honneurs, des décorations et des colifichets multiples à destination de cette population. Tous les gouvernements s’y sont essayés. Ils ont fait crouler des promotions entières de magistrats sous le poids de médailles multicolores. Ils ressemblent à des sapins de Noël aux lendemains de fêtes chez les Rockefeller. «Qui trop embrasse, mal étreint» dit le dicton populaire. Il est vérifié à l’excès en la matière. Quant à vos amis personnels, une fois au pouvoir, mieux vaut ne plus en avoir. Ils ne vous amènent que des ennuis. Le plus efficace serait de les écarter dès le début. Hélas ! cela ne sera pas plus possible pour vous que pour moi. Pelat, Grossouvre, Charasse, si vous saviez ce qu’ils m’ont causé comme ennuis. Je souhaite, sans en être certain, que MM. François Pinault Pierre Dauzier, Pierre Suard, Jérôme Monod et consorts vous réserveront un sort moins cruel. Croyez-moi, monsieur le Garde des Sceaux, de votre capacité à être un homme politique dépend la survie du régime. J’espère, je le souhaite, je doute cependant. Vous savez ce que c’est, l’expérience

François Mitterrand

12 - De Valéry Giscard d’Estaing à Jacques Chirac

Monsieur le Président de la République et cher ami,

Je souhaite vous adresser mes sincères félicitations pour votre élection à la présidence de la République. Ce fut un combat long, difficile, ardu. J’ai admiré la façon dont vous avez su surmonter toutes les épreuves et toutes les embûches. Vous l’avez fait à votre manière, c’est-à-dire avec une force brutale qui m’a toujours fait défaut. Avec une ténacité qui vous est familière et qui vous a permis de compenser le manque de brio dont vous êtes le premier à reconnaître que c’est votre faiblesse. Avec une certitude personnelle qui a impressionné vos amis comme vos adversaires. Certes, je reconnais bien volontiers que j’ai tardé à vous écrire. Mais que voulez-vous, la période ne fut pas des plus heureuses pour moi. J’ai d’abord dû faire mon deuil de ma propre candidature. Je ne vous cache pas que cela fut particulièrement douloureux. J’étais persuadé que mon projet était le meilleur pour la France, que mes idées étaient les plus adaptées à la situation du pays, que mes propositions étaient les plus modernes. Je vous avoue que ce n’est pas la campagne qui m’a fait changé d’avis. Je n’ai pas été impressionné, c’est le moins que l’on puisse dire, par la qualité des arguments qui ont été échangés. Cette campagne fut l’une des plus mornes à laquelle il m’a été donné d’assister.

Aucun des grands sujets du moment n’a été traité convenablement. Rien d’intelligible ne fut dit sur les réformes des institutions européennes. Pas davantage sur nos relations avec l’Allemagne. Quant aux propositions qui ont été faites pour lutter contre le chômage, je préfère m’abstenir de les commenter afin d’éviter de porter un jugement qui serait trop cruel. On ne peut tout de même pas me reprocher d’avoir mes propres convictions et d’être certain qu’elles auraient été d’une très grande utilité pour la France. J’ajoute que, compte tenu de mon expérience qui est grande, on m’a suffisamment fait grief de mon âge pour que je puisse au moins revendiquer mon aptitude à gouverner. D’ailleurs, qui pourrait bien la contester ? Je suis le plus connu de tous les dirigeants politiques français sur la scène internationale. Si je n’ai pas votre force de conviction, vous admettrez à l’unisson de tous les observateurs que vous n’avez ni mon imagination ni mes facilités intellectuelles dont le Seigneur a bien voulu me doter. Je n’y peux rien. C’est ainsi. Il y a de telles évidences qu’il serait vain de vouloir les contester. Je vous le dis avec quelque amertume. En effet, à quoi me servirait ces qualités, si avec une rare obstination le peuple français, après me les avoir reconnues m’interdisait de les exercer peu ou bien ? A quoi me sert d’être le plus intelligent si on ne veut pas de moi ?

Vous avez gagné contre Balladur et Jospin. Vous admettrez avec moi qu’à vaincre sans péril, on finit par triompher sans gloire. Balladur et Jospin sont deux médiocres qui suintent l’ennui et la suffisance.Pour Balladur, c’est bien fait. Il a voulu me dérober ce que j’avais mis tant de temps à organiser : l’UDF. Il a voulu le faire avec une rare grossièreté, sans même solliciter mon aval. Il a même eu le culot de faire comme si mon soutien lui importait peu. Eh bien, il a été puni ! Certes, il l’a été par vous, mais malgré tout, cela m’a provoqué une joie intense. Le sort que vous avez réservé à Léotard et à Méhaignerie m’a comblé d’aise. ce sont des petits esprits et de bien petites gens. Vous avez eu la faiblesse de reprendre Bayrou, et vous avez eu grand tort, je le connais mieux que vous, c’est un traître professionnel. Il est pire que Sarkozy. Il nous a tous trahis sans aucune exception, Lecanuet, Barre, Simone Veil, Balladur, moi et demain ce sera votre tour. Il n’a aucune des qualités qui font les hommes d’Etat. J’ajoute que, de surcroît, il est devenu fou. Il pense pouvoir être le prochain président de la République. On ne dira jamais combien la présidence fait des ravages dans le monde politique français.

Quant à Jospin, je me suis senti personnellement humilié pour moi et pour la France qu’un homme qui dispose de si peu de génie personnel puisse penser postuler à la charge suprême. Parmi les réformes que vous devriez mettre en œuvre sans tarder, il me semble que celle qui consisterait à exiger un coefficient intellectuel minimum pour avoir le droit d’être candidat se pose avec le plus d’urgence. Bien sûr, pour que vous n’ayez pas de problème, il faudrait éviter toute rétroactivité à l’application de cette nouvelle loi et pour que, malgré tout, quelqu’un puisse vous succéder, on ne mettrait pas la barre à un niveau trop élevé. Tout de même cela empêcherait la réédition

de débats d’un niveau aussi médiocre que celui qui vous a opposé à Jospin et à Balladur. Je doute de ne jamais comprendre mes compatriotes. D’abord, ils refusent de créer les conditions politiques pour que je sois candidat. Ce qui est déjà difficilement compréhensible, puisque après tout, j’ai déjà été président de la République. Mais, il y a eu pire. Figurez-vous que les Auvergnats ont eu l’idée saugrenue de me faire battre par un inconnu, Roger Quilliot, qui est maire de Clermont-Ferrand depuis trente ou quarante ans. Et qui de surcroît est beaucoup plus âgé que moi. Il a soixante-dix ans, j’en ai soixante-neuf. Croyez-moi, une année cela compte, surtout pour un cerveau comme le mien. Moi, oui moi : ancien président de la République, ci-devant président de la Région Auvergne, encore président de l’UDF, battu par Roger Quilliot. Absurde. Insensé. Suicidaire. Il est des moments où l’on se demande si le suffrage universel ne génère pas des effets pervers tels que l’on peut se poser honnêtement la question de sa suppression. D’ailleurs, ce fut comme un vent de folie qui a soufflé sur l’Auvergne puisque Anémone fut battue à Chanonat. Oui Anémone à Chanonat. Et Henri dans une obscure commune de la banlieue clermontoise. Voilà donc des gens qui disent aimer l’Auvergne, qui ont la chance de compter dans leur Région l’une des grandes familles de ce monde, les Giscard, et qui décident sur un coup de tête ou un coup de folie de se priver de cette chance, une opportunité qui risque de ne pas repasser avant les prochaines élections. Inouï ! C’est à ne rien comprendre à cette peuplade.

C’est vous dire si j’avais peu le cœur à vous écrire pour vous féliciter. J’étais trop occupé à consoler ma propre affliction pour me disperser sur d’autres sentiments. Finalement, je n’ai eu comme seule satisfaction que celle de vous voir faire le bon choix s’agissant des hommes de l’UDF qui vous entourent. Je vous recommande tout particulièrement Hervé de Charette. Un être noble, au sens propre comme au figuré. Figurez-vous que sa famille remonte au XVIe siècle, sans interruption. N’est-ce pas admirable et rare à la fois. Charles Millon saura être tout autant à la hauteur de vos espérances. C’est bien simple, depuis dix ans qu’il est à mes côtés, jamais il ne m’a

contredit ou même contrarié. C’est un solide bon sens. Il est aussi peu brillant que vous l’étiez à son âge. C’est un gage de réussite pour votre entente. Me voici donc une nouvelle fois en réserve de la République. Dieu que c’est triste ! Mon talent cherche à s’employer. Je suis prêt à m’investir dans toutes sortes de missions, même les plus modestes. Après tout, j’ai bien failli être maire de Clermont-Ferrand. Peut-on imaginer plus sinistre ? Je pourrais, par exemple, être président de l’Europe à défaut d’être celui de la France. Je suis certain que mes partenaires

européens n’y verraient que des avantages : Helmut, John, Felipe

et, de surcroît, je parle anglais, allemand et espagnol. Tout le monde ne peut pas en dire autant, même vous. Je parle également le chinois, le russe et j’apprendrais le tibétain s’il le fallait, même si je reconnais que pour être président de l’Europe cela n’est pas absolument indispensable. Je vous rendrais de grands services à ce poste. J’appellerais au téléphone les chefs d’Etat qui n’ont pas de temps à consacrer au président français. Ne vous vexez pas, mais c’est bien petit la France vue d’Europe. Je donnerais à notre politique étrangère le rayonnement que vous êtes en train de lui faire perdre. Bref, je vous serais un allié indispensable, vous devriez y penser. Oui, je crois que l’Europe serait à ma mesure. Je sens bien que si les Français ne me veulent plus, les Européens brûlent de connaître ce que l’intelligence française a produit de plus brillant.

sont des amis avec qui j’ai beaucoup d’affinité

Et puis, de vous à moi, c’est bien vous qui me devez quelque chose. Je peux bien vous le confier dans le secret de cette correspondance : je n’ai rien oublié, rien de tout ce que vous m’avez fait subir depuis vingt ans. Alors que je vous avais nommé Premier ministre, ce qui était un cadeau exceptionnel compte tenu de votre coefficient intellectuel somme toute assez modeste. Vous m’avez fait battre en 1981. Puis vous n’avez eu de cesse de me faire passer pour un ringard acariâtre et, malgré cela, moi, j’ai tenu à ce que vous soyez élu. Qui pourrait nier que j’ai assuré votre succès par mon soutien déterminant. J’ai fait de vous un président de la République française. Le moins que je puisse attendre, c’est que vous contribuiez à donner à l’Europe le président que notre continent attend. Je souhaite avoir sur ce point très rapidement de vos nouvelles. Non pas par de vagues promesses auxquelles vous avez habitué depuis si longtemps toute la classe politique, mais par de véritables décisions. A moins que vous ne me demandiez d’accepter de m’abaisser à exercer la seule charge que je n’ai pas encore connue : celle de Premier ministre. En tout cas, je réfléchirai sans doute largement. Après avoir été président, devenir Premier ministre doit être une curieuse expérience. Mais bon, s’il s’agit de l’intérêt de la France, j’accepterai une fois encore. Je pense que, dans ce cas, il conviendra que les choses ne traînent pas tant il me semble évident que le gouvernement de ce pauvre Juppé ne fait pas l’affaire. Quand je pense que je l’ai complimenté. Où avais-je la tête ? J’étais devenu trop indulgent ou trop bon ou les deux à la fois. Je certifie qu’on ne m’y reprendra pas de sitôt.

En bref, il faut donc vous dépêcher de me trouver une occupation qui soit digne de mon rang et de mon statut si profondément original dans la vie politique française. D’ailleurs, avez-vous tellement intérêt à mon oisiveté ? A votre différence, vous le savez, je pratique l’écriture. J’ai même écrit un fort bon roman un peu leste qui fut un grand succès populaire. Vous ne voudriez pas que j’exerce mes talents littéraires à vos dépens ? Je suis fort bon également à la télévision. J’aime ce moyen de communication tout à la fois efficace et moderne. Il m’est devenu si profondément familier avec le temps, la pratique et, je dois bien le dire, le talent. Je regretterais de devoir accepter l’une des très nombreuses invitations qui me sont faites pour laisser transparaître quelques critiques à l’endroit de votre gouvernement. A moins que ce ne soit à la radio que je sois conduit à exercer mon art. Souvenez-vous que déjà avec le Général de Gaulle, il y a près de trente années, j’avais inventé le « oui, mais ». Compte tenu des circonstances, je ne voudrais pas être conduit à pratiquer le « non, pourquoi pas » qui serai du plus mauvais effet pour vous. J’attends enfin que vous preniez date sur un certain nombre de sujets qui me tiennent à cœur : l’Europe, bien sûr, la baisse des impôts évidemment, et les chasses présidentielles. J’ai ouï-dire qu’une véritable monstruosité se préparait dans votre entourage. Car je ne peux croire que cette initiative vienne de vous : on s’apprêterait à fermer les chasses présidentielles ? Non, vraiment, je ne peux croire chose pareille. Il y a pire puisqu’il semble que vous vous apprêtiez à les ouvrir au public. Mais pendant que vous y êtes, faites du jardin de l’Elysée une annexe de la Foire du Trône. Invitez donc le populaire à venir danser au 14 Juillet. Bradez la vaisselle nationale. Vendez le patrimoine de la République. La vérité m’oblige à dire que vous me sembliez plus précautionneux lorsque vous étiez maire de Paris. Je ne vous ai pas entendu alors proposer de mettre votre appartement à la disposition des miséreux. Cessez donc ces gadgets. Ils ne vous en seront d’aucune utilité. Croyez-en mon expérience qui est grande.

Monsieur le Président et cher ami, j’attends un geste de votre part, un geste qui soit suffisamment ample pour signifier à la nation la considération que vous me portez et qu’elle devra me témoigner.

Votre, Valéry Giscard d’Estaing

13 - Signé Marc Blondel

Monsieur le Président de la République, mon cher camarade Jacques,

Je peux te dire que, pour une surprise, ce fut une sacrée surprise. Je ne m’y attendais pas. Mes amis encore moins. Quand j’ai reçu ce gros colis avec le tampon de la présidence de la République, je n’en croyais pas mes yeux. J’étais tellement incrédule qu’à un moment je me suis moi-même demandé pourquoi ce diable de François Mitterrand m’écrivait. Tu ne le croiras pas, dis donc, mais j’avais même oublié ton élection. Tu parles d’une blague ! Je m’en tiens encore les côtes de mon étourderie. Et puis lorsque j’ai ouvert le paquet, j’ai été ébloui, J’ai même dû m’asseoir sous le choc. Il y avait là tout ce que je préfère au monde : un camembert bien fait, du jambon espagnol, du pâté corrézien, de la tête de veau, un cassoulet de Toulouse et pas de Castelnaudary, des escargots et surtout du vin bien rouge qui tient au corps et qui te permet d’oublier la pollution parisienne. Tu parles d’une fête ! Et,c’est toi, toi qui as pensé à moi. Je t’imaginais faire la liste de tous ces bons plats bien français devant ton maître d’hôtel formé à la cuisine moderne. Tu sais, celle qui est verte avec des petits ronds rouges au milieu. Oui, je ne te l’envoie pas dire, pour un plaisir, c’en fut un ! Aussitôt déballé, aussitôt consommé. Et entre camarades du syndicat de surcroît. On a tous bien bu à ta santé, et puis on a dormi. Certains m’ont dit que, en signe de reconnaissance, ils avaient même rêvé de toi. J’espère que tu apprécieras car ça ne doit pas leur arriver très souvent. Et tu sais que, pour un syndicaliste, la sieste, c’est une institution. Je me suis d’ailleurs fait installer un canapé dans mon bureau. Ça me permet de réfléchir après le déjeuner. J’enlève ma veste, je garde mes bretelles, et en avant pour une petite ronflette. D’ailleurs, il faudrait institutionnaliser la sieste. Tu devrais y penser. Ce serait une grande affaire et, crois-moi, un grand progrès social. Si nos patrons étaient moins cons, et surtout moins attachés à leur sacro-saint profit, ils l’auraient compris d’eux-mêmes. Tu vois un peu la révolution dans les rapports sociaux si chaque salarié avait le droit à ce petit repos réparateur chaque jour. Je t’assure que ça aurait un impact plus important que les congés payés de 1936 ou le coup de la mensualisation de Pompidou. Penses-y, nous pourrions en discuter dès la rentrée. Ça donnerait du grain à moudre, comme aimait le dire mon prédécesseur André Bergeron.

Je sais que tu l’aimais bien, celui-ci. Je me demande bien pourquoi, il n’a jamais dit que des banalités. Il ne tenait même pas le syndicat. Le moins qu’on puisse dire c’est que tu n’as pas perdu au change avec moi. D’ailleurs tu l’as bien vu lors de la dernière campagne présidentielle. J’espère que tu n’as pas eu à regretter notre accord. On a sacrément travaillé, à FO, pour déstabiliser Balladur. Je peux même te dire que je n’avais jamais vu des membres RPR de FO aussi déchaînés. Dès qu’il y avait le plus petit mécontentement dans la moindre entreprise, hop, on était partis pour une grève avec occupation ! Il ne savait même plus où donner de la tête, Balladur ! ça fusait de partout : Air France, La Poste, les Finances, la SNCF… C’est qu’on a mise le paquet. Ça tanguait tellement que même les trotskistes de chez moi trouvaient que ça tapait trop dur. Remarque bien que je n’ai rien fait pour les calmer. Ça lui apprendra, à Balladur, à m’avoir tenu pour quantité négligeable. C’est qu’il préférait Nicole Notat. Si tu savais comme elle est snob, celle-là ! Je te demande de ne pas la recevoir. Elle est dure, d’ailleurs. Si insensible, si mécanique qu’elle aurait pu être patron. Et, crois-moi, avec elle, ça n’aurait pas rigolé tous les jours. Je peux te le dire, il n’y a qu’à voir comme elle s’est débarrassée de son prédécesseur Jean Kaspar, qui était pourtant un bien brave type, et comment elle dirige la CFDT. Un vrai tyran, cette femme. Il n’y a vraiment rien à en tirer. Ce fut donc un réel plaisir pour nous que de te donner le coup de main que tu méritais. Et puis tu m’imagines un peu avec Jospin comme président ? il n’y a rien à dire à un homme comme celui-là. Il n’a rien d’un bon vivant. Il n’est pas comme moi qui aime tant les choses de la vie. Tu me vois lui racontant la dernière corrida à laquelle j’ai assisté ? Je suis certain qu’il me regarderait comme un extraterrestre. Eh bien, finalement, les choses se sont déroulées comme nous l’avions prévu, et c’est bien ainsi.

Maintenant, mon cher camarade, il faut se mettre au travail. J’espère que tu ne m’en veux pas de t’appeler camarade, mais c’est ainsi qu’on te considère à FO. Ils le savent bien, les gars de la centrale, que c’est moi qui t’ai fait ton programme. « L’Idéologue », qu’ils m’appellent maintenant. Ça me fait une drôle d’impression, moi qui étais toujours bon dernier à l’école. Les choses changent et c’est la preuve que chacun a sa chance. Je

veux d’abord te féliciter pour le coup de l’augmentation de l’impôt sur la fortune. Il faut taper sur les riches. Ça ne coûte rien en termes électoraux. Pour qui veux-tu donc qu’ils votent d’autre que pour toi ? Et ça peut te rapporter gros. En France, il n’y a rien qu’on aime plus que lorsqu’on tape sur les possédants. Et puis il ne faut pas y aller avec le dos de la cuillère. C’est comme ça qu’on fait de la justice sociale. Et c’est de cette façon que tu seras un grand président. D’ailleurs, il faut que tu ailles beaucoup plus loin. Il faut leur augmenter la dernière tranche de l’impôt sur le revenu. J’ai vu que ce fou de Madelin voulait l’abaisser. Mais où est-ce qu’il a la tête, celui-là? Tu devrais lui remonter les bretelles. Et s’il veut pas comprendre, mets-le donc dehors. Je te le répète, les riches, ça doit payer. Et plus ils t’engueulent, mieux ça sera pour toi. Crois-en mon expérience, je ne suis pas du genre à me tromper. Par contre, j’ai moins de félicitations à te faire pour le coup de la TVA. C’est mauvais car, dans cette affaire, tout le monde passe à la caisse et ça, c’est pas bon. Je suis certain que c’est une idée de ton Premier ministre. Je ne le sens pas trop, celui-là. Il est trop maigre, trop sec. Un drôle de type, il faut que tu le surveilles de plus près. Et puis, le moment venu, que tu le débarques pour nommer Séguin à sa place. Lui, il me plaît bien. Et puis c’est un vrai gros, bien en chair. En voilà un qui va savoir remuer le populaire. En tout cas, pour compenser cette sale histoire d’augmentation de la TVA, il faut augmenter les salaires, et pas qu’un peu ! Tu dois donner l’exemple avec les fonctionnaires. Là, ça ne dépend que de toi. Il faut mettre le paquet et, surtout, ne pas t’occuper de savoir s’il y a assez d’argent dans les caisses. Si tu leur demandes, à ces obtus de Bercy, ils te répondront que non. Et pourtant, s’il y avait la guerre, ils trouveraient bien l’argent. Alors toi, t’as qu’à dépenser, eux se débrouilleront après. C’est leur boulot, pas le tien.

Et puis il faut que les patrons mettent la main à la poche. Après tout, c’est pour eux qu’on fait ça. Cet argent distribué en plus, c’est bien pour permettre aux salariés de consommer davantage et d’acheter leurs produits, à ces chefs d’entreprise. Et si ces imbéciles de patrons ne veulent pas le comprendre, il faut les obliger. Tu n’as qu’à leur dire les choses simplement. Soit ils augmentent ces salaires, soit tu leur interdis les licenciements. Elle est là, la bonne idée, imparable : si les patrons sont compréhensifs, tu autorises; s’ils ne le sont pas, tu refuses.

Et voilà, une fois de plus, le tour est joué. De plus, ce sera du meilleur effet sur les statistiques du chômage : avant les élections, pas d’autorisation. Après, tu avises. Pour un système efficace, c’en est un fameux. Et puis moderne avec ça.

Et puis si, malgré tout, ça ne devait pas suffire, il faudrait employer les grands moyens : la grève. Ah ! rien ne vaut une bonne grève pour ramener le patron à la raison. Pour peu que le ciel soit clément à l’automne, ça marchera à tous les coups. Les gens sont tristes d’être rentrés de vacances. Ils sont encore plus chagrins d’avoir repris le boulot C’est te dire qu’ils n’attendent qu’une étincelle pour descendre dans la rue. Vois-tu, ça change, si agréablement d’un quotidien si morne. Toi et moi, on est tellement sur la même longueur d’onde qu’un jour ou l’autre, si ton emploi du temps te le permettait, tu pourrais même venir manifester avec nous. Je suis certain que les gens te réserveraient un accueil formidable. Tu ne te rends pas compte ce que ça représente pour eux un président qui manifeste. Le jour où le gouvernement Juppé sera devenu trop impopulaire, tu pourras manifester contre lui, histoire de bien montrer que tu n’y es pour rien dans leurs magouilles. Ça serait du meilleur effet. Et puis on verrait enfin un homme politique qui n’aurait pas peur d’afficher ses convictions. Crois-moi, ça changerait bien des choses. Quand tu penses que même la CGT n’aime plus manifester. Ah non, vraiment, ce sont les traditions qui se perdent. Ce pauvre Louis Viannet a bien vieilli. Ils auraient tout de même pu en trouver un plus neuf après Krasucki. Enfin, c’est leur affaire. La CGC a bien trouvé Vilbenoit. Il ne manquait plus qu’on lui mette un «de» devant et j’aurais pu l’appeler «le marquis», tellement il est maniéré. Y’a pas de risque que tu t’entendes avec lui ! D’ailleurs, mon conseil est formel : quand tu reçois les organisations syndicales, si tu veux les recevoir toutes, ce qui peut se discuter, en tout cas. ce qui ne se discute pas, c’est que tu dois me recevoir en premier. C’est pas parce que je fais des manières, tu me connais, je ne suis pas plus qu’un autre attaché aux honneurs, mais il y a là des limites à ne dépasser en aucun cas. Je suis le représentant du syndicat le plus puissant, en tout cas parmi ceux qui t’ont soutenu, et je suis le syndicaliste le plus représentatif de la France profonde. Je suis simple et populaire. Tu dois me recevoir le premier, de préférence à déjeuner, avec une entrée et un dessert s’il te plaît. Quand tu repenses que, par souci d’économie, Balladur avait supprimé les entrées, je sortais de chez lui et j’avais plus faim qu’avant d’y entrer ! Tu vois ça, pas d’entrée ! Et pourquoi pas d’apéritif ? Pas de vin ? Ou pas de digestif ? Non, il y a vraiment des types dans la politique qui ont une drôle de façon de vivre. J’allais oublier de te remercier. C’est fou ce que je te fais comme remerciements. Ne t’y habitue pas trop. Oui, je voulais te remercier pour l’adhésion de ton huissier personnel José à la centrale. On a tous vécu ça comme un sacré honneur. On s’imagine bien qu’il n’a

pas pu le faire sans ton accord. C’est pour ça qu’on est bien content. Et puis, c’est un sacré camarade. Figure-toi qu’il est comme toi, qu’il n’aime que la bière, mais pardon, question lever de coude, il n’a peur de personne, un vrai champion ! et puis c’est intéressant parce qu’il nous raconte tout ce qui se passe à l’Élysée. Je connais par le détail tes menus et la couleur de tes costumes. Je suis certain, en revanche, qu’il ne te dit rien de ce qu’il voit ici. Figure-toi que, sans même que je lui demande quoi que ce soit, il me l’a promis. En revanche, tu m’expliqueras la manie qu’à ce garçon de passer son temps devant les photopieuses. On dirait que ça l’amuse. Il passe des heures à photocopier je ne sais quoi. Et puis je vois bien qu’il a des relations. On lui téléphone toujours du Ministère de l’Intérieur. J’aime mieux te dire que ça les impressionne, les gars de chez nous…. A ce propos, tu n’oublieras pas notre part dans les fonds secrets. Ce Balladur était un pingre. Tu devrais prendre la part de la CFDT pour nous la donner. Ça évitera que Notat joue la pimbèche avec ses tailleurs de prétentieuse. Voilà, mon cher camarade Jacques, ce que ton copain Marc voulait te dire. Elle va être bien belle et bien solidaire notre France, grâce à notre action conjuguée. Ils n’ont pas fini d’entendre parler de notre équipe. Crois, mon cher jacques, au soutien de tes camarades syndiqués de FO. Tu ne le regretteras pas, tu auras bien des occasions d’être fier de nous.

Marc Blondel, qui t’en sert cinq

14 – A l’attention d’Edouard Balladur

Monsieur le Premier ministre et cher Edouard,

Je viens d’apprendre par le ministre de l’intérieur Jean Louis Debré que vous envisagez de redevenir parlementaire au mois de septembre. Loin de moi l’idée de commenter cette nouvelle initiative de votre part. Vous n’en avez toujours fait qu’à votre tête. Vous vous faites un point d’honneur à n’écouter aucun conseil. Je me garderai donc bien d’en prononcer le moindre. Vous me permettrez cependant de noter qu’une fois encore vous revenez sur votre parole. Combien de fois vous ai-je entendu dire que la politique n’était pas votre affaire, que tout cela vous ennuyait à mourir et que vous n’aviez nullement l’intention de persévérer. Quant à votre mandat de député, vous aviez dit à qui voulait l’entendre quelques semaines après votre entrée à Matignon qu’en aucun cas vous ne souhaiteriez le retrouver. Une fois de plus, donc, vous avez changé d’avis. Que n’aurais-je entendu si j’en avais fait la moitié !

Voici que maintenant la politique vous passionne au point de vouloir vous présenter devant des électeurs que vous avez eu en horreur et dont il faut bien dire que vous ne vous êtes jamais occupé. Loin de moi l’idée de vous en faire grief. Je sais d’ailleurs que vous ne supportez pas les reproches. De ce point de vue, j’ai même l’impression que votre échec à la présidentielle n’a pas arrangé les choses. Pour vous montrer ma grande mansuétude à votre égard et le souci que j’ai de vous accorder mon pardon en jetant ma rancune à la rivière, je suis prêt , si vous me le demandez , à vous accorder mon soutien par le biais de quelques mots que je suis disposé à vous écrire et que vous pourrez publier dans votre document de campagne. Ce serait du meilleur effet pour vous. Peut-être même cela permettra-t-il d’effacer quelque peu la détestable impression qu’a laissée votre attitude lors de la dernière campagne présidentielle. Vous savez qu’elle fut jugée très sévèrement par les électeurs et qu’il suffirait de peu pour que ceux du XVe arrondissement de Paris ne le manifestent avec éclat. Vous savez comme moi que les comportements fourbes ne sont jamais appréciés par nos compatriotes et que les trahisons ont toujours été jugées avec la plus grande sévérité. Ce petit mot de moi vous permettrait sans doute de vous présenter sous un jour plus avenant et Dieu sait si vous en avez besoin. Car, de surcroît, vous ne savez pas comment il convient de faire campagne. Je m’en suis aperçu tout au long de ces derniers mois. Ce fut toujours trop ou trop peu. Trop lorsque Sarkozy et Bazire avaient entrepris de vous faire monter sur les tables. Heureusement qu’il ne restait que quelques

jours de campagne, sinon je suis certain qu’ils vous auraient fait rouler sous la table. Trop lorsque vous avez monté cette minable affaire d’auto-stop. Mon pauvre Edouard, qui pouvait croire qu’une femme normalement constituée eût pu avoir la moindre envie de vous prendre en auto-stop ? A une cérémonie d’enterrement, pourquoi pas, à une messe commémorative certainement, mais en auto-stop, vous avez fait rigoler la France entière. A vos dépens, bien sûr. Trop peu lorsque vous serrez la main à vos interlocuteurs, encore que le mot soit mal choisi : vous vous contentez de tendre une main molle d’où il ne sort pas la moindre énergie. On dirait du Méhaignerie. Or pour gagner une campagne, il faut savoir serrer des mains avec une véritable poignée de main virile, franche, loyale. Tout votre contraire. Je me fais donc du souci pour votre campagne. C’est que, de surcroît, ce n’est pas votre faute puisqu’on vous a tout donné –ou, plutôt je vous ai tout donné. Vous ne vous êtes jamais battu. L’idée ne vous en

a même jamais traversé l’esprit. Je vous ai d’abord accordé ma confiance. Je vous laisse juge de savoir si j’ai eu

raison ou tort. J’ai fait de vous un député, puis un ministre d’Etat, enfin un Premier Ministre. Vous n’avez même pas eu à vous baisser pour ramasser ce que je vous ai accordé. Sans doute vous ai-je trop donné puisque cela finit par vous tourner la tête. C’est dire que le combat n’est pas une attitude naturelle chez vous. Pour la première fois

de votre vie, il va vous falloir apprendre à vous débrouiller tout seul. Comme je ne veux pas être trop cruel, je vous propose mon aide et mon soutien. Je suis certain que vous saurez apprécier à sa juste valeur ce témoignage d’une amitié que je vous garde malgré votre comportement de ces deux dernières années. J’espère que vous aurez assez de lucidité pour apprécier le point d’honneur que je mets à ne jamais critiquer ce qui fut votre action. Pourtant,

il y aurait beaucoup à dire. Où je me tourne, je ne vois que champs de ruines et catastrophes. Soit vous avez mal

décidé, soit vous vous êtes abstenu de prendre une décision, ce qui, après tout revient quasiment au même. C’est ainsi que vous n’avez jamais su redresser la périlleuse situation de nos soldats en Bosnie, que l’état des finances publiques est sinistré (de ce point de vue, votre tandem avec Sarkozy s’est révélé redoutable d’inefficacité), que la justice est dans un état si déplorable que les juges veulent désormais se venger sur tout le monde, y compris sur moi. Quant à la Sécurité Sociale, vous l’avez mise au bord de la cessation de paiement. Joli bilan en vérité, qui mériterait une sévère explication devant les français.

Croyez-moi, j’ai gardé un souvenir précis de l’alternance avec les socialistes en 1986. Eh bien, je dois vous le dire, dussè-je affronter votre courroux, mieux valait succéder à Laurent Fabius qu’à vous-même. Et pourtant, prenant sur moi, sur mon envie d’en découdre, je n’en dirai mot. J’assumerai. Car, voyez-vous, mon cher Edouard, c’est cela le devoir premier d’un homme d’Etat. Assumer. Je n’ai pas l’intention de décevoir des millions de jeunes qui m’ont constamment soutenu comme ils vous ont si souvent battu. Ils peuvent compter sur moi comme je sais pouvoir compter sur eux. Ce n’est pas moi qui aurais fait la bêtise d’un CIP ou d’une loi Falloux. C’est que, voyez-vous, la politique est un métier. Un métier difficile, exigeant et, en même temps, profondément exaltant. Ce métier n’a jamais été et ne sera jamais pour vous. Vous êtes de santé trop fragile, de caractère trop inconstant, de tempérament trop instable pour pouvoir mener une action politique sur la longueur. N’ayez donc aucun regret, ce métier de président n’était pas fait pour vous. Pas plus d’ailleurs que celui de Premier Ministre. C’est miracle que vous le soyez devenu. Prenez donc tranquillement votre retraite de conseiller d’Etat, amusez vous quelque temps avec ce petit mandat de député qui vous fait tellement envie et ne vous occupez plus jamais de politique. C’est un conseil d’ami. De ceux que je réserve à ceux pour qui j’ai quelque estime. Vous ne vous en porterez que mieux.

Croyez, Monsieur le Premier Ministre et cher Edouard, en ma sympathie réelle.

Jacques Chirac

Réponse d’Edouard Balladur à Jacques Chirac

Monsieur le Président de la République et cher Jacques,

J’ai bien reçu votre lettre. Je l’ai trouvée fort aimable, même si quelques unes de vos formules m’ont mis de fort méchante humeur. Je vous sais gré de votre proposition de soutien pour mon élection législative. Je n’en attendais pas moins de vous. Je sais à qul point vous êtes un homme fidèle à vos convictions comme à vos amis. Jacques Chaban-Delmas et Valéry Giscard d’Estaing me le rappelaient incidemment il y a encore fort peu de temps. Cependant, vous aurez certainement noté que je n’avais pas sollicité votre soutien pour la raison simple que je ne pense pas en avoir besoin.

Je ne sais ce que pensent tous vos électeurs. Je sais, en revanche, ce que pense un bonne partie d’entre eux puisque, avant d’être les vôtres au second tout, ils furent les miens au premier. Sachez que tout cela m’a donné des idées. Jamais je ne me suis senti aussi jeune. J’ai aimé cette campagne. J’ai apprécié cette communion affective entre la foule et le candidat. Je déborde d’idées et de projets et, puisque vous m’y encouragez avec tant de sollicitude, je crois bien que je vais continuer dans la politique. Vous avez raison de souligner que j’avais manqué d’occasions de combat durant ma vie. Eh bien, c’est décidé, j’ai bien l’intention de rattraper le temps perdu et de ne plus m’en laisser conter. Je serais d’abord réélu député à la rentrée. J’ai bien l’intention d’être un candidat tout à fait remarquable. J’espère que vous aurez l’occasion de m’en complimenter.

Je participerai à tous les débats, notamment celui que vous ne manquerez pas d’organiser sur la justice. Les juges, me dites-vous, ont été maltraités. Peut-être avez-vous vu juste. Je devrais donc les entourer de toute ma sollicitude. C’est une bien bonne idée que vous m’avez donnée là. C’est un devoir pour moi de les aider en toutes circonstances à garantir leur indépendance. Je saurai le faire, y compris si cela devait m’obliger à mon grand regret , mais, après tout , une fois n’est pas coutume, à m’opposer à vous. Voyez-vous, mon cher Jacques, l’histoire –celle qu’on lit dans les livres que, précisément , vous ne lisez pas- enseigne au lecteur assidu et attentif qu’elle est un perpétuel recommencement. Eh bien voilà, c’est justement ce que j’ai l’intention de faire : recommencer. Recommencer, telle est désormais ma ligne de conduite, et même mon slogan pour ma prochaine campagne législative. Recommencer pour la plus grande joie de ceux qui m’aiment et de ceux qui ne m’aiment pas –je sais dans laquelle des deux catégories je dois désormais vous ranger. Recommencer pour mon plaisir et pour le vôtre. Nous aurons bien d’autres occasions d’en parler, Monsieur le Président et cher Jacques. En attendant, je me permets de vous souhaiter un septennat dont je doute qu’il soit paisible.

Votre ami pour trente ans.

Edouard Balladur

17 - De Patrick Bruel à Philippe Douste-Blazy

Voici une nouvelle lettre, particulièrement savoureuse à 2 titres : Sarkozy se paie la tête d’un people, un vrai, et dresse un costard à Douste-Blazy, un de ses piliers actuels, pas rancunier pour 2 sous, mais ça Sarkozy l’avait déjà très bien décrypté

De Patrick Bruel à Philippe Douste-Blazy

Monsieur le Ministre,

Je rentre seulement d’un bien long voyage aux Etats-Unis. Pendant deux mois j’ai été coupé de tout ou presque. Pour mon travail j’ai dû me rendre à New York, à Los Angeles en Californie, puis à Miami en Floride, et j’ai terminé par la Guadeloupe et Saint-Martin. Ce fut épuisant. Ah, vraiment, chaque jour je me dis que mon métier est bien difficile, et qu’il représente des sujétions énormes. Je n’y peux rien mais mon inspiration pour mes chansons ne peut venir que sous le soleil des tropiques. J’ai besoin d’être loin, au calme, où ceux qui m’aiment trop ne peuvent me nuire. C’est là, et là seulement, que je retrouve mes racines en même temps que mon inspiration artistique. Le fait que je n’écrive ni ne compose mes chansons n’a aucune importance, il faut bien que quelqu’un donne des idées et, aussi curieux que cela puisse paraître, c’est moi. J’étais donc loin de la France et de ce tourbillon habituel de succès. Tu sais, ça fait vraiment du bien de redevenir monsieur Tout-le-monde. Tu devrais essayer toi aussi, qui es en train de devenir une star de la politique. Tu ne te rends pas compte de la chance que l’on a. Nous sommes moyennement intelligents mais, question physique, pardon, qu’est-ce qu’on assure ! Nous n’y pouvons rien mais c’est ainsi : un don du ciel. Je m’en sers à mort et j’ai bien remarqué que tu faisais de même.

Je te félicite pour tes derniers articles. Il y a de plus en plus d’images et de moins en moins de textes. C’est tout comme moi dans mes chansons : il y a de plus en plus de musique et de moins en moins de paroles. Mais on a tout compris. Notre société est celle de l’image et de la communication. Moi je communique sur moi. C’est encore le sujet que je connais le mieux. Je te conseille d’en faire autant. Donc, après ce long périple, je lis le journal et je vois deux nouvelles qui me laissent pantois. La première fut un véritable choc, presque un traumatisme : toi devenu ministre de la Culture. Te rends-tu compte du poids de la charge qui t’est ainsi confiée ! Un véritable building. Remarque, je ne dis pas que tu n’as pas les épaules pour cela, mais tout de même cela fait une drôle d’impression. Tu te vois patron des théâtres, des salles de concerts, des cinémas, des musées ?

Ça m’épate de te savoir dans un fauteuil aussi prestigieux. Sais-tu que, d’après ce que l’on m’a dit, Malraux a été, il y a très longtemps, ministre de la Culture ? Je ne connais pas son œuvre mais je sais qu’elle fut immense, notamment dans le cinéma et au théâtre. Je ne sais plus exactement, à moins que cela ne soit un écrivain. Oui, c’est cela que je pense. D’ailleurs, j’ai une idée. Il faut que tu écrives. Fais un livre, ça te posera. Fais sérieux et ennuyeux, c’est ainsi qu’on les aime en France, les écrivains. Si tu n’as pas le temps d’écrire, ce n’est pas grave, tu n’as qu’à demander à ton éditeur de te trouver un nègre. Il n’y a pas de honte à cela puisque j’ai bien quelqu’un pour écrire mes chansons, j’aimerais bien voir qu’on t’interdise d’avoir un auteur pour écrire tes livres.

Enfin maintenant que tu es ministre, j’espère que tu vas faire le maximum pour nous les chanteurs et surtout les chanteurs français. Nous avons été souvent considérés comme quantité négligeable. Il te revient d’y mettre un terme. Je te demande de prendre une première décision à la portée hautement symbolique. Il ne devrait y avoir dans la prochaine promotion des Arts et Lettres que des chanteurs français. Je pense à François Valéry, Hervé Vilard, à Michèle Torr, ou à moi-même. Ça aurait tout de même une autre gueule que la brochette d’écrivains que l’on nous impose à chaque fois. Y’en a marre, mon cher Philippe, de voir décorer tous ces académiciens tous plus vieux les uns que tes autres. Tu sais la différence entre Jean d’Ormesson et moi, c’est que lui ne vaudra jamais que le quart des ventes d’un seul de mes disques On ne va tout de même pas comparer. Crois-moi, si tu fais ça, tu te les mettras tous dans la poche. Tu seras le nouveau Jack Lang. J’espère que tu ne m’en veux pas de cette comparaison, mais

il a laissé un très bon souvenir chez nous. Tu devrais d’ailleurs t’inspirer de ses tenues vestimentaires. Tu sais, un ministre de la Culture est un acteur comme les autres. Il se doit d’avoir un costume de scène. Sans te vexer, ton tailleur lourdais, c’était parfait quand tu étais ministre de la Santé car il était dissimulé par ta blouse blanche. Mais maintenant que tu es place de Valois, il faut des couleurs plus vives. Sur les photographies, on ne verra ainsi que toi. Cela t’évitera d’avoir à répondre à des questions vicieuses de ces pervers de la presse culturelle.

Je les connais bien. Je les ai toujours eus sur le dos à me demander le dernier film que j’avais vu ou, surtout, le dernier livre que j’avais lu. Une horreur ! Pas ouvert un livre depuis que j’ai raté mon bac.

J’allais oublier ma deuxième grande affaire : les maires du Front national. Ah, c’en est trop. Je devais faire un concert à Orange. Depuis que la municipalité est FN, j’ai fait savoir que je refusais de chanter devant une population qui a fait confiance à ces types. Je peux te dire que, pour un sacrifice, c’en fut un de poids. Rends-toi compte, ils étalent prêts à me payer, 500.000 le concert, dont 200.000 ailleurs. Tu vois ce que je veux dire. En bien j’ai renoncé à tout, y compris à mon cachet. Mes convictions passent avant cela. Je n’allais tout de même pas me produire devant ces analphabètes. J’espère que tu as apprécié mon courage et mon abnégation. Finalement, ils te montrent la voie à suivre pour ton ministère.

Un dernier mot pour te demander comment tu as bien pu faire pour passer de Balladur à Chirac. Une véritable merveille. Je t’ai quitté balladurien et hop, le temps d’un petit voyage aux États-unis, et te voilà chiraquien. Cela n’a pas dû être très facile pour toi. Décidément, ton courage m’épate. Je suis fier de toi. Si tu le veux bien, je serai ta garde rapprochée. Tu sais ce que signifie cette expression dans ma bouche comme dans la tienne. C’est le gage de la solidarité inébranlable.

Je te prie de croire, mon cher Philippe, aux sentiments parfaitement amicaux d’un artiste français adulé par les jeunes de notre génération.

Patrick Bruel

Réponse de Philippe Douste-Blazy à Patrick Bruel

Cher Patrick,

J’ai été beaucoup plus que touché par ta lettre « Lettre », le mot est si faible. Je devrais dire correspondance tant j’ai été impressionné par la simplicité et la profondeur de tes propos. Quelle sérénité est désormais la tienne. C’est fou le recul que tu es capable de prendre sur les choses et les gens. Le succès immense qui est le tien encore aujourd’hui ne t’a pas tourné la tête. C’est parfaitement extraordinaire. Je te félicite pour ta maîtrise et je te l’envie. Crois bien que ton exemple va m’inspirer dans mon action de tous les jours. Tu fais définitivement partie de ce groupe si restreint des grands, non seulement de la chanson française, mais de la culture française. Je dois te dire combien j’ai été sensible au fait que tu aies tenu à m’écrire à la main. Je peux te dire que je conserverai précieusement ce manuscrit, il est d’ailleurs bien trop précieux pour que je le garde par-devers moi sans précautions particulières. Si tu n’y vois pas d’inconvénient, j’ai donc décidé de faire don de cette lettre-document à la mairie de Lourdes où elle sera constamment exposée dans notre salle des fêtes, et elle portera témoignage de ta grandeur et de la qualité de mes relations culturelles.

En ce qui concerne les décorations, je suis bien décidé à ne pas agir comme un ingrat. D’ailleurs, succédant à Jack Lang et à Toubon, je te prie de croire que j’ai fort à faire. Quand tu penses qu’ils ont trouvé les moyens de décorer un illustre inconnu soi-disant un écrivain, Félicien Marceau, je vais te dire que je n’aurai aucun complexe à les distribuer, moi, les décorations. Je décorerai tous ceux que le public aime, car moi aussi j’ai le droit d’être aimé. Et si le public veut que Lova Moor soit décorée, c’est qu’il a raison car elle a beaucoup fait pour la culture française, Lova. Tu sais que c’est une bonne amie, je te conseille son dernier livre que j’ai absolument adoré. Tu peux y

aller tranquillement, il ne fait que quarante pages. Sur l’affaire Balladur-Chirac, je préfère ne pas trop t’en parler, en tout cas par écrit. Il faut bien reconnaître que lorsque les sondages étaient encore excellents pour Balladur, j’ai été imprudent. Je me suis trop mis en avant. C’est que je n’imaginais pas que cela puisse se retourner. J’avais donc pris trop de risques. Une galère pas possible. Et pourtant Dieu sait que cela ne me ressemble pas de prendre des risques. Bon sang, si tu savais ce que je m’en suis voulu de mon inconscience. Mais qu’est-ce qui me passait par la tête de me montrer avec Balladur ? J’aurais bien mieux fait de rester tranquille dans mon coin. D’ailleurs, personne ne me demandait rien. Je te garantis que l’on ne m’y reprendra pas. Heureusement que je suis un ami de longue date de Line Renaud. Quand les sondages se sont retournés en faveur de Chirac, je l’ai invitée à déjeuner et ainsi elle m’a arrangé le coup. Elle a une grande influence sur le président. Une grande dame, cette Line. Un monument de la culture française. Tu vas voir comment je vais la décorer, la Line. Enfin, bref, grâce à elle, j’ai pu prendre le virage. Et hop là, à peine Balladur à Chamonix, moi j’étais avenue d’Iéna avec Chirac. Personne n’y a vu que du feu. Je t’en prie, ne cite plus le nom de Balladur devant moi. C’est à peine si je l’ai rencontré deux ou trois fois durant ces deux dernières années au gouvernent.

Oserai-je te dire que je n’ai qu’un seul point de désaccord avec toi. Oh, rassure-toi, il est bien mineur. C’est cette affaire de Front national. Vois-tu, j’ai dû faire preuve d’un très grand courage en me rendant moi-même à Orange pour évangéliser tous ces pauvres gens. Il faut aller sur le terrain pour faire reculer la bête humaine, comme l’avait dit Zola. As-tu remarqué, depuis que je suis ministre de la Culture, je m’autorise à nourrir mes textes de références littéraires. Car, vois-tu, j’ai une plus grande culture, que l’on imagine souvent. C’est que par discrétion, je n’en ai jamais fait étalage. Mais, dis toi bien que depuis des années avec ma femme nous allions dans le cinéma de Lourdes au moins deux ou trois fois par an. J’ajoute, mais surtout ne le répète pas, que l’une de mes conseillères municipales lourdaises est libraire. Elle me résume les livres qui sortent. C’est formidable ce que je peux avoir l’air savant. Évidemment, le problème c’est qu’elle ne me résume que les livres qui sont un grand succès dans ma ville. Les autres, elle ne les reçoit pas, donc ne les lit pas. Je suis ainsi devenu incollable sur la vie de Bernadette Soubirous ou sur tout ce qui touche la littérature pieuse. Enfin, je fais avec et pour le reste, ce que je n’ai pas lu, je dis qu’ils sont sur ma table de nuit.

Voilà ce que du fond du cœur, et tu sais s’il est profond mon cœur, ce que je tenais à te dire. Je l’ai fait à ma façon, toute de sensibilité, de droiture et de fidélité. C’est dans ma nature. Je n’y ai aucun mérite particulier. Soyons optimistes, les hommes de convictions voient toujours le destin leur faire croiser le chemin. C’est ce qui nous est arrivé, mon cher Patrick, sachons nous montrer à la hauteur de cet heureux hasard, comme l’aurait dit le fameux professeur Monod.

Ton ministre reconnaissant pour l’œuvre immense dont tu es l’heureux porteur.

Philippe Douste-Blazy

18 - De Jean-Claude Trichet à Alain Madelin

Monsieur le Ministre de l’Economie et des Finances,

J’espère que vous ne tiendrez pas rigueur au bien modeste gouverneur de la Banque de France que je suis d’oser prendre la plume comme j’aime le faire parfois pour vous livrer une partie des mes convictions intimes et personnelles. Il m’en coûte de le faire, car il me faut violenter mon caractère réservé et ma nature timide. Remarquez qu’il m’est arrivé de le faire pour certaines grandes occasions. J’ai ainsi eu l’insigne honneur de correspondre avec notre Président de la République avant même qu’il ne soit élu. Peut-être vous souvenez-vous que c’est moi qui ai pris l’initiative de cet échange. J’avais été tellement scandalisé par le mauvais procès qui

lui avait été fait sur ses convictions en matière monétaire. J’ai voulu lui apporter la caution de mon autorité en la matière. J’aurais pu le lui faire savoir par téléphone, je ne l’ai pas voulu. Il fallait un écrit parce que, ainsi, il y avait une trace irréfutable de mon engagement à ses côtés. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre de l’Economie et des Finances, que cet acte de bravoure m’a valu bien des désagréments. D’abord, je n’avais pas prévu que le président devrait céder à l’insistance grossière des journalistes en mal de scoop. Ils ont donc obligé le futur président Chirac à faire état publiquement de ma lettre. Un comble ! C’est que Jacques Chirac en a été personnellement extrêmement blessé. Quant à moi, j’ai dû essuyer l’ire d’Edouard Balladur et de ses collaborateurs. Si vous saviez ce que j’ai pris. Ils n’avaient pas de mots assez durs. J’étais soi-disant un lâche. Moi, un lâche ? On aura vraiment tout entendu. Peu importe d’ailleurs, je n’ai fait que payer le prix de mon devoir et même s’il fut élevé, je me devais de l’assumer. Voyez-vous, je m’autorise ces quelques confidences, qui pourraient passer pour de l’épanchement, parce que nos premières semaines de travail en commun ont laissé entrevoir l’étendue de notre complicité. Si vous saviez ce que cela a pu me faire plaisir. J’espère que vous ne me tiendrez pas rigueur si je vous dis que quelques-uns autour de moi avaient des craintes. Moi-même, je n’en ai jamais eu. Je sais depuis longtemps qu’il ne faut tenir aucun compte de ce qui est écrit dans les journaux. Et, que voulez-vous, je ne peux exiger de tout le monde qu’ils aient mon

expérience et d’une certaine manière ma capacité de recul

Savez-vous qu’il s’est trouvé quelques observateurs

ou prétendus tels pour affirmer que vos convictions vous rangeaient dans le camp des libéraux les plus extrémistes ? J’admets bien volontiers que ces propos avaient quelque chose de diffamatoire et, en tout cas, de parfaitement déplacé. Mais ce n’est pas tout. Car les plus enragés contre votre personne allaient jusqu’à inventer la fable de bien mauvais goût selon laquelle vous seriez partisan de la dévaluation. J’ai même entendu affirmer, il est vrai dans un cercle éloigné du pouvoir, que, si vous deveniez ministre des Finances, vous souhaiteriez couper dans les dépenses de l’Etat et de la Sécurité Sociale afin de pouvoir diminuer le poids des prélèvements obligatoires. Vous le voyez, tout cela n’était qu’un tissu de calomnies et j’ai même des scrupules à me faire l’écho de ces ragots de ruisseau. Cependant, la rumeur courant et persistant, je ne saurais trop me féliciter de vous avoir vu prendre les devants avec un telle détermination. La meilleure façon de réagir et de couper court aux rumeurs, c’était d’agir. De ce point de vue, cous avez pris les bonnes décisions en ayant l’intelligence d’augmenter la TVA, l’impôt sur la fortune et même l’impôt sur les bénéfices des entreprises. Au moins, ainsi, vous voilà «flanc-gardé», on en pourra plus vous accuser sottement de vouloir brader les dépenses de l’Etat en baissant inconsidérément les impôts des français. Il faut savoir mettre de temps à autre les points sur les «i». Je ne saurais trop vous encourager à récidiver avec la CSG qu’il serait de très bon ton d’augmenter à l’automne. Si vous me le permettez, je me risquerai même à vous dire que, dans votre ardeur à convaincre, dans votre foi

à défendre l’orthodoxie budgétaire la plus intransigeante, il me semble que vous prenez parfois les choses avec une trop grande rigueur. Voyez-vous la définition d’une bonne politique économique nécessite des adaptations au jour le jour. Il y faut une bonne dose de pragmatisme. Je vois bien ce que mes propos peuvent avoir de décevant pour un homme de convictions comme vous. Je sens bien que je joue à contre-emploi en vous demandant de ne pas trop en faire s’agissant de la réduction des déficits ou de la valeur de notre monnaie. Mais je suis si attaché à la réussite du gouvernement que je préfère me permettre de vous mettre en garde contre une trop grande sévérité de votre part.

Si vous me permettez un dernier compliment, je puis vous dire que, à Bercy, tout le monde est très content de vous. J’étais hier au dîner mensuel de l’Association des inspecteurs généraux des finances, tous étaient unanimes à louer votre si grande fermeté. Figurez-vous même que les plus enthousiastes sont prêts à vous nommer membre d’honneur. Je vous engage vivement à accepter. Je tiens ce cercle pour l’un des plus fermés, donc des mieux fréquentés de France. Vous êtes le premier des ministres de Bercy à qui une proposition aussi flatteuse est présentée. Elle n’est finalement que le reflet de la liesse véritable et sincère qu’éprouvent les fonctionnaires de Bercy à être si bien représentés et surtout si bien entendus. Rarement, ils ont pu compter sur un ministre qui tient autant compte de leurs préoccupations et de leurs propositions. Même la section socialiste du ministère est heureuse de vous voir ainsi accuser les patrons jour après jour. Face à ce concert de louanges, que pèse la récrimination de quelques dizaines de parlementaires grincheux de la majorité. Ils vous accusent d’avoir adopté la pensée unique, Ils aimeraient bien pouvoir le faire, eux qui n’ont aucune pensée ! Oui, vraiment, ne vous en faites pas, Monsieur le Ministre de l’Economie et des Finances, nous avons raison. J’ai eu raison avant tout le monde. Et vous n’avez pas eu tort de rejoindre mes positions si anciennes. D’ailleurs, si vous le voulez bien, je continuerai à vous préparer et à vous rédiger tous vos discours. Je pourrai même m’occuper de vos communiqués ainsi que des interventions de vos deux secrétaires d’Etat. Ainsi, nous serions certains qu’il n’y aurait aucune dérive idéologique possible. La politique économique, budgétaire et monétaire de la France serait en d’excellentes mains : les nôtres. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre de l’Economie et des Finances, en l’assurance de mes sentiments extrêmement dévoués et très reconnaissants pour votre action décisive au service de la pensée unique. Vôtre, Jean-Claude Trichet

Monsieur le Gouverneur et cher Jean-Claude,

Pourquoi vous dissimulerais-je que votre lettre m’a procuré un réel plaisir. Enfin, voici que mes talents et ma personne se trouvent enfin reconnus. Je vous l’avouerai bien volontiers. J’avais été mortifié par les critiques si injustes et déplacées de la toute petite troupe des balladuriens qui prétendaient alors que ma seule présence aux Finances aurait pu mettre le Franc en danger. Quel déshonneur, quelle attitude méprisable, alors que cela faisait au moins six mois que je n’avais plus parlé de la nécessité de la dévaluation. Un véritable procès stalinien. Penser une seconde que j’aurais pu souhaiter un décrochage monétaire était une injure. Certes, je reconnais bien volontiers avoir eu cette tentation, mais c’était il y a au moins un an. Et je n’ai défendu cette stratégie que durant une toute petite dizaine d’années. C’était vous dire l’extraordinaire mauvaise foi de ceux qui entendaient se servir de cet argument contre moi. Décidemment, je ne me ferai jamais complètement à la politique et à ses mœurs de voyous. Regardez où en est le franc depuis que je suis à Bercy : 12 centimes de mieux depuis que Balladur a été battu. Ah, je la surveille notre monnaie, on peut même dire que je la couve. Je me suis fait installer dans mon bureau un ordinateur qui me donne seconde par seconde le cours de notre monnaie. Si vous saviez comme je m’en inquiète. Je voulais vous remercier pour les graphiques qui étaient joints à votre lettre. Je les ai placardés dans ma chambre afin de mieux être en mesure de les apprendre par cœur. Croyez bien que je suis décidé à savoir mes leçons comme jamais. Car j’en ai des choses à me faire pardonner auprès de vous. Comment ai-je pu critiquer un homme de votre dimension. Je n’en reviens pas d’une telle erreur de jugement de ma part. Peu importe le passé. Finalement, j’ai bien l’intention de rattraper le temps perdu. L’importance des déficits laissés par le gouvernement Balladur m’impressionne. Comment ont-ils pu dépenser autant et surtout si mal ? On me dit que j’étais membre de ce gouvernement. Je ne le-conteste: pas, mais on m’avait attribué un poste de si petite importance et je comptais si peu que ma part de responsabilité était à l’aune de mes responsabilités d’alors, c’est-à-dire proche du néant. Et puis Balladur ne m’a jamais fait confiance. Il craignait mes idées en matière économique et monétaire. Le naïf, il pensait sans doute que je conserverais les mêmes une fois en charge de véritables responsabilités. C’était bien mal me connaître. Croyez-moi bien, Monsieur le Gouverneur, que j’ai fort à faire et que votre soutien m’est précieux. Il m’arrive de me sentir bien seul face à tous ces ministres qui n’ont qu’une seule idée en tête : dépenser toujours davantage. Le pire, c’est Charles Millon. Il veut toujours plus

d’argent pour ce qu’il croit être ses militaires. Si seulement il savait ce qu’ils disent de lui, cela le calmerait. Et puis il y a toutes ces femmes, si seulement vous connaissiez mon calvaire avec elles. Mais quelle idée a bien pu avoir le président de nous imposer toutes ces tourterelles. Non seulement elles n’y connaissaient rien, mais en plus elles croient savoir. Si on laissait faire la Codaccioni, elle nous doublerait les dépenses de la Sécurité sociale avant même que nous ayons pu dire ouf ! Une véritable hérétique. Et encore, si je pouvais compter sur le Premier ministre. Ne lui répétez surtout pas. mais je crains que lui non plus ne soit pas mobilisé autant que nous par le franc fort. Figurez-vous qu’il s’est mis en tête de tenir les promesses du candidat Chirac.Même si nous devions les tenir, dix budgets n’y suffiraient pas. C’est une folie. Je suis attaché à la défense du Trésor de la France où il ne reste d’ailleurs plus grand chose et je dois subir des attaques de toutes parts. Voyez-vous, il m’arrive de regretter le temps où je n’étais que ministre des commerçants. Il me suffisait de promettre des baisses d’impôts et de charges et cela les calmait. Maintenant, il faut leur faire passer la pilule des augmentations. Je vous prie de croire que cela n’est pas une partie de plaisir. Finalement, ce qui compte le plus dans la vie politique, c’est de savoir s’entourer. J’ai perdu trop de temps, d’abord avec François Léotard et Gérard Longuet, cela ne m’a valu que des ennuis et, de surcroît, le débat d’idées ne les a jamais intéressés. D’ailleurs, ils n’en ont jamais eu la moindre. Puis je me suis étourdi avec des prétendus intellectuels comme Pascal Salin, ou pire Guy Sorman. Je vous jure que cette époque est définitivement révolue. Aujourd’hui, je veux être digne de mes ancêtres dans la fonction. Antoine Pinay sera désormais ma référence. Je m’en servirai d’inspirateur et de guide. Quant à vous, Monsieur le Gouverneur et cher Jean-Claude, je souhaite que votre vigilance s’exerce sur moi sans aucune indulgence. Hélas ! je sais que je suis capable d’une mauvaise rechute. Je compte sur vous pour m’éviter ce piètre spectacle en me gardant sur la seule bonne route, celle de l’orthodoxie.

Votre serviteur et votre fidèle élève, Alain Madelin

19 – Signé François Bayrou

Monsieur le Président de la République,

Devant les multiples tentatives de division de la majorité présidentielle, j’ai décidé de prendre un certain nombre d’initiatives politiques qui me semblent particulièrement bien venues. Puisque la plus grande partie de vos ministres ont choisi de se taire ou de partir en vacances, je vais donc me porter sur le devant de la scène. Bien sûr, il me faudra brusquer ma nature mais l’enjeu en vaut largement la peine. Permettez-moi de vous suggérer, Monsieur le Président de la République, de reprendre d’urgence votre majorité en main. Malgré toute sa bonne volonté, Alain Juppé est hors d’état de le faire. Le pauvre a pris tellement de coups et assumé avec un tel courage de si nombreuses épreuves qu’il ne peut plus, hélas, vous être de la moindre utilité en la matière. C’est bien malheureux, mais c’est ainsi. Quant à Hervé de Charrette et Charles Pasqua, nous ne pouvons aucunement compter sur eux. Ils seraient certes prêts à nous aider, mais à quoi bon, leur tentative de mainmise sur l’UDF ayant lamentablement échoué. A la réflexion, il ne reste que moi qui ai encore une certaine capacité d’initiative et de manœuvre. Je sais par ailleurs où il convient de porter le fer. Pierre Méhaignerie se pose en leader de la fronde balladurienne. C’est un comble, alors qu’il n’a jamais été un chef et qu’il fut le dernier des balladuriens. En ma qualité de président du CDS, j’entends donc le remettre sur le bon chemin. Et avec brutalité encore. Je ne peux accepter ses attaques répétées contre vous et notre gouvernement. J’ajoute que ma qualité d’ancien balladurien me donnera une grande autorité et une parfaite légitimité pour engager cette véritable action de police. Vous n’avez pas à vous inquiéter, j’ai tous les moyens pour mener à bien cette opération. Au besoin, je me ferai aider par Philippe Douste-Blazy dont le sens politique n’a plus à être démontré et qui a su, dans un passé récent, montrer de très réelles qualités d’adaptation. Je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, en l’assurance de mes sentiments toujours aussi chiraquiens.

François Bayrou

PS. : Par correction vis-à-vis de Pierre Méhaignerie, je ne vous communique pas la teneur de la lettre que je vais lui adresser, mais je vous prie de croire que le ton que j’ai employé n’était pas des plus amènes. Je crois même pouvoir dire qu’il était franchement brutal. Mon interlocuteur aura certainement bien du mal à s’en remettre. Quant au fond des choses, j’ai été encore plus ferme et déterminé que sur la forme. Je lui ai notamment indiqué très clairement qu’à continuer ainsi il risquait de perdre la présidence de la commission des Finances, poste auquel il tient tout particulièrement. J’ai vraiment été heureux, Monsieur le Président de la République, de pouvoir vous démontrer, en cette période si difficile pour vous, ma capacité à agir et ma détermination à vous servir. J’espère de tout cœur que vous y serez sensible. Peut-être même cela vous donnera-t-il quelques idées au moment où, bien à contrecœur, vous serez obligé de lâcher Juppé et qu’il vous faudra trouver alors un homme qui ait largement fait ses preuves et en qui vous aurez une très réelle confiance. S’il le fallait, je serais également prêt à vous rendre ce service moi-même bien que vous ayez noté que cela ne m’enthousiasme guère. Je n’ai jamais été de ces quadragénaires fanatiques de leurs ambitions et de leur petite personne.

Signé Philippe Douste-Blazy

Monsieur le Président de la République,

C’est bien à contrecoeur que je me décide à vous écrire. Non que je n’aie pas envie de le faire, ni bien entendu que je n’en ressente l’insigne honneur. Tous les jours, j’éprouve l’envie furieuse de vous écrire, de vous parler, pour vous dire combien je suis admiratif de votre action et de votre personne. Depuis trois mois que vous êtes président, vous faites un véritable sans-faute. Les témoignages que j’en reçois sont multiples et parfaitement concordants. Le pays est littéralement ébloui par vos déclarations, par votre action et par votre détermination. Dois-je vous avouer que je le suis plus encore. C’est normal, moi qui ai connu la période qui vous a précédé. Je puis dire sans flagornerie qu’elle est sans commune mesure à votre avantage Mais ce n’est pas pour vous complimenter que j’ai pris la plume, quelle que soit par ailleurs l’envie qui m’étreignait. Non, si je vous écris, c’est parce que je suis choqué de l’attitude de certains de vos ministres à votre endroit. Ce n’est pas parce que François Bayrou est mon président du CDS et mon ami que je dois m’abstenir de dire ce que je pense de son attitude et de vous en informer. Ma nature m’a toujours porté à la plus grande franchise et à la parfaite rectitude. Je ne sais donc ce que Bayrou vous a dit de la lettre qu’il a adressée à Pierre Méhaignerie, je sais en revanche ce qu’il y a dans cette lettre. Je doute que les intentions déclarées et la réalisation effective soient de la même eau. J’ai pu me procurer une copie de cette missive. Je me fais un devoir de vous la communiquer pour que vous soyez parfaitement informé de la réalité de la situation et que vous puissiez juger de la qualité des hommes.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, en l’assurance de mes sentiments toujours aussi chiraquiens.

Philippe Douste-Blazy

P.S. : Vous trouverez donc ci-joint la copie de la lettre qu’a adressée Bayrou à Méhaignerie. Si vous en tiriez des conséquences rapides, peut-être puis-je me permettre de vous signaler que je connais bien les dossiers de l’Éducation nationale, ma qualité de professeur de médecine m’a permis, depuis bien longtemps, de réfléchir aux affaires de l’université. Je vous le dis en passant, car, comme vous aviez pu vous en apercevoir à de nombreuses reprises, je n’ai jamais nourri de réelles ambitions si ce n’est celle que j’ai toujours éprouvée pour vous.

Copie de la lettre de François Bayrou à Pierre Méhaignerie

M

on cher Pierre,

Si tu savais comme il est bien difficile pour moi de te succéder à la présidence du CDS. Tu avais si profondément marqué de ton empreinte ce poste que j’avoue avoir bien du mal à y porter ma marque. Tu sais que je n’ai pas l’habitude de pécher par excès de modestie mais je dois bien reconnaître la réalité telle qu’elle est : tu as été un grand président du CDS. Note bien que cela me procure un bien réel plaisir de te le dire. Notre famille politique te doit tout. Il est légitime qu’étant ton successeur je te rende les honneurs et les mérites auxquels ton statut te donne légitimement droit. Ce n’est que justice. En te disant cela, je ne fais que mon devoir le plus élémentaire. Depuis que tu as quitté le gouvernement, tu ne peux savoir combien tu me manques. Pas une seule journée sans que je ne pense à toi. Quel plaisir et en même temps quel soulagement c’était pour moi de savoir que, à la première difficulté, je pouvais passer te voir place Vendôme pour te confier mes petits et mes grands soucis. Oui, tu me manques, car j’aurais besoin de pouvoir consulter le sage que tu as toujours été. Ici, l’ambiance est bien morose il n’y a aucune solidarité entre les ministres. Ils sont tous tétanisés par la peur de commettre la moindre gaffe D’ailleurs, Juppé n’attend que cela : à la première occasion, il exécutera les mauvais et, tu peux me croire, sans le moindre état d’âme. Même entre les ministres CDS, la bagarre fait rage. Barrot, comme à son habitude, joue personnel. Il me déteste, car je suis plus jeune que lui. Mais franchement, mon cher Pierre, ce n’est tout de même pas de ma faute. Quant à Douste-Blazy, n’en parlons même pas. Il me soutient aujourd’hui comme il a

soutenu Bosson hier et toi avant-hier. C’est-à-dire qu’il agit comme la corde qui tient le pendu. Je ne te fais pas de dessin. Tu le connais comme moi puisque nous avons été assez bêtes pour le faire entrer. Au moins, unissons nos efforts pour le faire sortir. Quant au Premier ministre, on ne peut dire un mot. D’abord, il n’a jamais le temps et, ensuite, il se méfie de moi comme de la peste. Il pense que je veux sa place. Il se trompe, il n’a même pas compris que c’est celle de Chirac qui m’intéresse. Juppé, quand il me rencontre, n’a qu’une seule idée en tête :

où en est le référendum sur l’Éducation nationale que Jacques Chirac a promis durant se campagne ? Tu te rends compte, je suis certain qu’il veut m’humilier. Avec tout ce que j’ai dit sur ce maudit référendum qui est d’une

rare bêtise. Et de surcroît, il va falloir que je l’organise. Un cauchemar. J’ai bien essayé de gagner du temps Rien

à faire. On dirait qu’ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. J’ai même tenté d’envoyer mon secrétaire

d’État, Françoise Hostalier, peine perdue. Comme toujours, tu as bien fait d’émettre des réserves sur l’affaire des essais nucléaires. Ils pensaient, les inconscients, qu’ils n’auraient à affronter que deux ou trois jours de grogne au-delà de nos frontières. Ils n’ont même pas vu qu’ils allumaient un fameux incendie en France même. Que les jeunes, dont le prétendu soutien les rend si fiers, vont immédiatement se retourner contre nous. Chirac va même jusqu’à se glorifier de cette décision qu’il prétend irrévocable. Le pauvre croit que cela pose de dire ça. Tu as vu les derniers sondages, il perd dix points. Quand je pense qu’il m’a dit : « Tu as vu, François, cela change d’avec

l’indécision de Balladur. » Tu parles si cela change. D’ailleurs, parlons-en de Balladur. J’ai un grand service

à te demander. J’ai l’impression qu’il m’en veut. Tu peux compter sur Léotard et Sarkozy pour en rajouter.

J’aimerais tellement qu’il accepte de me recevoir. Bien sûr, il conviendra de prendre quelques précautions. Inutile d’exagérer, il suffira de prendre le temps de se voir dans un endroit discret. J’espère que tu ne m’en voudras pas de terminer cette lettre qui est d’abord un geste d’amitié par une bien modeste supplique. Je sais bien que le groupe parlementaire du CDS est, comme toi, de fort méchante humeur contre le gouvernement. Le sommet européen de Cannes fut, malgré les agitations du président, un ratage sans précédent. Cela n’a évidemment rien arrangé vis- à-vis du groupe. Mais si tu continues à critiquer aussi violemment l’action du président et du Premier ministre, tu risques de compromettre mes chances d’être un jour Premier ministre. Tu sais ce n’est pas pour moi que je le dis. Finalement, mon sort est de bien peu d’importance. C’est pour notre famille politique qui attend depuis si longtemps que l’un des siens aille à Matignon. Reconnais que ce serait pour toi, qui a tant fait pour chacun de nous, un bien grand jour. Eh bien, figure-toi que c’est pour te faire cette joie que j’ai envie de réussir ce projet. On peut faire de la politique et avoir des sentiments profonds. C’est mon cas. C’est pourquoi j’ose te demander de mettre un petit bémol à tes critiques, juste le temps que tout le monde parte en vacances. A la rentrée, tu pourras reprendre de plus belle. Crois-moi, ce ne sont pas les occasions qui vont te manquer. Car s’ils ont déjà fait des erreurs, ce n’est rien en comparaison de celles qu’ils s’apprêtent à commettre. Ils sont si certains d’avoir raison que l’on peut craindre le pire sans aucun risque d’être déçu. Crois, mon cher Pierre, en ma toujours si vivante amitié et ma toujours vibrante reconnaissance pour ce que tu as fait pour moi et pour tous les nôtres.

François Bayrou

20 - A l’attention de Bill Clinton

Monsieur le Président des Etats-Unis d’Amérique, cher Bill,

Si vous saviez le plaisir réel que j’éprouve à correspondre ou à m’entretenir avec vous par téléphone, je ne sais pas pourquoi mais, j’ai immédiatement senti que le courant passait entre nous, que nous étions faits pour nous entendre, bref que nous serions en permanence sur la même longueur d’onde. Les aviateurs diraient certainement que nous nous recevons cinq sur cinq. Savez-vous que je me suis amusé à compter le nombre de nos appels téléphoniques et de nos correspondances depuis trois mois. J’ai la joie de vous dire qu’il est fortement à mon avantage. Je vous ai écrit vingt et une fois et téléphoné dix-huit. A l’inverse, vous ne m’avez téléphoné qu’une fois et adressé une autre fois un carton d’invitation. Je voudrais vous engager, mon cher Bill, à ne pas vous gêner avec moi. Je vois bien qu’au moment de prendre votre combiné téléphonique vous devez vous dire : « Non, ce n’est pas raisonnable, je ne vais pas déranger mon ami Jacques. » Ce scrupule vous honore, mais vous devez me considérer comme un ami et ne pas hésiter à me téléphoner aussi souvent que je le fais moi-même. D’ailleurs, pour que les choses soient plus simples, je vous communique le numéro de mon portable de façon à ce que vous puissiez m’appeler à tout moment. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi votre secrétaire a pris l’initiative, strictement personnelle j’en suis certain, de ne pas me donner le vôtre. II me serait pourtant indispensable car j’ai très souvent une idée qui me traverse l’esprit sur tel ou tel sujet et j’aimerais vous la faire connaître. Tenez, l’autre jour, j’ai vu mon ami Decaux qui a mis en place un système extraordinaire de lutte contre la pollution canine. J’aurais eu votre portable, je me serais immédiaternent précipité pour vous en recommander l’utilisation pour les pourtours de la Maison-Blanche. J’avais en effet été étonné de constater, lors de mon dernier voyage aux Etats-Unis, que l’état de saleté des trottoirs n’allait pas en s’améliorant, bien au contraire. Je considère que c’est indigne de la capitale d’un grand pays comme les Etats-Unis.Il eût été vraiment utile que je puisse vous faire cette proposition sans délai, tant me semblait urgent le message que je souhaitais vous faire. Je vous remercie de donner les consignes à les plus fermes à votre collaboratrice. Il est d’ailleurs évident qu’entre grands de ce monde nous devons pouvoir nous parler sans délai. Après tout, cela concerne un nombre si limité de personnes, peut-être inférieur aux doigts d’une main. Que dis-je! Sans doute moins. Le Japonais, il est inutile d’avoir son téléphone, il change tout le temps. Le Chinois, ce n’est pas mieux :

il ne change jamais, mais on n’y comprendrait rien! Personne ne sait qui dirige vraiment. Le Russe, Eltsine, aurait pu être un grand de ce monde, mais il faudrait l’appeler à l’heure où il est à jeun. Cela devient de plus en plus difficile, surtout avec les décalages horaires. Et puis il y a les Européens mais, à part Helmut, il n’y a personne. Vous le voyez, mon cher Bill, nous sommes à peine trois. Et encore, quand je dis trois, c’est bien par amitié pour Helmut qui, comme vous le savez, est prisonnier de la Constitution allemande qui lui fait interdiction d’envoyer ses soldats hors des frontières de son pays. Il ne reste donc que nous. Bill et Jacques. Jacques et Bill. Alors tutoyons-nous. Je vais te faire une confidence: par souci de montrer au peuple américain ma parfaite connaissance de sa langue et de sa culture, j’avais envisagé de me faire appeler « Jack ». Mais hélas, ça ne m’est aucunement possible du fait de la présence d’un personnage très étrange de la vie politique française, un dénommé « Jack Lang ». Je crains que l’on ne m’accuse de vouloir l’imiter, ce qui serait un comble alors qu’il n’a pas ton numéro de téléphone et que tu ignores même jusqu’à son existence. Mais cessons de parler de ces questions de personnes pour nous intéresser aux grands sujets de notre monde. S’agissant de la Bosnie, je te remercie de ton silence. Je l’ai interprété comme la marque de ton souci constant de coller à mes propositions afin de marquer un soutien qui n’est jamais démenti. Tu m’as semblé récemment quelque peu fatigué. C’est normal avec le poids de ta charge, et tout le monde ne peut pas avoir ma santé. Sais-tu que je n’ai pas eu le moindre rhume depuis sept ans ? Tu te rends compte un peu ? Bernadette n’en revient pas. Je ne suis pas resté cloué au lit par la maladie depuis 1974. Mais je m’égare car c’est de toi. que je voulais parler. Oui, tu m’as semblé quelque peu fatigué. Tu devrais donc t’abstenir de trop voyager pour rester quelque peu aux Etats-Unis. Je suis certain que tes compatriotes apprécieraient sûrement ta présence. Pour les affaires du monde et pour le temps de ton repos, je pourrais m’occuper de tout. Et crois-moi, je veillerais à ce que l’on ne te dérange pas. Je déciderais chaque fois qu’il le faudra. Je te rendrais compte, bien après, afin de t’économiser au maximum le stress. J’ai en effet remarqué que tu avais du mal à le supporter. Moi, c’est curieux, je n’arrive pas à me faire du souci. J’ai toujours été comme ça : je fonce, je réfléchis après et ne m’inquiète jamais. Remarque, c’est un don du ciel, je n’y ai aucun mérite. Ce doit être une question de nature. Je vois bien que tu m’envies. Tu ne devrais pas car tu as sans doute bien d’autres qualités.

Tiens, par exemple, on ne peut plus accepter de se faire marcher sur les pieds par les Serbes. Il y a des limites à tout. Et là, ça fait bien longtemps qu’elles ont été franchies. Personne ne veut rien faire. A l’ONU, tout le monde se cache. Ce Boutros Boutros-Ghali est un mou. On ne peut absolument rien en tirer. Quant aux militaires, crois bien que je leur ai dit ma façon de penser. On peut compter sur eux, surtout lorsqu’on n’a besoin de rien. Ils adorent parler de la guerre. Pour la faire,; c’est une autre histoire. Pour la simulation, ce sont les champions du monde. Ils sont absolument Imbattables. Sur le terrain, il n’y a plus personne. Si ça continue, je vais être obligé d’y aller moi-même. D’ailleurs, je finis par me demander si ça n’est pas la meilleure idée. Qu’en penses-tu ? Ça arrangerait tout le monde, en tout cas, ceux qui n’osent prendre la moindre responsabilité. Je pourrais, avec ton aide, me faire nommer chef suprême des armées qui sont sur place, là-bas. Pour toi, ce serait une garantie de tranquilité et de sérieux. Je prendrais soin des soldats américains comme s’il s’agissait des miens. Tu peux me faire confiance ! Je suis même prêt, pour témoigner de mon total engagement franco-américain, à venir aux Etats-

Unis pour rendre compte de ma mission. Je pourrais saisir, par exemple, l’occasion de ton « message à la nation ». Pour une fois, je pourrais le faire à ta place, ce qui sera pour le peuple américain une garantie de transparence

à laquelle je suis certain qu’il sera particulièrement sensible. De surcroît, si tu l’estimais nécessaire, je pourrais, dans le double souci de l’efficacité et de la simplicité, m’installer le temps que durera mon travail en tes lieu et place dans un bureau de la Maison-Blanche. Rassure-toi, je connais trop les phénomènes de rejet pour tout ce qui semble venir de l’extérieur pour prendre le risque d’emmener mes propres collaborateurs. Je suis certain que ce serait mal vu des Américains. S’agissant de moi, c’est une autre affaire. Ils savent bien que je suis si proche d’eux qu’ils m’ont adopté avant même que |e ne vienne. Sais-tu, j’ai été touché aux larmes : depuis trois mois, j’ai reçu pas moins de onze lettres de félicitations des Etats-Unis. Certes, parmi celles-ci, deux viennent de Line Renaud. Mais tout de même, ça témoigne d’un courant réel de sympathie ! Si toutefois tu préfères, que le temps de ton absence, j’occupe ton bureau, J’y suis également tout disposé ! Peut-être d’ailleurs as-tu raison. Je me demande bien pourquoi je n’y avais pas songé tout seul. Mais effectivement, le bureau ovale m’irait comme un gant. Et puis au moins, avec moi, tu es sûr qu’il ne sera pas mal occupé. Comme nous avons les mêmes goûts (j’ai pu le constater à d’innombrables reprises, ces trois derniers mois), tu n’as pas à t’inquiéter des changements que je vais

y opérer car je sais qu’ils te plairont. C’est vraiment commode de pouvoir être chez toi comme chez moi.

D’ailleurs, si tu n’y vois pas d’inconvénient, je profiterai de mon passage à la Maison-Blanche pour mettre de l’ordre dans tes déficits. Tu sais que je vais finir par me faire du souci pour l’économie américaine. Votre endettement est un puissant facteur de préoccupation pour nous. C’est que vois-tu, mon cher Bill, on ne peut durablement dépenser plus que l’on gagne. Il convient de savoir être prudent et vraiment raisonnable et responsable. Moi-même, en France, j’ai eu bien du mal à redresser la situation financière calamiteuse que m’avait laissée Edouard Balladur. Suis-je bête ! II est évident que tu ignores qu’il fut, il y a bien longtemps, un très éphémère Premier ministre de la France. Ne t’en veux surtout pas de l’ignorer. En France même, l’immense majorité de mes concitoyens l’a complètement oublié. A ton retour aux affaires, je ne saurais trop te conseiller d’augmenter, comme je l’ai fait mol- même, très fortement tes impôts. Je te donne un avis de spécialiste : mieux vaut les augmenter loin des élections que trop près. Ah! j’allais oublier. Tu as peut-être vu que je suis dans l’embarras avec cette histoire anecdotlque de la reprise des essais nucléaires. Il n’empêche que cela m’ennuie un peu, tout ce charivari. Tu m’aiderais quelque peu si tu engageais les Etats-Unis sur la même voie. Sauf avis contraire de ta part, je profiterais une nouvelle fois de mon bref passage à la Maison-Blanche pour en ordonner la reprise. Suis-je scrupuleux de t’en parler ! J’aurais certainement pu le faire sans même que tu en entendes parler. Finalement, tu as sans doute raison, il m’arrive de me faire plus de souci que nécessaire. Enfin, je voudrais te faire part d’un projet , qui me tient à cœur et pour lequel je sollicite ton avis. Je veux parler de l’Europe. Les choses ne peuvent plus durer ainsi. C’est la pagaille généralisée. C’est que chacun a un avis et, de préférence, il est tranché. De surcroît, il porte sur toutes les matières. Il n’y a plus moyen de se faire entendre. Il faut renoncer à tout espoir de coordination. Une véritable pétaudière qui, si je n’y prends garde, va finir par compromettre mon action. II convient donc que quelqu’un remette de l’ordre et sache s’imposer par son aura naturelle et sa force de conviction personnelle. L’oiseau rare n’est guère aisé à dénicher. J’y ai longuement réfléchi, je te prie de le croire, tu pourrais bien être cet homme qui ait de l’expérience, une colonne vertébrale, de l’intelligence, du sens de la décision, un contact humanisé et une grande disponibilité. J’ai testé toutes les formules possibles et imaginables. Eh bien, à la réflexion, il semble à tout le monde qu’une seule solution soit souhaitable : c’est la mienne. Crois-moi, cela ne m’amuse pas, j’ai déjà tant de choses à faire ! Sans compter ce que, délibérément, tu as décidé de me mettre sur le dos, en me demandant de m’occuper de trouver un moment pendant ton repos. J’espère donc que tu sauras me dire la vérité pour cette histoire d’Europe en me parlant sincèrement. Je ne doute pas cependant que, une fois encore, nous soyons d’un avis identique. Dans le fond, je crois savoir ce qui nous a tellement rapprochés l’un de l’autre. Vois-tu, c’est que la simplicité n’est pas donnée à tout le monde et, mon Dieu, je crois pouvoir dire que toi aussi tu seras capable, avec les années et , surtout l’expérience, de rester simple.

Your friend Jacques

23 - A l’attention de Jean-Louis Debré

Monsieur le Ministre de l’Intérieur et mon cher Jean-Louis,

Pour mettre un terme aux différents dysfonctionnements que j’ai pu constater depuis ta prise de fonctions place Beauvau, j’ai décidé que désormais tu dépendras directement de la présidence, Alain Juppé ayant définitivement renoncé à travailler avec toi. Tu connais son caractère, il ne faut pas que tu lui en veuilles. Il a l’habitude de travailler rapidement alors, forcément, c’est un peu compliqué pour lui de faire tandem avec toi. Tu sais en revanche la reconnaissance que je te porte pour la fidélité constante qui fut la tienne à mes côtés. Tu n’as donc aucun souci à te faire. Je prendrai le temps qu’il faut et tu finiras par devenir un très grand ministre de l’Intérieur. Il te sera difficile de faire oublier Pasqua. D’ailleurs, en deux mois, tu n’as peut-être rien fait mais, du coup, on ne peut te reprocher la moindre gaffe. Ce n’est déjà pas si mal ! Je ne suis pas certain que nous aurions pu en dire autant avec ton prédécesseur. Tu n’as aucun complexe à nourrir. Sois toi-même (sans tout de même en rajouter) et souviens-toi que moi aussi j’ai été un piètre ministre de l’Intérieur. En revanche, je te demande de tenir le plus grand compte de mes instructions afin qu’elles soient appliquées sans délai. La première règle est que tu fasses le moins de déclarations possible. Tu n’as à communiquer sur rien. Garde-toi comme de la peste des journalistes qui auraient tôt fait de te fâcher avec la moitié de tes collègues du gouvernement Tu ne dois avoir d’idée politique sur absolument aucun sujet. J’ai dit aucun. Quant à te poser une question, si tu rencontres malencontreusement un journaliste, dis que tu n’as pas le temps et que tu rappelleras. Et, surtout, ne rappelle jamais. Pour les rapports avec la presse, le directeur de cabinet que nous t’avons nommé fera parfaitement bien l’affaire. Aucune déclaration ne t’est autorisée. Appuie-toi sur le porte-parole que je t’ai nommé. Il fera le travail à ta place, surtout pour les soirées électorales. J’espère que tu comprends que c’est parce que j’ai un impérieux besoin de toi que je souhaite que tu t’économises médiatiquement. Comme cela, tu auras une image parfaitement neuve dans huit ou dix ans, quand les événements importants se dérouleront.

Je pense d’ailleurs qu’il n’est nul besoin que tu te fatigues à déposer des projets de loi devant le Parlement. Je ne souhaite en aucun cas que tu te surmènes. C’est, là encore, parfaitement inutile. J’ajoute que c’est une maladie bien française que de trop légiférer. Laisse donc faire tes collègues du gouvernement qui ont des projets plein leurs tiroirs. Laisse-les prendre des risques inconsidérés. Toi, tu seras fin prêt à la fin de mon septennat pour entamer, en pleine forme, mon deuxième. Crois-moi, c’est stratégiquement beaucoup plus intelligent. Tu vas donc les épater par ton silence. Eh bien, c’est cela qui compte !

Ah, J’allais oublier, s’agissant des questions d’actualité du mercredi, j’ai constaté en regardant la télévision que les parlementaires de l’opposition et ceux de la majorité qui ne nous aiment pas (et tu sais qu’ils sont nombreux !) prenaient un malin plaisir à t’interroger chaque semaine. Ils se croient intelligents. Je dois dire qu’à chaque fois tu t’en es sorti le mieux possible. J’ai même pu constater que, parfois, il y avait plus d’applaudissements que de quolibets. Mais, mon cher Jean-Louis, tu ne vas pas continuer ainsi à les honorer en répondant toi-même. Je te rappelle que nous n’avons pas été élus pour leur faire plaisir. Je te suggère donc de t’abstenir de répondre aux questions d’actualité jusqu’aux prochaines législatives de 1998. Ça leur fera les pieds ! Ils seront bien punis de ne plus avoir la chance de t’entendre leur répondre. Crois-moi, ils comprendront vite la leçon. Quant à toi, tu te fatigueras moins. Tu pourras même te reposer chaque mercredi, ce qui te fera le plus grand bien. D’ailleurs, en te voyant l’autre jour au Conseil des ministres, je t’ai trouvé bien pâle ; je me demande s’il ne serait pas judicieux que tu prennes enfin de véritables vacances. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tu les auras bien méritées. Je te conseille de les prendre à la rentrée, par exemple de septembre à décembre. Crois-en ma vieille expérience, je sais bien qu’elle sera tranquille comme Baptiste, la rentrée. Ce sera difficile de se passer de toi mais, comme l’actualité sera bien peu fertile en événements, nous nous en sortirons. En revanche, reste bien à ton poste durant le mois d’août, on ne sait jamais ce qui peut encore se passer.

Ne t’inquiète pas pour ton courrier, j’ai mis en place un système qui passe directement par mon conseiller pour les

affaires de police. Tu n’as pas à t’en préoccuper. Il est inutile que l’on t’embête en te le montrant. Tu n’as plus à te tracasser avec ces détails. Je n’ai finalement que deux choses à te demander : la première, c’est de veiller à ce que l’on diminue très sensiblement le le nombre des fonctionnaires de police qui stationnent près de l’Élysée pour en assurer la surveillance. C’est parfaitement inutile et surtout, ça énerve nos compatriotes qui pensent à juste titre, qu’ils seraient mieux utilisés ailleurs. Je compte sur toi pour que les consignes nécessaires soient données avec sévérité. Ma seconde préoccupation concerne l’immigration clandestine. Je te demande de signer l’instruction que t’ont préparée tes services afin de multiplier et de durcir nos contrôles. On me dit que ce document est sur ton bureau depuis plusieurs semaines. Je te demande de le signer dès réception de la présente afin que, sans délai là encore, mes ordres soient appliqués. Exécute donc au mieux ces deux importantes missions de confiance et tu auras fait plus que ton devoir pour les années à venir. La République aura bien mérité de toi et toi, tu auras bien mérité d’elle. Ah, si seulement je pouvais te décorer ! Crois-moi, je le ferais sans hésiter mais, comme tu le sais, pour cela, il faut que tu ne sois plus ministre. Bien sûr, il n’en est pas question aujourd’hui - nous ne pourrions nous passer de toi - mais tu devrais quand même y penser pour un de ces jours. A un certain âge, ne pas avoir de décoration à la boutonnière, c’est suspect. Et je ne voudrais en aucun cas que ton image put souffrir le moins du monde de cette absence. Enfin, rien ne presse. Nous aurons certainement l’occasion d’en reparler à ton retour de vacances, en décembre. Il sera alors toujours temps d’aviser. Les choses seront moins compliquées. J’aurai eu l’occasion de penser à un nouveau ministre de l’Intérieur. Et, bien sûr, si tu le souhaites, nous pourrions tranquillement fixer la date de la réception pour que je te remette moi-même les insignes de chevalier de l’Ordre du mérite. Je peux te dire que ce sera un jour bienheureux pour moi, même s’il sera attristé par la perspective si pénible et si préoccupante de te voir quitter le gouvernement.

Crois, mon cher Jean-louis, en l’assurance de toute ma confiance. Pour maintenant, et surtout, pour demain.

Jacques Chirac

Réponse de Jean-Louis Debré à Jacques Chirac

Monsieur le Président de la République,

Si vous saviez comme j’ai été ému à la réception de votre correspondance ! Je crois même que j’en ai pleuré de joie. Mettez-vous un peu à ma place : c’est ma première expérience ministérielle et, de surcroît, à un poste aussi important. Je doutais de mes capacités à réussir. Qui n’aurait pas douté ! Alors, recevoir une telle lettre de félicitations, en plus du président, et en plus quand c’est vous ! Ah, oui alors, j’ai été ému, heureux et fier ! Vous savez, j’étais fier d’être votre ami quand vous n’étiez rien, alors imaginez un peu maintenant que vous êtes président ! D’ailleurs, j’ai demandé aux Renseignements généraux de donner copie de votre lettre à deux ou trois journalistes particulièrement bien choisis. Comme cela, je respecterai à la lettre vos instructions : je ne verrai pas moi-même les représentants de la presse mais je les ferai voir. Je suis certain que, une fois encore, vous apprécierez mon habileté et ma finesse politique. Si, cependant, vous souhaitiez que j’en fasse davantage, je serais ravi de le faire sous la forme d’une déclaration vidéo que je pourrais adresser à toutes les télévisions. Là encore, je n’aurais pas vu de journalistes, mais eux m’auraient vu. Finalement, c’est ce qui compte. Si vous le désiriez, je pourrais même donner des conseils de communication à mes collègues du gouvernement. Par discrétion, je ne vous ai pas encore parlé, mais la faiblesse de certains m’inquiète beaucoup. Tout au moins peut-être faudrait-il qu’à l’occasion je vienne les renforcer. Je suis certain qu’ils ne m’en tiendraient pas rigueur car ils me considèrent tous un peu comme leur grand frère. Je sais bien que c’est parce qu’ils connaissent la confiance totale dont vous m’honorez.

Pour les vacances, je reconnais bien là votre sensibilité personnelle et votre attention aux autres. J’avais bien pensé partir me reposer mais, lorsque j’ai reçu votre lettre, je me suis dit que je n’avais pas le droit de faire une chose pareille. En tout cas, certainement pas à vous. J’ai parfaitement senti entre les lignes l’inquiétude sourde qui était la vôtre à la seule idée que je déserte mon poste, ne serait-ce que pour quelques jours. Ne vous faites donc aucun souci, je serai là en août, comme vous me l’avez demandé, et à l’automne, comme vous me l’avez si pudiquement suggéré. Quant aux deux missions que vous m’avez confiées, vous pensez bien que je vais me faire un sacré devoir de les faire exécuter, et prestement encore! J’ai une idée pour la garde de l’Élysée. Vous avez, comme toujours, raison : c’est l’hypocrisie qui agace nos compatriotes. Ils en ont assez soupé avec Balladur et

ses sbires. J’ai donc demandé que tous les cars de gendarmes mobiles qui étaient sournoisement cachés derrière l’Élysée soient ramenés rue du Faubourg-Saint-Honoré, devant le porche d’honneur du palais. Au moins, comme cela, les choses seront claires et nettes. Le pays saura pourquoi ils sont là : pour votre sécurité. Je suis certain que nos compatriotes apprécieront.

Quant à l’immigration, il est vrai que j’ai tardé à signer cette circulaire. C’est que je n’ai toujours pas compris pourquoi la police de l’air et des frontières s’obstine à refuser de veiller à mes ordres. Je leur ai en effet demandé de renforcer nos effectifs à la frontière que nous avons en commun avec la Hollande, le Danemark et la Norvège. Je suis en effet très préoccupé par l’importance du trafic de drogue en provenance de ces trois pays. C’est un grand malheur pour la France d’être limitrophe ! Avec votre autorisation, je n’ai pas l’intention de céder. Je tiendrai donc le temps qu’il faudra, mais j’obtiendrai satisfaction. Après votre magnifique élection, ce ne sont tout de même pas ces « quarterons de technocrates » qui vont faire la loi ! Vous voyez que j’ai conservé mes références gaullistes.

Voilà, Monsieur le Président de la République, je suis dans une forme absolument étincelante. Votre lettre m’a parfaitement requinqué ; je suis certain qu’elle était faite pour cela. J’ai bien l’intention de ne pas vous décevoir. Je vais donc multiplier les initiatives, comme vous me l’avez suggéré. Enfin, j’ai été particulièrement touché par votre volonté de me remettre la Légion d’honneur mais cela me gêne. J’ai peur que les gens pensent que je profite de mes fonctions de ministre de l’Intérieur pour recevoir cette prestigieuse décoration. Pour la première fois de ma vie, je suis donc conduit â vous dire non. Je suis certain que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Votre fidèle, dévoué et actif comme jamais,

Jean-Louis Debré