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Epistémologies de la représentation

Essai

Jean-paul Margnac

Jean-paul@margnac.fr

•1•
Epistémologies de la représentation
Jean-Paul Margnac
*
Journées 2006 de l’AFSCET au Moulin d’Andé

Préambule
Avant de consacrer les travaux des présentes journées d’Andé à l’examen des « aspects systémiques
de la représentation », il paraît utile de montrer la variété des acceptions du terme.
“Représentations, représenter, se représenter” sont des expressions d’emploi courant mais
polysémiques. Nous les entendons soit dans le sens de l’action de rendre quelque chose [visible] à soi-
même ou à quelqu’un soit l’action de rendre quelque chose ou quelqu'un présent sous la forme
d'un substitut ou en recourant à un artifice1.
Mais « représentation » fait aussi partie du vocabulaire de la philosophie, de la linguistique, de la
psychologie, de la sociologie, des mathématiques, bref d’une multitude de disciplines. A partir de ce
terme passe-partout, chaque champ du savoir a élaboré de fructueuses théories. C’est pourquoi j’ai
intitulé cette courte introduction « épistémologies de la représentation » avec la marque du pluriel car il
ne saurait y avoir une « épistémè » unique pour autant de pistes.
Je m’efforcerai d’illustrer ces différents emplois par quelques illustrations, même au risque de
grossières simplifications et d’importantes omissions.
C’est un risque que j’assume.
*

Les formes familières de la représentation : image, texte …


Je vous propose pour commencer d’illustrer quelques emplois familiers de la représentation.

L’image comme représentation


Le premier usage du terme qui vient spontanément à l’esprit est « [l’] action de rendre visible
quelque chose à quelqu’un en montrant ou en faisant savoir ». C’est le propre de la représentation
picturale.

Vingt millénaires au moins séparent cette représentation d’une scène de chasse peinte sur les parois de
Lascaux et le célèbre « Cri » d’Edvard Münch. Pourtant l’une et l’autre nous restent accessibles. L’artiste
du magdalénien et notre contemporain ont su traduire leur intention avec des formes, certes différentes,
mais que notre cerveau sait toujours interpréter.
C’est un des atouts majeurs de toute représentation : leur fonction de « trace », leur permanence, bref
ces caractéristiques qui nous offrent la possibilité de les soumettre à une investigation critique au-delà du
temps et de l’espace.
Ainsi, le Pr. Michel Jouvet, spécialiste mondial du sommeil, éclaire d’un jour nouveau la célèbre
fresque du chasseur étendu sur le dos dans un état d’érection manifeste. Il suggère que la scène
représente la prémonition onirique d’une scène de chasse. L’érection soulignant le sommeil. Observation
physiologique pertinente, confirmée par l’étude scientifique de sujets endormis.

1
Trésor de la Langue Française Informatisé. Publié par le CNRS sous forme de CD-ROM.

•2•
Edvard Münch peignit Le Cri en 1893 au sortir d’une grave dépression nerveuse. Ce tableau exprime
avec force la solitude de l'homme dans la nature. Münch en fit une cinquantaine de versions et c’est
probablement l'œuvre la plus reproduite dans l'histoire de l'art.
Avec la photographie, vers 1840 et le cinéma en 1896, on passe de traces rares et uniques, à la
reproduction à volonté d’une scène, d’un visage, d’un paysage.
Ces artefacts innovants laissèrent planer un temps l’illusion que l’homme avait enfin réussi à capturer
le réel et, grâce aux procédés techniques, à le reproduire à l’infini. D’abord confinée à la sphère privée,
la diffusion d’images d’événements exceptionnels, eut un impact considérable sur la formation des
opinions publiques.
Sa puissance d’évocation sur nos esprits est telle qu’un seul cliché choc du photographe de guerre
Dick Ut contribua puissamment à mettre fin à la guerre du Viêt-Nam. Quel dommage qu’il n’en fut pas
de même avec le bouleversant cliché de Hocine Zaourar2 d’une algérienne effondrée à l’annonce du
massacre de ses proches !

La langue comme représentation


La langue, à travers l’écriture ou la parole est aussi un puissant moyen de représentation.
L’écriture, en rendant visible la parole selon la belle formule de Clarisse Herrenschmidt3, fournit à
l’humanité son plus puissant outil de représentation. La puissance de réprésentation de la langue, permet
en effet de « dire » des choses impossibles, comme un cercle carré ! Figure difficile à imaginer, mais les
illusions d’optique, en perturbant largement notre traditionnelle confiance dans l’image, sont là pour
nous mettre en garde sur la « véracité » de toute représentation.
Et le discours n’est-il pas la première source d’illusion ? A travers les « figures de rhétorique »,
représentations imagées du discours, ce « langage efficace » développe une grande variété de formes
langagières pour représenter émotions, faits, et sensations.
Pourquoi cette facilité et cette faculté de travestissement de réel par le langage ? La question reste
ouverte depuis plus de deux millénaires. Bien sûr il est plus facile à Chimène d’apostropher Rodrigue en
lui murmurant : « Vas, je ne te hais point », plutôt qu’un vibrant : « je t’aime ! ». Les ligues
végétariennes utilisent un superbe enthymème, ou syllogisme mou, pour convaincre de nouveaux
adeptes : « les animaux sont vos amis, ne mangez pas les animaux ! ».
La rhétorique est toujours largement utilisée que ce soit sur en publicité ou dans les prétoires. Son but
selon le Gorgias de Platon est de nous faire prendre de vraisemblable pour le vrai. Fonction bien utile
pour ces deux métiers !
En simplifiant, on peut poser que toute la tentative de représentation procède d’une intentionnalité.
Simplement les moyens employés divergent à l’infini4.

2
Rapidement intitulé: « la Madone de Bentalha » le cliché fit la “une” de 750 journaux.
3
"Le Tout, l'Énigme et l'Illusion. Une interprétation de l'histoire de l'écriture ". Le Débat, n°62 ; 95-118.
4
George Steiner, établissant un parallèle entre Racine et Shakespeare montre que le premier obtient ses effets avec un vocabulaire de
2.200 mots alors que le second, chantre lyrique de la démesure, en utilise 24.000. Entretiens. Coll 10/18.

•3•
Représentation et esthétique
L’art est représentation. L’artiste est le passeur entre le monde sensible et sa représentation. Pour les
sémioticiens, en recherchant un effet sur le spectateur, le créateur développe une pragmatique de la
communication.
Ses buts comme ses effets sont infiniment variés. Des fresques de Lascaux au « Cri » de Mûnch en
passant par les tentatives de rivaliser avec la photographie naissante, les artistes ont exploité une
immense variété de procédés.
Leurs représentations obéissent aussi à une esthétique, c’est-à-dire à la traduction culturelle, donc
datée, des codes de la représentation.

Pour nous en convaincre, examinons ce tableau de Caillebotte peint en 1877. En supprimant la


couleur, on perçoit mieux l’influence de la photographie sur la manière de l’artiste. C’était l’époque où,
comme l’écrivait René Huyghe dans “ Dialogue avec le visible5”, certains peintres « rivalisaient de
platitude avec la photographie » (et vice-versa) …
Un peintre comme William Bouguereau (1825-1905), farouche opposant des impressionnistes, illustre
à merveille le côté « daté » de tout choix esthétique.
C’est aussi vrai pour les « Demoiselles » même si elles témoignent d’une rupture complète avec les
codes picturaux des siècles précédents.
Dans le contexte industriel du XX° siècle, une esthétique radicale de la représentation a eu l’audace de
renverser complètement le statut de l’œuvre d’art. Pour Andy Warhol, c’est la reproduction ad nauseum
de la même image qui fait sa valeur artistique. Dans un étrange paradoxe, l’artiste est d’autant plus
« côté » que le coût unitaire de ses « œuvres » tend vers zéro.
Cette tendance est contredite par les collectionneurs maniaques qui accordent une valeur monétaire
prodigieuse à « l’original » … Par exemple, ce tirage de la Vague de Le Gray, de 1855 a été adjugé
838.704 $ en octobre 1999 chez Sotheby’s …

5
Ed Flammarion 1955

•4•
Représentation et manipulation
Devant l’impact des images sur les représentations collectives, de nombreux chercheurs poussent
l’analyse des images avec toutes les ressources de la critique tant historique que sémiotique.
Ainsi en replongeant dans son contexte le célèbre cliché de Nick Ut, on sait maintenant qu’un autre
photographe, son confrère David Burnett, avait fixé la même scène mais d’un point de vue nettement
moins dramatique.
Le fait est acquis que toute représentation est passible de manipulation.

Sociologie
La sociologie a largement développé le thème des représentations collectives. Emile Durkheim, le
premier, forgea le concept de « fait social » et postula l’existence d’une production sociale non-
déterminable par l’examen des psychologies individuelle. D’une manière très positiviste, il postulait
qu’il fallait : « ...considérer les faits sociaux comme des choses... ».
Pour son école, il y a discontinuité entre l’individu, la personne et le groupe social. Son étude sur le
suicide devait en assurer la démonstration.
« En 1909, Durkheim avance l’idée que la conscience est formée par le système de représentations
qu’elle s’approprie au cours de l’apprentissage de la vie en société. Avec les contenus de pensée, lui
viennent les manières de penser qui structurent les représentations collectives. Inculquant à ses
membres sa conception du fonctionnement du monde, le groupe entretient le conformisme intellectuel et
moral nécessaire à la communication, aux interactions, à la vie en commun. Les sociétés développant
chacune leurs représentations du monde dans l’interaction, les formes de la pensée sont susceptibles de
varier d’un milieu à l’autre. La communication n’étant jamais parfaitement limpide, chacun, au bout du
compte, a son interprétation du système de pensée collectif. 6 »
Un exemple de « fait social » au sens durkheimien : les représentations fantasmatiques collectives dont
les rumeurs sur une saissisante illustration. Le phénomène est récurrent. Edgar Morin, durant sa période
sociologique, s’était attaché à comprendre celle qui avait saisi les habitants d’Orléans avant de s’étendre
à la France entière. (1969, La rumeur d'Orléans, Paris, Seuil.) L’existence même du phénomène semble
accréditer une représentation collective d’un fait social.
D’une façon plus générale encore, les sciences sociales “font partie de la tentative des êtres humains
d’arriver à une compréhension discursive des sociétés dans lesquelles ils vivent.” In Peter Wagner, La fin
de la grande illusion. Les sciences sociales, la modernité et l’État.
Aujourd’hui, bien des sociologues préfèrent Georg Simmel à Durkheim car Simmel ne séparait pas les
différents domaines de la science contrairement à Durkheim, favorable à la séparation de ces domaines.

La représentation dans les sciences expérimentales


Abandonnons ces illustrations familières pour aborder de domaine scientifique. Commençons par les
sciences expérimentales.

Psychologie expérimentale
La psychologie expérimentale s’attache au problème de la représentation. Elle privilégie l’étude des
mécanismes de la perception. Les modèles qu’elle développe empruntent plus aux sciences
expérimentales qu’à la spéculation philosophique7.
Elle cherche notamment à comprendre comment une représentation de notre environnement s’établit à
travers la chaîne complexe qui conduit l’information visuelle recueillie par l’œil à son traitement par le
cerveau.
Par exemple, lesquels d’entre-vous ont perçu dans cette image furtive une coupe de champagne8 ?
Nous savons maintenant que la vision est un processus complexe mettant en œuvre différents niveaux
neuronaux. C’est en partie à travers ces résultats que l’on déchiffre mieux les aberrations de certaines
représentations. Les illusions d’optique en sont l’illustration.

6
Dominique Morin. Université de Laval. 2003
7
Par exemple, la théorie des modèles mentaux de Johnson Laird.
8
Présentation en séance d’une image ambiguë, interprétable comme une coupe de champagne ou un bas de bikini.

•5•
Neurosciences
Les avancées contemporaines des neurosciences, de la neurobiologie et de la neurophysiologie sont
hautement redevables de représentations innovantes.
Depuis les premières illustrations de Vésale en passant par le dessin des structures neuronales par
Ramon Y Cajal en 1909, jusqu’aux clichés d’IRM, que de progrès dans la représentation du plus
énigmatique organe du corps humain !
Mais c’est la capture d’images dynamiques du fonctionnement du cerveau (TEP et IRMF) qui
apportera le plus d’élucidation dans le fonctionnement neuronal.
Venons en maintenant aux « sciences dures » …

Les représentations en mathématiques et en physique


Les mathématiques élaborent les plus puissants modèles formels de représentation du monde
physique. C’est un illustre professeur de mathématiques toscan, Galileo Galilei, qui fournit la première
représentation mathématique du phénomène de la chute des corps.
Rappelons sa très célèbre citation de L'Essayeur (1623) « La philosophie est écrite dans ce livre
gigantesque qui est continuellement ouvert à nos yeux (je parle de l'Univers), mais on ne peut le
comprendre si d'abord on n'apprend pas à comprendre la langue et à connaître les caractères dans
lesquels il est écrit. Il est écrit en langage mathématique, et les caractères sont des triangles, des
cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible d'y comprendre un mot.
Dépourvu de ces moyens, on erre vainement dans un labyrinthe obscur. »
Peu à peu, les mathématiciens ont formalisé mieux que des cercles carrés, des géométries
« exotiques » qui furent d’ailleurs à l’origine de la crise des fondements.
Depuis, la topologie et la géométrie différentielle nous ont familiarisé avec des figures étranges
comme le ruban de Mœbius …
Avec la physique quantique, la « réalité » du monde physique n’est plus accessible qu’à travers des
formalismes mathématiques ultra-sophistiqués.
Dans une pertinente réflexion qu’il développera dans quelques instants, François Dubois, vous
démontrera à quel point notre imprégnation culturelle de la seule géométrie euclidienne fait obstacle aux
représentations mieux adaptées à la physique quantique et relativiste.
Par imprégnation culturelle, nous plaquons sur le monde sensible les artifices de la géométrie
euclidienne. Pourquoi en regardant cette image ( L’illusion d’optique montrant des triangles emboîtés
dont l’un est virtuel), la « figure » du triangle s’impose-t-elle avec autant de force à notre esprit ? Qui,
contemplant un « plan »d’eau « voit » sa surface en géométrie sphérique et non comme un classique plan
défini par l’intersection de deux « droites » ?
Abandonnons ces illustrations anecdotiques pour rappeler trois grands paradigmes qui ont
profondément transformé la représentation que nous nous faisions de nous-même.

Brève Anthropologie de nos propres représentations


Les représentations anthropologiques de nous-même, de notre histoire, de notre place dans le cosmos
sont intéressantes à étudier dans la mesure où elles ont puissamment contribué à réévaluer un statut
immuable que les anciens avaient fixé d’autorité.
Trois ruptures épistémologiques au moins jalonnent la réévaluation de cette autoreprésentation :
• La confirmation de la thèse copernicienne
• La confirmation des thèses darwiniennes
• La confirmation par Freud de l’existence d’un démon que Socrate avait déjà parfaitement
décrit. (Platon, Apologie de Socrate, 31 d)

Comment une représentation peut changer notre Weltanschauung


Plus près de nous, une représentation précisément datée à profondément changé le rapport que nous
entretenions avec notre environnement.
Le poète avait affirmé « la Terre est bleue comme une orange ». En rapportant de la mission Apollo 17
le cliché de la terre vue de l’espace, les astronautes ont confirmé la géniale intuition d’Eluard.
Pour l’astronome Karl Sagan, la contemplation de notre planète isolée dans l’espace comme un frêle
esquif a plus fait pour la cause écologique que toutes les manifestations de Greenpeace ou du World
Wife Fund …

•6•
De la parole au texte, du texte à l’hypertexte : la représentation comme amplificateur cognitif
Sur le plan de son outillage cognitif l’humanité a connu trois grandes étapes :
• L’émergence de la parole articulée et structurée (sémantique et syntaxe)
• L’invention de l’écriture
• L’invention de l’imprimerie
Chacune eut des conséquences importantes sur nos capacités de connaître le monde environnant.
Dès l’instant que l’on dispose d’une langue pour nommer des faits avec précision, de puissantes
opérations cognitives sont possibles :
• Mesurer le temps
• Planification d’opérations en séquence
• Mise en évidence des liens de causalité …
Mais l’écriture fit franchir une étape supplémentaire à l’humanité. Elle permit des opérations
cognitives de plus haut niveau comme la vision synoptique de faits que le discours ne pouvait
présenter que séquentiellement.
Rappelons incidemment, selon la thèse d’Elisabeth Eisenstein, que c’est la diffusion de l’imprimerie
qui autorisa le développement de la science moderne.
Depuis, avec l’hypertexte et la réalité virtuelle, l’humanité s’est dotée de fantastiques
« amplificateurs cognitifs ».
C’est le cas des hypertextes, pressentis pas Theodor Nelson en 1973 et rendus opérationnels par Tim
Berners-Lee en 1991 avec la mise au point du WWW.
Désormais, les grands moteurs de recherche comme Google, en offrant des représentations
synthétiques d’une masse considérable de connaissances, sont intimement associés aux progrès des
sciences et de la connaissance.
Un exemple me paraît particulièrement éclairant. La mise en évidence du virus VIH a pris plusieurs
années alors que le séquençage complet du SRAS n’a nécessité que quelques semaines. Bien entendu
les moyens d’analyse biologique ont considérablement évolué en deux décennies, mais on peut aussi
postuler que la diffusion instantanée des travaux des différents laboratoires sur le Net a largement
favorisé les processus d’interopérabilité cognitive entre les chercheurs.
Désormais la puissance des représentations virtuelles du réel n’est plus à promouvoir. Elle s’impose
au quotidien.

Le statut de la représentation en philosophie


La philosophie aborde la représentation sous l’angle des théories de la connaissance ; de
l’épistémologie dans le sens anglo-saxon du terme. Elle s’efforce ainsi, depuis des millénaires, d’établir
le lien entre connaître et se représenter le monde extérieur. Je ne développerai ce point que de façon
succincte. Les encyclopédies le font d’une façon plus approfondie que je ne saurai le faire.
Le problème de la connaissance peut se formuler par « comment je connais ? » ou mieux, « comment
je connais ce que je crois connaître ? » Comment je me représente le monde, de quoi est-il constitué,
comment partager cette représentation avec autrui ?
Pour les présocratiques, il n’était pas douteux que l’Homme pût connaître la Nature ou le Réel,
expressions équivalentes à leurs yeux. Seuls les instruments mis en œuvre pour cette connaissance
différaient. Pour Héraclite, elle émanait des sens, pour Parménide, de l’usage de la Raison.
Depuis ces prémisses, la philosophie occidentale s’est partagé en deux grands courants : le réalisme et
l’idéalisme.
Pour le réaliste radical, la connaissance est un processus purement réceptif. La connaissance n’est
qu’un reflet de la réalité extérieure. Bertrand Russell dresse de cette approche une critique cinglante9 :
“ Nous partons tous du "réalisme naïf", c'est-à-dire de la doctrine en vertu de laquelle les choses sont
ce qu'elles paraissent être. Nous pensons que l'herbe est verte, que les pierres sont dures, et que la neige
est froide. Mais la physique nous assure que la verdeur de l'herbe, la dureté des pierres et la froidure de la
neige ne sont pas la verdure, dureté et froidure que nous connaissons par notre propre expérience, mais
quelque chose de très différent.

9
An Inquiry into Meaning & Truth, New York: W. W. Norton & Company1940. Signification et vérité.Coll Champs Flammarion.

•7•
Quand l'observateur semble à ses propres yeux occupé d'observer une pierre, en réalité, s'il faut en
croire la physique, cet observateur est en train d'observer des effets de la pierre sur lui-même. … Le
réalisme naïf conduit à la physique et la physique, si elle est vraie, montre que le réalisme naïf est faux.
Par conséquent, le réalisme naïf, s'il est vrai, est faux. Par conséquent, il est faux …”.
Pour le réaliste, le réel n’est que le produit de la pensée. Dans une logique très platonicienne, la pensée
devient un « objet » absolu, éloigné des pensées propres du sujet. Le plus brillant représentant de cette
tendance est Emmanuel Kant (1724-1804) avec sa théorie de « l’idéalisme transcendantal ».
«L'entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit», Prolégomènes à toute
métaphysique future, § 36, AK IV, p. 362, t. II, p. 97
Au XIX° siècle, Auguste Comte posa les fondements de l’épistémologie, discipline visant tout à la fois
à élucider la formation des concepts scientifiques et à décrire une “logique” des signes …

La phénoménologie est la tentative moderne (Husserl (1859-1938), Merleau-Ponty) de dépasser


l’opposition réalisme/idéalisme. Pour “voir” le monde, il faut le regarder autant avec ce que l’on sait
qu’avec ce que l’on perçoit …
"La phénoménologie s'est efforcée de surmonter l'opposition du réalisme et de l'idéalisme, en
proposant une interprétation de la connaissance qui élimine l'idée de représentation10."

Conclusion

Je l’emprunterai, en forme de clin d’œil, à cette magistrale leçon de constructivisme de Magritte !

JPM
SGdB
Mai 2006
Révision Février 2007

10
J. Ladrière, Encyclopedia Universalis.

•8•