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Carnet de voyage de Christian Larochelle, écrit par Vincent Laliberté - 2007

« N’être qu’un intermédiaire entre la page blanche et le poème, entre le malheureux qui a faim et le malheureux rassasié. » Simone Weil

Titre du message : Stage humanitaire au Sénégal de Christian Larochelle Destinataires :

< Famille Larochelle > famille.larochelle6@sympatico.ca

< Dr. Joan Glenn, vice-doyenne à l’enseignement > joan.glenn@fmed.ulaval.ca

Envoyé par :

< Guy Labrecque, coordonnateur des stages internationaux> g.labrecque@fmed.ulaval.ca

Date : 21 juillet 2007

Famille Larochelle et Dr. Glenn, je vous écris ce courriel de Dakar pour vous donner les premiers résultats de l’enquête que notre équipe mène présentement pour clarifier les événements qui eurent lieu cet été au Sénégal impliquant Christian Larochelle. Nous avons retrouvé son carnet de voyage lors de notre dernière expédition. Je vous l’ai retranscrit dans ce courriel.

***

Carnet de voyage

7 mai 2007 (Chambre de résidence)

Journal. Si tu le veux bien, pour les temps à venir, tu deviendras un carnet de voyage. Pour l’instant, je ne sais pas ce qu’est la différence entre mon Journal de Vie « normal » et ce carnet de voyage. Ne suis-je pas constamment un pèlerin en ce monde, tentant de mon mieux de comprendre cette complexe et passionnante réalité qui m’entoure ? Peut- être découvrirai-je au fil des prochains jours la métamorphose que tu subiras, cher Journal. Prépare-toi bien ! C’est demain le départ !

8 mai 2007 (Aéroport de Dorval)

M’y voici. Je suis à l’aéroport. C’est toujours un étrange moment que celui passé dans un aéroport. On est comme dans une station de repos entre deux mondes, deux vies. On ne fait qu’attendre, sans que cette attente nous impatiente particulièrement. Mon billet d’avion est bien dans la petite poche gauche de ma chemise. Dorval-Dakar, 13:45. Cela doit bien faire une douzaine de fois que je vérifie… il ne semble pas vouloir s’échapper. Mes coéquipiers de voyage pour ce stage international vaquent à leurs occupations dans l’aéroport. J’ai l’impression de les connaître à peine en réalité. Ce sont toutes des filles, sauf un autre gars. Il a tenté de créer une amitié avec moi, mais je me suis montré plutôt distant. Je ne l’aime pas. On dirait qu’il veut constamment m’étaler ses vastes connaissances de philosophie et de littérature. D’ailleurs, tantôt il m’a parlé d’éthique et a réussi à placer un propos du livre Critique de la raison pure de Kant, le maudit. En vérité, je le trouve cynique, et cela représente pour moi le pire des défauts que je puisse attribuer

à un autre être humain. C’est l’opposé de la Magie. Mais en réalité, je suis un peu froid avec tout le monde aujourd’hui; j’ai toujours eu du mal à m’adapter à un changement drastique de mon environnement. Je me replie alors sur moi-même.

12 mai 2007 (Dakar)

Je me remets enfin en marche. Soulagement. Je passe une belle journée aujourd’hui. Nous sommes arrivés depuis quelques jours à Dakar où nous suivons une formation avant de nous diriger vers nos villages respectifs en équipe de trois. Je dis que je me remets en marche, car les premiers jours, je les ai passés dans un état complètement dysfonctionnel. Je n’arrivais plus à parler à mes collègues, à rire, à apprécier l’endroit. J’étais obnubilé par mes problèmes imaginaires. Tu les connais Journal, je te les épargne !

Dieu merci, cet affreux cauchemar est terminé. C’est tout un endroit dépaysant ici ! J’ai l’impression que la situation est irréelle, de ne pas pouvoir être ici en vérité. Tout le monde est noir. Je ne peux pas dire que je me sente très à l’aise avec eux, bien qu’ils soient très sympathiques. Ils parlent français en plus, j’espère ne pas avoir appris tout ce Wolof pour rien. Allez Christian ! Ouvre-toi un peu bon sang ! Tu es ici pour te laisser transformer par une nouvelle expérience ! Pas pour te garder fermé telle une huître ! Magie ! Pourrais-tu venir me trouver ici, au fin fond de l’Afrique ?

13 mai 2007 (Dakar)

J’ai appris avec qui je partirai pour mon petit village, nommé Bigaro. Misère, pourquoi fallait-il que je sois placé avec Fabien ? C’est quoi leur problème de mettre les deux gars dans la même équipe tout d’abord ? Lui, il avait l’air content en plus … comme j’aurais aimé répondre « Non !» lorsqu’ils nous ont demandé si les équipes nous convenaient. Mais j’ai dit oui, pour ne pas le blesser… mais c’est moi que j’ai blessé à la place… Quand apprendras-tu à dire non Christian ? Bon, cela va me pratiquer à accepter l’inaltérable maintenant. Et puis l’autre membre, c’est Myriam. Elle est bien gentille. Trop gentille en fait. C’est une protestante qui croit avec fermeté que la Terre a été créée en sept jours … oui… c’est bien ça, avec les dinosaures pré ossifiés à l’intérieur afin de tester notre foi. Grrrrr… cela m’enrage ! Mais à part de cela, elle est plutôt chouette et a l’air de bien m’apprécier.

Jusqu’à présent, Journal, tu ne ressembles pas vraiment à un carnet de voyage… si ce n’était de ces noms d’endroit étranges, je te croirais rédigé au Québec. Mais que veux- tu ? C’est encore mon univers qui est transporté à un autre endroit. Et pourquoi m’efforcerais-je à décrire l’endroit ? Je suis présentement dans un bâtiment en ciment à Dakar. Il fait chaud. La table sur laquelle j’écris est sale. Nous mangeons bien ici. Ah ! Et puis, je ne suis pas une caméra après tout. Bonne nuit vie étrange mais palpitante. Demain, Bigaro m’attend.

16 mai 2007 (Bigaro)

Où suis-je diantre ? Voilà la question qui m’est venue à l’esprit en me levant. Je viens de me retirer dans la cour arrière de ma petite maisonnée bondée pour écrire un peu. Toute la famille dort encore et le soleil n’est pas encore tout à fait levé. Il y a douze enfants dans ma maison. Ah ! Merci Vie de m’accorder la chance d’apprécier mon aventure ! La famille semble tellement m’aimer en plus. J’ai passé toute la journée hier à apprendre à la connaître. J’ai mangé avec eux, j’ai joué au soccer dehors avec les jeunes. Le ballon était plutôt bizarre toutefois. Il y a tellement rien de toute cette technologie qui envahit notre

société ici ! Cela fait du bien, souvent je disais que j’aimerais retourner à l’époque de la France du 18 e siècle. Mais ici, c’est encore bien plus rudimentaire. Par exemple, hier soir, quand le soleil s’est couché, on s’est tenu dehors à parler, à rigoler. Il faisait noir je te dis ! Doublement noir en réalité avec tous ces gens qui m’entouraient. Ha ha ! Ce que tu es drôle Christian ! Je me sentais en quelque sorte en communion avec l’univers, dans ce silence, intense, seulement brisé par ce maudit acouphène qui me siffle dans l’oreille droite… Mais, la vie ne se veut pas une entreprise facile à ce que j’ai compris. Chaque obstacle nous fait évoluer. Il faut avancer, avancer, toujours.

20 mai 2007 (Hôpital de Bigaro)

Hôpital, le mot est fort ! Disons plutôt clinique du village, qui, au fait, contient environ 250 habitants. C’est peu, mais la clinique est aussi au service des villages avoisinants. Il y a un médecin et une infirmière blancs qui viennent faire un tour de temps en temps. Ce sont des gens du village qui gèrent la clinique habituellement. Notre travail à Fabien, Myriam et moi est d’accueillir les patients, de prendre en note leur état général et leurs signes vitaux, puis d’observer le travail des soignants. Il faut aussi s’occuper de classer les fiches des patients et de gérer la petite pharmacie, plutôt bancale à vrai dire. On a aussi beaucoup de temps libre. Je ne peux pas dire que je me sens d’une grande utilité. Je suis content quand je retrouve Fabien et Myriam. J’ai l’impression de me retrouver un peu chez moi. Ce sont mes amis maintenant.

23 mai 2007 (Hôpital de Bigaro)

J’ai assisté à un accouchement aujourd’hui. C’était la première fois de ma vie que je voyais cela. Cela a duré tout l’avant-midi et le début de l’après-midi. Tout s’est déroulé sans médicament, seulement avec l’infirmière. La femme a eu l’air d’avoir très mal, mais après, elle avait tout oublié la souffrance et était heureuse. J’ai l’impression que j’ai réalisé aujourd’hui que l’accouchement est en fait quelque chose de naturel et non une opération chirurgicale.

La mère de la famille dans laquelle j’habite, Ousmane qu’elle s’appelle, s’occupe vraiment de tout dans ma maison ! Ça, c’est être mère au foyer ! Elle est encore enceinte en plus, je crois. A-t-elle jugé qu’il n’y avait pas assez d’enfants ici ? Je ne manque vraiment pas de nourriture avec elle en tout cas. Même quand je suis complètement repu, elle insiste pour que je prenne une autre portion ! Il faut bien que ne pas savoir dire non ait ses avantages…

28 mai 2007 (Bigaro)

Aujourd’hui, je ne travaille pas à la clinique et je passe toute la journée avec ma famille. Tiens, j’ai dis « ma » famille, c’est drôle ! C’est qu’ils m’ont si bien accueilli et me traitent comme l’un des leurs. Je me demande bien la perception qu’ils ont de moi en réalité. J’ai passé tout le matin à aller chercher de l’eau avec Ousmane et trois des enfants plus âgés. Quelle tâche fastidieuse ! Mais il y avait en même temps quelque chose de magique dans cette expérience. On dirait qu’il faut soi-même aller puiser son eau en Afrique pour ensuite pouvoir réaliser à quel point on est chanceux d’en avoir à volonté au Québec. J’apprécie la vie. Je me considère présentement heureux, ici, au milieu de nulle part. Je me demande si je serai tout à fait le même à mon retour. Tout de même, je suis encore à la recherche de ce petit quelque chose d’indescriptible que je voulais vivre dans ce périple au bout du monde.

14 juin 2007 (Bigaro)

Tragédie ! Mort ! Diable ! Impossibilité ! Chaos ! Reprends tes esprits Christian ! Que s’est-il passé ? Cela ne se peut pas ! Je tremble, j’ai du mal à écrire… Je suis présentement à la clinique, Myriam pleure, ou plutôt gémit repliée sur elle-même. Fabien a sorti son baladeur et écoute de la musique classique. Les deux se sont réfugiés je ne sais pas où, mais pas ici ! Je te raconte Journal, moi qui t’avais délaissé. Il s’est passé un drame terrible ! Il y eut une attaque ! Il y avait un conseil de village pendant qu’on travaillait à la clinique. Des gens embusqués les ont pris par surprise. Il y eut même des coups de feu ! Ils en ont tué plusieurs, je ne sais pas combien ! Ousmane a été tuée. D’autres sont blessés. Nous sommes présentement dans la maison de la famille de Fabien. Pourquoi sont-ils venus comme cela ? Je ne comprends pas ! J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une vengeance d’un village voisin. Il me semble qu’il y a d’autres solutions pour régler des conflits ! Déjà, une bande d’hommes se sont réunis et préparent leurs armes pour se venger eux aussi. Damnation ! Je n’arrive pas à pleurer. Fabien a déjà communiqué avec le responsable à Dakar. Un véhicule viendra nous chercher aux petites heures demain matin. Il faudra rentrer immédiatement, c’est bien trop dangereux ! Mais que feront les enfants de ma famille ? Qui les aidera à aller chercher l’eau ? Et les blessés en plus… On a servi de figurants dans ce pays depuis le début du stage, et maintenant que des êtres humains auraient vraiment besoin d’aide, on se sauve comme des lâches, pour retourner dans le confort de notre ouate. Magie, que dois-je faire ? Ne m’abandonne pas ici ! Comment tolérer de mener une vie dépourvue de sens ? Je rage, je ne peux plus écrire. Je vais aller voir cette Myriam qui sanglote.

15 juin 2007 (Bigaro)

Nous sommes en pleine nuit. Le taxi-brousse se pointera bientôt. Myriam m’a dit en pleurant qu’elle ne pouvait pas abandonner sa famille. Maintenant, elle prie pour eux. Fabien a parlé des injustices du monde, de la bassesse humaine, de l’absurdité de la vie. Il s’est même rendu jusqu’à la preuve de la non-existence de Dieu. Moi, je ne parle plus.

***

Ceci représentait les dernières lignes du Carnet de Voyage de Christian. Ensuite, selon les dires de Benoît et Myriam, Christian aurait décidé de ne pas rentrer dans le taxi-brousse et aurait rebroussé chemin vers le village. Il aurait dit qu’il devait rester ici avec les villageois pour traverser cette épreuve, qu’il ne pouvait pas faire autrement. Les deux collègues ont protesté, mais Christian est parti sans rien répondre d’autre. Sous les pressions du chauffeur et avec Myriam qui ne voulait se prononcer, Fabien aurait alors pris la décision de quitter et d’informer les responsables du stage, une fois arrivés à Dakar.

On ne sait pas comment évolua la situation par la suite. Il semble y avoir eu d’autres incidents. Christian aurait renvoyé tous les taxis-brousse que nous avons envoyés pour le récupérer et nous n’avons trouvé aucun moyen de communiquer avec lui. Lorsque l’équipe d’intervention chargée de le ramener avec forte persuasion arriva, il était trop tard, il ne restait plus personne dans le village et aucune autre trace de Christian. Les recherches se poursuivent et je vous tiens au courant dès que j’ai plus de détails.

Guy Labrecque