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Toujours est-il qu'en individualisant la norme et le normal nous semblons abolir les frontières entre le normal et le pathologique.

Et par là nous semblons renforcer la vitalité d'un lieu commun d'autant plus fréquemment invoqué qu'il présente l'avantage inappréciable de supprimer en fait le problème, sous couleur de lui donner une solution. Si ce qui est normal ici peut être pathologique là, il est tentant de conclure qu'il n'y a pas de frontière entre le normal et le pathologique. D'accord, si l'on veut dire que d'un individu à l'autre la relativité du normal est la règle. Mais cela ne veut pas dire que pour un individu donné la distinction n'est pas absolue. Quand un individu commence à se sentir malade, à se dire malade, à se comporter en malade, il est passé dans un autre univers, il est devenu un autre homme. La relativité du normal ne doit aucunement être pour le médecin un encouragement à annuler dans la confusion la distinction du normal et du pathologique. Cette confusion se pare souvent du prestige d'une thèse essentielle dans la pensée de Cl. Bernard selon laquelle l'état pathologique est homogène à l'état normal dont il ne constitue qu'une variation quantitative en plus ou en moins. Cette thèse positiviste, dont les racines remontent pardelà le XVIIIe siècle et le médecin écossais Brown jusqu'à Glisson et aux premières esquisses de la théorie de l'irritabilité, a été vulgarisée avant Cl. Bernard par Broussais et Auguste Comte. En fait, si l'on examine le fait pathologique dans le détail des symptômes et dans le détail des mécanismes anatomo-physiologiques, il existe de nombreux cas où le normal et le pathologique apparaissent comme de simples variations quantitatives d'un phénomène homogène sous l'une et l'autre forme (la glycémie dans le diabète, par exemple). Mais précisément cette pathologie atomistique, si elle est pédagogiquement inévitable, reste théoriquement et pratiquement contestable. Considéré dans son tout, un organisme est « autre » dans la maladie et non pas le même aux dimensions près (le diabète doit être tenu pour une maladie de la nutrition où le métabolisme des glucides dépend de facteurs multiples coordonnés par l'action en fait indivisible du système endocrinien; et d'une façon générale les maladies de la nutrition sont des maladies de fonctions en rapport avec des vices du régime alimentaire). C'est ce que reconnaît en un sens Leriche : « La maladie humaine est toujours un ensemble... Ce qui la produit touche en nous, de si subtile façon, les ressorts ordinaires de la vie que leurs réponses sont moins d'une physiologie déviée que d'une physiologie nouvelle. » Il paraît possible de répondre maintenant avec quelque chance de clarté aux questions posées en tête de ces considérations. Nous ne pouvons pas dire que le concept de « pathologique » soit le contradictoire logique du concept de « normal », car la vie à l'état pathologique n'est pas absence de normes mais présence d'autres normes. En toute rigueur, « pathologique » est le contraire vital de « sain » et non le contradictoire logique de normal. Dans le mot français « anormal », le préfixe a est pris usuellement dans un sens de privation alors qu'il devrait l'être dans un sens de distorsion. Il suffit pour s'en convaincre de rapprocher le terme français des termes latins : abnormis, abnormitas; des termes allemands : abnorm, Abnormität ; des termes anglais : abnormal,

à un genre de vie qui était antérieurement le sien et qui reste permis à d'autres. et qu'entre une infirmité dans l'ordre de la vie de relation et une menace permanente pour la vie végétative il y ait d'autre identité que celle de l'adjectif qui les qualifie dans le langage humain ? La vie humaine peut avoir un sens biologique.et tantôt un idéal. croit-on que le daltonisme soit un cas pathologique au même titre que l'angine de poitrine.abnormity. un sens social. le Vocabulaire philosophique de Lalande). et du reste on l'a fait. Mais peut-être est-il plus urgent de chercher les raisons de l'ambiguïté pour en comprendre la vitalité renouvelée et en tirer leçon plutôt que conseil". au sens de prototype ou de forme parfaite. coextensive de l'humanité dans l'espace et dans le temps. Pathologique est-il un concept identique à celui d'anormal ? Est-il le contraire ou le contradictoire du normal ? Et normal est-il identique à sain ? Et l'anomalie est-elle même chose que l'anormalité ? Et que penser enfin des monstres ? Supposé obtenue une délimitation satisfaisante du concept du pathologique par rapport à ses apparentés. qu'en parlant d'infériorité et de dépréciation nous faisons intervenir des notions purement subjectives. Vrin. c'est ce qui ressort des conseils mêmes. . d'une médecine comme technique plus ou moins savante de la guérison des maladies. On a souvent noté l'ambiguïté du terme normal qui désigne tantôt un fait capable de description par recensement statistique . c'est précisément l'existence. Que ces deux acceptions soient toujours liées. (cf. génératrice de confiance et d'assurance.moyenne des mesures opérées sur un caractère présenté par une espèce et pluralité des individus présentant ce caractère selon la moyenne ou avec quelques écarts jugés indifférents . mais universelle. On pourrait objecter. Car s'il existe un signe objectif de cette universelle réaction subjective d'écartement. principe positif d'appréciation. l'état pathologique. c'est-à-dire de dépréciation vitale de la maladie. Un homme ne vit pas uniquement comme un arbre ou un lapin. un sens existentiel. La maladie. que le terme de normal soit toujours confus. Et pourtant il ne s'agit pas ici de subjectivité individuelle. La Connaissance de la vie. La Connaissance de la vie. qui nous sont donnés d'avoir à éviter cette ambiguïté. "Sans les concepts de normal et de pathologique la pensée et l'activité du médecin sont incompréhensibles. ou la maladie bleue au même titre que le paludisme. Tous ces sens peuvent être indifféremment retenus dans l'appréciation des modifications que la maladie inflige au vivant humain. ne sont pas perte d'une norme mais allure de la vie réglée par des normes vitalement inférieures ou dépréciées du fait qu'elles interdisent au vivant la participation active et aisée. Vrin. Il s'en faut pourtant de beaucoup que ces concepts soient aussi clairs au jugement médical qu'ils lui sont indispensables.

la maladie n'est pas du rein. C'est bien artificiellement. En sorte que si l'analyse physiologique de fonctions séparées se sait en présence de faits pathologiques.153 . la maladie vient de l'organisme dont toutes les fonctions sont changées. "Pour le médecin. On ne dicte pas scientifiquement des normes à la vie. ni de de l'hypophyse.sont sucrées. c'est positif . Pour en revenir encore une fois au diabète. Le médecin a pris le parti de la vie. Mais la vie est cette activité polarisée de débat avec le milieu qui se sent ou non normale. La science le sert dans l'accomplissement des devoirs qui naissent de ce choix. Ce rapport paraît être le suivant : « La nature a un type idéal en toute chose. 49-50. c'est-à-dire comme altération de l'état normal. où la maladie devient une espèce de mal? Etre malade c'est vraiment pour 'homme vivre d'une autre vie. P. c'est leur rapport d'insertion dans la totalité indivisible d'un comportement individuel. C'est à l'individu qu'il a toujours affaire. au niveau de la totalité individuelle conscience. qu'au niveau de la totalité organique et s'agissant de l'homme.F. savoir la satisfaction subjective qu'une norme a été restaurée. p. dont les larmes . selon qu'elle se sent ou non en position normative. même au sens biologique du mot. par la glycosurie. car al clinique met le médecin en rapport avec des individus complets et concerts et non avec des organes ou leurs fonctions"."La thérapeutique est une technique d'instauration ou de restauration du normal dont la fin.U. Qu'est-ce qu'un symptôme sans un contexte et un arrière-plan? Qu'est-ce qu'une complications séparément de ce qu'elle complique? Quand on qualifie de pathologique un symptôme ou un mécanisme fonctionnel isolé. que la tuberculose menace. L'appel au médecin vient du malade. Le Normal et le Pathologique. Il n'est point de médecin du type humain. souvent frappés d'impuissance ou de stérilité.ô ironie des sécrétions! . qu'on disperse la maladie en symptômes ou qu'on l'abstrait de ses complications. dont l'artérite et la gangrène rendent les membres inutilisables. ni du pancréas par l'hypoinsulinémie.F. pour qui la grossesse si elle survient est une catastrophe. et plus encore la maladie est de l'homme ou de la femme menacés de coma. c'est à une infirmation clinique qu'elle le doit. échappe à la juridiction du savoir objectif. on oublie que ce qui les rend tels. "Le fait pathologique n'est saisissable comme tel. P. semble--il. dont les infections suppurées n'en finissent plus.U. de l'espèce humaine ». c'est là une chose très importante. p. C'est l'écho de cet appel pathétique qui fait qualifier de pathologique toutes les sciences qu'utilisent au secours de la vie la technique médicale". Le Normal et le Pathologique. Le problème théorique et pratique devient donc d'étudier « les rapports de l'individu avec le type ». mais jamais ce type n'est .

nous sommes en droit de nous demander si la célèbre « méthode expérimentale » ne serait pas un simple avatar de la métaphysique traditionnelle. Mais ce rapport. croyance qui ne témoigne pas nécessairement de toute la sagacité qu'on lui reconnaît usuellement. La Connaissance de la vie. La vérité est que la biologie de Claude Bernard comporte une conception toute platonicienne des lois. il n'y aurait pas d'individus. en somme. irréguliers. avant toute tentative de production par reproduction". L'obstacle à la biologie et à la médecine expérimentale réside dans l'individualité. alliée à un sens aigu de l'individualité. Car enfin. nous n'hésiterons pas à formuler. Malgré le prestige de Claude Bernard sur les esprits des médecins et des physiologistes. Mais ce qui empêche cet hommage d'être entier c'est la croyance à une légalité fondamentale de la vie. analogue à celle de la matière. affirmer que la vérité est dans le type mais la réalité hors du type. et si nous cherchions des arguments pour soutenir cette proposition nous les trouverions d'abord dans l'aversion. qui altèrent. un problème à résoudre. atypiques. Comme l'accord ne se fait pas entre cette conception-là et ce sentiment-ci. que sera-t-il donc ? Autant dire que la discontinuité du nombre entier est un obstacle à l'arithmétique. pour les calculs statistiques. involontaire. concernant les réflexions cidessus rapportées. en même temps qu'il est clef. dont on sait quel rôle ils jouent depuis longtemps en biologie. Cette difficulté ne se rencontre pas dans l'expérimentation sur les êtres bruts. quelques remarques restrictives. une « difficulté » au sens cartésien. dans l'espace et le temps. comme fondement du cas pathologique. est aussi obstacle. voir dans l'individualité « un des obstacles les plus considérables de la biologie et de la médecine expérimentale » n'est-ce pas une façon assez naïve de méconnaître que l'obstacle à la science et l'objet de la science ne font qu'un ? Si l'objet de la science n'est pas un obstacle à surmonter. les réactions de vivants apparemment semblables à des conditions d'existence apparemment identiques. un assez bel hommage. à la perspicacité de Bichat. bien connue. liées au fait de l'individualité. comment rendre compte et de l'existence des choses et de la science des Idées ? Mieux encore. tout le monde se ressemblerait. de Claude Bernard. Cette aversion est un symptôme de l'incapacité à concevoir le rapport de l'individu au type autrement que comme celui d'une altération à partir d'une perfection idéale posée comme essence achevée. Et Claude Bernard de recenser toutes les causes. sur laquelle repose toute la médecine ».réalisé. S'il était réalisé. n'est-ce pas faire de la connaissance une impuissance à atteindre le réel et justifier l'objection qu'Aristote faisait autrefois à Platon : si l'on sépare les Idées et les Choses. de chaque état physiologique ou pathologique est « la clef de l'idiosyncrasie. Vrin. affirmer que la nature a des types mais qu'ils ne sont pas réalisés. . La reconnaissance des existants individuels. est. » Le rapport qui constitue la particularité de chaque être.

Bref. On sait assez que les espèces approchent de leur fin quand elles se sont engagées irréversiblement dans des directions inflexibles et se sont manifestées sous des formes rigides. Là est le sens profond de l'identité. Vrin. l'irrégularité. c'est-à-dire la valeur. si imperceptibles soientelles à première vue. "C'est par référence à la polarité dynamique de la vie qu'on peut qualifier de normaux des types ou des fonctions. échec ou prodigalité d'une nature supposée à la fois assez intelligente pour procéder par voies simples et trop riche pour se résoudre à se conformer à sa propre économie. une différence de niveau. c'est-à-dire producteur de nouveautés. L'individu n'est un irrationnel provisoire et regrettable que dans l'hypothèse où les lois de la nature sont conçues comme des essences génériques éternelles. S'il existe des normes biologiques c'est parce que la vie. Une anomalie c'est étymologiquement une inégalité. qu'avait l'adjectif correspondant anomal. attestée par le langage. en affirmant qu'il n'y a pas deux individus semblables et différant simplement solo numero. on peut interpréter la singularité individuelle comme un échec ou comme un essai. comme une faute ou comme une aventure. étant la solution d'un problème d'équilibre. Et dès lors le terme d'anomalie reprend le même sens. On peut comprendre à partir de là que si les individus d'une même espèce restent en fait distincts et non interchangeables c'est parce qu'ils le sont d'abord en droit. étant non pas seulement soumission au milieu mais . entre valeur et santé. En parlant d'un ordre de propriétés. valere en latin c'est se bien porter. est référée à leur réussite de vie éventuelle. l'anomalie ne sont pas conçus comme des accidents affectant l'individu mais comme son existence même."Nous nous demanderons maintenant si. précisément parce que les essais ou aventures que sont les formes vivantes sont considérés moins comme des êtres référables à un type réel préétabli que comme des organisations dont la validité. nous ne serions pas plus près de comprendre certaines difficultés insolubles dans l'autre perspective. nous voulons désigner une organisation de puissances et une hiérarchie de fonctions dont la stabilité est nécessairement précaire. utilisé couramment au XVIIIe siècle par les naturalistes. aucun jugement de valeur négative n'est porté par l'esprit humain. Dans une telle perspective. aujourd'hui désuet. Un genre vivant ne nous paraît pourtant un genre viable que dans la mesure où il se révèle fécond. Leibniz avait baptisé ce fait « principe des indiscernables » plus qu'il ne l'avait expliqué. Finalement c'est parce que la valeur est dans le vivant qu'aucun jugement de valeur concernant son existence n'est porté sur lui. et encore assez tard dans le XIXe siècle par Cournot. de compromis entre pouvoirs différents donc concurrents. La Connaissance de la vie. en considérant la vie comme un ordre de propriétés. de compensation. Dans la deuxième hypothèse. et son explication le donne comme erreur. L'écart se présente comme une « aberration » que le calcul humain n'arrive pas à réduire à la stricte identité d'une formule simple. non péjoratif. L'anomal c'est simplement le différent. par Buffon notamment.

ne peut dire à l’avance où passe la limite entre le nocif. P. plus encore que l'état normal. une médecine soucieuse de l’homme dans sa singularité de vivant ne peut être qu’une médecine qui expérimente. et celles qui peuvent faire du bien sont commandées ». normal. c’est faire une expérience. L'homme est sain pour autant qu'il est normatif relativement aux fluctuations de son milieu". p.155 . Mais comme Claude Bernard. . Qu’ils en retirent aussi la permission d’affirmer que « tous les jours le médecin fait des expériences thérapeutiques sur ses malades. c’est-à-dire on ne soigne. et tous les jours le chirurgien pratique des vivisections sur ses opérés » et que « parmi les expériences qu’on peut tenter sur l’homme celles qui ne peuvent que nuire sont défendues. […]. C’est le plus souvent dans l’urgence que le médecin doit décider. Il faut prendre son parti de l’obligation professionnelle de prendre parti. quand ils en prenaient l’initiative. […]. C'est ce que nous appelons la normativité biologique.F. l’innocent et le bienfaisant. dans le pronostic. qu’en tremblant. consiste donc à reconnaître ouvertement la nature propre de leurs gestes thérapeutiques. Les médecins français ont coutume d’aller chercher dans les écrits de Claude Bernard l’autorité de quelques aphorismes de méthodologie générale. Mieux. dans la mesure où il exprime un rapport à la normativité de la vie. Le Normal et le Pathologique. celles qui sont innocentes sont permises. et l'état morbide est toujours une certaine façon de vivre.U.institution de son milieu propre. La première obligation des médecins en général. C'est l'état qui peut admettre le passage à de nouvelles normes. On ne peut pas ne pas expérimenter dans le diagnostic. que tout médecin se dise et fasse savoir qu’en médecine on n’expérimente. dans le traitement. Il n'y a point de vie sans normes de vie. Soigner. Les médecins ont toujours expérimenté. Mais ce normal ne saurait être dit sans absurdité identique au normal physiologique car il s'agit d'autres normes. pose par là même des valeurs non seulement dans le milieu mais aussi dans l'organisme même. L'anormal n'est pas tel par absence de normalité. à l’égard de leurs malades. C’est toujours avec des individus qu’il a affaire. L'état physiologique est l'état sain. en ce sens qu’ils ont toujours attendu un enseignement de leurs gestes. ni d’ailleurs qui que ce soit d’autre. L'état pathologique peut être dit sans absurdité. comme cette limite peut varier d’un malade à l’autre.

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