Rebellions et Pouvoir au Tchad
Rebellions et Pouvoir au Tchad
REMERCIEMENTS
Nous voulons au début de cette étude, remercier toutes les personnes qui
ont contribué à son élaboration. En premier lieu notre directeur M. David
CUMIN qui accepté de guider cette étude et qui nous a accompagné au cours de
sa rédaction de ses conseils et recommandations. Nous voulons ensuite
remercier toute l’équipe du CLESID pour sa particulière attention tout au long
de cette année de Master.
b
Acronymes
AN : Alliance Nationale
ANR : Alliance Nationale pour la Résistance
ANT : Armée Nationale Tchadienne
CDR : Conseil Démocratique Révolutionnaire
CDRT : Conseil Démocratique Révolutionnaire du Tchad
CMAP : Coordination des Mouvements Armés et Partis Politiques
CNR : Conseil National de Redressement
CNT : Concorde Nationale Tchadienne
CNT/R : Concorde Nationale Tchadienne /Rénové
CNS : Conférence Nationale Souveraine
CSNPD : Comité de Sursaut Nationale pour la Paix et la Démocratie
CPDC : Coordination Pour la Défense de la Constitution
CPR : Concorde pour le Progrès et le Redressement
EUFOR : Force de l’Union Européenne
FAN : Force Armée du Nord
FAR/F : Fédération Armée de la République Fédérale
FAT/MRP : Force Armées Tchadiennes/Mouvement Révolutionnaire Populaire
FIDEL : Forces pour l’Instauration de la Démocratie et de la Liberté
FNR : Force Nationale de Résistance
FNTR : Front nationale du Tchad Rénové
FNT /FLO : Front Nationale du Tchad/ Front de Libération du Ouaddaï
FROLINAT : Front de Libération Nationale du Tchad
FSR : Front pour le salut de la République
FUC : Front uni pour le Changement
FUCD : Front Uni pour le Changement Démocratique
MDD : Mouvement pour Démocratie et le Développement
MDD/ FANT : Mouvement pour Démocratie et le Développement/
C
MDD- MPLT : Mouvement pour la Démocratie et le Développement-
Mouvement Populaire de Libération
Tous et toutes qui ont perdu leur vie dans les conflits au Tchad, que
votre sang soit le limon pour la construction de la nation tchadienne.
Que les orphelins, les veufs et veuves trouvent en votre disparition
l’espérance d’une vie paisible au Tchad
Sommaire
INTRODUCTION GENERALE________________________________________________2
PARTIE I DE LA FROMATION AUX STRUCTURES DES REBELLIONS___________11
SOUS LE REGIME D’IDRISS DEBY__________________________________________11
Chapitre 1 : Les rebellions de la période 1990 à 2000____________________________12
Section 1 Les facteurs de l’émergence des rébellions dans la périonde1990-2000._____12
Section 2 Les Mouvements ou formations rebelles en activité dans la période de1990 à
2000__________________________________________________________________20
Chapitre 2 : L’éclosion des mouvements rebelles de 2001-2008___________________29
Section 1 Les nouveaux facteurs de l’émergence des rébellions.___________________29
Section 2 Les formations rebelles___________________________________________36
PARTIE 2 LES LOGIQUES A L’ŒUVRE DANS LES MOUVEMENTS REBELLES
TCHADIENS.______________________________________________________________45
Chapitre 3 : Les rébellions comme logique d’accumulation de richesse____________46
Section 1 Les facteurs conduisant à la conclusion des accords.____________________46
Section 2 Les accords de paix comme droit d’accès aux richesses nationales_________50
Chapitre 4 : Les rébellions : entre logique de revanche et contribution à la
pérennisation du régime d’Idriss Déby_______________________________________57
Section 1 La rébellion comme logique de revanche._____________________________57
Section 2 La contribution à la pérennisation du régime d’Idriss Deby ?_____________60
Conclusion générale_________________________________________________________69
Bibliographie_______________________________________________________________70
INTRODUCTION GENERALE
A- Contexte
Situé sur la ligne de contact entre l’Afrique « blanche » et l’Afrique « noire », au carrefour
entre le Maghreb, le monde sahélien et l’Afrique équatoriale, le Tchad comme de nombreux
pays africains, est une création coloniale. Devenu République en 1958, elle acquiert son
indépendance le 11 août 1960. Couvrant une superficie de 1 284 000 km2 sur laquelle vivent
environ 8 millions d’habitants, le Tchad se caractérise par une profonde diversité ethnique de
sa population. En effet, celle-ci est divisée en différents groupes linguistiques que sont : les
Sara (30%), les Arabes (15%), les Mayo-kebbi (12%), les Kanembou (9%), les Ouaddaï
(15%), les Haddjaraï (8%), les Toubou/Gorane (6%), et les zaghawa (1,5%). Cette diversité
ethnique s’exprime aussi à travers une inégale répartition spatiale de la population sur toute
l’étendue de son territoire. Ainsi, nous notons que 7% de la population vivent dans le Nord
du pays, 33% dans le Centre et 38% dans le Sud.
Sans aucune façade maritime, le territoire tchadien est entouré à l’Est par le Soudan, au
Nord par la Libye, à l’Ouest par le Niger, le Nigeria, et au Sud par les Républiques du
Cameroun et de Centrafricaine. Depuis l’indépendance, le pays est resté, sans discontinue, en
proie à la guerre civile itinérante opposant les pouvoirs centraux successifs à des groupes
armés n’ayant pour seul objectif que de ravir le pouvoir. Ces derniers parviennent le plus
souvent à leurs fins avant d’être à leur tour chassés du pouvoir. C’est donc un cycle infernal
de coups d’Etat précédés de conflits armés que le pays a connu jusqu’en 1990. A cette date
s’effectue un évènement majeur pour l’histoire politique de cette jeune république. En effet, le
1er décembre de cette année, le colonel Idriss Deby s’empare du pouvoir par un coup d’Etat en
chassant son prédécesseur Hisseine Habré. Dans sa lutte contre le gouvernement d’alors, il
bénéficia du soutien du Mouvement Patriotique du Salut (MPS).
En effet, le MPS est né de la fusion de plusieurs organisations politiques dont l’action du
1er avril, le Mouvement du Salut National du Tchad (MOSANAT) et les Forces Armées
Tchadienne-Mouvement Révolutionnaire du Peuple (FAT-MRP) auxquels il convient
d’ajouter d’autres organisations et de nombreux cadres déjà engagés individuellement. La
mutualisation de ces différents mouvements s’effectua lors du congrès de Bamina de mars
1990. Cette coalition avait pour objectif essentiel d’unifier leurs forces dans le seul but de
chasser du pouvoir le président Hisseine Habré.
Dans sa déclaration à la nation du 4 décembre 1990, Idriss Deby fit montre de sa volonté
d’instaurer une vie démocratique en déclarant : « Nous n’aurons définitivement extirpé les
démons de la dictature (…) qu’après l’établissement d’une démocratie vraie, totale, une
démocratie pluraliste (…). Le plaisir est immense pour tous les combattants des forces
patriotiques d’avoir contribué à l’éclosion du cadeau le plus cher que vous espériez. Ce
cadeau n’est ni or ni argent : c’est la liberté »1.
La prise du pouvoir en 1990 par Idriss Deby a suscité beaucoup d’espoir au sein des
populations tchadiennes, d’abord parce qu’elle lui a permis de sortir du joug dictatorial de
Hisseine Habré mais aussi parce qu’elle a contribué dans une certaine mesure à amorcer un
processus démocratique avec la libération de l’espace politique à travers l’instauration du
multipartisme.
Mais l’espoir né du coup d’Etat du 1 er décembre s’est rapidement étiolé. Très vite, les
frustrations s’accumuleront et les dissonances se feront jour au sein du nouveau régime.
Certains anciens compagnons d’armes d’Idriss Deby reprirent le chemin du maquis avec
l’objectif de l’écarter du pouvoir.
De 1991 et jusqu’à 2008, les rebellions n’ont cessé de se créer avec pour seul objectif de
renverser Idriss Deby. Cependant, celles-ci se heurtent à la solidité du régime de Deby. La
conséquence directe de ces incessants conflits pour le pouvoir est de plonger le pays dans une
situation de profonde instabilité ; plombant ainsi les efforts de redressement économique d’un
pays qui se classe parmi les plus pauvres du continent africain. C’est donc pour comprendre et
mettre en lumière les réels ressorts de cette instabilité politique que nous avons décidé de
conduire cette analyse sur les rébellions tchadiennes dans la période de 1990 à 2008.
B- La revue de littérature
1
BUIJTENHUJS R. La Conférence Nationale Souveraine, Paris, Karthala, p.15.
2
Jean NICOLAS, La Rébellion française. Mouvements populaires et consciences sociales 1661-1789 p.21
3
Albert CAMUS, L’homme révolté, Paris, Gallimard,1951
4
Albert CAMUS, L’homme révolté, p. 377
5
Jean NICOLAS op. cit. p.19
les idées (bretonne, corse, basque par exemple) et les mouvements révolutionnaires par les
idées (en Afrique, particulièrement les guerres de libérations).
Mais aujourd’hui, après les indépendances, les pays africains sont en proies aux
guerres intra étatiques. Les rébellions naissent de partout. Dans le contexte tchadien, les
travaux de l’historien Robert Buijtenhuijs6 ont permis de faire connaître la rébellion qui avait
sévi dans le nord du Tchad au début des années 1966, le FROLINAT 7. Mais le développement
des rebellions conduit à faire intervenir d’autres approches pour les appréhender. Ce sont les
approches de la sociologie et de la science politique qui sont mobilisées.
L’approche sociologique voit les rebellions comme des phénomènes d’actions
collectives. Olivier Fillieule et Cécile Pechu 8 observent que « c’est sous la poussée de
« l’histoire réelle » que le champ de la sociologie des mobilisations s’est progressivement
constitué, en particulier aux lendemains de la Commune et au cours des turbulences des
années 1960-1970 ». La perspective sociologique s’enrichit avec des recherches sur les
spécialités des aires culturelles exotiques en montrant à travers « la politique par le bas9 » et
« les objets politiques non identifiés10 », que l’ordre peut prendre plusieurs visages.
La contestation de l’ordre n’obéit plus aux canaux explicitement politiques organisés.
Ainsi, la participation politique, dans les sociétés démocratiques, ne se résume pas seulement
au vote, grève, manifestations, occupations des locaux, séquestrations. Elle s’exprime sur le
plan artistique grâce à la musique, au théâtre et au choix du mode de vie.
En revanche dans les sociétés où la démocratie peine à trouver ancrage, la rébellion reste un
moyen privilégié de contestation de l’ordre politique.
De ce fait, l’analyse des rébellions au Tchad se situe davantage dans le domaine de la
science politique. Ainsi, exception faite des travaux historiques de Buijtenhuijs sur la
rébellion du Front de Libération Nationale du Tchad, l’analyse des rebellions au Tchad a
toujours été mise en relief par d’autres facteurs. Nebardoum Derlemati 11 évoque la question
des rébellions pour montrer leur contribution dans l’instabilité politique que connaît le Tchad.
6
Robert BUIJTENHUIJS, Le Frolinat et les révoltes populaires au Tchad (1965-1976). Paris, La Haye,
Mouton ,1978 ; Le Frolinat et les guerres civiles au Tchad( 1977-1984). La révolution introuvable, Paris,
Karthala/ASC,1984
7
Front de Libération Nationale du Tchad
8
Olivier FILLIEULE et Cécile PECHU, Lutter ensemble. Les théories de l’action collective. L’Harmattan p.14.
Sur le même sujet lire aussi Erik NEVEU, Sociologie des mouvements sociaux. La Découverte 1996.
9
L’expression est de Bayart Lire Politique africaine n°1
10
Denis Martin Coulon , Les objets politiques non identifiés.
11
Nebardoum DERLEMARI, Les labyrinthe de l’instabilité politique au Tchad, Paris ,L’Harmattan,1998
Mohamed Tétémadi Bangoura,12 quant à lui, analyse les violences politiques en s’attardant sur
le rôle des différentes rebellions depuis l’indépendance. Pour Bangoura, les rébellions
apparaissent comme un des facteurs aggravant de la violence politique au Tchad.
Yves Rabier13enfin, établit la question des rebellions au Tchad en mettant en exergue leurs
différentes liaisons avec les puissances étrangères.
Il apparaît clairement que la littérature sur les rebellions au Tchad est abondante.
Cependant, cette abondance n’est qu’apparente ; il reste que les rebellions sous le régime de
Idriss Déby n’ont pas connu de travaux spécifiques. C’est pourquoi notre travail se focalisera
sur ces dernières.
C- Problématique
12
Mohamed Tétémadi BANGOURA, Violence politique et conflit en Afrique. Le cas du Tchad. Thèse, Paris,
L’Harmattan, 2006. Lire également Bernard LANNE « conflits et violence au Tchad » Afrique Contemporaine
n°80/1996
13
Yves RABIER, « Politique internationale du conflit tchadien 1960-1990. guerre civile et mondiale », Journal
des africanistes, 1994, vol 64 n°1
14
Jean Marc BALENCIE et Arnaud de La GRANGE, Les nouveaux mondes rebelles. Conflits, terrorismes et
contestations. Paris, Michalon, 2005 p.165
15
idem
D- Hypothèses
E- Méthodologie
Par méthodologie, nous entendons donner les raisons qui guident notre modèle d’analyse (1),
la justification du choix du sujet (2) et la technique d’investigation utilisée (3).
1- Modèle d’analyse
L’analyse des rébellions sous le régime d’Idriss Deby ne peut être appréhendée avec
les approches classiques rationnelles sur les questions sécuritaires. Ces approches se
focalisent essentiellement sur les états, les interactions étatiques. Or ici la question sécuritaire
se pose à l’intérieur d’un Etat, en l’occurrence le Tchad ; mais qui reçoit des échos dans les
pays voisins.
Pour ce faire, c’est dans les approches transnationalistes, qui postulent au dépassement des
approches classiques de la sécurité, qu’il convient de rechercher l’outil théorique pouvant
aider à comprendre la question des rébellions.
En effet, pour les transnationalistes, la sécurité de l’Etat n’est plus menacée
exclusivement par les Etats mais également par les acteurs non étatiques. Les
transnationalistes se focalisent sur les individus et les groupes d’individus qui agissent en
dehors de tout cadre étatique. Mais l’action des ces individus produit des effets sur la relation
et la conduite des Etats. Il s’agit ici des conflits de basse intensité qui affectent l’Etat à
l’intérieur de ses frontières. Ces conflits peuvent opposer les différents groupes d’un Etat
entre eux ou contre le pouvoir central. Et c’est dans ce dernier cas de figure que se situe
l’action des rébellions contre le pouvoir central incarné par Idriss Deby.
En outre, cette approche nous permettrait de mettre en exergue les effets que peuvent produire
ce conflit interne sur les autres pays, en l’espèce ses voisins proches ou plus largement de la
région. Cet élargissement du conflit justifie ainsi la prise en compte des acteurs non étatiques
pour étayer la question sécuritaire régionale ou sous régionale qui peut être affectée par les
conflits intra étatiques.
Comme nous l’avons souligné dans la revue de littérature, l’analyse des rébellions au
Tchad se fait toujours de manière globale 16 excepté dans les travaux de Robert Buijtenhuijs 17
sur le Front de Libération Nationale. C’est pourquoi nous voulons axer notre perspective sur
les rébellions sous le régime d’Idriss Deby.
Le choix des années (1990-2008) se justifie par rapport à deux événements : le coup
d’Etat d’Idriss Deby de décembre 1990 et les attaques des rebelles de février 2008 sur
N’djamena, la capitale tchadienne. Il s’explique aussi par le besoin de circonscrire notre
analyse sur des faits qui se sont déjà déroulés pour ne pas tomber dans l’évènementiel. Car les
rebellions naissent et font toujours parler d’elles par les attaques qu’elles opèrent.
Au-delà de cette limitation chronologique, le travail vise à contribuer au débat sur la
sécurité au Tchad en tentant de mettre en exergue les transformations des mouvements
rebelles. Il vise par ailleurs à montrer la/les connexions qui peut/peuvent exister entre la
sécurité au Tchad et celle de ses voisins proches ou plus largement celle de la région.
3- Technique d’investigation
Ce travail est essentiellement basé sur les documents. C’est dans les travaux (thèses,
mémoires, livres, coupures de presse) et les informations recueillies sur la toile que nous nous
appuierons pour mener ce travail. Ceci s’explique simplement par le fait que nous ne pourrons
16
Jean-Marc BALENCIE et Arnaud de LA GRANGE(sous dir.), Mondes rebelles. Acteurs, conflits et violences
politiques. Paris, Michalon, 1996, pp.481-514
17
Robert BUIJTENHUIJS, Le Frolinat et les révoltes populaires au Tchad (1965-1976). Paris, La Haye,
Mouton ,1978 ; Le Frolinat et les guerres civiles au Tchad (1977-1984). La révolution introuvable, Paris,
Karthala/ASC, 1984
pas effectuer des enquêtes de terrain car les rebelles se méfient et n’osent pas beaucoup parler
de leurs mouvements, si ce n’est dans un but propagandiste. Il faut souligner également que
nos moyens (le temps et les finances) ne nous permettront de procéder à une telle enquête.
Articulation du travail
Notre travail se divise donc en deux parties reparties en deux chapitres chacune. La première
sera consacrée aux causes et aux différentes formations ou coalitions rebelles. Les logiques à
l’œuvre dans les rebellions feront l’objet de la seconde partie.
Depuis 1965 le Tchad a connu une succession de crises caractérisées par une constante
militarisation de sa vie politique. Cette situation s’expliquait par le choix de la tyrannie
comme mode de gestion des affaires publiques. Cependant, après plus deux décennies de vie
politique fortement militarisée, le Tchad amorce, comme la plupart des pays d’Afrique
francophone, un processus de démocratisation en 1990.
Ce processus coïncide avec la prise du pouvoir en décembre 1990 par une force
coalisée des rebelles nommée le Mouvement Patriotique du Salut (MPS), à la tête de laquelle
se trouvait le colonel Idriss Deby. La prise du pouvoir de ce mouvement rebelle reçut la totale
adhésion de la population qui espérait s’exprimer librement sur la gestion des affaires
publiques.
Mais très vite, la promesse d’une ouverture démocratique va faire place à une parodie
de vie démocratique. La vie politique tchadienne sera caractérisée par la falsification des
résultats électoraux, par l’opacité dans la gestion des affaires publiques et par l’orientation
clanique et partisane du pouvoir. En définitive, la promesse de l’instauration de la démocratie
peine à trouver un véritable ancrage au Tchad.
Pour pallier cette situation d’obstruction institutionnelle et politique, certains groupes
n’hésitent pas à prendre les armes pour faire triompher leur cause. Cette reprise des armes, qui
du reste n’est pas chose nouvelle au Tchad, connaîtra une constance inquiétante, depuis la
prise du pouvoir d’Idriss Deby jusqu’à nos jours. Pour tenter d’aborder cette problématique,
nous divisons en deux phases ce développement des mouvements rebelles. Ainsi consacrons-
nous une première partie aux rebellions qui ont existé entre 1990-2000 et une seconde partie à
celles qui ont existé entre 2001 et 2008.
La naissance de rebellions sous Idriss Deby est la résultante d’une frustration ressentie
et la traduction du dysfonctionnement d’un système.
En se rebellant, les insurgés estiment que leurs points de vue ne sont pas
suffisamment pris en compte pour remédier au dysfonctionnement qui traverse le système. Ils
veulent par la rébellion protester contre l’ordre existant pour en proposer un autre qui, selon
eux, répondra aux véritables aspirations de la population dont ils s’érigent en représentants.
Il est vrai que, la plupart du temps, la conjonction d’une propagande politique
savamment orchestrée et du soutien de la communauté internationale permet aux rebelles de
s’emparer du pouvoir. Mais force est de reconnaître que cette stratégie semble peu porteuse
dans le contexte actuel. En conséquence, sous le régime d’Idriss Deby, contrairement aux
précédents régimes, les rébellions se forment et se déforment sans parvenir à atteindre leur
but. Elles participent de manière indirecte à orienter les politiques des gouvernants.
Il convient donc de s’y attarder dans l’optique de faire ressortir les facteurs qui
favorisent leur émergence (section 1) avant de procéder à la présentation des différentes
formations et coalitions rebelles (section 2).
La prise du pouvoir de Deby n’est pas le fruit de la réunion de toutes les forces
rebelles qui étaient à l’œuvre sous le règne de Hisseine Habré. Elle est seulement le résultat
d’une union de quelques groupes ayant fusionné au congrès de Bamina pour fonder le MPS.
C’est pourquoi, bien des formations rebelles n’ayant pas été parti prenante de l’accord de
Bamina vont opérer une reconversion (A) pour attaquer le pouvoir du MPS.
Par ailleurs, Hisseine Habré et ses partisans n’ayant pas accepté leur mise à l’écart, ils
tenteront tant bien que mal de s’organiser pour la reconquête du pouvoir. Ces nostalgiques du
pouvoir de Hisseine Habré prendront une part active dans le conflit à travers leur soutien aux
nouvelles rebellions (B).
La victoire des alliés du congrès de Bamina le 1 er décembre 1990 a été une grande
surprise pour beaucoup de formations rebelles qui n’avaient pas jugé opportun de s’associer à
cette union. De cette surprise naissent les rivalités conduisant à la contestation systématique
du nouveau régime de N’djamena.
En effet, surpris par la tournure rapide des évènements ayant conduit Idriss Deby au
pouvoir, certains mouvements rebelles formulent des griefs proches de ceux que l’on
entendait déjà du temps de Ngarta Tombalbaye, Goukouni Oueddei ou encore Hisseine
Habré. Ils s’articulent autour du traditionnel clivage Nord – Sud, avec en toile de fond la
lancinante question chrétien-musulmane, la crise de l’Etat. En complément du discours
traditionnel, les rebellions, pour être en phase avec les réalités du moment, vont adapter leur
discours.
Premièrement, c’est le caractère « étranger » du régime qui est brandi. En effet, Idriss
Deby doit son arrivée au pouvoir en grande partie au soutien qu’il a reçut des autorités
soudanaises. Ce sont elles qui ont fourni toute la logistique et le financement nécessaire à la
coalition de Bamina.
Deuxièmement, les rebelles contestent la légitimité du statut d’opposant d’Idriss Deby.
Sur ce registre, il faut rappeler qu’Idriss Deby fut pendant une longue période un proche
collaborateur de Hisseine Habré. Aussi ses détracteurs pensent qu’Idriss Deby est dans une
certaine mesure comptable de la gestion du pouvoir précédent et par voie de conséquence,
responsable des dérives et des exactions commises sous le régime d’Hisseine Habré. A ce
titre, il n’y a donc pas de changement de régime entre celui d’Hisseine Habré et de Idriss
Deby, mais plutôt une continuité.
Troisièmement, les discours sur l’aspect clanique du pouvoir se font de plus en plus
entendre. En effet, pour sa prise du pouvoir, Idriss Deby s’est fortement appuyé sur le clan
Beri18. Très vite, on observe que la gestion du pouvoir de l’Etat se trouve concentré entre les
mains des Béri. L’Etat est désormais considéré « comme un gisement de richesses sans
maître »19 que le clan se partage. Ainsi tous les postes clés des services centraux de
l’administration tels que la direction de douane, la direction des impôts, la direction des
transports sont occupés par les membres du clan Béri. Il en est de même pour certaines
sociétés nationales dans lesquelles l’Etat détient un capital important comme la Coton Tchad,
la société tchadienne d’eau et d’électricité, la société nationale d’entretien des routes
(SNER)20.
S’il est vrai que le fonctionnement clanique du pouvoir n’est pas l’apanage d’Idriss
Deby21, il apparaît de façon flagrante que sous ce dernier, cette pratique passe pour être érigée
en mode de gestion des affaires publiques. En outre, c’est l’ouverture démocratique qui
accompagne la trame de la contestation. Les mouvements rebelles estiment que les conditions
et les modalités d’organisation du pouvoir n’ont pas pour objectif de contribuer à l‘émanation
du peuple, mais plutôt à offrir les instruments de la pérennisation du régime d’Idriss Deby.
18
Le clan béri se subdivise en sous clan kobé, bideyat, borogate et kapka. Le terme zaghawa est une
appellation d’origine arabe pour désigner les Béri. Et l’appellation zaghawa s’est imposé dans le domaine
scientifique comme le souligne René Lémarchand. Lire R, Lémarchand « où va le Tchad », Afrique
contemporaine n°215/2005/3 . Nous utilisons le clan Béri par rapport à la nomenclature de la division
linguistique faite par Marie-josé Tubiana, Carnets de route au Dar-for (Soudan)1965-1970, Paris, Sépia, 2006.
Cette nomenclature rend compte de manière édifiante les structures de la société et les systèmes de dons chez les
groupes Béri tant au Tchad qu’au Soudan. Elle permet de comprendre l’implication des soudanais dans les
conflits tchadiens et vice versa.
Lire aussi Jérôme Tubiana, La guerre par procuration entre le Tchad et le Soudan et la « darfourisation » du
Tchad : mythe et réalités, Document de travail, institut de hautes études internationales et du développement,
Genève, 2008 87p
19
Thierry Michalon « les vrais blocages de l’Afrique » ,article inédit septembre 2001,cité dans le Rapport n°144
de International Crisis Group, Tchad : un nouveau cadre de résolution de conflit,24 septembre 2008,p.3
20
Pendant longtemps la Coton Tchad fut dirigé par les frères Erdimi Timane neveu de Deby, aujourd’hui en
rebellions, la SNER par Daoussa Déby, le grand frère de Déby .
21
Il convient d’observer qu’au Tchad le pouvoir se décline presque toujours sous l’appellation de l’ethnie dont
est issu le Président de la République. On est parti du pouvoir des Sara au temps de Ngarta à celui des Goranes
avec Habré pour aboutir à celui communément appelé pouvoir des Zaghawa au temps de Deby.
Car les conditions d’un vrai dialogue n’ont jamais été aménagés par Idriss Deby 22 et ce malgré
les multiples occasions qui s’offrirent à lui. A ces vagues de contestations émanant des
rébellions qui ont reconverti leurs discours, s’ajoutent celles des nostalgiques de l’ère
Hisseine Habré.
Pour rappel, Idriss Deby fut pendant longtemps un haut dignitaire du régime de Habré.
Il a été son chef d’état major et l’un de ses plus proches collaborateurs. C’est à partir de
l’action du 1er avril 1989, organisée par Hassane Djamous, Ibrahim Itno et Idriss Deby Itno
visant à renverser Habré, qu’il entra en disgrâce. Dès lors, il s’éloigne d’Hisseine Habré et se
lance à la conquête de la magistrature suprême qu’il obtient le 1 er décembre 1990 en chassant
du pouvoir son mentor.
Par cette action, bien des dignitaires du régime déchu de Hisseine Habré, surtout le
milieu des officiers Goranes, ethnie d’Hisseine Habré, estimèrent qu’Idriss Deby était un
traître qu’il fallait à tout prix abattre. Afin de parvenir à cette fin, ces dignitaires du précédent
régime vont s’appuyer sur l’importante manne financière qu’ils avaient accumulée durant
leurs années de règne. Dans cette logique, c’est le caractère clanique qui se trouve mis en
exergue pour venir à bout du régime d’Idriss Deby. C’est la logique Gorane contre celle des
Béri ou zaghawa. Pour cette catégorie de rébellions, c’est la revanche qui prédomine, même si
d’autres griefs énoncés dans le précédent paragraphe sont également avancés.
Ces justifications et légitimations n’expliquent pas à elles seules les sources de la
première vague des rébellions à laquelle le pouvoir du MPS a eu à faire face. La gestion du
pouvoir constitue aussi pour le MPS un autre facteur pouvant expliquer la naissance des
foyers de tensions.
Si l’on a pu observer un simulacre d’union entre les associés de Bamina face aux
frondes des rebellions qui contestent sa légitimité, cette union ne sera que de courte durée.
Les accords de Bamina volèrent en éclat après quelques temps de gestion commune du
22
Sur la question du dialogue lire International Crisis group, Tchad : un nouveau cadre de résolution du conflit,
Rapport n°144, semptembre, 2008
pouvoir (A). Cette exclusion résulte du tacite bannissement du pouvoir des personnes
n’appartenant pas à l’accord de Bamina (B).
23
Gata Nder « les incertitudes de l’après Habré », N’djamena-Hebdo n°10 décembre 1990
24
Lire N’djamena –Hebdo n°16 du 14 mars 1991
quitter les Forces Armées Tchadiennes 25. Le but de l’opération était donc de contribuer à la
réduction des effectifs militaires en passant de 50 000 à 25 000 hommes.
Beaucoup d’éléments appartenant au clan Béri du côté soudanais seront visés par cette
mesure car la restructuration s’opère au profit des soldats de carrières et ceux issus de milieu
scolarisé26. Profitant de cette réorganisation, Idriss Deby choisit de muter Abbas Koty de
l’Etat major général pour lui confier le Ministère de la Défense en juillet 1991. Cette mutation
fut perçue comme la fin du contrôle d’Abbas Koty sur les effectifs militaires et la mise à
l’écart implicite du leader et de son clan Kobe.
Du ministère de la défense, Koty passa au ministère des Travaux Publics et des
Transports. Ce nouveau changement confirmait l’hypothèse de la mise à l’écart d’Abbas
Koty. Se trouvant hors du dispositif militaire, il ne pouvait plus rien faire pour influer sur les
décisions concernant l’armée. La réorganisation de l’armée entamée, beaucoup de Béri
soudanais furent remerciés et priés de retourner chez eux. Il naît ainsi un climat de suspicion
entre les clans Kobé et Bidéyat. Ce climat délétère fait de rumeurs persistantes sur une
possible préparation de coup d’Etat contre le régime ou d’une très prochaine arrestation
d’Abbas Koty, poussa ce dernier en juin 1992 à rejoindre la rébellion qui s’était déjà
constituée27.
Enfin, le congrès qui avait scellé ou précipité la descente aux enfers de Maldoum n’a
pas oublié de fixer le destin d’Hissein Dassert, 28 le chef de la fraction rebelle FAT- MRP, le
troisième pilier du régime d’Idriss Deby. En effet, depuis juillet 1991, ce dernier avait perdu
le poste de Ministre de la défense, obtenu pour sa contribution à la victoire du MPS. Il était
« quasiment entré en rébellion contre son mouvement, après son limogeage du ministère de la
défense »29. Restant dans la légalité, le colonel Dassert finit par démissionner du MPS vers la
fin de l’année 199230. Aussi, comme les partisans de Maldoum et d’Abbas Koty, Dassert
renoua avec ses anciennes habitudes et reprit la route du maquis.
En définitive, on note qu’à peine installé au pouvoir l’alliance de Bamina vole en éclat
et fait place à une guerre sourde au sein du MPS. S’agissait-il d’un calcul tactique orchestré
25
Marchés Tropicaux et Méditerranéens, n°2390,1991. Pour un aperçu Lire Robert Buijtenhuijs, La conférence
nationale souveraine du Tchad. Une histoire immédiate, Paris, Karthala,1993
26
Triaud,J.L, « Au Tchad : la démocratie introuvable » Le Monde Diplomatique, février, 1992
27
Senen Andriamirado « Tchad : un éternel champs de bataille », Jeune Afrique, n°1643 du 2 au 8 juillet 1992
28
Alladoum,R, « Un congrès redouté », N’djamena Hebdo n°26 du 25 juillet 1991
29
N’djamena Hebdo, n° 69,du 7 janvier 1993
30
Pour les raisons de sa démission lire N’djamena Hebdo n° 65, du 3 décembre 1992
par Idriss Deby pour se débarrasser de ses associés de Bamina ? Il est difficile à partir des
informations dont nous disposons de répondre à cette question. Toutefois, un constat du retour
à la case départ s’impose. L’alliance se disloque et les anciens alliés reprennent les armes. Si
au sein du MPS les dissonances se font de plus en plus entendre, elles atteignent également
certaines personnes se considérant comme les exclus du pouvoir.
A peine la conquête du pouvoir du MPS est effective que des nouvelles alarmantes au
sujet d’attaques rebelles envahissent le pays, rappelant ainsi les durs moments de lutte armée
ayant conduit à la victoire d’Idriss Deby. Aussi, après seulement quelques mois d’accalmie,
les foyers de tensions se ravivent, plongeant le pays dans une situation identique à celle
qu’avait créée les actuels tenants du pouvoir.
Il serait impossible de faire ici une présentation synthétique de toutes ces forces et
structures rebelles, tant elles sont nombreuses et multiformes. Les rebellions qui seront
présentées dans cette partie sont celles qui ont été effectives, c’est à dire qui ont constitué, à
un moment de leur existence, une menace pour le régime d’Idriss Deby. Par ailleurs, il
convient d’indiquer que nous nous inspirerons dans une certaine mesure des présentations
31
faites dans les ouvrages de Jean Marc Balencie et de Mohamed Tétémadi BANGOURA32,
quand bien même ces travaux procèdent à des classifications de mouvements rebelles en
fonction de leurs aires géographiques.
Notre approche obéira à une présentation chronologique des mouvements rebelles (§1)
sans occulter le fait que ceux-ci ont une certaine facilité à se fédérer en d’éphémères
coalitions. (§2)
31
Jean Marc BALENCIE et Arnaud de la GRANGE, Mondes rebelles. Acteurs, conflits et violences politiques.
Tome1. Amériques, Afrique, Paris, Michalon,1996, p.502-511
32
Mohamed Tétémadi BANGOURA, violences politique et conflits en Afrique : le cas du Tchad, op. cit.
Surpris par la prise du pouvoir d’Idriss Deby, Hissein Habré et ses partisans ne
renoncent pas pour autant à le récupérer. Fort des deniers publics amassés pendant la gestion
du pays par Hisseine Habré, les barons du régime déchu exilés au Cameroun, en République
Centrafricaine et au Niger s’organisent pour reconquérir le pouvoir.
C’est ainsi que naît le MDD-FANT. Ce mouvement recrute essentiellement chez les
Goranes du Kanem et chez les Annakazas du Borkou (clan d’origine de Hisseine Habré). Le
mouvement est financé par Hisseine Habré (même si officiellement il ne joue aucun rôle) et
ses partisans. Le MDD-FANT a opéré à la fin de l’année 1991 et début 1992 autour du lac
Tchad. Il était dirigé par Adoum YACOUB, assisté de plusieurs membres de la famille
d’Hisseine Habré. Cependant, suite aux dissensions internes (ralliement partiel des
combattants au régime d’Idriss Deby 33, sourde rivalité à la tête du mouvement entre Adoum
Yacoub et Mahamat Fadil, scission du printemps 1995 des combattants d’origine krédas
conduit par Mahamat Hassabalah34 et la scission d’Ahmat Allatchi 35), le MDD-FANT
disparaît de l‘échiquier militaire et politique tchadien.
Outre ces éléments sus indiqués, la désagrégation du mouvement s’explique en partie
par les coups sévères portés par l’armée régulière et l’opération tripartite (Tchad, Niger,
Nigeria) au cours de laquelle plusieurs combattants du mouvement trouvèrent la mort.
33
Ce ralliement a été rendu possible suite à l’accord de N’djamena du septembre 1992.
34
Hassabalah fonde alors le MDD-Conseil National pour la démocratie et la révolution.
35
Allatchi fait scission pour former un MDD- Originel.
Baga Sola et de Tchoukou-Hadjer et dans certaines îles du Lac Tchad. Il est dirigé par Moussa
Medella et Ibrahim Mallah et compte un demi-millier de combattants. Compte tenu de sa
proximité géographique avec la capitale N’djamena, Idriss Deby entreprit des négociations
avec le mouvement qui échouèrent36. Nonobstant son poids et sa position géographique
favorable, le mouvement connut des dissensions internes : querelles de personnes entraînant
la scission en deux tendances, celle de Moussa Medella et celle de Brahim Mallah. Cette
dernière tendance prit le nom de MDD- MPLT37.
A cette division interne s’ajoute l’absence de moyens financiers. En effet, il faut
rappeler que le financement de MDD FAO provient essentiellement de la Diaspora tchadienne
vivant au Nigeria et en Arabie Saoudite. Au cours des années 1996-1998, le mouvement
replié au Niger et au Nigeria ne cessera de se déliter au profit des alliances. Sa disparition
définitive interviendra peu après l’arrestation de Moussa Medella et de son état major 38
Cette formation est née sous les cendres d’un mouvement fondé dans les années 80 par
Mahamat Nour adam Barka et se situe dans les confins soudano-tchadien. Elle regroupe plus
d’un millier d’hommes repartit entre les hommes du Ouaddaï, des Zaghawa tchadiens et
soudanais. Elle a été active au début de 1992 dans les régions d’Abéché et d’Adré ainsi que
dans le Darfour. Le docteur Haris BACHAR en assure théoriquement la direction. Mais cette
formation va très rapidement se dissoudre suite aux accords 39 conclu avec le gouvernement
ayant abouti au ralliement de Haris BACHAR et de ses partisans.
Cependant, les accords de paix ne vont pas être respectés par le gouvernement. La
question de l’intégration et l’insertion des anciens rebelles et de leur casernement à Abéché va
constituer la principale pomme de discorde. La lenteur et la mauvaise foi gouvernementale
dans l’exécution de cet accord va pousser le docteur Haris Bachar à reprendre le chemin des
maquis. Toutefois, depuis octobre 1994 une faction du mouvement dirigée par Mahamat
Souboune a signé avec le gouvernement. Le FNT/FLO est scindé en plusieurs branches dont
36
Echec de l’accord de Libreville du 24 juin 1992 et celui de Niamey du 11 décembre de la même année.
37
Mouvement populaire de libération du Tchad.
38
Les autorités nigérianes ont arrêté le leader Medella et son état major qu’ils ont transféré à N’djamena en
février 1992. Ils auraient pour la plupart été exécutés. Pour amples informations, lire Ngarléjy Yorongar, Le
Tchad, le procès de Déby, témoignage à charge, Paris L’harmattan, 2003.
39
Les accords d’Abéché du 5 septembre 1992 et celui d’El-Geneina du 31 octobre 1992.
40
Lire, Monde rebelles op. cit. p.504
Ce mouvement s’est constitué à la fin du mois de février 1992. Il est dirigé par un
officier déserteur de l’armée nationale tchadienne, le lieutenant Kétte Nodji Moise. Il s’est
officiellement fait connaître à partir de l’attaque de la garnison de Doba du 20 avril 1992. Il
regroupe plus de 500 combattants et opère dans la région du Logone Oriental. Il compte de
nombreux sympathisants et s’est progressivement montré actif dans le Mayo-Kebbi, la
Tandjilé et les deux Logones. Après les premières incursions de ses éléments, il dût faire face
aux importantes représailles des forces gouvernementales.
Ces représailles firent plusieurs victimes au sein de la population civile. Moïse Kétte
voit peu à peu son mouvement s’effriter. Le gouvernement tente dans un premier temps de
négocier41 mais ces négociations ne connurent pas d’issue heureuse. C’est dans ce contexte
que débuta en 1993 la conférence nationale qui facilita la conclusion d’un accord entre le
gouvernement et le CSNPD. Cet accord mit fin aux hostilités tout en permettant au CSNPD
de prendre part à la conférence. Cependant, à l’image des précédents groupes rebelles, celui
de Moïse Ketté connaît lui aussi des dissensions internes.
La fragilité interne de son mouvement incite Moïse Ketté à participer aux négociations
de Bangui de février 1994 et à signer un accord de cessez le feu le 10 août 1994. Cet accord
prévoit la légalisation du CSNPD, sa transformation en parti politique et l’intégration de ses
militants au sein de l’ANT.
La signature de cet accord ne trouve pas l’adhésion de tous les membres du CSNPD.
Laokein Bardé par exemple va le contester pour créer à son tour le FARF 42. Cette formation
s’imposera au cours de l’année 1995-1998 comme un mouvement incontournable. Mais la
disparition du leader Laoukein mit fin à la poursuite de la lutte car ses partisans ont choisi de
regagner la légalité.
41
Les accords de en septembre, et de Moundou en novembre 1992.
42
Forces armées de la République Fédérale. Elle a pour zone d’action la région de Doba et Moundou. Elle doit
ses exploits à son chef Bardé réputé pugnace. Elle connaîtra aussi, comme toutes les autres formations politico
militaires, une petite vie et disparaît après la mort de son leader.
Considéré comme le plus important mouvement rebelle de cette décennie 43, le MDJT
fut créé en octobre 1998 par Youssouf TOGOIMI. Ce mouvement recrute dans le milieu
Toubou et était actif dans le Tibesti. Il disposait de solides relais sociaux dans la Libye voisine
et menait une guerre de basse intensité. En 2000, le gouvernement tente en vain de nouer le
dialogue avec le mouvement.
Mais le phénomène de querelles internes atteint à son tour le mouvement. Après la
mort de son leader Youssouf TOGOIMI, un de ses lieutenants Adoum Togoï Abbo, se rallie
avec une faction du mouvement aux autorités de N’djamena.
Ce retour sur la trajectoire de certains leaders de groupes rebelles a pour principal objectif de
fournir quelques indications pouvant aider à comprendre l’évolution de tel ou tel groupe armé.
Nous ne serons pas en mesure de donner des informations sur tous les leaders des groupes
rebelles présentés ci-dessus, mais seulement sur ceux dont le parcours est pertinent pour notre
analyse.
Il est d’ethnie zaghawa du clan Kobé et apparenté au clan bidéyat d’Idriss Deby par sa
grand-mère. Il était un ancien responsable militaire du Gouvernement d’Union Nationale de
1978. Il se rallie à Hisseine Habré en 1985. Il était avec Idriss Deby, Hassan Djamous et
Ibrahim Itno l’un des meneurs du coup d’Etat manqué du 1 er avril 1989. Il deviendra plus tard
l’homme clé de la victoire du MPS en 1990. Après, la victoire du MPS, il fut successivement
chef d’état major général des armées, Ministre de la défense avant de prendre la tête du
ministère des travaux publics. Il faut aussi observer qu’Abbas KOTY fut l’artificier qui stoppa
la progression des anciens partisans d’Hisseine Habré.
43
International Crisis Group, Tchad : vers le retour de la guerre ? Rapport Afrique n°111, Juin 2006, p5
Les coalitions de rebellions sont nombreuses. Nous ne pourrons rendre compte de toutes ces
coalitions. Seules deux coalitions retiendront notre attention : l’ANR et La CMAP. Ce choix
se justifie par l’impact qu’elles produisirent sur la scène politique nationale à travers les
dommages qu’elles causèrent au pouvoir central.
Face à la puissante répression de l’ANT et aux difficultés éprouvées sur les terrains
par les différentes formations rebelles, la coalition semble être la seule issue pour venir à bout
du régime d’Idriss Deby. En effet, constitués pour la plupart sur des bases individuelles,
ethniques voire religieuses dans le seul objectif de prendre le pouvoir, ces mouvements
rebelles vont progressivement tenter d’aplanir leurs divergences pour s’associer. La
mutualisation des forces rebelles conduit à la création le 16 novembre 1995 de l’Alliance
Nationale de Résistance (ANR).
C’est dans la recherche d’alternatives au régime d’Idriss Deby qu’est née la CMAP.
La CMAP est une coordination de partis politiques (pour la plupart installés à l’étranger) et de
mouvements armés plus ou moins actifs sur le terrain. Elle est créée en décembre 1999 et
regroupe le Front National Tchadien Rénové (FNTR) de Ahmat yacoub, l’Action Tchadienne
pour l’Unité et le Socialisme (ACTUS) de Ley Ngardigal Djimadoum, le Front Uni pour
44
Mohamed Tétémadi Bangoura, violence politique et conflits en Afrique : cas du Tchad, op. cit. p392
Pendant la première décennie de son règne, Idriss Deby a dû affronter plusieurs sortes
de conflits. D’abord, il fait face, dès sa prise du pouvoir, aux caciques du précédent régime
d’Hisseine Habré qui souhaitent revenir sur le devant de la scène politique.
Il est ensuite confronté au phénomène d’empilement des allégeances qu’il avait lui-
même utilisé pour conquérir le pouvoir. De plus, son noyau militaire vole très rapidement en
éclats à cause de la marginalisation dont sont victimes les militaires qui l’avaient
préalablement soutenu. Il faut noter également qu’il a surmonté durant cette période la fronde
de la population et de certains groupes d’officiers qui n’ont cessé de critiquer sa gestion du
pays.
Mais, en dépit de tous ces tumultes, il a résisté et s’est même constitué un autre
soutien, celui de son clan zaghawa. Grâce au soutien de ce clan et de ses alliés, Idriss Deby
pense assurer la pérennité de son régime.
Cependant, ce soutien clanique, pour des raisons de partage du pouvoir, va lui aussi
voler en éclat. De ces dissensions claniques entre Zaghawa naîtront la majeure partie de la
seconde vague de rebellions. Ces dernières viendront grossir le rang des anciens mouvements
qui continuent toujours de mener la lutte armée contre le pouvoir. Si ce recours à la lutte
armée contre le régime d’Idriss Deby n’apparaît pas comme un fait nouveau, de nouveaux
facteurs entrent en jeu dans la formation de ces rebellions (section 1). La présentation de ces
facteurs nous aidera dans l’identification de ces nouvelles rébellions et coalitions rebelles
(section 2).
Un observateur averti de la scène insurrectionnelle tchadienne pourrait dire qu’il n’y a pas
véritablement de changement dans les causes qui expliquent la naissance de cette seconde
vague de rébellions. La nature des revendications et les acteurs n’ont pas profondément
changé depuis FROLINAT jusqu’à aujourd’hui. On retrouve toujours en filigrane la question
du partage du pouvoir, de la forme de l’état, de l’éthnitisation du pouvoir.
Toutefois, depuis le début de l’année 2000, on peut noter une relative mutation dans les
revendications des rébellions ainsi que l’apparition de nouveaux acteurs. Cette mutation des
revendications s’explique dans une certaine mesure par l’ouverture démocratique voulue par
le régime de N’djamena et la gestion des revenus du pétrole. Notons par ailleurs l’implication
active du gouvernement soudanais dans l’émergence de ces nouvelles rebellions. Ces
éléments font que les facteurs qui légitiment la prise des armes aujourd’hui au Tchad sont tant
endogènes (§1) qu’exogènes (§2).
Les opposants au régime d’Idriss Deby peuvent trouver plusieurs raisons pour justifier
leur recours aux armes. Nous ne pourrons malheureusement pas, au cours de cette analyse,
toutes les identifier. Nous nous limiterons aux questions relatives à la difficile mise en œuvre
du processus démocratique (A) et à la mauvaise gouvernance (B).
Une observation attentive de la manière avec laquelle Idriss Déby règle les questions
des mouvements rebelles, pendant la première décennie de sa gestion du pays, fait apparaître
de façon éloquente l’issue des accords de paix signés avec les différentes factions rebelles.
Mais très vite, il est apparu que ces accords sont devenus une stratégie politique du
président Déby visant à diviser les rebellions et à atténuer leur ardeur. A la différence
d’Hisseine Habré qui répondait à toute dissidence, velléitaire ou ouverte, par une répression
aveugle visant indistinctement l’ensemble du groupe ethnique concerné 45, Idriss Déby a en
revanche tempéré l’usage de la force et a privilégié le recours aux moyens financiers pour
diviser les dissidents. L’échec de la plupart des alliances entre dissidents est le résultat de
cette tactique. Il s’est maintenu en rachetant des anciennes allégeances temporaires passées
entre dissidences ou en créant de nouvelles dans l’entourage adverse 46. Cette tactique a jusque
là porté ses fruits et a permit au régime de surmonter les défis des mouvements rebelles. Elle a
45
A l’est comme au sud du Tchad, Habré n’a pas hésité à utiliser son appareil répressif contre les populations
civiles afin de décourager toute tentative de soutien aux contestataires. Cela a été le cas en 1984 au sud, en 1987
dans le Guera contre les Hadjaraï, mais aussi en 1990 dans le Biltine à l’encontre des zaghawa.
Cette situation va être perçue par certaines élites zaghawa (au rang desquelles figurent
les frères Erdimi), ainsi que par certains barons du MPS qui aspiraient à remplacer Idriss
Deby (Hassaballah Soubiane), comme un coup d’Etat. Ces derniers préfèreront l’option
militaire à celle d’un dialogue démocratique avec Idriss Deby. Cette volonté de pérenniser son
pouvoir, et face aux différentes contestations va faire resurgir la question de la bonne
gouvernance.
46
Les illustrations sont les cas de Abbas Koty, Mahamat Garfa, Kette Nodji Moise, Mahamat Nour, Yaya Dillo,
Hassane Al Djineid dont le pouvoir a obtenu le ralliement. Excepté le cas Koty, tous ces leaders sont en retour
promus ministres.
47
Lire International Crisis Group, Tchad : vers le retour de la guerre ? Rapport Afrique n°111, juin 2006, p.9. Il
faut noter par ailleurs le rôle joué par les frères Timane et Tom Erdimi dans la prévarication et l’impasse du
régime d’Idriss Déby. Nous reviendrons dans la section 2 sur la présentation de ces deux personnages.
48
Pour amples informations se reporter au rapport n°111 op. cit.
La crise de l’Etat au Tchad prend un accent particulier depuis un certain temps. Cette
tournure s’explique entre autre par le développement du clientélisme, la généralisation de la
corruption et la « malédiction » pétrolière. Durant ses premières années de règne, Idriss Déby
avait fait des services centraux de l’Etat ainsi que de ses extensions (les sociétés nationales)
des instruments de redistribution des privilèges et des prébendes pour ses proches. Ce système
qui fonctionne en faveur des membres de la famille, du clan, connaît une nouvelle orientation.
Il bénéficie de plus en plus aux courtisans et moins à la famille elle-même. Certains de ces
courtisans occupent des postes stratégiques dans les sociétés nationales 49. Ce système permet
l’alimentation d’un vaste réseau de clientélisme et est à l’origine d’une déperdition fiscale
considérable50. Cette pratique atteint tous les services de l’Etat et a permis au Tchad d’obtenir
le tristement célèbre trophée de Transparency International51.
49
Pour prendre seulement l’exemple de la Coton Tchad. Les Directeurs généraux successifs après Timane ont été
promus à des postes importants au sein du gouvernement. Haroun Kabbadi fut premier ministre de 2002 à 2003.
Son successeur Moussa Faki à la Coton Tchad a été premier ministre en 2003. Il est actuellement ministre des
affaires étrangères.
50
International Crisis Group, Tchad : Un nouveau cadre de conflit, op. cit. p.4
51
Tranparency International a classé le Tchad parmi les pays les plus corrompus de la planète au cours des trois
dernières années. De 145éme sur 149 en 2004, à 162ème sur 162 en 2005, il a occupé la 160ème sur 166 en
2006. cf. site de Transparency.
52
Loi N°1 du 11 janvier portant sur la gestion du revenu pétrolier. Cette loi identifie les ressources financières et
oblige le gouvernement à les inscrire intégralement au budget de l’Etat.
53
Loi N°2 du 11 janvier 2006.
discrétion du gouvernement. L’éducation, la santé, les infrastructures ne sont plus les seuls
domaines prioritaires pour lesquels le revenu du pétrole doit être consacré. La nouvelle
réorientation permet dorénavant d’inclure les secteurs de l’administration et de la sécurité
comme faisant partie des priorités.
Et aujourd’hui le Président ne se cache pas d’utiliser l’argent du pétrole pour acheter des
armes54. Cette situation de gestion chaotique du revenu pétrolier est présente dans les
revendications des rebelles. Mais il convient aussi de remarquer que les facteurs déclenchant
cette nouvelle vague de rebellions se trouvent également à l’extérieur du Tchad.
Il n’est de doute aujourd’hui pour personne qu’il existe une connexité entre l’instabilité
politique au Tchad et la guerre qui sévit au Darfour 55. Cette connexion s’explique tant par des
raisons démographiques, historiques et politiques. Mais surtout par la posture de Déby dans la
gestion de la crise soudanaise (A) qui trouve échos du côté du gouvernement du Soudan (B).
54
Lire Cheik Yérim SECK « Idrss Déby Itno « Je ne suis pas un tueur ni un dictateur », Jeune Afrique N°2531
du 12 au 18 juillet 2009 pp.21-26
55
Lire la Revue Outre Terre le numéro 20/3 2007. Dans ce numéro plusieurs articles traitant la crise du Darfour
donnent d’importants liens de connexions du conflit tchadien et soudanais.
56
Tanner, Victor et Jérôme Tubiana, Divided they fall. The fragmantation of Darfour’s rebel group, HSBA
working paper n°6, 2007.
Malgré ses nombreux gestes de fidélité (l’envoi en 2003 des troupes tchadiennes pour
lutter contre le SLA et le JEM, l’arrestation par les autorités tchadiennes de deux leaders 57
pour les livrer au Soudan, l’acceptation de jouer la carte de Khartoum en créant des divisions
au sein de JEM), Deby ne bénéficie plus de la sympathie de Khartoum. Il est plus que jamais
pris en étau entre son alliance avec EL Bechir et sa solidarité avec les Béri soudanais, les deux
camps qui lui ont permis d’accéder au pouvoir. Cette situation fait planer le doute sur un
double jeu possible58.
En 2005, Idriss Déby ne résiste plus et cède à la pression Béri pour accorder aux
rebelles zaghawa du Darfour des équipements et le droit de se servir du Tchad comme base
arrière. Ce revirement place Idriss Déby dans la catégorie des anciens alliés devenus
encombrants et qu’il faut remplacer ; d’où le soutien de Khartoum aux rebellions en prise
avec le pouvoir de N’djamena.
Qui mieux que Déby peut comprendre que toutes les rebellions ayant conquis le
pouvoir de N’djamena, à l’exception de Malloum, doivent leurs victoires au Soudan 59. Et la
situation dans laquelle il se trouve avec la solidarité Béri ne peut contribuer qu’à l’éloigner de
Khartoum son ancien mentor. Khartoum ne tarde pas à entrevoir le remplacement de Déby.
Dés l’été 2004, Khartoum change de perception par rapport au régime de N’djamena. Ce
changement s’opère en faveur des groupes des rebelles tchadiens qui trouvent enfin des
interlocuteurs du côté soudanais.
Pour ce faire, Khartoum tente d’organiser les rebelles tchadiens, d’abord pour leur
cantonnement, puis l’armement et le financement. Ce renforcement des rebelles obéit à deux
logiques : prêter mains fortes à Khartoum contre les insurgés darfouriens d’une part, et
évincer Déby du pouvoir afin que cessent tous liens financiers entre les Beri d’autre part. Le
soutien permet la mobilisation des opposants en quête de soutien populaire, d’argent, et d’une
57
Bachar Idris Abu Garba le numéro deux du mouvement (vice président et secrétaire général), et Jamal Idris-ed-
Din, tous deux zaghawa du Soudan.
58
Il faut observer que bien des documents font état du soutien financier de Daoussa Déby, le grand frère de Idriss
Deby, au JEM. Khalil Ibrahim, responsable de JEM est lié à Timan Déby par sa mère. Cf. International Crisis
Group, Tchad. Vers un retour de la guerre ? Op. cit. ET Jérôme Tubiana, la guerre par procuration entre le
Tchad et le Soudan, op. cit.
59
Cf. Buijtenjhuis ,Robert, Frolinat et les guerres civiles au Tchad, [Link].
légitimité qui leur permettrait de faire valoir leur ambition un jour au Tchad. Et les coalitions
d’avril 2006 ou de février 2008 sont les traductions concrètes de la volonté de Khartoum.
Le choix de Khartoum est fait en tenant compte de paramètres sociologiques tels que
les rivalités entre les Zaghawa et les Tama ou encore Arabes. Ce savant dosage a permis à
Khartoum de soutenir Mahamat Nour, chef de la formation front uni pour le changement qui
avait échoué aux portes de N’djamena en avril 2006. C’est aussi le cas de la coalition qui, en
février 2008, a failli prendre le pouvoir n’eut été les dissonances entre les chefs rebelles.
Depuis, par rebelles interposés, Khartoum et N’djamena se livrent une guerre par procuration
aux conséquences désastreuses pour les populations civiles tant côté tchadien que soudanais.
La facilité avec laquelle les rebellions tchadiennes des dernières années naissent, forment les
alliances et changent d’appellation rend assez difficile de procéder à une trajectoire linéaire.
Toutefois, partant de l’observation de la scène insurrectionnelle, certains acteurs apparaissent
de manière décisive qu’il convient de les élucider (§1) et de procéder à quelques présentations
laconiques des chefs rebelles (§2).
Dans la floraison de rebellions qui s’observe actuellement à l’est et au nord est du Tchad, les
coalitions sont très fréquentes (B) même si éphémères. Elles naissent en général des petites
formations (A).
C’est la formation rebelle créée en 2001 par Adoum Yacoub, originaire du Ouaddaï.
Cette formation puise ses combattants chez les Ouaddaïens et les Massalit. Basée dans le
Darfour ouest, elle n’a pas reçu un grand soutien de Khartoum et n’est partie à l’accord de
Syrte. Elle opère dans la région de Tissi, à la frontière entre le Tchad, le Soudan et la
Centrafrique.
Apparue en 2004, la concorde est l’émanation de Hassan Saleh Al-Gaddam dit « Al-
Jineidi », un Arabe Hemat tchadien. Ses combattants sont de même ethnie que le chef Al-
Jineidi. C’est la formation qui a contrôlé pendant un bon moment les régions de Daguessa et
de Tissi dans le Sud-Est entre 2006 et 2007. Le groupe aurait des liens étroits avec les
janjawids actifs au Tchad et dans le Darfour Ouest. Ancien membre du Conseil Démocratique
Révolutionnaire et ancien vice président de FUC, Al-Jineidi a été partie à l’accord de Syrte.
Après les échecs de l’accord, il entrepris des pourparlers avec le régime et s’y rallia, suivi
d’une bonne partie de ses forces60.
60
Al-Jineidi est aujourd’hui Secrétaire d’Etat à la défense nationale, chargé des anciens combattants et des
victimes de guerre dans le gouvernement d’ouverture de Youssouf Saleh Abbas, lui aussi un ancien du MDJT.
Né sous les cendres de l’ANR (Cf. chp1) du fait du ralliement de Mahamat Garfa, le
RDL est fondé en 2005 par Mahamat Nour. Il constitue la principale branche du FUC (voir
plus bas). Il recrute principalement parmi les Tama (Tchadiens et Soudanais), les Arabes
tchadiens (principalement les Ergat de Dar Tama) ainsi que les Ouaddaïens. En raison des
rapports que chef Mahamat Nour entretient avec la Soudan est à la base du FUC.
Le front a été fondé en 2007 par Ahmat Hassaballah Soubiane 61, un Arabe tchadien de
la branche des Mahamid. Il comptait environ 1000 homme en 2008, et n’est partie à l’accord
de Syrte. A défaut d’obtenir le soutien de Khartoum, il a tenté plusieurs coalitions notamment
avec le FPRN (ci-dessus). Ce mouvement est né suite à la modification constitutionnelle
contestée par Soubiane qui voit ses ambitions présidentielles bloquées.
Plusieurs tentatives ont été faites pour fédérer les forces des rebellions afin de
renverser Déby. Ces différentes coalitions ont été créées sous l’impulsion soudanaise qui
souhaite se débarrasser de son ancien prodige. Mais la plupart de ces coalitions tournent court
en raison des querelles de leadership, ou des considérations ethniques ou matérielles.
61
Au moment où nous rédigeons ce travail, Soubiane a déjà regagné la légalité en signant un accord avec le
gouvernement.
62
Les données que nous utilisons dans les développements ci après sont celles figurant dans Jérôme Tubiana, la
guerre par procuration, [Link]
63
Un groupe Bideyat très proche des Goranes et dont le chef rebelle principal est Abakar TOLLI.
3-UFDD-Fondamentale.
Née à la suite des tensions entre Arabes et Goranes qui régnaient au sein de l’UFDD,
elle est une faction arabe dissidente de l’UFDD formée en mai 2007 sous la direction de
Acheik Ibn Oumar et Abdelwahid Aboud Makaye. Elle regroupe le CDR, le FIDEL (forces
pour l’instauration de la démocratie et les libertés) d’Abdelwahid Aboud Makaye, le CPR
(Concorde pour le Progrès et le Redressement) d’Amine Ben Barka. Elle comptait en 2007
1000 hommes et a souscrit à l’accord de Syrte. L’UFDD-F apparaît comme un groupe
essentiellement arabe.
4-Alliance nationale ou AN
Après les échecs du FUC et de l’UFDD et sous l’impulsion soudanaise, l’AN a été
fondée en février 2008. Elle est dirigée par Mahamat Nouri et regroupe quatre principales
formations :
UFDD (voir ci -dessus)
1- Union des forces pour le changement et la démocratie ou UFCD. C’est la formation
que dirige Adouma Hassaballah. Elle a été fondée en mars 2008 après les déboires de
son leader avec le UFDD et FUC. Elle compte 2000 hommes issus du Ouaddaï pour la
plupart anciens de l’UFDD et de FUC.
- UFDD-Fondamental voir ci-dessus.
- Front pour le salut de la république cf. FSR (§1-A-4)
Née en 2005, la coalition regroupe pour sa majeur partie les déserteurs Bidéyat, dont le
principal est le Socle pour le changement, l’unité et la démocratie (SCUD). Le Socle pour le
changement, l’unité et la démocratie (SCUD) est née de la forte défection qui avait eu lieu
dans les rangs de la garde républicaine 2005, essentiellement des Bidéyat. Il fût dirigé par
Yaya Dillo Djerou64, neveu des Erdimi. Ce mouvement formé essentiellement des
intellectuels zaghawa est apparu sous l’appellation Rassemblement des Forces Démocratiques
64
Yaya Dillo Djerou a rallié le régime depuis novembre 2007 et est actuellement Ministre des Mines et de
l’énergie dans l’actuel gouvernement
Une chose que l’on peut retenir des différentes formations rebelles est qu’elles sont
conduites par des personnalités qui ont été plus ou moins proches du pouvoir d’Idriss Déby.
Contrairement à la première vague de rebellions qui tentent de trouver leur légitimation dans
le partage du pouvoir entre associés, la seconde tient sa logique dans la volonté de nombreux
collaborateurs de s’affranchir de leur « parrain ».
Ces collaborateurs devenus rebelles sont nombreux et nous ne pourrions pas tous les
énumérer ici. En outre, dans les développements qui suivent, ce sont quelques indications
sommaires de certains leaders qui peuvent faciliter la compréhension qui seront écrits.
Mahamat Nour Abdelkerim appartient au groupe ouaddaïen des Tama et est le petit
fils de leur sultanat. Il fait partie des héros de l’ombre de la victoire de décembre 1990 et
devient préfet de Biltine. Lors du retour de Garfa à la rébellion, il suit son oncle Mahamat
Garfa. Lors de la rébellion de ce dernier, Nour fait partie de ses hommes clés.
Après l’accord intervenu entre Déby et son oncle Garfa, Nour décide de faire cavalier
seul compte tenu de son antipathie vis à vis des zaghawa. Soutenu par Khartoum, Nour a failli
prendre le pouvoir en avril 2006 avant de signer un accord avec Déby.
Affaibli politiquement après l’attaque d’avril 2006, il signe l’accord en décembre 2006
et prend le poste de ministre de la défense. Mais très vite, l’accord tourne court ; Nour
65
Gerad Prunier, « Armed Movements in Sudan » op .cit pp 7-8
Originaire de Faya Largeau, Nouri est d’ethnie Gorane du sous clan des Anakaza
comme Hisseine Habré. Agent de poste de profession, il s’engage en 1969 dans le
FROLINAT. Après plusieurs scissions intervenues dans le Frolinat, il fonde avec Habré les
forces armées du nord (FAN). A la suite des accords de Khartoum de 1978 ayant conduit
Habré à entrer dans le gouvernement d’union nationale du Tchad, Nouri occupe le poste de
ministre de l’intérieur. En 1982, à la victoire des forces conduites par Habré, il occupe le
poste du ministère des transports et de l’aviation civile.
Evoluant toujours du côté des gagnants, Nouri prête ses services à Idriss Déby lorsque
celui-ci s’empare du pouvoir au détriment de Habré. Ce revirement permit à Nouri d’être
préfet du Borkou Ennedi Tibesti, et d’occuper plusieurs fonctions ministérielles notamment
celui de la défense. Il finit par être nommé ambassadeur du Tchad en Arabie Saoudite. C’est
ce poste qu’il quitte en 2006 pour reprendre les armes. Il fonde l’UFDP qui deviendra l’UFFD
à la suite de l’union éphémère avec le CDR.
Mais suite aux nombreuses querelles entre Nouri et d’autres groupes rebelles,
notamment les Timan, Nouri maintient toujours ses forces et sa rébellion.
Ancien membre fondateur du MPS, haut cadre du régime Déby, Souboubiane est un
arabe du Guéra. Il fut Préfet dans le Logone occidentale et Ministre de la sécurité publique en
1992. Durant ce mandat il reçu le sobriquet « bavure » par la presse locale pour son
opiniâtreté à défendre les exactions commises contre les populations civiles par les forces
gouvernementales lancées contre le mouvement de Ketté Nodji Moise.
Il fut aussi ambassadeur du Tchad aux Etats-Unis et au Canada, poste qu’il quitte pour
entrer en rébellion afin de protester contre la modification constitutionnelle. Il vient de signer
un accord avec le pouvoir de N’djamena.
Jusqu’en 2005, les jumeaux Erdimi sont considérés comme les têtes pensantes du
régime et ont tous les pouvoirs. Ils sont zaghawa.
Tom Erdimi est physicien de formation et enseignant chercheur à la faculté des
sciences exactes appliquées de Farcha. Il fut le tout premier directeur de cabinet civil de son
oncle Déby en 1991. Il a été recteur de l’Université de N’djamena et coordonnateur national
du projet Pétrole de Doba. Il a également représenté le Tchad au consortium pétrole de Exxon
Mobil à Houston (1997) d’où il a noué des liens étroits avec des pétroliers texans. Il est
officiellement aujourd’hui aux Etats-unis mais exerce une influence considérable sur le
mouvement rebelle que dirige son frère Timane Erdimi.
Timane Erdimi, inconnu du milieu politique tchadien jusqu’à la prise du pouvoir de
1990, a succédé un temps à son frère Tom Erdimi à la direction du cabinet civil de son oncle
Déby. Il a aussi été le président du conseil d’administration de la société Coton Tchad,
première mamelle de l’économie avant l’exploitation du pétrole. Dans le cercle zaghawa, il a
été perçu, avant le congrès du MPS qui a abouti à la modification constitutionnelle, comme
l’alternative à son oncle Déby. Il est à la tête du RFC.
Les rébellions naissent, se transforment, sans pour autant venir à bout du régime de
Déby. Cette situation trouve ses éléments de compréhension dans le caractère ethnique très
marqué des rebellions de ces dernières années. Elle s’explique aussi par l’animosité et la
guerre de leadership entre les chefs rebelles. C’est pourquoi les alliances ne sont
qu’éphémères. Elles ne peuvent permettre d’opérer un changement, mais participent beaucoup
plus à des logiques de positionnement sur l’échiquier politique des acteurs rebelles. Si cette
logique n’est pas nouvelle, puisque pratiquée par les devancières, elle devient une pratique
quasi internalisée par les chefs rebelles.
L’histoire du Tchad est certes tumultueuse, mais on peut retenir que le régime d’Idriss
Déby a été, de tous ces prédécesseurs, celui qui s’est le plus confronté à des vagues de
contestations armées. Ce foisonnement de contestations armées s’explique par plusieurs
facteurs : l’échec de l’instauration de la démocratie comme mode de gestion publique,
l’exploitation du pétrole, la crise du Darfour, etc.
Cependant, force est de constater qu’aucune formation ou coalition rebelle n’a pu
jusque là ébranler le régime d’Idriss Déby. Ce constat d’échec résulte de l’état des
organisations rebelles, des querelles entre chefs rebelles, mais aussi du manque d’appui
extérieur. Cependant, la scène insurrectionnelle tchadienne demeure plus riche qu’hier.
Si l’ambition affichée est de renverser Idriss Déby, force est de constater que cet objectif n’est
pas aujourd’hui atteint. Il convient donc d’appréhender ce qui peut expliquer un tel
engouement, c’est à dire les autres sources de motivation de l’éclosion des mouvements
rebelles.
La recherche de ces nouvelles motivations, ces logiques, conduit à analyser la question
des rébellions actuelles au Tchad comme moyen d’accumulation de richesses (Chapitre 3)
d’une part, et comme logique de revanche et de contribution à la pérennisation du pouvoir
d’Idriss Déby de l’autre (chapitre 4).
Toutes les forces rebelles en activité au Tchad ont officiellement pris les armes pour
demander ou opérer un changement qu’elles ne peuvent obtenir par les voix légales. Cette
situation s’explique par les difficultés à faire émerger un régime démocratique au Tchad :
élections truquées, gabegie dans la gestion publique, inexistence d’une armée nationale,
présidence à vie pour celui qui le détient, non-respect des droits et libertés fondamentales,
liberté de presse confisquée, etc. Si l’on s’en tient à ce chapelet de doléances, il paraît difficile
de reprocher quoi que ce soit à tous ceux et toutes celles qui choisissent la voix des armes.
Malheureusement, la pratique et l’issue des rebellions poussent davantage à voir les chefs
rebelles comme des entrepreneurs de la guerre 66. La logique commerciale s’observe très
nettement dans la précipitation avec laquelle la conclusion des accords de paix (section 2) se
matérialise. Ces accords de paix sont synonymes d’accès à des hautes fonctions ; ils recèlent
de facteurs (section 1) qu’il convient de circonscrire.
Plusieurs facteurs peuvent être mobilisés ici pour tenter de justifier le changement de
tactique que peut opérer une faction ou une coalition rebelle en signant un accord de paix.
Pour ce travail, nous en retiendrons deux : le manque de travail politique des rébellions (§1) et
les rapports entre les rébellions et les zones sous leur contrôle (§2).
.
§1- Le manque de travail politique des rébellions.
La réussite d’une rébellion contre n’importe quel ordre constitué suppose deux choses :
l’action, c’est à dire la lutte armée sur le terrain, et le travail politique qui doit accompagner
cette action.
Les différentes rébellions sous Idris Déby ont constitué, à un moment de leur existence,
une réelle menace pour les forces gouvernementales. Certaines sont passées à quelques doigts
du pouvoir. Mais si aujourd’hui ces victoires militaires parcellaires n’ont pas réussi à
renverser le régime, c’est que l’action armée à elle seule reste insuffisante pour changer la
situation. Il faut impérativement l’associer à un travail politique.
66
Jean Marc Châtaigner « le modèle de l’effondrement libérien ou la tentation de la déconstruction en Afrique de
l'Ouest », Afrique contemporaine , n°199/2001
Par travail politique, nous entendons le discours que doit porter la rébellion au sein de la
population pour expliquer le bien fondé du mouvement afin que celle-ci adhère à la cause
rebelle ; l’objectif étant, à terme, de faire prendre conscience à la population de l’oppression
dont elle est victime. C’est un travail de sensibilisation, de propagande.
Le travail politique doit précéder et accompagner la lutte armée. L’histoire de la victoire
des grandes révolutions nées de rébellions est illustrative : la révolution russe, la révolution
française, la révolution chinoise de Mao ou les luttes de libération en Afrique, etc. Elle atteste
de l’importance du travail politique et les effets que cela peut produire sur la population.
Quand il est accomplit, le travail politique conduit la population à ne plus respecter l’ordre
établi. Il peut être à l’origine du déclenchement de l’adhésion de la population à la cause
rebelle. Cette adhésion peut se traduire de plusieurs façons : soutien moral et financier,
engagement des jeunes comme combattants, refus de la population à obéir à l’autorité
légalement établie, etc. C’est la création de ce que Gérard Chaliand appelle « l’infrastructure
politique clandestine »67.
Le déclenchement de ce processus dépend de la capacité des dirigeants rebelles à
communiquer avec la population, à leur expliquer de manière claire le projet de société dont
ils sont porteurs, le pourquoi de l’opportunité de leur lutte, les avantages que la victoire de la
rébellion accorderait à la population, etc. En clair, c’est l’idéologie politique dont il est
question.
Or au Tchad, la rébellion se crée comme le résume cette déclaration : « Vous êtes
mécontents de votre situation ? Vous voulez rapidement accéder aux sommités de l’État et
aux privilèges reluisants ? Vous avez des comptes à régler avec X ou Y tribu ? Rien de plus
facile… Il vous suffira de devenir un ‘rebelle’ ou plus pudiquement ‘un politico-militaire »68.
Cette déclaration qui émane d’un acteur, un porte-parole d’une ancienne coalition rebelle
FUC, est assez révélatrice. Elle traduit la pauvreté, l’absence dans les rébellions tchadiennes
de la prise en compte du travail politique. Et Allazam de poursuivre « ... Ce qui nous manque
c’est l’esprit de sacrifice pour la patrie. La force de Déby repose sur notre amateurisme et
notre absence de patriotisme. »69
67
Gérard Chaliand cité par David Cumin, séminaire de stratégie, Master2 science politique Parcours Sécurité
Internationale et Défense, 2008-2009, policope, p51
68
Déclaration de l’ancien porte-parole de FUC et aujourd’hui président du Rassemblement Démocratique pour
la Paix et les Libertés (RDPL), Docteur Albissaty Saleh Allazam propos recueilli par Abbas Kayangar
« étonnantes déclarations et aveux : Docteurr. Albissaty Saleh Allazam se vide le cœur » , consultable sur
[Link]
69
Dr Allazam ibidem
En effet, comme nous avons pu le décrire dans la première partie de ce travail, les
rébellions naissent souvent sous l’initiative d’une personne, d’un cercle d’amis. A l’origine,
c’est parfois des considérations d’ordre personnel, ethnique, tribal ou régional, qui conduisent
à la rébellion. De ce fait, il est vraiment difficile d’avoir une doctrine ou un projet de société
qui puisse réussir un jour à trouver l’adhésion de la population. Une lecture attentive des
différents projets de société proposés sur les sites 70 Internet des rébellions conduit à dire que
nous sommes en face des « rébellions copier–coller »71.
Le plus grand projet est le départ du « criminel, sanguinaire, dictateur, étranger Idriss
Déby » du pouvoir. A part cette hargne, cet acharnement à vouloir le départ de Déby du
pouvoir, il n’existe presque pas de projet de société des rébellions. C’est ce qui complique
davantage la réalisation d’un travail politique.
Outre cette inexistence de projet politique, il faut signaler que ceux qui sont aujourd’hui à
la tête des différentes formations ou coalitions rebelles ont été presque tous des « très proches
collaborateurs » du régime ; et donc comptables d’une partie de la gestion du pouvoir Déby.
Et Allazam Albassaty constate « Il y a parmi nous des voleurs des deniers publics, des
anciens fanfarons du régime [de Déby] en disgrâce avec ce dernier, des coupeurs de routes,
des marabouts ratés, une brochette assez grasse de crétins… Au lieu de chercher à vaincre
Déby, il faudrait d’abord se vaincre. Vaincre notre égoïsme, notre opportunisme, nos coups
bas ; en un mot vaincre notre morale politiquement criminelle… Je dirais même qu’ils [les
leaders politico-militaires actuels] sont à la limite très dangereux pour la république ; surtout
pour l’avenir de la jeunesse qu’ils dupent… » 72.
C’est pourquoi aujourd’hui aucun chef rebelle ne peut, de manière claire, établir sa part de
responsabilité quand il était aux commandes avec Déby. Chaque chef rebelle brandit, à qui
veut l’entendre, la responsabilité du président du MPS dans la dérive du pouvoir en place,
sans pourtant s’exprimer sur sa propre contribution. En expliquant leur part de responsabilité
70
Visiter les sites suivants : [Link]; [Link]; [Link];
[Link]; [Link]; [Link]; [Link]. Sur ces sites on peut
lire tout sur la vie politique tchadienne principalement sur les rebellions des dernières années. On y trouve des
analyses intéressantes comme celles dépourvues de considérations. Malheureusement ces sites ne restent pas
accessibles au public tchadien au niveau national du fait de l’accès à l’Internet au Tchad.
71
Nous utilisons l’expression « copier coller » pour exprimer les mêmes arguments évoqués par les différents
mouvements rebelles. Tous parlent du régime tyrannique, clanique et corrompu d’Idriss Déby. Cependant
aucun projet de société ne figure explicitement dans leur statut, mise à part l’instauration de la démocratie, lutte
contre la corruption. On se demande bien si les combattants connaissent ce pourquoi ils luttent.
72
Docteur Allazam [Link].
dans la gestion des affaires publiques par exemple, les différents chefs rebelles auraient, par
un travail politique, amené bien des personnes, même les plus sceptiques, à soutenir leurs
actions. Une telle auto-évaluation des leaders politico-militaires établirait la confiance entre
les insurgés et la population. Mais il n’en est point question. Ce qui, au demeurant, rend très
difficile la collaboration entre les populations et les rebelles dans les zones sous leur contrôle.
Le plus gros perdant de la vague des rébellions et des répressions successives qui en
ont résulté est la population civile. Elle reste la cible tant des actions des forces
gouvernementales que celle des rebelles.
D’ordinaire les rebellions tchadiennes ont comme base arrière la localité dont sont
issus leurs chefs. C’est là où le recrutement des combattants se fait et où le quartier général
tente de prendre place. Ce processus d’installation de la rébellion ne reçoit pas forcement
l’adhésion des chefs traditionnels et religieux locaux.
Ce climat de suspicion fait parfois naître un sentiment d’animosité entre ces derniers et
les rebelles. Ce qui conduit souvent les rebelles à installer une « administration bis », visant
au besoin, à destituer tous les détenteurs du pouvoir local qui ne veulent pas coopérer.
A ce climat d’animosité s’ajoutent « les impôts parallèles »73 que les paysans doivent
payer et l’enrôlement forcé de leurs progénitures. Cette situation rend délétère la collaboration
rebelles-populations, car faute de travail politique préalable, la population n’arrive toujours
pas à comprendre les motifs de l’insurrection et pourquoi elle doit y contribuer.
incursions rebelles, n’épargnent parfois pas les populations civiles. En 1991, lors de
« l’affaire Maldoum Bada Abbas », une chasse aux sorcières a été menée contre la
communauté Hadjaraï74. Pendant la lutte opposant les insurgés du CSNPD et les forces
gouvernementales, des exactions ont été commises sur les populations civiles dans les zones
où les rebelles ont trouvé refuge75. C’est encore le cas des massacres des Ouaddaiens
Ninguilim lorsque certains leaders du Ouaddaï ont réagi aux actes d’humiliation et de torture
dont ils ont été victimes. Ces derniers temps, cette pratique ne peut plus revêtire le qualificatif
« erreur des forces de l’ordre », ou « bavure », expression chère à Ahmed Hassaballah
Soubiana, mais correspond plutôt à un système pensé pour humilier et éliminer telle ou telle
communauté dont les membres ont choisi la voie armée. Les ratissages réalisés dans le Dar
Tama suite aux affaires de FUC 76 constituent un autre exemple récent assez éloquent de cette
pratique.
Devant l’effritement des rapports avec leur fief, en partie dû aux pressions exercées
par les forces armées gouvernementales ainsi qu’aux mauvaises relations que les rebelles
entretiennent avec leurs bases, les chefs rebelles sont contraints de signer les accords de paix
pour sauver leur honneur.
74
Fédération Internationale des Droits de L’Homme, Liste de préoccupation sur la situation des droits de
l’homme au Tchad, 94eme session du Comité des droits de l’homme,13-31 decembre2008, Genève, Rapport.
Consultable sur le site : [Link]
75
Lire Robert Buijtenhuijs, la conférence nationale souveraine, op. cit. p133 et suivant.
76
International Crisis Group , Tchad : la poudrière de l’Est, Rapport Afrique n°149, avril 2009.
Section 2 - Les accords de paix comme droit d’accès aux richesses nationales
Personne aujourd’hui ne peut s’opposer à la sortie d’une crise armée. C’est l’explication
du travail de médiations ou de bons offices entrepris auprès des belligérants pour leur
permettre d’harmoniser leur point de vue afin d’aplanir leurs divergences. En soi, négocier et
signer un accord de paix reste salutaire.
Toutefois dans le contexte insurrectionnel tchadien, la conclusion des accords de paix
ressemble beaucoup plus à un tremplin pour accéder aux postes juteux dans l’administration
publique, donnant droit au partage de richesses nationales (A). De plus, les accords de paix
participent à favoriser l’émergence et la consolidation de la culture de l’impunité (B).
77
Cette considération est à atténuer car depuis 2005 les soutiens de la Chine à certaines forces rebelles
s’expliquent par les promesses de contrat de l’exploitation de pétrole passées entre les rebelles et la Chine.
Toutefois, il convient de souligner que cette situation s’est estompée depuis que le pouvoir de N’djamena a
renoué les relations diplomatiques avec la Chine populaire.
des chefs rebelles trouvent dans les accords de paix un moyen de se faire entendre et d’obtenir
certains avantages qu’ils ne peuvent avoir par la prise des armes.
C’est ainsi que la question de partage de postes ministériels et autres avantages
occupent une place prépondérante lors des négociations. Preuve en est, la quasi-totalité des
chefs rebelles ont été promu ministres lorsqu’ils ont accepté de rendre les armes. La classe
dirigeante de la formation ayant signé l’accord est récompensée par les postes de
responsabilité (direction des douanes, direction des impôts, direction de la police) et par des
rétributions monétaires. Certains combattants ralliés sont d’office affectés dans les effectifs
des officiers de police ou de la gendarmerie, d’autres par contre vont grossir les rangs de la
fonction publique et ce, sans aucune véritable qualification. La kalachnikov permet de gravir
plus rapidement les échelons de l’Etat que l’école ou le stylo. La rébellion devient un
ascenseur social ; c’est ce qui facilite le recrutement massif des enfants 78. Cette pratique tend à
s’institutionnaliser au Tchad. Elle n’est certes pas nouvelle 79, mais sous Idriss Déby, elle se
produit de manière récurrente.
Une fois les postes partagés, le gros des combattants est laissé à son triste sort dans les
camps de cantonnements. Les chefs ont pour préoccupation l’adoption de la loi d’amnistie
synonyme d’impunité.
78
Remadji Beguy, « les enfants soldats. Le phénomène persiste », Tchad et Culture, n° 258
79
L’histoire politique du Tchad recèle d’exemples, à ce sujet lire Mohamed Tétémadi Bangoura, violence
politique op. cit.
80
Gérard Cornu, Vocabulaire juridique, Association Henry Capitant, Paris, PUF, édition de 1992.p.49
selon Stéphane Gacon, « un processus juridique surprenant par l’effet radical qu’il impose :
on oublie tout, rien ne s’est passé »81. Et dans cette logique, elle doit être l’émanation du
peuple, ce qui justifie son origine législative. C’est la loi d’amnistie qui est votée par le
parlement. Elle est un acte du parlement qui a pour but d’exonérer de toutes responsabilités
les rebelles pour les actes commis dans la rébellion afin d’éviter d’éventuelles poursuites.
Notion de droit public pénal, l’amnistie se distingue de la grâce présidentielle qui permet au
président de la République, dans certaines conditions, d’accorder la remise ou la modération
des peines définitives.
Selon les termes de Stéphane Gacon82, « l’amnistie a une utilité première et
immédiate, celle de la pacification définitive, de la volonté affirmée d’un retour à la
normale ». Il est admis que les effets de l’amnistie participent à la réconciliation du corps
social, et constituent un artifice pour pouvoir vivre ensemble après la lutte ; mais les effets de
l’amnistie font apparaître une autre question, celle de l’impunité.
En effet, il faut admettre que de graves soupçons de détournement de deniers publics
et de violations massives des droits humains pèsent sur certains chefs rebelles. Et le retour à
la vie normale expose beaucoup de leaders politico-militaires aux poursuites si aux termes de
leur rébellion ils n’ont pas bénéficié d’une loi d’amnistie. C’est pourquoi dans les accords de
paix qu’ils signent, la question de l’amnistie apparaît aussi cruciale que celle du partage des
postes.
Par l’effet de l’amnistie, ils ne seront ni jugés, ni condamnés. Et partant des exemples
antérieurs de « va et vient » des rebelles, on constate que l’amnistie apparaît pour les rebelles
comme un moyen de se mettre à l’abri des poursuites.
Au lieu d’être un acte de pacification, l’amnistie au Tchad bascule plutôt vers
l’impunité, car les accords de paix durent seulement le temps que les uns et les autres affinent
leurs nouvelles stratégies. Pour les victimes des exactions commises par les rebelles,
l’amnistie apparaît comme un déni de justice, car leurs causes ne seront jamais élucidées.
L’impunité tend donc à devenir une règle car on peut tuer, voler et se rebeller pour voir ses
fautes absoutes.
Dans cette logique, l’acte de réconciliation ne peut pas apporter le sentiment de retour à la
normale mais participe à installer la méfiance au sein de la communauté où, parfois, la justice
privée est vivante.
81
Stéphane Gacon et Suzanne Citrou « Amnistie - Les contraintes de la mémoire officielle », in Oublier nos
crimes : amnésie nationale, spécificité française ? p.100
82
Stéphane Gacon, ibidem.
83
Même avec la crise du Darfour, c’est beaucoup plus la connexion de certains facteurs qui fait que de temps en
temps on évoque la situation tchadienne. Par ailleurs, si on vient à en parler, c’est lorsque les rebelles sont à la
porte de N’djamena. Mais le processus de réconciliation tchado-tchadien n’est guère intéressant. C’est beaucoup
plus la situation soudano tchadienne qui reste préoccupante eu égard aux conséquences humanitaires.
84
François Soudan, « le cancer tchadien », Jeune Afrique du 12 au 18 février 2008 pp17-18
délaissent ainsi leurs combattants cantonnés pour la plupart dans une zone en attendant le
déclenchement du processus de DDR. Ces ex-combattants livrés à eux-mêmes vivent dans des
conditions misérables. Dans cette situation, les arnaques de la population se multiplient ainsi
que l’intensification du phénomène de « coupeurs de routes ». Beaucoup de ces ex-
combattants, sous la direction de certains responsables, finissent par dénoncer l’accord et se
rallient une nouvelle fois à un autre groupe rebelle ou se constituent en une nouvelle faction ;
d’où les sigles « Rénové », « Tendance », « ailes » observés ça et là dans les formations
rebelles tchadiennes. Ils sont les déchus de l’acte de réconciliation. C’est un cycle infernal où
l’on est gagnant que pour un temps relativement court.
Cependant les chefs, loin de transformer leur mouvement en une formation politique,
préfèrent fusionner avec le parti au pouvoir, le MPS. Cette option leur permet de conserver
les privilèges qu’ils viennent d’obtenir.
Du point de vue gouvernemental, c’est l’éternelle question de finance qui est mise en
avant pour ne pas procéder au programme de DDR. S’il est vrai que les finances font parfois
défaut, il n’est pas à exclure la mauvaise volonté des dirigeants à respecter les accords de
paix. Sinon comment comprendre que tous les accords de paix signés sous Idriss Déby ont
connu ou connaissent pratiquement le même sort ? Il apparaît que les accords de paix
s’analysent beaucoup plus du côté gouvernemental, comme une stratégie de guerre visant à
affaiblir ou à dissuader toutes tentatives de nouvelles rébellions.
Et comme il n’existe pas de cadre de suivi des accords, il est impossible d’évaluer
l’évolution des anciens accords pour voir si le fait de signer un accord au Tchad est synonyme
de rétablissement de la paix ou plutôt un facteur engendrant l’instabilité.
Au demeurant, les accords de paix constituent une porte d’accès à la richesse nationale
pour beaucoup de groupes rebelles. Par contre, la rébellion apparaît parfois comme un acte de
vengeance pour d’autres groupes.
Si l’époque de la prise du pouvoir par les armes au Tchad semble revoulue comme le font
remarquer Jean Marc Balencié et Arnaud de la Grange 85, on se pose la question du bien fondé
de la naissance tout azimut de mouvements rebelles au Tchad aujourd’hui. Il est vrai que
l’aboutissement de la prise du pouvoir par un mouvement armé résulte de la combinaison de
plusieurs facteurs : la bonne organisation du mouvement, l’aide extérieure, le programme
politique, etc.
Cependant se rebeller peut aussi suivre d’autres logiques si les facteurs sus cités ne sont
pas réunis. C’est la logique revanche (Section 1). Mais la naissance de la rébellion peut aussi
s’analyser comme une œuvre ou une stratégie élaborée par le régime pour pérenniser son
règne (section 2).
La construction du régime d’Idriss Déby s’est faite en deux temps. Il a d’abord été construit
sur l’alliance de Bamina, puis sur la solidarité Béri. Mais ces phases successives de
sédimentation du régime n’ont pu résister aux ambitions personnelles de certains caciques et à
la volonté de Déby d’être le seul maître à bord. De cette situation, chaque acteur se positionne
85
Jean Marc Balencié et Arnaud de la Grange, les nouveaux mondes rebelles, [Link] p.165
rébellion au Darfour alimentée par la solidarité Béri. Sans l’appui des forces françaises et les
querelles sourdines qui traversent les coalitions des mouvements armés tchadiens, la stratégie
aurait pu porter ses fruits.
Mais une question vient à l’esprit quand on regarde le paysage des rebelles tchadiens
aujourd’hui. Les rebellions actuellement en activité ne sont elles pas une stratégie élaborée
par le pouvoir d’Idriss Déby pour se pérenniser au Pouvoir ?
Tous les chefs de mouvements rebelles en activité aujourd’hui au Tchad ont été des
courtisans, voire des proches collaborateurs d’Idriss Déby. A ce titre, ils connaissent mieux
que quiconque les tares de la gestion et le fonctionnement du pouvoir d’Idriss Deby. Et les
déceptions qu’ils éprouvent à l’encontre de Deby sont profondes et justifient, au delà des
griefs personnels, le désastre que traverse le pays. Mais, en dépit de cette bonne connaissance
du régime, ces chefs rebelles reproduisent à l’identique les maux du régime qu’ils combattent.
En effet, à regarder de près les faits qui justifient l’échec des coalitions rebelles, on
trouve la querelle des personnalités entre certains chefs des mouvements rebelles et leurs
ambitions personnelles.
Données difficiles à saisir puisque souvent inavouées, les querelles de personnes et les
ambitions personnelles occupent une place importante dans l’analyse des échecs des
coalitions rebelles tchadiennes. Tous les chefs rebelles inscrivent leur lutte dans le combat
pour l’instauration de la démocratie, lutte contre l’arbitraire, le clanisme, la corruption et le
respect des droits humains, etc. Mais l’aboutissement de cette lutte nécessite parfois des
concessions, des sacrifices, et aussi une mise entre parenthèse des ambitions personnelles.
Or, on s’aperçoit que dans le monde rebelle tchadien, faire des concessions relève de
la pure spéculation. Chaque chef rebelle se positionne. Il estime toujours être celui qui peut
représenter au mieux toutes les autres sensibilités lorsqu’il s’agit de fédérer les différentes
factions rebelles en une alliance ou coalition. Chacun se voit chef et oublie que c’est dans
l’union qu’il est possible de constituer une alternative crédible au régime en place. Et cette
situation s’observe facilement depuis le début du règne Deby.
Quelques exemples méritent d’être circonscrits. La première coalition des insurgés
zaghawa n’a pas tenu, suite aux querelles de leadership persistantes entre Timane Erdimi,
Yaya Dillo (aujourd’hui rallié au pouvoir) et Abakar Tollimi. Les deux premiers étant Bidéyat
et le second Borogate.
La deuxième coalition créée en avril 2006 entre le FUC et le RAFD n’a pas non plus
durée. Elle fut courte car le FUC avait choisi en avril 2007 d’attaquer seul N’djamena sans
tenir compte de l’avis des autres forces composantes de la coalition.
Après la défaite du FUC, une coalition regroupant l’UFFD, L’UFFD-F, le RFC, L’UFCD et la
CNT vit le jour. Elle s’est très vite fissurée après les accords de Syrte en Libye. Al-Jineid,
chef de la CNT, quitte la coalition et regagne N’djamena. Aux conflits de leadership,
s’ajoutent les clivages ethniques.
L’une des accusations récurrentes du pouvoir de Déby est la base clanique ou ethnique
de son pouvoir. Tous ses détracteurs s’accordent à reconnaître qu’Idriss Déby assoit son
pouvoir sur son ethnie, son clan ; ce qui explique les mécontentements tous azimut dont il est
l’objet.
Curieusement, toutes ces personnes qui dénoncent la volonté de Deby à avoir comme
critère important de sa gouvernance l’ethnie, n’échappent elles non plus à cette logique.
En effet, il n’est de secret pour personne que toutes les rebellions actuellement au
Tchad ont leurs bases et leurs fiefs dans les régions dont sont issus leurs chefs respectifs. De
même, tous les postes de commandements de factions rebelles se trouvent soit entre les mains
des cousins et frères du chef du mouvement, soit dans le cercle de l’ethnie. Cette
configuration ethnique des rébellions explique les difficultés qu’éprouvent celles-ci à
harmoniser leur point de vue et à avoir une audience nationale. Nous sommes loin de la lutte
armée comme une continuité de la lutte politique par d’autres moyens, postulat cher à
Clausewitz.
Par ailleurs, la configuration ethnique obéit parfois à des antagonismes historiques qui
règnent entre telle ou telle ethnie. Cette situation apparaît de plus en plus établie depuis que
l’aire géographique de la rébellion se concentre vers le Nord-Est et l’Est du pays. Cette
concentration de la rébellion dans cette partie du pays trouve ses sources dans l’histoire du
peuplement de cette partie du territoire87. A titre d’exemple, nous prenons le tandem Tama -
Zaghawa.
En effet, l’animosité entre les Tama, (vivier producteur des combattants du FUC) et les
Zaghawa (au pouvoir et en rébellion) trouve ses origines dans la conscience collective de rejet
mutuel de ces deux couches de population. Ces deux communautés véhiculent des préjugés
qui sont tenaces. Ces préjugés alimentent et compliquent la situation du conflit actuel. A Iriba
(considéré comme fief des zaghawa) les Tama sont vus comme des esclaves et les serviteurs
des zaghawa. A Guereda (capitale du Dar Tama) les zaghawa ont une réputation de voleurs,
de paresseux et de cupides88.
A cette considération de mépris réciproque entre les deux communautés vient
s’ajouter le fait que c’est un zaghawa qui est au pouvoir central au Tchad. Cet élément va
exacerber le climat déjà morose et délétère qui règne au sein de ces deux communautés. Fort
des appuis de leurs frères installés au palais à N’djamena, certains zaghawa n’hésitent pas à
commettre des exactions contre la population civile d’origine Tama. Ces actes ne seront
jamais punis et engendrent des frustrations au sein de la communauté Tama. C’est en réponse
à ce climat « d’impunité » et « supériorité » des zaghawa que certains officiers Tama se
87
Gérard- François Dumont, « géopolitique et populations au Tchad »,Outre-Terre,2007/3 n° 20 pp.263-288
88
Pour plus d’informations, lire Jérôme Tubiana, la guerre par procuration entre le Tchad et le Soudan et la
« Darfourisation » du Tchad : mythe ou réalité, [Link] . Ou encore lire Crisis Group, Tchad : la poudrière de
l’Est, Rapport n°149, 15 avril 2009, p.5-8.
rebellent. C’est l’explication première que l’on pourrait fournir à la naissance des
mouvements rebelles d’obédiences Tama (de l’ANR à RDL puis FUC). Ce climat explique
aussi les difficultés de Mahamat Nour, responsable du FUC, à avoir une entente solide avec
les rebellions d’obédience zaghawa (le RFC, le SCUD) d’une part, et à consolider la paix
avec Idriss Deby quand il avait signé l’accord de paix, de l’autre.
Vient ensuite le tandem Zaghawa- Gorane. L’animosité Zaghawa- Gorane remonte à
la perte du pouvoir des seconds au profit des premiers. En effet, sous Hisseine Habré, les
Goranes avaient tous les privilèges. Mais cette situation n’existe plus depuis que le pouvoir
s’est déplacé chez les zaghawa. Les Goranes qui le digèrent très mal veulent à tout prix
reconquérir le pouvoir. Et les conflits Goranes-Zaghawa sont mûs par cette logique de
revanche. C’est pourquoi les chefs rebelles issus du milieu zaghawa conçoivent très mal
d’être sous le commandement Mahamat Nouri pour évincer un autre zaghawa du pouvoir.
L’échec des attaques menées par la coalition (Alliance Nationale) dirigée par Mahamat Nouri
aux portes de N’djamena en février 2008 résulterait de ces antagonismes ethniques sourdines
qui traversent la coalition.
En effet, sur le plan tactique, l’attaque lancée par l’UFDD sur N’djamena devrait
bénéficier du soutien de RFC. Mais la rivalité entre Nouri (Gorane) et Timane (Zaghawa) a
commencé à être visible lorsque la victoire semblait être à portée de main. Timane Erdimi
avait donné un contre ordre pour ne pas engager ses troupes en soutien des autres forces de la
coalition89. Cette division peut s’expliquer par le fait que les rebelles ne se sont pas entendus
sur celui à qui devait échoir la présidence.
Et le porte-parole de la coalition, Abderamane Koulamalah avait reconnu, quelques
jours après l’échec de la coalition sur les antennes de la Radio France Internationale, que
«l’opposition avait commis une erreur historique en ne s’entendant pas sur un gouvernement
d’unité nationale avant de prendre N’djamena »90. L’échec est également dû au caractère
circonstanciel, voire forcé, de la coalition qui a été relayé par les rebelles eux mêmes 91. Par
exemple, Timane Erdimi se voyait très mal contribuer à aider un Gorane à prendre le pouvoir
qui se trouvait entre les mains d’un zaghawa. Il préfère les disputes au sein du clan Bideyat à
ceux l’opposant à des Goranes. De plus, peut être qu’un beau jour viendra où la solidarité
89
Lire les notes de la page17 du Rapport n°144 de Crisis group
90
Voir Interview de Koulamalah, le 21 mars 2008. « Tchad, le manque cohésion a coûté la victoire aux
rebelles », [Link].
91
les chefs rebelles reconnaissent que l’enjeu de la coalition voulu par le parrain était de « faire tomber Idriss
Deby » et pour la suite « on verra ». voir Jeune Afrique, [Link]/ n°5116
zaghawa trouvera une issue à ses différends et lui permettrait de sauver la face. L’échec de
l’attaque de la coalition UFDD révèle aussi l’épineuse question de la synchronisation des
forces rebelles. Cette synchronisation sans laquelle les rebelles ne parviendront pas à
renverser la situation.
L’histoire des coalitions rebelles sous Idriss Déby montre qu’il n’y a jamais eu une
intégration des différentes factions lorsqu’elles sont parties à une coalition. En outre le plan de
stratégie adopté dans la coalition ne rencontre pas souvent les considérations des officiers de
certaines factions qui hésitent parfois à mobiliser leurs troupes.
Le constat qui s’impose aujourd’hui est que le conflit tchadien est un conflit de certaines
communautés à l’échelle local qui prend des proportions nationales du fait de son
instrumentalisation par les acteurs. Les rebellions comme projet national n’existent presque
pas. C’est pourquoi toutes les tentatives de fédérer les forces sont des échecs annoncés, car les
relents ethniques sont trop prégnants dans les stratégies des rebelles. Et Idriss Déby ne peut
que jouer sur ces aspects pour pouvoir diviser afin de mieux conforter sa position dominante.
§2- Les facteurs exogènes comme obstacle à l’éclosion des mouvements rebelles.
En février 2003 éclate dans la région du Darfour un conflit situé à l’ouest du Soudan.
Le Darfour compte 6 millions d’habitants dont les principaux tribus sont : les Four, les
Masalit et les Zaghawa. Au départ, le gouvernement soudanais considère ce conflit comme un
dérapage bénin, d’escarmouches tribales, menées par des cavaliers armés de lances, et se
querellant pour des rituelles histoires de puits et de pâturages. Mais très vite, cette
considération s’estompe car les racines du conflit sont profondes. Elles sont politiques ; car la
population se sent délaissée depuis près d’un demi siècle par les autorités de Khartoum. Et
c’est pour revendiquer une répartition des ressources et des richesses du pays que sont nés les
mouvements armés tel que l’armée de Libération du Soudan (ALS) 93 et le mouvement pour la
justice et l’égalité (MJE)94.
Bien que le conflit soit politique, les principaux acteurs mobilisent les facteurs
identitaires, notamment ethniques pour recruter les combattants. Devant la volonté du
gouvernement de Khartoum de venir à bout de ces mouvements par tous les moyens, le conflit
93
ALS a pour principaux dirigeants Abdel Wahid Mohamed Ahmed Nur, Khamis Abdallah Abakar et Minni
Arkoi Minawi.
94
Le mouvement est dirigé par Khalil Ibrahim Mohamed.
prend de l’ampleur et fait beaucoup de victimes. Selon les sources des Nations unies, le
conflit au Darfour a fait plus de 300 000 morts et plus de 2 millions de réfugiés au Tchad.
L’arrive massive des réfugiés soudanais constitue une autre source de problèmes pour le
Tchad déjà très instable politiquement. Ce conflit déborde et demande une intervention
internationale. Et devant cette situation, la communauté internationale, par le biais de l’ONU,
avait réagi en septembre 2007 par la Résolution 1778 (2007) pour permettre à la force
européenne (EUFOR) de se déployer dans la zone du Darfour. Elle fut remplacée par les
forces onusiennes depuis le mois de mars 2009 car son statut de force humanitaire ne lui
permettait pas de résoudre le conflit.
En dépit de la mobilisation de la communauté internationale, le conflit du Darfour est
loin de connaître une issue. C’est dans ce contexte de l’escalade de la violence au Darfour que
la Cour Pénale Internationale a lancé le 4 mars 2009 un mandat d’arrêt internationale contre le
président soudanais Oumar el-Bechir pour crime de guerre et crime contre l’humanité. Le
monde entier a prêté attention et les réactions positives 95 et négatives96 se sont multipliées.
L’annonce de ce mandat d’arrêt résonne comme un coup de massue dans le monde rebelle
tchadien, car le parrain doit dorénavant faire attention à ses engagements même s’il prétend
n’avoir pas peur du mandat d’arrêt international. La coalition des rebelles tchadiens de l’union
des forces pour la résistance (UFR), par la voix de son porte parole Abdermane Koulamalah,
exprime leur solidarité avec le président soudanais. Il affirme « ce mandat d’arrêt est injuste
et disproportionné. Le véritable coupable de la crise du Darfour est Idriss déby Itno (le
président du Tchad) qui a soutenu et organisé la rébellion au Darfour et a causé des dégâts
par un règne calamiteux. Oumar el-Bechir n’a fait que se défendre »97. Ces mots traduisent
bien un sentiment d’inquiétude chez les rebelles, car le mandat d’arrêt influencerait
dorénavant la position d’Oumar el-Bechir. De plus, l’existence d’une force onusienne à l’Est
du Tchad constitue un autre frein pour le développement de la rébellion.
La conjugaison de tous ces éléments forcent à croire que la logique de l’agression
soudanaise brandie par Idriss Déby Itno semble porter ses fruits. De ce fait, la rébellion n’a
pas beaucoup d’autres solutions que de négocier avec Déby. Abdermane Koulamalah n’exclut
pas l’opportunité quand il déclare « nous ne renonçons pas à notre ambition démocratique
95
Le point des organisations de défense des droits de l’homme, communiqué de la FIDH sur le mandat d’arrêt
contre le président soudanais, [Link]
96
La position de l’Union africaine relayée par le site d’Amnesty International, consultable sur [Link]
97
AFP cité dans le Jeune Afrique n°2535 du 9-15 août 2009.
par la voie du dialogue ou par la voie des armes. Nous privilégions encore le dialogue. »98
Cette déclaration fait apparaître la prise de conscience de la rébellion d’un certain nombre de
facteurs qui jouent en leur défaveur en sus des divisions internes qui traversent les
mouvements rebelles.
Si Oumar el-Bechir opère un revirement de ses positions et veut coopérer avec la
communauté internationale, afin de faire lever le mandat d’arrêt, les rebelles tchadiens
n’auront pas beaucoup de cartes en main. Privés d’appuis chinois et de soutiens soudanais, les
rebelles tchadiens se trouvent dans une véritable impasse et risqueraient fort de signer
n’importe quel accord de paix pourvu qu’il leur accorde une amnistie.
98
cf. Jeune Afrique [Link].
Conclusion générale
Bibliographie
1- Ouvrages
2- Articles et Revues
3- Rapports
* Amnesty International, L’union africaine refuse de coopérer à l’exécution du mandat d’arrêt
contre Oumar el Bechir, Rapport consultable sur le site [Link]
* FIDH, Le comité des droits de l’homme des nations unies préoccupés par l’inaptitude du
Tchad à lutter contre l’impunité, Rapport consultable sur le site [Link]
* International Crisis Group :
-Tchad : le retour de la guerre ? Rapport Afrique n°111 Nairobi/ Bruxelles Juin 2006 38p
-Tchad : un nouveau cadre de résolution du conflit, Rapport Afrique n°144 Nairobi/ Bruxelles
Septembre 2008, 54p
-To Save Darfur, Rapport Afrique, n°105 Nairobi/ Bruxelles, Mars 2006, 54p
-Tchad : la poudrière de l’Est, Rapport Afrique n°149 Nairobi/Bruxelles, Avril 2009, 53p
4- Cours
Cumin David,
- Séminaire de Stratégie, 2008-2009
- Acteurs non gouvernementaux, 2008-2009
Joubert Jean Paul, Dossiers de Séminaires et Travaux de Recherche, 2008-2009
Ramel Frédéric, Les théories contemporaines de la sécurité, 2008-2009
Remerciement a
Acronymes b
Dédicaces c
INTRODUCTION GENERALE________________________________________________2
A-Contexte____________________________________________________________3
B-La revue de littérature_________________________________________________4
C-Problématique_______________________________________________________7
D-Hypothèses__________________________________________________________8
E-Méthodologie________________________________________________________8
1-Modèle d’analyse___________________________________________________8
2-Justification du choix de l’étude________________________________________9
3- Technique d’investigation____________________________________________9
Articulation du travail________________________________________________10
PARTIE I : DE LA FROMATION AUX STRUCTURES DES REBELLIONS_________11
SOUS LE REGIME D’IDRISS DEBY__________________________________________11
Chapitre1 : Les rebellions de la période 1990 à 2000.______________________________12
Section1 Les facteurs de l’émergence des rébellions dans la périonde1990-2000.______12
§1 - La survivance des rebellions antérieures.________________________________13
A-La survivances des rebellions antérieures._______________________________13
B-Les férus de Hissein Habré.__________________________________________15
§2- La gestion du pouvoir politique par « les associés de Bamina ».____________15
A-Les associés de Bamina à l’épreuve de la gestion politique.________________16
B-Les exclus du pouvoir.______________________________________________19
Section 2- Les Mouvements ou formations rebelles en activité dans la période de1990 à
2000.__________________________________________________________________20
§1-Les structures des mouvements rebelles._________________________________20
A-La localisation des mouvements rebelles._______________________________21
1-Le Mouvement pour la Démocratie et le Développement -Forces Armées
Nationales Tchadiennes (MDD-FANT).________________________________21
2-Le Mouvement pour la Démocratie et le Développement- Forces armées
Occidentales (MDD FAO)___________________________________________21
4-Le conseil national de redressement(CNR)____________________________23
5- Le Forces Nationales de Résistance (le FNR)________________________23
6-Le Conseil de Sursaut National pour la Paix et la Démocratie CSNPD_______24