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J. A. Tihonov Les mouvements populaires en Russie au XVIIe siècle In: Cahiers du monde

Les mouvements populaires en Russie au XVIIe siècle

In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 3 N°3. Juillet-septembre 1962. pp. 486-504.

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Tihonov J. A. Les mouvements populaires en Russie au XVIIe siècle. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 3 N°3. Juillet-septembre 1962. pp. 486-504.

doi : 10.3406/cmr.1962.1521 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1962_num_3_3_1521

LES MOUVEMENTS POPULAIRES EN RUSSIE

AU XVIIe SIÈCLE

(Les guerres paysannes et les révoltes urbaines)

Le xvne siècle occupe une place importante dans l'histoire de la lutte de classe de la Russie féodale. Les vagues successives des manifestations ouvertes des grandes masses populaires, en premier lieu des paysans russes et des citadins contre leurs oppresseurs, constituent le trait caractéristique de cette époque. L'accentuation de la lutte de classe au xvne siècle était conditionnée par les progrès de l'économie naturelle et de la structure sociale. L'économie naturelle commençait à céder la place à la production marchande et à la circulation des marchandises. Les liens avec le marché qui se renforçaient sans cesse provo quaient de profonds changements dans la situation des masses travailleuses. Dans les conditions de la formation du marché russe, les paysans et les citadins commencent à se diviser en groupes opposés. Aux producteurs propriétaires de

grands ateliers et de manufactures, aux marchands, aux usuriers s'oppose une partie considérable des paysans et des artisans, dont l'économie indépendante est si minée qu'ils sont obligés d'aller travailler comme salariés dans l'industrie, l'agriculture et les transports. Toutefois dans la période initiale de la genèse du capitalisme en Russie la place prépondérante appartenait évidemment non pas aux formes bourgeoises mais aux formes féodales d'exploitation du peuple laborieux. Le développement en Russie du mode féodal de production conduisait au renforcement de la pro

priété

odaux sur leurs vassaux. Vers la fin du xvie siècle, le servage est confirmé dans tout le pays, et d'après le Code de 1649, il reçoit une forme juridique achevée. Les antagonismes, propres au régime féodal, avec l'apparition de phénomènes nouveaux dans l'économie s'accentuèrent encore davantage. La tendance irrésis tibledes féodaux à aggraver les impôts et les redevances des paysans-serfs était liée à l'essor du commerce intérieur et extérieur. Vers le début du xvne siècle, les

villes domaines des seigneurs et des monastères avaient, à peu d'exceptions près, disparu. Toutefois la pénétration des féodaux laïques aussi bien qu'ecclésias tiquesdans les bourgs « de l'État » continuait encore dans des proportions considérables. L'exploitation féodale de la population des villes, s'exprimait surtout par l'appesantissement croissant du joug fiscal. Tout le système des impôts, des redevances, des corvées, sous l'arbitraire administratif tout -puissant des voïvodes entravait le développement de l'industrie et du commerce des villes. La rigueur accrue de l'exploitation des masses laborieuses par les féodaux et l'État féodal aurait été impossible sans le développement de la production, l'échange et la circulation de l'argent. La classe des féodaux s'appropriait les

foncière de la noblesse russe et par conséquent à celui du pouvoir des fé

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fruits du labeur populaire ; l'État féodal, défendant les intérêts des propriétaires de serfs, utilisait à cet effet les biens matériels, enlevés au peuple asservi1. La lutte de classe ininterrompue entre les paysans et les citadins contre les féodaux et l'État féodal, la différenciation croissante au sein des communes paysannes et des bourgs n'ont pas seulement reflété les phénomènes nouveaux de la vie sociale et économique mais ont déterminé le développement historique de la Russie au xvne siècle. Les guerres paysannes et les soulèvements des villes furent l'expression la plus éclatante de la protestation populaire. Nous n'avons pas la possibilité de nous arrêter ici sur l'exposition concrète du processus des mouvements populaires. Nous devons nous borner à examiner sous un aspect général les questions suivantes : les forces agissantes au sein de ces mouvements ; leur idéologie et leur programme ; l'organisation du command ement, de la direction, des liens entre les paysans insurgés et les citadins ; la cause de la défaite des mouvements et leurs conséquences. L'ère des mouvements populaires au xvne siècle s'ouvrit par une grandiose guerre paysanne, durant laquelle éclatent de nombreuses révoltes dans les villes. La publication de l'ouvrage capital de I. I. Smirnov sur le soulèvement de I. I. Bolotnikov4, la publication par A. I. Kopanev et A. G. Mankov d'un recueil complet des sources relatives au sujet8 et la discussion que ce livre a soulevée parmi les historiens soviétiques4 a entraîné l'étude approfondie de nombreux aspects essentiels de la question. Particulièrement intéressant est le point de

Voir Essais d'histoire de l'U.R.S.S. Période féodale. Fin du XVe-début du

XVIIe siècle, sous la rédaction de A. N. Nassonov, L. V. Čerepnin, A. A. Zimin, Moscou, 1955 > Essais d'histoire de l'U.R.S.S. Période féodale du XVIIe siècle, sous la rédaction de A. A. Novossel'skij, N. V. Ustjugov, Moscou, 1955. Voir

également A. A. Preobraženskij et J. A. Tihonov, « Bilan de l'étude de la période initiale de la constitution du marché russe (xvne siècle) », Voprosy istorii (Questions d'histoire), 1961, n° 4, pp. 80-109.

1. 1. Smirnov, Le soulèvement de Bolotnikov, 1606-1607, Moscou, 1951. Voir

également 1. 1. Smirnov, Bref essai de l'histoire du soulèvement de Bolotnikov, 1953.

L' Insurrection de I. Bolotnikov. Documents et matériaux, par A. I. Kopanev

et A. G. Mankov, Moscou, 1959, précédé d'un article de I. I. Smirnov intitulé :

« Aperçu des sources relatives au soulèvement de Bolotnikov ».

V. I. Lebedev, « A propos du caractère des mouvements paysans en

1.

2.

3.

4.

Russie aux xviie-xvme siècles », Voprosy istorii (Questions d'histoire), 1954, n° 6, pp. 90-98 ; R. V. Ovčinnikov, « A propos de la période initiale du soulève

mentde 1. 1. Bolotnikov », ibid., 1955, n° 1, pp. 1 16-120 ; 1. 1. Smirnov, «Histoire

du soulèvement dirigé par Bolotnikov », ibid.,

V.

68-79 ;

A.

période féodale en Russie (jusqu'au début du xixe siècle) », par les historiens soviétiques, ibid., 1957, n° 12, pp. 135-160 ; A. A. Zimin, « Quelques questions de l'histoire de la guerre paysanne en Russie au début du xvne siècle », ibid., J958, n° 3, pp. 97-113 ; S. S. Lourie, « Sur le soulèvement de Hlopok », Istorija S.S.S.R. (Histoire de l'U.R.S.S.), 1958, n° 4, pp. 131-132 ; I. I. Smirnov, « Sur certaines questions de l'histoire de la lutte des classes dans l'État russe au début

ticularités

Kadson, N. I. Sergeeva et T. P.

1955,

10,

pp.

111-116 ;

V. Mavrodin, I. Z.

Rjanikova, « Des par

1956,

2,

pp.

des guerres paysannes en Russie », ibid.,

A. Zimin et A. A. Preobraženskij, « L'étude de la lutte de classe pendant la

du xviie siècle », Voprosy istorii (Questions d'histoire), 1958, n° 12, pp. 116-131 ; « Sur certaines questions controversées de la lutte de classe dans l'Etat russe du xvne siècle », ibid., pp. 204-208 ; V. I. Koreckij, « De l'histoire de la guerre

1 18-137 ;

R. V. Ovčinnikov, « Certaines questions de la guerre paysanne du début du

xvne siècle », ibid., 1959, n° 7, pp. 69-83 ; I. M. Sklar, « De l'étape initiale de la

paysanne en Russie au début du xvne siècle », ibid., 1959, n° 3, pp.

première guerre paysanne en Russie », ibid.,

guerre paysanne dans l'État russe au début du xvne siècle (Compte rendu de

90-101 ; « De la

discussion) », ibid., 1961, n° 5, pp. 102-120.

i960, n° 6, pp.

J. A. TIHONOV

vue de A. A. Zimin sur l'élargissement des cadres chronologiques de la guerre paysanne, dans le cours de laquelle le soulèvement de I. I. Bolotnikov est le point culminant de la lutte de classe. Soutenant les prétentions des féodaux sur la terre et le labeur des paysans, l'État russe centralisé par une série d'actes législatifs et par un nouveau recens ementde la population en 1581-1592, consacra et étendit le servage sur l'ensemble du territoire. La paysannerie répondit à l'offensive des féodaux par une puissante explo sionde la lutte de classe, qui prit la forme d'une guerre paysanne. Si auparavant les révoltes des paysans contre certains féodaux étaient locales et isolées dans

le temps, en riposte à l'établissement du servage à l'échelle nationale, les foyers isolés se réunirent pour former un incendie général, qui gagna une partie consi

dérable

Auparavant, les révoltes locales ne pouvaient même pas toucher les paysans des domaines féodaux voisins. Lorsque la paysannerie se souleva avec l'intention de détruire en entier le système d'exploitation du servage, ce qui ne pouvait se réaliser que par la prise du pouvoir dans le pays, le reste de la population ne pouvait rester neutre à l'égard d'une telle guerre civile. La paysannerie constitua la force principale dans les luttes de classes du début du xvne siècle. Parmi les classes laborieuses, éprouvant le joug féodal, se joignirent aux paysans les serfs, les cosaques, les hommes d'armes engagés au service militaire de l'État dans les régions sud, les citadins des villes du sud, dont beaucoup étaient originaires des campagnes et n'avaient pas cessé de s'adonner à l'agriculture. Le trait particulier de la guerre paysanne du début du xvne siècle est la participation des serfs. Dans les mouvements populaires qui suivront, ils ne représenteront pas une force réelle importante. Ceci est lié à l'abaissement du

du territoire. La population du pays se divisa en deux camps adverses.

rôle des serfs dans l'économie et l'armée féodales, ce qui entraîna la fusion de cette catégorie de la population asservie avec la paysannerie au cours des années 70-80 du xvne siècle. Toutefois au début du xvne siècle les serfs étaient encore nombreux. Ils formaient une importante partie de la milice noble, car les nobles en règle générale venaient à l'armée avec leurs serviteurs armés. D'autre part, durant les années de famine (1601-1603) ayant précédé la guerre paysanne, les représentants des masses peu fortunées de la population de la ville et de la cam pagne, menacés de mourir de faim venaient se mettre sous le pouvoir des féodaux. La participation active des serfs dans la guerre paysanne a trouvé son expression dans le programme et les actes des insurgés. Les serfs, instruits dans l'art de la guerre ainsi que les cosaques et les hommes d'armes introduisirent dans l'armée des paysans révoltés certains traits de l'organisation militaire. Les boyards et la noblesse de Moscou représentaient les forces adverses prin

cipales.

révoltés. (On ne possède pas de renseignements sur la participation du bas clergé à la guerre paysanne.) Quant au reste de la noblesse, surtout les petits propriétaires, sa position resta flottante. Celle du Midi et de la Volga qui luttait contre le gouvernement du tsar Vasilij Šujskij, s'efforçait de satisfaire ses aspi rations locales. Elle était alors contre l'asservissement total des paysans précis émentpour la raison que les paysans fugitifs du centre refluaient vers les confins méridionaux. A cette époque, les nobles espéraient se mettre à la tête d'un mouvement de paysans et de serfs et le détourner de la lutte antiféodale, pour le mettre au service de leur lutte intestine au sein de leur classe. Comme on a pu le constater d'après les documents trouvés par V. I. Koreckij et provenant du camp des insurgés, les nobles de la région de la Volga réussirent à prendre en mains le commandement du mouvement des paysans russes et des citadins et des peuples non russes. Mais voyant échouer leurs desseins, les nobles, qui se

L'Église orthodoxe russe prit une position nettement hostile envers les

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trouvaient dans l'armée de Bolotnikov prirent le chemin de la trahison, ce qui contribua pour beaucoup à l'insuccès des insurgés à Moscou. L'hétérogénéité sociale de l'armée de I. I. Bolotnikov au fur et à mesure du développement de la lutte conduisait à la division de classe entre paysans et nobles. La trahison des contingents nobles fut néfaste non seulement du point de vue militaire mais aussi du point de vue politique, car en semant la désunion au sein de l'armée de Bolotnikov elle poussait les couches instables à rompre avec les paysans. Cette hétérogénéité favorisa l'apparition d'aventuriers politiques, qui menaient une action contraire aux plans des paysans insurgés. Ainsi, I. I. Smirnov suppose avec raison que I. I. Bolotnikov ne put entreprendre une seconde campagne contre Moscou à cause des menées contraires des princes G. P. Šahovskoj et A. A. Teljatevskij. Une des raisons de la défaite du soulèvement de 1. 1. Bolotnikov c'est qu'il ne fut pas soutenu par la population des grandes villes des régions de Moscou et du Pomorie. Néanmoins, il y eut au cours de ces années des soulèvements dans les villes. La lutte atteignit son point culminant à Pskov et à Astrahan. Dès le xvie siècle dans toute une série de soulèvements urbains on pouvait noter la tendance des couches exploitées à lutter contre les féodaux et également contre l'oligarchie des riches6. Dans les insurrections de Pskov6 et d'Astrahan, cette

division urbaine s'est manifestée plus nettement. Le courroux des habitants de Pskov n'était pas seulement dirigé contre l'administration du tsar, mais aussi contre les marchands A. Hozin, S. Velikij, G. Ščukin et d'autres. Peu après le début du soulèvement des streltsi et des artisans, beaucoup de marchands s'enfuirent d'Astrahan dans le camp du voïvode du tsar F. I. Šeremetev. Ce n'est pas par hasard que I. I. Bolotnikov, assiégeant Moscou, comptait sur l'aide des habitants pauvres des villes. Un étranger, contemporain de ces événements, écrivait : « le menu peuple » dans la capitale « était très inconstant et prêt à la

révolte

l'armée

».

La lutte

dans

les

villes ne

cessa pas après la défaite de

paysanne. C'est ainsi qu'à Jaroslav « le bas peuple » soutint le faux Dmitri II,

tandis que les nobles et les hautes couches des citadins s'enfuyaient. L'idéologie de la guerre paysanne prit un caractère tsariste. Le monarchisme naïf des paysans découlait de leur position économique et sociale. L'armée de

Bolotnikov marchait sur la capitale pour renverser le tsar Vasilij Šujskij et mettre sur le trône « le tsar Dmitri ». Selon I. 1. Smirnov, à la différence des guerres paysannes de l'Europe occidentale, la part des conflits religieux, dans

servit

celle de Russie est inexistante ; le mot d'ordre : pour « un bon tsar » lui

de prétexte idéologique. En tous cas, un tel point de vue est sans aucun doute juste en ce qui concerne la guerre paysanne du début du xvne siècle. D'après A. A. Zimin, l'Église dominante avait dès le xvie siècle écrasé les hérésies et au début du xvne siècle faisait front contre le peuple soulevé.

L'essentiel du programme du soulèvement de I. I. Bolotnikov, comme le montrent les travaux de I. I. Smirnov, résidait dans l'abolition du servage et la liquidation du joug féodal. A l'arrivée des insurgés le village était libéré du pou voir du seigneur, ses terres et ses biens distribués aux paysans, les documents et les signes matériels de la propriété féodale sur la terre étaient détruits : les serfs devenaient libres. Il est dit dans l'épître du patriarche Hermogène, que les par

tisans

serfs des boyards de mettre à mort leurs maîtres avec leurs femmes, leur pro-

de Bolotnikov « écrivent à Moscou leurs maudites feuilles et ordonnent aux

5. Voir S. V. Bahrušin, Œuvres scientifiques, t. I, Moscou, 1052.

6.

Voir M. N. Tihomirov, « Récits de Pskov sur la guerre paysanne en

Russie au début du xvne siècle », Contribtttion à l'histoire des idées sociales et politiques. Recueil d'articles pour le 75e anniversaire de l'académicien V. P. Vol-

gin, Moscou, 1955, PP- 181-189.

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mettent leurs domaines, et ordonnent à toutes sortes de brigands et de va-nu- pieds de tuer les marchands, de piller leurs biens, invitent le « bas peuple » à les rejoindre et veulent lui donner les grades de boyards, de voïvodes, ďokolniči et de djaks »7. Nous trouvons dans les sources peu de renseignements sur les essais d'organi sationdu pouvoir de l'administration et des communications entre les diverses régions faits par les insurgés. Ainsi, on connaît les liens épisodiques des armées, luttant le long de la Volga, avec Putivlo et Kolomna. Les forces qui assiégeaient Novgorod avaient leur centre à Arzamas. Les habitants d'Astrahan révoltés créèrent leurs organes du pouvoir, notamment un tribunal. Étant donné la fidélité à l'idée du « tsar » de la paysannerie et des imposteurs qui liaient partie avec elle, il est permis de penser que dans leurs tentatives d'or ganisation du pouvoir les insurgés copiaient les formes extérieures des institu tionset de l'ordre féodal de l'État russe, avec qui ils étaient en lutte. Rappelons que Bolotnikov promettait dans ses proclamations d'élever au rang de boyard, ďokolniči et de nommer voïvodes et djaks ceux sans doute qui se mettraient à la tête du soulèvement des Moscovites contre Šujskij. C'est en ceci que se manifestait le caractère incertain et limité des objectifs de la guerre paysanne. Les paysans étaient impuissants à créer leurs propres organes du pouvoir, diffé rents de ceux des féodaux et qui auraient contribué au développement de la lutte contre le servage. Les rapports de forces entre les classes qui s'établirent au cours de la guerre paysanne, entraînèrent la défaite des insurgés. L'union de toutes les couches des classes dominantes, pleinement conscientes de la gravité de leur situation, la passivité des artisans formant l'essentiel de la population des bourgs, qui ne se joignirent pas au mouvement populaire assurèrent la supériorité à Vasilij Šujskij. En raison de son caractère anarchique et dispersé, de sa faible organisation, le coup porté par les paysans révoltés au régime féodal s'avéra plus faible qu'il ne le fallait pour la victoire. L'idéologie tsariste entravait l'action des paysans attendant leur affranchissement du « tsar légitime Dmitri », et rendait imprécis les objectifs de la guerre paysanne. L'hétérogénéité sociale des insurgés minait leur unité. On n'a pas encore suffisamment éclairci les conséquences de la guerre pay

J- A. TIH0N0V

sanne

même de la défaite des paysans ne pouvait que contribuer à la conservation et au renforcement de la féodalité et du servage, créé à la fin du xvie-début du xvne siècle. D'autre part, les milieux dirigeants tenaient compte dans leur politique du danger redoutable qu'était le mouvement des masses populaires. Ainsi, la création de régiments de la nouvelle ordonnance devait éliminer les serfs de l'armée et les empêcher de faire cause commune avec les paysans. Toutefois, les féodaux et leur État se rendant parfaitement compte du péril menaçant de la protestation paysanne n'osèrent pas poursuivre sur-le-champ leur pression. Bien plus, comme l'a montré A. A. Novossel'skij, le gouvernement tsariste devant la menace des conflits de classe dérogea aux normes cruelles de la législa tionde la fin du xvie siècle en instituant les « années de prescription » en ce qui concerne la recherche des serfs évadés. Les « années de prescription » permirent aux paysans et aux serfs, enfuis dans les régions du sud, foyer du mouvement, de s'affranchir du servage. Ainsi la guerre paysanne retarda la régularisation juridique du servage8.

du début du xvne siècle sous son aspect social et économique. Le fait

7. « L'insurrection de I. Bolotnikov. Documents et matériaux », op. cit., p. 197.

8.

la première moitié du XVIIe siècle. A l'académicien B. D. Grekov à l'occasion de

A. A. Novossel'skij, De l'importance des « Années de prescription » dans

son 70e anniversaire, Recueil d'articles, Moscou, 1952, pp. 178-183.

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49I

Même après la défaite de l'armée de Bolotnikov, la lutte de classes, bien que plus réduite, ne cessa pas complètement*.

que les souvenirs de la guerre paysanne res

taient encore vivants dans la conscience du peuple, à la fin des années 1620 et au début des années 1630. Beaucoup attendaient la répétition des événements orageux des premières années du siècle10. Comme le laissaient prévoir le réta blissement de l'économie féodale aux dépens des paysans plus cruellement exploités que jamais et l'aggravation sans mesure des impôts à la veille de la guerre de Smolensk (1632-1634) et durant celle-ci, l'insuccès de cette guerre contribua à accentuer les contradictions de classe. L'insurrection couvait à Moscou. L'effervescence de la capitale correspondait à l'action des paysans et des cosaques sur le théâtre des opérations militaires. B. F. Poršnev a montré de façon convaincante le danger que représentaient pour le gouvernement du tsar Mihajl Fedorovič les détachements « mutinés » d'Ivan Balaš, Annisim Čerto-

L, V. Cerepnin a montré

prud et autres. Sous la menace d'un soulèvement populaire, les milieux dirigeants conclurent un traité de paix avec la Pologne, au prix de concessions territoriales

condition que Vladislav renonce au trône russe11. A partir de 1630, au cours de plusieurs décades les mouvements populaires se manifestent par de nombreux soulèvements urbains (près de 30 d'après les calculs de P. P. Smirnov). Au cours de ces soulèvements on peut suivre avec

netteté le processus de délimitation sociale entre leurs participants, conséquence de l'hétérogénéité des « communes » urbaines. Au cours des soulèvements en 1632

à

à côte contre les voïvodes. Les principaux marchands d'Ustjug prirent part au sac des biens des voïvodes et à l'assaut du local où ils siégeaient. Le développe mentultérieur des contradictions sociales dans la ville russe rendit impossible une telle unanimité. On peut le voir nettement au cours des soulèvements de 1648, qui affectèrent presque tout le pays. L'acuité croissante des contradictions de classe, au milieu du xvne siècle, n'était pas un phénomène fortuit. Si le paysan souffrait de l'aggravation de sa condition sociale, sous les premiers Romanov, les nobles au contraire réclamaient toujours avec plus d'insistance l'asservissement complet de la paysannerie. Des couches dominantes des bourgs intensifiaient l'exploitation, tant des arti sans de ces localités que des hommes d'armes s'adonnant à des professions industrielles et commerciales. En outre les streltsi étaient mécontents de la création des régiments de la nouvelle ordonnance14.

à

Ustjug Velikij12 et en 163g à Totma1* tous les habitants des bourgs luttèrent côte

9. Voir I. S. Šepelev, La lutte de classe et de libération dans l'État russe (1608-1610), Pjatigorsk, 1957.

10.

L. V. Čerepnin, « Les troubles et l'historiographie du xvne siècle »,

Voir B. F. Poršnev, « La situation sociale et politique en Russie à l'époque

A. С Merzon, « Le marché d'Ustjug Velikij pendant le second quart

P. A. Kolesnikov, « Les soulèvements de Totma et du district de Totma

Mémoires historiques, n° 14, 1945, pp. 81-128.

11.

12.

13.

14.

de la guerre de Smolensk », Istorija S.S.S.R. (Histoire de l'U.R.S.S.), 1957,

n° 5, pp. 1 12-140.

du XVIIe siècle », dans l'ouvrage de A. C. Merzon et J. A. Tihonov, Le marché

d'Ustjug Veliki] au cours de la période de formation du marché national russe (XVIIe siècle), Moscou, i960, pp. 367-368.

au xvne siècle », L'État russe au XVIIe siècle. Nouveaux phénomènes dans la vie

sociale, économique, politique et culturelle, Recueil d'articles, Moscou, 1961, pp. 274-276.

M. N. Tihomirov, Le « Sobornoe uloSenie » et les soulèvements urbains du

milieu du XVIIe siècle, voir ; M. N. Tihomirov et P. P. Epifanov, Le « Sobornoe uloženie » de 1649, Moscou, 1961, p. 8.

492

J. A. TIHONOV

Comme le montre la grande monographie de P. P. Smirnov1*, cette flambée de la lutte de classe dans les villes russes et à Moscou dès le milieu du xvne siècle était provoquée par la pénétration économique des boyards et des monastères sur le territoire des bourgs, qui se traduisait par le nombre accru de leurs maisons particulières et des slobodě (faubourgs) francs d'impôts et des bourgs ; en outre, par la hausse des impôts directs en espèces après une tentative infructueuse d'augmentation de l'impôt sur le selu. Et c'est pourquoi le mouvement était avant tout mené contre la ligue dirigeante, ayant à sa tête le boyard B. I. Moro- zov. Le fait n'en est que plus remarquable qu'au cours des actions des féodaux pour s'assurer la domination des bourgs, la lutte des couches les plus pauvres de la population contre les groupes dominante se manifestait vivement. Pen dant les troubles de 1G46-1648 le bourg de Totma et son district firent front commun contre les redevances féodales dont le poids était devenu intolérable. En même temps, les pauvres des villes se soulevaient contre les accapareurs, les paysans pauvres contre les richards". Le 9 juillet 1648 un soulèvement éclata à Ustjug Velikij. Les notables du bourg et du district, dont les représentants étaient à la tête de la commune, étaient mécontents des redevances que lui imposait l'administration du voïvode. Toutefois, leur action se bornant à des pourparlers restait dans les cadres légaux. Tout autre fut la conduite des artisans, des petits marchands, des éléments plébéiens, soutenus par les paysans et une partie des streltsi. La haine des insurgés ne se porta pas seulement contre le pouvoir des féodaux, mais aussi contre leurs oppresseurs, au sein de la ville, dont les maisons furent pillées. Les gros marchands et les entrepreneurs, le clergé s'enfuirent craignant un massacre". Le soulèvement de Moscou de 1648 présente un caractère bien plus complexe quant à la répartition des forces de classe. Les recherches de P. P. Smirnov et de S. V. Bahrušin1» ont établi que les habitants du bourg constituaient la grande masse de ses participants, soutenus par les streltsi et les soldats. L'insurrection ouverte du peuple couvait depuis longtemps. Toutes les couches sociales de Moscou souffraient du fardeau des impôts et des abus. I>es suppliques présentées au tsar Aleksej Mihajlovič, au nom de tout le peuple taillable attestent qu'au début le mouvement était dirigé par l'administration autonome des slobodě (faubourgs francs) et des corporations moscovites. Toutefois au cours de la révolte cette unité fut rompue par l'action des couches inférieures et moyennes de la population qui s'exerça, non seulement contre l'oppression des agents du pouvoir, mais encore contre les corporations marchandes privilégiées. Une partie des nobles provinciaux, mécontents des boyards qui attiraient à eux leurs serfs, s'étaient joints au soulèvement. Mais bientôt les nobles et les principaux bourgeois montrèrent clairement qu'ils se désolidarisaient des aspi rations antiféodales de la population du bourg et en présentant une supplique commune au tsar pour demander la réunion des États provinciaux commenc èrentla lutte pour la satisfaction de leurs revendications de classe. M. N. Tiho- mirov a montré d'après les sources que si dans les rangs de ceux qui participèrent

15.

P. P. Smirnov, Les habitants des bourgs et leur lutte de classe jusqu'au

-milieu du XV Ih siècle, t. I-II, Moscou-Leningrad, 1947- 1948.

16.

aires,

17.

18.

19.

P.

P.

Smirnov, op.

Moscou, 1954, PP- 46-100.

cit. ;

S.

V.

Comme le fait remarquer l'académicien M. N. Tihomirov, en France un

impôt semblable sur le sel (la gabelle) provoquait de grands mouvements popul

Histoire Universelle, t. V, Moscou, 1958, p. 169. P. A. Kolesnikov, op. cit., pp. 278-279. A. C. Merzon, op. cit., pp. 368-374. Voir également Les soulèvements

urbains dans l'État moscovite au XVIIe siècle, Recueil de documents, composé

par K. V. Bazilevič, Moscou-Leningrad, 1936, pp. 135-165.

Bahrušin, Œuvres scientifiques, t. II,

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aux tumultueux événements de juin à Moscou figurent des roturiers des bourgs et toute sorte de gens taillables, par contre aux États généraux du 16 juillet 1648 n'étaient représentés que les nobles, les riches marchands et les « meilleurs »

d'entre les bourgeois. Ainsi s'était formée l'alliance de la noblesse et des couches supérieures des bourgs80. Le gouvernement du tsar, conscient de la force de ces

groupes sociaux, leur assura la supériorité aux

États provinciaux de 1648- 1649.

Le code de lois adopté en 1649 par les États prononçait la confiscation des mai sons et des slobodě franches d'impôts, dans les bourgs. Plus tard, faisant droit à la supplique des gros marchands, on édita la Charte des douanes de 1653, qui supprimait les barrières douanières à l'intérieur du pays. Conformément aux vœux de la noblesse, le servage héréditaire fut imposé aux paysans par la sup pression des années de prescription. Ayantsatisfait aux désirs de la grande masse des féodaux laïques et de la couche supérieure de la population urbaine, le tsarisme assuré du soutien de ces groupes put désormais se passer du concours des institutions représentatives des divers ordres. L'État russe se transformait en une monarchie absolue. Dans les villes du Sud (Kursk excepté), ce furent surtout les hommes d'armes qui prirent part aux soulèvements. La petite noblesse ne présentait au voïvode et à l'oligarchie dominante que des exigences modérées et tout à fait isolément des autres couches sociales. Aussi les troubles ne constituaient-ils pas un danger

aussi sérieux pour les autorités locales que les insurrections du peuple des bourgs et des paysans21. Dans ses travaux M. N. Tihomirov trace un tableau circonstancié de l'évolu tiondes soulèvements de 1650 à Pskov et à Novgorod22. Ce n'est pas sans fonde ment que le gouvernement prit fort au sérieux ces séditions et recourut pour les réprimer à l'autorité des États provinciaux. Les habitants de Pskov et de Nov gorod projetaient d'étendre le mouvement aux autres villes, et notamment à la capitale, afin de rééditer la « Révolte » de 1648. Le caractère du soulèvement se manifesta nettement dans les actes de la Chambre provinciale de Pskov que pré sidait Gavril Demidov (distribution de blé aux combattants, confiscation des chevaux et des armes des nobles pour les remettre aux défenseurs de Pskov, confiscation des maisons et des biens des nobles et des gros marchands). Comme l'a montré A. N. Speranskij23, les soulèvements de Pskov et de Nov

gorod

agissantes et ouvraient une nouvelle étape dans la lutte de classe. Satisfaits par le Code de 1649, et effrayés par l'action du menu peuple des bourgs l'an-

se distinguaient nettement des précédents par la composition de forces

20.

21.

M. N. Tihomirov, Le « Sobornoe uloSenie » et les insurrections urbaines du

Voir G. A. Novickij,

milieu du XVIIe siècle, pp. 15-18 et 21. Voir l'article de L. Cerepnin, in A Ibum

E. Lousse, Louvain-Paris, 1962, pp. 125-140.

« Le soulèvement de Kursk en 1648 », Istorik

marksist (L'historien marxiste), 1934, n° 6, pp. 24-36; E. V. Čistjakova, VoroneS

au milieu du XVIIe siècle et le soulèvement de 1648, Voronež, 1953 ; du même auteur, « Les enquêtes sur les soulèvements urbains dans le sud de la Russie

au milieu du xvne siècle », Annuaire Archéographique pour 1958, Moscou, i960, pp. 91-98 ; du même auteur, « Révoltes des ' hommes d'armes ' dans les villes du sud de la Russie au milieu du xvne siècle », L'État russe au XVIIe siècle, Recueil d'articles, Moscou, 1961, pp. 254-271.

22.

M. N. Tihomirov, Le soulèvement de Pskov de 1650, Moscou-Leningrad,

!935 ; du même auteur, « Le soulèvement de Novgorod de 1650 », Notes histo

riques,

ciauxde 1650 », Archives historiques, 1958, n° 4, pp. 141-156 ; n° 5, pp. 129-146 ;

n°6, pp. 139-154-

Speranskij, « De la nature et du caractère du soulèvement de

Pskov de 1650 », Istorik marksist (L'historien marxiste), 1936, n°5, pp. 124-138.

n° 7, 1940, pp. 91-114 ; du même auteur, « Documents des États provin

A.

N.

23.

J- A- TiHONOV

née précédente, les nobles et les éléments dominants citadins ne se joignirent pas cette fois au mouvement et soutinrent le gouvernement. Comme on le reconnaissait dans l'ukaz du tsar : « A Novgorod la Grande, la populace fit une révolte, mais les nobles et enfants-boyards, les chefs des streltsi, les cosaques

et leur ataman, les cinquanteniers, et les dizainiers, et les streltsi, et les cosaques et les starostes et les meilleures gens des bourgs ne prirent pas part à cette entre prise de brigands. » Nous assistons à un net clivage des différentes couches sociales de la ville. Les serfs des campagnes soutenaient plus activement que par le passé les gens des bourgs ; on vit ainsi les paysans de la région de Pskov prendre parti, les armes à la main, pour les artisans, les petits commerçants et les streltsi contre les détachements punitifs, vouant ainsi le siège de Pskov à l'insuccès. Telle fut la riposte de la paysannerie à l'établissement du servage. M. N. Tihomirov a remarqué qu'au milieu du xvne siècle nombre de pays d'Europe (Russie, République de Pologne, France, Angleterre) furent le théâtre d'insurrections populaires ; il n'est pas question d'établir un lien immédiat entre ces événements, mais ils n'en sont pas moins significatifs, comme les symptômes de crises de diverse nature, dans l'histoire économique et sociale de l'Europe de

494

ce temps-là24.

On peut observer la même répartition des forces de classe au cours du soulève mentde Moscou de 1662, étudié dans la monographie de K. V. Bazilevič". Les documents nouveaux découverts ces derniers temps dans les archives par V. I. Buganov (surtout relatifs aux enquêtes judiciaires) élargissent notre conception de ces événements24. Le processus de différenciation de la population des bourgs a déterminé le comportement des groupes sociaux de celui de Moscou. Les couches inférieures et moyennes s'y préparaient depuis longtemps à une action ouverte contre le gouvernement, car une fiscalité de plus en plus accablante, l'échec de la réforme monétaire, aggravé encore par les abus des plus hauts représentants du pouvoir, à commencer par le beau-père du tsar, ainsi que l'exploitation par les riches manufacturiers et marchands, firent déborder la coupe de la patience populaire. Les gens du « bas peuple » envoyaient leurs émissaires secrets auprès des streltsi et des serviteurs des boyards, pour les inciter à une action commune. Le gou vernement vit, contre toute attente, des régiments « de type nouveau », les soldats las sans doute des fatigues de la guerre qui se prolongeait, se joindre au soulèvement. Immédiatement les maisons des riches bourgeois furent pillées. Les nobles et la haute couche de la population urbaine se rangèrent du côté du gouvernement. Les compagnies de streltsi constituèrent la principale force répressive. Et ce n'est pas dû au hasard. En 1648 le gouvernement avait réussi

24. M.

N. Tihomirov, Le Code de 1649 et les soulèvement populaires du

XVIIe siècle, pp. 8-9.

25.

K. V. Bazilevič, La réforme monétaire d'Aleksej Mihajlovič et le soulève

V. I. Buganov, « L'enquête judiciaire du soulèvement de Moscou de

mentde Moscou de 1662, Moscou-Leningrad, 1936.

26.

1662 », Notes historiques, n° 65, 1959, pp. 278-302 ; « Nouveaux documents orig inaux sur le soulèvement de Moscou du 25 juin 1662 », Les problèmes de l'étude des sources, VII, Moscou, 1959, pp. 348-356 ; « Au sujet du soulèvement de Moscou de 1662 », Questions d'histoire, 1959, n° 5, pp. 160-175 ; « Mémoires d'un contem porain des soulèvements moscovites de 1648 et 1662 », Annuaire archéo graphique de 1958, Moscou, i960, pp. 99-114 ; « De la composition sociale des participants du soulèvement de Moscou de 1662 », Notes historiques, n° 7, i960, pp. 312-317 ; « Documents relatifs à l'enquête sur le soulèvement de 1662 », Archives histori ques, 1961, n° 1, pp. 146-150 ; « Un nouveau document sur l'exil des partici pantsde la dite ' émeute des cuivres ' de 1662 », Ibid., 1962, n° 4, pp. 233-234.

LES MOUVEMENTS POPULAIRES EN RUSSIE 495

à détacher rapidement les streltsi de l'insurrection en les achetant. Depuis cette époque, le corps des streltsi était devenu en fait la garde personnelle du tsar et de sa cour. L'adoption du Code préparait une nouvelle collision entre les féodaux et la paysannerie asservie. Une vingtaine d'années après, la lutte de classe prit à nou veau la forme d'une guerre paysanne. On se demande pourquoi ce ne fut qu'au début des années 1670 qu'éclata ce conflit général, après la fin d'une guerre de treize ans avec la République polonaise à une époque où les forces militaires de la Russie se trouvaient aux frontières occidentales. On propose l'explication suivante. De même qu'au début du xvne siècle, le mouvement ne prit pas naissance au centre, où l'appareil de l'État féodal était plus fermement établi, mais dans les confins, le foyer du soulèvement ne se situa pas cette fois dans les provinces méridionales, où au cours du siècle le régime féodal s'était affermi, mais dans la région autonome des Cosaques du Don. Ces derniers furent les initiateurs d'une révolte ouverte contre le pouvoir du tsar. En effet au cours des années 50-60 du xvne siècle la situation avait considérablement changé sur le Don. A cette époque, les incursions sur les côtes de la Turquie et de la Crimée étaient devenues impossibles. Les Cosaques trouvaient cependant une issue en se mettant à la solde de l'armée russe, qui combattait contre la Pologne, la Suède et le khanat de Crimée. Après la paix d'Androussovo, le gouvernement n'avait plus besoin de l'aide de troupes cosaques, comme l'avait montré la campagne de Vasilij Us en 1666 sur Tula27. D'autre part, durant la guerre, l'afflux de paysans fugitifs gagnant la région du Don avait considérablement augmenté. Si après l'abandon d'Azov en 1642, on comptait environ 7 à 8 000 Cosaques, dans les années 70 il y en avait de 20 à 30 ooo28. La publication de documents, en vue de constituer un recueil complet et systématique des sources, contribuera sans aucun doute à une étude fructueuse de la guerre paysanne de 1670-1671, sous le commandement de Stepán Razin2*. Les documents dont nous disposons permettent néanmoins de se représenter nettement la composition sociale des forces insurgées. Lorsque les forces cosa ques débouchèrent sur la Volga en 1670, les travailleurs de la batellerie du fleuve se joignirent à eux30. Dans les districts du sud les serfs, les paysans s'enfuirent chez Razin31. Les streltsi de Tsaritsyne, Astrahan, Saratov, Samara et Simbirsk passèrent du côté des Cosaques, ainsi que le peuple des bourgs. La défection d'une grande partie de la population des villes de la Volga entraîna la chute rapide des points d'appui du pouvoir tsariste82. Pour expliquer la chute

27. Voir E. V. Cistjakova, « Le mouvement paysan dans les environs de

Moscou et la campagne de Vasilij Us (1666) », Questions d'histoire, 1953, n° 8,

128-133 ; I. V. Stepanov, « La situation sociale et politique sur le Don à la

veille de la guerre paysanne sous le commandement de Stepán Razin », Xotes

scientifiques de l'Université de Leningrad, n° 270, Série Sciences historiques, publ. 32, 1959, pp. 34-82.

pp.

28.

V. G. Družinin, Les tentatives du gouvernement de Moscou en vue d'ac

croître le nombre des Cosaques du Don au milieu du XVIIe siècle, Saint-Péters bourg,191 1, pp. 3 et 8.

29.

La guerre paysanne conduite par Stepán Razin. Recueil de documents,

par E. A. Švecova, sous la rédaction de A. A. Xovossel'skij, t. I (1666-juin 1670), Moscou, 1954, t. II (août 1670-janv. 1671). Ire partie : Le soulèvement populaire

général sur la Volga et les régions voisines, Moscou, 1957 ; IIe partie : L'insurr ectiondit Midi et les troubles dans d'autres régions de Г Etat russe, Moscou, 1959, t. III, Moscou, 1962.

30. Ibid., t. I, pp. 188, 230, 235 et 237 ; t. II, Ire partie, pp. 20, 165.
31.

32. Ibid., t. I, pp. 196, 211, 230, 235 et 237 ; t. II, Ire partie, pp. 23, 26, 31,

Ibid., t. I, pp. 211 et 242-243 ; t. III, p. 152.

34» 37. 42. 46. 54» 61, 225, 340, 393 et 535 ; II* partie, pp. 95-96.

496

J. A. TIHONOV

d'Astrahan le gouvernement déclara qu'à la différence des hommes possédant

des biens (c'est-à-dire les chefs des streltsi et les enfants-boyards), les streltsi « sans biens loin d'opposer résistance à Razin l'invitèrent à entrer dans la ville ». Aux côtés des Russes combattaient dans les troupes de Razin paysans ukrainiens et Cosaques**. Ce n'est pas un hasard si le gros des forces des insurgés remonta le cours de la Volga pour porter la guerre dans les régions où dominait le servage agri cole. Quand l'armée de Razin parvint aux abords des lignes de défense de Simb irsk, les paysans des terres seigneuriales, des apanages, des domaines de la cour, de ceux des monastères, des archevêques, des métropolites, du patriarche, rejo

ignirent

principale force de choc de cette guerre. Ainsi les insurgés du canton de Verho-

censk dans le district de Tambov « résolurent

en masse les rangs de la révolte. La paysannerie asservie constitua la

sous la foi du serment de marcher

ensemble, tous les paysans du canton, et de tous les foyers, pour faire leur jonc

tion à Tambov, avec tout ce qu'il y avait de gens et d'armes dans chaque maison »*4. D'après les témoins oculaires, les Cosaques des échelons d'avant-garde qui passèrent du Don sur la Volga comprenaient parfaitement l'importance du fait que les paysans s'étaient joints à eux. Après s'être emparés de Tsaritsyne, les partisans de Razin disaient : « Nous ne marcherons pas sur les villes russes avant que la moisson ne soit rentrée »", c'est-à-dire quand les paysans pourraient leur prêter le soutien le plus actif. Dans les sources d'origine gouvernementale, les insurgés sont souvent dési gnés sous le nom de Cosaques, et on peut en retirer l'impression que les Cosaques du Don prédominaient dans leurs rangs. En réalité ce terme est de nature à induire en erreur. Selon la remarque judicieuse de E. A. Švecova, chez les insur gés,on considérait comme Cosaques les paysans qui s'étaient joints aux troupes de Razin. En effet, l'essaoul Andrej Ossipov, paysan serf du district de Saransk, fait prisonnier par les forces gouvernementales, dit à l'interrogatoire que 10 paysans du village de Puz (district ď Arzamas) étaient venus le trouver « et

qu'avec eux 200 autres habitants du village voulaient devenir des Cosaques

et

que si ces deux cents ne suffisaient pas, ils iraient tous comme un seul homme »**. Contre les régiments du prince J. N. Barjatinskij marchèrent des banlieues, des slobodě et des villages des lignes de défense Simbirsk et de Karsunsk « une foule de voleurs, Cosaques et paysans, Tatars et Cuvas et Mordvs au nombre de 6 000 environ, et avec eux des Cosaques au nombre de 20 hommes »*'. En ces derniers il faut voir non les paysans, mais des Cosaques du Don, qui command aientla troupe. La composition des forces de l'ataman Maksim Ossipov, qui

Il y avait rassemb

léstoutes sortes de brigands de divers districts, des Mordvs, des Čeremis, des paysans russes, au nombre de 15 000 mille environ et les Cosaques du Don, compagnons du brigand Stenka Razin, faisaient encore une centaine d'hommes »". Dans une supplique des habitants de Novgorod, il est signalé que « de nomb reuses villes et districts, une multitude de larrons de toute espèce qui s'appe laient eux-mêmes les cosaques brigands, s'étaient rassemblés pour marcher contre le pouvoir du tsar »*•.

assiégea le monastère de Makarevsk confirme cette vue : «

33. La guerre paysanne conduite par Stepán Razin, ibid., t. I, pp. 196, 211,

230, 235 et 237; t. II, Ire partie, pp. 43, 109, 151, 165 et 393; IIe partie, p. 108; t. III, p. 361.

34.

35.

36.

37.

38.

39.

Ibid., t. II, Ire partie, p. 211.

Ibid., t. I, p. 221.

Ibid., t. II, Ire partie, p. 129.

Ibid., p. 123.

Ibid., p. 198, voir aussi pp. 312-314 et 432.

Ibid., p. 263, voir aussi pp. 318 et 466.

LES MOUVEMENTS POPULAIRES EN RUSSIE 497

L'étude des documents permet parfois de déterminer l'attitude des diverses couches de la paysannerie à l'égard du soulèvement et de remarquer les dissen sionssociales qui se produisent entre elles. Dans les domaines féodaux du canton Vetluga, district de Galitze, comme le rapportait le supérieur du monastère de Makari, les partisans de Razin « massacrent les intendants et les gens de bien ». Des insurgés de la troupe de l'ataman Il'ja Ponomarev, faits prisonniers et inter rogés déclarèrent : « Ainsi dit notre Il'ja, après avoir égorgé tous les principaux intendants, il veut retourner sur ses pas et déposséder les riches paysans, les

faire périr sous le fouet »*°. Autre fait attestant l'inimitié entre gens des couches pauvres et des couches supérieures : après la défaite des paysans insurgés sous Arzamas, « les prêtres, starostes, maltôtiers, et un grand nombre de notables élus et autres gens de bien, diverses bourgades et villages du district de Nižnij- Novgorod, appartenant au patriarche, aux boyards, aux nobles et aux monast ères, se rendirent auprès du voïvode L. Leontev, à qui ils déclarèrent n'avoir pas pris part au brigandage »".

A la différence des régions où le servage agricole était établi de longue date,

dans les districts au voisinage des lignes de défense, les couches aisées de la pay sannerie prirent une part plus active au mouvement. Sur les terres du monastère de la Troica, dans la région de Tambov, d'après les déclarations des insurgés prisonniers « les petites gens et les pauvres seraient prêts à battre leur coulpe, mais ceux de condition aisée les tiennent en soumission »". Les sources ne mentionnent que rarement les gens des seigneurs et des boyards (sans doute les serviteurs et les serfs)*8. Les gens d'armes de rangs inférieurs en garnison dans les confins prirent une part active à la guerre paysanne. Le gouvernement soulignait de plus en plus rigoureusement leur appartenance à la population taillable. En 1668, ils furent grevés d'une redevance en nature (un čeverik de blé). L'exploitation féodale

pesant sur la terre qu'ils travaillaient de leurs bras détermina leur position. Fait caractéristique, les Cosaques de Tambov et les cavaliers, qui refusaient de mar cher contre l'armée de Razin, déclaraient : « Pourquoi nous battre contre nos frères ? »**.

Il est permis de penser que quelques individus issus des rangs inférieurs

des hommes de service prirent une certaine part à la guerre paysanne. Il se trou vait justement dans les districts méridionaux un nombre considérable d'enfants-

boyards sans terres ou ne possédant qu'un infime domaine, et dont la condition se rapprochait de celle des hommes de service des derniers rangs. Mécontents de l'implantation dans le midi de la grande propriété terrienne à main-d'œuvre servile, ils se déclarèrent contre le gouvernement. Ain^i, dans l'effectif d'une troupe d'insurgés opérant dans les districts d'Efremovskij et de Novosil'skij figuraient des enfants-boyards qui « dans le district de Dědilovskij, mirent à sac le domaine du prince Ivan, fils de Golicyn »". Seuls les streltsi de Moscou étaient hostiles au soulèvement. Ce n'est pas en vain que les Cosaques les traitaient de bouchers, c'est-à-dire de bourreaux, se rappelant sans doute leur conduite en 1662**.

40. Ibid., pp. 316, 346 et 405. 41. Ibid., p. 294. 42. Ibid., p. 423. 43. Ibid., pp. 71-72. 44. Ibid., p. 176. Voir I. V. Stepanov, « La guerre paysanne conduite par

Stepán Razin dans la Volga moyenne », Notes scientifiques de l'Université de Leningrad, n° 205, Série Sciences historiques, publ. 24, 1956, pp. 125-166.

45. La guerre paysanne sous le commandement de

Ibid., t. II, Ire partie, pp. 30, 214.

Stepán Razin,

t.

II,

IIe partie, p. 165 ; t. III, pp. 38, 152.

46.

498

Les bourgeois (citadins) des villes de la Volga et du midi se soulevaient à l'appel de Stepán Razin. Toutefois les couches supérieures de la population urbaine, prudemment restées dans l'ombre, à l'apogée de la guerre paysanne, se déclarèrent plus tard, en règle générale, contre les insurgés. Comme le signala I. V. Stepanov, à l'approche des troupes du tsar, le pouvoir, dans les villes, passa aux mains des notables bourgeois, qui ouvrirent les portes aux forces répressives et leur livrèrent les chefs de l'insurrection47. Ce n'est pas sans raison que le voïvode de Solikamsk, I. Monastyrev, écrivait qu'au cas où le soulève mentgagnerait les régions de Vjatka et de l'Oural le courroux des insurgés ne se tournerait pas seulement contre les intendants, mais s'abattrait aussi sur les « bonnes gens des bourgs »48. Au déclin de la guerre paysanne, sur le territoire de l'Ukraine Slobodskaja, contribua dans une large mesure l'échec des parti sans de Razin à Ostrogojsk qu'ils ne réussirent pas à conserver entre leurs mains. Au début, et avec l'aide du colonel I. Dzinkovskij, les insurgés s'étaient rapide mentemparés de la ville. Après quoi, les Cosaques du Don, avec les vagabonds, les journaliers et ouvriers agricoles et les streltsi qui s'étaient joints à eux mar chèrent sur Olšansk. Profitant du départ des pauvres du bourg, le clergé et les marchands (les « bonnes gens de la ville ») firent un coup d'État et arrêtèrent tous les insurgés restés dans la ville4*. A Astrahan, même après la marche de Razin sur Simbirsk le bas peuple de la ville se souleva contre les riches en août et en octobre 1670, et même encore après sa défaite à Povolz'e en mai 1671. Ce n'est pas un hasard si après ces événements, deux bourgeois, outre des Cosaques, furent élus échevins60. Les bourgeois aisé prêtèrent leur concours au voïvode de Totma, pour la capture de l'ataman ll'ja Ponomarev*1. Comme au temps du soulèvement de Bolotnikov, on vit en 1670-1671, Russes, Tatars, Mordvs, Čuvaš, Marii combattre côte à côte contre leurs communs oppresseurs. Stepán Razin adressait simultanément ses manifestes aux manants taillables russes et aux peuples d'autres races soumis au tribut6*. La plupart des corps de troupe de Razin, sur la Volga, se composaient aussi bien de Russes que de Tatars, de Čuvaš, de Marii et de Mordvs, comme il est signalé dans de nombreux rapports des voïvodes du tsar. Parmi les atamans et essaouls de Razin figuraient également des hommes de toutes ces nationalités. Les él éments féodaux de ces peuples, dont la condition se rapprochait, en masse, de celle des hommes de service, prirent également part à ce soulèvement. Toutefois une partie des féodaux tatars et čuvaš se trouvaient dans le camp du tsar. Les couches laborieuses des peuples de la Volga se tournaient également contre leurs propres féodaux et leurs propres riches, qui prêtaient leur concours aux autorités tsaristes, dans la lutte contre les partisans de Razin et livraient au gouvernement les chefs du mouvement". On pouvait également remarquer des Kalmuks dans les rangs de Razin. Sur le territoire de l'Ukraine Slobodskaja, Russes et Ukrainiens agirent de concert contre l'administration des voïvodes54. Au contraire, les féodaux ukrainiens, à l'unique exception du colonel I. Dzin kovskij, restèrent fidèles au tsar. Pour aider les troupes gouvernementales à

J. A. TIHONOV

47. La guerre paysanne sous le commandement de Stepán Razin, ibid., pp. 322,

325. З48. 369, 396, 41З. 429, 454. 458, 463 et 467.

48. Ibid., p. 470. 49. Ibid., t. II, IIe partie, pp. 22, 24, 36, 47, 49 et 65. E. V. Čistjakova, « Astrahan à l'époque du soulèvement de Stepán

50.

Razin », Histoire de l'U.R.S.S., 1957, n° 5» PP- l95> 196 et 198.

51. P. A. Kolesnikov, op. cit., p. 281.
52.

II,

53. Ibid., pp. 102-103, 369, 398-399 et 465 ; t. III, pp. 65-66, 125, 174, 390-391.

La guerre paysanne sous le commandement de Stepán Razin,

t.

Ire partie, p. 91.

54. Ibid., t. II, IIe partie, pp. 28, 33, 68, 75 et 80 ; t. III, p. 120.

LES MOUVEMENTS POPULAIRES EN RUSSIE 499

réprimer l'insurrection en Ukraine Slobodskaja, l'hetman D. I. Mnogogrešnyj envoya un contingent de 1 000 Cosaques, alors qu'on ne lui en demandait que 500 à 600.

Il est significatif que parmi les « autres pires meneurs de brigands », le prince I. A. Dolgorukij, commandant en chef des armées du tsar, cite les potassiers «des

villages de Sa Majesté, des terres et domaines des boyards

tiondes ouvriers et des serfs travaillant dans les entreprises de ce genre, apparte nantau tsar et aux grands seigneurs explique l'active participation des potass iersà la guerre paysanne88. Ainsi, tandis qu'au cours de la guerre paysanne, la tendance antiféodale de ses forces principales se manifestait de plus en plus comme facteur déterminant, nous observons de nouveau des flambées de lutte sociale à la ville et au village, qui ont leur source dans la différenciation existant chez les paysans et les gens des bourgs. Sur le Don, se poursuit la lutte incessante entre les « anciens » et les Cosaques « non établis » qui devait se terminer de façon si tragique pour Razin

lui-même8'.

L'idéologie tsariste des révoltés se fait sentir peut-être encore plus nettement que pendant la guerre paysanne du début du xvne siècle, bien que son contenu concret soit autre. A la veille de la campagne de Tsaritsyne, Stepán Razin, rassemblant les Cosaques les appelait à « marcher de la Volga en Russie contre les ennemis du tsar et les traîtres, pour chasser de l'État de Moscou les traîtres, boyards et gens de la Duma et dans les villes les voïvodes et les fonctionnaires ». Pour preuve de Г « inimitié » des boyards envers la famille du tsar, Razin rappel aitla mort de la tsarine Marja Iliniéna en 166g, de l'héritier du trône le tsaré vitch Aleksej et de son frère Siméon en 1670. Cependant un tel monarchisme ne faisait que marquer l'essence antiféodale de cette idéologie. Stepán Razin, pour

suivant son discours disait : « Qu'ils restent tous et que les traîtres soient chassés de l'État de Moscou et qu'on donne la liberté aux gens du peuple »". D'après un autre témoin, Razin déclarait à la même assemblée qu'il « ne veut pas marcher

». La féroce exploita

contre le tsar et lever les mains sur lui

le tsar et de lutter contre les boyards et les voïvodes68. Un des premiers manif

estes contient cet appel : « servir le tsar et la grande armée, et Stepán Razin

A Tsaritsyne, les Cosaques estimaient que les streltsi de Moscou avaient été

envoyés contre eux par les boyards « sans l'aveu et la connaissance du souverain,

et ils leur avaient donné sur leur propre trésor 5 roubles par tête et les avaient

régalés d'eau-de-vie, afin qu'ils prennent leur parti» (celui des boyards)80. Dans une lettre de l'ataman Lesko Čerkašinin aux habitants de Harkov, les Cosaques du Don écrivaient qu'ils étaient entrés en campagne sur l'ordre du tsar, « il ne lui restait plus de tsarévitchs, héritiers de Sa Majesté Souveraine à cause d'eux ces traîtres boyards. Et nous, de la grande armée du Don, nous nous sommes levés pour la maison de la Très Sainte Mère de Dieu, ainsi que pour Sa Majesté

». Les Cosaques décidèrent de servir

»и.

le Souverain, et pout tout le menu peuple »ei.

Plus tard, en lutte contre les forces répressives envoyées par Aleksej Mihajlo- vič, les partisans de Razin déclaraient aux paysans et aux habitants des villes, que dans leur armée se trouvaient le tsarévitch Aleksej Alekseevič et le patriarche

55.

56.

Ibid., t. II, Ire partie, pp.

Ibid., t. II, Ire partie, pp. 394-395 ; IIe partie, pp. 98-102 ; t. III, pp. 59,

117-267.

122, 225, 388.

57.

58.

59.

60.

61.

Ibid., t. I, p. 235.

Ibid.,

t. I,

p. 253 ; voir aussi t. II,

IIe partie, pp. 36, 43, bg et 168

Ibid., t. II, Ire partie, p. 65 ; voir aussi pp. 91 et 252. Ibid., p. 51.

Ibid.,

t. II, IIe partie, p. 74 ; voir aussi t. III, pp. 7, 79, 86, 109.

500 m

J. A. TIHONOV

Nikon. Dès lors ceux qui se joignaient à la révolte prêtaient serment au tsaré vitch, censé prendre la place de son père sur le trône62. En se prévalant du nom de Nikon, les partisans de Razin essayaient de tirer parti, dans la lutte idéolo gique, du schisme qui s'était produit dans l'Église orthodoxe russe. Présentant sous un jour peu avantageux les événements de la capitale, les Cosaques inter prétaient l'abdication de Nikon comme une des causes de la levée en armes de Razin". On sait que ce dernier envoya des émissaires à Nikon, mais le patriarche refusa de se joindre aux révoltés64. La participation du bas clergé des cam pagnes et des villes à la guerre paysanne peut s'expliquer comme un mouvement de protestation contre la réforme ecclésiastique entreprise par les prélats et le pouvoir tsariste. Le caractère tsariste de l'idéologie de la guerre paysanne était nécessité par la position de ses principales forces agissantes. Comme le remarqua fort just ement I. V. Stepanov, l'exhortation à remplacer un mauvais tsar par un bon était un mot d'ordre qui appelait les paysans serfs à la lutte contre le système féodal tout entier et non seulement contre leurs seigneurs. En prêtant une apparence légale au mouvement, ce mot d'ordre était également de nature à rallier les hommes de service des rangs inférieurs. Il va de soi que tout ceci ne permet en rien de nier la portée étroite de l'idéologie tsariste, qui se retourna contre les insurgés eux-mêmes. Les aspirations de classe des révoltés se manifestaient plus nettement que pendant la guerre du début du xvhp siècle. Il est vrai qu'à la période initiale du mouvement, une partie des Cosaques considérait la nouvelle entreprise de Razin comme la continuation de sa campagne de « brigandage » de 1667-1669. Peut- être étaient-ils confirmés dans cette idée par les plans de leur chef qui leur commandait de « marcher tous sur Astrahan pour piller les marchands et gens de négoce : ce n'est pas aux boyards, c'est aux biens des marchands et gens de négoce qu'ils en veulent »•*. C'était cependant les tendances antiféodales qui dominaient chez la majorité des Cosaques et par leurs actes à Tsaritsyne et Astrahan, les partisans de Razin lancèrent un défi au gouvernement du tsar en proclamant comme leurs ennemis les boyards, les voïvodes des villes, les négo ciants et leurs commis. Dans les « mémoires » qu'il faisait circuler des environs de Simbirsk, Razin invitait le « bas peuple » à massacrer les nobles et les enfants-

boyards, les voïvodes et les clercs". Dans les rapports des autorités tsaristes il est constamment signalé que, sur la Volga, « les insurgés faisaient justice des voïvodes et des fonctionnaires de l'État ainsi que des propriétaires terriens et seigneurs ». Et à la prise de cette ville d'Alator, « les mutins, Mordvs et Čeremis et Čuvaš et voleurs massacrèrent leur voïvode, et leurs seigneurs ». « Les serfs tuent leurs seigneurs et pillent leurs maisons » ; en l'absence des maîtres ils s'en prenaient à leurs intendants. On a connaissance de cas où les maisons des mourzas (féodaux) tatars étaient mises à sac comme les manoirs seigneuriaux*7. D'après les témoins,

«

terriens et seigneurs, qui possèdent des paysans, mais ne tuent ni ne pillent les

les brigands cosaques, dans leurs districts, massacrent les propriétaires

62.

La guerre paysanne sous le commandement de Stepán Razin, ibid.,

II,

186.

Ire partie,

pp.

75,

101,

109,

145,

14g,

203,

246 et 341 ;

IIe partie,

63. Ibid., t. II, Ire partie, pp. 31 et 44.

64. Ibid., t. III, pp. 355-357. 358-359.
65.

Ibid., t. I, p. 237, voir également pp. 253 et 255.

66. Ibid.,

67. Ibid., t. II, Ire partie, pp. 61, 69, 71-72, 77, 83, 104, m, 153, 187-188,

t. I, pp. 188, 212, 248 ; t. II, Ire partie, pp. 31, 44, 62, 187 et 214.

174.

t.

p.

249-250, 267, 286, 290, 409, 469, 509 et 542 ; t. III, pp. 30,

LES MOUVEMENTS POPULAIRES EN RUSSIE

5OI

vilains, ni les gens des boyards, ni les Cosaques, et autres hommes de service »M. Comme on le voit, la déclaration de Razin, promettant de « donner la liberté au menu peuple », était rigoureusement appliquée par ses compagnons d'armes. Dans les soulèvements urbains, les habitants adaptaient aux circonstances les organes d'administration communale auxquels ils étaient habitués. La part active prise par les Cosaques à la guerre paysanne nous explique la tendance à répandre les formes d'administration autonome qui leur étaient propres, dans la Volga et autres régions (le « krug », l'échevin dans les villes et anciens au village, atamans, colonels, essaouls et centeniers élus). A Kozmodemjansk furent élus « tenant lieu de voïvode », un habitant du bourg, un courrier de la poste et un streltsi, qui avec les Cosaques du Don, furent à la tête de la ville »•». Une telle organisation du pouvoir, la plus convenable en temps de guerre, ne pouvait néanmoins assurer la mobilisation de toutes les forces dans l'état de guerre civile, car l'organisation des Cosaques du Don, constituée dans la lutte contre les nomades, laissait une large marge à l'anarchie et à l'isolement. Stepán Razin fit de notables tentatives pour remédier au caractère anarchi- que du mouvement et lui imprimer une certaine direction. En même temps que la masse des insurgés remontaient le cours de la Volga, des détachements de Cosaques débouchaient du Don sur le territoire de l'Ukraine Slobodskaja en direction de Tambov, essayant de percer vers Voronež. Cette pointe empêcha les régiments de G. G. Romodanovskij et I. T. Hitrovo d'effectuer leur jonction avec le gros des forces répressives, à Arzamas, sous le commandement du prince I. A. Dolgorukij. Des environs de Simbirsk, Razin envoyait des pelotons et des « rabatteurs » soulever les paysans contre les seigneurs. Nous savons que des manifestes (« mémoires ») étaient répandus, invitant à « tailler en pièces tous les nobles ». De chaque village, deux hommes devaient se présenter au camp de Razin « pour leur gouverne », c'est-à-dire apparemment pour y recevoir des instructions. Ordre fut donné d'amener à Simbirsk les « bons chevaux »70. On sait qu'en cette ville on procédait à la fabrication de hallebardes pour les insurgés71. Les forces principales et les corps détachés, marchant sur Arzamas où se trouvait l'état-major des troupes de répression étaient en correspondance72. Les détachements se tenaient en liaison entre eux73. On connaît le désir manifesté par les habitants de Kosmodemjansk, de Jadrinsk, de Kurmyš et de Civilsk de s'entendre pour des actions communes74. Comme preuves indirectes des tenta tives faites pour introduire quelques éléments de discipline militaire dans les rangs des insurgés, on peut citer le fait signalé à maintes reprises de drapeaux, parfois de tambours et de timbales, pris sur eux par les troupes répressives. Le gouvernement tsariste réussit, en un plus bref délai cette fois-ci, à obtenir la défaite de l'armée paysanne. Alors qu'au début du xvne siècle l'appareil du pouvoir féodal était ébranlé et que l'union manquait au camp des féodaux, leur classe avait à l'époque dont il est question à présent surmonté dans une large mesure ses contradictions internes, et les organes de la monarchie absolue en formation avaient su mobiliser leurs forces contre les insurgés. La répression des soulèvements urbains et l'appui de la bourgeoisie naissante

68. Ibid., p. 109.

69. Ibid., t. I, p. 181 ; t. II, Ire partie, pp. 74, 94, 116, 129, 130, 149, 159,

166, 187, i88, 249, 264-265, 268, 272, 307, 310, 314, 316, 333, 358, 375-376, 423,

428, 463, 5I5-518 et 528 ; IIe partie, p. 36 ; t. III, pp. 7, 17-19, 55,

Ibid., t. II, Ire partie, pp. 61, 62, 69, 107 et 331.
71.

72. Ibid., pp.

73. Ibid., pp. 201-202.

74. Ibid., pp. 249-250.

70.

Ibid., p. 69.

162 et 163.

174.

502

J. A. TIHONOV

au pouvoir du tsar, eurent pour résultat que, comme auparavant, les grandes villes restèrent à l'écart de la guerre paysanne. Le soulèvement de Solovetsk (1668- 1676) constitua le foyer septentrional de la guerre paysanne sous la conduite de Stepán Razin ; il en est en même temps la dernière étape, présentant en soi un caractère original. La protestation des moines du couvent de Solovetsk contre la réforme ecclésiastique de Nikon avait

pris une forme aiguë en 1657, avec le refus des supérieurs du monastère d'accep terles nouveaux livres liturgiques. Le passage à la lutte ouverte contre le pouvoir du tsar (le siège du monastère rebellé commença en 1668), eut pour résultat de faire apparaître la différenciation sociale entre les participants au mouvement, et lui donna une tendance antiféodale. Avec le temps, les moines furent rej étés

à l'arrière-plan. Les « gens de labeur », venus d'au dehors et fugitifs, constituèrent le noyau de l'insurrection. Dans les rangs des assiégés, au cours de l'été et de l'automne 1671, pénétrèrent des partisans de Razin, soit déportés dans le Nord par le gou

vernement,

les documents, le monastère était défendu par des paysans, des Cosaques du Don, des streltsi et soldats transfuges, des sectaires et des serfs de boyards, sous le commandement de centeniers élus, dont le serf S. Voronin et le paysan I. Vassilev. Le soutien des paysans des environs réduisait à néant les plans de blocus du monastère des voïvodes tsaristes. Les changements intervenus dans les rangs des insurgés les conduisirent à mettre à l'écart les motifs religieux. Ils répudièrent ouvertement « l'ancienne » foi comme la « nouvelle », et en 1674 ils forcèrent les moines à ne plus prononcer la prière pour le souverain. Le caractère antiféodal du soulèvement se manifesta ainsi de façon éclatante". L'échec de la guerre paysanne des années 70 du xvue siècle permit aux fé odaux possesseurs de serfs d'affermir leur pouvoir. La classe dominante (les nobles) se distingua de façon plus tranchée du reste de la population. Vers la fin du xvne siècle, dans le régime de la propriété terrienne, le domaine allodial pré valait nettement sur le domaine concédé par le souverain. Comme l'a montré A. A. Novossel'skij7*, l'introduction du servage dans les confins méridionaux — pays des hommes d'armes — fut le résultat direct de la défaite des paysans. La

soit réfugiés en ces régions, pour échapper à la répression. D'après

population rurale se fondait avec la masse asservie, et les derniers vestiges de la paysannerie franche disparaissaient. L'étape la plus importante de cette évolu tionfut l'institution du fouage entre 1679 et 1681, quelques années après la répression de la guerre paysanne. Vers la fin du siècle, les droits de possession des seigneurs sur les paysans s'étaient élargis77. En dépit d'une cruelle répression, les souvenirs de la guerre paysanne de 1670 restèrent vivants dans la mémoire du peuple. Qu'il suffise de dire que les hommes qui prirent part à la lutte de classe des années 80-90 du xvne siècle en ressusci tèrentmaintes fois les mots d'ordres et les héros. Le mouvement de Stepán Razin joua un grand rôle dans la formation des traditions révolutionnaires, au sein des peuples de la Russie, et de leur confraternité dans la lutte contre les féodaux russes et les leurs. Mais le mouvement des masses populaires opprimées ne tarda pas à se ranimer

75. N. A. Barsukov, Le soulèvement de Solovetsk (1668-1676), Petrozavodsk,

1954- 76. A. A. Novossel'skij, « La propagation de l'économie du servage dans les régions du sud de l'État moscovite au xvne siècle », Notes historiques, n° 4, 1938, pp. 21-40.

77.

Voir Essais d'histoire de V U.R.S.S., La féodalité au XVII* siècle, pp. 17-19,

51-52, 142, 143, 147, 151, 168, 170, 176, 181, 185, 189 et 198.

LES MOUVEMENTS POPULAIRES EN RUSSIE 503

dans de vastes proportions. Et cette fois encore, la lutte eut pour arène les confins méridionaux du pays où le peuple sentait se resserrer de plus en plus étro itement sur lui les liens du servage. La révolte des streltsi dans la capitale, en mai 1662, donna le signal de l'action aux paysans et aux hommes d'armes des rangs inférieurs. Les plus élevés dans la hiérarchie de ces hommes d'armes « par levée », qui cherchaient à rejeter les charges du service militaire sur les moins bien pourvus se rangèrent du côté de l'autorité, c'est-à-dire des voïvodes. L'in surrection avait éclaté un peu auparavant sur le Don, où les paysans fugitifs, les bateliers et les hommes d'armes des bas rangs avaient fait cause commune avec les Cosaques du Don et d'Ukraine. Les insurgés, dont la composition sociale se rapprochait fort de celle des combattants de la guerre paysanne, reprirent la tentative de Razin. Le motif fut cette fois encore l'établissement de relations pacifiques avec la Turquie, circonstance qui ôtait la possibilité d'effectuer des incursions sur les rives de la mer Noire. Les insurgés avaient le dessein de déboucher sur la Volga, mais la résistance armée des Cosaques aisés les en empêcha. Ils résolurent alors de marcher sur les villes de la « ligne », pour attirer dans leur camp la population des régions frontières et « faire main basse sur les voïvodes, les clercs et les gens des bourgs ». Il était également question de marcher sur Moscou, afin de se joindre aux streltsi en lutte contre les boyards. L'insurrection fut écrasée par les Cosaques des couches privilégiées. Quand à la révolte des streltsi, dans la capitale, elle tourna en une révolution de palais78. Les soulèvements populaires des années 1690, qui affectèrent presque tout le territoire de la Sibérie orientale, de Krasnojarsk à Nerčinsk furent les ultimes et puissants éclats des batailles de classes, dans la Russie du xvnp siècle. A cette période, la population urbaine (et essentiellement les hommes d'armes des rangs inférieurs) autour de laquelle se groupaient les paysans, les vagabonds et les gens de métiers, constituait la force principale, en lutte contre l'autorité des voïvodes. Il est remarquable, qu'à la différence des insurrections antérieures, les peuples autochtones de la Sibérie prirent une part considérable à ce mouvement, de concert avec les Russes dressés contre l'oppression féodale. Les hommes d'armes des villes sibériennes y jouèrent un rôle organisateur semblable à celui des Cosaques dans la guerre paysanne de 1670-1671. Les éléments modérés, au sein de l'insurrection (hommes d'armes des rangs élevés, paysans et bourgeois aisés) ne demandaient que le changement des « mauvais » voïvodes, alors que la masse de la population réclamait la limitation des pouvoirs des voïvodes par des organes d'administration locale élus, et même la liquidation de l'administration des tsars. Les insurgés créèrent leurs propres organes du pouvoir, rappelant soit les formes de l'autonomie administrative cosaque (l'assemblée sous le drapeau, les conseils), soit celles des institutions régionales. Il est caractéristique que dans le premier cas d'organisation les éléments les plus radicaux dominaient. A Kras nojarsk, des juges élus, sous le contrôle d'un « conseil » d'hommes d'armes, et de la « duma » ou assemblée de tous les insurgés, fut investi des pouvoirs du voïvode en fuite. Les villes sibériennes insurgées correspondaient entre elles. Au fur et à mesure du développement des événements, les couches supérieures des hommes d'armes, des bourgs et des villages se détachèrent graduellement de l'insurrection et s'engagèrent dans la voie de la trahison. Et si justement l'i nsurrection prit de si vastes proportions dans la forteresse de Bratsk et sa région, ceci s'explique du fait que l'aristocratie des hommes d'armes et la noblesse locale des peuples tributaires s'abstinrent d'y prendre part. Mais les hommes

78. L. V. čerepnin, « La lutte de classe en 1682, dans le sud de l'État mosc », Notes historiques, n° 4, pp. 41-75.

ovite

J. A. TIHONOV

504

d'armes des rangs inférieurs de Bratsk insurgés bénéficièrent d'un vigoureux appui de la part des paysans russes et des Burjats. Le voïvode et les siens sauvèrent leur vie à grand-peine79.

L'étude des traits essentiels des mouvements populaires montre nettement la tendance principale du développement de la lutte de classes — différenciation toujours plus marquée des forces en action, dissociation des couches sociales

hétérogènes. Ce fait donnait à la lutte un caractère toujours plus aigu, il exerçait son influence sur l'évolution de l'idéologie et la complexité croissante des él

éments

de 1. 1. Smirnov qui considère le soulèvement de Bolotnikov comme la plus impor tante des guerres paysannes a besoin d'être précisé. I. I. Smirnov estime que par les dimensions du territoire qu'elle affecta, par le nombre de ceux qui y prirent part et par la force du coup porté au régime féodal la première guerre paysanne éclipse la suivante. Toutefois, comme nous le voyons au cours du

xvne siècle, la lutte de classe s'accentue, malgré le renforcement de l'appareil de l'État féodal, car les contradictions de classe grandissent et deviennent de

plus en plus profondes.

superficie du territoire affecté (on ne connaît le nombre d'hommes engagés ni dans l'une ni dans l'autre), la guerre paysanne de 1 670-1 671, par les forces qu'elle mit en mouvement et les actions des insurgés représentait pour la classe féodale un danger plus grand que la guerre du début du siècle, hétérogène par la compos ition de ses participants, au programme moins défini et aux éléments d'orga nisation plus faiblement marqués.

d'organisation des mouvements populaires. C'est pourquoi le point de vue

Même en le cédant à celle qui la précéda, quant à la

Moscou, 1962.

J. A. Tihonov.

79. V. A. Aleksandrov, « Les insurrections populaires en Sibérie orientale, dans la seconde moitié du xvne siècle », Notes historiques, n° 59, pp. 255-309 ; du même auteur, « Documents rur les mouvements populaires en Sibérie à la fin du xvne siècle », Annuaire archéo graphique pour l'année 1961, Moscou, 1962, pp. 345-386 ; voir également A. P. Okladnikov, Essais sur l'histoire des Burjats- mongols occidentaux, Leningrad, 1937 ; F. A. Kudrjavzev, La révolte des paysans, des gens de bourg et des Cosaques de la Sibérie orientale à la fin du XVIIe siècle, Irkutsk, 1939.