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D OSSIER

La parole des témoins

Michelle Salmon, 2004.
Michelle Salmon, 2004.

effondré. « La violence se sert des corps » et pour s’en détacher « il n’y a pas d’autre voie que celle de la parole, que celle du lien », constate Eric Sandlarz, psychothé- rapeute. Comment faire ce chemin alors que l’accès au langage et la relation à autrui ont été ébranlés par la nature même de la violence, infligée par un « semblable devenu bourreau » selon l’expression de Véronique Bourboulon (voir ci-dessous). Beaucoup des patients reçus au centre voudraient ne pas en parler. La souffrance, les sévices, les viols, la mort, la honte, la terreur… Dire les mots évoque l’horreur sans suffire à la contenir. Ils voudraient oublier. Et pourtant, ils viennent chercher de l’aide dans un lieu de parole. Parce que, entre l’impossible à dire et l’impossible à taire, la parole cherche ses voies. « Cette notion est presque constitutive des diffi-

Faire témoignage s’impose comme un « devoir », pour la mémoire, pour lutter contre l’impunité, pour prévenir la répétition de l’horreur. Cependant, pour ceux qui se sont trouvés saisis par la violence, dans le nouage de leur histoire privé et de celle du collectif, s’exposer comme témoin ne va pas de soi. Comment parler de ce qui dépasse l’entendement ? Comment assurer la transmission et le partage d’une expérience sans se laisser déborder par les effets du traumatisme ? Des questions qui interrogent tous ceux qui œuvrent auprès des victimes et souhaitent entendre la parole des témoins.

L’ association Primo Levi, dès sa création, a inscrit le projet du témoignage dans ses missions. Elle s’est engagée à témoigner de

ce dont elle est « témoin » dans le cadre

de son mandat, de la violence imposée là- bas et de celle qui est faite, ici, aux exilés. Le choix du nom de l’association donne toute la mesure de cet engagement. Cependant, sa mission première est d’of- frir, à travers le centre Primo Levi, soins et soutien aux personnes victimes de la tor- ture et de la violence politique. De cette expérience a découlé une décision ferme de l’équipe: ne pas solliciter les patients soi- gnés au centre à des fins de témoignage.

En effet, l’espace thérapeutique (celui du centre) est incompatible avec l’espace poli- tique, dans lequel s’exprime l’association. Le témoignage des victimes est une parole adressée publiquement qui fait écho aux douleurs de l’intime. Il est indispensable de réfléchir aux conditions dans lesquelles leur parole peut être entendue.

Paroles intimes de l’indicible

La torture et la terreur ne visent pas tant à faire parler qu’à faire taire. Face à la vio- lence des uns, la parole des autres ne vaut plus rien ; le pacte social, qui garantissait la régulation des rapports et des conflits s’est

Figures cliniques du témoignage

Le projet de la torture n’est pas de tuer, il n’est pas non plus de laisser des traces visibles sur le corps. C’est pourquoi, l’imagination du bour- reau ne connaît pas de limites pour mettre au point des pratiques qui infligent une douleur à la fois physique et psychique en laissant le corps incapable d’attester le préjudice subi. La dou- leur demeure invisible, elle est interne, aux limites de la raison pour celui qui la porte, car c’est le sujet torturé lui-même qui est la trace de l’acte perpétré par l’autre.Son être tout entier devient otage de l’autre, empreinte de sa folie, porte-parole dans le corps puisque toute dis- tance par le langage a été abolie. Catastrophe privée prise dans les errements fratricides de l’Histoire qui vient déraciner le sujet dans son rapport au langage et son appartenance à la communauté humaine. Le sujet tente inlassablement de faire face à l’ef-

fraction psychique opérée par la torture, en essayant de neutraliser sa pensée, de l’immo- biliser, d’empêcher le flot des images qui le sub- merge. Vaine tentative. Les images insistent, obsédantes jusqu’à l’hallucination. Les pensées

s’entrechoquent et s’imposent sans répit. Le temps s’est arrêté au moment du traumatisme, ses frontières sont figées et l’événement se répète dans une actualité torturante.

« Je ne veux plus penser, je voudrais tout

oublier, ça me fait trop mal », disent

nos

patients. Mais l’oubli ne vient pas et la douleur

persiste dans le corps, à travers des maux de tête insupportables qui attestent le combat permanent contre l’attaque de la psyché. La pensée,entièrement accaparée par cette lutte, demeure impuissante à donner la parole à celui qui souffre. Comme si la jouissance folle du bourreau et l’imminence de la mort avaient laissé une béance ayant désarrimé le sujet de lui-même et de son histoire,le condamnant ainsi à errer dans une détresse à la fois impensable et indicible. Comment partager cet impensable et cet indicible, lorsque la torture subie a brisé la confiance pla- cée jadis en l’autre, lorsque le sujet lui-même se sent porteur de la perversité d’un semblable devenu bourreau? Lorsque l’accès commun au langage est barré par l’effondrement de l’intime?

« Shoah [le film] m’a délivrée du sentiment d’impuissance – et parfois d’obscénité – d’avoir à témoigner à travers ma petite histoire particulière.Il m’en a au contraire, paradoxalement, donné le droit : car ce film, où on ne voit aucune horreur, aucun document d’archives, représente pourtant ce fond de tableau sur lequel toutes nos histoires individuelles sont inscrites, ce là-bas que nous revoyons, ressentons quand nous parlons, un par un, une par une.»

Anne-Lise Stern

cultés de chaque être humain, face à ce qui demeure incompréhensible, la mort par exemple, rappelle Helena D’Elia. Un peu comme s’il y avait un trou noir dont on ten- terait de tracer les bords pour le contour- ner », suggère la psychothérapeute. Les êtres

humains partagent le besoin de se racon- ter, de pouvoir retracer le fil de leur vie. Or, le traumatisme a rompu cette continuité. Les victimes « sont les témoins sidérés de la violence dont elles sont l’objet », souligne Eric Sandlarz. Parler ce serait redevenir

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On comprendra que certains soient tentés de recourir au récit soi-disant cathartique. Il suf- firait d’exorciser le mal pour que le sujet reprenne le cours de sa vie. Mais de quel mal s’agit-il ? Que faut-il éradi- quer au plus vite ? Serait-ce la peur d’être témoin de la barbarie humaine, lorsque l’on sait que la plupart des génocides actuels se dérou- lent dans la quasi-indifférence des pays occi- dentaux? Cela nous rappellerait-il que la Shoah a eu lieu en Europe? Que sa singularité n’a pas fait office de limite? Piera Aulagnier, compare la fonction du théra- peute à celle d’un historien, mais qui doit demander à son partenaire d’être coauteur du récit et co-acteur du vécu (1) . Le terme d’histo- rien est ici référé à la notion de reconstruction (et non pas reconstitution) d’une histoire, c’est- à-dire l’élaboration d’une continuité dans laquelle le traumatisme va pouvoir s’inscrire. Mais il s’agit également d’un partage de connaissances entre le thérapeute disposant d’un « supposé savoir » et celui qui est le seul à pos- séder une mémoire de son histoire, le seul à

connaître la version qu’il s’en est donné (2) . Ainsi, lorsque l’horreur d’un désastre vécu est convoquée dans l’espace psychothérapeutique, l’enjeu de la cure réside dans la question d’un impensable qui peut ou non être partagé. Comme un passage obligé, selon Gyslain Lévy, où le thérapeute serait sommé de partager de l’impensable avec son patient. Un moment où parler et se taire deviennent équivalents (3) , où la barbarie,les larmes et les cris se font entendre dans le silence d’un regard. L’impensable, en tant qu’il devient partageable, peut enfin achever sa course folle et s’inscrire dans la lignée des pensées. Une porte s’ouvre alors sur la scène traumatique pour permettre au corps de se délester de ses symptômes en restituant la parole au sujet.

Véronique Bourboulon, psychanalyste- psychothérapeute au centre Primo Levi

1) Piera Aulagnier, L’Apprenti-historien et le maître sor- cier, Puf, 1984. (2) Ibid. (3) Ghyslain Lévy, Au-delà du malaise, Psychanalyse et barbarie, Erès, 2000.

D OSSIER

La vie amoureuse des plantes, le long de la frontière et de la guerre. Michelle Salmon,
La vie amoureuse des plantes,
le long de la frontière et de la guerre.
Michelle Salmon, 2004.

acteur de son destin mais l’indicible est aussi un impensable, c’est alors le corps qui est le porte-parole de la souffrance. Beaucoup de patients reçus au centre com- mencent par demander une prise en charge médicale. Mireille Joussemet, médecin généraliste au centre, remarque que les symptômes, douleurs chroniques « qui

sont témoins d’un passé, d’un vécu » peu- vent autoriser une plainte, qui semblerait « plus légitime » à formuler qu’une détresse psychique, « encore que ce ne soit pas le cas pour tous ». A l’occasion, d’une consul- tation, les thérapeutes peuvent entendre le récit des violences qui ont causé les séquelles. « Débloquer une zone du corps peut libérer des émotions, des pleurs… constate Claude Bietry, kinésithérapeute, il arrive que cela libère aussi des besoins de parler. »

L’abord du souvenir peut être très difficile, les mots, comme les parties du corps liées

aux violences subies peuvent évoquer trop de souffrance. Il est donc nécessaire de lais- ser à chaque personne l’initiative de ce qu’elle souhaite dire. Lors de l’entretien d’accueil, où elle est conviée à évoquer les circonstances par lesquelles elle relève du mandat de l’association Primo Levi, peu de questions sont posées. Il s’agit d’un premier contact, cela ne doit pas évoquer un inter- rogatoire. Tout au long de ce chemin par- tagé, la prise en compte des effets du traumatisme commande à chacun de s’en tenir à son cadre. « Je ne pose que les ques- tions dont je peux expliquer pourquoi elles sont nécessaires à l’élaboration du récit exigé par la procédure de demande d’asile », commente Janine Dardare, assis- tante sociojuridique. Les paroles des patients, si douloureuses parfois à formuler, leur appartiennent. Ce qui a été transmis l’a été dans un cadre de soin et d’accompagnement, dans une rela-

tion de confiance et de confidentialité. Aussi, les membres de l’équipe du centre s’interdisent-ils de divulguer les informa- tions qui leur ont été communiquées. Pourtant, les demandes sont nombreuses et de toute provenance: au sein des associa- tions, par exemple, ou des institutions dont la vocation est d’aider les demandeurs d’asile ou les réfugiés statuaires, certains ont envie de savoir, mais est-il besoin de connaître les détails de l’horreur pour apporter une aide aux exilés? Par ailleurs, serait-il concevable que l’association Primo Levi expose ses patients pour assurer sa pro- motion auprès des médias ou de ses bailleurs ? (voir page 14). La mission de témoignage de l’association ne consiste pas à parler à la place des patients, ni à ins- trumentaliser leur parole. En aucun cas, nous ne voulons demander aux personnes accueillies de témoigner. Elles reçoivent gra- tuitement soin et soutien, pourraient-elles refuser ce service ? Et que deviendraient alors ces liens de confiance, cet espace pro- tégé où se reconstruit le jardin intime de chacun, reconquis contre l’effraction du tor- tionnaire ?

Témoignage,

parole publique

Pour Juan Boggino, psychothérapeute, « l’étape du témoignage se franchit quand on s’adresse à une instance dont la voca- tion est de rendre public ce qui lui est trans- mis, par exemple, une association comme Amnesty international, la presse… Ce que nous entendons au centre, je le vois plu- tôt comme le dépôt d’une souffrance, pré- cise le psychothérapeute. Une étape qui permet d’élaborer un récit personnel, de prendre une distance, de trouver une forme

Le médecin et son patient, le récit et le témoignage Au centre Primo Levi, loin des
Le médecin et son patient,
le récit et le témoignage
Au centre Primo Levi, loin des histoires médiatiques, une relation thérapeutique, ce lien unique et
privé, basée sur la parole et la confiance se développe entre le patient et son médecin. Il s’agit
d’un préalable pour que le corps témoigne de l’intolérable.
C’est par la plainte et la douleur du corps que le médecin accède à la souffrance du patient. Le
corps, endolori et marqué, est le premier témoin de l’histoire du patient. En confiance, il peut racon-
ter, montrer, laisser regarder et examiner les cicatrices visibles ou non de la torture. Ce récit fait
au médecin devient élément de diagnostic qui va orienter la thérapeutique à proposer. Certaines
fois, quand la consultation est close, un silence se poursuit. De là peut naître l’écriture du méde-
cin qui devient alors témoignage.
Emmanuel Heau, médecin généraliste au centre Primo Levi
Le corps témoigne Le corps est témoin de la souffrance endurée, il en porte les traces
Le corps témoigne
Le corps est témoin de la souffrance endurée, il en porte les traces qu’on ne repère
pas sans peine. Ce que le corps montre au premier abord est une douleur massive.
Il faut du temps pour que, peu à peu, cette pelote se dénoue et qu’il soit possible
d’aller chercher avec le patient les souffrances cachées, ces souffrances que le corps
et le souvenir ont mis en mémoire.
L’angoisse de la douleur est parfois telle que même un simple toucher peut être
très violent. Les patients ne peuvent maîtriser leurs réactions de défense, le corps fuit.
Je me souviens d’une patiente tchétchène, qui, dans la salle d’attente, m’avait paru
si souriante, si gracieuse que je me suis demandée pourquoi elle venait.
Puis, elle m’a tendu la main… Cette main qui fuyait, dont je ne sentais presque pas
la présence dans la mienne. Cette femme si avenante était, en fait, percluse de douleur,
dans un retrait intense.
Les rétractations, les raideurs du corps entravent le fonctionnement musculaire,
articulaire, la circulation sanguine, nerveuse… Il faut travailler avec les résistances
du corps pour dénouer les blocages. Massage, drainage… peu à peu on reconstruit
le schéma corporel, et on permet de renouer avec les zones du corps qui ont été
occultées, comme mise à l’écart du ressenti. Dans ces zones du corps, ces lieux
mémoires sont inscrits le souvenir et la douleur. Ils rappellent les violences.
Les sciatalgies et sciatiques, symptômes qui mettent souvent sur la piste du viol, ne sont
pas toujours visibles à la radiographie. C’est la douleur qui est probante.
Pour certains patients, l’approche de certaines souffrances est trop difficile. Le corps fuit
de mes mains… Quelques patients ont abandonné les soins, ils ne viennent plus.
Certains reviennent, parfois longtemps après… Reprendre contact avec son corps,
avec ses sensations, accepter de lâcher certaines résistances peut être difficile.
Les patients ne me disent pas non, c’est leur corps qui me dit d’arrêter.
Claude Bietry,
kinésithérapeute au centre Primo Levi

peute a reçu des personnes originaires d’Amérique latine, au moment de l’arres-

tation de Pinochet à Londres. « Près de trente ans après les faits, tout revenait intact. Comme si rien n’avait pu être éla- boré, comme cloisonné. »

A contre-courant

de la victimisation

Il n’y a pas d’oubli « et de toute sa vie celui ou celle qui est passé par là ne cessera de construire un savoir sur cette expérience », constate Eric Sandlarz. Toute parole ne soulage pas et le témoignage n’est pas une parole à vocation thérapeutique. Se sou- venant d’une femme tchétchène, Helena D’Elia signale ainsi les effets complexes du témoignage : cette patiente « se réfugiait dans sa lutte militante. Elle avait été très affectée par ce qu’elle avait vécu. Mais elle ne pouvait pas en parler à titre personnel, seulement dans une approche plus globale, ce qui fermait la possibilité d’une élabo- ration personnelle, sur les effets que cela avait eu dans sa vie à elle » . Mireille Joussemet se demande jusqu’à quel point

« les grands militants ne sauraient accep- ter de soulager certaines de leurs dou- leurs. C’est un peu comme si ces symptômes étaient le témoignage de ce qu’ils ont vécu, constate le médecin géné- raliste, la trace d’un passé qu’ils ne veulent pas oublier, qui les relie à ceux qui souf- frent encore là-bas et qu’il serait intolérable

moins douloureuse, qui rendra possible la transmission ». L’écrit semble une voie pri- vilégiée pour ceux qui souhaitent témoi- gner. Diane Kolnikoff s’est particulièrement penchée sur les témoignages littéraires (voir page 10). La psychothérapeute se

souvient de patients bosniaques qui « regret- taient de ne pouvoir témoigner auprès du

Tribunal pénal international pour l’ex- Yougoslavie. Ils ont rédigé leur récit, qui a été traduit par l’interprète. Ils ont souhaité le déposer à l’association d’une façon for- melle ».

Hors du centre, d’autres participent à des

conférences, à des événements… Ceux qui témoignent avec le plus d’aisance, semblent avoir comme point commun de pouvoir exercer cette mission dans la conti- nuité de leur parcours personnel. Alors, cela

peut être « un grand soutien, pour construire sa vie ici, affirme Helena D’Elia. Je me sou- viens d’une femme, très engagée dans son pays. Elle a continué de lutter ici contre les

crimes commis là-bas en participant à des réunions, en entamant une procédure juri- dique… Pour cette femme, la position de

témoin était un appui. Elle ne témoignait pas seulement de son vécu à elle. Sa parole avait une portée politique, elle voulait transmettre quelque chose de ce qui se pas- sait dans son île. » Le témoignage de certains peut « donner la possibilité à d’autres de reconnaître en eux des choses qu’ils n’avaient jamais dites et qui relevaient de leur histoire privée »

remarque Juan Boggino. Le psychothéra-

d’abandonner ». De ce point de vue, ce « devoir de mémoire » est un fardeau éprouvant et qui peut mettre en échec la vie personnelle du témoin. Pour celui, pour celle qui a survécu, la dette peut être écrasante. Elle peut s’alourdir encore du poids des demandes sociales, notamment de ces institutions auprès de qui la victime peut se sentir redevable pour le soutien qu’elle lui offre.

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Ne pas exposer les patients comme témoins Membre d’Amnesty International, j’ai souvent assisté à des témoignages
Ne pas exposer les patients comme témoins
Membre d’Amnesty International, j’ai souvent assisté à des témoignages de prisonniers politiques
lors de réunions ou congrès. J’y ai toujours été sensible, même si j’ai pu remarquer la tendance à
faire appel aux mêmes personnes. Je reste persuadée que le témoignage est important car il a une
valeur politique et s’inscrit dans le cadre d’un engagement associatif. Depuis que je travaille au centre
Primo Levi, j’ai découvert d’autres aspects de la question : celle du témoignage pour les patients
suivis dans un centre de soins, les effets de celui-ci, la notion d’instrumentalisation… La prise en
compte de ces éléments reste essentielle car elle détermine l’éthique de l’association et c’est pro-
bablement cela qu’il est important de partager avec nos partenaires.
Catherine Pinzuti,
accueillante au centre Primo Levi

D OSSIER

« La raison peut-elle admettre tant de cruauté ? Non.Non, je te l’assure. Quand on te dit “stop arrête”, ou bien “Non, ce n’est pas possible, ce n’est sans doute pas vrai”, c’est que l’autre touche la limite de l’inimaginable… Chaque fois que je parle, en conférence, c’est une de mes peurs:

qu’on puisse douter, dire que ce que je raconte n’est pas vrai… Voilà donc une des raisons pour lesquelles on donne tant de précisions… Mais en même temps – Oh, c’est toujours le même dilemme ! – si je raconte en détail l’horreur vécue, je ne serai pas entendue puisque c’est “trop”, comme on nous dit toujours… » Esther Mujawayo

Quand le témoignage prend un caractère répétitif, les personnes courent le risque de rester comme prisonnières de l’épisode

douloureux, d’être « victimisée ». « Un jeune Rwandais était régulièrement solli- cité pour des témoignages. Il se sentait rede- vable auprès de l’association qui l’avait aidé et ne pouvait pas dire non, déplore Diane Kolnikoff. Cependant, réitérer ces témoi- gnages le replongeait continuellement dans son passé. Il en était très troublé. Cela l’empêchait de s’installer dans une nouvelle vie, entravait les études qu’il avait com-

Une mémoire immense et muette. Michelle Salmon, 2004.
Une mémoire immense et muette.
Michelle Salmon, 2004.

Le droit à l’intimité

S’exposer dans son intimité comporte un risque de menace si ce qui est confié ou dévoilé se répand dans l’espace du quotidien. Une jeune patiente disait « s’ils savent tout ce par quoi je suis passée,

ils n’ont pas le même regard sur moi, je ne peux pas être comme les autres ». Elle se sentait per-

sécutée par la menace du dévoilement. Un patient insistait sur l’importance de se déplacer de son lieu de vie vers un autre cadre, là ces choses peuvent être dites et reprises autrement, auprès d’un thérapeute que l’on rencontre ponctuellement et qui peut les recevoir. Or nos patients, dans leurs rapports avec les institutions, sont invités à tout raconter, chaque fois qu’ils font une demande. Une jeune fille ne comprend pas qu’on l’interroge sur ce qu’elle a vécu,

à l’école, au foyer… « Pourquoi n’ai-je pas le droit d’avoir une intimité? »

Le dévoilement des faits traumatiques est une menace pour ces personnes, qui aspirent à vivre comme des personnes à part entière, et non figées comme des victimes.

Helena D’Elia, psychanalyste, psychothérapeute au centre Primo Levi

mencées… » commente-t-elle. Quand on a tout perdu dans son pays, il peut être dif- ficile de se déprendre du peu qu’on a réussi à construire ici. Etre une victime peut être un statut qui donne un sens à une vie qui semble par ailleurs impossible. La pres- sion médiatique, les besoins d’une cause militante risquent de faire de la victime une sorte de « témoin vedette ». Le danger est grand pour cette personne de ne plus par- venir à exister autrement. Le centre Primo Levi travaille à contre-cou- rant de la victimisation. « C’est une posi- tion difficile, remarque Helena D’Elia, car il ne s’agit pas de s’apitoyer et de laisser la victime à cette place-là. Quand nous accueillons les personnes », dans le cadre du mandat de l’association, « nous recon-

Les efforts de silence

Nous préparions un dossier, il fallait que je renseigne son état civil. J’ai demandé le nom, vérifié le prénom. La jeune femme a réagi, elle ne voulait pas qu’on l’appelle par le nom qui figure sur ces papiers. J’ai pris note et terminé de remplir le dossier. Je n’ai demandé ni pourquoi ni quel était son problème… Cela avait à faire avec son passé et ne concernait pas directement le dossier en cours. Un questionnement sur cette réaction aurait été pure curiosité, même si celle-ci était professionnelle… d’autant que je savais déjà que, dans le cadre d’un prochain entretien, je serais « obligée » de lui poser des questions sur son parcours personnel et politique. C’était le deuxième ou troisième entretien, concernant une demande de logement. Tout à coup, elle a sorti une photo, une grande photo. Elle voulait me montrer la photo de sa fille. Le sourire d’une jolie petite fille… morte des suites d’un viol. La mère a été violentée également ce jour-là au pays… Que dire ? Cette mère et moi nous sommes regardées longuement, profondément, notre silence n’était pas pesant. Je me suis entendue dire « nous vivons dans un monde terrible ». Il n’y avait pas de place pour d’autres mots.

Puis doucement, nous avons repris les formalités. Ce qu’elle m’a dit, parce qu’elle a souhaité m’en parler, à moi, ce jour-là, je n’ai à le transmettre dans aucun dossier. Souvent les personnes, qui ont à se présenter devant des services administratifs, se plaignent des questions posées sur leur passé douloureux alors que la démarche ne concerne que leur quotidien actuel. Quand il faut préparer un récit pour la demande d’asile, je ne pose que les questions dont je peux expliquer la nécessité. Les réponses viennent comme elles viennent. Quand elles viennent… Si cette femme africaine ne veut pas prononcer le mot “viol”, nous trouvons une autre formule. C’est sa liberté de l’exprimer comme cela lui est possible. Si cet homme se tait soudain, ravalant ses larmes, j’ai le devoir de respecter son silence. J’aborde une autre question ou je propose un autre rendez- vous… Il faut accepter d’apprendre à poser des questions. Savoir ne pas en poser. Et se taire quand il n’y a rien à dire face, quelquefois, à tant de souffrances vécues.

Janine Dardare, assistante sociojuridique au centre Primo Levi

naissons par-là qu’elles sont victimes. Mais tout l’enjeu de notre prise en charge est de les faire sortir de là, de sorte que leur vie ne s’arrête pas à cet état de souffrance, qu’ils puissent trouver en eux les ressources pour aller de l’avant, de se libérer de là ».

Il est si difficile de parler, difficile de se faire entendre, difficile de ne pas être happé par ce dont on se refait le témoin. Il est com- préhensible et respectable que certaines personnes préfèrent se taire. Pour ceux qui souhaitent s’exprimer publiquement nous avons, nous public, à réfléchir aux conditions dans lesquelles nous leur per- mettons de le faire.

Enjeux du témoignage

Le témoignage permet de renvoyer au col- lectif, au groupe social d’appartenance, à l’humanité elle-même, ce qui, dans la violence faite à l’individu est du ressort du collectif: la garantie des droits, la justice… La manière dont le corps social accueille la parole des témoins, victimes de sa face sombre, est significative de ses dispositions à se remettre en cause, à se disculper, à accu- ser… Les risques d’instrumentalisation des témoignages sont connus, alors que dans certaines conditions – négligence –, on rend la parole du témoin inaudible. A évo- quer l’horreur sans précaution, on entrave

les réelles chances d’une transmission. La banalisation des images d’épouvante, nos blindages réactionnels, auraient-ils fait oublier de quoi il s’agit pour chacun, pour chacune des victimes? Pour elles, les mots « viol», « charnier»… ont un tout autre pou- voir d’évocation. Elles crient, hésitent, pleu- rent… on n’entend rien. Que veut-on transmettre ? Quel sens peut- il y avoir à faire écho à la violence par la transmission des émotions brutes? Peut-on espérer mieux comprendre ce qui se passe avec des témoignages à chaud (une réalité à show?). Ces précautions à l’égard de la victime devenue témoin valent également

pour « celui qui écoute, c’est [à dire] celui qui voit le film » (1) . Il nous faut réfléchir au

sens de notre curiosité. « Toute pédagogie

de l’horreur ne peut éviter de pousser à pro- duire de la jouissance (2) », nous prévient Anne-Lise Stern rescapée d’Auschwitz Birkenau, devenue psychanalyste. Que demande-t-on au témoin, lui qui prend la parole, non pour s’exposer personnelle- ment, mais pour dénoncer, pour faire évo- luer une situation… Que présente-t-on à ceux qui veulent comprendre la situation en Tchétchénie, en République démocra- tique du Congo… « On se trompe quand on fait pleurer», dénonce Juan Boggino, qui nous rappelait la distance requise pour la transmission. « Ce n’est pas un témoi- gnage, c’est de l’émotion qu’on saisit, on

est trop proche de la souffrance. On ne peut plus rien comprendre du contexte de l’uti- lisation de cette violence… » Or, c’est cela l’enjeu du témoignage. « Réfléchir à la violence ce ne peut être, en aucun cas, regarder comment elle est faite, là on regarde le bourreau et l’horreur elle-même, conclut Diane Kolnikoff. Ce qui compte c’est : pourquoi? Alors seulement, on peut repérer ce qui est en jeu dans les sociétés qui laisse cela s’accomplir, ce qui fait que l’histoire se répète. » Beaucoup de victimes se sont déjà exprimées, au moment qu’elles ont choisi. Ils ont cher- ché les formes par lesquelles ils pouvaient tenter de transmettre quelque chose « avec l’obsédant besoin de dire aux autres », écri- vait Primo Levi pour qui « le récit de rescapé est un genre littéraire » (3) . Revenons-y, si nous avons besoin d’entendre à nouveau (4) . Ni ces livres ni ces films ne se démodent, car il s’agit de « ce dont l’homme a été capable, ce dont il est encore capable ».

Cécile Henriques

(1) SurVivantes, de Esther Mujawayo et de Souâd Belhaddad, aux éditions de l’Aube, 2004. (2) Le Savoir-déporté, Anne Lise Stern, aux éditions du Seuil, 2004. (3) L’Asymétrie et la Vie, de Primo Levi, collection Pavillons aux éditions Robert Laffont, 2004. (4) Voir la bibliographie disponible sur le site internet www.primolevi.asso.fr rubrique « Pour comprendre et pour savoir ».

D OSSIER

Le voile de la Pythie

Réflexions autour de la lecture croisée de « L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ? » par Luba Jurgenson, édition du Rocher, 2003 et de « Ecrits de témoins, paroles de victimes », de Marie-Hélène Beaujolin et Diane Kolnikoff, psychothérapeutes, texte disponible auprès de l’association Primo Levi.

Le témoin peut-il être ramené au rôle d’un survivant qui prendrait la parole ? Quels sont les jalons qui parcourent l’œuvre de témoignage? A partir de quel moment et selon quels critères une parole de témoignage prend-elle la dimension d’œuvre ?

« T

émoin: du latin testimonium, témoignage, marque, ce qui

sert à faire connaître » dit le Littré. Et le Petit Robert de

renchérir: « Témoignage: déclaration de ce qu’on a vu, entendu, perçu, servant à l’éta-

blissement de la vérité. » D’emblée, l’am- plitude de l’acte est manifeste. Démarche heuristique, en ce qu’elle s’emploie à col- lecter, rassembler, « trouver » les faits qui se rapportent à cette vérité, et volontairement orientée vers le dévoilement, le témoignage implique l’éradication d’une part de l’igno- rance (recherchée ou subie) de ceux auxquels elle est destinée – personnes publiques, juges, citoyen, amis, famille, c’est-à-dire cha- cun de nous. A ce titre, c’est un événement qui procède avant tout d’un mouvement :

la mise en marche de la foi dans notre goût pour la vérité – car fondamentalement, cha- cun aime la vérité –mais qui n’est pas sans se heurter aux limites que nous posons à l’ac- complissement de cette aspiration. Toujours terrible et attirante à la fois, la vérité et sa quête ne cessent de nous solliciter tout en nous effrayant. De fait, la connaissance, la fréquentation,

de la vérité s’avère un exercice périlleux, tant il est destructeur des épaisseurs confor- tables de l’illusion. Il est souvent plus agréable de voir le monde tel que nous vou- drions l’imaginer plutôt que tel qu’il est. Chaque jour de notre existence nous confronte, y compris dans des détails ano- dins, à cette tentation. Mythes et tournures de langage nous le rappellent sans relâche:

tel celui de la Pythie, prêtresse oracle de Delphes recueillant la parole des Dieux – en l’occurrence d’Apollon – et condamnée à ne parler que par cris et sentences abs- conses se prêtant à multiples et variables interprétations, avant de sombrer dans une profonde transe, voire, si elle restait trop longtemps exposée à ce verbe, à en mou- rir. De même, les métaphores du langage courant utilisent le plus souvent la notion de lumière crue, irradiante, pour évoquer cet éclaircissement violent des choses ; certaines vérités sont perçues comme aveu- glantes… C’est également la raison pour laquelle la Pythie elle-même ne pouvait faire face au dieu, et qu’un voile la proté- geait d’une exposition directe à sa vue. Faire savoir la vérité sur l’expérience concentrationnaire, sur la torture, semble cumuler les handicaps : trop d’horreur fait horreur et détourne l’attention. Cela devient inaudible, impensable, inimaginable – cela nous rend bêtes, abrutis de terreur, soudain ramenés à une incapacité, temporaire mais vertigineuse, de conserver notre rang d’hu- main. Penser l’effroyable provoque imman- quablement des moments de déroute majeure, du fait justement de la vocation qu’il a de nous saisir et de ne plus nous

lâcher. Chaque individu a ses propres bar- rières sur ce plan, auxquelles il s’accroche parfois comme à une bouée de sauvetage, pour mieux mettre à distance cette force de vérité qui s’immisce.

La peur du vide

Le témoin est ainsi celui qui vient déran- ger les petits arrangements avec la réalité que nous nous sommes fabriquée. Il atteste, étaye, décrit, rapporte, et, au final, éclaire en apportant: lucidité, sincérité, certitude, exactitude, justesse, valeur, naturel, sagesse, réalité, franchise, authenticité… les syno- nymes de « vérité » sont si nombreux et si nuancés qu’il nous faut bien convenir, par la difficulté première du langage à la cir- conscrire, qu’elle ne se résume pas à une seule facette, ou un seul plan. Chercher le vrai, c’est aussi d’une certaine manière ten- ter de trouver des repères – alors même que ceux-ci s’avèrent inexistants au final; toute forme de référence est annihilée, un vide se crée. Les réflexes de déni, de banalisa- tion, de rejet jaillissent de cette peur du vide. Imre Kertész, Primo Levi, Robert Anthelme (mais il y en aurait tant d’autres à citer) en ont subi les premiers les effets, par l’absence de récepteur, de lecteur, de leurs premiers livres de témoignage. Depuis les récits se sont multipliés ; narra- tions « distanciées » ou « dramatisées », par- tant d’expériences personnelles, les bribes de vies éclatent aujourd’hui aux devantures des librairies. Par souci d’édifier, de « devoir de mémoire » – thème de plus en plus gal- vaudé – par effet de mode également, force est de le reconnaître, où la victimi- sation des uns et des autres peut faire office de légitimité (à dire ou à être). Comment s’y retrouver dans cette pléthore de livres qui se disent chacun à sa manière être un cri, une alerte, une mise en garde, et revendiquent tous d’être des exercices de dévoilement de la vérité ? Comment discerner ce qui prend position d’œuvre dans cet élan à dire? Est-ce que dire suffit à faire savoir ? Ecrire pour témoigner – ou témoigner par l’écriture ; les exercices ne sont pas tout à fait équivalents, serait-on tenté de dire. Dans un cas, il s’agit de développer un savoir-faire, celui d’écrire, pour le mettre au service de

Michelle Salmon, 2004.
Michelle Salmon, 2004.

l’acte de dévoilement ; ils se rencontrent dans le désir de partager la connaissance. Car écrire, l’acte lui-même, a ce fondement- là, de vouloir creuser et extirper le jus des choses et de l’être et de le « faire savoir ». Dans le second cas, témoigner par l’écri- ture, le rapport paraît s’inverser : l’écriture est un médium, un outil, elle s’instrumen- talise au profit de l’impératif à divulguer, à dire. L’urgence à dévoiler prendrait le pas sur le travail proprement littéraire de re-créa- tion du monde. En fait, ce n’est pas si simple. Les enchevêtrements de nature entre témoignage et écriture sont inévi-

tables : espace de recul, de silence, de

retrait, l’écriture est propice au déploiement de la parole de témoignage, qui elle-même nécessite temps de pause et mises en pers- pective – car les actes qu’elle porte sont si souvent au-delà des bordures d’un mot, d’une pensée qu’ils s’harmonisent mal avec l’immédiateté de l’oralité. La plupart des intervenants auprès de victimes de la torture en témoignent – justement – en ne cessant de rappeler à quel point la prise de parole de leurs patients sur ces événe- ments peut nécessiter de circonvolutions, de silence, d’absence, avant que de naître enfin à leur propre capacité à l’entendre. Il est nécessaire ici de rappeler que la mémoire de la victime – ou du futur témoin, selon ce qu’il aura décidé de faire – est le plus souvent saturée par l’ensemble des détails des événements dont il lui faut témoigner. L’aphasie apparente de cer- taines victimes serait alors comme un écho creux au trop-plein de leur esprit, assailli au niveau de chacun des sens: odeurs, sons, couleurs, lumière, goût, sensations tac- tiles sont tatoués, et pourtant ne peuvent être lus avant d’avoir été écrits.

L’écriture n’est pas une cure

Ceux qui se lancent dans l’aventure se rencontrent à nouveau tels qu’ils n’ont jamais cessé d’être – et surtout là où ils n’ont jamais cessé de (sur)vivre d’une certaine façon : dans la cellule, le camp, le lieu de leur supplice. A ce titre, rien ne semble plus abstrait – et plus faux – que de croire qu’un tel exercice serait honnêtement résu- mable à un dessein thérapeutique. Primo Levi, alors que Si c’est un homme était fini et une fois le livre publié, diffusé, et reconnu – donc bien des années après son écriture – pouvait évoquer cette dimension a pos- teriori, comme un semblant de résultat qui serait advenu au moment de le faire (1) . Mais cette « impression » en elle-même ne peut en aucun cas résumer l’aspiration profonde qui l’a poussé à raconter cette expérience. Il serait caricatural de croire que l’on écrit un témoignage pour l’unique raison que cette écriture serait un soin. Nul baume au moment de l’acte, nul réconfort,

mais la résurgence de l’ensemble des angoisses qui clouent, aspirent, dissolvent l’être. C’est donc faire preuve d’angélisme – ou d’idéalisme, autant de la fonction d’écrivain que du statut de victime – que de croire que les heures passées devant ces pages de mémoire figée sont mues par un espoir thérapeutique. Plus on écrit, plus on creuse, disait en substance Romain Gary. Témoigner sincèrement de sa survivance à l’irréparable procède déjà de ce savoir-là :

il n’y a pas guérison, au sens où il s’agirait de l’éradication d’une maladie; il s’agit de faire avec. Avec le vide que l’irréparable a creusé, avec le néant qui fut côtoyé, avec cette extrême et infinie connaissance de l’homme et de ses limites, avec un savoir à la fois abominable et implacable de ce que Luba Jurgenson, étudiant les textes des très grands témoins littéraires, a appelé « les fondements de la vie ». Appréhender ces fondements, ce que fut l’expérience concentrationnaire et celle des torturés, mobilise « un noyau irréductible de l’être » par sa capacité à précipiter le survivant dans l’essence même de sa nature. Cette nature est ce qui se cache derrière le voile de la Pythie; la connaître, c’est faire face à l’entièreté de l’humanité révélée, y com- pris dans ses aspects les plus effroyables. Cela revient aussi à cesser de couper l’Humanité (comme principe et comme état) en deux, entre une part cachée et inavouable, et une part visible, qui serait plus digne. La part effroyable, en l’occurrence l’existence et les actes du tortionnaire, n’est « cachée » que par l’impunité dont elle profite: c’est nous, dans notre souci de nous préserver, qui accrochons le voile de la Pythie entre une vision claire et nos consciences. Ceux qui ten- tent de nous faire savoir la réalité d’une

non-dualité de l’être humain agissent comme une lame de rasoir qui déchire ce voile; munis de ce savoir, il leur faut nous le transmettre d’une manière telle qu’il n’y a aucune traî- trise vis-à-vis de cette connaissance ultime - traîtrise, voire « faux témoignage » qui consisterait, à force de cris, d’imprécations et de lamentations victimaires à faire perdurer le leurre de l’existence d’une réparation. De ce fait, tout écrivain qui sut faire de ces lignes de témoignage une œuvre littéraire au sens propre du terme – c’est-à-dire avant tout un objet qui dépasse la seule sin- gularité et vient rejoindre chacun de ses lec- teurs dans leur appartenance à cette « condition humaine » qui nous attire et nous échappe à la fois –, chacun de ces écri- vains a recherché l’espace de connais- sance à partager, le lien avec les autres, les sourds, les aveugles que nous sommes dans notre ignorance. Là réside la racine de ce qui peut être, ensuite, décrit comme « thérapeutique »: dans la quête d’une ren- contre encore possible avec le monde, dans l’acte de foi et d’amour pour l’hu- manité dans son ensemble, puisque vou- loir enseigner quelque chose à quelqu’un demande une réelle capacité d’aimer, et, au minimum, une petite réconciliation avec soi-même – cette part d’humain enfoui qui n’a cessé de briller. Sans aucun doute est-ce dans cette étincelle que peut encore s’opérer l’élaboration d’une langue qui met au monde une œuvre littéraire, et non un simple récit de ses malheurs.

Lucie Clair

(1) Primo Levi dit: « J’ai eu l’impression que l’acte d’écrire équivalait pour moi à m’étendre sur le divan de Freud. » Peut-être faut-il y voir, plutôt, le fait que sur un divan, aussi, se rencontrent des éclats de vérité. Conversations avec Primo Levi, Ferdinand Camon, éditions Le Messager-Gallimard, 1991.

Témoigner sans exhiber :

un défi cinématographique

Anne Barbé, réalisatrice, prépare un film documentaire sur le centre Primo Levi.

L’envie de faire un film est venue de la rencontre avec les personnes de l’équipe, de les entendre réfléchir ensemble, de les voir se débattre avec les effets de la torture. C’est au cœur de ces regards croisés que l’on discerne cet « invisible ». Je crois que la place des patients est plus forte s’ils ne sont pas à l’image. Je n’ai jamais envisagé de montrer les patients du centre. Nous sommes submergés de témoignages plus impressionnants les uns que les autres qui nous laissent le plus souvent démunis, complètement pris par l’émotion, sans recul. Evidemment, s’attacher à montrer le travail de la pensée n’est pas un pari facile. Les télés ont refusé notre projet, elles veulent des victimes. Ce n’est pas ce que nous voulons faire. Heureusement, le documentaire trouve maintenant sa place au cinéma. Sans prétendre faire le tour de la question, nous voulons donner une voix à ceux qui s’occupent des personnes victimes de violence politique. Leur pratique forme un prisme passionnant. Les questions sont complexes, elles ont des implications multiples qui ont leurs prolongements dans toute la société. Les problématiques liées à la violence soulèvent des questions de fond, sur l’Homme, l’humanité, sur ce qui se passe dans le monde aussi bien que dans la cour de l’école d’à côté. Cela m’a passionné et, si le film est réussi, je ne vois pas pourquoi cela ne passionnerait pas le public.

Propos recueillis par C. H.