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COLLECTION ESSAIS LA LETTRE VOLÉE

L’AN PASSÉ À JÉRUSALEM


JOURNAL HIÉROSOLYMITAIN (2004-2005)

Daniel Vander Gucht


COLLECTION ESSAIS LA LETTRE VOLÉE
Cet ouvrage a été publié avec l’aide
de la Communauté française de Belgique.

© 2008 La Lettre volée


http://www.lettrevolee.com

Conception graphique : Casier / Fieuws

Dépôt légal : Bibliothèque royale de Belgique


4e trimestre 2008 – D / 2008 / 5636 / 12
ISBN 978-2-87317-336-4
L’AN PASSÉ À JÉRUSALEM
JOURNAL HIÉROSOLYMITAIN (2004-2005)

Daniel Vander Gucht


AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Ceci est mon journal de bord tenu à Jérusalem du 12 juillet 2004 au 7

26 août 2005. Le lecteur à qui je le dévoile ne me tiendra pas rigueur


de ses propos souvent outranciers et injustes, reflets de mes états d’âme,
de mes exaspérations et de ma relation (forcément) difficile en tant que
Juif non sioniste avec Israël. (Le moindre de mes ressentiments à l’en-
contre de ce pays n’étant pas qu’il me force à me définir systémati-
quement comme Juif alors que ce n’est là qu’un attribut parmi d’autres
de mon identité personnelle en Europe.) J’en demande par avance pardon
à ceux qui pourraient se sentir offensés comme je sollicite l’indulgence
du lecteur qui ne manquera pas de relever inexactitudes et approximations
historiques.

Le caractère particulier de ce texte et la nature éminemment délicate de


son objet m’ont convaincu de lui adjoindre une forme d’avertissement.
J’ai longuement réfléchi et hésité à le livrer à la publication dans son état
brut, non expurgé, chargé de toutes les émotions et de toutes les frus-
trations, mais aussi gorgé d’espoir sous sa gangue âpre et sa tonalité
vindicative, acariâtre diront certains. Ce journal de bord, qui cesse d’être
intime dès lors qu’il est divulgué, est tout à la fois le lieu d’un dialogue
entre la conscience d’un sujet et la réalité d’un terrain, le témoin d’une
expérience existentielle et l’exutoire d’une sensibilité mise à l’épreuve
de rencontres tantôt empathiques, tantôt conflictuelles. Il contient et révèle
tout ce que l’essayiste, le savant ou le polémiste refoule habituellement
de son écriture et garde au secret. Dans la mesure où il m’a semblé que
l’intérêt de ce journal tient peut-être moins à l’originalité de ses propos
qu’à la vérité subjective et partiale de cette première rencontre – long-
temps différée car tant redoutée – avec la société israélienne, qu’il vaut
donc autant sinon plus comme document par son caractère de confi-
dence que comme témoignage, l’honnêteté intellectuelle exigeait que
je ne masque rien de l’intégrité de ce journal. Je n’ignore cependant pas
que certaines allégations, telles saillies peuvent donner lieu à des inter-
prétations captieuses ou alimenter les pires préjugés. Je ne vois d’autre
issue à ce dilemme que de faire confiance à l’intelligence bienveillante
du lecteur pour établir avec lui une relation de connivence et l’assurer
qu’à aucun moment la critique, qui peut se parer des atours de l’ironie,
8 voire de la caricature ou de la moquerie, n’est guidée par la malveillance
ou le dénigrement.

Ces précautions oratoires ne défaussent évidemment pas l’auteur de ses


responsabilités, et je ne voudrais pas que ce préambule donnât l’im-
pression que je m’excuse de faire entendre une voix dissonante – dont
il n’est pourtant pas sûr qu’elle soit aussi marginale qu’on voudrait parfois
le faire accroire au sein de la diaspora juive. La nécessité de rendre
public cet ensemble de réflexions réactives m’apparaît précisément face
à l’affirmation militante du mythe d’une « communauté juive » soli-
daire qui tend à occulter toute controverse, tout débat, tout question-
nement, pourtant si familiers au peuple juif. Tout se passe comme si
cette solidarité de condition, incontestable face à l’épreuve (je ne me
sens jamais aussi juif qu’en présence d’antisémites), devait se traduire
par une solidarité de conviction, comme si le peuple juif ne parlait que
d’une seule voix, ne pensait que d’un même cœur – la raison et les prin-
cipes y étant souvent disqualifiés, en l’occurrence au profit de l’émo-
tion et des hantises, dès lors qu’il est question d’Israël. Chacun a pu le
constater dans le déferlement de livres condamnant sans appel toute
velléité de critique de la politique israélienne, systématiquement soup-
çonnée d’antisémitisme larvé, masqué, comme dédouané par la poli-
tique d’occupation et d’annexion menée par l’État sioniste. Et l’opprobre
n’épargne pas même les Juifs qui s’y risqueraient, soit que l’on invoque
à leur égard l’antienne de la « haine de soi » juive, discréditant leurs
voix comme celles de Juifs honteux, soit qu’on les accuse rien moins
que de trahison, les taxant de « faire le jeu de l’ennemi » suivant une
rhétorique à la fois manipulatrice et manichéenne dont on ne connaît
que trop bien les ressorts totalitaires.

C’est que la position est inconfortable pour des Juifs pétris d’huma-
nisme et d’esprit démocratique et progressiste aussi brutalement sommés
de justifier cette politique qui leur est, partout ailleurs et en toute autre
circonstance, proprement intolérable. L’aveuglement et l’autocensure
ne peuvent toutefois tenir lieu de conscience au peuple juif dans cette
épreuve historique inédite qui le déchire et il est inadmissible que soient
ainsi étouffées en son sein même l’expression des différends et des dissen- 9

sions, ou que soient réduites à la dissidence les voix dissonantes. Il y


va non seulement de son honneur mais de son existence même de ne
pas donner un blanc-seing aux forces politiques les plus dogmatiques
et réactionnaires qui poursuivent un dessein colonialiste ou une chimère
messianique, et de ne pas laisser s’exprimer en son nom un langage qui
n’invoque que la force brute et le mépris de l’autre.

C’est aussi à mon sens ma responsabilité morale en tant que Juif de la


diaspora de ne pas me laisser instrumentaliser par un discours incon-
ditionnellement pro-israélien (ce que ne fait pas pour autant de moi un
pro-palestinien, comme le voudrait l’amalgame spécieux), de susciter
un salutaire débat contradictoire, de faire entendre ces voix que l’on dit
dissidentes pour les réduire au silence, plus encore en diaspora qu’en
Israël. Cette tâche m’apparaît d’autant plus cruciale au moment où la
population israélienne et nombre de ses intellectuels eux-mêmes consi-
dèrent comme inacceptable et suicidaire la politique forcenée menée
par leur gouvernement ; où une fraction de plus en plus importante de
l’opinion publique israélienne, déboussolée et désespérée, qui ne se recon-
naît plus dans ses leaders (comme l’attestent non seulement l’atomisa-
tion de la gauche israélienne depuis la seconde intifada mais plus largement
le discrédit populaire d’une classe politique perçue comme opportuniste,
corrompue et impuissante dans l’opinion publique israélienne), tourne
les yeux vers la communauté internationale – certains vers les États-
Unis, d’autres vers l’Europe – dans l’espoir de ramener à la raison une
logique belliciste et autiste qui s’est emballée de manière implacable.
Mon intention, mon propos, mon geste, aussi insignifiants ou dérisoires
soient-ils, qu’ils choquent ou qu’ils émeuvent, ne visent qu’à forcer cette
brèche qui se creuse insensiblement dans cette forteresse bétonnée et
aveugle que se bâtissent Juifs et Israéliens dans leur tête, ce mur qui
aliène aussi tragiquement les Juifs du reste du monde qu’il divise les
Juifs entre eux.

Bruxelles, le 18 octobre 2005


À Varsovie près d’un manège, 11
Par un beau soir de printemps,
Aux sons d’une allègre musique ;
Les salves venant du ghetto
Se perdaient dans la mélodie
Et les couples s’envolaient
Lancés haut dans le ciel serein.
Le vent des maisons incendiées
Apportait de sombres lambeaux,
Ils attrapaient en l’air des cendres
Ceux qui allaient au manège.
Et les robes de filles volaient
[…] et les gens riaient heureux
Ce beau dimanche de Varsovie.

CZESLAW MILOSZ, Campo dei Fiori


Jérusalem, 17 juillet 2004 13

Le comble pour un Juif est d’être embarrassé de se déclarer juif en Israël.


Outre l’erreur initiale de vouloir voler avec El Al (une heure de retard
au décollage pour cause de réacteur endommagé, service zygomatique
minimal à bord et nourriture casher testée par la Nasa, atterrissage en
catastrophe sur une aile par un pilote qui devait encore se croire aux
commandes de son avion de chasse), je me pris à hésiter à mentionner
que j’étais juif, craignant que ce terme qui est partout dans le monde
annonciateur de problèmes n’engendre encore davantage de questions
ici. Mal m’en prit à en juger par la prise en charge personnalisée et
pleine de sollicitude de la part des représentants de ce pays qui tient
tant à accueillir tous les Juifs de la Terre : trois heures d’interrogatoire
serré sur mes intentions de voyage, mon métier (avec un sérieux doute
quant à la plausibilité de s’intéresser à la fois à la sociologie et à l’art
pour ces fins limiers férus d’épistémologie), examen détaillé et suspi-
cieux de mes cartes de visite (alors comme ça on est chercheur et éditeur !),
dévissage de mes tubes de dentifrice et de crème solaire, télécharge-
ment de mon ordinateur portable, confiscation de mon téléphone portable,
fouille corporelle et surveillance personnalisée jusqu’à la porte des toilettes.

Difficile de comprendre en quoi mon statut d’universitaire ou mon métier


d’éditeur me qualifient comme terroriste potentiel (mais sans doute
l’intellectuel est-il considéré comme un individu tout aussi nuisible).
Je n’ose imaginer que ce traitement de VIP (pas besoin de procéder au
check-in soi-même et on passe les files de ploucs encadré par des hôtesses
bodybuildées pour être conduit directement jusqu’à son siège dans l’avion)
soit dû à la simple imprudence d’avoir laissé échapper devant les cerbères
de la « sécurité » les mots fatals de « Commission européenne ». Quoi
qu’il en soit, débarqué à l’aéroport Ben-Gourion (tout un programme),
des panneaux m’informent (erronément) qu’il m’est interdit de circuler
en territoire palestinien et une fiche de renseignement m’attend où il
m’est demandé de préciser ma religion. Les Juifs du monde entier se
sont battus pour que cette mention discriminatoire et intime ne figure
plus sur les documents officiels, mais ici cet attribut semble être ici le
14 sésame, comme je le constate au tampon qu’applique sans autre question
ni plus d’état d’âme la douanière impassible sur mon passeport.

Dès lors qu’Israël est le seul pays au monde où « juif » désigne une
nationalité, la confusion entre judaïsme et sionisme est immédiate : impen-
sable, semble-t-il, pour un Israélien d’être antisioniste (ou simplement
critique de la gestion de la question palestinienne par le gouvernement
israélien) sans être taxé d’antisémitisme 1 ; ou que l’on puisse être juif
et ne pas se reconnaître dans le peuple israélien. Comme si deux mille
ans de culture et d’histoire de la communauté juive en diaspora avaient
fondu au soleil du jeune État d’Israël. Curieux de la part d’un peuple
qui revendique le « devoir de mémoire » comme un fondement de son
existence ! À moins qu’il ne s’agisse du « devoir de mémoire sélec-
tive » pratiqué par certains régimes fort peu démocratiques en dépit de
leur appellation.

1. Lire à ce propos MICHEL WARSCHAWSKI, Antisémitisme : l’intolérable chantage, Paris, La


Découverte, 2003. Michel Warschawski, dissident israélien, est le co-fondateur de Yesh Gvoul,
mouvement des réservistes durant la guerre du Liban, fondateur de l’Alternative Information Center
(AIC) contre la désinformation en Israël, condamné et emprisonné à plusieurs reprises, auteur de
Sur la frontière (Paris, Stock, 2002, Prix du Monde diplomatique) et d’À tombeau ouvert. La crise
de la société israélienne (Paris, La Fabrique, 2003).
Jérusalem, 18 juillet 2004

Un ami anglais en poste à Jérusalem depuis deux ans à qui j’avais demandé
avant mon départ ce que faisaient les gens le week-end en Israël avait
spontanément évoqué Ikea. Je m’étais gentiment gaussé de lui mais me
voilà pourtant, pour mon premier samedi dans le pays, à attendre comme
des milliers d’Israéliens la sirène qui annonce la fin du shabbat et l’ou-
verture d’Ikea Tel-Aviv, coincé derrière une barrière (de sécurité bien
sûr). Ikea qui se distingue encore une fois en facturant double toute
livraison au-delà de la « ligne verte 1 », c’est-à-dire dans un quartier
palestinien de Jérusalem-Est, non éclairé et non nettoyé par les éboueurs
en dépit des impôts payés par ses habitants comme tout citoyen israé-
lien. Définir ce régime vexatoire et discriminatoire où la sécurité sert 15

de prétexte à toutes les exactions de la police, de l’armée et de l’admi-


nistration régulièrement épinglées par les associations de droits civiques,
y compris israéliennes, où des centaines de milliers de citoyens israé-
liens arabes sont « moins égaux que d’autres », pour paraphraser Orwell,
comme un régime démocratique relève de l’imposture, à moins de vider
la démocratie et la citoyenneté de leur sens – ce à quoi s’emploie du
reste parfaitement le gouvernement israélien depuis sa naissance. Il y
a belle lurette que même l’esprit kibboutzim a fait place à l’esprit colo-
nisateur, et l’utopie au cynisme, dans un pays dont les dirigeants ne
respectent pas le droit international et dont aucun des engagements de
sa Déclaration d’Indépendance de 1948, qui lui tient lieu de Constitution
inexistante, n’a été satisfait. Pour mémoire donc : « L’État d’Israël sera
ouvert à l’immigration des Juifs de tous les pays où ils sont dispersés ;
il développera le pays au bénéfice de tous ses habitants ; il sera fondé
sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes

1. Ligne d’armistice délimitant, en 1949, les frontières de la Cisjordanie et de Gaza après les
deux guerres israélo-arabes et déterminant pour les Nations unies, dès 1967, la frontière entre
Israël et la Palestine. Cette délimitation n’est pas reconnue par les autorités israéliennes qui ont
depuis annexé Jérusalem-Est et poussent leurs colonies bien au-delà de cette frontière symbo-
lique, comme l’a une nouvelle fois démontré le tracé du fameux « mur de séparation ».
d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques
à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ; il
garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture ;
il assurera la sauvegarde et l’inviolabilité des Lieux saints et des sanc-
tuaires de toutes les religions et respectera les principes de la Charte
des Nations unies 1. »

Jérusalem, 20 juillet 2004

Installé depuis trois jours à Jérusalem, je cherche une des deux seules
librairies internationales (c’est-à-dire non hébraïques) qui vendent des
16 périodiques français (pas trop périmés). À peine en ai-je franchi le seuil
qu’une équipe israélienne de télévision travaillant pour Associated Press
me coince pour m’interviewer à propos des déclarations tonitruantes de
Sharon lors de sa visite officielle en France (les Juifs ne seraient pas en
sécurité en France avec tous ces musulmans, sans parler de l’atavisme
antisémite des Français, et devraient émigrer massivement en Israël,
havre de paix comme chacun sait). J’ai beau protester que je suis belge
et non français, que je viens précisément dans cette librairie pour m’in-
former de l’événement, que je n’ai pas eu le temps de rassembler mes
idées sur la question, rien n’y fait, je parle français dans une librairie
de Jérusalem et j’ai entendu parler de l’affaire : cela suffit à faire de
moi le porte-parole de la communauté juive de France (que je puisse
ne pas être juif ne leur effleure même pas l’esprit) 2… Me voilà donc,

1. Texte complet de la Déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël sur le site du gouvernement


israélien : www.mfa.gov.il.
2. Soit dit en passant, la façon de procéder de cette équipe de télévision illustre exemplairement
le niveau zéro de l’actuel journalisme de caniveau que sont les « micro-trottoirs » qui donnent
une impression de réalité (comme la « téléréalité » dont elle est le pendant informationnel) en
donnant la parole à de « vraies gens » dont le critère de sélection semble être que, comme tout
un chacun, ils ont une opinion sur tout, et, comme la plupart d’entre nous, ils ne savent de ce
dont on leur demande de parler que ce que les mêmes médias qui les interviewent en ont dit !
Généralement d’ailleurs le quidam ne fait que répéter ce que le présentateur (on dit journaliste ?)
vient de dire. Quand déontologie rime avec démagogie.
touriste belge fraîchement débarqué, livrant à la télévision mon senti-
ment sur l’arrogance du Premier ministre israélien. M’étonnerait pas que
je me retrouve à bord du premier charter pour Bruxelles dès demain, moi !

Tout en ruminant ce que Bourdieu disait du pouvoir mystificateur et


réducteur de la télévision, je me décide à parler à la caméra en me convain-
quant que mon opinion en vaut bien une autre (de fait). Tandis que j’es-
saye de formuler quelques idées simples sans être simplistes et bien
senties sans être agressives, à savoir que Sharon ferait bien d’essayer
de garantir la sécurité de ses concitoyens au lieu de les sacrifier, comme
les Palestiniens, au seul bénéfice de sa gloire et de son destin historique
avant de venir envenimer les rapports déjà pas faciles entre juifs et musul-
mans en Europe, du fait précisément de sa politique sanglante 17

d’Apartheid, et raviver la flamme, mal éteinte il est vrai, d’un vieil anti-
sémitisme antidreyfusard (au demeurant à l’origine de la création du
mouvement sioniste) qui tend à considérer le Juif comme un apatride
toujours prêt à trahir sa patrie d’accueil. Après cela on s’étonnera encore
de la dégradation de la situation des Juifs de France.

Le meilleur révélateur de l’antisémitisme atavique est sans conteste cette


formule que se plaisait à répéter Raymond Aron : « Imaginez qu’il y
ait un nouveau conflit mondial, vous pouvez être sûrs que ce sont encore
les Juifs et les coiffeurs qui vont payer les premiers. » Et son interlo-
cuteur de demander benoîtement « Pourquoi les coiffeurs ? »

Jérusalem, 21 juillet 2004

L’emprise croissante des religieux sur l’État ne peut que pousser un


pays, qui n’a jamais pu ou voulu séparer l’État et la religion (rappelons,
à titre d’exemples, qu’il n’y a pas de mariage civil en Israël et pas de
pleine citoyenneté israélienne sans « nationalité juive » selon une accep-
tion strictement religieuse), vers un régime théocratique. Derrière le côté
pittoresque des orthodoxes hassidiques en haut-de-chausses et toque en
astrakan pour les protéger du froid par 40° à l’ombre qui croient détenir
la vérité de la Loi et ne reconnaissent même pas la légalité de l’État
d’Israël qu’ils semblent rêver de transformer en shtetl polonais du
XVIIe siècle – persuadés sans doute que les Tables de la Loi ont été
écrites en yiddish, que Moïse était une sorte de rabbi Jacob élevé au
gehackte leber et au gefilte fisch et dansant au son de la musique klezmer 1
– il ne faut pas sous-estimer les effets de l’endoctrinement de cette secte
qui a tout de même produit un nombre considérable de fanatiques reli-
gieux qui ont assassiné « la paix dans l’âme » des Palestiniens par centaines
et continuent à le faire, incitent quotidiennement au meurtre (y compris
de responsables politiques israéliens : Rabin en a fait les frais, mais
Peres et même Sharon sont régulièrement menacés de mort par ces
aimables illuminés), réservent à la femme un traitement dégradant (Kadosh
18 du cinéaste israélien Amos Gitai, qui n’est certes pas un documentaire,
donne une idée de ce qu’est la vie d’une femme juive orthodoxe aujour-
d’hui, en Israël en l’occurrence, et cela ne prête vraiment pas à sourire)
et sont les seuls citoyens israéliens (mis à part les Israéliens arabes bien
évidemment !) à être dispensés de service militaire.

Les Russes, les Américains puis les Français, mais aussi les Éthiopiens,
sont au premier rang des immigrés pour qui sont construites des villes
nouvelles, telle Netanya, aussi charmantes qu’une banlieue soviétique
sur la Baltique, mais aussi des colonies flambant neuves avec leurs parterres
de fleurs et leurs shopping malls. Parmi les Français, près des trois-
quarts sont des « pieds-noirs » originaires essentiellement du Maroc,
d’Algérie et de Tunisie. Les sondages montrent du reste que 97 % des
immigrants français arrivés en 2004 en Israël sont des religieux (67 %
d’orthodoxes, 29 % de traditionalistes et 1 % de conservateurs). Que près
de la moitié d’entre eux repartent fissa après une intégration difficile

1. C’est la même absurdité qui conduit certains Juifs ashkénazes d’Europe ou d’Amérique, et avec
eux la plupart des non-Juifs, à croire que le yiddish est la langue des Juifs alors que les sépha-
rades, par exemple, parlent (de moins en moins) le ladino (espagnol tel qu’il se parlait en Espagne
avant l’expulsion des Juifs par Isabelle la catholique en 1492 et qui restera la langue commune
de la diaspora juive sépharade dispersée autour de la Méditerranée).
dans l’Israël réel, qui ne correspond pas exactement à l’idée qu’ils s’en
faisaient, reste un sujet tabou en Israël. (Ils continueront sans doute à
y passer leurs vacances et à faire des dons pour soulager leur conscience.)
Le plus gros contingent d’immigrants est russe ou ukrainien (beaucoup
ne sont du reste pas juifs, mais Israël fut pendant longtemps la seule
destination autorisée pour l’émigration soviétique) et américain : près
de 90 % de ces Juifs américains sont universitaires, contrairement aux
Français, mais eux aussi sont quasiment tous religieux et pratiquants.
Ces jeunes Juifs américains apprennent l’hébreu et des éléments d’his-
toire juive au collège et, avant d’entamer leurs études universitaires, ils
sont envoyés en Israël pour y parfaire leur éducation juive dans des
yeshivas (écoles religieuses juives) coiffés de kippas crochetées XXL
de la taille d’une demi-pastèque. 19

L’idée qu’un autre peuple puisse revendiquer des droits sur la terre pales-
tinienne qui est la sienne depuis des siècles leur paraît aussi incongrue
que les droits des Amérindiens pour les « Américains ». Les Israéliens
lui réservent du reste le même sort : le parquer dans des enclaves ou
l’obliger à renoncer à son identité palestinienne pour adopter une natio-
nalité israélienne au rabais. Il y aurait beaucoup à dire sur le mythe de
la « nouvelle frontière », au Far West comme en Israël.

On rencontre aussi en Israël des gens absolument formidables mais les


plus lucides, généreux, engagés d’entre eux sont aussi les plus désa-
busés. Depuis la seconde intifada, tout se passe comme si la jeunesse
israélienne, au diapason des nouveaux migrants, se sentait exonérée de
tout sentiment de responsabilité qu’elle troque contre une idéologie faite
de pragmatisme et d’égoïsme, résumée par la sempiternelle formule :
« Tout cela est bien triste mais j’ai ma vie à vivre » (« Ani rotse » :
« J’ai envie de vivre »), à quoi fait écho cette phrase lue sur le T-shirt
d’un enfant palestinien croisé à Saint-Jean d’Acre : « I just want to cele-
brate another day alive. » La misère de leurs voisins palestiniens (à
quelques dizaines de mètres de distance parfois) ne leur parvient plus
désormais, semble-t-il, qu’à travers les médias dont les gros titres ne
font la une que s’ils comportent le mot « Terror ».
Jérusalem, 24 juillet 2004

Venir en Israël pour un Juif, c’est un peu comme assister à la réunion


de famille du millénaire. C’est peu dire qu’on y va avec appréhension
quand on songe aux quatre millions de fois où l’on va se faire pincer
la joue, proposer un bon parti en mariage et être couvert de reproches
d’avoir tant négligé la famille. Pour peu que la famille ressemble à la
mienne, cela ne fait tout de même pas loin de quatre millions de psycho-
pathes et de névrosés en circulation.

Je viens de lire, furibard et consterné, le soi-disant plaidoyer d’Amos


Oz 1 pour plus d’impartialité de la part des pro-Israéliens et (surtout)
20 des pro-Palestiniens (en vérité un pamphlet haineux à l’endroit des
Européens, ce qui semble être très à la mode ici par les temps qui courent).
En substance, Oz, qui souhaite que la communauté internationale ne se
mêle pas du conflit israélo-arabe (le qualificatif « palestinien » est esca-
moté par les Israéliens qui ne parlent que d’Arabes par commodité séman-
tique, et confort moral, pour dénier l’existence même des Palestiniens,
comme le fit Golda Meir en son temps 2) et laisse la quatrième super-
puissance nucléaire mondiale alliée militaire des États-Unis 3 gérer ses

1. AMOS OZ, Aidez-nous à divorcer ! Israël Palestine : deux États maintenant, Paris, Gallimard,
2004. Lire ma « réaction d’un Juif européen aux propos d’Amos Oz », Jérusalem, 24 juillet 2004,
paru in Points critiques. Le mensuel de l’Union des progressistes juifs de Belgique, « Tribune »,
octobre 2004, n° 249, p. 33-35.
2. « – Estimez-vous que l’apparition des forces combattantes palestiniennes, les Fedayins, est un
nouveau facteur important au Moyen-Orient ? – Golda Meïr : Important, non. Un facteur nouveau,
oui. Il n’y a jamais eu ce qu’on appelle les Palestiniens. Quand y a-t-il eu un peuple palestinien
indépendant avec un État palestinien ? C’était la Syrie méridionale avant la première guerre mondiale,
puis une Palestine incluant la Jordanie. Ce n’est pas comme s’il y avait eu un peuple palestinien
en Palestine, se considérant comme un peuple palestinien, et que nous étions venus les expulser
et leur avions pris leur pays. Ils n’existaient pas. » Entretien de GOLDA MEÏR avec FRANK GILES,
« Golda Meir speaks her mind to Frank Giles of the London Sunday Times », Sunday Times, 15
juin 1969.
3. Juste pour visualiser les rapports de force entre David et Goliath : l’armée israélienne compte
3 950 chars d’assaut (contre 0 pour les forces palestiniennes) ; 438 avions de combats (contre 0) ;
1 542 pièces d’artillerie (contre 0) ; elle perçoit $10 100 milliards (contre $85 millions) ; mobi-
lise 167 600 hommes (contrer 35 000 côté palestinien). (Source : 2003 CIA World Fact Book.)
problèmes avec les ados jeteurs de pierre et les terroristes en bloquant
toute possibilité de nouvelles élections présidentielles en Palestine (pour
des raisons de sécurité, bien sûr), et donc de négociation avec des « inter-
locuteurs valables », évalue impartialement l’effort douloureux auquel
chaque peuple devra consentir. Qu’on en juge : pour les Palestiniens,
quitter leurs villages ; pour les Israéliens, accepter de vivre à proximité
des Palestiniens. On n’est pas entrés dans l’auberge…

Le « gouvernement d’Union nationale », c’est la dissolution du poli-


tique dans la politique qui annule tout débat démocratique interne et
rejette toute critique externe du gouvernement de coalition Sharon / Peres
dans le camp des anti-Israéliens (soit le monde entier sauf les États-
Unis et l’Australie, nations foncièrement philosémites, comme chacun 21

sait). L’honneur du peuple juif et l’existence même de l’État d’Israël


en qualité de nation démocratique (et non en tant que superpuissance
coloniale) passent par une reconquête de l’honneur de la gauche israé-
lienne 1 qui a renoncé à ses convictions et à ses principes, bref à sa raison
d’être pour une chimère populiste qui aveugle ses dirigeants et gangrène
son opinion publique.

Ne pas rire (il n’y a vraiment pas de quoi), ne pas pleurer (dur ! dur !)
mais comprendre, préconisait le sage Spinoza. Mais pourquoi est-il si
difficile pour les Israéliens de comprendre que l’humiliation quotidienne
d’un peuple occupé peut mener à l’exaspération et au désespoir des atten-
tats suicides ? Et pourquoi les Palestiniens ne peuvent-ils s’empêcher
de comparer leur sort au génocide des Juifs par les nazis (que seraient
devenus à leur tour les Juifs, ce qui justifie commodément a posteriori
leur extermination aux yeux de tous les antisémites impénitents) ? Et
pourquoi les ONG internationales font-elles figure de bonnes sœurs

1. Le mercredi 10 avril 2002, ELIO DI RUPO, Président du Parti socialiste belge et Vice-Président
de l’Internationale socialiste, écrivait une lettre ouverte à Shimon Peres pour lui demander d’honorer
son prix Nobel de la paix et de quitter le gouvernement Sharon, http://www.psbruxelles.be/
index.cfm?Content_ID=-2778422&R_ID=1035.
sentencieuses et vaguement ridicules alors qu’elles poursuivent un travail
inestimable de formation et d’information sur le terrain ? Le défilé de
« chefs de mission » et de « chefs de délégation » qui vivent en autarcie
entre « expats », ne parlent, en règle générale, ni l’arabe ni l’hébreu, ne
connaissent quasiment rien de plus de la situation ou du contexte culturel
complexe de la région que ce qu’ils en ont lu dans leurs journaux natio-
naux, et ne resteront en poste que le temps de s’indigner, de se blinder
et progressivement de se désintéresser d’un conflit qui les dépasse et
se poursuivra lorsqu’ils seront détachés à Bali, en Érythrée ou en Bolivie,
ne peut que contribuer au statu quo.

Contrairement à Israël qui reste une société d’immigrés, les Palestiniens


22 constituent une ancienne société de classes et une culture séculaire enra-
cinée dans une terre (qu’elle ait été confisquée, conquise ou placée sous
mandat turc, syrien, jordanien, britannique ou aujourd’hui partiellement
israélien n’y change rien). Les Palestiniens sont essentiellement un peuple
de paysans – travailleurs de la terre dont ils étaient souvent propriétaires
avant d’en être expropriés pour bon nombre d’entre eux, dans la colère,
comme ces Palestiniens qu’on oblige à abattre leurs arbres de leurs propres
mains sur le mont des Oliviers ; dans la précipitation, comme à
Jérusalem-Est annexée par Israël à l’issue de la guerre de 1967 où les
Palestiniens se virent donner trois heures pour quitter leurs maisons du
quartier de Magharba qui sera rasé pour faire place à l’esplanade qui
jouxte aujourd’hui le mur des Lamentations ; dans la peur, comme tous
les Palestiniens qui ont fui leur maison de Jérusalem en 1948 et qui se
virent refuser le droit d’en reprendre possession par les autorités israé-
liennes ; dans la panique, avec leurs maisons démolies au bulldozer par
dizaines à Gaza et ailleurs, sans même s’assurer qu’elles étaient bien
évacuées, en « représailles » contre des attentats perpétrés par des membres
de leurs familles ou au motif qu’il faut à Israël une bande de sécurité
le long de ses frontières (mouvantes) ; toujours dans la douleur et le
désespoir.
Jérusalem, 26 juillet 2004

Jérusalem, terre de trois religions monothéistes et source de bains de


sang incessants depuis la destruction du Temple jusqu’à la marche de
Sharon sur l’Esplanade des mosquées, en passant par le calvaire du Christ,
les Croisés et les Templiers, etc. Si les religions étaient porteuses de
paix, cela se saurait. (Au Liban, chaque citoyen est sommé de choisir
entre dix-sept religions : « dix-sept raisons de s’expatrier », disent les
Libanais.) S’il est une mission qui vaut la peine d’être menée à Jérusalem,
c’est de laïciser l’État israélien et dépassionner un conflit fondamenta-
lement confessionnel.

Comment tolérer que l’État d’Israël assimile « Juif » et « Israélien » en 23

s’accaparant indûment l’identité juive ? À chaque enfant palestinien tué


par des balles israéliennes, la terre entière accuse les Juifs – et Sharon
a le culot de s’indigner de la recrudescence de l’antisémitisme dans le
monde. Chaque fois qu’on évoque les implantations ou colonies
« juives », je ressens cette identification de la judéité à l’État d’Israël
comme un coup de force, une imposture, une prise en otage affective
(mais aussi idéologique) du peuple juif – qui ne partage pas forcément
ni unanimement, tant s’en faut, la foi missionnaire des colons sionistes
et des fanatiques (ultra-)orthodoxes – par un gouvernement cynique dont
il n’est nullement tenu d’être solidaire. La judéité n’est pas plus réduc-
tible au judaïsme que l’identité culturelle juive n’est soluble dans l’État
hébreu 1.

Le désir de vivre de la jeunesse israélienne étant aussi incommensu-


rable que le décolleté des jeunes Israéliennes, aussi incandescent que
leur regard de braise – les Palestiniennes n’étant pas en reste de ce point

1. Lire à ce propos l’appel d’« Une autre voix juive », manifeste paru dans Le Monde daté des 6-
7 avril 2003 et dans L’Humanité du 7 avril 2003. Une nouvelle liste de signataire a paru dans
Le Monde du 16 octobre 2003.
de vue –, instaurer le sexe comme religion officielle dans la région
semblerait presque la solution politique la plus raisonnable et l’issue
diplomatique la plus plausible au conflit.

Jérusalem, 29 juillet 2004

Le plus déconcertant est de constater qu’en dépit de tout ce que je peux


critiquer, déplorer, détester dans ce pays, de tout ce qui m’irrite, m’hor-
ripile et m’insupporte, j’y trouve quelque chose d’attachant et d’exal-
tant à la fois. Un peu le même sentiment ambivalent qu’éprouvent souvent
les Européens aux États-Unis : un mélange de fascination et de répulsion,
24 d’amour et de haine, d’admiration et de détestation pour le Nouveau
Monde relativement désinvolte car non encore engoncé dans les tradi-
tions bien ancrées du « bon goût » et du « savoir-vivre » du Vieux Monde.
Sans trop s’illusionner toutefois sur la commutativité de la liberté d’ex-
pression et de la liberté de penser, ces jeunes nations n’étant certainement
pas moins conformistes ni plus libérales que nos vieilles démocraties
(car l’établissement et surtout l’exercice de la démocratie requièrent une
tradition de reconnaissance et respect des droits d’autrui qui n’a certes
rien de naturel ni de spontané). Mais avec tout de même une espérance
de nouveaux départs, comme un sourd rappel de fondations à bâtir. En
espérant surtout que la toute jeune et cosmopolite société israélienne
ne tourne pas le dos aux traditions humanistes européennes et ne devienne
aussi « beauf » que son grand frère américain.

J’ai du mal à me faire à l’idée que je vis dans une société juive : comme
je ne me suis pas encore défait de ce vieux réflexe / jeu qui consiste à
essayer de repérer les Juifs dans une assemblée, cela commence à devenir
épuisant. Chaque fois qu’une fille me regarde un peu longuement dans
les yeux, je redoute de voir surgir sa mère (ou ressusciter la mienne)
pour me vanter les mérites de sa fille. Il paraît, d’après mes guides de
voyage, que c’est la coutume ici de dévisager sans fin tout le monde,
et que cela n’a rien de sexuel.
Désireux de trouver un manuel de conversation français-hébreu, j’entre
dans une librairie crépitante de sonneries de cell phones, peuplée de
hassidim parlant hébreu avec l’accent de Brooklyn avec des interlo-
cuteurs qui y sont encore si j’en juge par les décibels libérés au télé-
phone. La sympathique vendeuse m’indique du doigt un rayon sans quitter
des yeux son écran d’ordinateur (définitivement rien de sexuel ici !) :
je tombe en arrêt devant la pile du best-seller du moment : The European
War Against Israel. Bon sang mais c’est bien sûr ! Je comprends à présent
pourquoi s’avouer Européen expose à se voir taxé de complicité avec
les terroristes, voire, pour faire bonne mesure, d’être considéré comme
responsable des camps de concentration.

25

Jérusalem, 30 juillet 2004

Ne pas oublier que le judaïsme n’est pas une religion d’amour mais que
les Juifs sont le peuple de la Loi. Ce qui n’empêche pas les arguties
infinies sur son interprétation, que du contraire : cinq millénaires de
pilpoul sont là pour le rappeler. Comme il est expliqué sur un site qui
lui est consacré, « Pil signifie éléphant. Poul signifie fève : le pilpoul,
c’est être capable par son raisonnement de transformer un éléphant en
fève et une fève en éléphant. Pilpouler, c’est discuter sans fin chez les
Juifs. Et pas seulement du Talmud. C’est répondre à une question…
par une autre question. Pour devenir membre de Pilpoul, une seule condi-
tion : être juif, même à… 1 % seulement 1. » (Conseil : ne jamais engager
une discussion avec un Juif sur ce que veut dire « être juif » !)

Je m’attelle à la lecture d’un manuel de conversation en hébreu. Il se


confirme que les Juifs veulent tous que leurs enfants deviennent docteurs
et qu’ils sont tous plus ou moins hypocondriaques : les premiers « mots
usuels » du manuel sont : « médecin ; hôpital ; ambulance ; infirmière ;

1. http://fr.groups.yahoo.com/group/pilpoul.
médicament ; douleur ; plaie ; fièvre ; inconscient… » Ça ne s’invente
pas ! Plus surprenant en revanche, les expressions les plus usuelles pour
le touriste seraient, toujours d’après mon manuel, « Je vais te casser la
figure » (Ani afarek otkha), « Fils de pute ! » (Ben zona) ou encore
« Pourquoi es-tu si excité ? » (Ma ata mi tragesh) 1…

Jérusalem, 31 juillet 2004

Le paradoxe de la proximité de l’information (non de l’information de


proximité), c’est qu’elle ne nous parvient que par le truchement des
grands médias internationaux ; c’est en lisant, le mercredi 28 juillet Le
26 Monde et Libération datés du 27 juillet que j’apprends qu’une chaîne
humaine de sionistes a relié, dimanche 25 juillet, Gaza à Jérusalem en
signe de protestation contre les (effets d’)annonces de Sharon de se retirer
des territoires occupés (même les éditorialistes de droite ne cachent pour-
tant plus que tout cela n’est que du bluff et que Sharon, loin d’y renoncer,
souhaite temporiser vis-à-vis des Palestiniens et de sa propre opinion
publique de plus en plus majoritairement favorable à un retrait, pour
ultimement grappiller encore plus de terre). Je comprends alors que le
cordon de police qui m’empêchait d’approcher de la vieille ville n’était
pas destiné à écarter quelque menace terroriste palestinienne mais bien
les menaces d’attentats de la part d’extrémistes juifs qui s’en seraient
pris aux lieux saints musulmans de Jérusalem 2. Le souvenir du massacre
perpétré par le colon juif Baruch Goldstein abattant 29 musulmans dans
une mosquée d’Hebron le 25 février 1994 reste vif dans les mémoires
par ici (certains colons émus et reconnaissants lui ont même érigé un
monument).

1. ISRAEL PALCHAN, L’Hébreu pour tous. Manuel de conversation, Givat Zeev, IP, 1998.
2. Sous « protection » de l’armée israélienne depuis qu’Israël a annexé de fait la partie Est de la
ville en 1967. La Knesset (le Parlement israélien) a du reste proclamé « Jérusalem entière et réu-
nifiée […] capitale de l’État d’Israël » le 30 juillet 1980, décision condamnée par l’ONU et capi-
tale non reconnue pas nombre de pays qui n’y délèguent que leurs consuls et non leurs ambassadeurs.
La présence des ultra-orthodoxes est omniprésente à Jérusalem. Ces
hommes en noir (les « cafards » comme les appellent les Juifs séculiers
qui ne les aiment guère) qui courent à travers la ville, toujours affairés,
finissent par faire croire aux non-Juifs qu’ils incarnent l’esprit du judaïsme
alors que les hassidim ne sont jamais qu’une secte religieuse parmi d’autres,
en laquelle de nombreux Juifs, même religieux, voire des rabbins, ne
se reconnaissent absolument pas.

Ce ne sont pourtant pas ces hommes de foi les plus inquiétants. Aussi
peu tolérants et conviviaux soient-ils, ils ne sont pas tous des nationa-
listes extrémistes. À côté des Loubavitchs prosélytes et des kabbalistes
ésotériques qui ont convaincu jusqu’à Madonna qu’ils peuvent déchif-
frer l’avenir, il existe de multiples groupes nationalistes radicaux armés 27

et richement financés qui fournissent les contingents les plus agressifs


des colons. Ainsi le rabbin new-yorkais Meir Kahane qui s’était déjà
distingué par des attentats à la bombe contre des cibles arabes aux États-
Unis avant d’émigrer en Israël (décidément peu regardant sur les anté-
cédents judiciaires de ses candidats à la naturalisation) en 1971 pour y
fonder, dans les années 1980, le mouvement Kach (ce qui signifie « comme
ça et pas autrement » – manifeste d’esprit de dialogue et de concorde !)
qui milite pour la restauration de l’Israël biblique sur l’entièreté de ce
que les sionistes appellent par euphémisme le « grand Israël ». L’expul-
sion des populations palestiniennes, par tous les moyens et quel qu’en
soit le prix à payer, et la confiscation de leurs terres constituent le corol-
laire de cette prémisse. Rappelons qu’après l’assassinat du rabbin Kahane,
le mouvement apporta son soutien à son sympathisant Baruch Goldstein,
l’auteur de l’attentat de la mosquée Al-Ibrahim et, considéré officiel-
lement comme une organisation raciste et terroriste par l’État d’Israël
qui le bannit des élections en 1988, il compte encore un bon millier
d’activistes recrutés dans les écoles talmudiques et est principalement
implanté en Cisjordanie, dans les territoires occupés 1.

1. Source : www.terrorwatch.ch/fr/kach.php, 31 juillet 2004.


J’éprouve encore un peu de mal à savourer mes fruits de mer sur leur
lit de tahina au restaurant lorsque des militaires en goguette (qui n’ont
pas le droit de quitter leurs armes, au contraire de l’Israélien moyen à
qui on demande au moins de laisser son fusil, son revolver et ses grenades
au vestiaire) agitent leurs fusils-mitrailleur pointés dans mon dos en
commandant leur troisième vodka. Ou à me sentir totalement relax en
boîte de nuit au contact du métal des canons de fusil des soldats en
uniforme, le fusil en bandoulière, qui s’excitent sur du hip-hop ou de
la techno. Ou encore à profiter d’une soirée en terrasse avec des colons
religieux qui se baladent tranquillement en pleine rue, pistolet pendu à
la hanche à côté des tefilin 1 sous le regard vigilant des patrouilles du
corps de tireurs d’élite de l’armée israélienne qui sillonnent la ville à
28 moto en tandem, habillés de noir et masqués, fusil-mitrailleur à la main
pour le passager, pour aller débusquer et dégommer les terroristes pales-
tiniens présumés. Je qualifiais d’« escadrons de la mort » ces « tueurs
d’élite » avant d’apprendre que ces exécutions sommaires – « assassi-
nats ciblés » comme on dit dans la presse locale – d’activistes palesti-
niens en pleine rue ou chez eux, tout comme les opérations militaires
de « dispersion ciblée » dans les territoires occupés (entendez : exécu-
tions massives), sont qualifiées en hébreu de « liquidation » – formule
qui ne peut pourtant manquer de rappeler qu’elle désignait l’extermi-
nation des Juifs par les nazis ! Mais comment s’étonner de ce cynisme
de sinistre mémoire d’une armée dont un chef d’état-major, Moshe Yalon,
n’hésite pas à déclarer : « Les Palestiniens sont comme le cancer. Il
existe toutes sortes de remèdes à l’apparition du cancer. Pour l’instant,
je pratique la chimiothérapie 2. » « Que celui qui lutte avec les monstres

1. Phylactères ou versets de la Thora que les Juifs orthodoxes ont l’obligation de porter sur eux
durant la prière – c’est-à-dire en permanence pour les ultra-orthodoxes.
2. Cité par MOURID BARGHOUTI, « Les majordomes de la guerre et leur langage », Autodafé,
novembre 2002, mis en ligne le 3 avril 2003 (http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Les-
majordomes-de-la-guerre-et.html). (Autodafé est une revue internationale du Réseau international
des Villes refuges créé à l’instigation du Parlement international des écrivains, association Loi 1901
fondée en novembre 1993 dont le bureau exécutif compte parmi ses membres Adonis, Breyten
Breytenbach, Jacques Derrida, Édouard Glissant, Salman Rushdie, Christian Salmon et Pierre
Bourdieu et présidée successivement par Salman Rushdie, Wole Soyinka et Russel Banks).
veille à ce que cela ne le transforme pas en monstre. Et si tu regardes
longtemps au fond d’un abîme, l’abîme aussi regarde au fond de toi »
prophétisait Nietzsche 1.

J’ai aussi du mal à comprendre pourquoi les femmes orthodoxes qui


doivent se raser la tête afin de ne pas être trop séduisantes pour les hommes
(et même pour leur mari, au contraire des musulmanes) se parent de
perruques dignes de Dallas ou des fichus d’Annie Cordy en bonne du
curé 2.

Bien sûr que chaque Israélien porte une part de responsabilité indivi-
duelle dans la situation de conflit et d’occupation, mais la responsabi-
lité la plus terrible n’est-elle pas celle des politiques dont le plus grand 29

crime (surtout si l’on est de gauche) est de désespérer ses électeurs de


la politique ? N’est-ce pas ce qu’ont fait les travaillistes, au moins depuis
Shimon Peres, responsable pour le coup de la démobilisation politique
et du désarmement moral en masse des jeunes et moins jeunes
Israéliens ?

Je suis presque gêné sans trop savoir pourquoi (un peu de mon igno-
rance, et de cette fameuse culpabilité collective aussi sans doute) de
m’entendre dire : « Comme c’est terrible ! » d’une voix pleine de commi-
sération lorsque j’entends une Palestinienne rencontrée à Ramallah, qui
a fait ses études aux États-Unis et vient de rentrer au pays, me répondre,
lorsque je lui suggère de nous voir à Jérusalem, qu’à l’instar de la majo-
rité des Palestiniens de Cisjordanie, elle n’a pas le droit de quitter le

1. FRIEDRIECH NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, § 146.


2. Pour savoir ce qui agite le couvre-chef des orthodoxes, depuis la question métaphysique du
nombre de pinces nécessaires pour que la kippa ne tombe pas durant les matchs de foot – au
fait, comment font les chauves ? – jusqu’à la panique qui s’est emparée de la communauté juive
depuis qu’il est apparu que les perruques très prisées en provenance d’Inde n’étaient pas casher
car fabriquées à base de cheveux d’hommes hindous qui se les laissent pousser pour les couper
à l’occasion du rite hindouiste d’Avoda Zara, mais aussi connaître les recettes casher pour les
toutous, savoir si les Twix sont casher ou si l’on peut être juif et croire en Jésus, consultez un site
qui ne manque pas d’humour : www.cheela.org.
territoire, ou lorsqu’un Palestinien de Jérusalem qui dispose d’une carte
d’identité israélienne, mais pas d’un passeport, m’explique qu’avec l’érec-
tion du mur, des centaines de Palestiniens qui avaient encore du travail
depuis des années à Jérusalem vont le perdre car ils doivent passer plusieurs
heures par jour, à l’aller comme au retour, aux check-points pour aller
travailler.

Je dois rester vigilant car ma judéité qui, en Belgique, ou plus large-


ment en Europe et dans le reste du monde, n’est jamais qu’une moda-
lité parmi d’autres de mon identité, se trouve ici activée à plein pot.
Même mon apparence physique me renvoie une image plus juive de
moi-même, quand bien même, avec mes cheveux ébouriffés, ma barbe
30 naissante et mes fringues griffées (eh oui ! même mon slip doit être signé
d’un quelconque « créateur » anversois, à moins que ce ne soit Helmut
Lang, Dolce & Gabbanna ou Paul Smith), je fais tache dans le paysage
peuplé en majeure partie de Juifs orthodoxes (plutôt le look Tati pour
les femmes et le sac en plastique Tati pour les hommes) et je ne ressemble
guère aux éphèbes israéliens au look GI Joe, la boule à zéro et le marcel
moulant les pectoraux et révélant les biscoteaux (trois ans de service
militaire, autant que cela serve). Je commence à prendre conscience
qu’Israël est subrepticement en train de me judaïser « à l’insu de mon
plein gré » comme dirait l’autre, et que je ne pense plus le conflit (quand
j’y pense, tellement la vie quotidienne, côté israélien, à une apparence
de normalité) qu’en termes israéliens (que ce soit pour ou contre) – les
Palestiniens étant réduits à cette masse d’ombre dont le destin est dicté
par la bonne (ou mauvaise) volonté du gouvernement israélien. Les
Israéliens sont certes maîtres du jeu, d’où l’importance de les critiquer,
mais cela justifie-t-il de stigmatiser encore davantage les populations
palestiniennes présentées exclusivement comme des victimes impuis-
santes ? Comment parler des Palestiniens sans les victimiser ? Ce qui
nous ramène à la classique question à laquelle sont confrontés tous les
sociologues et les anthropologues : quelle est la bonne distance à adopter ?
Ni trop près afin de garder sa liberté de jugement, ni trop loin afin de
comprendre les protagonistes.
Jérusalem, 1er août 2004

Contre toute attente, la violence bien réelle n’a pas annulé ses simu-
lacres. Me baladant tranquillement dans la vieille ville, je tombe en arrêt
face à un gosse d’une dizaine d’années qui me braque son revolver en
plastique sur le ventre. Le bruit de la détente pressée me fait sursauter
– ce qui ravit visiblement le gamin, pas mécontent de son effet.
Rétrospectivement, je me dis que les parents sont vraiment irrespon-
sables quand chaque jour ces armes tuent « pour de vrai » des enfants
qui jouent avec ces répliques que les soldats israéliens prennent pour
de vraies armes à feu !

La parano et la tension sont telles à Jérusalem que j’étais convaincu, à 31

entendre les sirènes et les mégaphones hurlant dans la nuit, qu’il régnait
un état d’insurrection et de guérilla urbaine chaque nuit et jusqu’au petit
matin… Jusqu’à ce que je découvre que des ouvriers construisent une
route derrière la maison durant la nuit, et que c’est le marchand de
pastèques qui me terrorise tous les matins en vantant la fraîcheur de ses
fruits dans son mégaphone.

Pas évident non plus de faire la différence entre l’alarme de voiture


bloquée, la sirène du couvre-feu et le son du shofar qui retentit dans
toute la ville le vendredi et le dimanche à la tombée de la nuit pour
shabbat. Ou de distinguer les coups de feu des soldats israéliens des
feux d’artifice et autres pétards si prisés des Palestiniens.

Israël pratique à l’encontre des Palestiniens de Jérusalem, qui se trou-


vent sous sa juridiction depuis l’annexion de Jérusalem-Est en 1967,
une forme de chantage en confisquant son statut de résident à tout
Palestinien qui déménagerait à l’extérieur des limites de la ville durant
trois ans tandis qu’il leur est interdit de bâtir ou même de rénover leurs
habitations à l’intérieur de la ville. Ils perdent par la même occasion
leurs droits aux services de santé publique. Quant aux services muni-
cipaux, la tactique choisie par Israël consiste à faire payer aux résidents
palestiniens les mêmes impôts qu’aux Israéliens mais à ne leur ristourner
qu’un sixième des services publics consentis pour Jérusalem-Ouest. Les
Palestiniens, déjà bien plus pauvres que les Israéliens, en sont donc réduits
à suppléer de leur poche pour financer leurs propres transports en commun,
voirie, écoles, hôpitaux, électricité, etc. 1. Le comble est que l’image de
ces quartiers décatis ou insalubres alimente la propagande contre ces
Arabes sales et désorganisés. L’alternative à ce que d’aucuns appellent
la déportation tranquille 2 est d’adopter la citoyenneté israélienne, recon-
naissant ainsi de facto la souveraineté israélienne.

Jérusalem, 2 août 2004

32 La diaspora juive me semble porter une responsabilité considérable dans


la dégradation des relations entre juifs et musulmans, et singulièrement
les intellectuels juifs français du rayon BHL (équivalent au prêt-à-penser
pseudo-philosophique sentencieux – recyclant sans se donner la peine
de les citer, et parfois même de les lire, Benda, Arendt, Lévinas et les
autres – mais authentiquement médiatique) qui ont monté en épingle la

1. Pour information, le PIB est de $117,4 milliards pour Israël, soit $19 500 par habitant avec
un taux de chômage de 10 %. Le PIB est de $2,4 milliards pour la Palestine, soit $700 par habi-
tant avec un taux de chômage de 50 %. (Source : 2003 CIA World Fact Book.)
2. Cf. B’Tselem et HaMoked : Center for the Defence of the Individual, The Quiet Deportation
Continues: Revocation of Residency and Denial of Social Rights of East Jerusalem Palestinians,
septembre 1998. Pour s’informer sur les atteintes aux droits de l’homme (destructions planifiées
de maisons palestiniennes, déportations, punitions collectives et emprisonnements abusifs, empri-
sonnement de mineurs, torture, atteintes aux droits de soins de santé, aux droits sociaux, de circu-
lation, villages enclavés, villages non reconnus, colonies illégales, mur de séparation, lois empêchant
les réunifications familiales, contraintes légales restreignant les mariages entre Palestiniens et
Israéliens, morts et blessés aux check-points, etc., consulter le site de B’Tselem (The Israeli Center
for Human Rights in the Occupied Territories) : www.btselem.org; celui d’ICAHD (The Israeli Committee
Against House Demolitions) pour toutes les questions de politique territoriale du gouvernement
israélien : www.icahd.org ; ou encore ceux d’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency)
qui s’occupe des réfugiés palestiniens : www.un.org/unrwa ; de SFCG (Search For Common Ground)
pour la prévention et la résolution des conflits : www.sfcg.org ; ou d’ATFP (American Task Force
on Palestine. La paix en notre temps. La Palestine aux côtés d’Israël) pour l’option des deux États :
www.americantaskforce.org).
remontée de l’antisémitisme en France 1. À les écouter alimenter le mythe
d’une France, et plus largement d’une Europe indécrottablement anti-
sémites où des pogroms sont organisés suite à l’islamisation rampante
de nos chères démocraties, on finirait par croire que les premières victimes
du racisme dans ces pays sont les Juifs et non les Arabes, les Turcs et
les Noirs. Les agressions physiques et verbales dont sont victimes les
Juifs sont somme toute infimes au regard de la violence quotidienne,
non seulement physique (qui va jusqu’au meurtre pur et simple) et verbale,
mais aussi institutionnelle et structurelle qui touche les populations immi-
grées en Europe (discrimination à l’embauche et au logement pour délit
de faciès ou patronyme à consonance non chrétienne). Alors, bien sûr qu’il
convient de ne pas sous-estimer ni minimiser le vieux fond d’anti-
sémitisme européen chrétien et de rester vigilant quant à l’importation 33

du conflit proche-oriental sur le sol européen. Mais ce n’est certaine-


ment pas en convoquant un fantasme d’affrontement confessionnel entre
chrétiens (forcément démocrates) et musulmans (forcément intégristes,
voire terroristes) qu’on extirpera les racines de ce conflit. C’est pour-
quoi on ne peut se contenter d’accuser les musulmans d’antisémitisme
et d’exiger d’eux qu’ils battent leur coulpe sans que la communauté
juive ne clarifie pour sa part son rapport à la politique du gouvernement
israélien à l’endroit du peuple palestinien 2.

1. Citons dans le désordre RAPHAËL DRAÏ, Sous le signe de Sion. L’antisémitisme nouveau est
arrivé ; ALAIN FINKIELKRAUT (qui s’offusque à juste titre de l’assimilation du génocide juif avec
les crimes de guerre israéliens mais n’hésite pas, quant à lui, à évoquer rien moins que la Nuit
de cristal à propos de la situation actuelle des Juifs de France !), Au nom de l’Autre. Réflexions
sur l’antisémitisme qui vient ; GUY KONOPNICKI, La Faute des Juifs ; ou encore dans le registre
« avocat à papa », la rengaine, forcément emphatique, d’ARNO KLARSFELD publiée dans le quoti-
dien de droite israélien, le Jerusalem Post du 12 décembre 2003 : « Le moment est proche où
les Juifs devront quitter l’Europe ou vivre en tant que “marranes [convertis de force] politiques” »
– c’est vrai que cela fait un moment qu’il ne fait plus la couverture de Voici, Gala et Paris-Match
et l’on espère qu’il reste encore une place sur l’Exodus pour lui !
2. Un article sur Internet publié sur le site « oumma.com » à propos des « (nouveaux) intellectuels
communautaires » a provoqué une vive polémique (cf. Le Monde du 11 octobre 2003 et TARIQ RAMADAN,
« Antisémitisme et communautarisme : des abcès à crever », Le Monde, 28 octobre 2003.
Il faut que les associations juives perdent cette mauvaise habitude (comble
de la discrimination raciste au sein même du mouvement antiraciste)
de distinguer l’antisémitisme du racisme et de parader en tête de tous
les cortèges antiracistes avec leurs banderoles à eux, comme si l’anti-
sémitisme était d’une nature différente et d’un ordre plus grave que le
racisme « ordinaire » qui affecte des millions de non-Juifs. On parle ici
des droits de l’homme, bordel ! et pas des droits du Juif ou de l’Arabe !
Car c’est exactement cette attitude de super-victime (touche pas à mon
génocide !) qu’exploite sans vergogne Israël (qui refuse toujours de recon-
naître le génocide arménien, par exemple). La Shoah n’est pas un quar-
tier de noblesse dans le champ des droits de l’homme, une amulette
pour se préserver du mauvais sort ou un stigmate dont on peut exciper
34 pour se défausser de toute mauvaise conscience vis-à-vis de la politique
d’Apartheid et d’épuration ethnique (les éditorialistes de la presse israé-
lienne, de droite comme de gauche, n’hésitent pas, eux, à appeler un
chat un chat) d’un gouvernement qui ne fait pas mystère de ses inten-
tions. Le soldat israélien qui se fait agresser à son check-point installé
en territoire palestinien ou le colon israélien installé dans un avant-poste
illégal en Cisjordanie avec son drapeau israélien hissé sur sa maison
(alors que des maisons palestiniennes y sont systématiquement rasées)
sont-ils d’innocentes victimes de la terreur palestinienne ou des instru-
ments au service de l’oppression coloniale israélienne ? Des militaires
– et même des hauts gradés dont les propos peuvent leur valoir la cour
martiale pour motif de haute trahison – mais aussi des professeurs d’uni-
versité israéliens n’ont pas hésité à dénoncer cette politique et à refuser
de servir dans une armée d’occupation qui justifie par l’alibi sécuritaire
ses destructions systématiques de maisons palestiniennes, son mur de
sécurité qui sépare des familles palestiniennes et empiète largement sur
le territoire palestinien, imposant aux Palestiniens qui veulent simple-
ment se rendre au travail de longues heures d’attente et d’humiliation
quotidiennes aux check-points dans des conditions d’hygiène déplorables
(comme au check-points entre Gaza et Israël) et des conditions morales
exposées dans plusieurs reportages télévisés, sans parler des snipers embus-
qués à Gaza même, soit dans les « territoires autonomes », tirant à balles
réelles sur tout Palestinien suspecté de porter une arme, mais aussi sur
des enfants jeteurs de pierres – et à l’occasion sur un emmerdeur de
journaliste. Il faut que les Juifs de la diaspora prennent la mesure de
ces exactions intolérables contre les droits de l’homme, prennent leur
responsabilité et fassent cesser ces atrocités de l’État hébreu qui consi-
dère les territoires occupés, ou « sous contrôle israélien » comme des
zones de non-droit où des crimes de guerre se commettent en toute impu-
nité, comme on a pu le constater avec les massacres de Jénine en 2002
ou à Gaza et Naplouse ces mois-ci.

Ce long développement me conforte dans la décision d’endosser, pour


rédiger et signer ce journal, l’identité juive. Pas seulement pour m’as-
surer d’un capital de crédit auprès de la communauté juive dans ce débat
épineux et passionnel où chacun est sommé de dire « d’où il parle » 35

(comme si l’appartenance communautaire seule donnait voix au


chapitre, la raison du cœur tenant lieu d’argument), mais avant tout parce
que c’est le devoir de tout humaniste de refuser la suspension du juge-
ment pour des raisons affectives, comme la plupart des Juifs de gauche
qui se défilent dès qu’il s’agit d’appliquer leurs convictions humanistes
au conflit israélo-palestinien. Même un philosophe de la trempe
d’Emmanuel Lévinas déclare : « Je m’interdis de parler d’Israël. » On
aurait presque envie de rappeler à ce professeur d’éthique que « qui ne
dit mot consent » s’il n’avait indirectement, certes, rompu cet interdit,
en écrivant notamment ceci : « L’État d’Israël sera religieux [c’est-à-
dire moral] pour l’intelligence de ses grands livres qu’il n’est pas libre
d’oublier. Il sera religieux par l’acte même qui l’impose comme État.
Il sera religieux ou ne sera pas… » Cet impératif moral auquel l’État
hébreu ne peut se soustraire sous peine de manquer son rendez-vous
avec l’histoire comme avec sa propre identité, selon Lévinas (Docteur
honoris causa de l’Université religieuse Bar-Ilan), n’est toutefois pas
à confondre avec le fanatisme des intégristes ultra-orthodoxes juifs qui
réfutent l’idée même de l’État hébreu, et pas davantage avec le sionisme
messianique des fondateurs travaillistes ou de Ben-Gourion qui ne souhai-
tait rien d’autre pour Israël que de devenir « une nation comme les autres ».
J’ai quelque inquiétude pour l’avenir d’Israël qui va avoir du mal à conci-
lier le pluralisme de ses opinions publiques (gauche / droite ; religieux /
séculiers ; juifs / non-juifs) dès lors que, son principal récit fondateur –
le mythe d’une société de « survivants et de rescapés de la Shoah » –
ayant fait long feu, sa nouvelle antienne est l’intégrité juive du terri-
toire. Comment s’assurer qu’Israël demeure un État majoritairement juif
et devienne (enfin) une société démocratique de plein droit pour tous
ses citoyens ? C’est la quadrature du cercle. Aujourd’hui Israël écluse
les territoires palestiniens mais se prépare une sévère gueule de bois 1.

Jérusalem, 3 août 2004


36

Mis à part quelques très bons restaurants, qui se comptent sur les doigts
de la main, difficile de croire que la cuisine soit le principal argument
des restaurants par ici. La « pizza » que je viens de commander dans
ce nouveau resto branché ressemble à une foccacia de 30 cm de diamètre
imbibée d’huile et nappée de concentré de tomate). D’un autre côté, les
serveuses ont pour habitude de poser leurs seins à même la table ou de
s’agenouiller pour expliquer le menu en offrant une vue plongeante sur
les parties les plus charnues de leur anatomie (il n’y a visiblement pas
que les voitures qui soient surtaxées en Israël ; les sous-vêtements doivent
être hors de prix à en juger par leur taille et l’usage parcimonieux qu’en
font les jeunes Israéliennes).

La société israélienne est décidément très démocratique et libérale :


comme les États-Unis qui leur servent de modèle, elle a, elle aussi, ses

1. Sur le plan confessionnel, Israël compte environ 80 % d’Israéliens juifs, 15 % d’Israéliens


arabes musulmans et 5 % d’Israéliens arabes chrétiens tandis que la Palestine (Cisjordanie et
Gaza) compte 75 % de Palestiniens arabes musulmans, 5 % de Palestiniens arabes chrétiens et
10 % de Juifs. La population globale en Israël et dans les territoires occupés est de 9,3 millions
d’habitants dont environ 3 millions de Palestiniens et 6 millions d’Israéliens (dont plus d’1 million
de citoyens israéliens arabes) mais la majorité s’inverserait en faveur des Palestiniens vers 2010
suivant les estimations des démographes. (Source : 2003 CIA World Fact Book.)
Noirs (les Falashas d’Éthiopie) et, toujours comme aux États-Unis, ils
sont portiers, videurs ou militaires (le boulot d’éboueur étant plutôt réservé
aux Israéliens arabes – question de statut social). On ne les trouve guère
à des postes de responsabilité mais on peut rêver : d’ici une bonne centaine
d’années les Israéliens auront peut-être leur Colin Powell et leur
Condoleezza Rice qui viendront faire la propagande militariste de cette
grande démocratie qu’est Israël sur Fox News.

Tentative pour découvrir des artistes palestiniens. Je découvre une galerie


palestinienne au détour d’une ruelle dans la vieille ville. Après avoir
arpenté longuement et ostensiblement les cimaises dans l’espoir qu’une
des trois personnes qui s’affairent dans le bureau adjacent finisse par
remarquer ma présence, je prends sur moi de les déranger pour poser 37

quelques questions sur les artistes. L’air interloqué, ils ne tardent pas à
m’éconduire en prétextant qu’ils n’ont rien sur ces artistes, que je n’ai
qu’à me déplacer lorsque l’un d’entre eux daignera se manifester et qu’après
tout ils ont un site web. Admiratif, je me dis qu’ils ont rapidement assi-
milé tous les travers du monde de l’art contemporain, sauf qu’on n’est
pas à New York et que je n’ai jamais croisé un autre quidam que ma
pomme dans un lieu d’art contemporain à Jérusalem. (J’apprendrai, par
Internet, que la galerie Anadiel « représente » des artistes palestiniens
de renommée internationale, comme Mona Hatoum entre autres – pas
sûr qu’elle soit au courant –, et a accueilli en résidence Beat Streuli,
Ghada Amer, Jean-Marc Bustamante, etc. 1.) L’après-midi, je me risque
à découvrir une exposition de jeunes artistes israéliens à l’Artist’s House
(Bet HaOmenim) : une secrétaire-archiviste-téléphoniste-intérimaire-
concierge-directrice (je n’en saurai rien, les rituels de présentation ne
semblant pas faire partie du répertoire social israélien) me refait le même
plan depuis son petit bureau où elle n’a visiblement pas envie d’être
dérangée par des importuns qui s’intéressent à ce qu’ils font : eux aussi
ont un site web si je veux plus d’infos. Je finis par lui dire que, généra-
lement, il est plus sympathique et facile de s’adresser à un interlocuteur

1. Pour découvrir leur action : www.almamalfoundation.org.


humain, mais que dans son cas, effectivement, je crois qu’il vaut mieux
que j’aille me renseigner sur Internet ! Ce que j’aurais aussi dû faire
avant de me taper trente minutes de marche sous un soleil de plomb
pour voir l’exposition d’ikats au L.A. Mayer Museum of Islamic Art :
j’y trouve porte close (contrairement à ce qu’annonce mon guide) et
l’employée qui quitte le bâtiment ne connaît évidemment pas les heures
d’ouverture et de fermeture de son musée. « Tentez votre chance un
autre jour » me lance-t-elle sans s’arrêter. Ah ! la chaleur et la légen-
daire hospitalité israéliennes.

Au cas où Israël se chercherait une devise (je ne parle pas du shekel),


je proposerais Fuck you éventuellement assorti d’un Please de pure forme
38 à l’adresse de l’étranger, question de bien marquer le coup : « Désolé
de vous avoir ignoré, rudoyé, humilié, bousculé, rembarré et bienvenue
en Israël. »

J’en viens à penser que ce journal tient de l’exutoire face aux agres-
sions incessantes de la société israélienne qui ne semble connaître que
le mode de l’affrontement et du rapport de force dans ses transactions
quotidiennes.

Je crois pouvoir dire qu’au petit jeu du « Je te dévisage, tu me dévi-


sages » qui déconcerte tant les nouveaux venus, je suis parvenu, à force
d’entraînement, à soutenir leur regard et même parfois à faire baisser
les yeux : il suffit de ne pas considérer la chose comme un défi mais
simplement regarder « à travers eux ». C’est une technique qui m’a été
inspirée par une amie qui pratique la méditation auprès de son gourou
lors de retraites répétées dans des ashrams en Inde et m’assure que la
voie du bonheur consiste à faire le vide en soi. (Personnellement je parviens
à cet état de béatitude baveuse après une heure à peine de télévision
mais j’ignorais qu’il s’agissait là du nirvana.)

Deux propositions d’actions artistiques en Israël : 1° se balader dans


les rues de Jérusalem-Ouest avec un appareil photo et un écriteau sur
lequel est écrit : « Soyez naturel : souriez ! » ; 2° (pour une femme) se
balader dans les rues de Mea Shearim (le quartier ultra-orthodoxe de
Jérusalem) avec un panonceau sur lequel est écrit : « Ne craignez rien :
moi non plus je ne souhaite aucun contact. »

Au moment où j’écris ces lignes, assis sur un bloc de pierre à l’orée du


parc qui borde Agron street, un agent (de sécurité, bien sûr) surgit derrière
moi pour m’interroger sur mes activités suspectes : j’écris, et sur ma
nationalité qui ne lui dit rien qui vaille : belge. Pas comme les familles
de Juifs orthodoxes qui pique-niquent tranquillement sur la pelouse à
quelques mètres de moi et que nul ne songe à inquiéter. Il est vrai que
l’ambassade des États-Unis (autre haut lieu du patriotisme démocra-
tique) est hébergée 500 mètres plus loin. Il faut vraiment que je me
décide à louer la panoplie complète pour passer incognito dans ce pays 39

– ce qu’ont parfaitement compris les terroristes qui se font exploser dans


les bus, déguisés en Juifs orthodoxes.

Jérusalem, 5 août 2004

Remarquable faculté d’empathie et d’intégration des « expats » : la


nouvelle chef de mission française de MSF qui débarque dans un petit
village palestinien à côté de Ramallah et s’exclame : « On dirait un
village corse » en croyant bon de préciser : « Je ne sais pas si les Corses
seraient d’accord. » Ou cette traductrice française qu’émerveille le son
des grillons : « On dirait la Provence ! » Ou encore cet Italien du
Mezzogiorno qui explique que la région lui rappelle « exactement » la
situation de l’Italie avec son Nord opulent et civilisé et son Sud misé-
reux et populaire ! Comme si je comparais Jérusalem à Bruxelles avec
ses francophones et ses néerlandophones qui se disputent la ville !

Ce pays est vraiment trop beau. Petite expérience de politique amusante :


échangeons nos populations. Les Belges en Israël et en Palestine – bronzés,
ils devraient être moins tristes et plus beaux (encore que la perspective
de dix millions de Belges rouges comme des écrevisses ne constitue
pas à proprement parler une vision enchanteresse) – et les Palestiniens
et Israéliens en Belgique ; je doute qu’ils continuent longtemps à se battre
pour un pays aussi plat et au climat aussi pourri et déprimant.

Bilan du jour : cinq Palestiniens tués par les Forces de défense israé-
liennes lors d’incursions à Gaza et Naplouse et douze maisons démo-
lies à Qalqilia ce 5 août 2004. La routine, quoi…

Jérusalem, 6 août 2004

Je ne suis pas sûr que c’est en ce sens que l’entendaient les pionniers
travaillistes de ce pays, mais il est incontestable que la société israé-
40 lienne est une société sans classe ; mais alors sans aucune classe. La vie
quotidienne en Israël, c’est la ruée devant un buffet de bar-mitzvah à
l’échelle de la Nation : savoir jouer des coudes est une affaire de survie.
Comme le dit Avi Baranes, le consul honoraire d’Eilat (lieu de prédi-
lection des touristes français), « J’ai le sentiment que quelqu’un qui vit
confortablement n’émigre pas. Il vient pour un mois, achète un appar-
tement, fait une donation pour alléger sa conscience, mais ne renonce
pas à Paris. Ceux qui viennent pour rester sont en général des retraités
qui reçoivent leur pension de France et viennent ici se prélasser au soleil.
Nombre d’olim (immigrants) – sans vouloir paraître raciste – n’ont pas
une culture française. Ils ont la nationalité française mais sont d’origine
nord-africaine. Lorsque j’ai organisé la projection d’un film français,
six personnes sont venues. C’est significatif. Disons que la plupart d’entre
eux n’ont jamais entendu parler de Baudelaire mais connaissent en revanche
très bien le chanteur Enrico Macias. […] Je ne veux pas porter de juge-
ment sur les immigrants français, poursuit-il, mais j’espère qu’ils ne vont
pas changer l’atmosphère de liberté de la ville. J’ai été surpris de voir
à quel point ils sont religieux. En France, nous n’étions pas comme cela.
À la longue, si cette pression religieuse s’intensifie, cela pourrait amener
un désastre financier pour la ville plutôt que la prospérité attendue 1. »

1. KOBI BEN SIMHON, « French Jewish tourists invading Eilat », Haaretz, 6 août 2004.
De fait, la pêche à l’immigration tous azimuts du gouvernement israé-
lien depuis des décennies, conjuguée avec le climat de paranoïa et de
violence entretenu par le gouvernement Sharon, a pour effet que la nouvelle
donne démographique et culturelle penche de plus en plus dangereu-
sement à droite (la droite nationaliste comme la droite religieuse) et fait
fuir les classes moyennes et supérieures comme les intellectuels et les
artistes.

La cohabitation de l’extrême-droite et de la gauche israéliennes dans


les médias comme dans l’enceinte de la Knesset a tellement brouillé
les cartes que plus aucun citoyen israélien ne peut aujourd’hui croire et
investir encore dans la politique (sauf les extrémistes bien sûr). Le parti
laïc anti-orthodoxe Shinui fondé en 1977 par un professeur de droit de 41

l’Université de Tel-Aviv et éditorialiste d’Haaretz, Amnon Rubinstein,


parti « républicain » (au sens français du terme) et « démocrate » (au
sens américain du terme), allié traditionnel du parti travailliste et dont
la profession de foi tient en la séparation de la religion et de l’État et
la laïcisation de la société israélienne, vient ainsi d’accepter de siéger
dans la même coalition gouvernementale que le parti intégriste juif
Yahadout Hatorah (alliance pour la Thora). Mais pour « un État démo-
cratique et laïc ayant pour religion officielle le judaïsme 1 », rien n’est
improbable. Même le grand quotidien de gauche israélien Haaretz
comporte des éditoriaux très à gauche qui voisinent avec des éditoriaux
nationalistes purs et durs, n’hésitant pas à disséminer des propos haineux
et propagandistes au mépris de toute déontologie journalistique, au point
qu’on a parfois le sentiment de retrouver dans un même journal Minute
et Libération. Allez y comprendre quelque chose !

Un rédacteur de Haaretz, Daniel Ben Simon pour ne pas le citer, multi-


plie les dérapages sur les rapports entre les Juifs de France et Israël :
dans son papier du jour, il n’hésite pas à définir Netanya comme une

1. C’est ainsi que l’Union des Israéliens originaires de France, d’Afrique du Nord et des pays fran-
cophones (Unifan) définit Israël (cf. www.unifan.org).
version israélienne de Deauville qu’il décrit comme une station balnéaire
« conquise par les Juifs français » (des colons, j’imagine) qui s’y sentent
chez eux, mangent casher et vont à la synagogue. Ce bon journaliste
constate que, depuis quelque temps, les Juifs français reviennent en masse
car, affirme-t-il, ils « se sentent rejetés dans leur pays, comme en Belgique,
en Suisse et dans d’autres pays » et ils « achètent des appartements et
des maisons à Tel-Aviv, Ashdod, Netanya, Ashkelon, Herzliya et
Jérusalem en prévision de la catastrophe qui menace d’emporter leur
pays ». Et de conclure : « Tandis que les relations diplomatiques entre
la France et Israël se dégradent, les relations entre les Juifs français et
Israël sont plus chaleureuses que jamais 1. » Pour rappel, tout de même,
seuls 600 Juifs français sur 600 000 ont émigré cette année en Israël,
42 dont 97 % de religieux, comme le précise le journal.

Quant à la gauche israélienne, son nouveau credo semble être celui de


la « barrière » que théorisent nombre d’intellectuels dits « progressistes »,
jadis militants pour une paix juste et négociée et aujourd’hui reconvertis
dans la maçonnerie. Ceux-là même qui se battaient et se battent encore
pour les droits civiques font le mur jusque dans leur tête depuis la seconde
intifada. Combien de fois n’ai-je entendu ces hommes et ces femmes
de bonne volonté reprocher aux Palestiniens de n’avoir pas su saisir la
« main tendue » et les « offres généreuses » de Barak 2 pour se désin-

1. DAVID BEN SIMON, « A french summer », Haaretz, 6 août 2004.


2. Une négociation dans laquelle Arafat et les Palestiniens n’avaient rien à négocier mais avaient
à accepter de signer la fin du conflit sur base de propositions floues sans cartes précises, notam-
ment que seuls 22 % du territoire palestinien d’avant 1948 leur reviennent de droit, renonçant
de fait aux 78 % du territoire placé du côté israélien de la ligne verte – concession au demeurant
acceptée par les Palestiniens –, mais aussi que 68 colonies israéliennes comptant 85 % de la
population des colons soient reconnues comme terre israélienne, trouant de fait le territoire du
futur État palestinien fait d’enclaves parfois sans liens de contiguïté entre elles, qu’une partie du
territoire palestinien et toutes les frontières palestiniennes restent sous « contrôle temporaire israé-
lien » pour une période indéfinie, qu’aucun réfugié ne puisse revenir en Israël et que Jérusalem
soit la capitale une et indivisible de l’État hébreu : voilà ce qu’était l’offre généreuse de Barak
que les Palestiniens ont eu l’outrecuidance de refuser. (Cf. www.gush-shalom.org, pour les cartes.)
téresser du sort de ceux qu’ils assimilent désormais à des terroristes –
hommes, femmes, enfants et vieillards confondus.

Au pays du névrosé, le paranoïaque est roi : une artiste israélienne a


été arrêtée par la police des frontières pour avoir écrit « Bienvenue au
ghetto d’Abu Dis » sur le mur construit en plein cœur du village pales-
tinien d’Abu Dis qui empêche des Palestiniens de se rendre à leur travail
ou de rendre visite à leur famille habitant de l’autre côté du mur. Parler
de « ghetto » palestinien créé en emmurant littéralement des villes entières
est considéré comme une forme d’incitation à l’antisémitisme. Le ghetto
doit rester un monopole de l’histoire juive ; aux Palestiniens à inventer
leur propre mot pour « ghetto ». En attendant on continue à en créer
d’autres sans états d’âme, comme à Qalqilya. 43

Lu dans un fortune cookie : « Good fences make good neighbours. »


Au secours Spinoza, au secours Buber, au secours Arendt, au secours
Derrida, les nouveaux intellectuels israéliens sont en train de se forger
une éthique de pochette-surprise.

Lu sur le mur de séparation : « On n’a pas besoin d’un autre mur des
Lamentations. »

Jérusalem, 7 août 2004

Visite au musée d’Israël (annoncé à l’extérieur en lettres latines, en hébreu


et en arabe même si l’arabe disparaît mystérieusement dès qu’on fran-
chit le seuil du musée – j’imagine qu’il s’agissait seulement d’un aver-
tissement signalétique à l’adresse des Arabes qui se seraient égarés dans
le coin). Le musée est officiellement ouvert ce samedi, jour de shabbat,
mais ni le restaurant ni la boutique en vertu d’injonctions religieuses ;
un service minimum est donc réservé aux visiteurs. Première surprise :
une œuvre de l’artiste palestinienne Mona Hatoum dans la salle des acqui-
sitions et donations récentes. Il s’agit d’une installation de caisses en
bois disposées en forme d’enceinte fermée au public qui ne peut que
tourner autour de l’œuvre. Dans chaque caisse est installée une ampoule
électrique branchée sur le courant du musée d’Israël, et ces ampoules
s’allument et s’éteignent suivant une fréquence qui semble aléatoire,
avec un bruit qui dérange le gardien qui nous le fait savoir sans se faire
prier. Cette métaphore de l’enfermement et de la dépendance d’un système
par rapport à un autre est particulièrement appropriée dans ce lieu et
c’est bien la seule pièce qui perturbe le ronron propagandiste de ce musée
qui, chose totalement incroyable, attaque cette œuvre par un commen-
taire plutôt inhabituel sur le cartel destiné au public : « Cette œuvre
apporte-t-elle pour autant de l’espoir ? », peut-on y lire. On imagine mal
le même conservateur ajoutant sur le cartel d’une pièce conceptuelle de
Joseph Kosuth : « Cette proposition va-t-elle bouleverser votre exis-
44 tence ? » ou sur le portrait de Golda Meïr par Andy Warhol : « Cette
œuvre rend-elle véritablement hommage à l’esprit du sionisme »…
Deuxième surprise : dans la pièce consacrée aux parures et vêtements
traditionnels des Juifs dans le monde à travers l’histoire, une pile d’étoiles
jaunes portant la mention « Jude » – reflet dans l’esprit des conserva-
teurs, j’imagine, de la tenue traditionnelle des Juifs européens durant
les années 1940. Je suppose qu’au département « architecture traditionnelle
juive » on trouvera, avec le même esprit d’à-propos et de tact (y compris
vis-à-vis des visiteurs juifs qui peuvent trouver leur présence en cet endroit
aussi incongrue que choquante), des baraques de camps de concentra-
tion pour illustrer l’Europe de la moitié du XXe siècle ! Troisième surprise :
chaque explication des us et coutumes des Juifs commence systémati-
quement par le rappel de ce qui se fait chez les Ashkénazes pour ensuite
comparer avec ce qu’on trouve d’exotique chez ces Juifs arabes que
sont les Sépharades et autres Juifs d’Afrique ou d’Asie. Un peu plus
loin, une phrase du kidouch (prière du shabbat), judicieusement choisie
encore une fois, est écrite en lettres d’or sur le mur du musée : « Gloire
à toi, Éternel notre Dieu, qui fait une distinction entre le sacré et le profane,
entre la lumière et l’obscurité, entre Israël et les nations… » En Israël,
quand bien même s’agit-il là d’une formule consacrée, accueillir le public
en associant le sacré, la lumière et Israël, d’une part, et, d’autre part, le
profane, l’obscurité et les autres nations semble ne poser aucun
problème de conscience et ne choquer personne.
De retour d’Europe, une amie israélienne a dû transiter par l’aéroport
de Munich qui lui a immanquablement fait penser à… un camp de
concentration !

Jérusalem, 8 août 2004

Lu sur le diplôme de médecine du fameux ophtalmologue sioniste Abraham


Ticho, accroché au mur de son bureau dans sa maison devenue musée
(sa femme Anna était une artiste locale visiblement très appréciée pour
ses aquarelles) à Jérusalem : « La science n’a pas de patrie. » La produc-
tion de science est aujourd’hui subordonnée à la production d’armes,
principal sujet de fierté de ce pays de militaires dirigé par des militaires. 45

Jérusalem, 9 août 2004

Chaque jour passé à Jérusalem m’attriste et me désespère un peu plus.


La tension, l’agressivité, la peur et la haine y sont presque palpables.
Le ton y est à l’outrance et à l’invective, jusque dans l’enceinte du
Parlement et autres instances publiques où les insultes et les accusa-
tions de trahison fusent de toutes parts. La violence est partout présente
(la télévision israélienne n’a, par exemple, rien trouvé de mieux qu’une
cible criblée de balles de mitrailleuse en guise d’interlude publicitaire)
et l’armée glorifiée comme nulle part ailleurs (comme l’illustre cette
jeune Israélienne vêtue d’un T-shirt portant l’inscription « Army »). Des
intellectuels et des journalistes pacifistes aussi reconnus et respectés
internationalement que Michel Warschawski, Amira Hass, Tanya
Reinhard, Avi Shlaim, Gideon Levy, Aluf Ben, Tom Segev, Uri Avnery,
Baruch Kimmerling ou Ilan Pappé (menacé de renvoi par l’Université
de Haïfa pour ses recherches historiques jugées diffamatoires pour l’État
d’Israël) sont ici considérés comme des défaitistes non seulement par
la droite mais même par la gauche qui ne lit plus leurs diatribes et n’écoute
plus leurs lamentations. À l’instar des démocraties populaires de l’ex-
bloc de l’Est sur le modèle duquel le pays s’est construit (même si Israël
se donne plutôt des airs de Californie sous Patriot Act ces temps-ci), le
pays n’est certes pas une dictature (ce qui laisserait supposer que la
population y serait opprimée et aspirerait à s’en émanciper) mais une
sorte de démocratie militaire où le garde-à-vous et la larme à l’œil sont
de rigueur dès qu’on hisse le drapeau (et Dieu sait s’il y en a, sur les
balcons, les places publiques, les antennes de voitures et même sur les
lunettes de soleil new look).

Comble de la perversité que la rhétorique du terrorisme : la guerre a


ses règles et ses lois – à commencer par la protection des civils et des
prisonniers – or l’idéologie de la « guerre contre le terrorisme » a inversé
les termes du rapport entre ces deux termes. En Israël, comme en
46 Afghanistan ou en Irak, les exactions des soldats contre les civils – que
justifie la notion de « guerre préventive » – sont considérées comme
des actes de guerre car perpétrées par des militaires sous l’autorité d’un
État et sont donc des infractions aux conventions internationales en la
matière. Dans le même temps, toute attaque de civils n’appartenant pas
à une armée régulière sera nécessairement taxée de « terroriste », faisant
par extension peser sur toute la population civile la suspicion de terro-
risme, assimilant tout acte de résistance armée à un acte de terrorisme
mais aussi, par commodité, à un acte de guerre – ce qui permet d’en-
gager contre tout civil (homme, femme, enfant, vieillard) des actions
militaires que l’on réserve d’ordinaire à l’armée adverse en temps de
guerre. On en arrive ainsi à considérer qu’un enfant armé d’un lance-
pierres est un terroriste engagé dans un acte de guerre et il est dès lors
légitime de lui tirer dessus à balles réelles, ou qu’une maison familiale
est potentiellement un repaire de terroristes que l’on est en droit de
bombarder préventivement. Le seul précédent historique qui me vient
à l’esprit, s’agissant de telles représailles et de punitions collectives de
civils visant à réprimer des actions « terroristes » (en l’occurrence la
Résistance française contre l’occupation allemande) est Oradour !

Israël se pose en détenteur du monopole de la violence légitime dès lors


que tout acte de résistance à l’occupation est défini comme illégal et
terroriste. Il décide unilatéralement s’il s’agit d’un désordre public (auquel
répond la répression policière) ou d’un acte de guerre (justifiant des
ripostes militaires). Inversement, les Palestiniens, qui considèrent l’oc-
cupation comme illégitime et la création de l’État d’Israël comme la
grande catastrophe (Nakba), définissent les interventions militaires israé-
liennes comme une forme de terrorisme d’État et ripostent dans le sang.

La découverte d’une mouvance « postsioniste », alternative au sionisme


et au judaïsme comme fondements idéologiques de l’État d’Israël et
promotrice d’un « État des citoyens 1 », apparaît comme une lueur d’es-
poir sous ce ciel plombé. Ce courant me conforte dans l’idée « qu’il est
possible et même nécessaire de se montrer critique vis-à-vis de la poli-
tique de son gouvernement sans être considéré comme un traître », comme
le dit Daniel Barenboim 2. 47

S’agissant de dissidence, Albert Camus définissait l’homme révolté comme


« Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi
un homme qui dit oui, dès son premier mouvement 3. »

« Je serais plus qu’heureux de vivre dans un monde composé de dizaines


de civilisations […] sans qu’aucune ne s’érige en État-Nation : pas de
drapeau, pas d’emblème, pas de passeport, pas d’hymne, écrit pour sa
part Amos Oz. Rien de tout cela. Seulement des civilisations spirituelles
attachées d’une certaine façon à leur pays sans les instruments de l’État.
[…] s’enorgueillir de ces instruments de l’État ? Pas moi. […] Le natio-
nalisme lui-même est, à mes yeux, la malédiction de l’humanité. » Et
encore ceci : « Un État ne peut être juif, tout comme une chaise ou un
bus ne peuvent être juifs… […] L’État est plus qu’un instrument, un

1. Cf. http://otherisrael.home.igc.org, organe de l’Israeli Council for Israeli-Palestinian Peace (ICIPP)


créé à l’issue de la guerre du Liban et de ses atrocités qui ont profondément divisé la société
israélienne).
2. À propos de la publication de The Other Israel: Voices of Refusal and Dissent, New York, The
New Press, 2003.
3. ALBERT CAMUS, L’Homme révolté (1951), Paris, Gallimard, « Folio », 1985, p. 27.
instrument efficace ou défectueux, un instrument souhaitable ou indé-
sirable. Et cet instrument doit appartenir à tous ses citoyens – juifs, musul-
mans, chrétiens… Le concept d’un “État juif” n’est rien d’autre qu’un
leurre. » Et Adi Ophir, philosophe israélien de l’Université de Tel-Aviv,
déclare : « Ils nous rebattent les oreilles avec le retour des Juifs à l’his-
toire en tant que pouvoir politique et militaire […] et à propos de la
puissance militaire juive qui nous permet de défendre les Juifs où qu’ils
puissent être. […] Mais la souveraineté juive […] s’est révélé être le
plus grand danger pour l’existence culturelle et morale juive 1. »

Contrairement à ce que son préfixe pourrait laisser supposer, le post-


sionisme n’est pas une idéologie récente mais court en parallèle de l’his-
48 toire de l’État d’Israël, comme l’atteste le combat inlassable qu’ont mené
aussi bien Martin Buber, Gershom Sholem, Hannah Arendt et d’autres
intellectuels juifs allemands contre l’idée d’un État juif selon les vœux
de David Ben-Gourion qui deviendra son premier président. Ils ont du
reste posé, au sein même de la Hebrew University de Jérusalem, les
bases d’un combat qu’on pourrait qualifier d’antisioniste, si l’on ne crai-
gnait l’amalgame, ou donc plus exactement à mon sens d’« altersioniste »
dans la mesure où il ne s’agissait pas de s’opposer à la création de l’État
d’Israël en soi. Pour Buber, par exemple, la martyrologie du peuple juif
lui confère précisément une responsabilité universelle liée à sa sensi-
bilité à l’injustice et est incompatible avec un État juif dont l’ambition
serait d’imiter les autres nations dans l’oppression étatique de ses mino-
rités. Raison pour laquelle Martin Buber militera dès les années 1930
en faveur d’un État binational, contre le rêve de Ben-Gourion d’édifier
cet État juif. La conséquence de cette conception de la mission du peuple
« élu » est par ailleurs que l’enseignement moral de la judéité est culturel
et tient ainsi à son histoire au sein de la diaspora, et non à l’enseignement
dogmatique (religieux) du judaïsme qui ne conçoit sa raison d’être que
dans le retour à la Terre promise.

1. Cités par YORAM HAZONY, The Jewish State. The Struggle for Israel’s Soul, New York, New
Republic/Basic Books, 2000.
Le paradoxe de la politique israélienne est que Sharon est en train d’opérer
la mise sur pied de cet État binational, mais sous la forme d’une bantous-
tanisation des aires abandonnées aux Palestiniens (moins de 22 % du
pays composé d’enclaves séparées entre elles par le mur de séparation)
hypothéquant la viabilité d’un État palestinien autonome. C’est ainsi
que le gouvernement Sharon entend mettre fin à l’occupation : par la
séparation et l’enfermement des Palestiniens dans trois « bantoustans »
en Cisjordanie (un million et demi de Palestiniens confinés à Jénine-
Naplouse, Bethléem-Hébron et Ramallah) et un million et demi de
Palestiniens parqués dans la bande de Gaza, sans compter le retour des
réfugiés. C’est ce même processus (qui avait été considéré comme un
début de libéralisation en Afrique du Sud avant que ne s’effondre défi-
nitivement l’Apartheid) que Sharon et Bush entérinent aujourd’hui pour 49

les Palestiniens.

Jérusalem, 10 août 2004

Quelques proches auxquels j’envoie ce journal au jour le jour l’ont à


leur tour transmis à des amis et c’est ainsi que je viens d’accuser les
premiers coups portés par des membres de la communauté juive de
Belgique. Je savais déjà que je n’allais pas m’y faire que des amis mais
je sais maintenant comment ma parole (à défaut de mon discours que
l’on peut dès lors se dispenser d’examiner) va se voir discréditer. Comme
le dit sans ambages l’un de mes contradicteurs, pourtant membre de
l’Union des progressistes juifs de Belgique (auquel j’adhère par ailleurs
moi aussi) : « Je crois que ceux qui ne se retrouvent comme Juifs que
pour s’opposer à ce que les communautés juives soutiennent Israël n’ont
pas moralement le droit d’intervenir ; d’où parlent-ils finalement ? » Au-
delà des divergences attendues de sensibilité politique, la censure commu-
nautaire s’exprime donc toujours à travers l’intolérable sommation à
exciper de sa judéité : « Qui êtes-vous pour vous autoriser à parler du
“peuple juif” ? » me demandent en somme ceux-là même qui n’hési-
tent pas pour leur part à parler en son nom alors que je ne m’arroge pas
le même droit et ne m’autorise que de ma seule personne. Si l’on suit
cette logique patriotique sioniste, très répandue sous tous les régimes
totalitaires, si l’on est juif, il faut adopter un profil bas et ne pas criti-
quer Israël (bel exemple de synecdoque pour désigner le gouvernement
Sharon, soit dit en passant) sous peine de passer pour un intellectuel
radical irresponsable. Ce même interlocuteur « progressiste » me reproche
de ne pas manifester une empathie suffisante avec les névroses histo-
riques du peuple juif, laissant entendre que je ne suis donc pas (vrai-
ment) juif, voire que je serais un Juif honteux (Self-Hating Jew) – formule
commode et admirable qui permet de tourner tout Juif critique de la
doxa communautaire en rien moins qu’un antisémite, de la pire espèce,
cela va sans dire : celle du traître. Il se confirme en tout cas que dès
qu’on touche à Israël, le Juif le plus « progressiste » ne pense plus avec
50 son cerveau mais avec sa bite circoncise. Depuis quand, du reste, est-il
requis de montrer de l’empathie pour des pathologies psychosociolo-
giques ? Y a-t-il, comme le bon et le mauvais cholestérol, une « bonne »
psychopathologie (celles des victimes du nazisme) et une « mauvaise »
psychopathologie (celles du nazisme) ? Et quel serait le bon usage de
cette empathie pour la résolution des conflits : où s’arrête l’empathie
pour la pathologie psychosociologique du peuple juif : avant ou après
le mur ? Avant ou après les dérapages et autres violations des droits de
l’homme par le gouvernement et l’armée israéliens ? Avant ou après la
politique de transfert (euphémisme pour « épuration ethnique ») du gouver-
nement israélien ? Les névroses, ça se soigne, ça ne se cultive pas ! Et
violer répétitivement le droit international et les droits de l’homme au
nom de la compréhension des névroses collectives du peuple juif, cela
me paraît un peu léger… ou plus exactement très lourd. Je n’imaginais
en tout cas pas que mes efforts pour simplement raison garder et conci-
lier paix négociée (et non « pacification » qui renvoie au lexique colo-
nial du sionisme conquérant, pardon : « pionnier », et à la rhétorique
des « offres généreuses » de Barak et de Sharon) et éthique, identité
juive et démocratie, comme le préconise le judaïsme humaniste qui m’a
été légué en héritage (désolé !), feraient de moi tout à la fois un faux-
Juif et un renégat à placer en quarantaine par crainte de contamination,
comme le suggère encore cet aimable lecteur de mon journal qui espère
que je ne publierai pas cette prose nauséabonde.
Jérusalem, 11 août 2004

Trouvé la voiture immatriculée EC (pour Commission européenne) avec


les pneus crevés dans Jérusalem-Ouest. La voisine qui travaille pour
UNWRA (l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens) nous rassure :
sa voiture portant le sigle UN a connu plusieurs fois le même sort.

Entré dans une pharmacie. Je finis de griffonner quelque chose sur un


carnet. Le pharmacien me dévisage et me demande si je suis journa-
liste. Prendre des notes est ici une activité éminemment politique (même
si je ne fais que dresser la liste des provisions qu’il faudra penser à
ramener à la maison).
51

Jamais à court de provocations, ni d’ironie, le gouvernement israélien


a installé son ministère de la Justice en plein cœur du quartier palesti-
nien de Jérusalem-Est annexé, sur Salah-Al-Din. Le bâtiment est entouré
de barbelés et de soldats en faction, eux-mêmes entourés par une popu-
lation palestinienne incrédule, histoire de lui rappeler qui est l’occu-
pant – et pour un bon moment encore, visiblement.

Une voiture piégée explose au check-point de Qalandyah, celui qu’on


emprunte régulièrement pour se rendre de Jérusalem à Ramallah. Bilan :
deux morts et dix-neuf blessés palestiniens dont six « Border Policemen »
israéliens (c’est ainsi qu’on nomme les soldats placés aux check-points,
sauf qu’ils sont un peu loin de leurs frontières, en plein territoire occupé).
Haaretz titre : « Un garde frontières touché dans une explosion. »

Je viens de relire mon journal depuis mon arrivée. Je deviens tellement


acariâtre et agressif que je songe à demander la nationalité israélienne.

Jérusalem, 12 août 2004

Les tanks et les bulldozers israéliens ont investi un camp de réfugiés à


Gaza ce mardi et ont commencé à démolir des maisons en un raid lancé
quelques heures après l’attentat à la bombe du check-point de Qalandyah
près de Jérusalem. Une source militaire dit que les troupes sont entrées
dans le camp de Rafah pour mener une « opération contre les infra-
structures terroristes dans la zone ». La radio israélienne a rapporté que
six maisons au total ont été détruites. Des témoins affirment que les
troupes ont ordonné à de nombreuses personnes de quitter leurs
maisons tandis que les tanks et les bulldozers commençaient à détruire
les maisons. Un bulldozer a abattu le mur d’une maison alors qu’une
famille s’y trouvait mais il n’y a pas eu de blessés, disent les témoins.
Quelques heures après l’attentat, des hélicoptères israéliens ont tiré des
missiles dans le camp de réfugiés de Rafah au sud de la bande de Gaza
et touché une maison, causé des dégâts matériels mais pas fait de blessés
52 selon un autre témoin. Une source militaire dit que les hélicoptères de
l’armée ont tiré sur un bâtiment abandonné suspecté d’être utilisé par
des Palestiniens armés pour tirer sur les gardes frontières israéliens 1.

Le cycle infernal des attentats suivis des représailles de part et d’autre


a été très justement qualifié de « depressingly familiar » par le Sous-
secrétaire général aux Affaires politiques des Nations unies : Kieran
Prendergast. Israël a l’obligation de « protéger les civils palestiniens et
non pas de détruire leurs biens si ce n’est absolument nécessaire pour
des raisons militaires », mais l’ampleur des destructions causées par
l’armée israélienne « soulève l’inquiétude quant aux punitions collec-
tives », a-t-il déclaré. L’Autorité palestinienne a pour sa part des obli-
gations conclues avec Israël, le droit humanitaire international et la feuille
de route « pour prémunir les civils israéliens contre des attaques conduites
depuis les territoires sous son contrôle 2 ».

1. Haaretz Service et Reuters, 12 août 2004.


2. Associated Press, 12 août 2004.
Jérusalem, 13 août 2004

Tentative, évidemment ratée, d’accéder à la bibliothèque des sciences


humaines de la Hebrew University cet après-midi, bardé de mes cartes
de visite et de copies de mes titres et diplômes universitaires. La conseillère
académique m’éconduit poliment en m’expliquant que, pour des raisons
de sécurité, et quoique nullement formaliste ou tatillonne, je ne puis
accéder à aucun livre, ni même me procurer un programme des cours
ou une brochure d’information si je ne puis me prévaloir d’une invita-
tion officielle de l’université, accompagnée d’un formulaire rempli en
bonne et due forme et tamponné par les autorités académiques. Quel
formidable amour des livres, mieux protégés que la réserve fédérale à
Fort Knox. 53

La bonne surprise qui m’incitera à persévérer dans ma requête est l’éton-


nante et très importante présence numérique d’étudiants palestiniens,
parlant arabe, dans l’enceinte de l’université. Peut-être est-ce là la moisson
des germes semés par Arendt, Buber et autres penseurs « altersionistes »
dont l’esprit continuerait à souffler sur le campus. À vérifier.

J’avais presque oublié qu’un campus universitaire, c’est aussi les pleurs
et les larmes des étudiants recalés, que je vais retrouver dans quelques
jours à Bruxelles avec mes propres étudiants. Je pense à être plus clément
et puis j’oublie.

Qu’est-ce qui fait que je m’emballe toujours à l’étranger à l’idée de


changer de vie pour les années à venir, que je me projette impérieuse-
ment dans cette autre vie possible, rêvant d’aider les populations et les
individus de rencontre, et d’où vient que je ne quitte finalement jamais
Bruxelles ? Notre soif d’illusion est incommensurable…

Onze pages de l’heure ! Pas mal. Je devrais songer à me reconvertir


dans le roman de gare, ou à me faire engager par Sulitzer. Cela arron-
dirait au moins mes fins de mois.
Autant parler à un mur : le Shin Bet (services de sécurité antiterroristes)
défend la construction du mur de séparation le plus loin possible dans
les territoires occupés et le maintien des troupes et des check-points
sous prétexte que le niveau d’alerte terroriste est au plus haut. Il faut
dire que les autorités israéliennes sont passées maîtres dans l’art des
self-fulfilling prophecies (prophéties auto-réalisatrices) ; comme ce porte-
parole de l’armée israélienne qui annonce leur assassinat du Sheikh Yassine
et prévient, avec un extraordinaire esprit de perspicacité : « Je ne serais
pas surpris si Al-Qaida mettait à exécution une méga-attaque terroriste
au nom du Sheikh Ahmad Yassine 1. » Avec un humour corrosif, Doron
Rosenblum commente, dans un éditorial intitulé « L’échelle de Dichter »,
la métamorphose du ministère de la Défense en une sorte de ministère
54 de la Peur, et incidemment livre une clé de la psychologie israélienne :
« Parmi les avertissements, alertes et dangers annoncés par Avi Dichter,
le patron des services de sécurité du Shin Bet, le plus grave et inquié-
tant de tous fut sa menace proférée cette semaine à l’adresse du comité
des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset qu’il ne se présen-
terait plus devant lui si les fuites en direction de la presse se poursuivent.
Cette menace nous a fait tressaillir. La pensée que l’on puisse se retrouver
privés de notre dose hebdomadaire, et parfois même quotidienne, de
frayeur et de prophétie de malheur, dont M. Dichter est l’un des maîtres
artisans, nous a presque causé une attaque. Comment tenir le coup sans
cette permanente poussée d’adrénaline ? Que ferions-nous sans cette
suprême angoisse, qu’aucun étranger ne peut comprendre ? L’anxiété,
familière aux seuls Israéliens, qui fait grimper notre pouls, entraîne notre
cœur dans des montagnes russes et nous fait frissonner de tout notre
corps de manière presque jouissive. Quelle sera notre raison d’être si
quelqu’un coupe le robinet de la pompe centrale ? Après tout, nous nous
sommes accoutumés à une menace hebdomadaire face à laquelle nous
sommes totalement impuissants ; à une nouvelle menace qui n’était jamais
encore survenue ; et cela uniquement comme bonus à l’incessante et

1. Cité par DORON ROSENBLUM, « The Dichter scale », Haaretz, 13 août 2004.
infinie série des 52 alertes terroristes. Tandis que nous enregistrions sa
plus terrible menace à ce jour, toutes les menaces du passé, de 3 à 7 sur
l’échelle de Dichter, défilèrent devant nos yeux. […] Dans un passé pas
si lointain, le rôle des organes de la Défense était de garantir la sécu-
rité, pas la peur. Les gouvernements et les dirigeants nous offraient une
vision et de l’espoir, pas des menaces. La tâche des experts était de
trouver des solutions, pas de lister les problèmes. Mais ce n’est plus le
cas. L’incertitude de notre existence même est devenue une sorte de
patate chaude. Le plus urgent semble être de la refiler à quelqu’un d’autre
le plus rapidement possible : du Premier ministre aux chefs de la Défense,
de la direction du Shin Bet et de son patron au comité des Affaires étran-
gères et de la Défense, des membres de la Knesset aux citoyens. Divulguez
une menace et cochez la case correspondante : vos arrières sont protégés. 55

J’ai prévenu, donc j’ai fait mon boulot. Mais qui allons-nous prévenir,
surtout maintenant que les travailleurs étrangers sont rapatriés 1 ? »

Faire admettre, ou plutôt rappeler aux Israéliens que les attentats terro-
ristes ne sont pas tant des manifestations d’intégrisme religieux (ce qui
permet à bon compte d’avaliser la thèse du « choc des civilisations »
entre les Juifs israéliens démocrates et les Arabes musulmans intégristes)
qu’une arme politique. Le PKK kurde en atteste, mais aussi l’Irgoun de
feu (pardon !) Menahem Begin. Quels bénéfices les Palestiniens
peuvent-ils escompter d’un renoncement « unilatéral » à la lutte armée
– ce que les Israéliens appellent le terrorisme – et jusqu’à quelles limites
les Israéliens comptent-ils pousser la patience des Palestiniens pacifistes
lorsque des familles entières sont menacées de représailles collectives
après un attentat, ou la préparation présumée d’un attentat, et que la popu-
lation palestinienne tout entière est soumise au régime des punitions (et
vexations) collectives. Voilà les questions que les Israéliens feraient
bien de se poser plutôt que de vouloir imposer leur « pax israeliana »
jusqu’à épuisement du dernier Palestinien insoumis.

1. Id.
Les forces de défense israéliennes et les médias israéliens 1 se félicitent
publiquement de leurs bons résultats à renfort de statistiques, comme
s’il s’agissait de comptabiliser les accidents de la route. En six mois,
« seulement 71 Israéliens ont été tués dans des attaques terroristes pour
121 l’an dernier durant la même période ». Il y a effectivement de quoi
pavoiser… Qu’au cours des seuls six derniers mois, pas moins de 3 000
Palestiniens aient été arrêtés, dont près de 100 volontaires à l’attentat
suicide interceptés en chemin vers le lieu de l’attentat, semble égale-
ment réjouir les commentateurs. Autre motif de satisfaction : l’armée
israélienne a pu économiser 11,8 millions de shekels en restreignant
leur recours aux chars d’assaut, aux hélicoptères et aux avions de combat
pour les « assassinats ciblés » – remarquable sens de la retenue. Ce qui
56 leur permet d’assurer dans la foulée qu’il n’y aurait « qu’un civil non
armé tué pour dix activistes armés » (chiffres contestés par l’Autorité
palestinienne qui parle plutôt d’un rapport de 1 à 3).

La dérive sécuritaire s’étend : sous couvert d’une formule pas très ima-
ginative mais qui fonctionne de façon quasi pavlovienne – le « terro-
risme » –, des milices privées se forment dans le pays, achevant de le
transformer en un vaste camp retranché et fortifié 2.

Jérusalem, 14 août 2004

Il est tout de même surprenant qu’avec une presse et des médias inter-
nationaux que les pro-israéliens qualifient de pro-palestiniens (tandis
que les pro-palestiniens les considèrent comme étant sous la coupe du
« lobby juif », comme il se doit), des propos aussi publics et officiels
que ceux faits en Israël par Sharon, qui déclare, par exemple, que « la
paix avec les Palestiniens ne sera pas à l’ordre du jour avant cent ans »,

1. AMOS HAREL, « Number game », Haaretz, 13 août 2004.


2. RONI SINGER, « In lieu of the boys in blue », Haaretz, 13 août 2004.
ne trouvent aucun écho chez nous. Peut-être est-ce là un effet d’accou-
tumance de l’opinion internationale, comme de l’opinion israélienne du
reste, qui ne s’émeuvent plus des violences quotidiennes commises dans
les territoires occupés, résignées face à l’impunité dont jouit le gouver-
nement israélien pour ces exactions en dépit de quelques résolutions
onusiennes ou de critiques européennes réitérées mais sans suites autres
que les répliques outragées, et outrageantes, des diplomates israéliens.
Rien que de tristement habituel en somme, et qui confère – le sens statis-
tique du terme supplantant ici le sens éthique – un semblant de norma-
lité à une situation profondément anormale. Les intellectuels, les
journalistes, les juges, en principe consciences et garants de la démo-
cratie, sont depuis longtemps aux ordres et ne trouvent plus guère à
redire à l’accélération des implantations de colonies et à leur agrandis- 57

sement spectaculaire dans les territoires occupés. Même le mouvement


« La Paix maintenant » est en pourparlers avec Sharon et envisage de
suspendre sa campagne « Évacuons les colonies. Choisissons la vie ! »
afin de ne pas nuire à ses efforts de désengagement unilatéral.

Six cents nouvelles habitations autorisées par le gouvernement ce 2 août


dans la colonie de Maalé Adoumim, qui compte déjà 30 000 résidents,
à l’Est de Jérusalem à laquelle elle sera reliée, et 2 000 logements supplé-
mentaires sont prévus dans la colonie d’Ariel, forte de 18 000 résidents
israéliens. Pour donner le change, Sharon démantèle 20 colonies
« sauvages », dont 4 seulement étaient habitées, et soumet à George
W. Bush une liste de 23 autres colonies à démanteler alors qu’il en existe
51 1 – escamotage que pratique ce gouvernement qui omet systémati-
quement de comptabiliser les villages palestiniens et bédouins « non
reconnus ». Cette opération de désinformation amène ainsi le candidat
républicain en campagne électorale à reconnaître le caractère irréver-
sible des autres colonies, ce qui revient à signer à Sharon un chèque en
blanc pour la suite des opérations. C’est ainsi qu’on construit ici ce qu’on

1. DROR EKTÈS du mouvement La Paix maintenant in Le Monde, 11 août 2004.


qualifie de « facts on the ground ». Toute la politique du logement du
gouvernement israélien consiste du reste à proposer à des Israéliens aux
revenus modestes des logements neufs dans un cadre de vie agréable
qu’ils ne peuvent espérer s’offrir de leur côté de la « ligne verte ». Pour
la plupart, ils ne se rendent même pas compte qu’ils vont habiter dans
les territoires occupés tant l’apparence de normalité y est puissamment
charpentée. Et ils n’accepteront bien entendu pas de devoir peut-être
un jour quitter ces villes nouvelles construites pour eux et opposeront
à ces évacuations la force de leurs voix électorales, autrement plus effi-
caces que la force de colons dispersés dans quelques avant-postes destinés
à être sacrifiés en contrepartie de ces colonies, elles, indéboulonnables.
Ce ne sont plus là quelques dizaines de colons fanatiques qu’on envoie
58 au front, mais des dizaines de milliers d’électeurs des classes moyennes
qui n’y vont pas par conviction idéologique mais par intérêt ou par néces-
sité économique. Sharon est passé maître dans cet art du double langage,
étendant les colonies en Judée et Samarie tout en parlant de retrait de
Gaza et de Cisjordanie et multipliant les clins d’œil à l’adresse de ses
électeurs du Likoud en se posant en centriste modéré tout en faisant
entrer des extrémistes religieux dans son gouvernement pour mieux neutra-
liser la gauche et les pacifistes. C’est que son objectif final demeure,
en dépit de ses proclamations d’intention et de son opération de charme
à l’endroit des médias et des capitales étrangères, d’entrer dans l’his-
toire comme le successeur de David Ben-Gourion (premier Premier
ministre de l’État d’Israël qui disait pourtant déjà de Sharon qu’il n’avait
pas de parole), c’est-à-dire comme celui qui aura rendu impraticable
toute souveraineté palestinienne, certainement pas comme le succes-
seur de Yitzhah Rabin. Comme le fait remarquer Zeev Sternhell dans
un article éclairant, en dépit des espérances naïves du mouvement La
Paix maintenant, comme des protestations des colons contre le projet
de « retrait unilatéral » de la bande de Gaza, « rien n’a changé dans la
conception générale de Sharon, et c’est s’illusionner que de placer des
espoirs messianiques en lui. En fait, pour lui l’évacuation de la bande
de Gaza n’est rien d’autre qu’un épisode dans la perspective du grand
dessein : il veut entrer dans l’histoire comme celui qui aura ruiné la
viabilité du nationalisme palestinien. Dans son esprit, il y a eu deux
étapes cruciales dans la guerre des Juifs pour le territoire : la première
fut magistralement inventée par David Ben-Gourion, et la seconde – le
morcellement et l’écrasement de la Cisjordanie – sera menée à bien par
lui 1. » Mais il ne faudrait pas s’illusionner sur la gauche israélienne
non plus, ni s’étonner des alliances apparemment contre-nature des
travaillistes avec une personnalité aussi sulfureuse que Sharon. Comme
le dit encore Sternhell, « il faudra un jour décider qui représente le parti
travailliste : l’aile qui est proche du Likoud ou ceux qui soutiennent
l’initiative de Genève ». Ce n’est pas pour rien que tant de dissidents
du Labor israélien ont formé des partis de gauche comme Ratz (mouve-
ment des droits des citoyens fondé par Shulamit Aloni, qui formera le
Meretz en 1992 avec le Shinui et le Mapam, ancien parti socialiste sioniste),
et militent dans des ONG non alignées sur le Labor. Après tout, le parti 59

travailliste israélien est celui qui, depuis David Ben-Gourion et Golda


Meïr jusqu’à Rabin, Peres et Barak, a organisé et mis en œuvre les colo-
nies (Ehud Barak qualifiait les colons de « nouveaux pionniers
d’Israël »), et ne se distingue donc guère des convictions de Begin ou
de Sharon en matière de politique territoriale et d’épuration ethnique.
Pour mémoire, cette politique redoutablement habile a été initiée par
les travaillistes dès 1967 et a été poursuivie très activement par les gouver-
nements Rabin, Peres et Barak.

Comment comprendre qu’un peuple de survivants de la Shoah et de


rescapés des camps, marqué aussi indélébilement par les infamies des
ghettos et des pogroms, de l’exode et de la haine raciale… ne se révolte
ni ne s’indigne à la vue de soldats portant l’insigne de David, casqués
et armés, tirant à balles réelles sur des enfants qui lancent des pierres
sur l’occupant dans leurs propres villes et villages ; d’hommes, de femmes,
d’enfants sommés de se séparer et d’attendre des heures, voire des nuits
entières, dans les tunnels puants au check-point de Gaza ; de pères de
famille et de vieillards se faire violenter, gifler et battre en public par

1. ZEEV STERNHELL, « Between the Hawara checkpoint and a new ghetto », Haaretz, 13 août 2004.
des gamins israéliens armés ; de mères de famille se faire insulter ; de
femmes enceintes ou malades empêchées de se rendre à l’hôpital, quand
bien même elles sont transportées en ambulance ; de travailleurs
contraints de venir chercher du travail en Israël pour nourrir leurs familles
empêchés de rentrer chez eux pour raison de sécurité nationale ; d’ou-
vriers palestiniens devant porter un casque marqué d’une croix rouge
pour les distinguer de leurs collègues juifs sur les chantiers… – toutes
choses que tous les Israéliens peuvent voir à la télévision ou dans leurs
quotidiens. N’y a-t-il vraiment que ce seul parlementaire à craquer qui
déclara qu’il revoyait sa propre grand-mère sous les traits de cette vieille
femme en pleurs devant sa maison rasée par les chars israéliens ? Où
est l’humanité (ne parlons pas même de compassion) de ces survivants
60 et de leurs enfants ? Comment s’accommodent-ils de ces méthodes qui
rappellent les jours les plus noirs de l’histoire du peuple juif ? Où est
l’honneur de Tsahal ? Que certains de ces actes aient été condamnés
par une cour de justice israélienne et que certains coupables aient été
châtiés n’enlève rien, pour moi, à l’horreur indicible que représente le
fait qu’ils aient pu être imaginés et perpétrés par des Juifs !

Peut-être les efforts du peuple israélien pour devenir une nation


« comme les autres » ont-ils dérapé et conduit à une forme de banali-
sation du racisme, tellement ordinaire ! Préjugés généralisés à l’encontre
des Arabes perçus comme des sauvages ou des animaux, des Européens
toujours suspects d’antisémitisme, mais aussi bien entre Juifs. Les propos
choquants du maire de la ville de Dimona qui reprochait aux nouveaux
immigrants de l’ex-Union soviétique de faire fuir les résidents plus ancien-
nement installés qui étaient, eux, « soigneusement choisis » (« Nous
avions des comités de sélection. On n’acceptait pas tout le monde ») –
réminiscence d’un temps pas si lointain où les Juifs étaient les premières
victimes de ces « sélections » – a suscité une vague de protestation.
Comme l’écrit le journaliste Daniel Ben-Simon, « Brill [le maire] a appris
sa leçon sur les mécanismes de la société israélienne au prix fort. Les
réactions déchaînées qui l’ont assailli de toutes parts prouvent que les
Israéliens, en dépit de leurs différences, sanctifient l’unité, la tolérance
et l’égalité. Ils n’acceptent pas la condescendance, le sectarisme ou une
attitude méprisante. Du moins pas quand il s’agit des Juifs 1. » De fait,
les Israéliens ont pu saisir la justice en invoquant une loi antiraciste
passée en 1986 pour demander la destitution du maire. Mais cela ne
suffit évidemment pas à éradiquer les préjugés des Juifs israéliens à
l’encontre de leurs concitoyens arabes ou même de leurs coreligion-
naires originaires du monde arabe – ce qui amena une frange de la jeunesse
sépharade à se définir comme les « Black Panthers » d’Israël pour dénoncer
ces discriminations. La discrimination se marque d’autant plus forte-
ment entre Juifs et non-Juifs, comme l’atteste cette plaque commémo-
rative honteuse érigée ce mois-ci à Jérusalem à la mémoire des victimes
d’un attentat suicide : séparé des noms de victimes juives qualifiées de
saints (kadosh) figure celui de Maria Antonia Reslas, une travailleuse
venue des Philippines, désignée simplement comme « madame », et 61

dont le nom fut immédiatement couvert d’éraflures, comme pour effacer


ce patronyme étranger.

Je butte une nouvelle fois contre mon ingénuité en découvrant les efforts
du lobby juif pour contrer l’adoption d’une résolution de l’ONU recon-
naissant le génocide arménien 2. Le principal argument évoqué, avec
embarras, par les organisations juives comme l’American Jewish
Committee tient aux intérêts stratégiques de l’alliance qui unit la Turquie,
les États-Unis et Israël tandis que certains activistes juifs craignent que
le terme de génocide ne soit galvaudé, comme s’il constituait désormais
une marque déposée du peuple juif l’autorisant au négationnisme de
toute autre entreprise d’anéantissement d’un peuple, et que, par une
suprême perversion de l’histoire, la Shoah était devenue son signe distinctif
consubstantiel, voire une distinction honorifique, un titre de gloire, un
quartier de noblesse conféré par leurs bourreaux, signant par là même
le triomphe des Nazis en réduisant l’histoire des Juifs à celle de leurs
persécuteurs.

1. DANIEL BEN SIMON, « Hot and hotter », Haaretz, 13 août 2004.


2. NATHAN GUTTMAN, « Armenian lobbyists are facing a lost cause », Haaretz, 12 août 2004.
Je rêve que le peuple juif tire sa fierté légitime de son histoire, de sa
résistance à toutes les oppressions, de sa force de caractère face à l’ad-
versité, de sa spiritualité, de son respect de la loi et de son sens de la
justice, de son amour du savoir et de la liberté, et non d’un statut de
victime millénaire dont l’indigne revendication signe en quelque sorte
le triomphe de ses bourreaux par-delà leur défaite. Il n’y a en effet ni
gloire ni fierté à tirer d’une condition de peuple victimaire qui n’est que
l’expression de sa négation orchestrée par ceux qui ne veulent que sa
disparition. Un peuple qui ne peut plus se définir que dans les termes
de ses ennemis et se reconnaît dans un destin qu’il n’a pas forgé lui-
même est un peuple vaincu. Mais lorsqu’il excipe de cette condition
infamante comme pour réclamer une qualité supérieure de victime qui
62 justifierait une forme d’impunité ou d’irresponsabilité politique, voire
d’insensibilité à la misère et aux malheurs des autres, comme il en a
malheureusement trop souvent pris l’habitude par facilité, complaisance
ou cynisme, ce peuple est un peuple perdu. Ce n’est plus de son inté-
grité ni de son honneur qu’il se déprend mais c’est son humanité dont
il se départit de la sorte. Cette humanité que des siècles d’exclusion et
de haine, de persécution et de terreur ne sont pas parvenus à lui dénier,
il se pourrait bien que, par le fait de ce tragique bégaiement de l’his-
toire qu’est le sionisme – parodie séculière de millénarisme messianique
qui se donne des airs de vision utopique émancipatrice –, le peuple juif
y parvienne en substituant à ses propres valeurs séculaires un ersatz de
destin national calqué sur un modèle de nationalisme obsolète au nom
duquel se sont déclenchées les guerres les plus meurtrières et les colo-
nialismes les plus bornés, sous prétexte que le peuple juif y aurait droit,
lui aussi, et que les souffrances causées par des siècles d’antisémitisme
légitiment à leur tour toutes les exactions et toutes les violences, les
violations du droit international comme l’incitation à la discrimination
raciale. Misère du sionisme !

Comme un antidote, une éclaircie dans le ciel plombé de l’idéologie


officielle et du refoulement d’une mémoire récente trop vive pour être
sereinement évoquée, une initiative marginale et courageuse du mouve-
ment Zochrot, dont le nom signifie « Souvenir », qui a appelé son site
« la Nakba en hébreu 1 ». Ses membres, qui sont convaincus que l’avenir
du peuple israélien ne peut se construire sans affronter ses peurs et ses
démons, sont déterminés à ramener à la mémoire et à reconnaître symbo-
liquement le passé occulté et enfoui des villes et villages palestiniens
en Israël. Cette entreprise est évidemment très controversée et rencontre
une grande résistance, comme lorsque des Palestiniens sont invités à
venir parler de leur vie passée sur les lieux devenus israéliens, dans les
rues rebaptisées depuis en hébreu et où Zochrot entend apposer des plaques
rappelant leur ancienne dénomination palestinienne. Après la question
du droit au retour des réfugiés, dont la reconnaissance même purement
symbolique véhicule toutes les hantises et les fantasmes des Israéliens
qui y voient la fin de l’État juif, la reconnaissance de la Nakba est sans
doute l’ultime tabou pour les Israéliens. Car ce qui est en jeu est bien 63

davantage que la réévaluation de la doctrine sioniste et des mythes fonda-


teurs de l’État d’Israël – déjà largement accomplie par les « nouveaux
historiens » israéliens 2 –, ce sont les fondements idéologiques mêmes
de l’État juif. Ainsi que l’exprime Eitan Bronstein, « Si le résultat est
qu’il ne peut y avoir d’État juif, alors il n’y en aura pas. Ma préférence
va à un État de la mer au Jourdain garantissant les mêmes droits à tous
les résidents et le respect de leur attachement à la terre 3. »

1. www.nakbainhebrew.org.
2. Sur la réécriture de l’histoire israélienne, voir notamment TOM SEGEV, 1949. The First Israelis,
Londres / New York, Free Press / MacMillan, 1986; SIMHA FLAPAN, The Birth of Israel. Myth and
Realities, New York, Pantheon Books, 1987; BENNY MORRIS, The Birth of the Palestinian Refugee
Problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge University Press, 1987; AVI SCHLAÏM, Collusion
across the Jordan. King Abdallah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, Oxford,
Clarendon Press, 1988; ILAN PAPPÉ, Britain and the Arab-Israeli Conflict, 1948-1951, New
York, MacMillan, 1988; BENNY MORRIS, 1948 and After. Israel and the Palestinians, Oxford,
Clarendon Press, 1990; ILAN PAPPÉ, The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951, New
York, I. B. Tauris, 1992; ILAN PAPPÉ, « Post-Zionist critique on Israel and the Palestinians »,
Journal of Palestine Studies, hiver 1997, vol. 26, n° 2. p. 9-41; EFRAIM KARSH, Fabricating
Israeli History. The « New Historians », Londres, Frank Cass, 1997 (pour une critique de l’article
l’Ilan Pappé cité précédemment); BENNY MORRIS, Righteous Victims. À History of thr Zionist-
Arab Conflict, 1881-2001, New York, Vintage Books, 2001; EUGENE ROGAN et AVI SHLAÏM,
La Guerre de Palestine. Derrière le mythe 1948, Paris, Autrement, 2002.
3. AVIV LAVIE, « Right of remembrance », Haaretz, 13 août 2004.
Jérusalem, 15 août 2004

Hier soir, invitation à dîner dans une somptueuse villa de style Bauhaus,
dans le quartier huppé de Herzlyia (mixte de Neuilly et de Dauville),
dans la banlieue de Tel-Aviv, chez la fille d’un célèbre architecte et
photographe israélien. Rencontrée un peu par hasard via un ami commun,
cette anthropologue de profession s’est proposée de nous faire rencon-
trer, mon amie en poste à la délégation de la Commission européenne
à Jérusalem (autant dire le diable) et moi-même (le renégat), la gauche
intellectuelle israélienne, et réunit à cette fin quelques amis à elle : un
docteur en kinésithérapie, deux artistes renommés en Israël, une
psychothérapeute et le porte-parole du Meretz (l’un des partis israéliens
64 les plus à gauche) à la Knesset. La conversation embraye très rapide-
ment sur les questions de politique israélienne et les propos sont éton-
namment tempérés, voire subversifs de la part d’un porte-parole
socialiste qui dénonce les offres timorées et vouées à l’échec de Barak,
les intentions de Sharon – bête noire de toute l’assemblée – sans épargner
la gauche israélienne coupable de n’avoir jamais voulu entendre les voix
palestiniennes modérées, condamnant l’usage exclusif de la force par
les Israéliens, trouvant les Jordaniens sympathiques, ne comprenant pas
pourquoi Israël s’enferme dans un ghetto par rapport à la communauté
internationale, et particulièrement par rapport à l’Europe diabolisée alors
que c’est le premier partenaire économique d’Israël, etc. Jusqu’au moment
de vérité, à savoir la sempiternelle question de l’antisémitisme euro-
péen qui taraude et hante tous les Israéliens, semble-t-il. Dès lors tout
bascule instantanément dans les pires accusations et clichés anti-euro-
péens : pêle-mêle, et chacun y allant de son couplet, nous nous enten-
dons accusés de financer le terrorisme palestinien, de le soutenir et d’y
applaudir, on nous rappelle que l’Europe est la terre de la Shoah et que
la France est un pays de collabos pro-nazis, on nous apprend que tous
les Juifs en Europe sont menacés et terrorisés au quotidien (jusque dans
ma propre université de Bruxelles, à ce qu’il paraît) et qu’ils songent
tous à émigrer, et que de toute façon l’antisionisme des Européens n’est
qu’une manière déguisée de se débarrasser une fois pour toutes de leurs
sentiments de culpabilité. CQFD. Ils évoqueront encore la difficile vie
des Israéliens (qu’on ne comprend pas assez en Europe) sous la terreur
palestinienne (terme commode qui subsume et qualifie à lui seul la condi-
tion palestinienne). Un peu plus tard, après cet assaut de courtoisie et
de diplomatie israéliennes, au moment de nous quitter le plus cordia-
lement du monde, l’une se réjouit de passer les mois à venir en Europe
et l’autre, le plus véhément contempteur de l’Europe nazie, confessera
que les Israéliens se veulent Européens et se demande comment faire
pour que ses filles puissent recouvrer leur nationalité… polonaise !

Les œillères que se mettent les Israéliens pour ne pas voir le problème
palestinien sont forcément pathogènes : à la bonne vieille paranoïa des
familles est ainsi venue se surajouter une couche de schizophrénie. Ils
en viendraient presque à ne pas comprendre pourquoi ils ne peuvent 65

siroter tranquillement leur café sur les terrasses comme à Paris ou faire
la fête dans les bars comme à Barcelone.

La notion d’identité européenne semble intriguer nos hôtes israéliens


qui ne parviennent pas à comprendre que cette identité puisse reposer
sur d’autres ressorts que l’émotion et l’affect – ce qui en dit long sur la
difficulté de traiter rationnellement et de manière non monolithique la
question identitaire israélienne, alors que les Juifs diasporiques peuvent
concevoir une identité plurielle (juive, arabe et française, par exemple,
pour les Français juifs sépharades originaires d’Afrique du Nord). Il me
faut rappeler, face à la perplexité de mes interlocuteurs, que cette iden-
tité renvoie non pas à une conception communautariste et naturaliste de
la géographie (l’ancrage dans une terre ou un territoire) et de l’histoire
(les racines confessionnelles ou culturelles d’une histoire commune) mais
aux ailes plutôt qu’aux racines, pour reprendre une métaphore juive,
c’est-à-dire à l’adhésion volontariste à un projet rationnel forgé par
l’esprit humain sur les bases, précisément, du dépassement du déter-
minisme de l’identité confessionnelle (du moins pour les Européens qui
refusent de labelliser l’Europe comme essentiellement et exclusivement
chrétienne) et fondé sur l’adoption de droits naturels universels démo-
cratiques. En d’autres termes, qu’on peut (même si cela ne fait visible-
ment pas l’unanimité au sein même des nations européennes) concevoir
l’Europe comme un projet commun et non comme un passé commun
(après tout l’Europe a une histoire commune extrêmement forte, même
si douloureuse parfois, avec le monde musulman et ottoman, de
l’Espagne à la Grèce en passant par la Hongrie et l’Autriche), son iden-
tité sur le mode politique de la citoyenneté et non sur le mode ethnique
du droit du sang, et sa culture comme celle du respect des droits de
l’homme, dont le droit à la liberté confessionnelle. Ce qui fait du projet
européen un programme utopique autrement plus exaltant que la défense
d’intérêts économiques communs ou de valeurs propres à opposer au
monde extra-européen. Du reste, la logique qui sous-tend les réticences
de certains Européens à l’entrée de la Turquie dans l’Union, sous prétexte
d’une solution de continuité historique, géographique ou confession-
66 nelle (le « cultuel » étant ici abusivement confondu avec le « culturel »
pour bien marquer le soi-disant « choc des civilisations »), devrait conduire
à (ré)intégrer une large part du continent américain, entre autres, ou au
contraire exclure les régions et départements européens d’Outre-Mer,
et, de manière plus inquiétante, à considérer tout citoyen européen juif,
musulman, bouddhiste ou même athée comme non pleinement euro-
péen, si l’on suit les arguments des tenants d’une Europe chrétienne !
Solution – j’en reviens à mon affaire – adoptée par les sionistes israé-
liens favorables à un État juif. (Lu dans le programme du Meretz : « Israël
est un État juif et démocratique, un État qui appartient à tous ses citoyens,
Juifs et Arabes confondus. » Trouver l’erreur !)

Je veux bien admettre une multitude de péchés pour l’Europe, mais certai-
nement pas un seul : celui d’être antisémite, ou plus exactement judéo-
phobe. Si l’on veut accabler l’Europe (ou l’Amérique ou Israël pour le
coup), ce ne sont pas les motifs qui manquent, mais ne s’indigner sélec-
tivement que des incidents contre les Juifs au point d’en faire une obses-
sion insensible aux autres formes tout aussi intolérables de racisme n’est
pas acceptable. Je comprends, et pour cause, l’inquiétude de la commu-
nauté juive face à ce qui apparaît comme une recrudescence de graves
incidents antisémites, en France notamment, mais il faut bien voir que
la presse ne mentionne les cas de profanations de cimetières musul-
mans et chrétiens qu’à l’occasion de l’annonce de profanations de tombes
juives, par exemple. Un macabre décompte des profanations de cime-
tières en France ces trois derniers mois indique trois cimetières juifs
profanés pour quatre cimetières chrétiens et quatre cimetières musul-
mans 1. Quant au dit Pinheas (nom d’un personnage de la Bible adepte
de la pureté qui assassina une prostituée arabe et son client juif), un
jeune homme instable impressionné par des néo-nazis… américains, ce
n’est tout de même pas Hitler et il ne justifie pas qu’on évoque de nouvelles
nuits de cristal comme l’ont effrontément osé des « journalistes » et des
« intellectuels » français dans les médias. Et si tout le monde s’est ému
de ses sinistres inscriptions dans le cimetière juif de Lyon, comment ne
pas s’émouvoir que la victime maghrébine de Pinheas, agressée à coups
de hachette, n’apparaisse qu’en filigrane dans les récits qu’en fit la presse,
comment ne pas s’émouvoir non plus que la mythomane du RER, Marie 67

Leblanc, ait songé à s’excuser auprès de la police et de la SNCF mais


pas auprès des populations africaines et arabes une fois de plus diffamées
– ce dont seule dans la classe politique française Simone Weil s’est
émue et indignée. De son propre aveu, accuser des Maghrébins allait
de soi. « Quand je regarde la télé, c’est toujours eux qui sont accusés 2 »,
dira-t-elle. Imagine-t-on, en revanche, un seul instant qu’un Arabe ou
un Africain ose se rendre dans un commissariat de police en France, ou
ailleurs en Europe ou en Amérique pour le coup, pour déposer plainte
contre un Français qui l’aurait traité de « sale bicot » ou de « bougnoule » ?
Chirac, coutumier des sorties sur « le bruit et les odeurs » et autres bavures
médiatiques, s’est encore fendu d’un mémorable lapsus en guise d’ex-
cuses : « Nos compatriotes juifs, musulmans, ou d’autres, même tout
simplement parfois des Français […] 3 ».

1. Le Monde, 11 août 2004.


2. Libération, 27 juillet 2004.
3. DIDIER HASSOUX, « Juifs, musulmans ou tout simplement français », Libération, 15 juillet
2004.
Jérusalem, 16 août 2004

La population israélienne est épuisée par l’état d’alerte permanente et


la récession économique ; son opinion publique et même ses intellectuels
sont blasés de lire les médias qui dénoncent les magouilles et fustigent
les errements de ses dirigeants ; ses médias se lassent de rapporter les
sempiternels attentats suicides et les accrochages aux check-points ; les
militaires sont fatigués de cette sale guerre d’occupation et les familles
sont épuisées par tant de souffrance, de peur et de désespoir. Seuls les
politiciens semblent plein d’allant pour former de nouvelles coalitions
gouvernementales, pour se fâcher avec le monde entier et refuser tout
dialogue avec les Palestiniens. On ne dira jamais assez les vertus vita-
68 minées du pouvoir. (Le constat vaut aussi pour les Palestiniens.)

Dîner à la maison hier soir avec quelques amis. On termine la soirée


entassés sur la terrasse, bercés par le vin français et la musique cubaine,
quand éclate une salve de mitraillette non loin. Ce matin, on entend de
la salle de bains une série de coups de feu suivis de sirènes d’ambu-
lances et de voitures de police. On apprendra plus tard par les médias
qu’il s’agissait d’un « désaxé » palestinien qui a poignardé au cou un
« garde frontière » israélien avant de se faire abattre par le militaire
blessé sur la « ligne verte ». Cette fameuse « ligne verte » qui sépare
le quartier de Morasha (Musrara pour les Palestiniens dont les Juifs ortho-
doxes, et moi-même, occupons désormais les confortables et spacieuses
maisons passées aux mains des Israéliens) et la vieille ville à quelques
dizaines de mètres de distance à peine.

Jérusalem, 17 août 2004

Moi qui trouvais l’engagement à gauche de Haaretz un peu timoré, voici


ce qu’on peut lire dans un encart de l’association Women in Green (lobby
ultra-nationaliste israélien) publié par son confrère, le Jerusalem Post,
accompagné d’un dessin représentant un bonhomme de papier fait avec
des pages du journal Haaretz illustrées de photos d’Arafat et menaçant
du poing une jolie colonie israélienne : « Haaretz est un journal d’obé-
dience travailliste. Il est toujours lu par des personnalités importantes
de notre gouvernement qui occupent des positions de hauts fonction-
naires mais conservent leur loyauté au parti travailliste. Haaretz a depuis
longtemps perdu le contact avec la majorité des Juifs d’Israël. Il persiste
toutefois avec arrogance dans ses vues gauchistes et laïques ; il ne prétend
pas être objectif. Il y a quelques semaines, eu égard au plan de retrait
des territoires de Sharon, il a fait état de déclarations honteuses dont
traite le dessin d’Oleg [l’auteur du dessin en question]. Haaretz ignore
complètement l’implication de la chaîne humaine qui s’est tenue il y a
deux semaines ; plus de 200 000 Juifs ont participé à l’événement. Peres
et Haaretz prétendent faussement encore représenter l’opinion majori-
taire en Israël. Ils soutiennent en général le nettoyage ethnique des Juifs 69

de Gaza engagé par Sharon. En fin de compte, c’est quand même une
partie vitale de la Terre promise par Dieu aux Juifs 1 ! »

Depuis quelques jours, je constate dans la presse l’apparition d’articles


qui préconisent une réconciliation, au moins diplomatique, avec l’Eu-
rope. Ce n’est évidemment pas l’amitié qui dicte ce mouvement mais
bien la crainte de sanctions, à la suite notamment de l’arrêt de la Cour
internationale de justice de La Haye, et le constat que la rhétorique de
la « guerre contre le terrorisme » et du « choc des civilisations » n’a
pas pris en Europe comme en Amérique, pas plus que les promesses de
paix du fauteur de troubles Sharon.

Jérusalem, 18 août 2004

La population israélienne est enfin descendue dans la rue ; une foule


s’est massée devant la résidence du président à Jérusalem pour protester
contre le massacre… sur les routes 2. J’avais déjà pu constater la conduite

1. Jerusalem Post, 17 août 2004.


2. Haaretz, 17 août 2004.
imprévisible des automobilistes israéliens qui me font penser à cet oncle
qui versa dans le ravin en chassant une mouche qui s’était introduite
dans l’habitacle de sa voiture, ou à cette cousine qui réussit à bousiller
le moteur de sa voiture flambant neuve le temps du trajet entre le conces-
sionnaire et son domicile (elle avait oublié d’enlever le frein à main).
Je ne m’étonne guère de l’ampleur de l’hécatombe. Ici les assurances
ne s’embarrassent pas de savoir qui est en tort dans un accident de la
route. Et le journal qui rapporte le cas de ce camion dont les freins ont
lâché et qui a dévalé une côte et tué sur son passage quatre personnes :
on apprendra que son propriétaire en est à sa… 128e infraction au code
de la route, ce qui ne l’a nullement privé de son permis de conduire.
Les auto-écoles ont dû faire faillite en même temps que les écoles hôte-
70 lières par ici.

La sincérité et l’humour dont fait preuve le directeur du ministère des


Affaires étrangères qui part à la retraite tranchent avec la langue de bois
à laquelle nous a accoutumés la diplomatie israélienne. Son discours
d’adieu est un modèle du genre : il y remercie ses collègues « qui m’ont
prodigué leur amitié et leur aide, et aussi ceux qui m’ont constamment
rappelé à la réalité, avec ses complications bureaucratiques et ses limi-
tations inhérentes à la nature humaine ». Yoav Biran évoque encore la
diplomatie israélienne qu’il qualifie de « politique d’autopersuasion » :
« pour quelqu’un qui s’autopersuade de son bon droit, si le monde ne
le comprend pas, il n’y a que deux explications possibles : soit nos émis-
saires, le ministère des Affaires étrangères et nos ambassadeurs, ne savent
pas comment faire passer le message, soit le message passe mais le desti-
nataire est antisémite 1 ».

1. ALUF BENN, « Departing Director of Foreign Ministry airs some grievances », Haaretz, 17 août
2004.
Jérusalem, 19 août 2004

Le fin mot de l’énigme Arno Klarsfed m’est livré en couverture d’un


numéro spécial d’Israël Magazine tout à la gloire de Tsahal : « Arno
Klarsfeld soldat d’Israël » peut-on y lire. Intrigué, j’emporte ce maga-
zine français que je ne connais pas. L’édito titré « Tsahal, Dieu et l’his-
toire » annonce la couleur : « Quand je songe à ces jeunes hommes qui
défendent pied à pied ce pays valeureux, car né dans les fumées fétides
d’Auschwitz et de Treblinka, je ne peux m’empêcher d’avoir des haut-
le-cœur en voyant – ils ont tendance à vivre en groupe dorénavant, comme
les singes et les termites – la cohorte d’imbéciles et de faux-culs […]
qui dissertent savamment sur Israël, sur l’alyah, sur Tsahal, sur le mur
de sécurité, eux qui dorlotent bien au chaud leurs doigts de pied dans 71

leurs escarpins parisiens 1. » Le courrier des lecteurs triés sur le volet


(nausé)abondent dans le même sens : « Si je devais acheter le maga-
zine uniquement pour votre éditorial, je le ferais sans problème. Outre
qu’il est remarquablement écrit, il a l’avantage de dire, avec humour et
finesse, les choses que tous les autres refusent de dire. » « Nous espé-
rons qu’il y aura encore des Français pour résister à l’esprit d’Eurabia. »
« La Paix maintenant + Charles Enderlin = 5e colonne. » Ou encore
« M. Sharon dérange beaucoup de personnes en France et dit tout haut
ce que nous pensons tout bas, nous les Juifs de France 2. » Comme quoi
la rhétorique néonazie recyclée au Front national fait des adeptes… Quoi
qu’il en soit, au détour d’annonces immobilières pour des immeubles
construits dans les territoires occupés (comme disent les antisémites,
évidemment) et d’une chronique « littéraire » d’un certain Guy Millière
qui ironise sur la martyrologie islamique tandis qu’un peu plus loin s’éta-
lent sur une double page les portraits des « martyrs de Tsahal », je découvre
une photo pleine page d’Arno, mannequin habillé par Tsahal, brushing

1. ANDRÉ DARMON, « Tsahal, Dieu et l’histoire », Israël Magazine, hors-série « spécial Tsahal »,
2004.
2. Israël Magazine, op. cit.
impeccable, uniforme immaculé, chemise et pantalon tout droit sortis
du pressing, armé d’un fusil-mitrailleur d’apparat, déclarant : « Si les
jeunes Français veulent faire quelque chose pour Israël, c’est venir, mettre
l’uniforme et défendre la terre d’Israël. On vous attend 1 ! »

Jérusalem, 20 août 2004

Je consulte ma boîte à messages électroniques et tombe sur un mail


d’un certain Schlomo Ben-Ama dont voici la teneur :
« Un ami m’a fait passer ton “journal” (Dieu fasse que l’encre
ne soit jamais souillée et tes caractères imprimés !)
72 Je ne voulais d’abord pas te répondre : en effet, ni ton acrimonie
ni cet ennui manifeste que tu cherches vainement à ruser en tartouillant
ces pages infectes ne peuvent valoir qu’un homme comme moi, qui craint
et obéit les justes commandements de notre Seigneur et tente, avec humi-
lité, d’épouser son œuvre, se perde à discuter tes arguties. Amalek a
mille suppôts, la plupart de ton genre : mineurs et veules. Mes étudiants
me l’ont rappelé : c’est à les combattre, un par un, comme les “cafards”
que tu feins de mépriser, et comprendre, que la plaie se résorbe.
Ta prose est navrante toi qui signes chef : on ne peut haïr avec
drôlerie, ou tourner en ridicule les efforts millénaires et réussis d’un
peuple qui fut le premier à choisir Dieu. Nul doute que tes amitiés arabes
– les mêmes qui te font détourner le regard quand une jolie jeune femme
se propose de t’aider ou regarder comme d’inutiles instruments de parade
ces armes que certains d’entre nous portent – auront abreuvé l’océan
de tes erreurs.
Tu as raison : on ne peut être juif sans l’être ou le penser, juif et
assimilé, juif et se vouloir en même temps arabe et européen. C’est cette
raison bien comprise qui permet à des millions de Juifs de vivre l’idéal
d’Israël. »

1. Cité par SYLVIE HADDAD, « Les garde-frontières : une unité d’élite, auxiliaire de Tsahal »,
Israël Magazine, op. cit.
Je bous instantanément mais décide néanmoins de lui faire une réponse
aussi courtoise que possible :
« Cher Monsieur shlomo508,
(Je n’ai pas l’avantage de vous connaître – se présenter est pour-
tant la plus élémentaire des politesses lorsqu’on se permet d’écrire à un
inconnu, à moins que vous ne soyez un représentant du Tout-Puissant
parlant en Son Nom ?)
Je ne sais par quelle bienveillante action et à quel titre votre « ami »,
lui aussi anonyme, vous a transmis mon journal, dont je revendique la
subjectivité, et constatant que nous n’avons effectivement rien à nous
dire, je vous suggère de ne pas perdre votre temps à me lire, ni me faire
perdre le mien à devoir supporter vos imprécations.
Shalom et bonjour chez vous. » 73

Je presse dans le même temps mes correspondants de ne pas diffuser


mon journal à n’importe qui, avec mon adresse mail en prime, car je
ne tiens pas à collectionner ce type de témoignages de sympathie et
autres lettres comminatoires. Une amie, plus fine que moi, subodore un
canular. De fait, le coupable se dénonce ; c’est l’un de mes amis, desti-
nataire de mon journal, qui me présente ses excuses pour cette facétie
d’un goût douteux. Comme dans le cas de Marie Leblanc et de son affa-
bulation raciste, le plus affligeant est qu’une telle intox soit « crédible ».
Et ici aussi, la victime n’est pas tant la dupe que la population carica-
turée et stigmatisée qui en fait les frais. En l’occurrence les Juifs reli-
gieux que je ne porte pas particulièrement dans mon cœur mais qui ne
méritaient pas une telle injure – ce que me feront remarquer quelques
correspondants juifs qui me tiendront rigueur d’être tombé dans le panneau
et y verront le signe indubitable de la « haine de soi » du « Juif honteux »
que je ne peux manquer d’être à leurs yeux.

Du reste, mon journal n’est pas du goût de tout le monde, et l’on commence
à me le faire savoir : il y a ceux qui ne connaissent pas la réalité du
terrain et trouvent que, franchement, j’exagère ou qui me reprochent le
ton aigri, agressif, blessant, arrogant de mes propos. Et puis ceux qui
sont d’accord sur le fond mais qui redoutent les récupérations et les
instrumentalisations de ce journal. Je n’ai sans doute pas assez insisté
sur le fait qu’un journal de ce type, écrit à chaud, pour n’être ni intime
ni confidentiel, requiert de la connivence et une bonne dose d’indul-
gence de la part de ses lecteurs. La tenue de ce journal est, en effet, ce
qui me permet d’accuser et d’amortir le choc autant que de témoigner
de la violence que porte cette réalité dans laquelle je suis immergé sans
y avoir été préparé ; mes chroniques en portent dès lors la trace, mais
trahissent plus encore mes réactions brutes (et brutales plus souvent qu’il
ne faut). C’est aussi une manière, pour moi, rétrospectivement, et pour
les lecteurs, d’objectiver mes propos en les rapportant au contexte
émotionnel et affectif qui les inspire au moins partiellement (un peu
comme une photographie d’un site sur laquelle figure un indice
74 d’échelle, ou une reproduction d’une œuvre d’art à côté de laquelle on
a pris soin de placer une charte de couleurs comme référence et mesure
du biais que la prise de vue à fait subir aux couleurs réelles). C’est ce
qu’ont compris nombre d’anthropologues, par exemple, qui tiennent un
journal de leurs enquêtes ethnographiques, et dont la publication peut
le cas échéant révéler des traits de caractère ou des jugements de valeur
fort peu scientifiques, voire déplaisants. Mais ce dispositif témoigne
néanmoins d’un souci d’honnêteté intellectuelle. Toutefois le risque de
voir certains propos caustiques, tenus en toute liberté dans le confort
de relations épistolaires complices, servir des fins ou être entendus en
un sens que je ne cautionnerais pas existe bel et bien et me tracasse au
point que je ne suis pas sûr de ne pas décevoir mes amis qui me pressent
de les publier sans repentirs, en atténuant en vue de leur publication les
accents les plus véhéments et en gommant certaines saillies inutilement
offensantes qui n’avaient d’autre ambition que de me défouler ou de
faire rire.

Jérusalem, 21 août 2004

Journée commencée par un brunch à l’hôtel King David en ce jour de


shabbat. Passé le barrage de la sécurité (des journalistes viennent de
démontrer avec quelle facilité ils ont pu introduire des explosifs dans
la plupart des palaces de la ville et les agents de sécurité sont évidem-
ment piqués au vif), on nous installe dans la grande salle à manger bruis-
sant de l’agitation de pas moins de 200 personnes. À notre demande de
nous voir servir un expresso et des œufs brouillés, le serveur de cet
hôtel international mondialement connu nous explique, un peu embar-
rassé, que c’est shabbat et qu’il ne peut que nous proposer du café réchauffé
et des œufs froids (pour 125 shekels, soit environ 30 euros tout de même).
C’est alors qu’on réalise que nous sommes les seuls clients non ortho-
doxes dans cette assemblée qui trempe ses lèvres dans son vin de carmel,
rompt rituellement le pain et psalmodie à voix haute en famille des
psaumes, et que tous les serveurs sont palestiniens. (Inutile de préciser
que si quelqu’un s’avisait dans ce cadre d’entonner un aussi vibrant « Je
vous salue Marie » ou une sourate du Coran, l’illuminé se ferait sortir 75

sur le champ, et manu militari.)

Direction Bethléem : comme y invite le règlement israélien relatif aux


check-points, avec sa plaque d’immatriculation blanche réservée au
personnel des ambassades, des consulats et des délégations internatio-
nales, notre véhicule double la quarantaine de conducteurs palestiniens
outrés à l’arrêt. (Pour rappel, les rares Palestiniens qui obtiennent encore
l’autorisation de se rendre à Jérusalem – les plus anciens se rappellent
qu’ils s’y rendaient régulièrement à pied pour y vendre leurs produits
ou rendre visite à leur famille – mettent à présent près de 5 heures pour
ce trajet de 5 kilomètres à peine, qui nous aura pris tout au plus 15 minutes.)
Cinquante mètres plus loin, bonjour le mur qui traverse et barre la route.
On emprunte une déviation pour rejoindre Bethléem. Visite de l’église
de la Nativité après avoir répondu à quelques questions d’un policier
palestinien préposé à une enquête touristique sur la fréquentation de
cette église encore criblée de balles israéliennes. Je me souviens que,
pour faire sortir les Palestiniens qui s’y étaient réfugiés il y a peu, l’armée
israélienne avait diffusé en continu par les haut-parleurs des cris d’ani-
maux qui résonnaient dans toute la ville, infligeant cette torture psycho-
logique à toute la population, comme à l’habitude des punitions
collectives israéliennes. (Le souvenir de cet épisode me revient en pensant
aux gardes pénitentiaires répondant ces jours-ci à la grève de la faim
entamée par les prisonniers palestiniens qui réclament des conditions
de détention plus humaines et la cessation des arrestations arbitraires
qui se prolongent durant des mois, voire des années sans jugement, en
allumant des barbecues sous leurs nez.) Visite du Centre pour la paix,
édifié en béton sur le site d’une superbe bâtisse ancienne qui faisait la
fierté de la ville, rasée pour faire honneur au nouveau millénaire qui
devait marquer la proclamation d’un État palestinien souverain, et subsé-
quemment la sortie de l’isolement et de la récession économique pour
la population, ce dont témoigne symboliquement le triste monument à
l’entrée de la ville, une inscription au néon éteinte qui salue la visite de
Yasser Arafat, confiné depuis dans sa muquatta de Ramallah, ou encore
ce somptueux palace reconverti en complexe hôtelier inauguré… au début
76 de la seconde intifada et dont l’enseigne commence à perdre de sa superbe,
comme toutes les infrastructures touristiques en attente d’une conjonc-
ture plus clémente. Curieusement, toutes les voitures cabossées qui traver-
sent la place de Bethléem arborent sous le rétroviseur intérieur une main
de Fatima et… un drapeau américain. Il est vrai que beaucoup de
Palestiniens ont de la famille aux États-Unis, mais dans le contexte poli-
tique que l’on connaît, cette manifestation de sympathie à l’égard de
cet allié indéfectible d’Israël laisse songeur – même si l’on peut y voir
une supplique plutôt qu’une marque d’allégeance.

Sortie de Bethléem : nouveau contrôle au check-point. Direction


Jéricho, check-point avant d’atteindre cette ravissante bourgade que l’on
ne s’étonnerait pas de trouver en Provence ou en Toscane, mais ici
condamnée à la stagnation et à l’isolement. Re-check-point pour sortir
de Jéricho et arrivée à la mer Morte qui borde la Cisjordanie et laisse
voir les côtes jordaniennes en face, mais les Israéliens occupent tout le
littoral, sécurité oblige.

Retour à Jérusalem pour un dîner très plaisant et totalement décontracté


dans un restaurant de Jérusalem-Est : pas un porte-flingue à l’horizon,
des serveurs aux petits soins et le sourire en prime. Aucun Israélien ne
se risquera bien sûr à venir dîner dans un endroit aussi peu sécurisé. Du
reste, mis à part les soldats, les colons et Sharon, quasi aucun Israélien
ne se risque en territoire palestinien. Une amie israélienne ayant grandi
et vivant à Jérusalem téléphona un jour, paniquée, pour qu’on vienne
la chercher : elle s’était aventurée dans la vieille ville et craignait pour
sa vie : le seul fait de se savoir entourée de Palestiniens la terrorisait.
Pour l’anecdote, la délégation de la Commission européenne à Jérusalem-
Est s’est décidée à engager une équipe de sécurité. Ces agents palesti-
niens sont notamment chargés d’assurer la protection des membres du
personnel de la Délégation et font des rondes jusqu’aux abords de leurs
domiciles. Les voisins israéliens sont ainsi venus s’enquérir de cette
présence suspecte dans leur quartier et se sont montrés rassurés de se
savoir placés sous bonne garde, mais en même temps extrêmement désta-
bilisés de se savoir surveillés par… des Palestiniens.
77

Moi qui viens pourtant d’une ville réputée pour ses trottoirs maculés
de crottes de chiens, j’ai rarement vu autant de clébards qu’à Jérusalem :
caniches, dobermans, bergers allemands et autres loups d’Alsace pul-
lulent littéralement. C’est d’autant plus inattendu que les Juifs n’ont
jamais été particulièrement attachés aux chiens et autres animaux domes-
tiques en Europe, et encore moins en Afrique du Nord. Peut-être est-ce
une façon de se différencier de leurs voisins arabes ? Comme le musi-
cien israélien d’origine marocaine très cool qui habite l’immeuble et
qui demande qu’on promène son chien pendant shabbat. (Il faudra un
jour que je m’informe sur les règles qui précisent ce qui est autorisé et
ce qui est interdit pendant shabbat. On ne peut travailler ce jour-là ni
même appuyer sur un bouton – d’où les ascenseurs de shabbat
construits dans les bâtiments neufs, ou encore les clés que les ortho-
doxes cousent à leur habit car ils ne peuvent les porter, ce qui serait
assimilé à travailler, voire à faire travailler les clés ! Cela me rappelle
une anecdote racontée par une amie juive qui a grandi à Brooklyn et
qui est restée persuadée jusqu’à son adolescence que chaque famille
juive avait un Italien à demeure pour venir allumer et éteindre la lumière
pendant shabbat.)
Jérusalem, 22 août 2004

Journée paisible à la plage à Jaffa, hier « perle de la Méditerranée »,


aujourd’hui banlieue délabrée de Tel-Aviv qui projette son ombre sur
cette aire pleine de charme qui conserve quelques vestiges de sa splen-
deur passée et que convoitent les promoteurs immobiliers israéliens.
Les yuppies s’y installent dans les maisons fuies par leurs propriétaires
palestiniens ou y reconstruisent des habitations que les Palestiniens se
voient, eux, interdits de rénover par la législation israélienne. Chinant
dans le vieux quartier où se trouve un marché aux puces très vivant, je
découvre ainsi une boutique ravissante tenue par une Israélienne d’ori-
gine anversoise qui importe du mobilier indonésien et se flatte d’y habiter
78 une « magnifique maison arabe » (sans se préoccuper du sort de ses
anciens propriétaires arabes, il va sans dire). On peut encore y prendre
un rafraîchissement dans une charmante petite maison arabe reconvertie
en café avec vue sur la côte de Tel-Aviv – hérissée de buildings roses
et gris qui contrastent avec l’élégance des rues et des maisons blanches,
sobres et élégantes, inspirées du Bauhaus dont sont issus nombre des
architectes qui ont bâti le cœur de la ville. Directement située sous la
terrasse, l’œil repère instantanément la mosquée si reconnaissable qui
orne toutes les cartes postales du vieux Jaffa pittoresque et que l’on
reconnaît sur le tableau ancien qui trône sur le mur de l’établissement…
Sauf qu’une hideuse construction en béton se prépare à venir boucher
la vue en prenant appui sur la mosquée, d’un côté, et sur une petite
église, de l’autre. Ironie ou cynisme, l’association des architectes israé-
liens a élu domicile à quelques pas de là ! Voilà comment, pour des
motifs plus idéologiques que spéculatifs, les Israéliens effacent progres-
sivement Jaffa – et les symboles manifestes de son histoire – de la carte
pour y superposer Yaffo, en hypothéquant leur propre qualité de vie et
leurs ressources paysagères. Amos Oz déclarait qu’il irait aimer ailleurs
qu’en Palestine ; je crains fort pour ma part qu’Israël, avec ses côtes et
ses frontières bétonnées, ne soit pas aujourd’hui la meilleure destina-
tion, ni pour aimer et être aimé, ni même pour jouir de ce que cette terre,
tant convoitée, pourrait avoir à offrir sous l’administration israélienne.
Jérusalem, 23 août 2004

Revu ce matin, à Jérusalem, un des artistes présents au dîner à Herzlyia.


Nous avions convenu de nous revoir pour qu’il me montre son travail
et il se propose de me montrer sa ville. Je me rends à ce rendez-vous
avec autant d’appréhension que de réticence : après tout, il s’était montré
le plus virulent dans la dénonciation de l’Europe antisémite et, en outre,
notre hôtesse me l’avait d’emblée présenté comme un artiste qui travaille
sur la « terreur » ! C’est du moins comme cela qu’elle interprétait ce qui
m’apparaîtra à moi comme un travail pop critique déconstruisant ou,
plus exactement, constatant la désagrégation des mythes fondateurs de
la société israélienne telle que son épouse et lui, longtemps kibboutzniks
et communistes, la connurent et l’aimèrent, en surimposant notamment 79

sur des pages de magazines propagandistes des années 1960, repré-


sentant la valeureuse jeunesse des kibboutzim, et des années 1970 à la
gloire de Tsahal vaillante et victorieuse, de noirs spectres inquiétants
et menaçants. On peut certes y voir des larmes et du sang, des armes et
de la violence, mais en faire une allégorie du terrorisme en dit évidem-
ment plus long sur la psyché traumatisée du public israélien que sur
l’œuvre en question.

Le rendez-vous est pris dans le vieux quartier populaire de Jérusalem-


Ouest que ne renseigne aucun guide touristique en dépit de son charme
et de son intérêt tant architectural qu’historique et humain. En déam-
bulant à travers ses ruelles et ses passages, tandis que je m’enchante de
leur harmonie et de leurs qualités esthétiques, il m’explique que la muni-
cipalité prévoit la construction de tours au centre-ville, que les anciennes
maisons arabes ou de style Bauhaus construites par des immigrants
d’Europe centrale entre les années 1910 et 1930 sont progressivement
remplacées par des constructions modernes, sans égard aucun pour l’en-
vironnement urbanistique ni pour la qualité architecturale, au point que
les architectes en Israël sont parfois qualifiés de « prostitués ». C’est,
à son sens, toute la mentalité israélienne qui se corrompt sous les coups
de boutoir du libéralisme de Netanyahou et du cynisme politique de
Sharon, la roublardise et l’intérêt personnel l’emportant désormais sur
les idéaux. Il me confie encore sa rage de voir s’effondrer l’esprit de
solidarité, le modèle socialiste, l’esprit de liberté et de tolérance qui
étaient, selon lui, le ferment de la société israélienne, et son profond
désarroi face à sa transformation en une société individualiste, consu-
mériste, militariste et de moins en moins libérale (au sens intellectuel
et non économique du terme) avec l’arrivée massive d’immigrés, pour
l’essentiel religieux, voire orthodoxes coïncidant avec l’exode des intel-
lectuels et des artistes inquiets, frustrés et dépités par la tournure des
événements. Il s’étonne du reste de ce que l’état de guerre ne s’accompagne
pas, en Israël, comme ce fut le cas en Europe, notamment durant les
deux guerres mondiales, d’avancées sociales et d’un élan de solidarité
sociale. Le gouvernement vient ainsi, par exemple, de couper vigou-
80 reusement dans les systèmes de pension et les allocations de soins de
santé pour les personnes âgées : il y a eu pour toute protestation… une
quarantaine de vieux qui sont descendus dans la rue. Père de deux enfants
qui, comme tous les Israéliens, vont devoir servir dans l’armée, il est
consterné de la publication dans le journal Yedioth Ahronoth d’un entre-
tien avec un ancien chef d’état-major israélien qui confirme les dires
de David Ross selon lesquels Barak aurait hésité au dernier moment à
signer un traité de paix conclu avec la Syrie. Il est d’autant plus remonté
qu’il est convaincu que non seulement cela aurait garanti la paix sur ce
front-là, mais que la seconde intifada n’aurait peut-être pas été déclen-
chée – ce qui a littéralement anéanti la gauche israélienne et laissé le
champ libre aux colons et aux religieux qui parviennent, eux, à se mobi-
liser en masse à tout moment pour faire pression sur le gouvernement,
comme l’atteste encore la « chaîne humaine » reliant Gaza à Jérusalem
pour protester contre le retrait israélien de la bande Gaza. Soudain m’ap-
paraît une explication possible de cette sensibilité à fleur de peau que
nombre d’Israéliens dissimulent sous leur carapace : la défense incon-
ditionnelle de leur pays face aux calomnies de l’étranger, qui passe parfois
pour de la paranoïa, ne serait rien d’autre qu’un cataplasme contre une
schizophrénie galopante. À moins que ce ne soit l’inverse…

Pour la première fois depuis 1999, le ministère de l’Éducation a rendu


publics les chiffres du financement des écoles israéliennes. Il apparaît
que l’État se montre 3,4 fois plus généreux avec l’enseignement haredi
(ultra-orthodoxe) qu’avec l’école publique, et 13 fois plus qu’avec les
écoles arabes. L’école haredi bénéficie, en effet, de subsides très consé-
quents de la part du ministère des Affaires religieuses : 1 500 shekels
par élève de l’école haredi pour 1 shekel par élève de l’école publique
et rien pour les élèves arabes. L’école haredi obtient en outre 30 fois
plus de financement privé que l’école publique 1.

Tandis que je rédige ces lignes attablé au café Hillel, comme chaque
jour, à la table voisine un gradé israélien, interviewé par une journaliste
américaine sur les violences, les brimades et les humiliations de plus en
plus fréquentes infligées aux Palestiniens aux check-points, explique le
dilemme du soldat israélien : face à un adolescent palestinien de quatorze 81

ans ou à une mère de famille, qui peuvent porter sur eux des explosifs,
devant une ambulance du croissant-rouge qui transporte des malades ou
des blessés, mais aussi peut-être des terroristes – comme cela est déjà
arrivé –, doit-il songer aux droits fondamentaux de ces personnes ou aux
vies de ses concitoyens israéliens qu’il va peut-être sauver ?

Jérusalem, 24 août 2004

Journalisme ou propagande : sous le titre fallacieux « Des étudiants juifs


discutent de la vie juive en Europe », on apprend qu’une université d’été
va réunir cette semaine, près de Berlin, trois cents jeunes Juifs euro-
péens venus « parler juif, penser juif, danser juif et embrasser juif 2 ».
« La société française est malade » affirme ainsi un jeune Juif français
de vingt-six ans qui ne supporte plus d’avoir à rendre des comptes pour
ce que fait Israël (pays particulièrement sain et sûr, comme chacun sait),
et une jeune Juive allemande de vingt-quatre ans qui s’apprête à émigrer

1. SHAHAR ILAN, « Report: Haredi school spending twice as much per pupil as state schools »,
Haaretz, 6 août 2004.
2. AMIRAM BARKAT, « Jewish students contemplate life in Europe », Haaretz, 24 août 2004.
décrète, forte « d’années de profonde réflexion », qu’« il n’y a pas de
futur en Europe pour les Juifs ». Qu’un étudiant, désormais de natio-
nalité israélienne, qui prétend avoir émigré en Israël il y a deux ans
parce qu’il était régulièrement battu à l’école en tant que Juif lorsqu’il
était en France, soit présent parmi ce « panel représentatif » de la jeunesse
juive européenne ne trouble pas outre mesure l’auteur de l’article, Amiram
Barkat, qui conclura, à les entendre frémir devant la violence quoti-
dienne dont ils sont l’objet, surtout en Belgique et en France, que les
jeunes Juifs d’Europe sont de plus en plus nombreux à se déclarer prêts
à émigrer en Israël. Il est entendu qu’Israël a parfaitement le droit de
vouloir séduire et attirer la jeunesse juive de la diaspora, mais quand
cette propagande, orchestrée depuis des décennies par la voie de l’Agence
82 juive et de ses relais nationaux, s’infiltre dans les journaux israéliens
sous la forme d’articles de désinformation visant à convaincre l’opi-
nion israélienne que la jeunesse juive du reste du monde est solidaire
d’Israël et que le génocide juif se perpétue en Europe, entretenant ce
sentiment de peur, de paranoïa et de haine d’une Europe qui rechigne
à assimiler toute forme de résistance à la force d’occupation à du terro-
risme. Si la « question juive » est de plus en plus fortement connotée
par la « question israélienne », c’est sans doute que l’importation et la
transformation de ce conflit de nature foncièrement nationaliste entre
Israéliens et Palestiniens en un conflit communautaire, voire confes-
sionnel, sert les intérêts des antisémites. Ces derniers ont toujours taxé
les Juifs d’apatrides, quand bien même ils étaient naturalisés depuis des
générations et servaient leur pays avec une loyauté exemplaire et aspi-
raient à l’assimilation, mais depuis la création de l’État d’Israël, la phobie
fantasmatique d’une internationale juive tend à ne voir en eux que des
agents sionistes infiltrés. On ne peut que suggérer de méditer les paroles
historiques prononcées par Haïm Weizmann, premier président de l’État
d’Israël, dans son discours d’investiture : « En ce moment solennel de
ma vie et de notre vie à nous tous, j’envoie mes salutations les plus
chaleureuses à tous les citoyens d’Israël et au peuple juif du monde. Je
sais que tout ce que nous accomplirons ou manquerons d’accomplir dans
ce pays-ci jettera sa lumière ou son ombre sur tout notre peuple . » C’est
malheureusement aussi ce qu’ont bien compris les dirigeants israéliens
qui ne se privent jamais de prendre en otage les Juifs de la diaspora
pour cautionner leur politique. Autres temps, autres mœurs 1 ! Se jeter
dans les bras d’un Sharon qui sème la peur, la haine et la mort sur son
passage, c’est évidemment du pain bénit, si je puis dire, pour tous les
antisémites qui n’en demandaient pas tant, et la pire chose pour Israël,
condamné à accueillir un afflux de fanatiques, comme pour la diaspora
juive, condamnée à garder en toutes circonstances un silence indulgent
ou gêné, ou à défendre complaisamment une politique d’occupation et
des mesures iniques qui violent le droit international.

Jérusalem, 25 août 2004


83

Après avoir nié, comme à son habitude, des exactions trop nombreuses
et voyantes pour être ignorées, l’armée israélienne et les forces de sécu-
rité ont fini par accepter qu’on légifère. C’est ainsi qu’à la suite de plus
de mille plaintes déposées pour traitements inhumains et infractions à
la quatrième convention de Genève qui concerne la protection des popu-
lations civiles sous occupation militaire, la proposition d’instaurer un
« code de conduite » applicable aux check-points a été rendue publique
cette semaine : son objectif serait de réduire le sentiment d’humiliation
et d’angoisse… des soldats israéliens confrontés à la population pales-
tinienne 2 ! Il est donc désormais autorisé de confisquer leurs véhicules

1. Il n’y a décidément qu’en Israël qu’un Président en exercice, Moshe Katsav, accusé de rien
moins que de viol, d’agressions sexuelles, d’entrave au bon fonctionnement de la justice et de
menaces contre témoins, peut avoir l’aplomb de refuser de démissionner et l’audace de menacer
publiquement, à l’occasion d’une allocation télévisée, pour « défendre son honneur », de « mener
une guerre mondiale » (Le Monde, 26 janvier 2006). D’origine iranienne, ce membre du Likoud
plusieurs fois ministre, a battu Shimon Peres pour la plus haute fonction de l’État en 2000 et
s’estime depuis victime d’un complot, d’une « chasse aux sorcières maccarthyste », et se compare
au capitaine Dreyfus. N’importe où ailleurs dans le monde, ces propos délirants à eux seuls justi-
fieraient que soit exigée sa démission, et son complexe de persécution lui vaudrait pour le moins
un séjour dans ce qu’on appelle pudiquement une « maison de repos ». Voilà qui est des plus
rassurants, s’agissant tout de même la quatrième puissance militaire et atomique du monde !
2. « Panel recommends code of conduct at IDF checkpoints », Haaretz, 15 août 2004.
aux Palestiniens si les militaires estiment qu’ils ont passé les marquages
au sol aux check-points – ce qui justifie a posteriori les centaines de
véhicules saisis et légalise l’arbitraire. La même chose s’était déjà vue
avec la torture pratiquée par le Shin Bet qui niait farouchement ces accu-
sations, jusqu’à ce que la commission Laudau « légalise » la torture.
Comme l’écrit Gideon Levy, il s’en est fallu de peu que la torture figure
dans le code éthique de l’armée 1 ! Le même journaliste rappelle que la
pratique du bouclier humain (qui n’est donc pas l’apanage de Saddam
Hussein) est également devenue la norme dans les territoires occupés
où l’armée a pris l’habitude d’obliger les Palestiniens à dégager les barrages
sur les routes, de faire asseoir des enfants palestiniens sur le capot de
leurs jeeps et de forcer les ambulances palestiniennes à ouvrir la route
84 aux troupes israéliennes. Ces pratiques ont reçu le nom de « procédure
de voisinage ». Avec un aplomb certain et un cynisme qui rappelle de
très noirs souvenirs, toutes les horreurs de la guerre se trouvent légiti-
mées sous des vocables euphémisés : les opérations de liquidation sont
ainsi qualifiées d’« actes de préemption ciblés » ; les emprisonnements
arbitraires sont justifiés au titre de « détentions administratives » ; les
démolitions de maisons et le déracinement des oliviers palestiniens procè-
dent du « déblayage » de terrain. Tout comme les expropriations et les
déportations, que d’aucuns qualifient de colonisation et de nettoyage
ethnique, ne sont que des formes de « rejudaïsation » du « grand Israël »
(entendez la Palestine qui n’a bien entendu jamais existé, comme l’affir-
mait crânement Golda Meir : « Ce n’est pas comme s’il y avait eu un
peuple palestinien en Palestine, se considérant comme un peuple pales-
tinien, et que nous étions venus les expulser et leur avions pris leur pays.
Ils n’existaient pas 2. »)

Vu sur TV5 un reportage canadien sur les fondamentalistes chrétiens,


essentiellement américains comme le président Bush. (Il est pour le moins

1. GIDEON LEVY , « Brutish behavior by order of the general », Haaretz, 15 août 2004.
2. Entretien de GOLDA MEÏR avec FRANK GILES, op. cit.
inquiétant que la lutte contre l’intégrisme religieux soit conduite par…
un intégriste religieux.) Se réclamant du sionisme, ils agissent, en Israël
même, comme de véritables pousse-au-crime. Ces chrétiens apocalyp-
tiques veulent accélérer la venue du Messie prévue, selon les prophé-
ties d’Ezéchiel, lorsque le peuple d’Israël sera réuni sur la Terre promise,
les nations environnantes humiliées et le temple reconstruit sur le mont
du Temple. Reçus en grandes pompes par Ariel Sharon en Israël, ces
fanatiques alliés objectifs d’Israël qui financent des fondations sionistes,
n’hésitent pas à réclamer, par la bouche de leurs télévangélistes les plus
célèbres, rien moins que l’assassinat d’Arafat, la confrontation armée
avec les musulmans (invoquant sans frémir une nouvelle guerre
mondiale) et la destruction de la mosquée d’Al-Haram, troisième lieu
saint des musulmans située en plein cœur de Jérusalem-Est. 85

Cette ville a vraiment une propension à attirer les plus furieux malades
du monde. Comme pour confirmer ma théorie sur l’attraction qu’exerce
Israël sur tous les mabouls de la planète, on annonce la venue prochaine
de Madonna, de Demi Moore et de Donna Karan parmi les 2 000 touristes
américains adeptes de la méditation et de la kabbale 1.

Jérusalem, 26 août 2004

Finalement, à la lecture quotidienne de Haaretz, qui n’est tout de même


pas un fascicule clandestin, et même si ses lecteurs ne partagent pas
tous, tant s’en faut, les vues de ses éditorialistes les plus virulents, je
prends la mesure du hiatus entre une partie non négligeable de l’opi-
nion publique israélienne dont les idéaux humanistes, démocratiques et
sociaux demeurent apparemment puissants, et la classe politique inca-
pable de porter et de concrétiser ces idéaux. L’opinion publique étant

1. SARAH BRONSON, « Kabbalah Center books up Tel Aviv hotels for High Holidays – with or
without Madonna »Haaretz, 6 août 2004.
du reste majoritairement en faveur du démantèlement des colonies et
du retrait des territoires, la seule explication aux atermoiements des poli-
tiques (et pas seulement de Sharon dont on peut soupçonner qu’il ne
cédera sur Gaza que pour garder la Cisjordanie, comme on le constate
chaque jour avec l’annonce de nouvelles constructions dans les terri-
toires occupés, reniant ses engagements pris avec Washington visible-
ment peu regardant en la matière par les temps électoraux qui courent)
est la crainte de déplaire à un électorat extrémiste courtisé par le gouver-
nement et la prise en otage par des colons, qui ne sont pourtant que
leurs créatures. Comme le disent les Israéliens, c’est la queue qui remue
le chien. Je me prendrais presque à espérer un sursaut moral des Israéliens,
surmontant leurs terreurs et leurs traumatismes (si les différents minis-
86 tères de la Peur le permettent), et une reconnaissance mutuelle des peuples
palestinien et israélien. Non pas la reconnaissance tactique et rhétorique
au droit réciproque à l’existence nationale (ce qui est déjà un bon début)
mais, plus profondément, la prise en compte par chacun des peuples
des souffrances endurées par l’autre ; la réconciliation compréhensive
qui autorise la cohabitation pacifique et la coopération. À considérer la
multitude des bonnes volontés conciliatrices, de part et d’autre, et surtout
la profondeur des blessures et l’épuisement physique et moral des deux
parties, il ne me paraît pas possible de vivre beaucoup plus longtemps
dans la dénégation et l’indifférence affectée. Et il ne me paraît plus aussi
utopique de penser que les Israéliens puissent enfin trouver la vraie force
de ne pas abuser de leur force, et le courage d’assurer leur responsabi-
lité historique à l’égard du peuple palestinien, comme à l’égard du peuple
juif du reste. Mais cette histoire-là, ce n’est pas à moi à l’écrire et encore
moins à la dicter ; ce n’est pas à moi à venir faire la leçon aux Israéliens
(pas plus qu’aux Palestiniens). Mais ma responsabilité en tant que Juif
européen, comme la chance historique qu’il est de mon devoir de ne
pas laisser passer, est de donner un écho et d’accueillir les voix aujour-
d’hui marginales et dissidentes, de susciter des plateformes de dialogue,
de cultiver les terrains d’entente.

J’ai presque fini par m’acclimater à la société israélienne que je n’ai


cessé de conspuer et voilà que je dois déjà rentrer en Europe. Je ne
dirais pas qu’Israël va me manquer (comme m’y invite Amos Oz, « j’irai
aimer ailleurs ») mais j’y ai noué quelques amitiés et je serais curieux
de revenir y observer l’évolution de cette société déconcertante, tout
comme l’évolution de mes propres sentiments et attitudes à son endroit.
Ses habitants prétendent qu’à l’instar du fruit qui leur a donné leur nom,
les Sabras (Israéliens nés en Israël) cachent derrière leur rudesse affichée
une douceur que l’étranger que je suis et que je me sens dans ce pays
n’a pas encore pleinement pu apprécier. En revanche, ces deux nations
aussi orgueilleuses qu’exaltées me font irrésistiblement penser à deux
de mes grands oncles qui se sont un jour balancé tables et chaises à la
figure et ne se sont plus parlé pendant près de vingt ans pour un diffé-
rend portant sur… la provenance d’une espèce de poires. Je devrais fina-
lement pouvoir me sentir en famille dans cette région qui connaîtra aussi
un jour prochain, qui sait ? une réconciliation de ses frères ennemis…

Reste à espérer que les cerbères des services de sécurité, prompts à consi-
dérer tout intellectuel européen comme un activiste pro-palestinien et
un semeur de troubles, me laissent revenir « l’an prochain à Jérusalem ».
Jusqu’à nouvel ordre, ce pays demeure tout de même la terre d’accueil
de tous les Juifs du monde entier, pas seulement des réacs ! C’est que
les journaux font état de cas de plus en plus fréquents d’interdictions
d’entrée sur le territoire israélien (et forcément palestinien puisqu’il faut
passer à un moment ou à une autre par une frontière israélienne) oppo-
sées à des membres d’ONG internationales. C’est ainsi qu’une journa-
liste anglaise s’est vu refuser son entrée en Israël sous prétexte qu’elle
avait observé des check-points et voyagé dans une ambulance dans les
villes palestiniennes sous couvre-feu. Plus surprenant, le mois dernier
une dessinatrice américaine a été gardée à vue pendant près d’un mois
avant de pouvoir entrer dans le pays pour suivre une amie juive âgée
de quatre-vingts ans, survivante des camps, venue en voyage en Israël.
Les journaux rapportent aussi qu’un vol d’El Al a été retardé d’une journée
parce que le commandant de bord refusa de monter dans un taxi londo-
nien pour rejoindre l’aéroport d’Heathrow : la tête du chauffeur ne lui
revenait pas et il n’y avait pas d’autres taxis à l’horizon.
Jérusalem, 10 janvier 2005 89

Me voici donc de retour à Jérusalem. J’ai encore un peu de mal à le


croire : pas de traitement de terroriste à l’aéroport ; à peine quelques
questions pièges d’une douanière qui me demande, mon passeport sous
les yeux, si je me souviens de mon nom et si je suis Israélien ; un seul
petit barrage de police de rien du tout aux abords de Jérusalem et me
voilà arrivé à destination. Pas plus de sirènes hurlantes et de klaxons
rauques dans la nuit que de colons armés et surexcités dans les rues.
Toute la ville semble engourdie par l’hiver. Enfin, un hiver tout relatif
(on déjeune en terrasse et on s’étend sur l’herbe dans les parcs) en dépit
du fait que les Israéliens sortent équipés comme pour escalader le mont
Everest et appréhendent quelques hypothétiques flocons de neige comme
ils affronteraient le blizzard.

Il y a des signes prémonitoires : à peine ai-je posé le pied sur le sol


israélien que je lis sur une affiche annonçant un festival du film (forcé-
ment) juif : « deux Juifs, trois opinions ». Nation qui compte plus de
contradicteurs que d’habitants, cela force presque le respect. J’ai donc
repris mon journal.

Hier soir, un journaliste de CNN, dévoilant de nouvelles images du Tsunami,


n’a pu contenir son émotion et son indignation : comment est-il possible
qu’on nous ait caché ces images si longtemps ? À quoi pensait donc le
cameraman et que pouvait-il donc avoir de plus urgent à faire que de
confier ces vidéos à la communauté médiatique internationale ? Quelle
insolence quand on songe aux heures qu’on passe devant le poste de
télévision à nous émouvoir de notre générosité et de l’immense élan de
solidarité internationale de nos nations touristiques suite au raz-de-marée
qui a ravagé l’Asie du Sud-Est et endeuillé la planète. Il est vrai que le
sort de ces malheureux Occidentaux est vraiment trop injuste. Une amie
israélienne s’émeut de ce que les Suédois aient payé le plus lourd tribut
au Tsunami avec quelque 1 000 victimes – qui auraient tout aussi bien
pu choisir de passer leurs vacances au Mexique, comme me le rappe-
lait il y a quelques jours à Bruxelles une autre amie, elle-même rescapée
90 potentielle du génocide touristique, à quelques mois et quelques
dizaines de milliers de kilomètres près. Quant aux centaines de milliers
d’Asiatiques morts, disparus, orphelins, veufs, sans abris, etc., il reste
heureusement quelques grandes consciences humanistes (comme mon
agent de voyage) qui militent pour qu’on puisse y retourner au plus tôt
pour secourir leur économie locale – à l’instar de cette touriste, pas du
tout démontée, elle, qui prenait stoïquement son bain de soleil sur la
plage dévastée dès le lendemain du drame : admirable d’abnégation dans
l’adversité !

Jérusalem, 11 janvier 2005

Chronique d’une victoire annoncée. Le référendum pour Mahmoud Abbas


s’est déroulé comme prévu : un seul candidat officiel représentant
l’Autorité palestinienne, ultra-médiatisé et porté par l’appareil du Fatah
contre un outsider isolé mais fortuné, Moustafa Barghouti, aussi négligé
avant qu’après les élections dans la presse palestinienne et internatio-
nale, et quelques candidats qui n’ont eu ni le temps ni l’argent pour
faire campagne ; moins de 43 % de participation électorale et seulement
6 000 Palestiniens de Jérusalem-Est sur près de 200 000 autorisés à voter
dans leur lieu de résidence par un gouvernement israélien qui s’enor-
gueillit par ailleurs de ne pas interférer dans ces élections. Personne
parmi les milliers d’observateurs, ONG et médias occidentaux n’y trouve
à redire : élections démocratiques exemplaires et exemplairement démo-
cratiques (pour un pays arabe… peut-on parfois entendre). Quand j’en-
tends le mot « démocratie », je sors mes observateurs internationaux.

Les Palestiniens se sont donc abstenus en masse, soit qu’ils aient boycotté
les élections comme le demandait le Hamas, soit qu’ils n’aient guère
apprécié le choix des candidats qui leur étaient proposés. Ma femme
de ménage – une Palestinienne d’une soixantaine d’années qui arrive à
6 heures du matin de Bethléem de peur d’être refoulée sans autre motif
au check-point qui la sépare de Jérusalem où elle vient travailler depuis
quarante ans – a voté pour Moustafa Barghouti, comme beaucoup à
Bethléem ; pour que Mahmoud Abbas « ne se prenne pas pour le Roi 91

de Palestine » dit-elle.

Quant aux Israéliens – et aux Occidentaux à entendre les médias, de


France 2 à CNN –, ils attendent à présent que Mahmoud Abbas engage
rien moins qu’une guerre civile contre le Hamas, qu’il impose à toutes
les factions et à chaque Palestinien un cessez-le-feu intégral et qu’il se
lave la bouche au savon pour parler plus poliment aux Israéliens. Pendant
ce temps, ces derniers poursuivent leurs implantations en Cisjordanie,
leurs incursions militaires dans les territoires occupés ou sous contrôle
palestinien, la destruction de maisons et le déracinement de champs pales-
tiniens et continuent à tuer sans état d’âme hommes, femmes, vieillards
et enfants (encore deux Palestiniens tués aujourd’hui, et plus de 325
enfants palestiniens de moins de quatorze ans tombés sous les balles
israéliennes depuis le début de la seconde intifada, mais qui s’en soucie ?).

Le colon se rebiffe. Pion consentant ou dupe du gouvernement israé-


lien, qui n’a jamais soutenu ces avant-postes sionistes dans la bande de
Gaza que pour servir de monnaie d’échange dans son « plan unilatéral
de désengagement » (et pour cause) contre la consolidation et l’exten-
sion des grosses colonies de Cisjordanie, sans parler du grignotage du
territoire palestinien par le vorace tracé du « mur de sécurité », le voilà
à présent qui s’indigne du sort inique que lui réserve le « traître » Sharon
(qui lui offre tout de même 300 000 dollars à titre de dédommagement
dans un pays en pleine récession économique). Si prompts à dénoncer
toute forme de banalisation ou d’invocation inconvenante de la Shoah
par des non-Juifs, ceux qui ont œuvré à judéiser la Palestine et à en
déloger ses habitants ont l’insolence de se comparer aux victimes des
déportations nazies. Le pire, et le plus désolant, dans cette lamentable
affaire du port de l’étoile orange dont s’affublent les colons réfractaires
au retrait de la bande de Gaza (« Les Juifs à la veille de l’Holocauste
ne savaient pas non plus qu’on les menait à la chambre à gaz » déclare
une de ces « résistantes » 1), c’est que leur impudence récolte la sympa-
thie de certains rescapés des camps qui ont la décence, eux, de ne pas
arborer cette étoile, mais pas l’intelligence de comprendre la portée symbo-
92 lique de cet acte qui consacre, plus sûrement que n’importe quelle thèse
révisionniste, la banalisation ultime de la Shoah. C’était déjà en Israël
que l’ultime tabou juif fut transgressé, non pas avec l’assassinat physique
de Rabin, mais avec l’outrage symbolique suprême des extrémistes juifs
qui le représentèrent ignominieusement en officier SS. Le dernier verrou
a ainsi sauté et ouvert la voie à l’infamie de colons juifs qui déversent
leurs ordures sur les Palestiniens, comme à Hebron, ou les tirent comme
des lapins sur leur propre territoire pour endosser cyniquement le costume
rayé des victimes de l’Holocauste lorsqu’on leur parle de paix. Quand
j’entends le mot « paix », je sors mon bulldozer et mon uzi.

Chaque jour que Jéhovah fait, Israël rend sa justice en vertu de la loi
du talion et sous couvert de légitime défense, et prononce à l’encontre
des opposants politiques palestiniens qui croupissent en masse dans ses
geôles des sentences dignes du juge Roy Bean dans son Wild West (ainsi
la condamnation à « cinq fois la perpétuité » pour Marwan Barghouti 2).
L’analogie n’est pas gratuite : les Israéliens traitent la « question pales-

1. Haaretz, 31 décembre 2004.


2. Marwan Barghouti , membre du Fatah condamné à cinq peines de prison à perpétuité, est incar-
céré depuis 2002 dans une prison de haute-sécurité israélienne.
tinienne » comme les États-Unis d’Amérique traitèrent la « question
indienne » en réservant (c’est le cas de le dire) aux Indiens d’Amérique
quelques lopins de terre sur lesquels ils survivent grâce à l’installation
de casinos. Il n’est dès lors guère surprenant que l’Autorité palestinienne,
en concertation avec des ingénieurs commerciaux de l’Université de
Tel-Aviv, ait décidé, en 1999, d’implanter un second casino à Ramallah
après le succès de celui de Jéricho, essentiellement fréquenté par les
Israéliens à l’époque ; les journalistes israéliens ne cachent pas leur impa-
tience de voir s’ouvrir ce nouveau casino !

Jérusalem, 12 janvier 2005


93

Je n’ai pas le sentiment d’avoir dévié ni radicalisé mes positions depuis


mon premier séjour en Israël et en Palestine il y a quatre mois mais
c’est, semble-t-il, le sentiment de certains destinataires de ce journal.
Pourquoi suis-je aussi virulent ? Pourquoi ne puis-je m’accommoder d’une
réalité forcément déceptive si on la jauge à l’aune de mes attentes et de
mes espérances ? Israël, comme toute société, est imparfait et perfec-
tible, dira-t-on. Certes, et c’est aux Israéliens, avec l’appui de leurs parte-
naires diplomatiques et des ONG locales, de s’y atteler sur les plans
politique, économique, culturel, social, etc. Mais pour moi qui ne suis
somme toute qu’un observateur, impuissant à prendre part aux réformes
de la société israélienne mais néanmoins impliqué à mon corps défen-
dant par l’image que projette Israël dans l’opinion internationale qui
distingue mal entre juif et israélien, comment dois-je considérer cet État
qui prétend me représenter, et qui se présente comme une nécessité vitale
pour le peuple juif tout entier, mais dans lequel je ne me retrouve abso-
lument pas et qui représente au contraire, à mes yeux de Juif non sioniste,
l’antithèse de l’humanisme juif diasporique ? Comment me faut-il donc
traiter de certaines de ses dérives racistes, sectaires, anti-humanistes,
de l’oubli systématique de sa raison d’être même, qui est l’unité et la
paix pour le peuple juif, du reniement d’une mémoire et d’une morale
juives qu’elle me paraît brader et outrager au quotidien, comme elle le
fait aussi bien avec sa propre histoire qu’elle fait mine d’oublier quand
cela l’arrange ? On est toujours le terroriste d’un autre et le héros ou le
martyr de sa propre cause.

Comment ne pas avoir envie de pleurer lorsqu’à peine débarqué, je


découvre, omniprésente dans la rue comme dans les médias, l’ignominie
de l’étoile orange ou les images de cette jeunesse, en apparence tout ce
qu’il y a d’ordinaire et bon enfant, danser sur le Mont du Temple en
scandant « Il faut rebâtir le Temple, il faut faire sauter les mosquées » ?
Comment ne pas fulminer en découvrant dans les journaux israéliens
réputés « de gauche » les conseils pseudo-humoristiques, mais pour le
coup arrogants, injurieux et menaçants d’un obscur éditorialiste israé-
lien au nouveau président élu de l’Autorité palestinienne ? En substance :
94 soyez poli avec Bush – leitmotiv qui revient à trois reprises dans ces
« Onze tuyaux pour le nouveau président 1 » – ; ne vous avisez pas de
nous menacer ; faites le ménage chez vous en éliminant les milices armées
et les opposants et occupez-vous de créer de l’emploi ; enfin, assurez-
vous qu’Arafat reste bien mort). Le détachement ni le sec désenchan-
tement ne me semblent, à moi, de mise.

Il se trouve pourtant d’autres interlocuteurs, d’un bord comme de l’autre,


qui me trouvent au contraire bien timoré dans mes critiques auxquelles
ils préféreront toujours une condamnation sans nuances et sans appel.
Et je sens bien moi-même combien est grande la tentation de verser
constamment dans cette ornière. Difficile de résister au réflexe de renvoyer
un trauma à un autre trauma, de comparer la Shoah (« catastrophe »)
à la Nakba (« catastrophe » de 1948 pour les Palestiniens), de rappeler
le massacre de Deir Yassin 2 (définitivement rayé de la carte depuis),
le dynamitage de l’Hôtel King David suivi du lynchage de trois malheu-
reux soldats britanniques prisonniers par l’Irgoun ou de répliquer par

1. YOEL MARCUS, « 11 tips for the new chairman », Haaretz, 11 janvier 2004.
2. Deir Yassin, village arabe situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem, fut la cible d’une attaque des
organisations sionistes de l'Irgoun (dirigée par le futur Premier ministre israélien Menahem Begin)
et du Lehi (dirigé notamment par Yitzhak Shamir, autre futur Premier ministre israélien) durant
la guerre israélo-arabe de 1948, le 9 avril 1948.
l’invocation de Sabra et Chatila lorsqu’est évoqué le terrorisme pales-
tinien – c’est-à-dire à peu près à chaque fois qu’un Israélien ouvre la
bouche. Certes, si les responsabilités sont partagées, le rapport de force
n’en est pas équitable pour autant – ce qui explique que le David, auquel
on associait hâtivement Israël victorieux du Goliath qu’incarnaient les
nations arabes coalisées, pouvait susciter de la sympathie et même de
l’admiration alors que les rôles semblent aujourd’hui inversés. Mais à
confronter les récits de haine et d’horreur, de ressentiment et d’humi-
liation, à énumérer les droits inaliénables bafoués, de part et d’autre,
ou à mesurer des souffrances incommensurables, on ne peut que s’égarer
et s’épuiser sans pour autant épuiser la question. Or, aucune discussion
sur le conflit israélo-palestinien ne manque d’ouvrir cette boîte de Pandore.
À force de creuser ce même sillon ensanglanté on risque seulement de 95

s’y embourber sans ne plus pouvoir même en sortir la tête. Des efforts
doivent être entrepris – et le sont – pour reconnaître l’histoire et les
souffrances de l’autre partie comme sa part de responsabilité propre
dans cette effroyable saga, mais pour l’heure c’est le futur qu’il convient
d’écrire en priorité – dans l’urgence même. Et cela ne peut se faire en
invoquant l’histoire ; même celle des « nouveaux historiens » soucieux
de déconstruire la légende dorée des pionniers et des glorieux combat-
tants, comme le fait notamment l’Israélien Illan Pappé à la suite du
Palestinien Edward Said.

Ce fait divers relaté dans la presse quotidienne vient confirmer la déper-


dition du sens des mots dans ce pays où l’on qualifie, tranquillement et
sans gêne aucune, de « déportations » les expulsions de Palestiniens,
où l’on réserve son émotion et son indignation au rapatriement des colons
qui s’identifient à des déportés, où la « terreur » est omniprésente. Un
tribunal de Haïfa a retiré son permis de conduire et condamné à deux
ans de prison un conducteur imprudent ayant causé « par négligence »
la mort de ses quatre passagers après avoir embouti un pylône avec son
véhicule. Le juge a motivé sa décision en déclarant que « les accidents
de circulation mortels sont par essence une forme de terreur qui prend
plus de vies que toute autre catégorie de terreur ou de violence ». En
tout état de cause, la conduite ne s’est pas améliorée depuis mon dernier
séjour en Israël. Le kinésithérapeute que je consulte de temps à autre
pour me décoincer un nerf ou me dénouer un nœud ne comprend d’ailleurs
toujours pas pourquoi on trouve dangereux d’écouter de la musique sur
son ipod, de répondre au téléphone, de manger des dattes et de mettre
à jour son agenda sur son palm en conduisant !

Soucieux de la libre circulation et de la sécurité des colons en territoire


palestinien occupé, le gouvernement israélien prépare la construction
d’un tunnel souterrain qui sera désormais la seule route, surveillée par
des chars israéliens à chaque bout du tunnel, que pourront emprunter
les Palestiniens dans leur propre territoire de Cisjordanie tandis que les
Israéliens continueront, quant à eux, à circuler sur les routes privatives
96 qui leur sont réservées, en surface et à la lumière du jour. On se croirait
dans le pire des romans d’anticipation cauchemardesque où une partie
de la population serait obligée de vivre sous terre ; serait-ce la solution
israélienne pour la cohabitation des deux États indépendants ?

Des intellectuels européens tentent d’imposer un boycott des universi-


taires et des artistes israéliens quand le seul boycott efficace serait sans
doute celui du financement indirect de l’État hébreu qui retient à son
profit et en toute illégalité les taxes qui reviennent de droit à l’Autorité
palestinienne et que compense l’Union européenne en assurant le paie-
ment de la solde des fonctionnaires palestiniens en plus de financer la
reconstruction des infrastructures palestiniennes détruites par l’occu-
pant israélien, comme les aéroports ou les universités. Comme on pouvait
s’y attendre, connaissant la psyché israélienne, ce boycott indifférencié
des quelques rares foyers de contestation et de cohabitation entre étudiants
juifs et palestiniens suscite de la défiance de la part des universitaires
et des artistes israéliens, même des plus critiques à l’égard de leur gouver-
nement et de sa politique, qui, dans l’opprobre, retrouvent un réflexe
de solidarité nationale. Est-il si difficile de comprendre qu’il convient
de boycotter le pouvoir et d’encourager le dialogue avec la société civile
plutôt que d’entraver le dialogue et de financer le pouvoir ?
Tout cela ne fait bien évidemment que conforter le pragmatisme cynique
du gouvernement israélien et discrédite un peu plus les contestataires
et les dissidents aussitôt taxés d’anti-patriotisme et de trahison par l’opi-
nion publique israélienne et sa classe politique formée de militaires,
sans solution de continuité depuis les prodromes de l’État hébreu jusqu’au
gouvernement actuel, rappelons-le. La triste ironie de l’histoire de ce
pays est qu’en voulant échapper au ghetto, Israël est devenu un État-ghetto
à l’échelle mondiale, et s’est forgé une identité autiste dictée par la posture
souffrante du Juif persécuté et victimisé. De là l’inconfort extrême des
Juifs non sionistes comme de tout partisan sincère de la paix, leur douleur
et leurs larmes de dépit face à ce pays qui paraît progresser, obstiné-
ment autiste, tel un bulldozer qu’incarne jusque dans son apparence et
ses déplacements Sharon, incapable de se réformer pour mériter enfin 97

pleinement ce statut revendiqué de démocratie. Trop souvent des Israéliens,


y compris certains esprits aiguisés, avancent comme preuve incontes-
table de leur « démocratie en action » la liberté de la presse (tolérée au
demeurant par nombre de régimes autoritaires) et l’existence d’ONG
comme B’Tselem qui dénoncent quotidiennement les atteintes aux droits
de l’homme, en Israël comme dans les territoires occupés. On est presque
gêné de devoir rappeler qu’un État réellement démocratique est celui
qui respecte le droit de tous ses citoyens et qui est à l’écoute de ceux
qu’il représente ! Comme le dit l’inénarrable George W. Bush, grand
démocrate devant l’Éternel (« mon Dollar ») : « Ce qui fait de l’Amé-
rique un grand pays démocratique, c’est que chacun peut y exprimer
son opinion. » Mais qui peut se satisfaire de ce degré zéro de la démo-
cratie hormis le champion du monde de la démocratieTM et quelques
dirigeants manipulateurs qui se proclament démocrates à bon compte.

Jérusalem, 13 janvier 2005

Rencontrer une fille ou un garçon en Israël, comme me le rappelle un


copain français, c’est se coltiner les sempiternelles et rédhibitoires ques-
tions : « Where are you from? » suivi de « Are you Jewish? ». Et lorsque
la réponse est négative survient l’improbable question qui ne se pose
manifestement qu’en Israël : « Why? ». Un site de rencontre, pour Juifs
s’entend, renseigné sur le site web d’Haaretz 1, est assez représentatif
des attentes en la matière. Outre les classiques du genre (sexe, lieu de
résidence, nationalité, état civil, diplômes, métier), les critères très améri-
cains du style cigarettes ou alcool, on trouve des catégories plus inha-
bituelles comme « groupe ethnique », « religion », « respect de la kashrout
(règles alimentaires casher) », « fréquentation de la synagogue »…
Significativement, les abonnés du site, majoritairement non religieux,
choisissent très souvent de ne pas répondre à ces dernières questions,
se réservant d’y répondre plus tard, sous le sceau de la confidence et
de la confiance.

98 La prédictibilité atavique du comportement sexuel humain est confon-


dante : en rue, toutes les filles qui passent à proximité d’une vitrine
pouvant faire office de miroir y jettent un regard furtif tandis que tous
les gars qui passent en profitent pour reluquer le cul des filles. Vous
avez dit « évolution » ?

Ironie du mythe sioniste d’une Palestine déserte et « inoccupée », entre-


tenu dans des millions de foyers juifs de par le monde qui payent pour
la plantation d’arbres en Israël alors que des centaines, des milliers d’oli-
viers « palestiniens » y sont arrachés chaque année : le National Master
Plan for 2020 du gouvernement israélien, qui identifie les zones inha-
bitées du territoire israélien, paraîtra en arabe, à Beyrouth, avec une
préface de Salman Abu Sitta, un Palestinien qui considère les accords
de Genève comme une pure et simple manipulation des services secrets
israéliens et milite pour le retour des réfugiés palestiniens sur leurs terres.
Ce dernier a utilisé le plan pour en proposer un décalque qui propose
de reloger les 4,8 millions de réfugiés palestiniens sur ces portions du
territoire israélien, puisque, d’après ses calculs, 80 % de la population
israélienne occupera à peine 15 % du territoire israélien en 2020 2.

1. www.jdate.com.
2. MERON BENVENISTI, « The panicky longing for recognition », Haaretz, 13 janvier 2005.
Un chercheur israélien, Assi Sharabi, vient de terminer une thèse de
doctorat en psychologie sociale à la London School of Economics sur
la représentation que se font des enfants palestiniens les écoliers israé-
liens. On ne peut s’empêcher de regretter que ce chercheur ait cru bon
de choisir l’hiver 2003, au summum des « attentats suicide » à Jérusalem
et au moment où se préparait la seconde guerre d’Irak, pour mener son
enquête et demander aux enfants israéliens de se mettre un instant dans
la peau d’un enfant palestinien et de décrire par des mots et un dessin
ce qu’ils pensent des Israéliens, du conflit et de ses solutions. Le résultat
révèle, sans surprise, que les jeunes Israéliens voient leurs petits voisins
comme des terroristes en puissance, haïssant les Juifs et n’ayant d’autre
but dans l’existence que d’en tuer un maximum : « Je m’appelle Mohammed
Kabir. Quand je serai grand, je veux faire exploser des Juifs. Hitler est 99

mon héros. Les Juifs sont une race immonde. À la maison j’ai appris
comment désamorcer des bombes. En classe de dessin, j’ai dessiné un
Juif pendu. En sport, on apprend à courir à travers des champs de mines.
Cette guerre est bonne pour nous parce si un Arabe meurt, ce n’est pas
grave car cinq Juifs de plus vont être enterrés. J’ai un autographe de
Ben-Laden avec cette dédicace : “à mon fils, félicitations”. J’espère
atteindre l’âge de dix ans. J’ai été éduqué chez moi pour assassiner des
Juifs. L’année prochaine, dans Gaza reconstruit, plus de Juifs morts !
Rendez-vous au cimetière ! » Ce qui est réconfortant dans cette
avalanche de haine, c’est le sentiment de compréhension du malheur
qui frappe les familles palestiniennes et les conduit à perpétrer des actes
de violence dans le chef de quelques enfants israéliens, notamment chez
les kibboutzniks. Pour finir, je voudrais citer cette fillette qui écrit : « Il
faut parvenir à un accord de paix et je ne comprends pas pourquoi aucun
de nous n’accepte de faire quelques sacrifices pour pouvoir vivre ensemble.
Il faut regarder le verre comme à moitié rempli et sinon verser le verre
qui est à moitié vide dans un verre plus petit de sorte qu’il soit complè-
tement rempli 1. »

1. AKIVA ELDAR, « Pictures paint a thousand words of hatred », Haaretz, 13 janvier 2005.
Jérusalem, 14 janvier 2005

Les kibboutzniks et la gauche israélienne demeurent pour moi une énigme.


Comment des jeunes pétris d’idéaux communistes de justice sociale,
de fraternité, de paix et d’universalisme, en immigrant en Israël pour y
bâtir cette nouvelle société égalitaire, fraternelle et juste dont ils ont
rêvé, en viennent-ils à justifier le suprême nationalisme basé sur l’iden-
tité et la discrimination ethniques, le militarisme et le colonialisme expan-
sionniste sous la férule des gouvernements travaillistes successifs ?

Créé pour que les Juifs puissent enfin vivre en paix, ce pays conquis
par la violence semble condamné à vivre par et dans la violence. On
100 peut à la rigueur « comprendre », avec George Steiner, que les Juifs,
opprimés, ostracisés, massacrés des siècles durant, « aspirent désespé-
rément à la condition commune d’homme parmi les hommes. Ils préfè-
rent encore coloniser, censurer, voire torturer qu’être colonisés, censurés
et torturés, comme ils le furent si longtemps ». Mais, comme il le précise
lui-même dans cet entretien accordé à Haaretz, « Un peuple qui édifie
des murs autour de lui construit sa propre prison 1. » La médiocre qualité
de l’enseignement israélien (le plus mauvais de tous les pays occiden-
taux d’après un rapport rendu public par Haaretz) et son manque d’in-
térêt pour l’apprentissage d’autres langues que l’hébreu, si contraire à
l’héritage spirituel du peuple errant dont le moto, emprunté à Israël Ben-
Eliezer, veut que « La vérité est toujours en exil », comme aux convic-
tions de Steiner lui-même, « Babélien » convaincu, ne laissent de
l’inquiéter, lui qui s’obstine à exiger une plus-value d’humanité, non
seulement pour Israël mais pour le peuple juif. À l’extrême opposé des
Israéliens qui n’aspirent qu’à la normalité d’une nation « comme les
autres », Steiner s’alarme du succès croissant de l’assimilation des Juifs
en Amérique (où les statistiques indiquent pour la première fois une

1. GEORGE STEINER cité in AMIRAM BARKAT, « Doomed to be unhappy », Haaretz, 14 janvier


2005.
diminution démographique de la communauté juive), sous prétexte –
typiquement juif pour le coup – que « les Juifs ne sont pas faits pour le
bonheur ». Nous voilà bien avec ce genre de clichés !

L’édification d’un État-nation pour les Juifs suppose pour le moins que
le peuple juif constitue une nation. Or, à ce jour, toute tentative pour
unifier le peuple juif, comme du reste pour homogénéiser la société israé-
lienne, a échoué. Cinquante ans à peine après sa création motivée par
le refus de la discrimination et du racisme, non seulement Israël entre-
tient les clivages ethniques avec ses voisins comme avec ses concitoyens
arabes, mais aussi entre religieux et laïques, entre ashkénazes et sépha-
rades, entre Juifs blancs et noirs aussi bien. C’est ainsi que les Juifs
éthiopiens restent discriminés sur base de la couleur de leur peau en 101

dépit de leurs états de service dans l’armée et de tous les efforts d’in-
tégration (mais à quoi donc, si Israël est bien l’État de tous les Juifs ?)
Se faisant refuser l’entrée des clubs, ils finissent par se retrouver dans
des boîtes pour « Ethiopians only » – ce que des sociologues israéliens
s’empressent d’expliquer par une culture bien à eux. Quant aux Pales-
tiniens qui se retrouvent en territoire israélien et, refusant de quitter leurs
terres et leurs maisons, sont devenus des « Arabes israéliens », comme
on dit ici, et non des « Israéliens arabes » comme les qualifierait un
authentique État de droit démocratique. Ces citoyens israéliens de second
rang que sont notamment les Palestiniens des faubourgs de Jérusalem
doivent, par exemple, se cotiser pour bénéficier d’un service de voirie
auquel ont en principe droit tous les Israéliens. La municipalité prétend,
en effet, que ces quartiers sont trop dangereux, mais ses agents vien-
nent néanmoins y collecter les impôts municipaux. Décidément, Israël
se fait du droit, de la justice et de la démocratie une conception extrê-
mement restrictive et sélective, conforme en définitive au slogan brandi
ce lundi par une Palestinienne devant le bureau de vote de Salah-Al-
Din à Jérusalem-Est : « Israel Banana Republic Democracy ». Comme
pour les violations des droits de l’homme, dont les dénonciations au
quotidien semblent la fierté de la démocratie israélienne, on mettra le
racisme et la discrimination sur le compte du pluralisme ethnique et de
la diversité culturelle !
Depuis qu’Israël est devenu une nation, il a cessé d’être le pays des
Juifs, comme le prescrivaient les pères fondateurs de l’État hébreu, pour
devenir l’État des Israéliens, qui ne manquent d’ailleurs jamais une occa-
sion de le rappeler aux Juifs de la diaspora qui s’aviseraient de leur faire
la leçon (quitte à faire vibrer la corde sensible de la solidarité juive avec
l’État hébreu quand ça les arrange). Ce projet d’unification des Juifs
représente, si l’on y songe, le pendant exact, et son succès, l’aboutis-
sement, du fantasme de l’antisémite qui a toujours peiné à définir une
substance juive, sur le mode religieux d’abord (or si le judaïsme est à
la base une religion, tous les Juifs ne sont pas pratiquants ni même
croyants), économique et idéologique ensuite (il sera tour à tour consi-
déré comme l’inspirateur du capitalisme et du bolchevisme, usurier ou
102 commissaire du peuple, etc.), racial enfin (même si la génétique indique
sans équivoque que l’espèce humaine constitue une « race » unique).
Jusqu’à l’exaspération de cette aporie chez Sartre qui, pour trancher
« la question juive », la rabat sur le problème de l’antisémitisme, rédui-
sant par la même occasion la judéité à n’être plus qu’une pure et simple
spéculation de l’imaginaire antisémite.

Jérusalem, 15 janvier 2005

La semaine dernière : « Durant les opérations du week-end dans la bande


de Gaza, l’armée a démoli quatorze maisons palestiniennes, blessé trente
Palestiniens et en a tué dix, dont un enfant handicapé mental 68. » Cette
semaine : « Un tank fait feu contre des tirs de mortier à Gaza ; un obus
atterrit dans un champ de fraises où jouent des enfants. Bilan : sept enfants
tués, quatre enfants dont les jambes sont arrachées. Un père a perdu
trois fils, deux neveux et un petit-fils. » Ad libitum et nauseam. Ces
insoutenables tragédies humaines, relatées dans le feuilleton hebdoma-
daire de Gideon Levy – « The twilight zone » (la zone crépusculaire)
dans Haaretz –, sont devenues si banales que la presse régionale leur
concède à peine un entrefilet et n’intéressent guère les médias nationaux
et internationaux pour lesquels ces « faits divers » sont trop ordinaires
pour prétendre faire l’actualité, contrairement aux « attentats terroristes ».
À la une de tous les journaux : une « attaque terroriste » contre un check-
point entre Gaza et Israël fait six morts. Mahmoud Abbas y fait déjà
figure d’accusé, comme si les Palestiniens devaient ipso facto renoncer
à l’intifada alors que rien dans l’attitude et les exactions des forces
d’occupation israéliennes ne change. Curieusement, à la question de savoir
s’il se considère comme un terroriste, Yaacov Heruti, responsable de
nombreux assassinats de Britanniques et d’Arabes au moment de la guerre
d’Indépendance d’Israël, reconverti depuis dans le droit, la réponse fuse :
« Absolument pas. […] La lutte était dirigée contre des soldats, des
policiers et des symboles de l’autorité d’occupation. […] Le terrorisme,
selon ma définition, consiste à tuer des civils délibérément dans une
perspective stratégique. Tuer des Arabes, c’est la finalité même de la
guerre 1. » À ce compte, on ne peut plus parler d’acte de terrorisme mais 103

d’acte de guerre, dès lors qu’aucun Arabe ne pourra jamais être un


« combattant de la liberté », ainsi que se définit lui-même Heruti, mais
seulement un ennemi à abattre.

Avant même l’attaque contre le check-point de Karni, le gouvernement


israélien et l’armée avaient déjà fait part de leur « déception » quant au
nouveau président palestinien et Sharon laissait entendre qu’il ne rencon-
trerait pas Mahmoud Abbas de sitôt. L’attentat arrive donc à point nommé
pour relancer les veilles rengaines; que Mahmoud Abbas n’ait prêté serment
qu’hier, qu’il doive encore désigner les responsables de la sécurité natio-
nale, de l’armée et des services secrets, que le Fatah soit dirigé par une
pléthore de commandants qui agissent plus ou moins comme des seigneurs
de guerre, que le Hamas ne reconnaisse pas pleinement la légitimité du
nouveau président, que ce dernier ait annoncé très clairement et très
courageusement à son peuple, avant comme après son élection, que les
attentats contre les Israéliens devaient cesser impérativement, qu’il n’ait
aucune responsabilité dans cet attentat de Karni qu’il a condamné sans

1. YOSSI MELMAN, « The Heruti code », Haaretz, 15 janvier 2005.


équivoque, que le gouvernement israélien lui ait promis cent jours d’« état
de grâce » ; qu’en revanche Sharon, à la tête d’une armée surpuissante,
d’un service de sécurité nationale et de services secrets dont l’effica-
cité n’est plus à prouver, Premier ministre de la « première démocratie
du Proche-Orient », ne puisse contrôler quelques centaines de colons
réfractaires au retrait de Gaza (il a déclaré récemment à John Kerry, en
visite à l’occasion des élections palestiniennes, qu’il ne fallait pas moins
de 1 300 soldats pour évacuer le seul avant-poste d’Yitzhar !), que cette
« opposition » et la « terreur palestinienne » l’empêchent de déman-
teler toutes les colonies illégales qui fleurissent en Cisjordanie (en totale
infraction à ce que stipule la « feuille de route »), de stopper la construc-
tion de milliers de nouvelles habitations israéliennes dans les territoires
104 palestiniens occupés sur lequel il poursuit la construction du mur de sépa-
ration, rien n’y fait : Mahmoud Abbas a déçu !

Qu’il préfère négocier un cessez-le-feu avec les factions armées pales-


tiniennes qu’il n’a pour l’heure pas les moyens (ni militaires ni encore
moins symboliques) de bâillonner, mais qu’il semble en mesure de pouvoir
convaincre, voilà ce que ne peut admettre l’état-major israélien. Le carac-
tère obtus et carré des Israéliens qui n’entendent que la force ne suffit
pas à expliquer cette hâte à condamner par avance tout ce que pourrait
entreprendre l’Autorité palestinienne, accusée de tous les maux avant
même son entrée en fonction ! On ne peut s’empêcher d’y voir la volonté
persistante d’un gouvernement israélien unilatéraliste (toutes tendances
confondues puisque le Meretz comme le Labor, et même La Paix main-
tenant, volent désormais « au secours » d’Ariel Sharon) de refuser tout
dialogue et de disqualifier par avance tout partenaire pour la paix. De
gré ou de force, le gouvernement israélien est en train de retailler à
Mahmoud Abbas un ancien costume de Yasser Arafat – qui faisait fina-
lement un parfait non-partenaire pour un gouvernement israélien qui
pratique depuis si longtemps le non-dialogue de non-paix avec un non-
peuple : ces locataires si difficiles à déloger que sont ces Arabes qui se
disent Palestiniens et qui prétendent, eux aussi, à des titres de propriété
sur cette « terre promise ».
Jérusalem, 16 janvier 2005

Passé une journée superbe, inondée de soleil, sur la rive nord-est de la


mer Morte, là où les Esséniens nous ont légué les fameux manuscrits
de la mer Morte. Impossible de penser qu’on doive partager de manière
irrémédiable cette terre magnifique, opulente en dépit de l’idée reçue,
et si chargée d’histoire en aliénant les Palestiniens ou les Israéliens. La
solution de l’État binational est peut-être la seule viable mais il faut
préalablement en passer par deux États qui se disputent, pied à pied,
cette terre.

Discussion instructive dans un restaurant de Bethléem avec un ancien


directeur d’une télévision municipale palestinienne (chaque ville pales- 105

tinienne d’importance possède au moins une chaîne de télévision alors


qu’il n’y a symptomatiquement pas de chaîne de télévision nationale)
et un responsable médias de Search for Common Ground, ONG qui
œuvre à la collaboration entre médias palestiniens, israéliens et inter-
nationaux pour une meilleure compréhension mutuelle 1. Un de leurs
projets consiste notamment à diffuser en hébreu, en Israël, des infor-
mations recueillies et diffusées par les médias palestiniens sur le conflit,
et plus largement sur la vie dans les territoires occupés, sur le modèle
de ce qui se fait déjà en Palestine où les médias écrits et parlés consa-
crent de larges plages à la traduction en arabe des infos israéliennes.
Les Palestiniens seraient donc mieux informés et plus sensibles à la réalité
israélienne que ne le sont les Israéliens au sujet des Palestiniens. Reste
bien sûr à vérifier ces propos rapportés selon lesquels les journalistes
israéliens prennent leurs infos directement auprès du ministère de la
Défense israélien et des agences de presse internationales, comme Reuters
ou IP dont le personnel basé à Jérusalem est largement composé
d’Israéliens et où les journalistes palestiniens sont quasiment absents,

1. www.sfcg.org.
mais ignorent toutes les sources palestiniennes ou même les informa-
tions d’ONG israéliennes – même et surtout pour ce qui concerne les
incursions militaires israéliennes. Sans même parler des Israéliens arabes
qui n’ont pas même leurs propres médias d’information, il est vrai que
la population israélienne semble sous-informée en ce qui concerne la
vie dans les territoires, au point que, lorsque des actions brutales de
l’armée israélienne sont dénoncées à la télévision ou dans la presse popu-
laire israélienne, les Israéliens se mobilisent et semblent sincèrement
choqués de découvrir ce que leur armée – c’est-à-dire, ne l’oublions
pas, leurs enfants – est amenée à faire, notamment dans les check-points
(qui n’existent sous la forme qu’on connaît aujourd’hui que depuis quatre
ans tout au plus). Cette candeur doit néanmoins être relativisée car
106 quiconque veut vraiment savoir peut trouver dans nombre de quotidiens
comme sur les sites d’ONG les recensions de ces exactions quasi quoti-
diennes comme le compte rendu de la misère palestinienne. Mais à force
de ne traiter la question palestinienne que sous l’angle du terrorisme ou
de la victimisation (c’est-à-dire de la culpabilité des Israéliens), et jamais
sous celui de leur détermination, de leurs espérances ou tout bonnement
de leur vie ordinaire, soit de leur commune humanité, les Israéliens,
dans leur grande majorité (même les gens de gauche), se sont progres-
sivement détournés du sort de leurs voisins palestiniens qu’ils ignorent.
Il est donc impératif, tant pour toucher l’opinion publique israélienne
que pour réhabiliter la figure humaine et non victimaire des Palestiniens,
de trouver le ton juste, qui ne peut être exclusivement celui de la déplo-
ration ou de la commisération.

Jérusalem, 17 janvier 2005

Le prince Harry, rebaptisé « the Clown Prince » (pour Crown Prince,


bien sûr) par la presse britannique, aura, à juste titre, été la cible de
toutes les moqueries et de toutes les indignations à travers l’Europe, les
États-Unis et Israël pour avoir choisi pour déguisement un uniforme
d’officier nazi arborant un brassard orné de la swastika (en réalité un
très seyant costume « sport » de l’Afrika Korps de Rommel). Qu’il ait
accepté de paraître dans un bal costumé dont le thème, « Native and
Colonial » (Indigène et colonial), avait à lui seul de quoi indisposer et
insulter les trois autres quarts de la planète – dont une bonne partie du
Commonwealth et des sujets de Sa Majesté la Reine d’Angleterre ! Force
est de constater que l’indignation occidentale est toujours aussi sélec-
tive. On aurait au moins pu conseiller au « jeune » prince une panoplie
de missionnaire belge ou de conquistador pour rester dans le ton (son
rang ne lui permettant évidemment pas de se grimer en sauvage ou en
colonisé) ; la presse britannique et internationale n’aurait rien trouvé à
y redire.

L’Occident démocratique pourra enfin s’enorgueillir de ne plus être raciste


le jour où l’on n’y entendra plus les médias parler de citoyens « d’ori- 107

gine étrangère » ; le jour où Hollywood donnera à un Noir un rôle que


pourrait tenir un Blanc – et pas seulement des rôles de portier, de chauf-
feur, de musicien, de clodo ou de gangster, de même pour le cinéma
français et ses acteurs arabes, le cinéma britannique et ses acteurs pakis-
tanais ou le cinéma allemand et ses acteurs turcs, etc. ; bref le jour où
l’on ne sentira plus le besoin de préciser l’origine ethnique, la confes-
sion religieuse ou l’orientation sexuelle d’un savant, d’un écrivain, d’un
politicien, d’un journaliste, de son épicier ou de son coiffeur.

Ce n’est sans doute pas une mauvaise chose que des centaines de rabbins
et d’imams se réunissent, comme ils l’ont fait il y a quelques semaines
à Bruxelles, s’ils apprennent déjà à ne plus s’entre-tuer au nom de leur
foi. L’histoire a démontré avec suffisamment d’effusion de sang et de
larmes que dès que la religion se mêle de politique et recèle la plus
petite once de pouvoir, elle en profite pour imposer sa foi en une vérité
révélée qui laisse plus de place à la guerre et à l’intolérance, aux impré-
cations et à l’appel au meurtre des mécréants qu’à l’expression du plura-
lisme et de la démocratie toujours suspecte aux yeux des fanatiques.
Alors quelle solution de paix au Proche-Orient peut-on attendre de reli-
gieux qui ne représentent que leurs « fidèles », et dont ce type d’ini-
tiative hyper-médiatisée ne fait qu’envenimer la situation en accréditant
l’idée fausse selon laquelle nous serions entrés dans une nouvelle guerre
de religions. Sans doute un vieux réflexe pieux… Que l’on sache, le
conflit oppose des nationalistes israéliens et des nationalistes palesti-
niens, même si le Pape lui-même, dans son allocution de la Saint-Sylvestre,
semble avoir oublié les 15 % de ses ouailles palestiniennes en prêchant
la paix entre les juifs et les musulmans !

La presse israélienne semble s’être fait une spécialité de donneur de conseils.


Après les conseils au nouveau président palestinien élu, c’est au tour
d’un autre journaliste de Haaretz de faire « quelques suggestions à
M. Fischer ». Nul doute que Stanley Fischer, le nouveau gouverneur de
la banque d’Israël, ancien doyen de la Faculté d’économie du Massachussets
Institut of Technology, vice-président et économiste en chef de la Banque
108 mondiale, premier directeur exécutif du Fonds monétaire international,
sera très attentif aux recommandations de M. Avraham Tal.

Cela me rappelle cette définition à l’emporte-pièce de l’intellectuel juif


que proposait l’écrivain Richard Crossman et que rapportait George
Steiner : « Quelqu’un qui lit un livre la plume à la main parce qu’il sait
qu’il peut en écrire un meilleur 1. »

Jérusalem, 18 janvier 2005

« Il ne faut pas fermer la porte aux fenêtres d’opportunité » n’aurait


manqué de déclarer le maire de Champignac s’il était venu en visite au
Proche-Orient.

L’édito de Haaretz ironise sur le « nain luxembourgeois » (tout le monde


ne peut être un David) qui prétend représenter 25 États-membres de
l’Union européenne : « C’est comme si les États-Unis étaient repré-
sentés dans le monde par le maire de Fresno (en Californie) » plaisante

1. GEORGE STEINER cité in AMIRAM BARKAT, « Doomed to be unhappy », loc. cit.


l’éditorialiste, trop heureux de cette plaisanterie fine empruntée à
l’Economist Weekly. (Ce n’est évidemment pas comme si la première
superpuissance nucléaire, militaire et économique mondiale était dirigée
par un fils à papa texan dyslexique, analphabète et vaguement escroc…)
La raison de cette nouvelle aigreur ? Une tournée au Proche-Orient du
représentant de l’Union européenne qui commence par une visite au
président Mahmoud Abbas (appelé de son nom de guerre, Abu Mazen,
dans l’article) en lui « laissant le temps de s’installer confortablement
dans son nouveau fauteuil 1 » (entendez : prêter serment pour être confirmé
dans sa fonction et se coltiner à la fois les opposants palestiniens du
Hamas et le gouvernement Sharon qui veulent déjà sa peau en guise de
sinécure : un vrai coq en pâte cet Abbas !) Inutile de dire que ce petit
bonhomme de Jean Asselborn, président du Conseil des ministres de 109

l’Union européenne, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étran-


gères et de l’Immigration de ce ridicule croupion de pays qu’est le
Luxembourg, n’a pas trouvé grâce ni crédit aux yeux de M. Adar Primor
(journaliste, je présume).

Heureusement, il reste des esprits qui ne s’en laissent pas conter. Les
Arabes et leur parole, ils ont déjà donné. Yoel Marcus n’y va pas par
quatre chemins dans son papier intitulé « Œil pour œil ». Il est mani-
feste, selon lui, qu’Abbas est non seulement responsable, mais qu’il est
même l’instigateur de l’attentat de Karni. Et aussi des missiles Quassam
lancés contre les villages israéliens en bordure de la bande de Gaza. La
preuve ? Ce fourbe n’est pas encore allé cracher sur la tombe d’Arafat
(qui lui a tout appris, du terrorisme et du double langage). D’ailleurs,
c’est quoi cet accoutrement de faux jeton « avec son costume anglais
et son chapeau de mac en chinchilla » ? Mais ceux qui le font s’étran-
gler d’indignation, ce sont ces intellectuels à la gomme et ce ramassis
de « peaceniks » qui ne sont que les larbins d’Abu Mazen. C’est vrai à
la fin, le seul à avoir véritablement consenti des sacrifices, c’est bien

1. ADAR PRIMOR, « The Arafat excuse has disappeared », Haaretz, 18 janvier 2005.
Israël qui « donne aux Palestiniens la bande de Gaza avec son million
et demi d’habitants 1 » (palestiniens). À eux maintenant de se montrer
un peu reconnaissants face à tant de bonté.

Un manuel de savoir-vivre israélien (oui, je sais, cela n’existe pas) devrait


pouvoir tenir en quelques préceptes : « Pousse-toi de là que je m’y mette »
ou « Chacun pour soi » feraient parfaitement l’affaire. Quelques exemples
puisés dans le quotidien ? Dans l’immeuble où je réside régulièrement
depuis l’été et qui ne compte guère plus de huit appartements, je monte
au troisième étage pour me rendre à l’invitation d’une voisine qui travaille
aux Nations unies ; je me trompe de porte : une jeune Israélienne entre-
bâille la porte, me regarde en levant les yeux au ciel et, avec un soupir
110 exaspéré, me claque la porte au nez en plein milieu de mes excuses. Je
me rends au café Hillel pour y lire mon journal ; un Israélien repère un
bout de mon journal sur ma table et me l’emprunte sans plus de céré-
monie. Au moment de quitter l’établissement, je me risque à récupérer
mon morceau de journal sous son assiette, maculé de taches de café et
de croissants gras. Mes voisins de table qui m’ont tous à tour de rôle
demandé de surveiller leurs affaires pendant qu’ils se rendaient aux toilettes
(la confiance règne), sans un merci au retour, me laissent quitter le café
en laissant mon écharpe bien visible sur la table. Lorsque je reviens
essoufflé quelques minutes plus tard pour la rechercher, il n’y en a pas
un pour me jeter l’ombre d’un regard. Pourquoi donc suis-je de mauvais
poil ce matin ?

En règle générale, si je puis à mon tour prodiguer quelques conseils


glanés sur le terrain, en voiture, n’attendez pas que le feu passe au vert
pour klaxonner. En revanche, si vous êtes piéton, marchez au beau milieu
de la rue en veillant bien à bloquer toute la circulation et attendez de
terminer votre conversation téléphonique avant de remonter noncha-
lamment sur le trottoir. Votre voisin est abonné à un journal et est parti

1. YOEL MARCUS, « An eye for an eye », Haaretz, 18 janvier 2005.


pour quelques jours ? Ne laissez pas traîner inutilement ses journaux
sur le pas de sa porte. Prenez-les et lisez-les ; et quand il viendra les
réclamer à son retour, expliquez-lui que vous n’alliez tout de même pas
conserver des vieux journaux que vous avez déjà lus ! Dans les
boutiques ou dans les administrations, toute marque de politesse et de
civilité est superflue : n’attendez ni « bonjour », ni « merci », ni « au
revoir ». Au restaurant ou dans un bar, ne demandez jamais une table :
il n’y en a pas ! Et n’insistez pas en demandant quel est le temps d’at-
tente pour une table : c’est inutile. En revanche, précipitez-vous sur le
premier bout de table inoccupé, hélez la serveuse et braillez-lui votre
commande. Ne tergiversez pas non plus en vous enquérant de la prove-
nance ou du cépage de leur vin ; la couleur suffira (dans le meilleur des
cas, la serveuse vous servira celui qu’elle préfère : à tous les coups un 111

blanc sucré). Et ne cherchez pas à savoir quelle est la composition de


votre plat ; assurez-vous plutôt qu’il soit bien copieux. À l’hôtel, n’at-
tendez pas qu’on vienne prendre la commande de votre petit-déjeuner ;
après avoir consciencieusement vidé la citerne d’eau chaude de l’hôtel,
empilez tout ce que vous pouvez dans vos assiettes – on n’est jamais
trop prudent. Dans une soirée, ne complimentez pas vos hôtes sur leur
tenue ou sur leur intérieur ; dites-leur simplement que vous avez vu la
même chose pour une bouchée de pain dans une boutique au coin de
votre rue. En boîte de nuit, ne perdez pas votre temps à draguer et à
baratiner : demandez aux garçons s’ils sont circoncis et aux filles si
elles sont pures. Et si vraiment vous tenez à y mettre les formes, une
bonne prise de bec devrait faire office de préliminaire érotique. Vous
voici à présent un(e) vrai(e) Israélien(ne).

Une autre qui aspire à devenir une vraie Israélienne, c’est l’éditorialiste
britannique Julie Burchill, chroniqueuse hystérique et provocatrice dont
l’insignifiance et la bêtise sont inversement proportionnelles à ses hono-
raires, devenue l’égérie de la presse israélienne après ses déclarations
totalement irresponsables – de son propre aveu – mais néanmoins suffi-
samment appréciées pour être l’invitée du ministère du Tourisme israé-
lien. Devenir juive, « ce serait trop dur – il me faudrait être trop aimable
et sensible, précise-t-elle. Ce que je veux vraiment être, c’est Israélienne.
J’en ai le tempérament : bordélique, méfiante et je m’en fous si les gens
me détestent. » Après un séjour extatique en Israël (« Je ne me suis
jamais sentie aussi bien et autant en sécurité nulle part ailleurs ») où
elle a fondu en larmes devant les photos des fondateurs de Tel-Aviv,
elle ne tarit plus d’éloges sur cette merveilleuse démocratie : « En dépit
de tous ses défauts [lesquels ? on se le demande bien], c’est le seul pays
dans toute cette région désertique [on a dû lui raconter, à elle aussi, que
Tel-Aviv s’est édifiée sur un désert, passant sous silence l’existence des
milliers de Palestiniens qui y habitaient] où vous ou moi, ou n’importe
quelle féministe, n’importe quel athée, homosexuel ou syndicaliste pour-
rait supporter de vivre. » Tant qu’ils ne sont pas arabes bien sûr. D’ailleurs
elle ne comprend pas du tout en quoi Israël peut bien inquiéter les
112 Européens ; comme elle le dit avec l’aplomb de l’ignorance crasse qui
caractérise cette « journaliste » : « Comme s’il y avait des rabbins qui
recommandaient à leurs ouailles de porter des explosifs et d’aller faire
sauter les mosquées. » Ben ! justement… De toute façon, que les choses
soient bien claires, les extrémistes de droite israéliens ont toute sa sympa-
thie : « Ils ne font que répondre à des siècles de persécution et d’in-
compréhension qui se perpétuent encore aujourd’hui. Ce n’est pas le
moment d’être de gauche en Israël. » Se refrénant devant la mine sans
doute quelque peu interloquée de ses interlocuteurs, elle finit tout de
même par concéder qu’elle est « sans doute trop ignorante pour commenter
la situation » mais promet de s’informer davantage pour son prochain
séjour en Israël, qui pourrait cette fois être financé (on ne vient quand
même pas en Israël par pur philosémitisme), tout aussi judicieusement,
par le British Council. Quand on a la chance d’avoir une lumière comme
Mme Burchill pour faire avancer la compréhension entre les peuples,
pourquoi s’en priver ? En attendant, avec un tact décidément tout britan-
nique, elle précise qu’elle ramènera une collection d’étoiles de David
comme pendentifs (cela va faire führer dans les soirées londoniennes
branchées) et, pour son mari, une casquette de l’armée israélienne « comme
stimulant sexuel 1 ».

1. CHARLOTTE HALLE, « Julie impressed », Haaretz, 25 octobre 2004.


Ce ne sont évidemment pas quelques associations de « branleurs » et
de « lopettes » qui vont faire vaciller la conviction des « vrais Israéliens
de cœur » que ce pays est décidément une belle démocratie. Ici, la torture
elle-même est légitime et la discrimination ethnique, coulée dans la loi.
La Knesset a, en effet, promulgué, à l’été 2003, une loi qui interdit la
réunification en Israël de familles issues d’unions entre Israéliens arabes
et Arabes d’autres nationalités. Plus aucun Israélien arabe, même déjà
marié et ayant des enfants avant cette date ne peut espérer vivre dans
ce pays avec sa famille. Les Israéliens arabes sont bien entendu les seuls
Israéliens à subir ce type de discrimination. La discrimination et les
vexations sont tellement institutionnalisées qu’une enquête récente a
révélé que même les feux de circulation sont plus lents pour les Palestiniens
que pour les Israéliens : aux carrefours, le temps de passage accordé 113

aux Palestiniens dont la route croise celle des Israéliens est plus court
que celui accordé aux Israéliens !

On croit rêver : le ministère israélien du Tourisme va envoyer ses spécia-


listes en Asie du Sud-Est pour leur expliquer comment faire face à la
crise du tourisme. Leur expérience sera certainement d’un grand
secours, comme l’explique le Directeur général du ministère, qui précise
que le tourisme israélien est sorti de la nasse grâce au tourisme local,
juif et évangélique. Reste à espérer qu’on va trouver une pierre du Premier
Temple enfouie dans le sous-sol thaïlandais.

Jérusalem, 19 janvier 2005

Les conditions d’une action efficace de désarmement des milices pales-


tiniennes par l’Autorité palestinienne dépendent de la collaboration du
gouvernement israélien (c’est-à-dire du degré de retenue de ses forces
armées). Mais quel meilleur moyen de torpiller tout effort de paix du
côté palestinien et de prédire à coup sûr, sur le mode de la self-fulfilling
prophecy, l’échec de Mahmoud Abbas, que de laisser l’armée israé-
lienne poursuivre ses assassinats « ciblés » et ses destructions de maisons
lors d’incursions dans les villes palestiniennes ? À voir Sharon – ce mata-
more qui se faisait fort de réprimer en cent jours la seconde intifada
qu’il avait lui-même déclenchée et qui a entraîné les populations civiles
palestinienne et israélienne dans une escalade sans précédent de la violence
et du terrorisme, qui a déjà causé la mort de milliers de victimes, y compris
israéliennes – continuer à trépigner en menaçant sans relâche d’inter-
venir « massivement et unilatéralement » pour liquider les activistes
palestiniens, soit la routine pour l’état-major israélien toujours obsti-
nément déterminé à mater par la force brutale et dans le sang toute velléité
de résistance à l’occupant israélien dans les territoires, on ne peut s’em-
pêcher de penser qu’Israël n’a finalement aucune intention pacifique –
que du contraire. D’ailleurs Sharon a vu rouge en découvrant les titres
de la presse israélienne qui laissaient entendre que son gouvernement
114 allait laisser à Mahmoud Abbas un peu de temps pour s’organiser et il
s’est empressé de démentir cette rumeur ! Manquerait plus que ça…

Un sondage israélo-palestinien effectué en décembre 2004, comme ce


fut déjà le cas en décembre 2003, permet de prendre le pouls des opinions
publiques et leur récente évolution. 54 % de Palestiniens et 64 % des
Israéliens se déclarent favorables à la coexistence des deux États sur
base des frontières de 1967 (ils étaient respectivement 39 % et 47 % en
2003). La reconnaissance mutuelle des deux États recueille 63 % des
suffrages palestiniens (contre 52 % en 2003) et 70 % des suffrages israé-
liens (contre 65 % en 2003). Un État palestinien composé de la bande
de Gaza et de la Cisjordanie (déduction faite de 3 % de ce territoire où
sont implantées des colonies israéliennes pérennes, mais que compen-
serait un morceau de territoire équivalent en superficie concédé aux
Palestiniens à côté de la bande de Gaza) satisferait 63 % des Palestiniens
(contre 57 % en 2003) et 55 % des Israéliens (contre 47 % en 2003).
Le retour limité des réfugiés palestiniens selon les accords de Genève
est accepté par 46 % des Palestiniens (contre 25 % en 2003) et 44 %
des Israéliens (contre 35 % en 2003). Un accord de paix définitif est
sollicité par 69 % des Palestiniens (contre 42 % en 2003) et 76 % des
Israéliens (contre 66 % en 2003). En revanche, l’idée d’instaurer Jérusalem
comme capitale des deux États (Jérusalem-Est comme capitale de l’État
palestinien et Jérusalem-Ouest comme capitale de l’État hébreu) ne
recueille plus que 44 % des voies palestiniennes (contre 46 % en 2003)
et 39 % de voies israéliennes (contre 41 % en 2003) 1.

Jérusalem, 20 janvier 2005

Journée de repos à Tel-Aviv. Invitation à déjeuner chez une collabora-


trice du célèbre cinéaste Amos Gitai. Ici ses films tiennent l’affiche moins
de deux semaines. Ses documentaires, notamment ceux concernant la
question palestinienne, rencontrent de grandes difficultés pour être
programmés à la télévision israélienne – il lui aurait du reste confié
avoir retrouvé les bandes originales d’un de ses documentaires dans les
poubelles de la télévision publique. On parle beaucoup de la liberté de 115

la presse et de la liberté d’expression dans ce pays mais il ne faudrait


pas sous-estimer le poids d’une censure d’État omniprésente (c’est ainsi
que, pour des raisons de sécurité nationale, bien sûr, une section des
services de la Défense nationale siège officiellement au sein du minis-
tère israélien de l’Éducation). La violente polémique qui accueillit son
documentaire consacré à la guerre du Liban, Journal de campagne (1982),
le contraignit même à quitter le pays pour s’installer à Paris pendant
près de dix ans. Tandis qu’elle professe qu’il est le plus grand cinéaste
israélien, je la taquine en lui demandant s’il en est d’autres. À ma grande
surprise, elle se montre incapable de me citer un deuxième nom. Même
les noms d’Amos Kollek ou d’Avi Mograbi lui sont inconnus ; et ne
parlons même pas d’Elia Suleiman, ce cinéaste palestinien né à
Nazareth dont le magnifique film Intervention divine fut primé à Cannes
où il remporta le prix du Jury, et à Rome où il fut récompensé d’un
European Award en qualité de meilleur film étranger, mais qui fut refusé,
la même année, dans la sélection des « meilleurs films étrangers » aux
Oscars d’Hollywood sous le spécieux prétexte que son réalisateur est
palestinien et que « la Palestine n’est pas un État » !

1. AKIVA ELDAR, « Majority of Palestinians now support two-state solution », Haaretz, 18 janvier
2005.
Discussion intéressante également sur les cours consacrés à l’histoire
de l’antisémitisme dans l’enseignement secondaire israélien avec cette
jeune femme plutôt libérale. Elle éprouve des doutes quant à la perti-
nence pédagogique des comparaisons entre les caricatures des Juifs dans
l’histoire et la caricature politique actuelle représentant Sharon ou Peres
dans la presse internationale sous des traits grossièrement sémites, par
exemple, mais l’idée ne lui était pas même venue à l’esprit que l’on
pourrait utilement compléter cette éducation aux médias qui perpétuent
des stéréotypes racistes par l’analyse de la représentation des Arabes,
des Noirs ou des Asiatiques dans la presse israélienne.

Visite édifiante du musée d’Art de Tel-Aviv : les murs sont craquelés,


116 de l’eau goutte dans l’une des salles (il a plu à torrent la veille) juste à
côté d’une sculpture qu’on a déplacée de quelques centimètres et les
cimaises alignent autant de clous orphelins de leurs tableaux dans les
rangées d’œuvres d’à peu près tous les grands noms de la peinture (et
un peu de la sculpture) moderne. Malheureusement, comme c’est souvent
le cas pour les musées qui dépendent essentiellement de donations ou
de prêts de collectionneurs privés, la plupart des pièces sont de facture
médiocre. Quant aux expositions en cours, depuis que la direction a été
vertement tancée pour avoir privilégié des expositions d’envergure inter-
nationale plutôt que d’artistes nationaux, le musée a perdu tout intérêt
pour les Israéliens eux-mêmes. Imagine-t-on encore un musée d’art
moderne et contemporain qui se focaliserait exclusivement sur des artistes
locaux ? Ce n’est pas que le photographe Simcha Shirman et le peintre
Ori Reisman, qui sont mis à l’honneur, manquent de talent, mais il est
évident que leur œuvre demeure mineure, voire anecdotique au regard
de l’art contemporain, et que leur impact, quasi nul en dehors d’Israël,
ne peut que difficilement servir d’émulation pour les jeunes artistes israé-
liens. Cerise sur le gâteau : un grand panneau à l’entrée de l’exposition
précise (en anglais et non en hébreu pour impressionner le visiteur
étranger ?) que « les militaires en uniforme ont accès gratuitement au
musée ». Rien de très étonnant à ce qu’on accorde quelques avantages
aux jeunes militaires avides de culture, n’était cette curieuse précision
concernant le fait qu’ils doivent se présenter en uniforme. J’interroge
à ce propos le préposé à la billetterie qui tente tout d’abord de justifier
cette clause en m’expliquant que des accords ont été passés entre le
musée et l’armée pour susciter des vocations militaires dans la jeunesse,
et aussi que cette mesure est très appréciée du public qui se sent plus
rassuré entouré de militaires, puis, devant ma mine toujours dubitative,
m’assène l’argument définitif : la présence de ces militaires doit dissuader
les terroristes kamikazes. Je savais, pour avoir consacré ma thèse de
doctorat à l’institution du musée, que ce dernier est et demeure un « appa-
reil idéologique d’État », pour reprendre l’expression de Louis Althusser,
mais un tel degré de collusion entre le militaire et le culturel dans une
opération de propagande a rarement été atteint dans un régime démo-
cratique sans que quiconque s’en émeuve. Quant à l’argument du terro-
risme, j’ose espérer que le musée dispose d’un meilleur système de sécurité 117

pour protéger ses visiteurs et ses collections que des grappes de mili-
taires qui me paraissent, au contraire, attirer les attentats terroristes, comme
on le constate avec les attaques de plus en plus fréquentes des check-points.
Mais peut-être, si j’en juge par son public très clairsemé et l’absence
de tout autre uniforme que celui de ses gardiens, le plan secrètement
ourdi par les rusés responsables du musée, réalisant de la sorte le rêve
de toute administration, consiste-t-il à dissuader quiconque de s’y rendre…

Jérusalem, 21 janvier 2005

Je ravale mes sarcasmes concernant les conseils du ministère israélien


du Tourisme : une information télévisée m’apprend que le tourisme thaï-
landais reprend des couleurs grâce aux touristes nationaux (même si
leurs motivations ne sont pas exemptes de voyeurisme et s’ils s’arrachent
photos et cartes-vues, inaugurant le tourisme catastrophe).

Ariel Sharon piaffe et tempête. Il menace d’intervenir militairement dans


les territoires si le moindre incident survient encore. Tout le monde retient
son souffle. Sauf les Forces de défense israéliennes qui continuent jour
après jour à démolir et incendier des maisons et à emprisonner des mili-
tants supposés du Hamas en territoire palestinien. Sans parler des bavures,
lot de toutes ces opérations « défensives », qui ne constituent manifes-
tement pas des « incidents » notables pour Ariel Sharon et n’émeuvent
guère le monde : aujourd’hui à nouveau deux enfants palestiniens de
douze ans ont trouvé la mort, touchés par les balles des soldats israé-
liens. Mohammed Daarma a été touché en pleine poitrine près de Jénine
alors qu’il jouait avec un fusil en plastique. D’après les sources pales-
tiniennes, un groupe d’enfants aurait pris la fuite en apercevant les soldats
qui ont alors ouvert le feu. D’après les sources israéliennes, un soldat
aurait cru que l’arme était un M-16 pointé sur lui et a fait feu. Salah
Abu Ayash a été tué d’une balle de fusil israélien dans un camp de réfu-
giés au sud de la bande de Gaza. D’après les sources palestiniennes,
l’enfant marchait en rue quand il a été abattu par des soldats israéliens
118 depuis leur avant-poste militaire. D’après les sources israéliennes, les
soldats auraient tiré dans la direction de deux adultes qui s’approchaient
à moins de quelques dizaines de mètres de leur position, sans les toucher.
Une balle perdue aurait pu atteindre l’enfant qui passait par là 1.

Comme le dit cet adolescent de Jérusalem, citant son idole Meir Kahane,
ce rabbin américain intégriste prônant la violence, « à la guerre comme
à la guerre ». Ainsi, quand une famille arabe se fait molester en pleine
rue, à Jérusalem, par une bande d’une trentaine de jeunes Israéliens scan-
dant, selon des témoins de la scène, « À mort les Arabes » et « Sales
Arabes, quittez notre pays », ce sont bien sûr encore et toujours ces derniers
qui sont à blâmer : « les voir se balader fièrement dans les rues de Jérusalem,
c’est déjà de la provocation ». Et de mettre les points sur les i : « Quand
des Juifs sont tués, c’est un blasphème au nom de Dieu. […] Nous sommes
les représentants de l’Éternel sur cette terre, un peuple élu, et ça, c’est
un fait. Si un Juif est tué et qu’il n’y a pas de réaction, c’est la preuve
de l’inexistence de Dieu pour les goys. Bien sûr que je ne vais pas
condamner quelqu’un qui a tout essayé pour chasser les Arabes et qui

1. AMOS HAREL et ARNON REGULAR, « Hundreds of PA police to deploy in north Gaza today »,
Haaretz, 21 janvier 2005.
n’a trouvé d’autre moyen que le terrorisme. » Et un autre adolescent
déclare : « Dans son cœur, chaque Juif sait qu’un Juif a plus de valeur
que cinq millions d’Arabes 1. »

Finalement Israël aura eu la tête du chef de l’Agence des Nations unies


pour les réfugiés (UNRWA), Peter Hansen, au motif qu’il s’est plaint
à plusieurs reprises des exactions des forces armées israéliennes contre
les réfugiés palestiniens dont il a la charge. Autant d’insolence était
intolérable pour le gouvernement israélien qui a orchestré une véritable
campagne de dénigrement de l’ONU en général (souvenez-vous de cette
accusation ignoble prétendant que les ambulances des Nations unies
transportaient des fusées Qassam sur base d’une vidéo floue de la même
veine que celle de Colin Powell sur les armes de destruction massive 119

cachées en Irak. Ces allégations mensongères ont dû être démenties par


un porte-parole de l’armée israélienne mais le mal était fait). Le Secrétaire
général des Nations unies, d’un courage toujours aussi exemplaire, a
donc annoncé que M. Hansen ne serait pas reconduit dans ses fonctions
et quittera son poste, contre son gré, fin mars.

Jérusalem, 22 janvier 2005

Encore un morceau d’anthologie pour illustrer l’État de droit israélien :


le gouvernement d’Ariel Sharon va appliquer l’« Absentee Property Law »
à Jérusalem-Est 2. Cette loi israélienne qui fut promulguée en 1950 décré-
tait que les propriétaires qui ne résidaient pas en Israël au moment de
la guerre d’Indépendance (soit entre 29 novembre 1947 et le 1er septembre
1948) perdaient tout droit sur leurs biens et propriétés situés « en Israël ».
Les seules propriétés visées étant celles des Palestiniens, et non les pro-
priétaires juifs qui ne résidaient pas non plus en Israël à cette époque,

1. ADA USHPIZ, « The child hour », Haaretz, 21 janvier 2005.


2. « Injustice and stupidity in Jerusalem », Haaretz, 21 janvier 2005.
on a donc reformulé la chose de manière exemplaire, comme toujours,
à savoir que les propriétaires déclarés « absents » sont ceux qui « étaient
quelque part sur la terre d’Israël en dehors de la zone israélienne » –
en clair (mais peut-on être plus clair ?), en Cisjordanie, à Jérusalem-Est
et à Gaza. (On appréciera au passage l’art, non seulement de définir
sans la nommer la Palestine, mais de considérer que même ce qui est
hors de l’État d’Israël demeure néanmoins « terre d’Israël ».) C’est par
cette loi scélérate (mais je ne suis pas qualifié pour juger de sa légalité
au regard du droit international), adoptée en juillet dernier sans aucune
annonce publique ni même publication dans le journal officiel
(Reshumot), que le gouvernement israélien a fait main basse sur nombre
de terres et de maisons palestiniennes dont les propriétaires existent bel
120 et bien, vivent à quelques kilomètres de distance à peine et dont les
droits de propriété sont bien connus sans qu’aucune compensation finan-
cière ne soit offerte par l’État israélien à ces propriétaires ainsi spoliés
de leurs propriétés pour une valeur de plusieurs centaines de millions
de dollars ! C’est ainsi que des milliers de Palestiniens se voient du jour
au lendemain dépossédés de leurs propriétés situées à Jérusalem-Est
occupée et annexée, de fait sinon de droit puisque le droit international
ne reconnaît nullement cette annexion « unilatérale » de cette partie
palestinienne de Jérusalem par Israël depuis 1968 comme faisant partie
de la « Jérusalem réunifiée ». Sharon lui-même a fait l’acquisition d’une
maison, enrobée du drapeau israélien comme tous les avant-postes et
les colonies israéliennes, dans la partie palestinienne de la vieille ville
de Jérusalem. Tous les gouvernements précédents s’étaient pourtant gardés
d’appliquer cette loi de 1950 à Jérusalem-Est. Et c’est en grande partie
l’érection de ce « mur de séparation » (que nombre d’Israéliens, même
de gauche, considèrent comme provisoire et donc ne méritant pas qu’on
en fasse si grand cas) qui, en empêchant désormais les propriétaires
palestiniens de se rendre sur leurs terres de Jérusalem-Est, justifie aux
yeux du cabinet Sharon l’application de cette loi. Les plans de recons-
truction sur ces terrains palestiniens expropriés et de réaffectation des
immeubles palestiniens vont déjà bon train… Comme le dit très à propos
un haut représentant du gouvernement israélien cité : « La morale est
une chose et ce que disent nos lois en est une autre. » Dont acte.
Déjeuner avec des amis dans l’un des rares restaurants-bars ouverts pendant
shabbat à Jérusalem-Ouest (des ultra-orthodoxes viennent de temps à
autre mettre de l’ambiance en insultant les clients et le personnel). La
jeune et avenante serveuse nous entend parler français et cherche à engager
la conversation. Comme souvent, les choses s’enchaînent assez rapi-
dement, et sur un mode des plus prévisible : apprenant que nous sommes
deux Belges dans le groupe, elle nous met tout de suite à l’aise en rappe-
lant combien la Belgique hait les Israéliens puisqu’on a voulu mettre
en prison leur Premier ministre Ariel Sharon. Pour cette étudiante en
droit international de la Hebrew University de Jérusalem, la « loi de
compétence universelle » ne signifie rien et est en complète contradic-
tion avec le droit international, et l’on sait les Israéliens très scrupuleux
et respectueux en matière de droit international. La conversation roule 121

alors sur les dirigeants israéliens, considérés comme décatis et dépassés,


vieux schnoks engoncés dans leurs bêtes réflexes de militaires. On croit
bénéficier d’un instant de grâce, mais il s’avère d’encore plus courte
durée que l’état de grâce concédé par Sharon à Mahmoud Abbas : elle
nous révèle que la guerre du Liban (qui fut, il est vrai, un véritable électro-
choc pour la jeunesse israélienne, et pas seulement pour elle, compa-
rable à ce que fut la guerre du Vietnam pour les Américains) n’était pas
une vraie guerre mais seulement une opération de sécurité ; et qu’elle
accorde toute sa confiance aux jeunes, épris de justice et de paix comme…
Netanyahou. Qu’on ne lui parle pas de la dualisation de la société israé-
lienne ou des nouveaux pauvres créés par son héros ; elle croit dur comme
fer qu’aux États-Unis même les pauvres ont leur bagnole, leur télé et
tout le confort moderne. Quant aux clochards, c’est rien que des drogués !
On en finirait presque par regretter la vieille garde…

Jérusalem, 23 janvier 2005

J’apprends avec stupéfaction que les autorités palestiniennes ont décou-


vert la nouvelle de l’application de l’« Absentee Property Law » en même
temps que moi : en lisant Haaretz !
Comme l’écrit Aluf Benn dans ce même journal, « Au théâtre, l’arme
qui est dévoilée au premier acte tire au troisième acte 1. Avec l’armée
israélienne, c’est le contraire : lorsque des plans sont discutés en public,
sur scène, que le personnel politique caracole sur le front, il est probable
que les opérations militaires ne sont que des effets d’annonce. » Pour
Benn, l’attitude politique de Sharon semble dire « Que quelqu’un me
retienne ». Et celle de Peres, « Personne ne m’a rien dit » – ce qui est
commode avec les mesures embarrassantes de Sharon sur la scène diplo-
matique. Ainsi en va-t-il du gel des relations avec les Palestiniens, dont
Peres n’aurait été informé que le lendemain. Le cabinet du Vice-Premier
ministre explique la chose en rappelant que Peres vient à peine de s’ins-
taller dans ses meubles. La veille pourtant, Sharon aurait reçu Peres
122 durant plusieurs heures pour discuter de leurs calendriers politiques respec-
tifs. « La seule chose qu’ils ont sans doute oublié de demander était le
numéro de téléphone de Peres 2 », conclut Aluf Benn.

Et nous qui croyions naïvement que Fox News était briefé par le
Pentagone ; Dick Cheney vient de démentir cette rumeur. C’est même
tout le contraire : il avoue qu’il est complètement accro à Fox News et
que, dès qu’il rentre chez lui, avec son épouse ils sont scotchés devant
Fox News (regardant « occasionnellement » d’autres chaînes d’infor-
mation). Cela expliquerait pas mal de choses dans la politique améri-
caine. En tout cas, ce n’est pas sur Fox News qu’on suivra le procès
« anti-américain » des militaires-gardiens-tortionnaires, assermentés ou
non, de la prison d’Abu Graib (ni sur d’autres chaînes d’ailleurs, aucune
chaîne de télévision américaine n’ayant jugé ce procès digne d’être couvert
par les médias). Mais pas de censure, attention ! Si vous voulez en savoir
plus, il reste toujours les journaux, enfin ceux que cela scandalise encore…
Car, comme le dit l’éditorialiste du New York Times, Frank Rich, « Nul
doute que la télévision américaine consacrera un dossier spécial du style

1. « S’il y a un revolver accroché au mur dans le premier acte, un coup de feu sera tiré au troi-
sième acte » (ANTON TCHÉKHOV).
2. ALUF BENN, « A “somebody-stop-me” maneuver », Haaretz, 23 janvier 2005.
“La torture : comment cela a-t-il pu se passer ?” d’ici quelques années
et, bien que le script puisse en être écrit dès aujourd’hui, nous pouvons
être sûrs que nous nous montrerons tous extrêmement choqués 1. » (J’ai
découvert Frank Rich en lisant sa chronique consacrée à Abu Graib…
et au prince Harry – « Même au regard des normes de cette famille
royale si particulière, on a eu affaire ici à de la bêtise bien au-delà de
ce qu’exige le devoir », et je suis devenu son fan en apprenant la manière
dont Mel Gibson a exprimé ses sentiments à son égard : « Je veux le
tuer. Je vais faire des brochettes avec ses tripes… Je veux tuer son chien. »
Frank Rich a aussitôt tenu à rassurer les membres de la SPA en leur
précisant qu’il n’a pas de chien.)

Plaisanterie qui circule à Jérusalem, racontée par un ami palestinien : 123

« Des soldats israéliens patrouillent dans la vieille ville et attrapent un


petit Palestinien : “Va nous chercher du thé et, en attendant, on garde
tes chaussures pour être sûrs que tu reviennes”. Le gosse ramène le thé
et constate en récupérant ses chaussures que les soldats ont pissé dedans.
Moralité : la paix, ce sera quand les Israéliens cesseront de pisser dans
les chaussures des Palestiniens, et quand les Palestiniens cesseront de
pisser dans le thé des Israéliens. »

Je m’attable pour la première fois cet hiver à la terrasse du café Hillel,


sur Jaffa road, pour siroter tranquillement mon café au soleil (eh oui !)
lorsqu’une fourgonnette de police barre la rue juste devant nous et des
mégaphones se mettent à hurler des directives en hébreu. Je ne dois
pourtant pas être le seul à ne pas comprendre car un attroupement de
gens incrédules se forme instantanément, se demandant ce qui se passe,
et un embouteillage monstre s’ensuit avec ses automobilistes klaxon-
nant et hurlant par la vitre pour quand même essayer de passer par la
droite, par la gauche, par-dessus ou par en dessous… Ah ! comme je
vais regretter cette ville de surexcités.

1. FRANK RICH, « On television, torture takes a holiday », New York Times, 23 janvier 2005.
La seule raison que je puisse imaginer pour m’installer en Israël (et tant
qu’à faire à Jérusalem plutôt que dans la moderne mais fort peu cosmo-
polite Tel-Aviv) serait d’y défendre les valeurs de la laïcité dans la région
– qui en a bien besoin. En dépit de ses principes laïcs déclarés (mais
après tout, Israël prétend bien être une démocratie aussi), ce pays, comme
ses voisins, souffre de ses religieux et ne conçoit que très difficilement
qu’on puisse ne pas être affilié à une religion. Mais serais-je capable
de côtoyer jour après jour ses intégristes de tous bords, fanatiques venus
du monde entier pour défendre leur foi qu’ils placent au-dessus de toute
valeur humaine, en plus de croiser à tout bout de champ (de tir) des
militaires, des miliciens, des policiers, des agents de sécurité, des forces
spéciales et des colons armés qui sont censés rassurer tout le monde
124 (sur l’air de « jusqu’ici tout va bien »).

Jérusalem, 24 janvier 2005

Ou bien la litote n’est pas en usage en Israël ou bien la question « Ça


vous a plu ? » est purement rhétorique : je ne comprends pas pourquoi,
quand je réponds au serveur que « c’est comme à la maison », il prend
systématiquement ça pour un compliment !

La vie politique israélienne est vraiment curieuse et paradoxale. On apprend


que le ministère israélien de l’Éducation refuse d’accréditer et de recon-
naître les diplômes des yeshivas (universités religieuses juives), notam-
ment parce que beaucoup de faux diplômes de ce type auraient été délivrés.
Ce qui menace de faire chuter le nombre des immigrés juifs nord-améri-
cains qui viennent étudier dans une yeshiva. Il faut savoir qu’avant les
années 1980, les alyahs étaient motivées par une solidarité avec le peuple
d’Israël. Aujourd’hui les alyahs sont très majoritairement de nature reli-
gieuse 1. Autre coup dur pour les autorités israéliennes obnubilées par

1. DAPHNA BERMAN, « Education ministry won’t recognize U.S. degrees that include yeshiva
study », Haaretz, 21 janvier 2005.
le recrutement d’une immigration juive destinée à contrebalancer la démo-
graphie galopante des Palestiniens israéliens en Israël : une haute auto-
rité rabbinique ultra-orthodoxe, le rabbin Yosef Shalom Elyashiv, vient
de déclarer non recevable comme preuve de leur judéité le seul tampon
« juif » apposé anciennement par le gouvernement soviétique sur le passe-
port des immigrants. Un million au moins d’immigrants russes sont ainsi
suspectés, jusqu’à plus ample informé, de n’être pas juifs car, là aussi,
beaucoup de faux circulent dès lors que, comme on sait, Israël était la
seule destination possible pour les candidats à l’émigration, et ils risquent
donc de ne pouvoir, par exemple, se marier en Israël qui n’admet (signe
de sa laïcité proclamée) que les mariages religieux. La parlementaire
israélienne du Likoud Marina Solodkin considère cette sortie comme
« une déclaration de guerre » contre les immigrants 1. 125

C’est que la hantise des Israéliens, c’est le Tsunami démographique !


Comme l’écrit Avraham Tal dans Haaretz, face à la menace démogra-
phique (les couples musulmans ont un taux de natalité de 4,5 pour un
taux de 2,7 pour les couples juifs en Israël – ce taux a néanmoins baissé
de moitié, soit de 9 à 4 en quarante ans et il se stabilisera vraisembla-
blement, aux dires des démographes, aux alentours de la moyenne natio-
nale israélienne sous peu, soit 3), il faut prendre des mesures sérieuses
et ne pas tergiverser sous prétexte que l’argument démographique en
démocratie fleure le racisme. Il préconise ainsi de ne pas annexer
Jérusalem-Est (dont la population palestinienne fait grimper la présence
arabe en Israël de 15 % à 20 %) mais de procéder plutôt à des annexions
(qui en soi ne posent aucun problème moral à l’auteur) sur base d’échanges
de territoires à forte densité de population israélo-palestinienne ; de
renforcer la loi inique (il le reconnaît lui-même, mais « à la guerre comme
à la guerre » comme disent tous ces fervents démocrates partisans de
la paix !) d’interdiction de regroupement des familles israélo-palesti-
niennes et de refuser tout retour des réfugiés. « En conclusion, les droits

1. AMIRAM BARKAT, « Leading rabbi calls immigrants’ proofs of Jewishness unreliable », Haaretz,
21 janvier 2005.
civiques et les considérations libérales doivent être suspendus pour agir
conformément aux règles suivantes : les Juifs ont le droit de se marier
et de s’établir dans leur terre, les Arabes ont le droit de se marier et de
s’établir dans une terre qui représente leur identité nationale. Même les
États européens […] ont dû limiter leur immigration pour des raisons
démographiques. » Notons, entre autres malhonnêtetés de cette argumen-
tation : 1° que le statut et les droits des Israéliens arabes sont totalement
passés sous silence alors qu’ils représentent près de 20 % de la popu-
lation israélienne, soit 1,36 million de citoyens israéliens ; 2° que les
citoyens palestiniens d’Israël sont considérés comme des étrangers ; 3° que
les immigrants font de meilleurs Israéliens qu’eux et cette immigration-
là n’en est donc pas vraiment une (enfin, si vous voyez ce qu’on veut dire);
126 4° que les Juifs ont leur terre, du reste non définie strictement comme
le territoire israélien, mais que les Palestiniens (jamais nommés autrement
que les « Arabes ») n’ont qu’une identité nationale; 5° qu’à l’instar d’Israël
(qui recrute à tour de bras et démarche la planète entière en quête d’une
immigration plus ou moins juive – mais en tout cas pas arabe ni musul-
mane), les Européens freinent l’immigration pour des raisons démo-
graphiques et non économiques (ailleurs dans l’article il est stipulé que
les Européens dont le taux de natalité est de 1,5 – soit inférieur au taux
d’équilibre de la population qui est de 2,1 – sont en mauvaise posture,
comme si la croissance démographique constituait un impératif caté-
gorique en ces temps de famines récurrentes, de chômage structurel et
de récession économique). Mais qu’est-ce que l’honnêteté intellectuelle
et les droits civiques face à l’« épouvantail démographique 1 » ?

Jérusalem, 25 janvier 2005

Sharon, toujours plus fort, a récemment déclaré en substance (s’appuyant


sur des rapports commandités par le gouvernement américain à des asso-

1. AVRAHAM TAL, « The “demographic scarecrow” », Haaretz, 24 janvier 2005.


ciations dont l’impartialité est plus que douteuse dès lors que ses membres
sont affiliés à l’Agence juive et au gouvernement de Sharon) que les
manuels scolaires palestiniens étaient une propagande haineuse contre
Israël et les Juifs – en totale contradiction avec toutes les études inter-
nationales et même israéliennes menées sur le sujet – et constituait un
danger plus grand pour son pays que le terrorisme. Il a même fait de la
réforme des programmes scolaires palestiniens une nouvelle condition
préalable à l’application de la feuille de route ! Réforme suivant les direc-
tives du ministère de la Défense israélien, semble-t-il, puisque le grief
contre ces manuels porte sur le fait qu’ils mentionnent que les terri-
toires sont occupés par Israël qui y installe des colonies, démolit des
maisons – près de 2 500 déjà –, y érige son mur de sécurité et contrôle
ses frontières et son espace aérien – ce qui est la définition de l’« occu- 127

pation » selon le droit international –, qu’ils ne reconnaissent pas la


légitimité du sionisme et considèrent que Jérusalem n’est pas une ville
israélienne… Ce sont du reste des associations comme CMIP (Center
for Monitoring the Impact of Peace) qui ont lancé toute cette campagne
de lobbying dans les médias. CMIP diffuse des rapports rédigés par son
« directeur de recherche », Ittamar Marcus, un colon d’Efrat en Cisjordanie,
qui a créé depuis le Palestinian Media Watch où sa haine des musul-
mans et des Arabes peut donner sa pleine mesure (on trouve sur son
site, sous-titré « autoportrait de la société palestinienne », des sujets
faisant la démonstration de son souci déclaré de donner une image non
biaisée et pas du tout polémique ni politique des Palestiniens, tels que,
au hasard, « Viol, meurtre, violence et guerre pour Allah contre les Juifs »,
« L’Autorité palestinienne promouvant et glorifiant le terrorisme »,
« Haïssez l’Amérique et soutenez Saddam » ou encore « Apprendre la
haine par les vidéos de musique et la culture »). Escamotant son finan-
cement à hauteur d’un quart de leur budget par le Jewish Communal
Fund américain, son président, un certain André Marcus, est présenté
comme un homme d’affaires brésilien et un philanthrope résidant à
Monaco, et son vice-président est Yohanan Manor, ancien représentant
de l’Agence juive et lié au gouvernement israélien pour diverses missions.
Ce dernier se présente tantôt comme professeur de l’Université de
Jérusalem (sans préciser s’il s’agit de la Hebrew University qui ne le
connaît pas ou plutôt du University of Jerusalem College qui est l’an-
nexe israélienne d’un regroupement d’institutions éducatives évangé-
listes – dont les rapports cordiaux avec le gouvernement d’Ariel Sharon
sont bien connus – ; du reste son CV, aussi laconique que vaseux, précise
qu’il « a été maître de conférence » dans cette université de 1968 à 1984).
Il est par ailleurs l’auteur d’un violent pamphlet où il dénonce l’antisé-
mitisme supposé de ces manuels scolaires palestiniens, contre l’avis rendu
par tous les experts : les professeurs Ruth Firer de la Hebrew University
of Jerusalem, Sami Adwan de Bethlehem University, Nathan Brown de
George Washington University, le Georg Eckert Institute qui est la réfé-
rence internationale en matière d’évaluation de livres scolaires et fut
récompensé par le prix pour l’éducation à la paix par l’Unesco pour qui
128 ils ont établi les normes internationalement reconnues (même par CMIP),
le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, des experts
des gouvernements belge, français et finlandais et encore IPCRI (Israël /
Palestine Center for Research and Information) et l’action de l’Union
européenne (qui a pourtant dit et répété qu’elle ne finançait en rien ces
manuels scolaires !). Pour information, la couverture de ce livre intitulé
Les Manuels scolaires palestiniens, paru chez Berg international, est
ornée, pour faire bonne mesure, d’une photo où l’on voit des enfants
palestiniens brandir des fusils et faire le salut nazi ! Tout ceci n’a pas
empêché Bill et Hillary Clinton de tempêter contre ces livres de propa-
gande antisémite, ni refréné les ardeurs d’Euro-parlementaires qui ont
été jusqu’à les inviter en qualité d’« experts » au Parlement européen.

Sortie cinéma. Vu Closer de Mike Nichols. Classique chassé-croisé amou-


reux qui se veut raffiné et intriguant mais n’est que moralisant et prévi-
sible : on commence à s’intéresser aux personnages et à leur prêter des
intentions machiavéliques durant la première partie pour se rendre compte
dans la seconde que tout était au premier degré ; les quiproquo étaient
de vrais malentendus, les personnages prennent tout à coup des déci-
sions et des attitudes que le scénariste leur souffle dans l’oreillette sans
que le spectateur n’en comprenne le pourquoi, sauf que tous doivent
rentrer dans le rang et tout doit rentrer dans l’ordre pour une fin morale
à défaut de happy end : les gentils (mais qui ont quand même péché)
se retrouvent ensemble mais pas heureux pour autant, et les pervers (l’écri-
vain infidèle et la strip-teaseuse amoureuse) finissent tout seuls… Nathalie
Portman, qui joue dans le film, regarde un autre film dans une salle du
complexe multisalles de Talpiot à Jérusalem et on croise à la sortie cette
post-ado née à Jérusalem où elle réside une partie de l’année.

Jérusalem, 26 janvier 2005

Mon ostéopathe, qui prend très au sérieux mes séjours en Israël, ne déses-
père pas de me voir faire mon alyah (ce qui n’est pas le souhait que
formule à mon endroit un ami palestinien avec qui nous évoquons la
saveur incomparable de la mortadelle italienne et du chocolat belge, et 129

qui m’interpelle : « Surtout reste en Belgique et ne va pas nous faire ton


alyah, toi aussi ; je ne voudrais pas que la prochaine fois qu’on se croise,
tu me fourres ton arme sous le nez en me demandant mes papiers. » En
l’attendant pour qu’il me présente une amie à lui, Danielle Storper Perez,
socio-anthropologue française du CNRS naturalisée israélienne depuis
une bonne vingtaine d’années et vivant à Jérusalem, je me mets à m’in-
terroger sur ma résistance à me fondre dans un moule identitaire quel
qu’il soit. Comme l’explique très bien Amin Maalouf dans Les Identités
meurtrières, l’assignation identitaire est toujours un carcan qui réduit
l’identité – forcément faite d’appartenances et de filiations multiples,
d’histoires familiales complexes, contradictoires, paradoxales parfois,
comme la mienne – à un dénominateur commun, qui mutile et meurtrit
notre identité plurielle pour la ramener à la liturgie monocorde d’une
tradition culturelle au demeurant toujours fantasmatique. C’est évidem-
ment d’autant plus vrai des enfants issus de ce qu’on appelle horriblement
des « couples mixtes » – comme si le couple ne consistait pas, préci-
sément, à conjuguer du différent, mais à reproduire de l’identique, qu’on
donnera par la suite pour de l’identitaire –, et à qui on demande systé-
matiquement s’ils se sentent plus ceci ou cela (comme on demande cruel-
lement aux enfants de divorcés s’ils préfèrent vivre avec leur papa ou
avec leur maman!) sans comprendre qu’on puisse être, et même qu’on ne
puisse qu’être ceci et cela. Que c’est cette conjugaison des différences
qui fait notre identité, à tous les coups singulière et non collective. Bien
sûr, on se sentira davantage ceci ou cela selon que cette identité collec-
tive particulière à laquelle est en quelque sorte associé notre nom est
en butte aux insultes et aux calomnies, mais subsumer son identité person-
nelle à cette identité collective relève de la névrose, tout comme confondre
son identité personnelle et son identité sociale, c’est-à-dire le rôle stéréo-
typé que nous réserve la société en fonction de notre statut social de
célibataire ou de parent, d’employé ou de patron, de juif ou de musulman,
d’autochtone ou d’allochtone, etc.

À bien y penser, comment pourrais-je faire une quelconque alyah, soit


un retour vers quoi ? Mon père et ma mère se sont rencontrés dans un
130 no man’s land culturel. Mon père, Bruxellois de souche, a fait ses études
élémentaires en flamand à Bruxelles et, pas excessivement motivé par
les études, son père qui avait mis sur pied une entreprise florissante de
tapissier dans les années 1950 l’embaucha dès l’âge de quatorze ans
pour travailler à ses côtés. Il coulait donc des jours paisibles de « fils à
papa », partageant son temps entre les vacances sur la Riviera française
en Triumph décapotable et les virées entre copains de la pègre bruxel-
loise (ses potes d’alors étaient tous affublés de sobriquets, tel Jo la valise,
toujours prêt à prendre la poudre d’escampette, et ceux qui ont survécu
sans se faire gauler sont à présent reconvertis dans la police munici-
pale). Ma mère fut élevée comme une vraie « princesse juive » avec
des cours de piano (enfin juste de quoi jouer une scie comme La Truite
de Schubert pour impressionner la famille après les repas) et de danse
(j’ai encore des photos où elle apparaît enturbannée dans une turquerie
quelconque sous un palmier en toc), a effectué un parcours scolaire sans
fautes au lycée d’Ixelles, fort réputé à l’époque. L’un de ses trauma-
tismes fut son premier séjour en Grèce où, très fière, elle déclama, dans
une taverne de Salonique, en grec ancien et avec la prononciation acadé-
mique française, une strophe de Sophocle à un aubergiste médusé et
incrédule qui lui demanda quelle langue elle parlait. Ces deux-là se croi-
sèrent dans une boîte interlope bruxelloise, le Night and Day, où elle
venait danser avec ses amis juifs dans l’arrière-salle tandis que mon
père y retrouvait ses potes mauvais garçons, ne rejoignant la salle de
danse que pour un slow (la spécialité de mon père, enfin la seule danse
qu’il consente à pratiquer) sur un air de crooner (Nat King Cole ou
Tony Bennett de préférence). Le temps d’un slow donc, ils se sont connus,
et quelques mois plus tard ils se marièrent et je naquis (dans cet ordre-là,
je crois bien). C’était un couple qui s’aimait vraiment, mais qui n’avait
vraiment pas grand-chose à se dire. En tout cas la conversation s’est
arrêtée après une bonne dizaine d’années et ma mère quitta mon père,
persuadée qu’elle avait raté sa vie en se fourvoyant avec un non-Juif.
À dater de ce jour, elle se prit de passion pour l’histoire du peuple juif,
et défendit becs et ongles l’État d’Israël (ce qui nous valut quelques
épiques engueulades)… et insista même pour que je me fasse circon-
cire, à trente ans révolus (oui bon voilà c’est dit, c’était le scoop du jour
si cela peut intéresser quelqu’un) ! 131

Ma mère est, elle-même, le fruit d’une étonnante et improbable histoire


d’amour entre ma grand-mère, née Mesalto Gabay à Constantinople (l’of-
ficier d’État-civil belge qui établit sa fiche d’identité à son arrivée en
Belgique, lorsqu’elle y immigra avec ses trois sœurs et ses quatre frères
– oui, cela fait bien huit romans à écrire – à la fin des années 1920,
ignorant ce prénom pas très catholique lui demanda ce qu’il signifiait ;
« Fortunée » répondit-elle, et sans lui demander son avis, il la rebap-
tisa de ce nom), et mon grand-père, Albert Stevens, né en Flandre à
Steenokerzeel (où ma mère et son frère passeront une partie de la guerre
à l’abri des Allemands), qui fut tour à tour gendarme, comptable et tailleur
pour dames, et tomba instantanément amoureux de ma grand-mère qui
faisait bien 30 cm de moins que lui et quelques kilos de plus. Ce fut le
coup de foudre entre ce placide Flamand et cette Orientale excentrique
et jalouse (un innocent bonbon trouvé dans une de ses poches était la
preuve irréfutable qu’il s’en servait pour attirer les jeunes filles), dotée
d’une mémoire effrayante et d’une paranoïa d’une beauté quasi clinique.
Cette furie, enfant terrible d’une famille pourtant pas avare en cas
loufoques, lui reprocha toute sa vie ses manières de « paysan flamand »
(elle se moquait de sa casquette, style Gabin, jusqu’à ce qu’on lui fasse
remarquer que tous les Turcs de Galatasaray portaient exactement la
même). Je me souviens qu’elle ne comprenait pas ce que lui voulait le
receveur du tram qui s’évertuait à crier tous les jours « alamakadoum »
(cet étrange sabir se disait en réalité « Alleman bediend ? », c’est-à-dire
« Tout le monde est servi ? »).

Jérusalem, 27 janvier 2005

Toute la communauté internationale (enfin presque) s’est retrouvée à


Auschwitz pour commémorer le soixantième anniversaire de la libération
des camps de concentration et d’extermination nazis. Il n’est pas sûr pour
autant que la leçon ait porté ses fruits, ni même qu’elle ait été entendue
par ses principales victimes. Non seulement les massacres ethniques conti-
132 nuent à ensanglanter et à endeuiller la planète, mais au sein même du
peuple juif se livre une bataille pathétique pour savoir qui a le droit d’en
parler et comment. Une controverse a récemment déchiré deux intel-
lectuels français amis : l’analyse par Georges Didi-Huberman de photo-
graphies prises à Auschwitz a mis en fureur Gérard Wajcman, auteur
d’une attaque au vitriol dans la revue Les Temps modernes 1, accusant
Didi-Huberman rien moins que d’être « un Juif enchristianisé » qui vénère
les images et brade l’impensable et l’irreprésentable. Jacques Lanzman,
qui dirige la revue, s’était du reste fait, avec Shoah, le gardien du temple.
Sa défense « inconditionnelle » d’Israël n’a pourtant pas empêché l’État
hébreu de confier les archives de l’holocauste à celui qui défend une
conception cinématographique aux antipodes de la sienne : Steven
Spielberg. Car ce qui unit Lanzman et Wajcman, entre autres, c’est leur
conviction que cet événement est tellement indicible et terrible qu’il
faut lui trouver un mot allusif qui le désigne sans le nommer (Shoah
signifie « catastrophe ») et qu’il doit rester non seulement impensable
mais impensé et non représentable. En refusant bien légitimement qu’on
le banalise, qu’on le surinterprète et surtout qu’on cherche à le justifier

1. GEORGES DIDI-HUBERMAN, « Images malgré tout » in CLÉMENT CHÉROUX (s.l.d.), Mémoire


des camps. Photographies de camps de concentration, Paris, Marval, 2001 ; GÉRARD WACJMAN,
« De la croyance photographique », Les Temps modernes, 2001, LVI, n° 613.
en l’expliquant, on assiste là à une véritable opération d’accaparement
symbolique et religieux qui sacralise ce pan d’histoire du peuple juif.
Mais, ce faisant, d’une part, on adopte là une posture obscurantiste (aussi
« illuminée » soit-elle par ailleurs) qui non seulement interdit à des cher-
cheurs de documenter et de comprendre ce qui s’est passé, mais en vient
presque à considérer comme suspects les témoins oculaires et les traces
photographiques et cinématographiques des camps et, d’autre part, on
empêche qu’aucun enseignement ne puisse être tiré de cette catastrophe,
bien trop humaine hélas ! et qui concerne toute l’humanité.

Le grand rabbin de France, Joseph Sitruk, a d’ailleurs des vues très simi-
laires sur la question, lui qui répondait récemment encore à la question
« Peut-on expliquer la Shoah ? » : « Ma réponse est clairement non, 133

c’est-à-dire que nous n’avons pas, nous, rabbins, à proposer d’explication.


Les explications ne peuvent être que personnelles : s’il m’arrive un
problème, j’ai le droit de chercher une explication. Le Talmud dit :
“Qu’avons-nous à nous mêler des secrets de la Providence ?” Je ne suis
pas en mesure d’expliquer la souffrance dans le monde. Je crois tout
simplement qu’il ne fallait pas s’exprimer sur la question. Un seul mot
s’impose aujourd’hui : c’est le silence. Mais le silence ne signifie pas
qu’il n’y a pas d’explication. La question est : “A-t-on le droit de les
fournir ?” Il est des moments où Dieu voile sa face. Les réponses exis-
tent, mais il ne faut les fournir qu’à ceux qui les cherchent. Finalement,
la seule réponse valable, c’est que les seuls êtres condamnables étaient
les bourreaux. Pour moi, la Shoah est d’abord la preuve terrible de la
non-humanité. J’ai été frappé de ce que de très nombreux survivants de
la Shoah sont ces dernières années sortis de leur mutisme et ont commencé
à raconter, puis à s’interroger et beaucoup sont revenus vers la croyance
en Dieu. » Et, pour bien marquer le coup, il a déclaré, toujours à propos
de la Shoah, qu’il est légitime de « chercher en quoi collectivement, et
sur toute notre Histoire, nous avons manqué à Dieu 1. » En clair donc,

1. Entretien publié sur le site http://viejuive.com/synagogue/messages/grf3.htm.


la Shoah serait finalement bien une vengeance de Dieu, et l’explication
que Sitruk prétend se refuser à donner, réside dans le crime de l’in-
croyance ! Je laisse aux milliers de militants communistes et autres
mécréants juifs qui ont survécu aux camps le soin d’apprécier ces propos !
Ces déclarations sont d’ailleurs en phase avec les propos tenus par le
leader spirituel du parti religieux ultra-orthodoxe Shass, Ovadia Yossef,
qui soutenait Sharon contre Barak décrit comme un homme « sans
cervelle », et qui déclara, le 5 août 2000, que les Juifs victimes de la
Shoah « ne sont pas morts pour rien », parce qu’ils étaient la réincar-
nation de « Juifs qui avaient péché » et que les Arabes sont des « serpents »
que Dieu a regretté d’avoir créés 1. Ces propos avaient déjà provoqué
un tollé à l’époque mais le rabbin Sitruk estime que les paroles avaient
134 été « déformées », tout comme sa propre déclaration sur la faute des
Juifs aurait été « mal comprise » ! Que de malentendus accumulés pour
des propos pourtant limpides…

À lire l’éditorial d’Haaretz du 26 janvier, on s’étonne donc à peine de


ne pas trouver un mot de compassion, de solidarité, pas la moindre mention
des morts tziganes, homosexuels, communistes et résistants de toute
obédience au régime nazi ; un seul moto : « combattre l’antisémitisme
et les autres crimes contre l’humanité ». Certes ! Mais peut-on encore
moralement accepter que l’antisémitisme soit présenté comme le crime
contre l’humanité « par excellence », si j’ose dire, et que l’ensemble
des atrocités et des crimes contre l’humanité commis dans l’histoire des
peuples, et encore aujourd’hui sous nos yeux, ne soit qu’une simple
annexe de la haine des Juifs, comme le suggère cet éditorialiste qui répète
qu’« il n’y a rien de comparable à l’extermination des Juifs d’Europe
dans l’histoire de l’humanité ». Il reconnaît bien du bout des lèvres :
« Le monde a connu des cas de génocide, de méfaits monstrueux dans

1. Cf. GEORGES MARION, « Les propos du leader du Shass sur la Shoah et les Arabes provoquent
un tollé en Israël », Le Monde, 8 août 2000 ; XAVIER TERNISIEN, « Indignation en France après
les propos sur la Shoah d’Ovadia Yossef », Le Monde, 9 août 2000.
le chaos de batailles et de guerres mondiales qui ont coûté la vie à des
dizaines de millions de personnes. Mais l’assassinat des Juifs d’Europe
n’a pas été perpétré dans le feu d’une bataille et n’a pas été un acte
spontané de violence. Il fut prémédité, pensé, planifié – et il était destiné
à effacer la mémoire des enfants d’Israël de la face du monde. »

Il eut pourtant été de bon aloi de saisir cette occasion pour « humaniser »,
non pas l’inhumain, mais l’enseignement de l’innommable et étendre le
devoir de vigilance, qui doit accompagner le devoir de mémoire, à toutes
les minorités menacées, discriminées, stigmatisées. Ce geste, ce mot,
c’est Simone Weil qui les a eus, seule encore une fois, avec un courage
et une probité remarquables. Cette nouvelle occasion historique manquée
est d’autant plus regrettable que l’obstination à ne pas vouloir tirer d’en- 135

seignement de portée universelle de la Shoah rend le génocide juif encore


moins « unique » et tristement exemplaire : car la cynique morale de
l’histoire, c’est que chaque peuple a droit désormais à « sa » martyro-
logie, à se présenter en victime sacrificielle et expiatoire, et voilà comment
la plus grande catastrophe survenue au peuple juif se transforme en une
prérogative décernée paradoxalement par les nazis. Bien sûr que cette
rhétorique est honteuse, comme est abjecte la manière dont les antisémites
s’emparent de cet argument pour dénoncer les « jérémiades » et le « double
langage » des Juifs, mais il est temps que la communauté juive prenne
conscience qu’une telle attitude de dénégation de la souffrance des autres
peuples ne peut qu’encourager de telles dérives 1.

J’adore le langage toujours subtil et les analyses toujours nuancées des


journalistes israéliens – cela doit être une seconde nature – lorsqu’ils
évoquent, comme Aluf Benn, « les gauchistes avec leurs amis européens
et autres émules imbéciles de Yasser Arafat 2 ». Voilà qui va tout de suite

1. Sur l’instrumentalisation de la Shoah en Israël, lire l’article de TOM SEGEV, « Absolute Evil »,
Haaretz, 28 janvier 2005.
2. ALUF BENN, « Giving Abbas some space », Haaretz, 26 janvier 2005.
réchauffer les relations israélo-européennes. Tout ça pour dire qu’Aluf
Benn est tout étonné que Mahmoud Abbas ait pris les devants pour réta-
blir l’ordre dans son pays sans attendre les directives israéliennes, ni
attendre qu’Israël se montre à la hauteur. Benjamin Netanyahou, de son
côté fait encore de la gonflette dans les médias ces jours-ci. Le hâbleur
n’entend pas que Mahmoud Abbas ou Ariel Sharon (qui se sent bien
prêt pour une petite balade sur l’esplanade des mosquées ces jours-ci)
lui volent la vedette : qu’est-ce que c’est que ces exigences de réci-
procité en cas de cessez-le-feu de la part de Palestiniens « à qui Israël
ne doit rien du tout », surtout qu’« Israël n’a aucune responsabilité dans
les violences 1 ». Ben voyons !

136 Ce n’est pas pour autant que le leader palestinien trouve grâce même
aux yeux des pacifistes israéliens : ses succès sont à présent retournés
contre l’Autorité palestinienne et interprétés comme la preuve qu’elle
peut contrôler la situation quand elle le veut (et donc que toute action
contre Israël de la part du dernier troufion palestinien est un acte télé-
commandé par Mahmoud Abbas). Et puis il reste tout de même un hic
de taille : Mahmoud Abbas – le croirez-vous ? – « n’est pas sioniste »,
semble s’offusquer Aluf Benn. J’espère que les Israéliens ont de la patience
à revendre en attendant ce jour où les Palestiniens s’en remettront déli-
bérément à l’État hébreu pour gérer leur quotidien. La banque mondiale
s’y emploie en tout cas, elle qui annonce, toute fière, à l’Autorité pales-
tinienne médusée, qu’elle travaille à « réformer les check-points ». (Pour
rappel, il ne s’agit pas là de postes frontières israéliens sur la « ligne
verte », mais des barrages routiers placés en territoire palestinien, empê-
chant les Palestiniens de se déplacer librement dans leurs territoires,
d’aller de leurs maisons à leurs champs, de rendre visite à leurs parents
ou même de se rendre à l’hôpital sans devoir descendre d’une ambu-
lance pour marcher ou se faire porter jusqu’à une autre ambulance, de

1. BENJAMIN NETANYAHOU, « Netanyahu: Israel need not give Abbas anything for truce », Haaretz,
24 janvier 2005.
l’autre côté du barrage, qu’on ait une jambe cassée, un infarctus ou qu’on
soit enceinte…)

Toujours soucieux de défendre les principes de la discrimination posi-


tive (pour les conscrits israéliens), le ministre de l’Éducation, Limor
Livnat, propose de retarder l’âge de l’inscription à l’université à vingt-
et-un ans afin de permettre aux jeunes Israéliens de faire leur service
militaire sans que les Israéliens arabes ne puissent en profiter pour prendre
de l’avance ! Cette mesure s’ajoute aux suppressions d’allocations fami-
liales des familles d’Israéliens arabes pour faire chuter leur taux de nata-
lité menaçant l’existence même d’un État juif. Le résultat est que le
taux de natalité a baissé de 3,4 % pour les familles israélo-palestiniennes
tandis que le taux de pauvreté du pays a augmenté dans le même temps 137

de 31 %, reléguant Israël loin derrière les autres pays occidentaux 1 !


On appréciera encore une fois le bien-fondé de la politique économique
et familiale israélienne qui n’hésite pas à plonger les familles dans la
misère pour limiter leur désir d’enfants, et le sérieux de leurs inférences
statistiques. Et c’est ainsi que Benjamin Netanyahou, l’idole des jeunes,
fils spirituel de Maggie Thatcher et de Musclor, transforme les « para-
sites » en crève-la-faim. Et hop ! (Tiens ! je suis surpris de n’avoir pas
encore lu le terme « terrorisme démographique », encore que l’expres-
sion « bombe démographique » pour désigner les Palestiniens d’Israël
soit devenue très à la mode.)

Jérusalem, 28 janvier 2005

Parti chercher en voiture une amie française en poste à Amman qui veut
passer le week-end à Jérusalem. Trente minutes de voiture pour me rendre
de Jérusalem à Allenby Bridge en contournant Jéricho, et 3 h 30 d’attente

1. NEHEMIA STRASLER et RUTH SINAI, « Arab birthrate drops for first time in years », Haaretz,
24 janvier 2005.
à ce poste frontière pour que les services de sécurité israéliens visent
son passeport et contrôlent son petit sac à dos avant de la laisser franchir
les quelques centaines de mètres qui nous séparent !

Ce qui me laisse le temps de lire les journaux. Ah ! justement. Je me


disais bien que la fortune du mot « terrorisme » ne pouvait s’arrêter en
si bon chemin : voici venu le terrorisme nouveau « contre lequel les
gens ont moins l’occasion de protester encore que contre les fusées
Qassam », déclare Amir Peretz, président du syndicat travailliste Histadrut.
Il veut parler du « terrorisme de l’horeca » qui impose à un serveur qui
déssert une table de porter jusqu’à trente assiettes mais voit ses pour-
boires retenus sur son salaire minimum et ne bénéficie pas même de la
138 sécurité sociale. Il n’y a pas là matière à sourire, mais il est certain que
l’inflation du vocable « terrorisme » en Israël a de beaux jours devant
lui : pourquoi se priver d’une formule qui fait mouche à tous les coups.

Nouveau chapitre sur le « terrorisme automobile » : les automobilistes


israéliens se sentent brimés par une police de la route procédurière et
une justice tatillonne. Jugez-en : « Si vous dites au tribunal que vous
rouliez lentement, le juge vous demandera comment il se fait alors que
vous ayez écrasé ce piéton. Si vous dites que vous rouliez vite, vous
serez condamné aussi 1. » Comment alors échapper aux tracasseries poli-
cières lorsque vous avez écrasé quelqu’un sur la route – ce qui arrive
à tout le monde en Israël, semble-t-il – ? On pourrait évidemment suggérer
de remplacer le premier commandement des Tables de la Loi par un
« Tu n’écraseras personne au volant de ta voiture même si tu t’engueules
avec ta belle-mère sur ton téléphone portable. » Heureusement est arrivé
l’avocat Elon Oron qui a publié un petit livre intitulé, avec beaucoup
d’à-propos, Stop ! Police. Le guide pour garder votre permis de conduire,
à l’intention des « braves gens qui ne commettent pas d’infractions graves

1. YOAV KAVEH, « Driving forces », Haaretz, 28 janvier 2005.


au code de la route de manière délibérée ». Et c’est vrai qu’il a des cas
d’école qui redonnent un peu d’espoir, tel ce chauffeur de bus qui a
écrasé un piéton au petit matin sur une route déserte (enfin après son
passage en tout cas !), l’a laissé pour mort au bord de la route, a essuyé
toutes les traces de sang et dit à son patron qu’il avait heurté un pylône.
Le pot aux roses découvert, le chauffard a pris trois ans de prison. Mais
l’histoire ne s’arrête pas là (ce serait trop injuste) : après avoir interjeté
appel, la Cour suprême de Justice a ramené la peine à six mois de prison
et lui a rendu son permis de conduire. Le motif invoqué pour cette surpre-
nante clémence ? Le piéton était de toute façon déjà mort lorsque le
chauffeur a pris la fuite. Gageons que cela lui servira de leçon pour son
prochain accident inopiné.
139

Ceci dit, je me méfie tout autant des chauffeurs palestiniens depuis que
j’ai appris que Mahmoud Abbas n’avait pas perdu ses doigts à la guerre…
mais dans la portière blindée de sa voiture, que son chauffeur avait malen-
contreusement claquée sur sa main.

Jérusalem, 29 janvier 2005

À voir le nombre d’hurluberlus qui prétendent avoir reçu une mission


de Dieu (de Double You à Oussama en passant par Dog Chapman et sa
famille de catcheurs / chasseurs de prime peroxydés de la télévision améri-
caine et par tous ces illuminés qui font leur alyah ces temps-ci), je me
dis qu’Il ferait bien de cesser d’inonder la planète de spams.

Sidéral : la distance entre notre planète, avec ses conflits infantiles, et


l’immuabilité de l’étoile du Berger. Abyssal : l’espace entre les colons
israéliens et leurs voisins palestiniens. David Grossman, écrivain israé-
lien, dit souvent qu’il se trouve plus de points en commun avec les
Palestiniens qu’avec les colons israéliens qu’il a toujours considérés
comme les vrais obstacles à la paix en prenant en otage les Israéliens
au nom de leur messianisme juif. Il faut tout de même rappeler ici que
le messianisme est au cœur de l’aventure sioniste, qu’il soit qualifié de
« prométhéen » dans l’esprit de Ben-Gourion ou de « transcendantal »
dans l’esprit des colons du mouvement Gush Emunim (le « bloc de la
foi »), pour reprendre les termes de l’historien israélien David Ohana 1.
Ben-Gourion disait qu’« Israël est la création d’une croyance messia-
nique » (du temps de la jeunesse de Ben-Gourion, Herzl était lui-même
qualifié de « messie barbu de Vienne ») et prénomma sa fille Geula
(« rédemption » en hébreu). L’idéal du « grand Israël » découle de ce
mythe messianique auquel ne veulent ou ne peuvent renoncer nombre
d’Israéliens – religieux ou laïques – et qu’ils sont prêts à faire payer du
prix de la théocratie ou du fascisme, comme le dit encore l’historien.

Les bonnes barrières font les bons voisins, se plaît-on à répéter ici (à
140 l’instar d’Amos Oz 2) ; ce qui signifie aussi que de mauvaises barrières
font de mauvais voisins, ou encore que de mauvais voisins font de
mauvaises barrières… comme on voudra.

1. MERON RAPPAPORT et ALEX LEVAC, « The last Zionist », Haaretz, 28 january 2005.
2. Lire l’entretien entre DAVID GROSSMAN et AMOS OZ, traduit par Marie-Hélène le Divelec et
mis en ligne le samedi 11 janvier 2003 sur le site de « La Paix maintenant » (http://www.lapaix-
maintenant.org/article352) pour cerner l’état d’esprit et la vision du monde de ces deux grandes
figures intellectuelles de la gauche israélienne. J’y retrouve, pour ma part sans surprise, chez Oz,
cette curieuse candeur consistant à attribuer à la lâcheté supposée de Sharon et Arafat le refus
de conclure la paix, comme si les deux parties en présence avaient jeu égal, et comme s’il ne
voyait pas que Sharon cherche à grignoter le plus de territoire et à grapiller le plus de ressources
naturelles possibles en érigeant le mur plutôt qu’en signant un accord de paix, et aussi à affaiblir
au maximum l’Autorité palestinienne dans l’espoir de signer cet accord de paix avec un ennemi
à genoux prêt à toutes les concessions. Nier cette stratégie, pourtant clairement et ouvertement
exprimée à de nombreuses reprises par le gouvernement israélien, pour personnaliser à outrance
le conflit et ramener sa persistance à une triviale et sotte question de pré-retraités qui s’accrochent
à leur job ne me paraît ni digne ni honnête de la part d’un intellectuel de la stature d’Amoz Oz
qui, aveuglé par son ressentiment irréductible à l’égard de l’intelligentzia européenne chrétienne,
en vient à énoncer des énormités du point de vue historique. Cette paranoïa dévorante (même
chez Grossmann qui s’en confesse et tente de tempérer celle de son interlocuteur) me paraît très
révélatrice de cet état de peur panique qui tétanise l’intelligentzia de gauche israélienne prête à
se jeter aux pieds du premier prétendant au titre de Roi d’Israël.
Jérusalem, 30 janvier 2005

Alors même que je comptabilise les morts dans cette chronique du conflit
palestinien et que les informations de la presse écrite et télévisée char-
rient leur lot quotidien de cadavres, du Tsunami ou d’ailleurs, la mort
m’apparaît tout à coup sous un jour terriblement réel lorsque j’apprends
le décès de Jacques Villeret, soit quelqu’un dont la présence a accom-
pagné une bonne partie de ma vie. Cette annonce me sort de ma torpeur
et me plonge dans la stupeur. Je ne sais pas comment j’ai pu penser que
mon petit monde allait s’arrêter de tourner et le temps suspendre son
cours, simplement parce que je m’en absente quelques instants. (Faut
dire que j’avais commis l’erreur de me réveiller en écoutant « Avec le
temps » de Léo Ferré : rien de tel pour vous ficher le bourdon pour la 141

semaine…)

Je ne comprends pas non plus pourquoi le simple fait de rêver de mon


père ou de ma mère décédée me devient aussi intolérable (et de toute
façon je ne tiens pas à le savoir).

Ne pas oublier que la posture coloniale induit forcément un regard condes-


cendant sur les indigènes. De même, la posture néocoloniale des orga-
nisations internationales induit chez les « expats » une attitude tout aussi
paternaliste et arrogante envers les « locaux ». Ce qui peut se traduire,
en Palestine, par une forme de compassion misérabiliste (« pauvres
bougres ») et, en Israël, par des relents d’antisémitisme (« les sauvages,
pas étonnant qu’on n’aime pas les Juifs »). Faire attention à ces écueils
qui guettent tout le monde, y compris les Juifs… et même les Israéliens.

Jérusalem, 31 janvier 2005

Le découpage de la Cisjordanie en trois zones (A pour les villes sous


contrôle direct de l’Autorité palestinienne ; B pour les zones « cogérées » ;
C pour les zones sous contrôle israélien) autorise implicitement que se
déploient des colonies israéliennes dans la zone C qui devient par ces
« facts on the ground » partie intégrante d’Israël. Mais on n’est jamais
au bout de ses surprises en Israël. Alors qu’on croyait bêtement que les
principales villes palestiniennes de la fameuse zone A étaient déjà sous
le contrôle de l’Autorité palestinienne, on apprend que le ministre israé-
lien de la Défense, Shaul Mofaz, va rencontrer Mohammed Dahlan, de
l’Autorité palestinienne, pour discuter des modalités du passage sous
contrôle palestinien des villes de Ramallah, Bethléem, Qualqilyah,
Tulkarem et Jéricho dans la perspective de la venue de Condoleezza
Rice qui vient passer deux jours en Israël… et quelques heures à Ramallah !

Curieusement, alors que la société israélienne est issue des quatre coins
de la planète et devrait parler toutes les langues du monde, ces enfants
142 de Babel ne parlent aujourd’hui plus guère que l’hébreu (et un peu d’an-
glais américain de CNN et de Fox News). En revanche, la jeunesse pales-
tinienne, de la bourgeoisie aisée jusqu’aux policiers, parle couramment
l’arabe, l’hébreu et un anglais très correct. Considérant la population
israélienne, on ne peut manquer de se demander comment un peuple
aussi cosmopolite peut, en aussi peu d’années, se transformer en une
société aussi provinciale : cela doit être ça, le miracle israélien !

Encore une question à soumettre aux autorités rabbiniques : les jeux de


hasard sont-ils compatibles avec la foi juive ? Ne serait-ce pas un peu
douter de Lui que d’espérer qu’il détourne ainsi son regard, ou, au contraire
lui prêter des intentions vénales en espérant qu’il favorise la chance des
joueurs qui croient en Lui ? En tout cas cela n’empêche pas les hommes
en noir de s’agglutiner devant les aubettes du PMU local, ni d’aller voir
les prostituées – mais là aussi il doit y avoir une subtilité qui m’échappe
dans l’interprétation de la Thorah.

Jérusalem, 1er février 2005

D’après le New York Times, une fillette de onze ans (dix d’après Haaretz)
a été tuée d’une balle dans la tête alors qu’elle se tenait sur le porche
de son école (dans la cour de son école d’après Haaretz) dans le camp
de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. D’après ce même
article, une autre fillette de huit ans (sept d’après Haaretz) a été blessée
à la main (à l’épaule d’après Haaretz). D’après les témoins palestiniens,
les tirs sont venus de l’avant-poste militaire israélien situé à quelques
centaines de mètres de là. Les Forces armées israéliennes nient avoir
ouvert le feu et ont une tout autre interprétation : des Palestiniens célé-
braient le pèlerinage de la Mecque en tirant des coups de feu en l’air et
des balles perdues auraient pu « atterrir » dans la cour de l’école et
provoquer ces blessures ! C’est en tout cas la version de l’armée israé-
lienne que rapporte Haaretz qui n’hésite pas à titrer son article : « Forces
de défense israéliennes : fillette tuée à Gaza par des coups de feu pales-
tiniens 1 » alors que dès les premières lignes de son article, il avoue que
les circonstances de la mort de la fillette ne sont pas encore élucidées ! 143

Ah ! déontologie, quand tu nous tiens… Quoi qu’il en soit, c’est déjà


le troisième enfant tué depuis six mois dans les écoles des Nations unies
en charge des réfugiés palestiniens. Heureusement que ce casse-pieds
de Peter Hansen est sur le départ : il se serait encore plaint qu’on prenne
les enfants palestiniens pour des canards sauvages !

Après avoir entendu les manifestations et les protestations de ses conci-


toyens originaires d’Éthiopie scandalisés par la lenteur et les réticences
du gouvernement israélien à rapatrier, comme promis, les 20 000 Falashas
qui attendent, Ariel Sharon a décrété qu’il lui faudra bien trois ans pour
venir à bout de cette nouvelle « absorption », comme on dit ici. (Le
salaire moyen des Falashas en Israël se situe en dessous du seuil de
pauvreté et leurs enfants ne sont que 28 % à passer leur bac pour une
moyenne nationale de 60 %.) Plus de 15 000 Juifs éthiopiens se sont
déjà vu reconnaître leur filiation juive par les autorités religieuses mais
seulement 300 visas sont émis chaque mois. Curieux, quand toute la
classe politique tremble devant la menace de la « bombe démographique »

1. ARNON REGULAR et AMOS HAREL, « IDF says schoolgirl was probably killed by Palestinian
gunfire », Haaretz, 31 janvier 2005 ; Palestinian girl killed », New York Times, 1er février 2005.
arabe et s’offusque des doutes émis quant à la judéité présumée d’un
bon million d’immigrés russes. Le pays n’aurait-il plus besoin de portiers,
d’agents de sécurité et de chair à canon? Ou y a-t-il une autre explication?

Ici aussi semble s’appliquer la formule : « Dis-moi qui tu es, et je te


dirai ce que tu peux critiquer. » Il faudrait donc exciper d’une identité
juive pour avoir le droit de parler des Juifs et de critiquer Israël. Depuis
quand les Palestiniens sont-ils seuls en droit de critiquer l’Autorité pales-
tinienne, les fascistes seuls autorisés à juger du nazisme ou les croyants
à parler de religion ?

J’ai très clairement affirmé et motivé, me semble-t-il, mon opposition


144 à tout boycott des universités israéliennes. Malheureusement le gouver-
nement israélien ne me conforte guère dans cette position lorsque j’ap-
prends que le ministère israélien de l’Intérieur n’a rien trouvé de mieux
que de refuser leur visa d’entrée puis d’exiger en contrepartie une
« caution » de 10 000 shekels (environ 2 500 euros) à certains spécia-
listes étrangers invités à participer au colloque organisé par le Sami
Shamoon Negev Academic College of Engineering « pour lutter contre
l’appel au boycott universitaire d’Israël ». Comme par hasard, il s’agit
de cinq Africains (et un Slovaque pour faire bonne mesure). Le motif
invoqué : qu’ils ne s’incrustent pas en Israël et ne demandent pas – oh !
horreur – le statut de réfugiés politiques. Le danger semble définitive-
ment écarté après une telle démonstration d’imbécillité raciste.

Les ravages de la propagande sioniste sont redoutables à l’étranger aussi.


J’avais déjà été alerté par un collègue de l’Université du Québec à Montréal
de ce qu’une ONG israélienne distribuait des centaines de CDs aux jour-
nalistes et aux enseignants pour expliquer que l’occupation israélienne
était parfaitement justifiée par la haine que les Palestiniens nourrissent
à l’endroit des Israéliens ! Ces contre-vérités absurdes ont, semble-t-il,
trouvé un écho favorable en la personne d’Annette Paquot, professeur
de linguistique à l’Université Laval, qui reprend l’antienne des livres
scolaires palestiniens qui incitent à la haine des Juifs et considère que
les enfants palestiniens qui jettent des cailloux sur les blindés israéliens
dans leurs propres rues sont des « enfants-soldats » (ce qui ne manque
pas de sel quand on sait que l’Autorité palestinienne n’a pas le droit
d’avoir une armée alors qu’Israël est la société militarisée par excel-
lence où l’institution militaire n’est soumise à aucun contrôle parle-
mentaire, comme il est pourtant d’usage en démocratie).

À Toronto aussi, il semble toujours aussi choquant qu’intolérable d’en-


tendre parler d’Apartheid en Israël – un terme pourtant couramment
utilisé dans la presse israélienne elle-même pour définir le système de
discrimination à l’encontre de la minorité palestinienne en Israël comme
des Palestiniens dans les territoires occupés. Une série de conférences
organisées à l’Université de Toronto sous l’intitulé « Israeli Apartheid
Week », où intervient notamment l’historien israélien Ilan Pappé, a fait 145

bondir les associations juives (ce qui se comprend) mais aussi les ligues
des droits de l’homme – ce qui est plus étonnant tout de même, vu le
thème traité – au prétexte que ce seul énoncé « suffit à effrayer [?] les
milliers d’étudiants juifs du campus ». Le vice-président du B’Nai Brith
Canada n’a pas hésité, tout en soulignant son attachement à la liberté
d’expression, à sommer l’université d’annuler ces conférences, ou du
moins « d’assurer par des mesures exceptionnelles la sécurité des étudiants
juifs » et affirme, avec l’objectivité qu’on est en droit d’attendre d’une
telle organisation, que prétendre qu’« Israël pratique l’Apartheid est un
mensonge, c’est de la pure haine, et c’est la perpétuation de la diabo-
lisation de l’État d’Israël et du peuple juif ». L’affaire est donc entendue :
ce n’était qu’un acte antisémite de plus. Et le très indépendant Associated
Press, qui a rédigé cette dépêche, conclut en croyant utile de préciser
que le nombre d’incidents antisémites au Canada a plus que doublé depuis
2000, « selon B’nai Brith » (au moins ils citent leurs sources !). Circulez,
il n’y a rien à voir !

Jérusalem, 2 février 2005

Petit à petit, le monde politique israélien sort de sa torpeur suite aux


plaintes en cascade qui sont déposées contre l’application de l’« Absentee
Property Law » auprès du Procureur général, Menachem Mazuz. Coup
de théâtre dans la comédie du gouvernement israélien : le Procureur
général demande au Premier ministre de ne pas appliquer une loi qu’il
juge « légalement indéfendable » et politiquement délicate, se souvient
vaguement que la décision a été prise contre l’avis de deux représen-
tants du ministère de la Justice à l’époque mais affirme dans le même
souffle n’avoir pas été mis courant de cette affaire. Yossi Beilin fait
une apparition à la télévision pour demander comment il est possible
qu’une telle loi soit réactivée sans que personne n’en soit informé (on
se le demande, en effet, mais l’explication tarde à venir). On apprend
aussi que cette sombre affaire aurait été instiguée par nul autre que l’ex-
dissident russe Natan Sharansky devenu ministre israélien « des
146 Affaires hiérosolymitaines », et un autre ministre, Zevulum Orlev. Entre-
temps, l’affaire ayant fait grand bruit dans les médias internationaux,
Mazuz, craignant d’engager une nouvelle bataille sur le front du droit
international, exige de Benjamin Netanyahou qu’il stoppe sur le champ
l’application de la loi et Ariel Sharon fait dire à l’Administration améri-
caine que le statu quo est préservé à Jérusalem-Est. Zevulum Orlev fulmine
et déclare que cette décision équivaut au « suicide de l’État juif » : « Il
est temps de mettre un terme à notre complexe d’infériorité et à nos
excuses 1. » Quant à Sharanski, il apparaît dans la lucarne de CNN.
Interrogé sur la difficile compatibilité entre son plaidoyer pour la démo-
cratie et cette spoliation sauvage de propriétés palestiniennes, de déni
de droit de propriété ainsi que du droit international qui ne reconnaît
pas l’annexion de Jérusalem-Est par Israël (sans compter que la
première phase de la Road Map, si chère à George W. Bush, stipulait
explicitement que le gouvernement israélien ne confisquerait aucune
terre appartenant à des Palestiniens !), Sharanski a cette réponse magis-
trale : « Je reconnais aux Palestiniens tous les droits sauf celui de me
tuer ! » Il n’en dira pas plus et visiblement la journaliste est déjà assez
gênée d’avoir osé mettre dans l’embarras l’idole de Double You. C’est

1. YUVAL YOAZ, « AG halts East Jerusalem property expropriation », Haaretz, 2 février 2005.
que Sharansky est devenu en quelques semaines le nouveau gourou de
George W. Bush. Double You qui a eu la bonne idée de citer dans chacun
de ses discours sur la démocratie celui en qui il reconnaît un grand démo-
crate, l’a personnellement invité dans le bureau ovale et a offert son
livre à sa chère Condoleezza Rice : ça promet pour le Proche-Orient !
(Finalement je préférais Bush quand il buvait – d’autant que les séquelles
sont lourdes –, et on regretterait presque que le monde entier se soit
mobilisé pour permettre à ce facho de Sharansky de devenir une icône
du « monde libre ».)

Un peu plus tard dans la soirée, une autre journaliste / présentatrice (on
ne sait plus trop finalement quel est le métier de ces gens de télévision)
de CNN évoque, presque admirative, l’« habileté » de George W. Bush 147

à se sortir de toutes sortes de « mini-crises » qui ont émaillé son premier


mandat. Le crime de délit d’initié du président dans l’affaire Enron, les
conflits d’intérêt évidents de son vice-président Dick Cheney, et de la
femme de ce dernier, dans Halliburton, le scandale du rapatriement secret
de la famille Ben-Laden, proche des Bush, dans la nuit du 11 septembre,
les mensonges répétés sur les « armes de destruction massive en Irak »
ayant entraîné rien moins qu’une guerre mondiale qui continue à coûter
chaque jour la vie de dizaines d’Irakiens, d’Américains, de Britanniques,
etc., civils, soldats et journalistes confondus, l’horreur révélée des sévices
et tortures, voire des meurtres dans les prisons de Guantanamo et d’Abu
Graib sous autorité du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld qui souffre
de sévères attaques d’Alzheimer à chaque fois qu’il lui faut répondre à
une question ou rendre des comptes, voila sans doute ce que les jour-
nalistes américains considèrent comme des « mini-crises ». On n’ose
imaginer à quoi ressemblerait une vraie crise : l’Apocalypse ?

La « philosophie politique » bushienne fait des émules en Israël : le


chef des services secrets de l’armée israélienne accuse « l’axe du mal »
(entendez le Hezbollah, le Hamas et les gardes révolutionnaires iraniens)
de perturber la paix dans les territoires occupés.
Jérusalem, 3 février 2005

Le président allemand Koehler vient en visite officielle en Israël à l’oc-


casion du 40e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques
entre les deux pays. Une partie des parlementaires israéliens ont boycotté
le discours du président Koehler à la Knesset parce qu’il allait parler…
en allemand. Le précédent président allemand, Johannes Rau, s’était
pourtant exprimé dans sa langue sans autre problème, mais il n’est visi-
blement jamais trop tard en Israël pour choisir le camp de la haine plutôt
que celui de la réconciliation. Peut-on tout de même rappeler que L’État
juif (Der Judenstadt) fut écrit en allemand par Herzl ! Le discours du
président, qui avait répété durant la nuit trois phrases de remerciement
148 en hébreu, a rappelé son engagement contre l’antisémitisme et que « la
responsabilité de la Shoah fait partie de l’identité allemande », mais
aussi son souci qu’« Israël puisse vivre à l’intérieur de frontières inter-
nationalement reconnues ». Est-ce cela que ne voulaient pas entendre
les tartufes qui acceptent de recevoir le président allemand (et le soutien
quasi inconditionnel de la République fédérale allemande tout au long
de ces années) mais s’offusquent de ce qu’il parle allemand ?

Tandis que les télévisions palestiniennes diffusent chaque soir un appel


des signataires israéliens des accords de Genève à l’adresse de l’opinion
publique palestinienne pour les convaincre que la paix entre les deux
peuples est possible, les autorités israéliennes interdisent la contrepartie,
à savoir la diffusion à la télévision israélienne d’adresses au public israé-
lien de leurs homologues palestiniens tels que Saeb Erakat, Fares Kadura,
Yasser Abed Rabbo ou Jibril Rajoub pour le convaincre que des parte-
naires pour la paix existent. Je sens que le concept nouveau de « terro-
risme de la paix » va bientôt germer en Israël.

Un comble : le département d’État américain classe Israël parmi les


pays du monde qui ne combattent pas le trafic d’êtres humains et a rejeté
l’« excuse » fournie par le gouvernement israélien, à savoir qu’il y a
bien une forme d’exploitation de la main-d’œuvre étrangère en Israël,
mais pas au point qu’on puisse parler de trafic. (Le trafic d’êtres humains
est puni de seize ans d’emprisonnement aux États-Unis pour une année
seulement en Israël.)

Jérusalem, 4 février 2005

Essayé de rameuter du monde pour aller voir le légendaire Roy Ayers


en concert à Tel-Aviv hier soir, mais personne ne le connaît ici, ni parmi
les expats ni parmi les quelques musiciens israéliens que je connais…
Concert prévu à 21 h 30 dans une petite salle de concert de Tel-Aviv.
À 11 heures, un groupe israélien monte sur scène pour chauffer la salle
avec du rap et du hip-hop. Le public (crânes rasés et dreadlocks mêlés
pour les garçons) déjà très chaud reprend les paroles en chœur et danse.
À minuit, Roy Ayers et sa formation prennent enfin possession de la
scène et du public. Dans ce pays glacial en dépit du soleil de la
Méditerranée, où les gens ne peuvent communiquer qu’en aboyant, cette
musique du corps et de l’âme semble venir d’une autre planète. Elle
ranime quelque chose comme l’amour de l’humanité et me donne autant
envie de pleurer que de danser. Même quand Roy chante une bluette
comme Everybody Loves the Sunshine. Merde !

Il est temps que je m’éloigne un peu de ce pays. Le son du choffar


résonne sous une bruine qui me rappelle que je rentre à Bruxelles ce
soir après un dernier dîner chez des amis palestiniens à Ramallah : plus
que deux check-points à passer. Comme un goût d’amertume au fond
de la gorge.
Jérusalem, 26 mars 2005 151

Je me prépare à entamer mon troisième séjour à Jérusalem, d’une durée


de deux semaines à peine. L’occasion de visiter le pays avec des amis
qui me rejoindront sur place et d’essayer de faire ma paix avec ce pays
et ses habitants. Le moment semble propice. Une accalmie se profile ;
les contrôles de sécurité se font moins agressifs et je devrais rencontrer
quelques universitaires israéliens avec qui discuter avec un minimum
de sérénité pour me faire une idée un peu plus nuancée de la situation
qu’à travers le prisme des médias.

Juste un détail qui m’irrite déjà : avant même de poser le pied sur le sol
israélien, les services d’immigration israéliens parviennent à la fois à
violer ma vie privée et à insulter ma sensibilité et mes convictions laïques.
Le formulaire des douanes commence, en effet, par exiger de moi que
je décline « ma religion » (en plus de mon numéro de téléphone portable
et de mon adresse électronique, entre autres informations d’ordre privé,
bien entendu) : curieuse demande émanant d’un pays qui se dit laïc,
mais qui ne conçoit visiblement pas que l’on puisse ne pas être affilié
à une religion (sans compter que pour moi, comme pour beaucoup d’autres,
être juif n’est pas un attribut religieux mais un trait culturel !) Quant à
l’usage qui sera fait de ces informations d’ordre privé, impossible de
le savoir mais je m’attends à tout moment à recevoir, par téléphone,
sms ou courriel, une invitation personnalisée de Sharon pour un barbecue
ou une offre promotionnelle pour une conversion express avec circon-
cision gratuite.

Jérusalem, 27 mars 2005

Arrivé de nuit à Ben-Gourion. Dimanche matin, je me frotte les yeux


en voyant passer dans la rue un homme couvert de couches pour bébé.
Le temps de me demander s’il s’agit d’un pervers qui a oublié de se
changer après une nuit de dépravation sexuelle, je vois passer une tribu
entière d’Indiens emplumés, Zorro, une famille de libellules et d’autres
152 humanoïdes ailés ou à queue. Bon sang mais c’est bien sûr : c’est la
fête de Pourim, sorte de carnaval où enfants comme adultes se déguisent.
Une chose est sûre : la panoplie préférée des petits garçons (et par consé-
quent de leurs parents) est bien celle de soldat, suivie de près par la
tenue de policier. En tout cas, la population en uniforme a bien dû quadru-
pler en une nuit. La démilitarisation des esprits n’est pas pour demain
et la relève est d’ores et déjà assurée. Comme celle des ultra-orthodoxes
dont les enfants se partagent entre une imitation de G.I. Joshua et le
modèle de papa : le Juif en papillotes.

Dans les colonies, Pourim commence à prendre la fâcheuse habitude


de dégénérer en affrontements avec le voisinage palestinien (jets de pierres,
insultes et menaces, propriétés dévastées), puis avec les forces de sécu-
rité israéliennes traitées de « nazis » et forcées à battre en retraite face
à des colons incontrôlables. L’armée hésite sur la manière de réprimer
ces émeutiers et le Shin Bet s’oppose à ce qu’on arrête les activistes.
Vive les traditions.

De retour à mon domicile hiérosolymitain après cette première ballade


dans la ville, quelle n’est pas ma surprise de voir un drapeau irlandais
suspendu au balcon de mes voisins du dessus. J’ignorais que la maison
– une superbe maison palestinienne du quartier de Musrara (rebaptisé
Morasha par ses nouveaux habitants israéliens) – était à présent
occupée par l’Irlande ! Il est déjà assez pénible de voir les patriotes israé-
liens ficher des drapeaux dans tout ce qui leur tombe sous la main… Je
comprends alors que la fierté des supporters de foot a eu raison des
proclamations de foi anti-nationalistes de mes voisins irlandais. Un match
de football opposait, en effet, Israël et l’Irlande hier soir à Tel-Aviv
(score diplomatique de 1 à 1) et mes honorables voisins irlandais – dont
les beaux-parents venus leur rendre visite ne se déplacent jamais sans
un drapeau irlandais, semble-t-il – ont dû juger de bon aloi de hisser
ainsi leurs couleurs nationales sur une maison palestinienne devenue
propriété israélienne. N’importe où ailleurs, j’aurais trouvé cela simple-
ment navrant…

Cela me rappelle une histoire abracadabrante lue dans les journaux : 153

les supporters de l’équipe de football d’Ajax (en Hollande) n’ont rien


trouvé de mieux pour se distinguer que d’arborer des étoiles de David
et des drapeaux israéliens et de chanter Hava Nagila à qui mieux mieux
pour défier leurs adversaires qui les traitaient de Juifs (en souvenir de
l’époque où il y avait encore une présence juive dans la ville et dans
l’équipe, avant que ses responsables n’excluent une dizaine de joueurs
et de dirigeants juifs du club à l’automne 1941, sous l’Occupation). Ce
qui incite évidemment les supporters des équipes adverses à scander
« Hamas ! Hamas ! », à faire le salut hitlérien, à vociférer « les Juifs au
four » et à accueillir les supporters de l’Ajax avec un sifflement sonore
censé rappeler le bruit des chambres à gaz lors de ces « rencontres spor-
tives »… Tout cela est d’un goût très sûr, et l’on ne dira jamais assez
la noblesse et la fraternité de l’esprit sportif.

Jérusalem, 28 mars 2005

C’est trop bête : il aura suffi que je lise quelques journaux pour réduire
à néant toutes mes belles résolutions. Voilà que mon mauvais esprit
reprend déjà le dessus. Je me souviens pourtant de cette conversation
que j’ai eue il y a quelques semaines à peine à Montréal avec un collègue
de l’UQAM qui voulait connaître mes sentiments après l’élection de
Mahmoud Abbas et sa visite à Londres à l’invitation de Tony Blair, et
qui me trouvait bien optimiste. J’avais, comme tout le monde hors d’Israël,
tellement envie d’y croire. Et, de très loin, on pouvait penser que les
relations israélo-palestiniennes étaient à la détente. Mais à y regarder
de plus près, on voit bien qu’en fait de détente, chaque camp garde le
doigt dessus. Comme d’habitude, loin de désarmer, le camp de la guerre
profite de ce moment de calme relatif pour consolider ses colonies – en
particulier celle de Maale Adumim qui compte déjà 40 000 habitants et
qui devrait encore grossir de 3 500 unités d’habitation et ainsi irrémé-
diablement couper Jérusalem-Est de la Cisjordanie. Sharon l’a annoncé,
et quand Bush et Rice ont fait grise mine, il a dit les comprendre ! Et
c’est vrai que ceux-là se comprennent vraiment à la perfection. Leur
154 numéro est parfaitement rôdé : Sharon dit ce qu’il va faire et le fait ;
Bush dit qu’il n’est pas content mais qu’il comprend – notamment que
les blocs d’habitation juive en Cisjordanie ne seront pas démantelés –,
d’autant que Sharon, grand seigneur, a promis que cela ne ruinerait en
rien la continuité du territoire palestinien puisqu’il prévoit de réserver
une route pour connecter les deux régions en question : c’est tout dire !
Qui peut, après tant de bonne volonté, douter encore que Sharon soit
un homme de paix. Qu’on prépare son prix Nobel – qui ne saurait tarder
– et qu’on fasse taire les mauvaises langues et les esprits chagrins qui
ne voient dans le retrait de Gaza qu’une manière de créer un ghetto
palestinien à la merci des Israéliens en contrepartie d’une annexion de
près de la moitié de la Cisjordanie et de l’entièreté de Jérusalem et de
ses environs par l’État hébreu. Il n’y aura guère que les pisse-froid comme
moi pour se scandaliser qu’on honore comme un homme de paix le respon-
sable des massacres de Sabra et Chatila, celui qui a déclenché la deuxième
intifada et avec elle des milliers de morts, d’estropiés, d’orphelins, pales-
tiniens comme israéliens, sans parler du mur, des terres palestiniennes
spoliées, des maisons palestiniennes rasées (avec ou sans leurs habi-
tants), le massacre de Jénine aussi, les innombrables violations du droit
international et les insultes à l’endroit d’à peu près tous les chefs de
gouvernements de la planète, mais encore le démantèlement du système
de sécurité sociale et de pension israéliens, le cynisme érigé en art de
gouverner et, suprême accomplissement, la démoralisation de toute une
nation qui en est venue à croire que la paix est moins enviable que la
guerre et que la paix n’est qu’une autre manière de faire la guerre. Il
parvient même à programmer l’échec de l’action du président palesti-
nien qui exige de son peuple des sacrifices et de la retenue tandis que
lui continue à le provoquer et à l’humilier publiquement, de sorte que
lorsque les flambées de violence reprendront inévitablement, Sharon
pourra dire : « Vous voyez bien, je vous l’avais prédit : ces Arabes n’ont
pas de parole » ! Vive « le roi Arik », et après lui le déluge…

La stratégie de Sharon est pourtant on ne peut plus claire : il a banni


une fois pour toutes le mot « paix » de son vocabulaire, et quand il lui
faut tordre la bouche pour le prononcer, chacun peut entendre qu’il parle
de finir la guerre qu’il a engagée contre les Palestiniens. Non, Sharon 155

n’est pas un pragmatique qui finira par signer la paix avec les Pales-
tiniens s’il y voit l’intérêt d’Israël, tout simplement parce que, pour lui,
l’intérêt d’Israël, c’est de se débarrasser du « problème palestinien ».
Quand donc les Américains et les Européens (je ne parle pas des Israéliens
car ceux qui, ici, croient en Sharon sont comme lui) verront-ils en Sharon
le fossoyeur de tout espoir de voir un jour la création d’un État pales-
tinien viable et indépendant ? Comment expliquer l’attitude pour le moins
conciliante du gouvernement Sharon et des forces de sécurité à l’égard
des colons qui manifestent quotidiennement leur hostilité au retrait de
Gaza, allant jusqu’à menacer de réserver à Sharon le même sort qu’à
Rabin, agressant forces de l’ordre et voisins palestiniens à coups de pierres,
ou ses atermoiements pour reloger et dédommager, comme promis, ceux
des colons qui ont marqué leur accord pour quitter leur colonie, où ils
sont désormais traités comme des parias et des pestiférés par les autres ?
Comment comprendre cela sinon comme un signe à l’adresse de la commu-
nauté internationale pour signifier combien ce retrait coûte à Sharon et
aux Israéliens, qu’il ira néanmoins jusqu’au bout du désengagement de
Gaza, mais surtout qu’on ne lui en demande pas plus ! Bref, qu’on ferme
les yeux sur les colonies en Cisjordanie, sur le mur, sur l’annexion de
fait de Jérusalem-Est et sur le refus de coordonner avec l’Autorité pales-
tinienne le retrait de Gaza (qui ne sera bientôt plus éligible à l’aide huma-
nitaire alors que cette zone – la plus dense du monde et qui demeure
coupée du reste du monde –, en dépend très largement pour ses besoins
vitaux).

La finition du mur de séparation et des constructions qui vont agrandir


les colonies autour de Jérusalem va bientôt couper 250 000 Palestiniens
de Jérusalem-Est de l’Autorité palestinienne, en même temps que la
Cisjordanie va être coupée en trois parties étanches dont les passages
seront contrôlés par Israël. Les Palestiniens de Cisjordanie devaient déjà
obtenir le très précieux et rare permis d’entrée israélien pour venir se
faire soigner, étudier ou simplement continuer à travailler à Jérusalem-
Est. Beaucoup d’entre eux ont déjà perdu leur boulot suite aux refus
arbitraires de laisser passer même les détenteurs de ces permis, et on
156 ne compte plus le nombre de malades qui sont morts ou de femmes
enceintes refoulées aux check-points israéliens qui cadenassent l’entrée
de la ville. Des familles de Ramallah ou de Bethléem n’ont plus vu leurs
parents, frères et sœurs, etc. vivant à Jérusalem depuis des années, alors
qu’ils ne sont éloignés que de quelques dizaines de kilomètres tout au
plus ! Bientôt, même les résidents palestiniens de Jérusalem-Est devront
obtenir un permis pour se rendre en Cisjordanie. Or il faut savoir que
deux tiers des Palestiniens de Jérusalem-Est sont originaires de Hebron,
et qu’ils ne pourront ainsi plus voir leurs proches, accéder à leurs propriétés,
à leurs terres… Comme dit mon voisin journaliste irlandais, les
« fenêtres d’opportunité », qu’on invoque ici à tout bout de champ,
semblent ouvertes pour que les Palestiniens s’y jettent plus facilement.

Depuis des mois, à l’exception d’un attentat meurtrier à Tel-Aviv qui


a fait cinq morts dans un night-club, le 25 février dernier, il n’y a plus
un seul tir de mortier sur Israël et la police palestinienne se prépare à
reprendre en main les villes palestiniennes qui doivent être rétrocédées
par Israël. Mais voilà déjà que les Israéliens ne sont pas contents et
menacent de tout arrêter : c’est que la police palestinienne traîne inex-
cusablement des pieds pour faire le sale boulot des Israéliens, à savoir
leur livrer les suspects recherchés par Israël, au risque quasi certain de
passer aux yeux de l’opinion publique palestinienne tout entière pour
des traîtres et des collabos. Tel est le prix de la pax israeliana : être
occupés ou devenir des collabos ! Et en attendant, Israël revient sur son
engagement de transférer à l’Autorité palestinienne d’autres villes que
Jéricho et Tulkarem. Ces Palestiniens quand même : on leur donne la
main et ils vous prennent le bras !

Jérusalem, 29 mars 2005

Pour preuve du solipsisme israélien, la maigreur cadavérique des pages


internationales dans les médias et les quotidiens israéliens. Même Haaretz,
dans son édition anglaise « internationale » de ce 29 mars, réserve à
peine un seizième de page au tremblement de terre qui a fait 290 victimes
déclarées à Sumatra (on en dénombrera des milliers plus tard) contre 157

un quart de page à une annonce publicitaire pour des vacances à Eilat,


et la seule autre mention de l’étranger dans le journal concerne la valeur
estimée des terrains… juifs en Pologne ! CQFD. Rien bien entendu sur
leurs voisins palestiniens. Les humiliations au quotidien et les morts
palestiniens, la relance des colonies en Cisjordanie (dont on parle moins
que du retrait annoncé de Gaza) et la finition du mur de séparation qui
va couper la Cisjordanie, et les familles palestiniennes, en deux et imposer
une fin de non-recevoir unilatérale et définitive à la revendication, pour-
tant sine qua non, des Palestiniens d’établir leur capitale à Jérusalem-
Est ne les préoccupent pas outre mesure. Les Israéliens sont persuadés
que le pire est passé et qu’ils vivent à présent dans une situation de paix
– parce que les Palestiniens ne commettent plus d’attentats en Israël et
se bagarrent à présent entre eux.

Visite du nouveau bâtiment construit sur le site du Yad Vashem : impos-


sible de ne pas craquer en parcourant ce dédale organisé qui nous confronte,
sous la forme de témoignages, de documents d’archives, de reconsti-
tutions historiques, de photos et de vidéos, à l’horreur absolue. À l’issue
du parcours, des femmes en pleurs, des hommes hébétés, et moi-même
qui retiens mes larmes tout au long de ce parcours éprouvant… Et pour-
tant quelque chose vient gâcher mon malheur, qui m’empêche de me
laisser complètement aller à ce moment de pure émotion ; pas seulement
la dramatisation muséographique de l’événement, mais un sentiment
général de manipulation idéologique : il me revient que le sort des homo-
sexuels n’a pas été un instant évoqué (ou alors je l’ai manqué – ce qui
est possible car mon attention est forcément sélective) et que celui des
Tziganes ne l’a été que furtivement ; et puis cette curieuse manière de
rabattre l’histoire de l’holocauste sur celle de l’État d’Israël avec ces
documents sur l’Exodus qui jouxtent et suivent les minutes du procès
de Nuremberg, comme si, une fois encore, l’État d’Israël était justifié
et expliqué par l’horreur du génocide – relation de causalité plus que
discutable sur le plan historique –, ce qu’illustre la fin de la visite à
travers un corridor plongé dans l’obscurité (de l’Europe) qui débouche
sur un coin d’horizon israélien savamment cadré par les architectes.
158

Je me faisais la réflexion, à la sortie, que ce serait une bonne chose que


les écoliers palestiniens soient invités à venir visiter le musée pour mieux
comprendre l’histoire des Juifs, et notamment de leurs voisins israé-
liens. Mais il serait bon que les visiteurs qui quittent le Yad Vashem
en larmes songent aussi un petit peu aux autres victimes des violences
armées et des idéologies racistes passées et présentes. Je ne pense malheu-
reusement pas que ce musée incite à ce type de compassion.

À titre d’illustration de cette manière de récupération sioniste du patri-


moine juif européen, on sait les embrouilles qui ont accompagné la saisie
et le « rapatriement » clandestin en Israël, au grand dam du gouverne-
ment polonais et de la communauté internationale, des fresques de Bruno
Schulz, artiste et écrivain juif polonais de renommée internationale, parfois
appelé le « Kafka polonais ». Schulz est mort fusillé par la Gestapo en
1942 et n’a jamais marqué la moindre velléité sioniste. Qui plus est,
alors que les autorités polonaises allaient lui consacrer un musée dans
le village de Schulz, devenu depuis ukrainien, le monde découvrit que
le Mossad avait payé 100 dollars « pour les frais » aux modestes proprié-
taires des fresques de Schulz et qu’Israël avait tout simplement volé ces
fresques en arguant, selon la déclaration du Yad Vashem, que ce dernier
« possède un droit moral sur ces fragments dessinés par Bruno Schulz ».
Il va sans dire que la Pologne a officiellement protesté auprès d’Israël.
Même les responsables d’associations juives polonaises ont condamné
cet acte de spoliation culturelle et une pétition signée par trente univer-
sitaires survivants du génocide a été publiée dans le supplément litté-
raire du New York Times. Moralité : si vous êtes un artiste ou un intellectuel
juif, il vous faudra désormais explicitement stipuler par voie testamen-
taire que vous refusez de servir la propagande israélienne post-mortem.

Autre manifestation monomaniaque de la communauté juive de par le


monde : la propagation de chaires, de centres, de revues et de colloques
d’études israéliennes sur les campus américains depuis quelques mois,
soi-disant pour contrer les départements d’études du Moyen-Orient jugés
« anti-israéliens » par les organisations juives. Ces universités améri-
caines (Columbia, Wisconsin, California, Brandeis, New York, 159

Calgary…) n’hésitent pas à héberger des programmes d’études qui veulent


faire entendre des voix « pro-israéliennes » financées par la commu-
nauté juive et recrutées en Israël même, vu les réticences de certains
professeurs américains qui ne comprennent pas ou n’approuvent pas
cette focalisation partisane sur Israël. D’autant que l’intention affichée
est de faire l’impasse sur le conflit israélo-palestinien pour se centrer
sur des questions « plus générales de la culture et de la société israé-
liennes » et enseigner « plus systématiquement » la réalité israélienne
loin de toute rhétorique (c’est du moins le projet auquel souscrivent
tous les professeurs d’études israéliennes interviewés, d’après l’enquête
publiée dans Haaretz, mais sans signature et avec une mention de la
participation de The Forward, revue de l’association juive américaine
éponyme). Comment ces universités peuvent-elles abdiquer à ce point
toute liberté académique et tout esprit critique propre au monde scien-
tifique en acceptant que des organisations sionistes extra-universitaires
(réunies en un consortium appelé « The David Project ») leur dictent
leurs programmes d’études ? Et comment croire que ces études israé-
liennes puissent rendre compte de la réalité sociale et culturelle israé-
lienne indépendamment du conflit qui détermine chacune de ses
institutions (jusqu’au ministère de l’Éducation et les musées) et condi-
tionne chaque geste et chaque attitude de la vie la plus quotidienne de
chaque Israélien ? Comment penser que des universitaires israéliens
recrutés par des centres d’études financés et établis par des associations
« pro-israéliennes » (comme se définissent curieusement eux-mêmes
les membres adhérents du « David Project » qui prétendent par ailleurs
« ne pas faire de propagande ») puissent se montrer objectifs ? Sans
compter que même en Israël des chercheurs comme Gershom Gorenberg
se voient interdire l’accès à des archives militaires pour comprendre
l’histoire des colonies sous prétexte que ces documents ne sont acces-
sibles qu’à des chercheurs accrédités par les forces armées israéliennes.
D’aucuns, comme le professeur Martin Kramer, du Centre Moshe Dayan
for Middle Eastern and African Studies de l’Université de Tel-Aviv,
reconnaissent tout de même qu’il serait plus judicieux de corriger les
biais idéologiques qui peuvent se manifester dans les centres d’études
160 du Moyen-Orient plutôt que d’instaurer des centres de recherche « pro-
israéliens ».

Aussi désolant et révoltant que cela paraisse, force est de reconnaître


que le cynisme de la politique israélienne a quasiment fait de cet État
le champion du négationnisme. Outre la dénégation de l’existence (et
donc des droits) du peuple palestinien sur base d’une odieuse argutie
sémantique, cette propension au négationnisme s’étend également au
génocide arménien que persiste à nier son allié turc. Quelle honte, quelle
souillure pour un État qui excipe de la justice des peuples et cultive
pieusement la mémoire de l’holocauste, que cette manière indigne d’en-
tériner les crimes contre l’humanité au nom du pragmatisme politique.
Comme s’il craignait que la simple reconnaissance d’autres génocides
fasse de l’ombre à son propre martyre. Je ne suis pourtant pas le seul à
être révolté par de tels agissements. Je me fais même ici l’écho des paroles
prononcées en l’an 2000 par Yossi Sarid, à l’époque ministre israélien
de l’Éducation, à l’occasion du 85e anniversaire du génocide arménien
(dont le 24 avril 2005 marquera le 90e anniversaire) : « Nous autres
Juifs, les premières victimes de la haine meurtrière, devons nous montrer
doublement sensibles et nous identifier aux autres victimes. Ceux qui
se détournent, ferment les yeux, font leurs petits calculs sont toujours
du côté des meurtriers et jamais de celui des victimes. Dans notre nouveau
programme de cours, je veux consacrer un important chapitre au géno-
cide, et y inscrire une référence directe au génocide arménien. C’est là
notre devoir, envers vous comme envers nous-mêmes 1. » Inutile de dire
que ce programme est resté lettre morte et que le discours fut vivement
critiqué par le gouvernement israélien qui présenta aussitôt ses excuses
au gouvernement turc et déclara, par la voix de Shimon Peres, que le
génocide arménien était une question qu’il fallait laisser aux historiens.
(Tiens, comme c’est curieux : c’est exactement l’argumentation des révi-
sionnistes français comme Faurisson qui contestent, eux aussi, l’exis-
tence et l’ampleur de l’holocauste, réclamant le droit pour les historiens
d’en discuter !)

Jérusalem, 31 mars 2005 161

Après sa nomination à la tête de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz,


proche collaborateur de l’équipe Bush, est venu à Bruxelles pour rassurer
les Européens. Non sur ses compétences en économie du développe-
ment (on en a pour preuve la guerre en Irak) ou en finances internatio-
nales, mais pour nous affirmer que sa « noble mission » qui consiste à
« aider les gens à se sortir de la misère » (ne lui demandez pas ce qui
les y a mis : pour lui, la pauvreté, c’est un peu comme le Tsunami, a-t-il
suggéré, une catastrophe naturelle ou, au pire, une forme de mauvaise
gouvernance de la part de ces ignorants de pauvres), « cela va être fun » !
Nous voilà donc pleinement rassurés.

Comme d’habitude, l’Union européenne a entériné la décision améri-


caine (mais en faisant la moue, quand même !) et la Banque mondiale
va donc continuer à mener sa politique avec l’argent de l’Union euro-
péenne, qui est son plus grand bailleur de fonds (mais en faisant mine
de se désolidariser de ses principes, hier « ultra-libéraux », aujourd’hui

1. YOSSI SARID, « Israel is among the holocaust deniers », Haaretz, 29 mars 2005.
« néo-conservateurs » pour les amateurs de nuances). De toute façon,
si l’Union européenne avait une politique internationale en matière de
développement en Palestine, cela se saurait : elle préfère mandater la
Banque mondiale pour faire son boulot en matière d’aide budgétaire à
l’Autorité palestinienne. Des deux attitudes, l’américaine et l’européenne,
je ne sais pas laquelle est la plus louable finalement. Au moins les
Américains ont-ils des convictions qu’ils mettent en pratique. Après
cela, l’Union européenne s’offusque de ce que personne ne parle d’elle
en Palestine alors qu’elle est leur plus important donateur (via la Banque
mondiale notamment). Et ce n’est pas la visite officielle dans la région
de la nouvelle commissaire européenne aux Relations extérieures,
Mme Benita Ferrero-Waldner, qui va changer les choses : deux jours
162 avec le gouvernement Sharon, une heure pour Mahmoud Abbas ! Le
lendemain de cette visite en Palestine, le 9 février 2005, Benita Ferrero-
Waldner a annoncé que la Commission européenne avait l’intention de
mobiliser 250 millions d’euros pour soutenir la création d’un État pales-
tinien viable (ben voyons ! on y croit), une partie de cette somme devant
servir à reconstruire les infrastructures palestiniennes déjà financées une
première fois par l’Europe avant d’être incidemment anéanties par l’armée
israélienne. Continuons donc à financer la Banque mondiale pour permettre
impunément au gouvernement de Sharon de les raser une nouvelle fois.

Benjamin Netanyahou, l’idole des jeunes Israéliens, est aussi piètre dialec-
ticien que diplomate : il vient de qualifier le retrait de Gaza de « schéma
de désengagement unilatéral sans contrepartie » ! Son plan est pure-
ment et simplement de redevenir calife à la place du calife et tonne à
présent contre le plan du retrait de Gaza (qu’il a ratifié, bien entendu)
sous prétexte qu’« il n’y a pas d’interlocuteur » (c’est fou ce que les
Israéliens ont du mal à trouver des gens avec qui dialoguer dans la
région 1 !). Quoi qu’il en soit, a-t-il déclaré mardi à Jérusalem, même

1. URI AVNERY retrace la généalogie de cette litanie selon laquelle Israël n’a personne avec qui
négocier dans « Un dommage mental irréversible », 19 juin 2004, http://www.france-palestine.org.
s’il y avait un partenaire, l’objectif est de « garder autant de territoire
de Judée-Samarie que possible, parce que les deux tiers, si pas les trois-
quarts, sont des terres inhabitées, mais d’une importance historique, stra-
tégique et sécuritaire vitales pour Israël, et doivent être annexés par des
négociations 1. » Rappelons que dès son élection, Netanyahou s’est
empressé de rouvrir le tunnel du mur Ouest de la vieille ville de Jérusalem,
d’accroître les colonies et d’enterrer les accords d’Oslo ! Avec Sharon
comme pilote et Netanyahou comme co-pilote prêt à empoisonner le
pilote à tout moment, le destin de la région est entre de bonnes mains.

L’Institut de la démocratie israélienne tente de proposer à la Knesset


une « constitution consensuelle ». Le dilemme est toujours le même.
Tant qu’Israël sera défini comme un État juif plutôt que comme l’État 163

de tous ses citoyens, il n’y aura pas de vraie démocratie possible dans
ce pays. Baruch Kimmerling, dans un éditorial de Haaretz, préconise
le statu quo, car il ne lui paraît pas possible, dans la conjoncture actuelle,
d’établir la séparation de la religion et de l’État. Il soutient par ailleurs
qu’une constitution n’est pas une garantie du respect des droits civiques
(et de citer en exemple la constitution américaine par opposition à la
démocratie britannique). Et surtout, alors même qu’il met le doigt sur
l’antinomie entre un État juif et un État démocratique, il invoque un
paralogisme pour ne pas devoir franchir le pas, pourtant indispensable,
qui consisterait à faire son deuil du qualificatif « juif » pour désigner
Israël : Dès lors qu’Israël a été créé comme un État juif, je ne crois pas
qu’il faille lui dénier cette identité, tout comme, poursuit-il, l’Italie est
en principe un pays italien. Or, précisément, Israël est un pays israé-
lien (c’est-à-dire le pays des Israéliens) même si l’on peut imaginer un
certain nombre d’articles qui préserveraient cette « identité » juive d’Israël
(l’hébreu comme langue officielle, le « droit au retour » qui garantit la
nationalité israélienne à tout Juif qui en fait la demande, etc.) sans préju-
dice de sa population non-juive. Mais la société israélienne n’est pas

1. NEHEMIA STRASLER, « Netanyahu’s Peter Principle », Haaretz, 31 mars 2005.


prête à cet amendement symbolique indispensable à l’établissement d’une
constitution démocratique pour Israël – et la constitution proposée ne va
pas non plus dans ce sens à en juger par un article qui prévoit que la citoyen-
neté israélienne ne serait accordée qu’aux enfants de citoyens israéliens
résidant en Israël ou aux immigrants couverts par la Loi du retour.

Jérusalem, 1er avril 2005

Les factions rivales du Fatah s’affrontent à présent à coups de rafales


de mitraillettes, comme la mafia napolitaine ou calabraise. Le président
palestinien vient d’échapper à un attentat et des miliciens armés ont tiré
164 des coups de feu dans le restaurant Darna de Ramallah, où j’ai dîné il
y a quelques semaines.

Une étude de plus vient nous expliquer qu’Hitler était un psychopathe


névrotique, hystérique, paranoïaque, schizophrène, œdipien, « syphi-
lophobe » et masochiste – n’en jetez plus ! Commanditée par l’Office
of Strategic Services (l’ancêtre de la CIA), cette étude est à présent dispo-
nible sur le site de la Faculté de droit de l’Université Cornell 1 – le temps
que les services secrets américains s’achètent le Quid ? de la psycha-
nalyse, sans doute. En Israël, on envisage un référendum pour savoir
s’il faut autoriser la diffusion d’un film sur Hitler !

Les observateurs internationaux présents à Hebron se sont officielle-


ment plaints d’être les victimes de jets de pierres de la part des colons
israéliens, tout comme les Palestiniens, du reste, mais ça, c’est dans
l’ordre normal des choses, semble-t-il. C’est dans cette ville palesti-
nienne de Cisjordanie que furent massacrés, en 1994, une trentaine de
Palestiniens par un colon israélien, Baruch Goldstein, considéré ici comme
un héros par nombre de colons. Le porte-parole de la communauté juive

1. http://www.lawschool.cornell.edu/library/donovan/hitler/
d’Hebron ne dément pas les accusations mais explique son opposition
à cette « présence ennemie » accusée de « passer des informations secrètes
durant la “guerre d’Oslo” [sic] » ! L’article, paru dans le Jerusalem
Post, se conclut sereinement et sans autre commentaire sur les paroles
de ce colon pour qui ces observateurs sont à la fois une menace, un
ennemi et une cible.

Dans son édito du même Jerusalem Post, titré « le problème de la Palestine »


(tout un programme), Caroline Glick croit bon de préciser que sur les
quelques centaines de prisonniers palestiniens libérés, deux ont été arrêtés
récemment en train de monter des missiles contre Israël : et moi qui
croyais naïvement que lorsqu’on a été arrêté et détenu arbitrairement
sans procès pendant des mois, voire des années, et qu’on est enfin libéré 165

sous la pression internationale, le premier élan serait une manifestation


de reconnaissance et d’affection envers ses geôliers ! Quelle ingratitude !
C’en est presque à désespérer de la prison ! Mais, qu’on ne s’y trompe
pas, le message est clair : emprisonnez n’importe quel Palestinien et sa
nature profonde de terroriste se révélera au grand jour. D’ailleurs, comme
le dit la perspicace journaliste, ce sont bien des terroristes qui ont été
libérés par les Israéliens (le ministre israélien de l’Intérieur avait pour-
tant bien spécifié que seuls les Palestiniens non convaincus d’activité
terroriste seraient libérés, mais on a encore affaire à un autre grand naïf,
bien sûr). Et qu’on ne lui parle pas des forces de police palestiniennes :
elle sait bien qu’il s’agit là de « forces militaro-terroristes » qui « fomen-
tent leur prochaine guerre de terreur contre Israël ». D’ailleurs le plan
d’Abbas n’a pas de secret pour elle : dès que les Israéliens auront quitté
Gaza, il transformera ce territoire en un « centre mondial de la terreur ».
Conclusion de Mme Glick : « Qu’attend donc Washington pour lâcher
Abbas et reconnaître que l’émergence d’un État palestinien est le problème,
pas la solution 1 ?» Oserait-on lui demander la solution qu’elle préconise
dans ces conditions ? Et voilà pourquoi je ne lis pas le Jerusalem Post.

1. CAROLINE GLICK, « The Palestine problem », The Jerusalem Post, 31 mars 2005.
Le quotidien Haaretz, quant à lui, vante les vertus fédératrices du foot-
ball après les deux matchs qui ont opposé l’équipe nationale israélienne
aux équipes nationales d’Irlande et de France à Tel-Aviv. Il est vrai que
les résultats (match nul 1-1 dans les deux cas) ont su, comme partout,
faire vibrer la fibre nationale, et les deux buts israéliens marqués par
des joueurs Israéliens arabes ont produit un effet « Zizou » incontes-
table. Comme l’écrit Daniel Ben-Simon, « cette semaine, deux Arabes
israéliens [sic] ont offert des moments de bonheur à des millions
d’Israéliens [bien juifs ceux-là, à en croire le journaliste qui mentionne
avec émotion des religieux orthodoxes qui fraternisaient avec des punks
juifs dans le stade, comme “une grande famille”]. Abbas Suan contre
l’Irlande et Walid Badir contre la France. Des shoots qui ont traversé,
166 au moins momentanément, le mur de l’insensibilité juive. » Qu’importe
que les supporters israéliens aient hué et sifflé l’hymne national fran-
çais, et conspué Fabien Barthez pour avoir eu l’audace de dire qu’il
craignait de venir en Israël pour des raisons de sécurité (ce qui lui vaudra
de se voir rappeler par le journaliste israélien la popularité de Jean-Marie
Le Pen dans sa ville de Marseille !), c’est la grande fraternité du sport
qui éradique tous les clivages sociaux et raciaux que veut retenir Ben-
Simon. « Le football a réussi pour les Arabes israéliens là où la poli-
tique a échoué durant des décennies », à savoir « leur aspiration à être
les égaux des Israéliens 1 ». Il serait certes plus exact de parler d’Israé-
liens arabes, mais en Israël, on reste Arabe avant d’être Israélien ! L’auteur
dénonce pourtant assez courageusement dans l’article les discrimina-
tions dont sont victimes en Israël aussi bien les Israéliens arabes que
les Israéliens éthiopiens en disant sa honte lorsque les Israéliens éruc-
tent « mort aux Arabes » lorsqu’un joueur d’origine arabe ou éthio-
pienne touche le ballon sur la pelouse. Mais le lyrisme enflammé qui
lui fait écrire que « le football a ouvert les portes de la société israé-
lienne » n’expliquera jamais pourquoi l’on ne tolère les Arabes, en France

1. DANIEL BEN-SIMON, « The great equalizer », Haaretz, 1er avril 2005.


comme en Israël, ou les Noirs aux États-Unis, que comme gladiateurs
de nos jeux du cirque télévisés ? Est-ce vraiment là le signe d’une avancée
démocratique ? Et la fierté de « porter au plus haut les couleurs d’Israël »
qui motiverait ces joueurs n’est-elle pas plutôt une revanche prise une
société jugée foncièrement raciste et inégalitaire ? Y voir comme un
défi expliquerait pourtant ce que les thuriféraires du sport semblent bien
incapables de comprendre, sauf à condamner des comportements de
« hooligans », comme si l’invocation de ce mot disait tout : à savoir
que ces esprits sains dans leurs corps sains se métamorphosent en bêtes
féroces prêtes à s’étriper lors de ces rencontres dites sportives, que ces
adeptes du fair-play hésitent de moins en moins à agresser jusqu’aux
joueurs et à s’en prendre verbalement et physiquement aux arbitres.
Difficile, semble-t-il, dans un pays aussi égalitaire et confraternel que 167

la République française, de comprendre que des supporters français d’ori-


gine maghrébine puissent, comme lors d’une récente rencontre France-
Algérie, siffler un hymne national qui continue à les inciter à verser
« un sang impur », ou dans un pays aussi patriote qu’Israël, de voir un
lien entre la ferveur nationaliste et la haine de l’Autre…

Outre les objecteurs de conscience qui refusent de porter les armes (et
sont toujours assimilés à des traîtres et condamnés à des peines de prison),
depuis le traumatisme national qu’a constitué la guerre du Liban, consi-
dérée par beaucoup d’Israéliens comme une « sale guerre », des voix
ont commencé à s’élever dans les rangs mêmes de l’armée de ce pays
né dans et par la guerre et dont l’armée est sacrée. Les refuzniks, comme
on les appelle ici, sont ces soldats qui refusent désormais de servir dans
les territoires occupés où les Forces de défense israéliennes agissent
plutôt en tant qu’armée d’occupation. L’opinion la plus répandue en
Israël, selon le numéro spécial consacré à cette question par la revue
Alpayim, reste que ces objecteurs de conscience, quand bien même on
leur reconnaît un sincère problème de conscience, agissent de manière
« égoïste » à l’encontre de l’« intérêt général » ; ce dernier étant défini,
bien entendu, par les états-majors. Israël demeure ainsi clairement à cet
égard un régime militaro-collectiviste. Il y est fait peu de cas de la « con-
science individuelle » dès lors que des questions de « sécurité nationale »
sont en jeu, or, comme dans tout régime militaire, tout revient toujours
à des questions sécuritaires. Dans un État qui agite la double casquette
de démocrate et d’occupant, les Israéliens ont plus que jamais besoin
de référents moraux et d’institutions qui les garantissent – ce que ne
semblent pas assurer les décisions souvent politiciennes et opaques de
la Knesset et les déclarations tout aussi souvent ouvertement cyniques
de la part des porte-parole de l’armée et du personnel politique qui admet-
tent, plus souvent qu’à leur tour, agir de manière amorale, mais pour le
bien d’Israël… Ce no man’s land moral ne peut en aucun cas profiter
à la démocratie, mais le gouvernement israélien s’y entend à merveille
pour éradiquer toute velléité progressiste, libérale ou démocratique en
maintenant sa population dans la peur permanente de menaces d’attentats
168 terroristes et de complots anti-israéliens.

Jérusalem, 2 avril 2005

Une enquête récente de B’Tselem a montré que près de 90 % des cas


de refus de passage aux check-points sont jugés arbitraires par les tribu-
naux israéliens eux-mêmes lorsque les Palestiniens lésés prennent un
avocat ou font appel à une ONG pour plaider leur cas.

Rencontré un correspondant du Corriere della Serra à Jérusalem. Dans


cette période d’accalmie relative, il cherche des sujets à traiter. En voici
deux qu’il nous a confiés : 1° Mahmoud Abbas qui refuse de désarmer
ses milices, au contraire de Ben-Gourion qui aurait désarmé les milices
de Begin et de Shamir, affirme-t-il (ce qui est vraiment « désarmant »,
c’est de constater que ce journaliste semble ignorer que ces milices ont
été intégrées dans l’armée israélienne du jeune État alors qu’il n’existe
pas d’État palestinien aujourd’hui et que la paix n’a toujours pas été
signée avec les Israéliens, mais surtout qu’il semble prendre ses ordres,
pardon ! ses informations auprès du ministre israélien de la Défense,
Shaul Moffaz, dont c’est là le leitmotiv à l’adresse de tous les chefs
d’État en visite officielle en Israël) ; 2° les homosexuels palestiniens
opprimés en Palestine trop heureux de trouver refuge en Israël, terre
d’asile et des droits de l’homme bien entendu (que ces Palestiniens n’aient
pas la possibilité d’émigrer ailleurs qu’en Israël parce que ce dernier le
leur interdit et qu’ils y sont discriminés en tant que Palestiniens en plus
d’être ostracisés en tant qu’homosexuels ne lui est pas venu à l’esprit,
semble-t-il).

Jérusalem, 3 avril 2005

Le débat sur la laïcité prend un nouveau tour à la suite de la décision


de la Cour suprême de Justice qui reconnaît pour la première fois les
conversions au judaïsme effectuées hors des cours rabbiniques israé-
liennes, décision qualifiée d’« attaque terroriste contre l’identité juive » 169

par les ultra-orthodoxes. Et que dire des tests génétiques en cours pour
établir l’identité juive des Kuki d’Inde. Des scientifiques traquent le
génome de cette tribu afin de le comparer au « profil génétique juif »,
cette chimère que l’on espérait révolue avec l’eugénisme nazi. Il n’y a
décidément qu’en Israël que l’on ose invoquer l’identité génétique de
la « race juive » sans susciter un tollé 1. Visiblement soucieux de prosé-
lytisme et irrités par l’intransigeance des rabbins orthodoxes israéliens
qui refusent de reconnaître comme juifs ces convertis qui souhaitent
« associer leur vie au destin difficile de ce pays », comme dit David
Landau, le rédacteur en chef d’Haaretz, venant grossir les statistiques
de la population juive d’Israël, les « libéraux » israéliens en viennent à
suggérer que la conversion ne doit pas nécessairement être de nature
religieuse, mais que l’identité juive est une question culturelle 2. A priori,
cette attitude conforme aux vues des Juifs laïques semblerait plutôt progres-
siste, mais le plaidoyer pour une « conversion civile » pose tout de même
un certain nombre de questions épineuses. Car ce dont il est question,

1. YAIR SHELEG, « In search of Jewish chromosomes in India », Haaretz, 1er avril 2005.
2. SHAHAR ILAN, « Must conversion be a religious action? », Haaretz, 3 avril 2005.
en définitive, c’est la naturalisation israélienne des non-Juifs. La « loi
du retour » accorde la nationalité israélienne de manière quasiment auto-
matique à tout qui peut exciper de son identité juive, mais quid des non-
Juifs qui voudraient devenir Israéliens alors même que la loi israélienne
refuse d’accorder cette nationalité aux Palestiniens mariés à des
Israéliens ! C’est pourquoi l’on préfère parler de « conversion civile »,
qui garantit que seuls des Juifs ou assimilés, comme on va le voir, puis-
sent accéder à cette nationalité, plutôt que de naturalisation qui est plus
que jamais un sujet tabou. Ainsi, pour contourner l’intégrisme rédhibi-
toire de la Halakha (ou loi religieuse juive) tout en préservant le carac-
tère juif de l’État d’Israël, d’aucuns, comme Shahar Ilan dans le même
numéro d’Haaretz, se posent désormais la question improbable de savoir
170 « Pourquoi un goy laïc ne pourrait-il devenir juif ? » (La question à se
poser serait plutôt pourquoi un non-Juif ne pourrait faire un bon Israélien,
mais ce n’est manifestement pas le propos !) En effet, explique-t-il, « d’un
point de vue non religieux, ce qui fait que les immigrants sont juifs est
le fait qu’ils étudient dans les écoles publiques israéliennes, servent dans
l’armée, sont loyaux envers l’État et parlent hébreu. En d’autres termes,
si quelqu’un se comporte comme un Juif et un Israélien, alors il est visi-
blement juif et israélien. » Quant aux conditions qu’on mettrait aux conver-
sions civiles au judaïsme, elles porteraient sur « la connaissance de
l’hébreu, le sionisme [sans préciser s’il s’agit de sa connaissance histo-
rique ou de l’adhésion à son idéologie], quelques concepts de base du
judaïsme [lequel ? serait-on tenté de demander si le judaïsme n’est pas
une religion], la loyauté envers l’État [s’agit-il ici du respect des lois
ou de la fidélité inconditionnelle au gouvernement ?] et la disposition
à remplir ses obligations de citoyen israélien. » Le tout assorti d’une
« période probatoire », le temps de s’assurer qu’on a bien affaire à des
« citoyens positifs ». Il est clair, dès lors que les Israéliens arabes remplis-
sent toutes ces conditions (sauf pour l’armée du fait d’une interdiction
de l’État israélien – mais après tout les religieux sont bien exempts du
service militaire et nombre d’entre eux ne sont ni sionistes ni même
loyaux à l’égard de l’État !), qu’il s’agit moins de faciliter l’accès à la
nationalité israélienne que de recruter des sionistes, même non-Juifs
mais assez sympathisants de leur cause pour se faire passer pour juifs !
(Comme tant de Russes considérés ici comme juifs en dépit des doutes
et des réserves des autorités religieuses du pays.) Je n’étais finalement
pas si loin du compte lorsque je plaisantais à mon arrivée à propos des
« offres de conversion express ».

Jérusalem, 4 avril 2005

Un nouveau scandale dont l’annonce dans la presse israélienne « perturbe


fort » Ariel Sharon dont le gouvernement vient d’autoriser le déverse-
ment de 100 000 tonnes de déchets ménagers par mois en Cisjordanie
occupée, ce qui aura notamment pour effet de polluer les sources aqui-
fères palestiniennes 1. 171

Les médias et les politiques israéliens rendent un hommage sans nuage


à Jean-Paul II, le grand ami des Juifs, l’artisan de la réconciliation œcumé-
nique avec le judaïsme. Au point que l’on s’inquiète en Israël de l’éven-
tualité d’un successeur « réactionnaire ». Mis à part les millions de victimes
qui auront contracté le sida en écoutant la sainte parole de cet esprit
éclairé, la canonisation d’ex-nazis notoires et de proches de Franco, de
Pinochet et d’autres grands humanistes (mais farouches anticommu-
nistes !), les millions d’homosexuels qu’il aura refoulés en enfer jusqu’à
son dernier souffle, le renforcement de l’action de l’Opus Dei et de la
misogynie de l’Église, on se demande, en effet, quel pape pourrait se
montrer plus progressiste ! Quant au pardon demandé pour deux millé-
naires de persécution des Juifs et quelques autres broutilles, on se
souviendra que pour sa visite tant médiatisée à Auschwitz, en juillet
1979, face au Mémorial aux victimes juives de la Shoah, il a évoqué le
calvaire de « six millions de membres de la communauté polonaise »,
mais bon, on ne va pas chicaner pour si peu. Que rien surtout ne vienne

1. DAVID RATNER, « Israel to dump 100,000 tons of garbage a month in the West Bank »,
Haaretz, 4 avril 2005.
troubler les relations d’Israël avec ses amis : on regrettera seulement
que l’État hébreu soit souvent aussi peu regardant sur la qualité de ses
alliés et de ses amis : hier, l’Afrique du Sud sous le régime de l’Apartheid
et le Chili de M. Pinochet, aujourd’hui le Vatican et… Mme Julie Burchill.

Jérusalem, 5 avril 2005

Des membres du gouvernement demandent à M. Sharon de ne pas détruire


les maisons de Gush Katif dans la bande de Gaza lors du retrait « car
cela risquerait de nuire à la bonne réputation d’Israël 1 ». Ce serait trop
bête, en effet…
172

Le site web du lobby juif le plus puissant d’Amérique, l’AIPAC (American


Israel Public Affairs Committee), expose ses principaux objectifs : l’in-
citation du Congrès américain à prendre des sanctions contre l’arme-
ment nucléaire de l’Iran ; la pression sur l’Union européenne pour qu’elle
reconnaisse le Hezbollah comme une organisation terroriste ; le soutien
à la construction du « mur de sécurité » et la condamnation de la déci-
sion de la Cour pénale internationale de La Haye jugeant le mur sur son
tracé actuel illégal ; la poursuite de l’aide financière à Israël à hauteur
de 2,5 milliards de dollars ; le gel des aides à l’Autorité palestinienne
« tant qu’elle ne mettra pas fin aux actions de terrorisme et ne mènera
pas les réformes démocratiques de ses institutions 2 ».

Toujours plus fort : dans le feuilleton de la sécularisation de l’État juif,


voilà que la Cour suprême de Justice israélienne vient de stipuler que
« le congé imposé par le shabbat n’est pas une imposition religieuse 3 » ;
non pas pour lever l’interdit de travailler pendant shabbat, mais pour

1. GIDEON ALON, « Sharon urges not to destroy Katif homes », Haaretz, 5 avril 2005.
2. AVI BEKER, « A shake-up in the Jewish lobby », Haaretz, 5 avril 2005.
3. YUVAL YOAZ, « High Court refuses to lift ban on Jews working on Saturday », Haaretz, 5 avril 2005.
donner une assise séculière à cet interdit, mué en interdiction pure et
simple de travailler le samedi pour les Juifs et pour tous ceux qui vivent
sur la terre d’Israël.

J’allais presque en oublier cette lueur d’espoir d’émancipation de la reli-


gion dans cet État qui se prétend laïc : la prohibition totale du mariage
civil en Israël pourrait être assorti d’une reconnaissance des mariages
de citoyens israéliens qui ne sont pas tous deux juifs, pratiqués dans les
consulats étrangers, ce qui leur donnerait le droit d’être inscrits comme
tels dans le registre de la population israélienne. Quand le libéralisme
démocratique est en marche… Pourtant, le même ministre de l’Intérieur
qui fait naître des espoirs aussi fous, M. Ophir Pines-Paz, a convenu
avec le Premier ministre de prolonger la validité de la très controversée 173

« réglementation temporaire d’urgence » qui interdit les regroupements


familiaux et refuse la citoyenneté israélienne aux Palestiniens et aux
non-Juifs qui ont épousé des Israéliens arabes. Les instances gouver-
nementales, comme le Conseil de sécurité nationale, et les juristes univer-
sitaires qui ont planché sur cette question ont admis que leur souci était
que la minorité arabe d’Israël en vienne de manière de plus en plus pres-
sante à « réclamer un État binational » et à « revendiquer un État de
tous ses citoyens », rajoutant à toutes fins utiles que « le pays ne souhaite
pas absorber des populations faibles qui constitueraient un fardeau pour
le système de sécurité sociale 1 ». Prendre leurs terres mais les vider de
leur population de miséreux : comme s’il fallait encore une preuve de
plus du caractère raciste et fasciste de ce gouvernement. Il faut avoir
l’honnêteté de reconnaître que plusieurs ONG israéliennes et des magis-
trats ont protesté très énergiquement contre l’extension de cette loi scélé-
rate et contre les propos obscènes tenus par M. Sharon, qui ne
s’embarrasse même plus de prétextes ni de précautions oratoires pour
exprimer ses thèses racistes, reconnaissant lui-même qu’« il n’y a plus

1. ALUF BENN, « Legislation seeks to hinder citizenship for Palestinians, non-Jews », Haaretz,
5 avril 2005.
de raison de se cacher derrière des arguments sécuritaires mais il y a
une nécessité de préserver l’existence d’un État juif 1 ». En revanche,
que des personnalités telles que l’ex-président de l’Association des droits
civils en Israël, le professeur Ruth Gabizon, ou le doyen de la Faculté
de droit de l’Université Bar-Ilan, le professeur Jaffa Zilbershats, entre
autres professeurs d’université, se soient prêtées à cette honteuse masca-
rade pseudo-scientifique a de quoi plonger dans la stupeur ceux qui,
comme moi parmi tant de mes collègues universitaires européens, tentent
de s’opposer au boycott des universités israéliennes.

Non seulement le boycott se montre en général inefficace en renforçant


plutôt le pouvoir en place mais développe chez les plus modérés un
174 sentiment de ressentiment qui n’incite pas au dialogue ni à l’autocritique.
En revanche, sur ce même principe de la nécessaire liberté de pensée
et de la solidarité entre intellectuels, je trouverais plus juste et plus effi-
cace d’attacher un certain nombre de conditions aux accords de colla-
boration scientifique entre universités et universitaires européens et
israéliens ou palestiniens : à savoir que si une équipe israélienne est
éligible pour bénéficier d’une aide ou d’une intégration dans un
programme de recherche européen, la même offre soit systématique-
ment étendue à une équipe palestinienne qui en ferait la demande – et
vice-versa. En outre, sur le plan symbolique, j’essayerais de faire signer
par tous les bénéficiaires et partenaires de programmes scientifiques
universitaires européens une « clause de solidarité » qui stipule que ces
équipes sont moralement solidaires du sort de leurs confrères et s’en-
gagent à protester publiquement contre toute forme d’entrave ou de préju-
dice au fonctionnement du système éducatif de leurs « voisins », israéliens
ou palestiniens. Tout cela reste évidemment très idéaliste et il y faudrait
une vraie volonté politique que je ne vois pas pour l’instant, mais la
détermination de quelques parlementaires pourrait y contribuer !

1. Id.
Recroisé par hasard l’artiste israélien que j’avais rencontré lors de mon
précédent séjour à Jérusalem et qui m’avait fait découvrir les quartiers
pittoresques de la ville. Il m’annonce qu’une photo de nous deux prise
par un journaliste dans le marché ouvert de Mahane est parue il y a
quelques jours en première page d’un quotidien israélien. Et voilà
comment, après avoir représenté les Juifs de France par l’agence Asso-
ciated Press à mon arrivée dans ce pays, je suis maintenant l’incarnation
des artistes-intellos bohèmes hiérosolymitains qui fréquentent le petit
café français branché au cœur du marché juif. Je devrai bientôt
demander des droits à l’Office du tourisme israélien.

Jérusalem, 6 avril 2005 175

La société israélienne toujours aussi cohérente et unie derrière Sharon :


un sondage d’opinion révèle qu’il y a une large majorité d’Israéliens
qui sont à la fois en faveur du plan de retrait de Gaza et de la construction
de nouvelles unités d’habitation dans la colonie de Maale Adumin. Les
mêmes, je suppose, qui sont pour la Paix mais contre un État palestinien…
(Comme les Américains ultra-conservateurs qui sont à la fois contre
l’avortement et pour la peine de mort, en quelque sorte.)

J’aimerais qu’on m’explique un jour comment des colons peuvent venir


grossir les rangs de ceux de Gush Katif, dans la bande de Gaza, alors
que cette zone est interdite aux Israéliens sans permis spécial délivré
par les autorités israéliennes, avec une frontière suffisamment hermé-
tique pour empêcher les Palestiniens d’entrer en Israël dans l’autre sens,
et tout cela à quelques jours de l’évacuation de ces colonies ? De même
que j’aimerais qu’on m’explique ce que sont des colonies et des avant-
postes « illégaux » protégés par l’armée israélienne et sur lesquels flotte
le drapeau israélien ?

N’en déplaise à tous les patriotes racistes qui se donnent bonne conscience
à bon compte en se gaussant des Allemands et de leur goût pour l’ordre
et la discipline, leur pays est à ce jour le seul qui ait accompli son examen
de conscience. « Chacun de nous est l’héritier d’Hitler » – cette phrase,
entendue dans Hitler, un film d’Allemagne 1, est à méditer par tous les
humanistes, y compris juifs…

Voilà que le prince Rainier meurt alors que le Pape n’est pas encore
enterré : quel gâchis pour les médias, quand on pense que l’acharnement
médiatique aurait pu, là aussi, tenir au moins une semaine entière. En
tout cas les affaires reprennent pour Monaco et pour le Vatican.

Au fait, Saul Bellow, prix Nobel de littérature, est mort aujourd’hui, lui
aussi, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Et moi qui je n’ai pas été fichu
de lire un seul de ses livres ! De toute façon, il n’a aucune chance de
176 faire la couverture des journaux. Je vois l’annonce de son décès défiler
quelques instants sur CNN tandis que l’on nous montre sans relâche
depuis maintenant une semaine des dévots figés sur la place Saint-Pierre.

Jérusalem, 7 avril 2005

Avant 1967, le projet d’un État binational était vu comme progressiste


et fut combattu par Ben-Gourion qui privilégiait la création d’un État
juif, comme on le sait et avec les conséquences que l’on sait. Après
1967, la subordination coloniale des Palestiniens dans un État juif conduisit
les esprits progressistes à soutenir la théorie des deux États. Aujourd’hui,
dépités par la situation sur le terrain, les mêmes voient la solution au
conflit israélo-palestinien dans un seul État fédéral. Ce qui n’a pas changé,
c’est la hantise des gouvernements israéliens successifs, toutes couleurs
politiques confondues, d’une nation palestinienne indépendante ou auto-
nome. Comme dans les mélos, les Israéliens semblent incapables de
vivre avec ou sans les Palestiniens. Si au moins il y avait une histoire
d’amour à la clé…

1. HANS JÜRGEN SYBERBERG, Hitler, un film d’Allemagne, Allemagne / France / Grande-Bretagne,


1977.
Jérusalem, 8 avril 2005

Un petit dernier pour la route : je découvre, atterré, un édito de Julie


Burchill dans Haaretz 1. Elle s’en prend cette fois à Daniel Day-Lewis
qui a publié dans le Sunday Times Magazine du 20 mars 2005 un article
qui relate les conditions de vie des familles palestiniennes à la suite
d’une visite dans la bande de Gaza 2. Que l’acteur puisse relater la souf-
france du peuple palestinien n’inspire à Mme Burchill que cette seule
pensée : « Daniel Day-Lewis semble avoir oublié qu’il est juif. » Ce
qui laisse supposer que, pour Mme Burchill, être juif signifie qu’on est
exonéré de toute responsabilité morale et incapable de toute forme de
compassion et d’indignation. De toute façon, comme elle le dit si élégam-
ment, « Qui peut prendre au sérieux les idées des acteurs et des coutu- 177

riers ? » Étalant comme à son habitude son ignorance crasse d’une réalité
qu’elle salit de sa haine et de sa bêtise suffisante, elle assimile encore
une fois tous les Palestiniens à des fanatiques islamistes (évoquant leur
intention « de poursuivre le génocide nazi » en « faisant exploser leurs
enfants pour établir un État palestinien au sang pur » et décrivant les
femmes palestiniennes comme voilées et cloîtrées) et vilipende ces Euro-
péens libéraux « qui adorent les islamistes » et font mine d’ignorer que
« les responsables des violences antisémites » sont des jeunes musulmans.

Comme une flopée de lecteurs de par le monde, mon sang ne fait qu’un
tour face à tant de connerie raciste et je profite du forum en ligne d’Haaretz
pour envoyer un texte intitulé « À quand une rubrique néo-nazie dans
Haaretz ? » : « Chacune de ses phrases n’est pas seulement une insulte
à vos propres reporters, à vos lecteurs, et au journalisme même, c’est
une honte pour les Juifs qui doivent compter de tels “amis”. C’est du
moins ce que je pensais jusqu’à ce que je comprenne que l’article tout
entier, depuis son titre grotesque, c’est le cas de le dire, jusqu’à la dernière

1. JULIE BURCHILL, « Banquet of grotesquerie », Haaretz, 8 avril 2005.


2. « Authors in the Frontline: Daniel Day-Lewis. Inside scarred minds », Sunday Times Magazine,
20 mars 2005.
ligne n’est en fait qu’un magnifique exercice d’autocritique : à qui mieux
qu’à l’auteur pourrait donc s’appliquer la formule “esprit poids plume
percutant un sujet poids lourd” ? Auriez-vous néanmoins l’amabilité de
l’informer que le judaïsme n’est pas la dernière vogue lancée par Madonna
et que les femmes palestiniennes ne portent pas la burkha ? En Israël je
ne sais pas, mais dans certains pays comme le mien, on peut être pour-
suivi en justice pour de telles incitations à la haine raciale, même s’il
n’existe pas d’interdiction légale à la pure stupidité ! » Ceci reflète la
grande majorité des opinions exprimées par les lecteurs qui ont réagi à
cet article mais cela m’occasionne tout de même deux réponses prévi-
sibles. La première, dont l’auteur n’a pas peur des mots, dit : « Daniel,
Haaretz n’aurait pas à chercher bien loin pour trouver un rédacteur néo-
178 nazi. Il y a assez de gauchistes antisémites qui pourraient faire l’affaire
si j’en juge par les réponses que je lis ici. » Autrement dit, l’exercice
de la vigilance critique à l’égard d’autres formes de racisme que l’an-
tisémitisme est forcément une forme de haine de soi si l’on est Juif, et
cache – allons-y, c’est gratuit – rien moins qu’un néo-nazi rentré chez
les Goyim ! Je conviens que les lois antiracistes ne sont pas la panacée
et ne peuvent prétendre, à elles seules, éradiquer le racisme, mais elles
donnent au moins un signe clair pour rappeler que l’incitation à la haine
raciale ne constitue pas une opinion politique légitime. Mais mon second
détracteur n’a pas peur des amalgames : « En Belgique, que vous prétendez
représenter la plus haute intégrité journalistique, le second parti flamand
est néo-nazi. Où est donc cette haute intégrité ou n’est-ce là qu’une
manifestation de plus de l’arrogance européenne en matière de mora-
lité ? Est-ce que votre pays moral va interdire le port du voile aux femmes
musulmanes comme la France morale ? N’est-ce pas pire que de publier
cet article ? » J’aurais mentionné les dispositions légales contre le racisme
aux États-Unis que je me serais épargné cette volée de bois vert. Me
voilà donc renvoyé à mes concitoyens flamands du Vlaams Blok, assi-
milés pour le coup à ces Français, racistes et arrogants qu’« aiment détester
les Israéliens », comme titrait un quotidien israélien après le match France-
Israël. Curieux en tout cas, de la part de Juifs aussi enclins à voir des
antisémites partout, que cette détestation des intellectuels de gauche (dont
la naissance remonte quand même au combat des dreyfusards) et leur
prédilection pour la droite la plus musclée, n’hésitant pas pour certains
à adhérer au Vlaams Blok, à Anvers, au Front national en France, ou
aux partis extrémistes de droite en Israël, comme si l’histoire ou la mémoire
ne leur avait rien légué d’autre que la peur, la honte et la hantise d’être
dans le camp des victimes. Et ce sont ces paranos et ces schizos, adeptes
d’idéologies ouvertement racistes, comme s’ils estimaient que l’heure
de la revanche avait sonné, ou comme s’ils se disaient « plutôt bour-
reau que victime », ignorant le sort que leur réserve pourtant imman-
quablement ces partis qui prônent la haine de l’Autre, qui ont le culot
– ou l’inconséquence – d’invoquer la « haine de soi » des Juifs qui osent
défendre l’humain avant le juif !

Jérusalem, 9 avril 2005

Au terme de ce troisième séjour, ce pays demeure pour moi une énigme.


Je veux tout comprendre, je crois tout comprendre et dans le même temps
j’ai le sentiment qu’il n’y a rien à comprendre. Qu’Israël est une expé-
rimentation sociologique sauvage, un chaudron dans lequel on a précipité
tout ce qui tombait sous la main au fil des vagues successives d’immi-
gration, sans recette mais sous la surveillance d’innombrables apprentis
marmitons. Et chacun aujourd’hui essaye d’accommoder ce brouet qui
ne ressemble décidément à rien, ou de s’en accommoder. Tous les clivages
classiques semblent avoir implosé dans ce régime paradoxal : gauche /
droite ; laïc / théocratique ; collectiviste / individualiste ; pacifiste / belli-
ciste ; nationaliste / cosmopolite ; oriental / occidental ; démocratique /
sectaire… Tout à la fois sentimentaux et insensibles, idéalistes et prag-
matiques, patriotes et contestataires, les Israéliens – et je ne parle bien
sûr pas de la situation encore plus torturée des Israéliens arabes – semblent
embrasser chacune de ces contradictions. Il faudra que je consulte
quelques-uns de mes confrères sociologues lors de mon prochain séjour
en Israël.
Jérusalem, 10 juillet 2005 181

J’avais projeté de revenir en ce mois de juillet 2005 à Jérusalem pour


témoigner du retrait de la bande de Gaza et ainsi boucler un cycle d’une
année de chronique hiérosolymitaine sur une note d’espoir. J’en suis
pour mes frais puisqu’Ariel Sharon s’est avisé que la période qui précède
le 14 août – date de la destruction du Temple de Jérusalem par les armées
babyloniennes – n’est pas propice à l’évacuation de Gaza car cela risque-
rait de heurter la sensibilité des religieux, comme ceux qui vont être
expulsés de Gaza. Soit. Espérons qu’il trouvera un moment dans le calen-
drier juif pour que ce retrait de Gaza ne coïncide pas avec la Saint-Glinglin.

Décidément, un attentat terroriste n’est jamais perdu nos maîtres du monde.


Il y a quelque chose d’obscène dans la manière dont les Israéliens (mais
la même chose peut se dire des États-Unis de George Bush depuis le
11 septembre) guettent chaque attentat dans le monde pour solliciter de
la part des nations victimes du terrorisme une solidarité avec Israël qui
permette à son gouvernement de justifier ses propres exactions contre
les « terroristes présumés » palestiniens. L’attentat de Londres permet
ainsi aux Israéliens de rappeler au reste du « monde libre / civilisé » qu’ils
sont en première ligne dans la guerre contre le terrorisme, tout en se
réjouissant (pas même à mots couverts puisque ce sentiment s’étale dans
les journaux) de ce que les Européens sachent enfin ce que c’est que
d’être des victimes. Les Allemands ont un mot pour cela : Schadenfreude,
que l’on peut rendre en français par le plaisir honteux que nous procure
le malheur des autres. Je ne sais pas comment on dit en hébreu…

Les Français vont pour leur part pouvoir mieux digérer leur défaite contre
Londres comme prochaine ville olympique et les Britanniques vont pouvoir
serrer les rangs avec leurs alliés américains. C’est ainsi que Blair a pu
sauver la face du G8 dont les avancées sur le plan de l’environnement,
de la dette du tiers-monde, du commerce équitable entre le Nord et le
Sud, des famines et du sida qui ravagent l’Afrique, entre autres, auront
été pour le moins mitigées. Dans son sermon sur le « malaise dans la
civilisation » pour les nuls, il nous a présenté le G8 comme les nouveaux
182 croisés contre la pauvreté dans le monde et « une alternative à la haine »,
variation sur le thème rabâché de la civilisation et de la barbarie – c’est
clair, les terroristes ne supportent pas cette générosité désintéressée et
cette civilisation démocratique qui s’expriment au quotidien en
Tchétchénie, en Irak comme dans les territoires occupés! On en viendrait
presque à se demander ce que le G - 8 (c’est-à-dire le reste du monde)
trouve à reprocher à ce club d’humanistes si bien intentionnés…

Jérusalem, 11 juillet 2005

Un ami belge basé à Jérusalem ayant appris mon retour dans la ville
m’a fait promettre que je conclurais ce séjour sur la « terre promise »
sur une note un peu plus « common ground », plus œcuménique si l’on
veut… Je ne dirai donc rien des scènes de pogroms et de lynchage de
Palestiniens par les colons israéliens dans le quartier de Muasi, dans la
bande de Gaza, que tous les Israéliens, et le monde entier semble-t-il,
ont pu voir à la télévision. Je ne dirai rien non plus de cet adolescent
palestinien de dix-sept ans abattu avant-hier par un soldat israélien, ni
des autres blessés, estropiés et massacrés au quotidien par des balles
perdues (pas pour tout le monde) de maladroits soldats israéliens stressés
– de toute façon ces « faits divers » de la presse israélienne et palesti-
nienne ne font même pas un entrefilet dans la presse internationale. Je
ne parlerai pas davantage de cette amie palestinienne que les soldats
israéliens ont coincée pendant une demi-heure dans un tourniquet métal-
lique au check-point et qui a fondu en larmes de colère et de désespoir
devant cette manifestation quotidienne d’arbitraire et d’humiliation infligée
aux Palestiniens… Oups ! pardon, ça m’a échappé.

En attendant la ville est tout enrubannée d’orange : ce qui a pour avan-


tage d’identifier instantanément les fanatiques incurables qui n’ont toujours
pas décidé si les Palestiniens étaient tous des terroristes qu’il faut exter-
miner jusqu’au dernier ou seulement des locataires indélicats qui s’in-
crustent alors que le proprio est revenu et souhaite tout simplement
récupérer sa propriété pour y installer sa petite famille. C’est en tout cas
le message que des centaines de milliers d’Israéliens entendent faire passer 183

en s’enroulant dans le drapeau israélien et en arborant un joli ruban orange


qu’on vend à tous les coins de rue pour protester contre le désengagement
de Gaza.

Le maire de Jérusalem, lui-même un Juif religieux, s’étonne presque


d’avoir affaire aux représentants des deux autres religions monothéistes
pour qui Jérusalem est également une ville sainte. Il faut dire qu’on
l’accuse, entre autres, de favoriser les écoles juives religieuses au détri-
ment des autres. Il ne tarit pas d’éloges pour la communauté haredi
(religieuse juive) qui compose à présent près de la moitié de la popu-
lation juive de la ville : ils sont certes improductifs et sont exemptés de
service militaire mais « leurs femmes travaillent » constate ce féministe
dans l’âme, et puis ils ont l’esprit de famille et sont « très peu impli-
qués dans le crime et la drogue » (on leur trouve les qualités qu’on peut !).
Enfin, ils sont entretenus par leurs coreligionnaires américains de New
York, ce qui est toujours très sain pour un État laïc et souverain. Des
mauvais esprits l’accusent également de rendre la vie des 33 % d’Arabes
de Jérusalem plus difficile – certainement à tort puisque le brave homme
propose d’apporter des soins de santé et des services scolaires ambu-
lants aux 55 000 Palestiniens, citoyens arabes de la ville qui seront bientôt
rejetés de l’autre côté du mur de séparation afin de leur épargner l’ef-
fort d’avoir à franchir chaque jour les nouveaux check-points pour venir
à l’école, à l’hôpital ou au boulot en ville ! (Pour le boulot, ils n’auront
qu’à se démerder pour en trouver un autre si des heures de check-point
les rebutent.) D’ailleurs, selon les consultations démocratiques auxquelles
il s’est livré – et dont nul n’a de raisons de douter du bien-fondé –, les
Arabes à qui il « demande s’ils préféreraient vivre sous l’Autorité pales-
tinienne [dire oui équivalant à un billet pour la déportation] répondent
qu’ils veulent rester ici ». Rien à signaler donc, pour ce maire de tous
les Hiérosolymitains, garant du respect des traditions de chacun « pour
autant, précise-t-il sans aucune ironie, que personne ne marche sur les
pieds des autres ». Ce n’est pas de sa faute après tout si les Juifs chaus-
sent plus grand que les autres…

184 Si les économistes ont raison lorsqu’ils soutiennent que la valeur est
fonction de la rareté, le sourire doit être la valeur étalon de la société
israélienne.

Après la conversion au judaïsme en pochette-surprise proposée il y a


quelques mois pour soutenir la présence juive dans la population israé-
lienne, voilà qu’on pense offrir la nationalité israélienne pour le prix
d’un forfait de 1 000 dollars, formation militaire d’une semaine
comprise ! À quand la citoyenneté israélienne sous forme d’actions cotées
en bourse : qui a le numéro de téléphone de Netanyahou ?

Jérusalem, 13 juillet 2005

Javier Solana a encore rappelé hier que si les Israéliens sont légitimement
en droit de se défendre et de se protéger, fût-ce par la construction d’un
mur de séparation, emmurer Jérusalem est parfaitement illégal puisque
ce mur est construit en territoire occupé, d’autant que les négociations
de paix en cours avec les Palestiniens concernent notamment le statut
de Jérusalem-Est que ces derniers revendiquent toujours comme leur
future capitale. La spoliation de territoire est une fois de plus avérée
dès lors que, sur les 130 kilomètres de mur à Jérusalem, 102 kilomètres
sont construits en territoire palestinien, s’enfonçant jusqu’à 10 kilomètres
en Cisjordanie. Mais le vrai motif de ce mur qui n’a, ici, rien de sécu-
ritaire, c’est d’exclure de la ville un quart de la population arabe de
Jérusalem tandis que près de 30 000 colons juifs installés en Cisjordanie
vont se retrouver, eux, en revanche inclus dans les murs de la ville !

Il faut donc rappeler inlassablement ces faits qui tendent à être occultés
par le filtre de brouillage installé par les autorités israéliennes qui foca-
lise l’attention sur le retrait annoncé de la bande de Gaza (qui ne concerne
pas plus de 9 000 colons israéliens !) et détourne nos regards de ce que
les Israéliens font impunément et en plein jour en Cisjordanie ! Alors
que le gouvernement israélien met savamment en scène le « drame »
de colons réfractaires qui se sentent trahis et qui s’opposent au coura-
geux gouvernement de Sharon et à sa détermination à faire la paix « coûte 185

que coûte », en coulisses, ce sont là des centaines de milliers de colons


dont on accélère et entérine l’installation illégale en territoire occupé
de Cisjordanie, colonisant toujours davantage cette terre palestinienne
confisquée, intimidant et menaçant les propriétaires palestiniens sur leurs
terres, emmurant des villes et des villages entiers et s’accaparant les
ressources aquifères vitales de la région ! Le conseiller du Premier ministre
Sharon, Dov Weissglas, a lui-même indiqué que le démantèlement des
colonies juives après le retrait de Gaza serait « plongé dans le formol ».
Sourd aux demandes répétées depuis trois ans par les États-Unis et l’Europe
de mettre un terme aux colonies « illégales », tout comme il ignore le
rapport de la Cour suprême de Justice israélienne qui recommande de
démanteler six de ces cent cinq « avant-postes » en Cisjordanie, le gouver-
nement Sharon continue à en construire de nouveaux. Par ailleurs, les
soldats israéliens multiplient les obstacles pour les Palestiniens qui souhai-
tent accéder à leurs terres dont ils sont séparés par le mur qui court illé-
galement sur leurs propres terres, désormais considérées par l’armée
israélienne comme faisant partie d’Israël. Sur le millier de Palestiniens
qui ont demandé un permis israélien leur accordant un droit de passage,
une petite centaine à peine l’a obtenu (les enfants et les épouses se voyant
refuser ce droit sous prétexte qu’ils ne sont que de la « famille éloignée » !).
Le but de la manœuvre est clair, comme toujours : faire en sorte que ces
terres tombent en déshérence, ou du moins soient suffisamment négligées
pour pouvoir invoquer une vieille loi ottomane qui permet au pouvoir
public – en l’occurrence Israël – de reprendre ces terres dans son giron.

Qu’on ne se méprenne pas : même les colons israéliens qui pestent contre
Sharon et le retrait de Gaza ont bien compris qu’il s’agissait exclusi-
vement de poudre aux yeux de la communauté internationale afin de
poursuivre la colonisation de la Cisjordanie, tout en agitant la menace
de renoncer à ce retrait dès qu’un attentat est perpétré, comme celui de
Netanya qui a fait trois morts et des dizaines de blessés. La presse dite
« de gauche » elle-même regonfle ses biceps et bombe le torse en indi-
quant que le gouvernement israélien pourrait bien reprendre ses assas-
sinats de responsables islamistes palestiniens en guise de représailles.
186 Le problème est qu’il s’agit d’un mensonge de plus, mais pour le savoir
il faut lire la presse arabe qui relate la tentative d’assassinat d’un membre
du Jihad islamique ce dimanche, soit deux jours avant l’attentat-suicide
de Netanya organisé par ce même Jihad islamique !

L’enjeu de cette médiatisation internationale du retrait de la bande de


Gaza est évidemment de faire taire tous ceux qui ne veulent pas être la
dupe de Sharon et dénoncent les exactions intolérables qui s’intensifient
par ailleurs en Cisjordanie, mais aussi de demander aux contribuables
américains de payer le retrait de la bande de Gaza tandis que l’on a demandé
à James Wolfensohn de trouver de l’argent pour la reconstruction écono-
mique de la bande de Gaza. S’il n’y a pas de raison de faire un procès
d’intention à cet envoyé spécial du quartet, juif australien naturalisé améri-
cain, ancien président de la Banque mondiale, en questionnant son indé-
pendance vis-à-vis des États-Unis, son intégrité et son équanimité, force
est de constater que ce choix est pour le moins malheureux pour la crédi-
bilité du quartet aux yeux de l’opinion publique palestinienne et arabo-
musulmane en général ! Et s’il n’y a pas pour l’heure de représentant
palestinien dans son équipe, c’est que le représentant israélien fait parfai-
tement l’affaire puisque, comme nous le confie ce dernier à l’American
Colony Hotel de Jérusalem, « J’ai de très bons employés palestiniens. »
Et c’est ainsi que les États-Unis d’Amérique vont payer une fois de plus
pour Israël qui a évalué le coût du relogement des colons et du redé-
ploiement des bases militaires israéliennes autour de Gaza à 1,7 milliard
de dollars mais demande tout de même 2,2 milliards de dollars. À charge
pour la communauté internationale de trouver l’argent nécessaire à la
reconstruction de l’aéroport, des routes, des maisons et des bâtiments
publics palestiniens démolis par les Israéliens ! Tout ceci est d’autant
plus choquant qu’il s’agit tout de même d’implantations illégales, condam-
nées par la communauté internationale et les États-Unis d’Amérique,
qui vont ainsi « dédommager » quelque neuf mille colons hors-la-loi
pour un montant quasiment équivalent à ce que le G8 va débourser pour
près de deux millions de Palestiniens confinés à Gaza… Amusons-nous
un instant à calculer à la même aune combien coûterait à la commu-
nauté internationale le relogement d’un million et demi de réfugiés pales-
tiniens… 187

Jérusalem, 14 juillet 2005

Fête nationale française. L’ambassade de France a, comme chaque année,


sabré le champagne à deux reprises : une fois pour les Israéliens, une
autre fois pour les Palestiniens.

La nouvelle théorie politique à la mode en Israël est le centrisme : exit


la troisième voie de Blair, le socialisme pragmatique de Shroeder, l’UDF
de Valéry Giscard d’Estaing, les coalitions immuables à la suisse ou
les compromis à la belge. Ici, le centre, c’est Sharon. Certes, il est passé
maître dans l’art d’occuper le centre du terrain comme de faire et défaire
les alliances les plus improbables selon ses besoins électoralistes du
moment ; jadis on appelait cela de l’opportunisme, aujourd’hui c’est un
gage d’intelligence politique – soit ! Mais ce que la classe politique et
journalistique israélienne suggère va bien au-delà de la personnalité pour
le moins controversée de Sharon : l’état de grâce qu’il connaît tant au
plan national, où des intellectuels de gauche comme Amos Oz le porte-
raient volontiers en triomphe, qu’au plan international, qui voit celui
qui passait il y a peu pour un abominable criminel de guerre présenté
comme un homme de paix, témoigne d’un bouleversement dans le paysage
politique israélien. Pour Thomas Friedman, par exemple, dans un édito-
rial republié dans l’édition internationale du Herald Tribune de ce jour,
la faillite de la gauche israélienne ne serait pas imputable à ses erre-
ments idéologiques mais bien… au rejet des « accords de paix » de
Camp David par Yasser Arafat ; quant à l’éclatement de la droite israé-
lienne, inutile de chercher du côté des alliances contre-nature du « roi
Arik » : c’est bien sûr la seconde intifada palestinienne qui en est la
cause, faisant prendre conscience à Israël, non pas de l’immoralité ou
de l’illégitimité de l’occupation des territoires palestiniens, mais du risque
de perdre sa majorité juive que représente la persistance de cette occu-
pation. Une telle clairvoyance et autant de sens moral ne pouvaient bien
entendu être imputables qu’à Ariel Sharon, « leader légitime » et « homme
188 fort » de ce nouveau centre dont l’action n’est rien moins qu’« héroïque »
et justifie que ces « forces modérées » trouvent « un large soutien de
la part du monde extérieur » (2,2 milliards de dollars suffiront-ils comme
encouragement prodigué à l’État d’Israël pour lui conserver son « carac-
tère démocratique » c’est-à-dire « juif » ?). La preuve de sa bonne volonté
et de sa sincérité ? Il vient de fustiger ces « bandes extrémistes qui tentent
de terroriser la société israélienne et la divisent en opposant violem-
ment juifs et Arabes, insultant les musulmans et profanant leurs
symboles […] ». Quelqu’un pourrait-il me rappeler l’origine de la seconde
intifada ? Peu lui chaut à M. Friedman, ce qui compte, c’est l’occasion
de donner une nouvelle leçon d’humanisme au « monde arabo-
musulman » et à ses « islamo-fascistes, martyrs et prédicateurs de haine 1 ».

Invité ce soir dans une surprenante maison grecque du quartier chré-


tien de la vieille ville de Jérusalem : la maison est enchâssée entre d’autres
maisons dont les habitants passent la tête par la fenêtre commune pendant
qu’on bavarde sur la terrasse avec vue sur un panorama de croix géantes

1. THOMAS FRIEDMAN, « The revolt of Israel’center », The New York Times, 13 juillet 2005.
ornées d’ampoules colorées qui illuminent la nuit. Accumulation anar-
chique d’icônes, de fusils suspendus au mur, d’objets rituels indéfinis,
de fresques murales représentant une sirène nue en posture d’offrande
ou encore un groupe de femmes vraisemblablement d’origine arménienne,
de crucifix en plastique voisinant avec un bouddha en porcelaine surmonté
d’une louche à punch faisant face à des faux vitraux dans les escaliers
dérobés qu’il faut emprunter pour passer d’un niveau à l’autre de ce
prodige d’architecture vernaculaire. Nos hôtes nous assurent qu’ils ont
veillé à enlever tout ce qu’il pouvait y avoir de kitsch dans cette maison.

Soirée très sympathique, à l’image de ce couple jordano-américain qui


a invité une trentaine d’amis trentenaires : intellectuels palestiniens
travaillant pour l’Autorité palestinienne, représentants d’organisations 189

internationales, membres de diverses ONG humanitaires et médicales,


journalistes, et un touriste belge de passage : moi. Atmosphère très
détendue, plutôt bon enfant – musique rock, alcool et pétards aidant –
contrastant avec les GSM qui crépitent de toutes parts et se croisent
pour confirmer des rendez-vous avec tel ministre palestinien ou israé-
lien. Curieux sentiment de partager un moment de la vie de ce micro-
cosme qui essaye de se convaincre que le sort du Proche-Orient tient
entre leurs mains. À écouter les Palestiniens présents, qui côtoient mani-
festement les puissants de la région, le sort des Palestiniens est plus que
jamais entre les mains des Israéliens, tant les Palestiniens semblent divisés
et ne parviennent ni à parler d’une seule voix ni à faire front en oppo-
sant des contre-propositions aux initiatives israéliennes… Si le moto
des Israéliens est bien « diviser pour régner », ils sont bien aidés. Et je
me prends à me demander, en écoutant et en observant ces « spin doctors »
qui conseillent l’Autorité palestinienne comment ils vont parvenir à forger
ce sentiment d’identité, d’unité et d’appartenance nationale palestinienne
qu’ils présentent comme leur priorité. Formés aux États-Unis et en Europe
vers lesquels ils ont les yeux rivés, aspirant au cosmopolitisme avec la
diaspora comme horizon ou échappatoire, cette nouvelle élite palesti-
nienne proche du Fatah ne me semble guère préparée pour refonder la
nation palestinienne.
Jérusalem, 15 juillet 2005

Comme un écho aux discussions de la veille, j’apprends par les jour-


naux que les forces de l’ordre de l’Autorité palestinienne ont fait feu
sur un véhicule à bord duquel plusieurs militants armés du Hamas se
préparaient à lancer des missiles sur les habitations israéliennes en bordure
de la bande de Gaza, faisant plusieurs morts et blessés parmi ces mili-
tants. La presse parle désormais de « guerre civile » dans la bande de
Gaza. L’Autorité palestinienne cherche à donner des gages à la commu-
nauté internationale et à Israël quant à son aptitude à mater les oppo-
sants islamistes aux « accords de paix », ce qui rend inévitablement très
populaires les mouvements islamistes, assimilés aux vrais patriotes résis-
190 tants aux forces israéliennes qui poursuivent au quotidien leurs incur-
sions meurtrières et leurs attentats contre les membres du Hamas et du
Jihad islamique en plein cœur de la Cisjordanie, à Naplouse, et jusque
dans les villes soi-disant rendues à la souveraineté palestinienne, comme
Tulkarem. La multiplication des incidents récents (dont les attentats contre
les colons ou l’attentat suicide à Netanya) est certes dirigée contre Israël
mais vise également à miner le pouvoir de l’Autorité palestinienne, qui
connaît une vraie crise de légitimité auprès de son peuple, et témoigne
des tensions de plus en plus violentes entre le Fatah et les partis isla-
mistes qui réclament d’être associés au pouvoir – raison pour laquelle
le président Mahmoud Abbas a différé indéfiniment la tenue d’élec-
tions qui risquaient de livrer les clés de nombreuses municipalités au
Hamas. Les clivages sont considérables entre la bande de Gaza, très
majoritairement musulmane, favorable aux partis les plus durs vis-à-
vis d’Israël et hostiles aux accords de paix dictés par ce dernier, et la
Cisjordanie qui est davantage le siège du Fatah, avec une importante
minorité chrétienne, plus encline aussi à négocier avec Israël. Tout cela
est évidemment pain bénit, ou bretzel casher, pour Sharon qui presse
Mahmoud Abbas d’employer la force pour neutraliser le Hamas défini
comme un mouvement terroriste avec lequel aucun dialogue n’est possible,
tandis que Shlomo Ben-Ami, ancien ministre israélien des Affaires étran-
gères, déplore que Mahmoud Abbas ne soit pas parvenu à associer le
Hamas aux affaires palestiniennes… On reconnaît là le motif bien connu
de l’injonction contradictoire, ou double bind, qui condamne à l’échec
toute action de la part de l’Autorité palestinienne : qu’elle pactise avec
le Hamas, et on l’accusera d’embrasser la cause de terroristes déter-
minés à détruire Israël ; qu’elle lui tienne tête, et on fera mine de regretter
que ce président, certes démocratiquement élu, fasse montre de si peu
d’esprit démocratique en empêchant la tenue d’élections libres dans son
pays ! Quoi qu’il en soit, il faudra bien dialoguer avec le Hamas qui
jouit d’un soutien important aussi bien parmi les masses populaires que
chez les intellectuels palestiniens fatigués de la corruption et de l’auto-
ritarisme de l’Autorité palestinienne et du Fatah. Mais il semble bien
qu’avec le baroud d’honneur – et d’horreur – du lancement des fusées
Qasams en territoire israélien, l’affrontement avec la milice de l’Autorité
palestinienne et l’attentat de Natanya, ne voulant donner l’impression 191

ni de ployer face à l’Autorité palestinienne ni de laisser l’initiative de


la résistance armée au Jihad islamique, le Hamas se soit à son tour tiré
une balle dans le pied.

Encore faudrait-il que le Hamas s’abstienne de proclamer son admira-


tion pour les talibans et d’imposer leurs vues en Palestine : « Dans la
ville de Qalqiliya, en Cisjordanie, rapporte Mohammed Daraghmeh, le
Hamas a gagné les élections locales en promettant de meilleurs services
municipaux, mais aussi en s’engageant à ne pas imposer ses positions
religieuses. Néanmoins, il y a une quinzaine de jours, le Hamas a interdit
un festival de musique d’une journée qui devait se tenir dans la ville,
en arguant que le mélange entre hommes et femmes lors d’un événe-
ment de cette nature était haram, interdit par l’Islam. Mustafa Sabri,
porte-parole de la municipalité de Qalqiliya, a déclaré que cette inter-
diction était démocratique, car elle reflétait le souhait de la majorité.
“Nous ne sommes pas des talibans, a dit Sabri, mais nous les respec-
tons parce qu’ils ont choisi quelque chose qui convenait à leur
peuple” 1. »

1. MOHAMMED DARAGHMEH, « Mahmoud Darwish s’attaque aux radicaux », Associated Press,


14 juillet 2005, traduit par Gérard Eizenberg pour La Paix maintenant.
Cinq cents Juifs nord-américains arrivés à Jérusalem sont accueillis par
le Premier ministre Ariel Sharon, le Vice-Premier ministre Shimon Peres
et le ministre des Affaires étrangères Silvan Shalom, que son nom dési-
gnait pour prononcer ce magistral discours de bienvenue : « Israël est
le pays du lait et du miel, mais c’est loin d’être le jardin d’Eden. Pourtant
vous avez décidé de faire votre alyah. D’autres vous traiteraient de fous,
moi je dis : vous êtes des sionistes 1. » Question de point de vue, en
effet ! Espérons qu’après un accueil aussi exaltant, ils ne soient pas
remontés tout de suite dans l’avion.

Grâce à Haaretz, je découvre ma tête de Turc quotidienne : aujourd’hui


le rabbin sud-africain Warren Goldstein, auteur d’un ouvrage co-écrit
192 avec le petit-fils de Nelson Mandela (comme quoi la clairvoyance n’est
pas héréditaire) sur la « moralité », entend mettre au pas ses coreli-
gionnaires d’Afrique du Sud si critiques vis-à-vis de l’État d’Israël, pays
qui a « toujours cherché désespérément à faire la paix ». « Barak suppliait
pour avoir un interlocuteur [… ce qui a conduit Israël à opter pour la
manière forte] parce que nous n’avions pas le choix », explique ce héraut
de la cause israélienne, qui réussit au passage le tour de force de comparer
Israël à l’ANC. Retenons encore sa définition du sionisme qu’il se refuse
à considérer comme un mouvement politique nationaliste, « ce qui ferait
de nous, précise-t-il, des colonisateurs comme nous le reprochent nos
critiques », mais comme une revendication « qui remonte à des milliers
d’années, à la promesse de Dieu lui-même ». C’est qu’Israël est la terre
de tant de « miracles politiques accomplis au quotidien 2 », poursuit-il,
évoquant sans doute ici le fait qu’Israël n’obtempère toujours pas aux
multiples résolutions des Nations unies, aux conclusions de la Cour inter-
nationale de justice de La Haye, aux injonctions de la communauté inter-
nationale et au droit international qui a condamné Israël à d’innombrables

1. ALIYANA TRAISON et RON BOUSSO, « More than 500 North American olim greeted at airport
ceremony », Haaretz, 13 juillet 2005.
2. CHARLOTTE HALLE, « South Africa’s chief rabbi tells locals to cut the criticism », Haaretz,
15 juillet 2005.
reprises pour ses violations répétées des droits de l’homme, si chers à
notre rabbin diplômé en droits de l’homme.

Jérusalem, 16 juillet 2005

Les colons de Gush Katif qui vont être rapatriés en Israël ont eu le suprême
bon goût de se tatouer leur numéro d’identité nationale sur le bras, comme
jadis les déportés numérotés de manière indélébile dans les camps de
concentration nazis 1. Il est vrai que les obliger à accepter des millions
de dollars de dédommagement et un logement flambant neuf à l’inté-
rieur d’Israël comme compensation est effectivement digne des pires
horreurs perpétrées par les nazis ! Ce simulacre indécent, assimilant de 193

la sorte l’État d’Israël au IIIe Reich, comme c’est devenu l’habitude au


sein des mouvements extrémistes de droite en Israël (rappelons-nous
Rabin ignominieusement comparé à Hitler avant de succomber sous les
balles d’un fanatique), auquel s’ajoute ici l’impudence de se comparer
aux victimes de la Shoah, n’a curieusement suscité, en Israël, aucune
indignation de la part des anciens déportés juifs. Ce seront donc les
enfants et les petits-enfants des concentrationnaires juifs qui achève-
ront, avec la bénédiction de ces derniers, la sinistre tâche des révision-
nistes en banalisant à ce point le mal et en exploitant éhontément
l’holocauste réduit à tout acte brimant les rêves fanatiques de quelques
colons hors-la-loi.

Jérusalem, 17 juillet 2005

Casse-tête levantin : le patriarche orthodoxe grec de Jérusalem,


Irineos Ier, qui fut accueilli avec méfiance par Israël qui le jugeait

1. NIR HASSON, « Settlers “tattoo” ID numbers on their arms », Haaretz, 15 juillet 2005.
« pro-Palestinien », se trouve à présent défendu par Israël après qu’il a
été accusé d’avoir consenti à vendre à une organisation israélienne des
terrains appartenant à l’Église. L’Autorité palestinienne, qui a entre-
temps blanchi le patriarche de cette accusation (l’accord aurait été passé
à son insu), a néanmoins retiré son soutien au patriarche, tout comme
la Jordanie, sous la pression, dit-on, de la Grèce qui souhaite à présent
son remplacement pour des raisons qui demeurent obscures. Sa propre
congrégation se ligue contre lui, peut-être parce qu’il est le seul prêtre
qui ne soit pas arabe à Jérusalem. La désignation d’un nouveau patriarche
doit être avalisée par Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne. Pour
rappel, le mur des Lamentations des Juifs est sous la juridiction des
musulmans, tout comme le Saint-Sépulcre dont les clés sont entre les
194 mains d’une famille arabe afin d’échapper aux conflits entre les diffé-
rentes églises chrétiennes qui en revendiquent la propriété, tandis que
l’armée israélienne patrouille et surveille l’accès de l’esplanade des
Mosquées, essentiellement pour en interdire l’accès aux juifs comme
aux chrétiens qui pourraient y semer le désordre. Encore un prodige
œcuménique.

Chaque jour les dizaines de Palestiniens molestés, blessés par balles ou


assassinés sont relégués à la rubrique des chiens écrasés dans les médias
internationaux. Chaque jour des dizaines d’Irakiens exécutés ou déchi-
quetés font la une de nos journaux. Dans les deux cas, tout le monde
s’en fout. Comme le sida en Afrique et la faim dans le monde. C’est
devenu la norme, cela fait partie du décor, ces news que l’on ingurgite
avec nos céréales et qu’on fait glisser avec quelques spots publicitaires,
cette fragrance d’indignation vertueuse dont on s’asperge plus ou moins
généreusement au matin avant d’aller faire tourner ce monde injuste
(« On ne va quand même pas se flinguer en plus ! ») Entre la journée
de la Femme, le téléthon et un Live Aid tous les vingt ans, on trouvera
bien une journée pour la Paix, présidée par un quelconque prix Nobel
de la Paix (ou un criminel de guerre, puisque les nouveaux standards
suédois semblent plutôt flexibles sur ce point depuis l’élection de Henry
Kissinger), une vedette du show business ou un penseur mondain pour
nous redonner bonne conscience, et le moral à défaut de la morale.
Jérusalem, 18 juillet 2005

Mon attention est attirée par le titre d’un article du romancier hollan-
dais à succès, Leon de Winter, qui se trouve être aussi, ce que j’ignorais,
un éditorialiste politique. Le titre en question est « Tolérer une bombe
à retardement 1 » – ce qui dans le contexte israélien a une résonance
toute particulière puisque cette métaphore est communément utilisée
ici par les malthusiens israéliens pour évoquer le « danger » de l’« inva-
sion démographique » islamique. Loin d’être une simple coïncidence
rhétorique, on retrouve dans l’analyse de la situation actuelle de son
pays que livre de Winter les mêmes poncifs racistes et les mêmes phobies
anti-islamiques. En gros, de Winter évoque l’assassinat de Pim Fortuyn,
présenté non comme le facho néerlandais qu’on croit à l’étranger, mais 195

comme un parangon de tolérance classique à la hollandaise (« libéral


en matière de liberté individuelle et conservateur en ce qui concerne
les normes et les valeurs sociales »), et de Theo van Gogh, le cinéaste
provocateur. Le premier fut assassiné par un activiste des droits des
animaux en 2002 et le second par un fanatique religieux. Peu importe
pour de Winter, il y a un seul coupable : la communauté musulmane
de Hollande, intolérante, illettrée et fanatique. Non seulement de Winter
a le diagnostic implacable mais il a aussi les remèdes qui vont avec :
tout d’abord, bien sûr, stopper l’immigration musulmane ; ensuite, inter-
dire que les musulmans de Hollande se marient et se reproduisent avec
des autochtones dans leur pays d’origine, surtout ceux du Rif qui semblent
être les plus redoutables ! (il est déjà assez difficile d’éduquer ceux qui
sont installés pour ne pas régresser dans la chaîne de l’évolution) ; fina-
lement, il conviendrait que ces musulmans adoptent les valeurs calvi-
nistes, majoritaires dans le pays d’Érasme et de Spinoza, comme aime
à le rappeler de Winter ! Je comprends mieux le succès populaire du
romancier après le référendum de 2005. C’est si bon d’être en phase
avec le Volksgeist.

1. LEON DE WINTER, « Tolerating a time bomb », The New York Times, 18 juillet 2005.
À propos des « orangistes » d’Israël, 100 000 d’entre eux menacent de
se mobiliser aujourd’hui pour protester contre le retrait de Gaza. Comme
d’habitude, les valeureux activistes pour la Paix et le gouvernement paci-
fiste de Sharon n’appellent à aucune contre-manifestation. Au contraire,
le gouvernement a exigé que la police ne soit pas armée – question d’être
sûr que les forces désarmées (ce qui n’est pas le cas des colons) se trou-
veront vraiment débordées et que se propageront de nouvelles images
de la « guerre civile » qui fait rage en Israël sur un sujet aussi contro-
versé que le démantèlement de quelques colonies et avant-postes israé-
liens en territoires occupés. Peu importe que cette évacuation soit
programmée de longue date, acceptée par nombre de colons qui ont
déjà fait leurs bagages et approuvée par une large majorité d’Israéliens :
196 il s’agit de montrer la terrible injustice, le sort inique réservé à ces colons
fanatiques qui ne respectent ni les lois humaines (puisque la terre d’Israël
leur a été donnée par Dieu lui-même, comme ils le clament) ni les lois
de l’État d’Israël qu’ils ne reconnaissent pas davantage sans que cela
semble gêner outre mesure les responsables politiques israéliens. À défaut
de s’entendre sur la solution d’un État binational unique (et pas dans
l’acception que donne Woody Allen de l’amour : « L’amour, c’est deux
êtres qui n’en font plus qu’un : moi »), la solution des deux États ne
pourra qu’attiser les conflits internes, tant pour les Palestiniens tiraillés
entre modérés et radicaux qui veulent imposer une constitution isla-
miste à un peuple qui compte des non-musulmans, que pour Israël
confronté au même dilemme dans la résolution d’une constitution qui
soit reconnaisse des droits égaux pour tous ses citoyens, soit établisse
irrévocablement le caractère foncièrement juif de l’État d’Israël. Bonne
chance à tous !

Les images omniprésentes à la télévision de jeunes femmes israéliennes


hurlant à la mort face aux forces de police parce qu’on brise leur rêve
de Grand Israël ou d’adolescents à peine pubères galvanisés par leurs
rabbins ultra-orthodoxes et enragés au point de vouloir « casser de
l’Arabe » me rappellent, je ne sais trop pourquoi, cette petite histoire
de la vie ordinaire à Jérusalem – de quoi se demander en tout cas qui
sont les comédiens et où se joue la tragédie :
« Mercredi soir, Jérusalem.
« Oh non ! ai-je pensé en voyant les voitures arborant les rubans
bleus [favorables au retrait de Gaza et aux accords de paix. N.D.A.]
dans le village. Il y en avait aussi quelques-unes avec des rubans orange
mais je veux croire qu’elles appartiennent à des Juifs qui sont venus ici
pour faire du shopping, et non pas ce qu’un ami m’a raconté à propos
de certains de ses voisins qui pensaient qu’il s’agissait là d’une nouvelle
mode. Peu importe les voitures avec leurs rubans orange ; ce n’est vrai-
ment pas cela qui me dérange. Ce qui me dérange, ce sont ces Arabes
qui vivent dans l’illusion qu’ils comptent sur l’échiquier israélien, qu’ils
ont vraiment le droit d’exprimer leur opinion sur des questions inté-
rieures juives. Pauvres d’eux !
« Il n’y a guère d’individualistes à Jérusalem. Pourtant il faut 197

choisir son camp dans la Ville Sainte. Alors, sur le parking de la salle
de spectacles Hama’abada de Jérusalem, j’ai cherché une voiture avec
un ruban bleu et me suis garé à sa gauche. C’était une manière de prendre
position.
« “Tipa Pupa, une féerie pour les enfants” annonçaient les affiches.
Les hôtesses nous dirigent vers l’arrière du théâtre : “cela commence à
l’extérieur”, expliquent-elles. Les enfants et leurs parents se rassem-
blent derrière le théâtre tandis que les membres de la troupe se mêlent
à eux en distribuant des craies de couleur aux enfants.
« Ma petite fille se libère de mon étreinte et file en avant, vers le
cœur des événements. Je la regarde de loin dessiner avec ses craies sur
l’asphalte au milieu des autres enfants. Elle échange même quelques
mots avec certains d’entre eux. Je souris en pensant à l’hébreu parfait
qu’elle parle. Je la regarde de loin, d’un œil protecteur, je regarde ses
longs cheveux noisette qui ondulent au vent. Elle est si jolie dans le
coucher de soleil, s’assurant que sa nouvelle jupe fleurie ne soit pas tachée
par la craie et rajustant sa blouse de marque italienne. Je me rappelle la
maîtresse d’école me demandant : “Où achetez-vous ses vêtements ?”
« Quand elle sort, ma petite fille ne doit porter que de jolies toilettes,
seulement des vêtements de marque. Je sais que c’est gaspiller l’argent
que je n’ai pas mais je ne laisserai personne penser, Dieu m’en préserve,
que c’est une pauvre diablesse. Je me souviens des vêtements que je
portais quand j’étais enfant – ce qui avait suscité cette remarque ironique
d’une petite amie qui me trouvait “du dernier chic de Qalqiliyah”.
« Ma petite fille doit s’adapter à l’environnement que je lui choisis.
Elle ne doit pas être différente, et si quelqu’un découvre qu’elle est arabe,
qu’au moins ses vêtements de qualité lui fassent penser qu’elle est une
Arabe différente, quelque chose qu’il ne connaît pas bien, peut-être une
descendante de ces nobles familles hiérosolymitaines, comme celles dont
il a entendu parler dans ses livres d’histoire du peuple juif.
« Les comédiens invitent les enfants à les accompagner dans l’en-
ceinte du théâtre. Ma petite fille, comme entraînée par la flûte enchantée,
file crânement sans se retourner vers moi comme elle le fait d’habitude.
Le spectacle commence : musique, danseurs, couleurs, ballons, plumes
198 et cordes. Ses yeux suivent les danseurs. Quelquefois, quand elle est
excitée, elle se lève puis se rassoit, puis se relève à nouveau. Tipa Pupa
est le titre de la pièce mais aussi les mots magiques prononcés par le
magicien pour contrôler l’action sur la scène et les autres danseurs. Vers
la fin, le magicien cherche un enfant dans l’assistance et ma petite fille
qui est prête à sauter sur la scène me jette un regard accusateur parce
qu’elle n’a pas été sélectionnée, sachant qu’elle aurait fait mieux que
l’enfant timide qui a été choisi.
« Voilà, c’est fini. Les danseurs invitent les enfants à monter sur
scène pour danser avec eux et elle se fraye un chemin rapide et attrape
la main d’une danseuse et lui emboîte le pas. Je la regarde, ma petite
fille, qui danse avec tout le monde et qui ressemble à tout le monde, et
en mon for intérieur je me demande : “Quand comprendra-t-elle ?”
« Sur le chemin du retour elle s’endort de fatigue. Les rubans
bleus accrochés aux voitures du village me rappellent la vanité de ces
Arabes qui font tout pour se convaincre qu’ils sont intégrés 1. »

1. SAYED KASHUA, « The age of innoncence », Haaretz, 15 juillet 2005.


Pendant que je traduis ces lignes, un très instructif reportage passe sur
TV5 : « Femmes kamikazes. Les vierges du Jihad ». Je ne comprends
pas ce que les gens ne comprennent pas dans ces attentats suicides de
jeunes Palestiniens, que les « kamikazes » appellent des « opérations
martyrs ». D’aucuns veulent y voir une manifestation pathologique d’une
société morbide, d’autres, une forme de fanatisme religieux, quand bien
même les « kamikazes » s’avèrent être dans plus d’un cas des jeunes
gens (hommes ou femmes) éduqués et modérément religieux, qui racon-
tent comment leur famille, leurs proches, leurs voisins ont été tués les
uns après les autres par des raids israéliens. Que les organisations inté-
gristes, comme le Jihad islamique, exploitent cette misère, ce désespoir
pour convaincre les proches de victimes de devenir à leur tour des martyrs
est un fait indéniable, et mille fois plus atroce et condamnable que le 199

« kamikaze » lui-même. Que les candidats aux attentats suicides soient


des personnes profondément meurtries, désespérées est également avéré,
mais personne ne semble vouloir discuter l’origine de ces traumas, comme
si le sacrifice de sa vie demeurait un acte fanatique incompréhensible
et barbare, et que tenter d’y découvrir un motif ou une raison tenait déjà
lieu de justification. Mais comment des psychologues peuvent-ils se
dire désemparés devant des actes de vengeance, d’honneur, de défi ou
de foi ? Comment des sociologues ne peuvent-ils trouver d’autre
« explication » que l’état d’une société « malade » à ces actes pourtant
pleinement politiques ? C’est à ce degré d’indigence scientifique et de
cécité intellectuelle et morale, à cette forme d’insensibilité absolue que
conduisent l’aveuglement idéologique et la peur de ceux qui ne veulent
voir dans ces êtres de souffrance et de conviction que des barbares qui
ne méritent même pas qu’on les comprenne. Et comment se fait-il que
les mêmes qui ne comprennent pas ces acte de désespoir absolu ou d’ab-
négation patriotique extrême ne trouvent rien à redire à l’engagement
de jeunes recrues prêtes à mourir pour leur patrie et à massacrer sans
états d’âme au Vietnam ou en Irak.
Jérusalem, 19 juillet 2005

Si seulement cela pouvait être un lapsus ! Lu sous la plume de Yoel


Marcus : « Grâce à Sharon, la majorité de l’opinion publique israélienne
reconnaît à présent que la solution est deux États dans les frontières
d’Israël […] 1. » Tout est dit, non ?

Les réactions au désengagement de Gaza manifestent au moins deux


symptômes alarmants pour la démocratie israélienne. Tout d’abord, du
côté du Grand Rabbinat, instauré comme organisme de l’État d’Israël
et qui a par le passé plutôt joué le jeu démocratique, allant jusqu’à sanc-
tifier l’État hébreu et son armée (même si on ne lui en demandait pas
200 tant), un certain nombre de rabbins incitent les soldats à refuser les ordres
de leur commandement s’agissant du rapatriement des colons de Gush
Katif dans la bande de Gaza. Ces déclarations intempestives ont pour
effet immédiat de semer le désordre dans les rangs de l’armée et de la
police (il a même fallu démanteler des unités militaires composées de
Juifs religieux, qui faisaient l’orgueil de l’État comme du Grand Rabbinat),
mais, à plus long terme, ce précédent indique que le Grand Rabbinat
s’autorise désormais non seulement à adopter des positions résolument
politiques, mais même à rompre le pacte démocratique et le contrat de
solidarité entre laïcs et religieux. Pourtant, les esprits « modérés » –
ceux qu’on essaye de nous présenter comme le nouveau « centre » de
l’échiquier politique israélien – persistent à penser que l’essentiel est
de ne pas briser cette sacro-sainte solidarité entre Juifs et que le retrait
de Gaza allait effacer une fois pour toutes la question palestinienne des
soucis des Juifs israéliens enfin entre eux – comme si les villages de
Bédouins dans le Néguev, délibérément ignorés par les autorités israé-
liennes qui font des plans pour la région sans les prendre en considé-
ration, et l’importante population d’Israéliens palestiniens ne comptaient
pas. Parlementer avec les Palestiniens et les reconnaître comme des inter-

1. YOEL MARCUS, « Get down from the rooftops », Haaretz, 19 juillet 2005.
locuteurs à part entière, cela suppose, en effet, d’affronter « l’autre »
dans sa chair et son sang, comme le dit très justement Oren Yiftachel 1,
bref d’accepter de se regarder dans le miroir qu’il nous tend (et le miroir
que ces deux peuples-là se tendent mutuellement est presque un miroir
sans tain !) Le reflet (ou l’image de l’autre, victimisé, stigmatisé, honni,
ostracisé…) en est-il si terrible qu’il oblige les uns et les autres à détourner
le regard ?

Jérusalem, 21 juillet 2005

La Knesset a rejeté l’amendement qui aurait enfin permis à Israël de ne


plus être le seul pays au monde (avec l’Iran) à refuser d’accorder la 201

citoyenneté aux enfants de tous ses citoyens ! En effet, jusqu’à présent


les enfants nés de parents dont un seul des deux est juif, et qui ont ainsi
bénéficié du « droit au retour » et à la nationalité israélienne, ne sont pas
automatiquement considérés comme Israéliens et n’ont de ce fait droit
ni à l’éducation, ni aux soins de santé ni à aucun autre service public.
Ils doivent attendre de faire leur service militaire pour devenir des citoyens
israéliens à part entière. La raison de cette aberration ? La crainte d’ac-
corder la nationalité israélienne à des enfants de mère non-juive.

Tiens, au fait, je ne vois plus la signature de Julie Burchill dans Haaretz !

Jérusalem, 22 juillet 2005

Condoleezza Rice est venue, a vu… et a vaqué à ses affaires courantes :


entre une invitation au ranch de Sharon dans le Negev et une visite
impromptue au Liban (preuve qu’il n’y avait pas de quoi s’alarmer en
Palestine), elle a trouvé le temps de déclarer furtivement, aux côtés de

1. OREN YIFTACHEL, « Ending the colonialism », Haaretz, 19 juillet 2005.


Mahmoud Abbas, que la bande de Gaza sera palestinienne (non, sans
blague ?) et que les Palestiniens devront y jouir de la liberté d’y circuler
librement ; mais aussi que cette liberté de circuler devrait également
être « plus importante » dans les territoires occupés. Elle a aussi insisté
sur le fait qu’après le retrait de Gaza, Israël devrait en revenir à la « feuille
de route » – ce qui indique bien que les États-Unis sont bien conscients
qu’Israël s’en est largement écarté en intensifiant sa colonisation de la
Cisjordanie, mais qu’ils ne comptent pas contrarier Sharon dans sa volonté
d’enclaver 1,3 million de Palestiniens dans la bande de Gaza coupée
de la Cisjordanie (ou de ce qu’il en restera après le grignotage systé-
matique de ses terres par Sharon dont chacun peut juger de l’appétit)
et d’anéantir ainsi toute chance de construire un État palestinien viable
202 dans un territoire continu correspondant aux frontières de 1967, seules
reconnues par la communauté internationale. Face à tant d’audace et
d’intransigeance de la part de la secrétaire d’État américaine, les colons
israéliens ont encore de beaux jours devant eux, comme vient du reste
de le leur dire Sharon en personne, en visite triomphale dans les colo-
nies de Cisjordanie ce jour-même.

Jérusalem, 24 juillet 2005

« Fasse le ciel que jamais je ne cède à la vulgarité de songer que je suis


persécuté dès que je suis contrarié. » Cette phrase de Ralph Waldo Emerson
mérite d’être méditée dans la région, surtout par les temps qui courent.
Et, pour rester dans le registre des maximes et autres proverbes, Gideon
Levy semble dire qu’« à quelque chose malheur est bon » en soulignant
l’ironie de la leçon de pacifisme que les opposants au désengagement
de Gaza viennent de donner, malgré eux, certes, aux forces de l’ordre
israéliennes : « Dans cette société qui est responsable de l’emprison-
nement de tout un peuple, soudainement tout le monde se met à discourir
à propos de la valeur de la liberté de mouvement. » Et d’espérer que la
retenue dont les policiers et les militaires ont témoigné à l’endroit de
ces milliers de manifestants qu’ils affrontaient à Kfar Mainon profite
pareillement à l’avenir aux ouvriers, aux Éthiopiens, aux Arabes ou aux
Druzes, aux étudiants et aux enseignants, etc. qui tous n’ont connu jusqu’à
présent que les coups et les insultes dans ce « no man’s land occupé où
la violence a longtemps été la norme légitime, non pas seulement contre
d’innocents Palestiniens, mais aussi contre les gauchistes et les paci-
fistes israéliens et étrangers 1 ».

Jérusalem, 25 juillet 2005

Les extrémistes juifs continuent à défier les forces de l’ordre, manifes-


tement impuissantes à empêcher des milliers de colons juifs de passer
la frontière entre Israël et la bande de Gaza pour se rendre illégalement
à Gush Katif, alors que, curieusement, la même frontière semble parfai- 203

tement hermétique dans l’autre sens pour les Palestiniens. (Hé ho ! Arno
Klarsfeld, c’est peut-être le moment de reprendre du service pour défendre
les frontières d’Israël, non ?) Pendant ce temps, le Hamas tente de
convaincre l’opinion publique palestinienne que le retrait de Gaza est
le résultat de sa lutte armée contre Israël et poursuit ses attentats, causant
davantage de dommage aux Palestiniens qu’aux Israéliens qui ne se lassent
jamais de montrer qu’ils sont les plus forts. Moshe Yaalon, ancien patron
des forces armées israéliennes, déclarait ainsi, en 2003, que toute négo-
ciation avec les Palestiniens ne pourra commencer qu’après qu’Israël
« aura enfoncé profondément dans la conscience des Palestiniens qu’ils
sont un peuple vaincu 2 ». Le même état d’esprit prévaut toujours dans
l’état-major israélien si l’on en croit les déclarations du général Eival
Giladi. Cet ancien chef de l’Unité de planification stratégique de l’armée
israélienne, aujourd’hui directeur de l’Unité de coordination stratégique
pour le retrait de Gaza, explique à la télévision israélienne qu’Israël n’a
d’autre choix que d’agir unilatéralement puisque, selon lui, l’Autorité

1. GIDEON LEVY, « Civic lesson at Kfar Maimon », in Haaretz, 24 juillet 2005.


2. Cité par HENRY SIEGMAN, « Israel Is still blocking the road to peace », International Herald
Tribune, 25 juillet 2005.
palestinienne n’est toujours pas « mûre », aujourd’hui avec Mahmoud
Abbas comme hier avec Yasser Arafat, pour un véritable processus de
paix. Comme l’écrit Henry Siegman, ancien responsable exécutif du
Congrès juif américain : « Pour Giladi, comme pour Sharon, “mûr” est
une litote pour dire la détermination israélienne à ne dialoguer qu’avec
une Autorité palestinienne qui accepte la carte du nouvel État palesti-
nien que lui présente Israël 1. » C’est ainsi que les Israéliens continuent
à s’asseoir sur ladite « feuille de route » et que le conseiller spécial de
Sharon, Dov Weisglass, peut impunément déclarer, comme il l’a fait
publiquement l’an passé, que le retrait unilatéral de Gaza est destiné à
mettre la feuille de route, le processus de paix et l’État palestinien « dans
le formol ». On ne peut être plus clair et il ne faut pas être expert en
204 « stratégie » ni professeur en science politique à l’Université de Stanford,
comme le docteur Condoleezza Rice, pour comprendre la subtilité digne
d’une Panzer division de cette rhétorique de propagande.

Jérusalem, 26 juillet 2005

Comme on le voit chaque jour, le monde est infiniment plus sûr depuis
que Saddam Hussein est prisonnier dans les geôles américaines…
(Oussama Ben-Laden et Abou Moussab Al-Zarkaoui courent toujours,
mais, comme le confiait récemment Georges Bush à la télévision, ce
n’est pas son souci quotidien !) Depuis hier, 64 morts à Sharm-El-Sheik,
25 morts à Baghdad, 13 morts à Kaboul, 4 morts à la frontière entre
Israël et la bande de Gaza et, dans le métro londonien, un « suspect de
type asiatique » abattu de cinq balles dans la tête alors qu’il était plaqué
au sol par les policiers. Le chef de la police britannique – qui a dû suivre
une formation accélérée en Israël (comme disait un expert israélien dans
un reportage télévisé : « Si un terroriste veut te tuer, tue-le en premier »)

1. Id.
– se dit « très fier » de l’action de ses hommes. On ne peut s’empêcher
de dresser un parallèle entre la « bavure » commise contre cet électri-
cien brésilien par la police londonienne qui a reçu l’ordre de « tirer pour
tuer » (ce que le gouvernement britannique présente comme une « mesure
préventive ») et les ordres donnés aux militaires israéliens autorisés à
tuer tout Palestinien qui franchit illégalement la frontière pour aller
travailler en Israël, sous prétexte que parmi ces travailleurs peuvent se
glisser des terroristes. Les Israéliens ont d’ailleurs été très déçus d’en-
tendre Tony Blair tenter de calmer le jeu vis-à-vis de l’importante commu-
nauté musulmane de Grande-Bretagne et indiquer que le conflit non
résolu du Proche-Orient pourrait être l’une des causes de ces attentats.
En revanche, lier les attentats de Londres à l’invasion et à l’occupation
par les forces coalisées est selon lui « parfaitement absurde ». Quant 205

aux déclarations incendiaires de Ken Livingstone, le maire de Londres,


selon qui le Likoud et le Hamas seraient « les deux faces d’une même
pièce » en ce sens que, non seulement, ils se soutiennent « objective-
ment » comme on disait naguère dans le jargon marxiste, c’est-à-dire
qu’ils se renforcent mutuellement, et que les attentats-suicides ne seraient
que l’arme du pauvre Palestinien face à la superpuissance militaire israé-
lienne qui commet des exactions envers les Palestiniens qui s’apparentent,
selon Livingstone toujours, à des crimes contre l’humanité 1, il n’en fallait
évidemment pas davantage pour faire enrager les Israéliens qui n’at-
tendaient que cela pour rappeler que tous les Européens sont des anti-
sémites rabiques.

Un rapport de 83 pages intitulé Palestinian Security Assessment com-


mandité par les gouvernements canadien et hollandais, élaboré par le
Strategic Assessment Initiative (qui a déjà œuvré au Kosovo, au Timor
oriental et en Macédoine) en étroite coordination avec le lieutenant
général William Ward, le détaché américain à la réforme de la Sécurité

1. « London mayor defends the use of Palestinian suicide bombers », Haaretz, 20 juillet 2005.
palestinienne, est accablant : les forces de sécurité de l’Autorité pales-
tinienne sont dans un état de délabrement avancé, notamment suite à la
destruction de son infrastructure par l’armée israélienne en 2002, et elles
ne disposent que de peu d’armes et de munitions de mauvaise qualité
par rapport à l’arsenal du Hamas, des brigades des martyrs d’Al-Aqsa
et du Jihad islamique 1. Ce qui conduit le lieutenant général Ward à
demander qu’on livre à l’Autorité palestinienne des véhicules neufs et
des armes pour combattre ces factions non gouvernementales – comme
l’exige du reste Israël du gouvernement de Mahmoud Abbas. Or, oh
surprise ! Israël a bloqué cette demande en arguant qu’Abbas dispose
de suffisamment d’armes et d’hommes pour démanteler ces milices et
ces groupes armés. Ce qui permet au gouvernement israélien de conti-
206 nuer à discréditer une Autorité palestinienne faible et irrésolue qui refuse
d’engager une guerre civile avec ces factions rivales surarmées, ce qui
conduirait inéluctablement à l’anéantissement des forces armées pales-
tiniennes et par conséquent de tout État palestinien.

Après s’être tour à tour identifiés aux concentrationnaires des nazis,


aux victimes de l’Apartheid en invoquant le nom de Nelson Mandela,
aux anticolonialistes pacifistes menés par Ganghi, voilà que des colons
et des rabbins extrémistes opposés au retrait de Gaza s’approprient à
présent la figure de Martin Luther King en osant comparer leur marche
antidémocratique, illégale et violente en vue de l’établissement de la
domination juive sur toute la Palestine avec la marche pacifiste, légale
et antiraciste pour les droits civiques des Noirs sur Washington ! Ben
voyons ! (On voit en tout cas comment est utilisé l’argent public dépensé
dans les yeshivas et le niveau d’éducation de la fine fleur de la jeunesse
israélienne dont Sharon est si fier.) I have a dream… disait Martin Luther
King. Sharon aussi.

1. « Study suggests PA outgunned by armed groups prior to pullout », Haaretz, 26 juillet 2005.
Jérusalem, 27 juillet 2005

Je cherchais précisément à me rappeler la définition du mot « antilogie »


lorsque je croisai dans la rue une dame emballée dans un T-shirt sur
lequel étaient brodées en lettres d’or « chic ».

La justice hollandaise a qualifié d’« attaque terroriste » l’assassinat du


réalisateur Theo van Gogh sous prétexte que cette action isolée avait
pour intention « d’effrayer la population et les politiques » et a eu des
« effets déstabilisateurs » pour la société hollandaise. Les crimes maffieux
comme les manifestations populaires sont donc susceptibles d’être taxés
à l’avenir d’actes terroristes, eux aussi. Pourtant les bons et braves Bataves
qui ont attaqué, vandalisé et saccagé les mosquées et les écoles musul- 207

manes après ce meurtre, terrorisant littéralement le million de musul-


mans qui vivent paisiblement dans ce pays, ne semblent pas tomber
sous le coup de cette définition.

Aujourd’hui est un jour faste. La lecture du journal au petit-déjeuner


me fait l’effet d’une gifle à chaque page sinon à chaque article ; je ne
sais plus où donner de la joue. À commencer par l’annonce (dé)placée
par la sœur de l’ex-Shah d’Iran, Achraf Pahlavi, responsable de la Savak,
la sinistre et féroce police politique secrète de son grand démocrate de
frère, et la visite de Sharon à Chirac pour tenter de placer sa camelote
diplomatique – les deux hommes se font désormais confiance, paraît-
il : ils sont bien les seuls. Blair ensuite qui légitime les bavures poli-
cières : « Si vous avez affaire à quelqu’un que vous soupçonnez d’être
un kamikaze, a-t-il déclaré, alors l’essentiel est bien évidemment de
veiller à l’empêcher de déclencher sa bombe. » En d’autres termes, être
suspect aux yeux de la police équivaut donc à mériter d’être exécuté
sans sommation. Voilà qui justifie les sept balles tirées à bout portant
à la tête par les policiers sur un homme à terre et non armé. Le hic, c’est
que la police elle-même reconnaît que le jeune Jean-Charles de Menezes
ne portait pas un blouson de ski rembourré qui pouvait cacher des explo-
sifs mais bien une veste en jeans, et que les déclarations fanfaronnes et
fracassantes de Ian Blair, le commissaire de la police municipale, selon
qui le suspect abattu aurait été « directement impliqué dans les activités
terroristes en pleine recrudescence », étaient tout autant dénuées de fonde-
ments. Zut alors ! comme disait ma grand-mère. Enfin, le gouverne-
ment polonais a autorisé une campagne de propagande anti-avortement
qui juxtapose des images de « victimes » de l’avortement à celles des
massacres de Srebrenica, du génocide rwandais et aux corps déchiquetés
de l’attentat d’Oklahoma City. (Cette même Pologne, qui a achevé d’ex-
terminer ses Juifs après la libération des camps nazis, célèbre à présent
la vie culturelle et la musique traditionnelle juives, sans les Juifs bien
sûr.) Et puis, ironie du sort ou malédiction saddamiste, Arme de destruc-
tion massive, une œuvre de l’artiste américain Wayne Hill, semble s’être
volatilisée, elle aussi, après une exposition en Grande-Bretagne.
208

Le musée de Tel-Aviv semble avoir été démilitarisé depuis ma dernière


visite. Je suis venu pour une exposition de Stephan Balkenhol : très
bien au demeurant mais la visite tourne court faute de temps pour lire
les centaines d’aphorismes de l’artiste, visiblement inspiré par Cioran,
Nietzsche, etc. J’en profite pour découvrir l’exposition de Yuval Yairi,
que je ne connaissais pas, et que je vais oublier très vite. Reste la salle
consacrée aux portraits d’artistes israéliens pris depuis trente ans par
Avraham Hay : quelques bons clichés, d’autres trop complaisants à mon
goût. Sans vouloir faire de la sociologie de l’art à quatre shekels, il semble
tout de même y avoir une corrélation entre ce régime militariste qui
cultive son isolement international et le caractère très « local » de ces
artistes mettant une distance entre eux et la scène internationale. Je me
décide alors pour un tour rapide de la collection permanente, que je
connaissais déjà : j’en retiens deux petits Max Ernst magistraux, une
tapisserie somptueuse de Fernand Léger et une fresque en forme de clin
d’œil à l’histoire de l’art (juif) offerte au musée par Roy Lichtenstein.
Pour le reste, des grands noms et des petits maîtres dont la qualité dépend
du goût des donateurs.

Je me rends à l’Expresso Bar, un de ces nouveaux endroits trendy du


tout Tel-Aviv. Pour déjeuner, la carte ne propose, comme il se doit, que
des salades pour beautiful people. Les choses se compliquent quand je
commande une blue salad : il n’y a plus de bleu en cuisine. Je demande
alors une summer salad mais il n’y a plus de pommes, pas plus que de
laitue pour la lettuce salad. Je me rabats finalement sur la tuna salad
avec une bouteille de San Pellegrino. Malheureusement les bouteilles
de San Pellegrino ne sont pas dans le réfrigérateur et ne sont donc pas
fraîches. Israël étant le seul pays au monde qui estime qu’une salade
n’a pas besoin d’assaisonnement, je me livre à vingt minutes de gesti-
culation pour attirer, sans succès, l’attention d’un des douze serveurs
en uniforme ExpressoBar pour les quatre tables occupées, avant que le
patron ne vienne lui-même m’apporter le dressing pour ma salade. Il
faut dire que tout le personnel est très affairé : celui-ci fait les cent pas
le long de la terrasse déserte sans s’apercevoir qu’une pile de journaux
vient de s’envoler dans toutes les directions ; celui-là nettoie, à fond, la 209

machine à glace ; celle-là passe un coup de balai entre les tables désertes ;
la gérante essaye d’expliquer à cinq d’entre eux comment fonctionne
la caisse enregistreuse et les autres encouragent, pleins d’admiration,
un électricien venu visser une ampoule au plafond. Une belle leçon de
management. Encore vingt minutes pour obtenir qu’on débarrasse ma
table et obtenir un café (« non, je ne veux pas payer un café, je veux
commander un café ») avant de devoir me lever de table pour arpenter
la terrasse en quête de l’addition, sur laquelle figure, en lettres majus-
cules, la formule consacrée : « Service not included. » Je rajoute à la
main : « Obviously ! » et arrache enfin un sourire à l’équipe du tiroir-
caisse qui se partagera le pourboire.

Sur le chemin du retour vers Jérusalem, la proportion de rubans orange


accrochés aux voitures augmente comme un torrent. Je me sens tout à
coup pris d’un grand malaise en regardant ce couple tendre et aimant,
ou cet autre couple assez âgé pour avoir connu la Shoah et vu leurs
enfants et leurs petits enfants partir à la guerre en Israël, dans leurs auto-
mobiles affublées de ce bout de tissu orange qui proclame : on n’en a
pas encore assez de la guerre, on veut encore du sang et des morts pour
ces quelques kilomètres carrés de terre qui firent un jour partie du vieil
Israël et qui sont aujourd’hui ce qui reste de terre aux Palestiniens. Et
en arrivant au Mont Scopus, à Jérusalem, deux petits garçons de pas
plus de six ans coiffés de kippas brodées de l’inscription « Israel Army »
brandissent des revolvers en plastique dans ma direction sous l’œil attendri
de leurs parents ! Et les Israéliens disent que les Palestiniens forment
une société malade…

Les émeutiers de Kfar Maimon, dans la bande de Gaza, emmenés par


leurs chefs spirituels que sont les rabbins ultra-orthodoxes, ont claire-
ment démontré leur mépris de l’État de droit israélien en jetant des ordures
et des pierres à la tête des forces de l’ordre et en lançant menaces de
mort, malédictions et autres imprécations contre le Premier ministre et
son gouvernement. Le sionisme religieux est en passe de supplanter le
sionisme séculier en Israël qui connaît, depuis près de vingt ans, une
210 immigration massive de Juifs religieux, infiniment plus doctrinaires et
sectaires que ne l’était traditionnellement la société israélienne dont l’œil
était davantage rivé sur la modernité que sur la religion. Ce sont ces
primo-arrivants qui forment le gros des troupes de colons, eux qui peuplent
les yeshivas, eux qui manifestent contre la décision du gouvernement,
contre la loi, contre les forces de l’ordre, mais aussi contre la volonté
de la majorité des Israéliens favorables à plus de 60 % au retrait de la
bande de Gaza, qui lancent des pulsa denura (sortilèges mortels inconnus
dans la tradition juive mais apparus avec la création de l’État d’Israël)
contre Rabin, Sharon et tous ceux qui ne sont pas de leur avis, eux qui
bastonnent et lynchent les Palestiniens quand ils ne s’en prennent pas
aux Israéliens considérés comme des traîtres pro-arabes, voire pro-nazis,
eux encore qui projettent de revêtir des uniformes de prisonniers des
camps de concentration nazis lors de leur évacuation par la force d’ici
quelques semaines.

C’est que les propagandistes de la sédition colonialiste israélienne sont


véritablement passés maîtres dans l’art cynique du détournement de slogans
et de symboles. L’orange de la révolution ukrainienne, mêlé au jaune
de l’étoile cousue sur les vêtements des Juifs sous le joug nazi, comme
leur cause et les moyens qu’ils déploient pour défendre leurs idéaux,
n’a ici absolument rien d’une revendication démocratique, humaniste
et pacifique, contrairement à ce qu’ils tentent de faire accroire en enrô-
lant les malheureux Gandhi, Mandela ou plus récemment Martin Luther
King qui n’en peuvent mais. Il faut donc commencer à appeler les choses
et les gens par leur nom ; les rubans orange sont les rubans de la haine
belliqueuse et bornée arborés par des racistes sectaires, intégristes,
putschistes, se servant d’institutions démocratiques pour bannir la démo-
cratie et instaurer un totalitarisme religieux, ne reculant devant aucun
mensonge et aucune contre-vérité historique, pour renverser les déci-
sions prises par les corps élus de la Nation et continuer coûte que coûte
l’occupation de toute la Palestine et l’extermination ou la déportation
des populations palestiniennes.

Depuis mon arrivée en Israël, je constate que le plus sûr moyen de passer
les check-points volants sur les routes sans encombres est de dire qu’on 211

ne parle pas hébreu : ce sésame fait son effet à tous les coups ; à se
demander ce qu’ils pourraient bien avoir à contrôler en hébreu…

En chemin vers le restaurant Diez, je passe par Safra Square, la place


de l’hôtel de ville de Jérusalem. Des mini-terrains de basket-ball y ont
été installés pour quelques dizaines de jeunes qui y disputent un tournoi
sous la surveillance d’une centaine de policiers qui ont barricadé tous
les accès et bloquent les rues avec leurs jeeps, gyrophares allumés. Cela
me rappelle ce père de famille français interviewé par la télévision fran-
çaise à son arrivée à l’aéroport Ben-Gourion, parmi une centaine d’autres
Juifs français qui avaient fait leur alyah. Il expliquait qu’il n’en pouvait
plus de voir des policiers en faction autour de l’école de ses enfants
pour leur assurer protection. Pas de doute : il a fait le bon choix…

Jérusalem, 28 juillet 2005

Trop de quotidien tue le(s) quotidien(s). Le sang et les larmes n’im-


pressionnent plus que le papier journal. Même plus la force de dénoncer
les destructions de villages palestiniens qui se poursuivent inlassable-
ment et tranquillement en Cisjordanie même, comme le village de Tana
le 5 juillet dernier, où 22 immeubles abritant 450 personnes, l’école
primaire et l’enceinte de la mosquée vieille de plus de deux cents ans
ont été rasés par l’armée israélienne sous prétexte qu’ils avaient été bâtis
sans permis israéliens. Tout ceci à quelques centaines de mètres de colo-
nies juives considérées comme illégales même en Israël, mais qui, curieu-
sement, ne sont nullement inquiétées, grâce à la vision pacifiste de Sharon.
Ou encore les mensonges quotidiens de la police des frontières qui arrête,
bat, emprisonne sans jugement pendant huit jours manifestants israé-
liens et palestiniens qui protestent contre l’érection du mur près du village
de Bilin, toujours en Cisjordanie (profitons-en pendant que les médias
n’ont d’yeux que pour Gaza). Des témoignages filmés ont infirmé les
accusations qui servaient de prétexte à leur arrestation musclée.

212

Jérusalem, 29 juillet 2005

Arrivé au marché populaire de Jehuda Mahane, avec un peu d’appré-


hension je me fraye un chemin à travers le dense filet de policiers et de
forces spéciales d’intervention et parviens au cœur de la clameur. Un
tel déploiement de force, auquel s’ajoutent des caméras de télévision,
me fait craindre un nouvel attentat sanglant. En fait d’attentat, une demi-
douzaine de militants en faveur du désengagement tentent de distribuer
aux badauds quelques rubans bleu et blanc. Plus loin dans Jérusalem,
j’approche de Zion Square, la place centrale et marchande de Jérusalem-
Ouest, elle aussi cernée par les forces de l’ordre : là encore, quelques
distributions audacieuses et à haut risque, semble-t-il, de rubans bleu
et blanc… La démocratie est en marche en Israël, sous bonne escorte !
Inutile de dire que les rubans orange s’arrachent eux sans problème à
chaque carrefour de la ville depuis des semaines et s’affichent partout,
depuis les branches des arbres jusqu’aux antennes des taxis (n’importe
où ailleurs, ceux-ci auraient déjà perdu leur boulot, ou leurs clients, mais
pas en Israël). Quoi qu’il en soit, cela fait du bien de voir, enfin, dans
la rue hiérosolymitaine des gens raisonnables accepter ces rubans de la
paix. Je commençais à faire une overdose de rubans orange, d’hommes
en noir et de kippas crochetées. L’« autre voix » israélienne serait-elle
en train de s’ébrouer ?
Hélas ! je pavoisais un peu trop tôt à propos de l’absence de la prose
de Julie Burchill dans les colonnes de Haaretz : elle est de retour, même
si l’on sent qu’elle a épuisé son répertoire d’imprécations contre ces
« nihilistes sinistres et criminels » (trois fois dans l’article : neurones
déprimés ou technique éprouvée du martelage de slogans propre à la
propagande fasciste ?) qui défendent, selon cette chroniqueuse de Haaretz
(journal israélien « de gauche », paraît-il), les musulmans qui exigent
de la Grande-Bretagne qu’elle tue ses homosexuels, qu’elle voile et
enferme ses femmes et qu’elle ferme les lieux de culte juifs, chrétiens,
sikhs et hindous, tout cela en « suçant des centaines de milliers de livres
sterling d’allocations sociales chaque année 1 ». Je crois que je n’ai rien
oublié. Que Mme Burchill recycle de la sorte la rhétorique nazie qui stig-
matisait les Juifs qui « sucent le sang et l’argent des bons Aryens tout 213

en judaïsant l’Occident » ne suffit manifestement pas à retourner l’es-


tomac de la rédaction et des lecteurs du quotidien.

Allez, une toute petite dernière pour la route puisque ce soir je quitte
le pays. Haim Handwerker, journaliste de Haaretz, interviewe une New-
Yorkaise, protestante d’origine italo-germano-turque, qui s’est basée
sur son expérience personnelle pour publier un livre intitulé Boy Vey !
The Shiksa’s Guide for Dating Jewish Men (une shikse est une non-
juive en yiddish). Conscience professionnelle oblige, elle a eu quinze
petits amis juifs successifs. Le journaliste israélien, plein de tact, commence
par lui expliquer qu’en Israël les Juifs américains sont considérés comme
des « nerds », avant de lui demander, pour son information personnelle
j’imagine, s’il est vrai qu’ils fréquentent beaucoup les femmes asiatiques.
Mais l’important est qu’elle donne des recettes, de cuisine forcément,
à l’adresse de « la femme chrétienne qui doit apprendre un peu de
Yiddishkeit si elle veut trouver sa place dans la famille juive ». Et moi
qui pensais naïvement que les femmes sépharades de ma famille venue

1. JULIE BURCHILL, « A geek chorus, british-style », Haaretz, 29 juillet 2005.


d’Istanbul (Constantinople, comme disait ma grand-mère), étaient de
vraies Juives alors qu’elles ne parlent même pas le yiddish, ne connais-
sent pas la recette du gefilte fisch et ne mangent pas de gehackte leber…
Sans compter que Superman, Spiderman et Batman sont tous des Juifs
ashkénazes de New York qui parlent yiddish dès qu’ils se retrouvent
entre eux, bien sûr. Quoi qu’il en soit, le livre connaît un grand succès
auprès de la communauté juive new-yorkaise ; la seule mauvaise expé-
rience fut apparemment cette femme qui, lors d’une lecture à Manhattan,
l’agressa verbalement en l’accusant d’être antisémite et de « se
comporter à l’égard de la religion juive comme les nazis vis-à-vis des
Juifs 1 ». Il s’avéra qu’elle était… Israélienne, ajoute l’auteur encore
sous le choc.
214

Je suis arrivé dans ce pays comme un touriste ; j’en repars comme un


étranger. De Haïfa à Gaza, de Herzlyia à Jéricho, les visages et les esprits
sont aussi fermés que les postes frontières et la Road Map to Peace.
J’aimerais tant pouvoir écrire qu’il me tarde déjà de retrouver mes amis
israéliens et palestiniens mais les seuls Palestiniens qui restent sont soit
trop pauvres, soit pas assez, pour émigrer aux États-Unis (cruelle ironie
qui veut que ce pays qui ne les a jamais aidés demeure leur modèle),
ou alors sont déterminés à rester pour ne pas laisser la place à l’occu-
pant israélien ; quant aux Israéliens que je connais, beaucoup sont déjà
partis, ont envoyé leurs enfants en Europe ou en Amérique faire leurs
études dans un climat plus serein. Ceux qui restent me paraissent désa-
busés, infiniment tristes et, pour tout dire, désespérés, même lorsqu’ils
font mine de croire que les échauffourées entre l’armée et les colons
constituent une lueur d’espoir pour la « démocratie israélienne » et que
le retrait unilatéral de Gaza annonce la résolution du conflit israélo-
palestinien. En tout cas, je ne souhaite pas être là le jour où ils porte-
ront Sharon en triomphe, avec le soutien de son vieux complice Shimon

1. HAIM HANDWERKER, « How to find a Jewish boyfriend », Haaretz, 29 juillet 2005.


Peres. Même si le geste est clairement une exhortation à poursuivre le
désengagement des territoires occupés, le Congrès juif européen,
emboîtant le pas à Chirac, aurait pu attendre un peu avant de congra-
tuler son champion en achetant un quart de page dans les journaux pour
vanter le « courage » et la « vision de paix » de Sharon : « Thank You
Mr Sharon. Welcome to France. Welcome to Europe. » On n’a pour-
tant encore rien vu et ce qui se profile n’est guère encourageant !

Peut-être le camp de l’espoir a-t-il besoin d’être renouvelé tous les trois
mois. Cette fois-ci en tout cas, durant ce tournant qu’on prédit histo-
rique, mon optimisme n’aura pas tenu trois semaines. Tout le monde
aimerait tant croire que les Israéliens et les Palestiniens pourront un
jour faire la paix et s’entendre mais, contrairement à l’adage israélien 215

qui veut qu’il n’y a pas de partenaire pour dialoguer et faire la paix, j’ai
plutôt l’impression que ceux-là se connaissent et se comprennent trop
bien : depuis près d’un demi-siècle, ici le pire est toujours sûr. Chacun
pense que la communauté internationale devrait intervenir : bonne chance
donc à tous les envoyés spéciaux et autres émissaires de la paix dans
la région. Les Nations unies s’occupent des réfugiés et les Européens
payent tous les dégâts causés par les Israéliens ; les États-Unis répri-
mandent Sharon mais finissent toujours par tout lui passer et le Quartet
n’a jamais été aussi discret : à croire que telle est la véritable mission
de James Wolfensohn.

Et pourtant, l’homme est ainsi fait que, même si le scénario le plus probable
est une pax israeliana imposée plutôt qu’une paix négociée entre deux
États souverains, je nourris le secret espoir qu’au moins le pragmatisme,
sinon la raison humaniste, aura raison du fanatisme et que la région
deviendra un jour prochain l’une des plus prospères du monde, quand
Israéliens et Palestiniens assumeront leur part respective de responsa-
bilité dans le drame qui constitue leur histoire commune, et que chaque
partie reconnaîtra à l’autre sa part de souffrance avant que la haine de
l’autre, auquel on inflige un sort qu’on sait cruel, inique et dégradant,
ne déteigne en mépris de soi. Cela, ce sera, dans le meilleur des cas, le
travail des générations à venir.
Quant à moi qui m’en vais, parce que le ciel, les rêves et l’espoir ne
suffisent pas, je passe le relais aux hurluberlus dans mon genre : Juifs
qui ne craignent pas de dénoncer l’injustice et la discrimination d’où
qu’elles viennent, qui n’accordent pas le même sens à l’honneur du peuple
juif que les colons et qui ne confondent pas la vertu avec la prière, qui
ne s’imaginent pas être les confidents de Dieu et pour qui un fusil-
mitrailleur n’est pas un objet fétiche ; non-Juifs qui n’abdiquent pas leurs
valeurs humanistes derrière une neutralité factice ou un engagement
partisan et aveugle qui déssert nécessairement les causes qu’ils enten-
dent défendre ; et bien évidemment surtout Israéliens et Palestiniens qui
ont leur propre combat à mener pour la reconnaissance et le respect
mutuels de leurs jeunes nations nées dans la tourmente mais condam-
nées à vivre à l’ombre des oliviers, symbole et promesse de paix.
OUVRAGES PARUS DANS LA COLLECTION « ESSAIS »

1. ANDRÉ DUCRET, Mesures. Études sur la pensée plastique (1990)


2. CHRISTIANE CHAUVIRÉ, JEAN-PIERRE COMETTI, JACQUES LE RIDDER,
ALDO G. GARGANI, JACQUES BOUVERESSE, IGNACE VERHACK, Wittgenstein
et la Critique du monde moderne (1990)
3. GASTON FERNÁNDEZ CARRERA, La Fable vraie. L’Art contemporain dans
le piège de Dieu (1991)
4. DORA VALLIER, PHILIPPE SERS, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, GÉRARD
CONIO, PIERRE-YVES SOUCY, L’Art abstrait. L’Au-delà de la figuration (1991)
5. ANNIE LE BRUN, Perspective dépravée. Entre catastrophe réelle et catastrophe
imaginaire (1991)
6. MICHEL FREITAG, Architecture et société (1992)
7. KOSTAS AXELOS, L’Errance érotique (1992)
8. JACQUES MEURIS, Magritte et les Mystères de la pensée suivi de Le Temps
des apocalypses (1992)
9. JEAN-LOUIS BONNAT, Écriture sur parole. Vincent Willem van Gogh (1993)
10. JEAN DERAEMAEKER, Le Souci de rien. Doutes et démêlés (1993)
11. HENRI-PIERRE JEUDY, La Communication sans objet (1994)
12. JEAN DERAEMAEKER, L’Art de rien. Art, mort et amitié (1995)
13. PHILIPPE SERS, MARC LE BOT, HENRI MESCHONNIC, JEAN-PAUL
CURNIER, Le Dialogue avec l’œuvre. Art et critique (1995)
14. JEAN-PIERRE CHOPIN, Faire bien l’homme (1995)
15. MARIO PERNIOLA, Énigmes. Le Moment égyptien dans la société et dans
l’art (1995)
16. HENRI-PIERRE JEUDY, L’Ironie de la communication (1996)
17. GASTON FERNÁNDEZ CARRERA, L’Art-envie. Accomplissement et fin de
l’histoire de l’art (1996)
18. PHILIPPE ROBERTS-JONES, L’Art au présent. Regards sur un demi-siècle
(1960-1990) (1996)
19. JESSICA BRADLEY et LESLEY JOHNSTON (s.l.d.), Réfractions : trajets de
l’art contemporain au Canada (1998)
20. MIREILLE BUYDENS, L’Image dans le miroir (1998)
21. HENRI-PIERRE JEUDY (s.l.d.), Arts de chair (1998)
22. GASTON FERNÁNDEZ CARRERA, L’Anti-voyage en Inde (1998)
23. JEAN-CLAUDE SCHNEIDER, Ce qui bruit d’entre les mots (1998)
24. DANIEL VANDER GUCHT, L’Art contemporain au miroir du musée (1998)
25. BRACHA LICHTENBERG ETTINGER, Regard et espace-de-bord matrixiels.
Essais psychanalytiques sur le féminin et le travail de l’art (1999)
26. MICHEL RATTÉ, L’Expressivité de l’oubli. Essai sur le sentiment et la forme
dans la musique de la modernité (1999)
27. CLAUDE JAVEAU, Deux images et le désir (1999)
28. JEAN DERAEMAEKER, Le Temps de la parole (1999)
29. ANNE-FRANÇOISE PENDERS, En chemin, le Land Art, t. 1. Partir (2000)
30. ANNE-FRANÇOISE PENDERS, En chemin, le Land Art, t. 2. Revenir (2000)
31. PAUL ARDENNE, L’Art dans son moment politique. Écrits de circonstance
(2000)
32. JEAN-PIERRE COMETTI, Art, modes d’emploi. Esquisses d’une philosophie
de l’usage (2000)
33. VÉRONIQUE GOUDINOUX et MICHEL WEEMANS (s.l.d.), Reproductibilité
et irreproductibilité de l’œuvre d’art (2001)
34. JEAN-FRANÇOIS PIRSON, Aspérités en mouvements. Aspérités, corps, espace,
forme, mouvements, pédagogie, sculpture (2000)
35. CHRISTIAN RUBY, L’Art public. Un art de vivre la ville (2001)
36. NICOLAS GOYER et WALTER MOSER (s.l.d.), Résurgences baroques. Les
Trajectoires d’un processus transculturel (2001)
37. BERNARD VOUILLOUX, Le Geste (2002)
38. PAULINE BASTIN (s.l.d.), Parler l’amour (2002)
39. OLIVIER SCHEFER, Poésie de l’infini. Novalis et la question esthétique (2002)
40. RAINER ROCHLITZ, Feu la critique. Essais sur l’art et la littérature (2002)
41. CHRISTOPHE VIART (s.l.d.), Le Witz. Figures de l’esprit et formes de l’art (2002)
42. ROGER POUIVET, L’Œuvre d’art à l’âge de sa mondialisation (2003)
43. CLAUDE JAVEAU, La Société au jour le jour (2003)
44. CLAUDE JAVEAU, Petit manuel d’épistémologie des sciences du social (2003)
45. JACINTO LAGEIRA, L’Image du monde dans le corps du texte, t. 1 (2003)
46. JACINTO LAGEIRA, L’Image du monde dans le corps du texte, t. 2 (2003)
47. FRANÇOISE COBLENCE (s.l.d.), Les Fables du visible et l’esthétique fiction-
nelle de Gilbert Lascault (2003)
48. JEAN-FRANÇOIS CÔTÉ, Le Triangle d’Hermès. Poe, Stein, Warhol : figures
de la modernité esthétique (2003)
49. MAGALI UHL et JEAN-MARIE BROHM, Le Sexe des sociologues. La Pers-
pective sexuelle en sciences humaines (2003)
50. CATHERINE GROUT, L’Émotion du paysage. Ouverture et dévastation (2004)
51. FRANCO FERRAROTTI, L’Énigme d’Alexandre. Rencontres de cultures et
progrès de la civilisation (2004)
52. ANNE-LAURE CHAMBOISSIER, PHILIPPE FRANCK et ÉRIC VAN ESSCHE
(s.l.d.), Exposer l’image en mouvement ?(2004)
53. JEAN-PIERRE COMETTI (s.l.d.), Les Définitions de l’art (2004)
54. CHANTAL PONTBRIAND (s.l.d.), Parachute. Essais choisis 1975-2000, t.1 (2004)
55. CHANTAL PONTBRIAND (s.l.d.), Parachute. Essais choisis 1975-2000, t.2 (2004)
56. YVES DEPELSENAIRE, Une analyse avec Dieu (2004)
57. MICHEL JEANNÈS, Zone d’intention poétique (2005)
58. CHRISTIAN RUBY, Nouvelles lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (2005)
59. SALLY BONN, L’Expérience éclairante. Sur Barnett Newman (2005)
60. NICOLAS GOYER, Visage et vélocité. Transferts cinématographiques et
littéraires (2005)
61. ÉRIC VAN ESSCHE (s.l.d.), Le Sens de l’indécence. La Question de la censure
des images à l’âge contemporain (2005)
62. HAL FOSTER, Le Retour du réel. Situation actuelle de l’avant-garde (2005)
63. OLIVIER SCHEFER, Résonances du romantisme (2005)
64. MIGUEL EGAÑA (s.l.d.), Du vandalisme. Art et destruction (2005)
65. DANIEL VANDER GUCHT et FRÉDÉRIC VARONE (s.l.d.), Le Paysage à
la croisée des regards (2006)
65. HENRI-PIERRE JEUDY, La Culture en trompe-l’œil (2006)
66. ANDRÉ DUCRET, L’Art pour objet (2006)
67. PATRICK NÉE, Zeuxis auto-analyste. Inconscient et création chez Yves
Bonnefoy (2006)
68. PASCALE BORREL et SANDRINE FERRET (s.l.d.), Après coup : l’invention
de l’origine (2006)
69. JACINTO LAGEIRA, L’Esthétique traversée. Psychanalyse, sémiotique et phéno-
ménologie à l’œuvre (2007)
70. CHRISTIAN RUBY, Schiller ou l’Esthétique culturelle. Apostille aux Nouvelles
lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (2007)
71. CHRISTIAN RUBY, L’Âge du public et du spectateur. Essai sur les dispositions
esthétiques et politiques du public moderne (2007)
72. JEAN-PIERRE COMETTI, Les Arts de masse en question (2007)
73. ÉRIC VAN ESSCHE (s.l.d.), Les Formes contemporaines de l’art engagé. De
l’art conceptuel aux nouvelles pratiques documentaires (2007)
74. MARC STREKER, Du dessein au dessin (2007)
75. FRANÇOIS LALLIER, La Voix antérieure. Baudelaire, Poe, Mallarmé,
Rimbaud (2007)
76. CATHERINE PERRET, Walter Benjamin sans destin (2007)
77. THIERRY LENAIN et DANIELLE LORIES (s.l.d.), Mimèsis. Approches
actuelles (2007)
78. BART VERSCHAFFEL, Essais sur les genres en peinture. Nature morte, portrait,
paysage (2007)
79. FRANK VANDE VEIRE, Prenez et mangez, ceci est votre corps. Salò ou les
120 Jours de Sodome de Pier Paolo Pasolini (2007)
80. FRANCO FERRAROTTI, Des livres pour vivre (2008)
81. MICHEL COLLOT, Le Corps-cosmos (2008)
82. FRANCO FERRAROTTI, La Société et l’Utopie (2008)
83. JEAN-FRANÇOIS PIRSON, Entre le monde et soi. Pratiques exploratoires de
l’espace (2008)
84. DANIEL VANDER GUCHT, L’An passé à Jérusalem. Journal hiérosolymi-
tain (2004-2005) (2008)
ACHEVÉ D’IMPRIMER EN OCTOBRE 2008

SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE SNEL GRAFICS À VOTTEM

POUR LE COMPTE DES ÉDITIONS DE LA LETTRE VOLÉE


L’An passé à Jérusalem est le journal de bord tenu à Jérusalem par
un Juif européen qui effectua quatre longs séjours en Israël et en Palestine, de
l’été 2004 jusqu’à la veille du retrait israélien de la bande de Gaza, à l’été 2005,
soit une année durant. Convaincu que l’intérêt de ce journal tient moins à l’ori-
ginalité de ses propos qu’à la vérité subjective et partiale de cette rencontre, long-
temps différée car tant redoutée, avec la société israélienne, l’auteur a choisi de
ne rien gommer de ce témoignage brut de la mise à l’épreuve d’une réalité âpre,
complexe et à maints égards paradoxale. Il entend susciter un salutaire débat contra-
dictoire et faire entendre ces voix – souvent israéliennes, du reste – que l’on
prétend trop facilement dissidentes pour mieux les réduire au silence.

Daniel Vander Gucht, docteur en sociologie et chef de travaux à


l’Université libre de Bruxelles, est l’auteur de nombreux ouvrages dont L’Art
contemporain au miroir du musée (La Lettre volée, 1998) ; Art et politique.
Pour une redéfinition de l’art engagé (Labor, 2004) ; La Jalousie débarbouillée.
Éloge de l’incertitude amoureuse (Labor, 2005) et Ecce homo touristicus. Identité,
culture et patrimoine à l’ère de la muséalisation du monde (Labor, 2006).

,!7IC8H3-bhd ge! ISBN 978-2-87317-336-4 - 19,50 €