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Jean Baechler De l'idéologie In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 3, 1972. pp.

De l'idéologie

In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 3, 1972. pp. 641-664.

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Baechler Jean. De l'idéologie. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 3, 1972. pp. 641-664.

: 10.3406/ahess.1972.422528 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_3_422528

DÉBATS ET

De

COMBATS

l'idéologie '

servirl'écoleC'estdedontconcept)sansil sedouteréclame,lesl'unplusledesinsidieuxsensmotsen (jevariedesdissciencesdumot,tout carausociales,jetout.ne Poursaiscar selonleencoremondel'auteurs'ilsoviépeutet

tique, le mot est parfaitement neutre et désigne toute formation intellectuelle, bonne ou mauvaise, vraie ou fausse. Pour le petit monde intellectuel parisien, « idéologie » est une manière d'onomatopée, par quoi l'on fait savoir que l'on n'est pas d'accord avec son interlocuteur : est idéologique toute proposition ou toute attitude de l'adversaire. Dans le petit nombre qui prétend en faire un usage technique, les uns s'en servent pour désigner des énoncés, dont il semble qu'ils ne soient ni scientifiques, ni religieux, ni littéraires; les autres les appliquent à des systèmes intellectuels contemporains spécifiques, caractérisés par une logique crispée et fermée et des visées socio-politiques : il y a un usage universel et un usage localisé. Il existe, parmi toutes les formations intellectuelles possibles, certaines qui ont leurs traits spécifiques et que l'on peut nommer « idéologies », pour éviter de forger un vocable nouveau. A condition de prendre certaines précautions liées à une saine méthode, il est entendu que toute définition est légitime, à condition de répondre à son objet. Je peux décider d'appeler idéologie la manière de penser d'un énergumène portant mèche sur le front et moustache sous le nez : cela me permettra d'analyser les écrits, les discours et les propos de Hitler, mais m'interdira de traiter de l'idéologie en tant que telle. De même Martin Malia entend 2 par idéologie le système intellectuel qui se forme à partir du moment où l'on prend une éthique pour une science; définition parfaitement efficace pour étudier l'intelligentsia russe, mais qui laisse entendre qu'avant les années 1860 il n'y

1.

Le texte que l'on va lire est issu d'un exposé fait dans le cadre du séminaire de M.

Ray

mond

suggestions qui m'y ont été faites. Cela dit, et selon la formule d'usage, je me tiens responsable

ARON, au Centre européen de Sociologie historique. J'ai donc profité des critiques et

de tout ce que j'avance ici.

2. Dans un exposé donné dans le même séminaire.

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avait pas d'idéologie, sinon embryonnaire. Bref, j'incline à admettre que toute définition applicable à un secteur de l'activité humaine doit être suffisamment générale pour désigner des faits perceptibles dans toutes les sociétés connues 3. Mais, simultanément, une définition de ce type doit être spécifique, c'est-à-dire qu'elle doit permettre l'identification de différences par rapport à des phéno mènes analogues4. Par conséquent, je retiens une définition à la fois générale et spécifique de l'idéologie, et j'appellerai idéologique toute proposition ou tout ensemble de propositions, plus ou moins cohérentes et systématisées, permettant de porter des jugements de valeur sur un ordre social (ou secteur quelconque de l'ordre

social), de guider l'action et de définir les amis et les ennemis. En un mot, l'idéolo giem'apparaît par essence polémique et politique. Sur ce fondement arbitraire et raisonnable, l'enquête peut s'orienter dans trois directions :

— Qu'est-ce que l'idéologie, sa nature et ses qualités?

— Quelles sont les principales variables qui ont quelque rapport avec l'appar

ition et le développement des idéologies?

— Y a-t-il une modernité idéologique, c'est-à-dire, y a-t-il des traits inédits du monde contemporain qui affectent de manière inédite les formations idéolo giques?

/. Nature de l'idéologie

Ce que l'idéologie n'est pas.

L'idéologie n'est ni un sentiment, ni une passion, mais un énoncé, c'est-à-dire un ensemble de mots et de phrases ordonnés par l'entendement. Quelle sorte de réalité spécifique visent ces énoncés? Pour le savoir, il faut commencer par distinguer les différents types d'énoncés possibles, qui ont quelque rapport avec la définition adoptée de l'idéologie. J'en vois cinq. 1. Les us et coutumes (mores), à savoir l'ensemble des propositions sub- ou inconscientes (mais aisément formulables), qui permettent aux individus d'une société donnée de parcourir leur destinée et d'interpréter leur condition. On y incluera les proverbes, la sagesse des nations, ce qui se fait et ne se fait pas, l'ensemble des propositions qui permettent de se retourner dans la sphère de la production, des relations sociales; bref, la part d'entendement qui entre dans la vie quotidienne 5. L'analyse linguistique et structuraliste nous a habitués à rechercher de quelles paires d'oppositions pertinentes ces propositions sont passibles; en l'occurrence, il s'agit du licite et de l'illicite, du raisonnable et du déraisonnable. Les us et coutumes ne forment jamais système, mais un ensemble de lam beaux de systèmes. Ils ne sont pas non plus l'objet d'un choix de la part des

3.

On ne saurait retenir une définition de la guerre qui ne vaudrait que pour les conflits armés

depuis Napoléon, ni de l'économie qui ne s'appliquerait qu'aux activités issues de la mutation

industrielle. 4. La guerre ne sera pas n'importe quel conflit, mais un conflit entre unités politiques sou

veraines.

5. Que la saisie précise de ces faits soit fort difficile et demande un long détour, en témoigne l'œuvre d'Alfred SCHÙTZ, en particulier Der sinnafte Aufbau der sozialen Welt (1932).

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sociétaires : cela fait partie de l'héritage transmis de génération en génération, avec des modifications imperceptibles, et s'intègre à la nature des choses.

2. La morale ne se distingue pas nettement des propositions précédentes

(le licite et l'illicite, le Bien et le Mal sont ses catégories de référence), sinon par un plus haut degré d'explicitation, d'élaboration et de cohérence. Une autre

différence tient au fait qu'une morale peut faire l'objet d'un choix délibéré de la part d'un individu et devenir un art de vie, alors que les us et coutumes sont donnés et collectifs.

3. La mythologie, par quoi j'entends l'ensemble des histoires qui racontent

les origines d'un groupe humain, fondent ses institutions, répondent aux questions essentielles qui se posent aux hommes, et où ils projettent leurs angoisses et

leurs espoirs. Dans les sociétés complexes et « désenchantées », on en rencontre des formes atténuées : les contes, les légendes, le savoir commun en histoire (ainsi, pour les Français, l'histoire mythologique, où Clovis, Charlemagne,

Saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV et la Révolution sont les acteurs principaux

d'une

geste qui a peu à voir avec les faits).

4. La religion, qui regroupe l'ensemble des propositions qui ont trait au

sacré et font référence à un ou plusieurs principes transcendants. Il existe toute une gamme de formulations possibles, jusqu'à l'explicitation rationnelle d'un message transcendant, que l'on appelle la théologie. Ce sont des types d'énoncés, qui peuvent passer d'une catégorie à une autre

ou, mieux, d'un statut à un autre. Les glissements les plus fréquents et les plus courants me paraissent être :

— de la religion vers les us et coutumes, lorsqu'une religion imprègne sans

partage un groupe social. La distinction s'établira en fonction du degré de raff

inement

débouche sur le partage, habituel en histoire des religions, entre la piété populaire et la piété élitiste,

— des us et coutumes vers la morale, dès lors que des pratiques tradition

nellessont choisies consciemment comme principe de vie. C'est la voie choisie par Descartes dans le Discours de la Méthode, quand il décide de prendre pro visoirement et dans l'attente d'un examen rationnel, les traditions de ses pères comme morale personnelle,

— de la mythologie vers la religion, lorsqu'un message religieux s'appuie sur une histoire sacrée. Tous ces énoncés de propositions s'opposent en bloc aux propositions scientifiques.

5. La science, par quoi j'entends toute proposition rationnelle appliquée à un secteur limité de la nature et des activités humaines. Elle se fonde sur l'oppos itionvrai-faux, vérifiable-falsifiable. Des propositions de ce genre se rencontrent en n'importe quelle société, au moins à l'état embryonnaire. En particulier, dans le domaine technique (chasse, pêche, agriculture, etc.), les procédés peuvent être décrits en termes « scientifiques », en ce sens qu'ils sont efficaces ou non, plus ou moins efficaces selon le but recherché. On peut admettre que des propositions « scientifiques » se rencontrent en tous domaines et pas seulement dans les sciences en tant que secteur spécifique de l'activité intellectuelle. Pour prendre quelques exemples :

et d'authenticité (c'est-à-dire de conformité au message originel), ce qui

— en peinture, les principes de la perspective peuvent être dits scientifiques

en ce sens qu'ils fixent des procédés d'exécution idoines à la fin poursuivie, à savoir la représentation de l'espace,

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— le dialogue célèbre entre les Athéniens et les Méliens (Thucydide V, 85-1 1 3)

est un enchaînement de propositions scientifiques, vérifiables ou falsifiables, en illustration d'un cas simple de la théorie des jeux : lorsqu'un des protagonistes, dans un conflit, bénéficie d'une supériorité telle qu'il est assuré de gagner, le plus faible doit-il s'avouer vaincu sans combattre ou tenter, malgré tout, le sort des armes ? Pour les Athéniens, la réponse rationnelle est l'acceptation anticipée

de la défaite ; d'après les Méliens, toutes les données de la question ne sont pas connues, de telle sorte que l'issue reste indéterminée, tant que le combat n'aura pas fait la décision,

— l'affirmation — qui constitue la thèse implicite et explicite de Thucydide —

que toute unité politique tend à projeter vers l'extérieur sa puissance intérieure, est une proposition scientifique, en ce sens que l'affirmation doit pouvoir être infirmée ou confirmée par l'expérience historique, et que les exceptions, dans un sens ou dans l'autre, doivent pouvoir recevoir une explication satisfaisante,

— les décisions économiques sont des propositions scientifiques, car leurs

conséquences permettent de vérifier leur bien-fondé, dans la mesure où elles concourent ou non au but poursuivi. Le statut de très nombreuses propositions demeure ambigu. Ainsi, dans le

domaine du droit, si

justification scientifique, par contre les applications des principes à des cas peuvent et doivent être rationnels, c'est-à-dire conformes aux principes. Dans la même ligne, l'évolution d'un droit conformément aux principes et en fonction des besoins nouveaux du développement social, peut être dite scientifique : en ce sens, il n'y a pas d'obstacles à parler d'une science du droit. La situation est analogue en politique. Si les fins poursuivies sont arbitraires et échappent à la justification scientifique, les moyens mobilisés doivent être conformes à la fin poursuivie. En ce sens, l'on peut parler de politiques justes ou fausses. Un exemple parfait de politique « non -scientifique » : la politique extérieure française entre les deux guerres, fondée simultanément sur une diplomatie à implications str atégiques offensives (la Petite Entente et l'Alliance russe), et une stratégie défen sive(Ligne Maginot et absence de sélectivité dans les mesures de mobilisation).

les principes ultimes sont arbitraires et échappent à la

L'idéologie est un parasite.

De toutes les propositions possibles, certaines portent sur une réalité définie

qui est I ordre social. Ces propositions peuvent être classées en trois catégories :

— celles qui fixent et justifient la répartition et la finalité du pouvoir ;

— celles qui déterminent et justifient la répartition des richesses et du pres

tige; — celles qui précisent et justifient la nature des institutions, en prenant ce dernier mot dans son sens le plus large de modalité selon laquelle les hommes règlent leurs activités. En ce sens, toute société a des institutions politiques, religieuses, économiques, sexuelles, vestimentaires, artistiques J'appelle idéologie l'ensemble de ces propositions spécifiques. Le premier caractère de l'idéologie est donc sa fonction justificatrice d'un certain ordre social, soit existant, soit passé, soit futur, soit utopique. C'est-à-dire que, du fait même qu'il y a toujours plusieurs façons d'instituer et de répartir le pouvoir, les richesses et le prestige, il y a nécessairement, à tout moment, coexistence entre une ou des idéologies conservatrices et une ou des idéologies révolutionnaires. Elles coexistent et se définissent l'une par l'autre; bien plus, c'est parce qu'il y a conflit et diver-

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gence sur l'ordre social qu'il y a production idéologique, j'y reviendrai dans un instant. Or, et ce point est décisif, il n'existe pas de proposition idéologique en tant que telle : n'importe quelle proposition dans les cinq types distingués préc édemment, peut servir à un usage idéologique, à partir du moment où elle sert à justifier ou à contester un ordre : la coutume, la morale, la mythologie, mais surtout la religion et la science peuvent être utilisées idéologiquement à des fins partisanes. Mais, inversement, l'idéologie ne peut se nourrir que d'elles : elle résulte d'un processus parasitaire. L'idéologie est donc l'usage d'une proposition quelconque en vue d'une fin politique; sa fonction fondamentale est polémique, elle sert à faire le partage entre les amis et les ennemis. Cela a deux conséquences importantes pour la nature de l'idéologie :

— l'idéologie vise nécessairement l'absolu et repose sur des principes qui

échappent à la négociation et au compromis. En effet, du fait même que les principes essentiels de l'ordre social (c'est-à-dire, pour me répéter une dernière fois, la répartition du pouvoir, des richesses et du prestige et les institutions)

sont arbitraires, ils ne peuvent qu'être posés, et justifiés par les passions. Aucune argumentation décisive ne permet de se prononcer rationnellement pour le pluri-

ou

l'uni- partisme, pour l'appropritation privée, étatique ou collective des moyens

de production. Il suit que toute idéologie peut se durcir et devenir totalitaire, pour peu que les circonstances le permettent et qu'elle soit portée par des per

sonnalités

idoines;

— une idéologie n'est ni vraie ni fausse, elle est simple affirmation.

L'idéologie naît à la manière d'un processus hérétique : elle choisit (hérésie veut dire choix), parmi toutes les propositions possibles, une ou plusieurs pro positions prises comme postulats et utilisées comme fondement ultime. Or une hérésie n'est telle que par rapport à une orthodoxie, je veux dire que les idéolo gies,dans une société donnée, sont étroitement tributaires des formations ment ales qui dominent dans cette société : les idéologies dépendent des supports non-idéologiques, dont elles sont les parasites. Il suit que les idéologies d'une société chrétienne, par exemple, ne peuvent pas être les mêmes que celles d'une

société technico-scientifique. Cela dit, certains thèmes, à la fois simples et fondamentaux, perdurent à travers les siècles et les sociétés, car ils sont liés à la dialectique de l'ordre et de l'anti- ordre. Sans prétendre être exhaustif, je citerai :

— le thème de la liberté, probablement le plus ancien et le plus universel ;

— celui de Уégalité ;

— celui de la tradition, de la continuité, de la légalité;

— celui du mouvement, de la nouveauté, de l'adaptation à des conditions nouvelles;

— celui d'une histoire exemplaire qui rend compte du passé, du présent et de l'avenir 6.

6. Une inscription de Lagash (vers 2400 av. J.-C.) rapporte que le roi Uruk-Agina a éliminé l'oppression que les prêtres faisaient peser sur le peuple, qu'il a rétabli la liberté et les anciennes institutions. L'inscription concerne probablement une révolution menée contre une classe sacer dotale, au nom d'une ancienne organisation communautaire. La plupart des thèmes indiqués s'y retrouvent aisément. D'après Erwin HО LZLE, Idee und Ideologie, Bonn u. Miinchen, Francké Verlag, 1969, p. 203.

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Ces thèmes peuvent être considérés comme des principes idéologiques élémentaires, qui recevront des développements, des déguisements et des trans figurations variables suivant les possibilités que leur offre le support non-idéolo gique.Ainsi, on retrouve sans peine dans le taoïsme, le cynisme et l'anarchisme un noyau commun, qui consiste à définir la liberté comme l'état où se trouvait l'humanité avant qu'elle n'entrât en société; la manière dont ce thème commun aux trois courants est traité est à mettre en relation avec l'ambiance intellectuelle et mentale où ils baignent respectivement. L'on comprend que, s'il n'y a pas de société sans idéologie, il peut y avoir des sociétés qui favorisent la prolifération idéologique, alors que d'autres la maintiendront à un niveau très bas.

L'idéologie est un parasite nécessaire.

De ce qui précède, on peut tirer deux propositions générales :

— dans une société où règne un consensus sans faille sur les partages (du pouvoir, des richesses et du prestige) et sur les institutions, on ne peut parler d'idéologie, mais de mœurs, de morale, de religion, de mythologie et de science;

— dès qu'il y a politique, c'est-à-dire conflit entre plusieurs interprétations de l'ordre social (même si le conflit porte sur un aspect localisé et infime de cet ordre), il ne peut pas ne pas y avoir idéologie (c'est-à-dire usage idéologique de propositions quelconques), car l'action politique vise des fins qui échappent à la justification scientifique.

Il en découle que toutes les sociétés historiques connues produisent un minimum d'idéologie, car toutes connaissent les conflits politiques. Il suit aussi que, à l'intérieur d'une société, nul ne peut échapper à l'idéologie, car tout un chacun est amené, par la force des choses, à prendre position, ce qu'il ne peut faire sans participer peu ou prou à la production idéologique.

Un point fait problème. Comment se fait-il que les conflits fondamentaux qui divisent les hommes, et qui pourraient s'exprimer partout en quelques mots (par exemple : partage des terres, égalité des droits, indissolubilité du mariage ou droit au divorce, etc.), sont d'ordinaire enveloppés dans des discours proli férants, d'une diversité égale à celle des formations intellectuelles ambiantes? Les idéologues — c'est-à-dire tout le monde à quelque degré — perçoivent les problèmes et les solutions possibles à travers les propositions et les systèmes intellectuels qui informent leur entendement. Ils ne peuvent donc pas ne pas les utiliser pour exprimer leurs points de vue respectifs. Dans une société d'impré gnation chrétienne, les conflits idéologiques ne peuvent se présenter que dans des formulations liées à la doctrine chrétienne, de même que les conflits dans les pays socialistes sont enrobés dans un jargon marxiste-léniniste. Ce parallélisme tient précisément à la nature parasitaire de l'idéologie : il n'y a pas d'idéologie pure, il n'y a que des idéologies incarnées.

Il convient de signaler qu'un secteur au moins des relations sociales se fonde nécessairement sur la distinction des amis et des ennemis : celui des relations intersociétaires ou internationales. La perception de l'Autre en tant que

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différent

se

fait

à travers

un

voile idéologique,

au

moins très grossier

7.

La prolifération idéologique. Si l'idéologie a une fonction polémique et politique, elle est aussi, en tant que discours cohérent, affaire de l'entendement. Cela fait que les propositions idéolo giques peuvent devenir l'objet d'une élaboration purement intellectuelle, où la référence à l'action n'est qu'indirecte. L'analyse des mécanismes internes de la production idéologique n'est pas l'objet du présent article. Il suffira d'indiquer

quelques traits. Le point de départ est constitué par le choix initial (la liberté,

et sa justification. Ainsi naît une manière

l'égalité, l'indépendance, la puissance de théologie, caractérisée par :

— l'ancrage à un principe indémontrable et irréfutable (par exemple la vision de la Révolution comme une catastrophe bénéfique) ;

)

— la construction de propositions cohérentes à partir de ce principe (la

lutte des classes ou l'approfondissement des contradictions du système, par exemple) ;

— l'introduction d'hypothèses supplémentaires, non contradictoires avec

les précédentes, pour résoudre les difficultés (ainsi la théorie de l'impérialisme, version Hobson-Hilferding-Lénine, qui explique les retards de la révolution en Occident par les bénéfices tirés de l'expansion coloniale) ;

— l'ouverture du système, en évolution constante, même s'il vise la totalité :

le système est à chaque moment fini et prêt à intégrer des données nouvelles. Cela fait évidemment penser à la théologie. De fait, une idéologie aussi développée et cohérente que le marxisme-léninisme n'est qu'une théologie à prétentions scientifiques. Il n'est nul besoin de supposer une corruption ou un dévoiement de l'entendement pour expliquer l'apparition de ces formations théologiques : l'entendement, ici comme ailleurs, fait son travail, il distingue et il combine en respectant un certain nombre de règles formelles. C'est pourquoi, il n'y a aucune différence de nature ni même de degré entre une construction idéologique et telle construction scientifique provisoire, destinée à cacher sous des mots les ignorances du moment 8. C'est, bien entendu, le provisoire qui fait la différence, car, en science, les propositions « théologiques » sont destinées, tôt ou tard, à être remplacées par des propositions vérifiables et falsifiables; en idéologie, elles resteront à jamais « théologiques ».

7. Dans Race et Histoire (Ed. Gonthier, p. 21), Claude LÉVI-SRAUSS rapporte : « L'human

itécesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie les

«

les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus — ou même de la nature — humaines, mais sont tout au plus composés de « mauv ais », de « méchants », de « singes de terre » ou ď « œufs de pou ». On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition ».

Le livre de François JACOB : La logique du Vivant. Gallimard, 1970, constitue un réper

toire inépuisable d'exemples pour illustrer cette affirmation. Un exemple, pris presque au hasard :

« Pendant tout le XVIIIe siècle, et tant que les êtres vivants s'appréhendent comme des combi

naisons d'éléments visibles, la préformation et la préexistence constituent la seule solution pos

sible au problème de la génération (

dont ni la conception, ni la réalisation ne peuvent être séparées de la création du monde. C'est l'ordre visible des êtres qui se maintient par filiation. La continuité des formes vivantes dans l'espace et dans le temps exige la continuité de ces formes à travers les processus mêmes de la génération. Comment d'un œuf pourrait naître une poule, sinon par la préface dans l'œuf de ce qui caractérise une poule, c'est-à-dire une certaine structure visible ? » (p. 74).

hommes » (ou parfois — dirons-nous avec plus de discrétion — les « bons », les « excellents »,

8.

).

La production d'un être reste donc le résultat d'un projet

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A quoi tiennent les différences dans la richesse et la prolifération des forma

tions idéologiques?

clès et le XXe siècle par exemple. Je pense que ces différences tiennent à la combi

naison de trois variables :

. Ils sont, en principe, voués aux propositions scientifiques, à commencer dans le domaine juridique et administratif. En effet, dès qu'apparaît un pouvoir étatique, apparaît le besoin d'une correspondance pour transmettre les ordres, d'une comptabilité pour enregistrer les dépenses et les recettes, d'archives pour assurer

Car il y a des différences sensibles entre Athènes sous Péri-

1

La présence d'un corps

de spécialistes, que j'appelle les intellectuels 9.

la continuité, et d'experts pour rédiger et faire appliquer les lois; bref il faut des gens sachant lire et écrire et capables de mener des raisonnements abstraits. Or, il m'apparaît que les intellectuels ne peuvent pas ne pas verser dans l'idéologie, pour au moins trois mobiles :

— ils tendent universellement à dépasser le cadre de leur compétence pour

construire des systèmes totaux 10. Ce faisant, ils peuvent se livrer à des spécula tionspurement gratuites et innocentes, qui constituent une excellente prépa ration à la production idéologique;

— il est probable que la spécialisation intellectuelle a quelque chose d'i

nconfortable et d'insatisfaisant, car la recherche est, par nature, sans fin et bute non pas tant sur des mystères que sur des problèmes emboîtés les uns dans les

autres : en résoudre un, c'est simultanément, en poser au moins un autre. S'y consacrer entièrement suppose un peu de génie et beaucoup de modestie. Ces vertus étant rares, la plupart trouvent un dérivatif à se mêler des affaires de la cité;

— enfin, si les intellectuels détiennent le savoir, ils bénéficient rarement du

prestige, et encore plus rarement du pouvoir et des richesses. Ils peuvent diff icilement ne pas nourrir quelque ressentiment, qu'ils exhalent sous forme de projets de refonte de i'ordre du monde. 2. Les ressources du support non-idéologique pour la ratiocination idéolo gique. Les différences peuvent être énormes. J'y reviendrai incessamment, mais indiquons de suite que le christianisme, contrairement à l'Islam ou au judaïsme par exemple, permet des variations presque infinies : c'est pourquoi les idéologies de l'aire chrétienne sont d'une prodigieuse diversité et complexité. Au contraire, les Grecs, qui travaillaient à partir d'une mythologie très pauvre et d'une science embryonnaire, semblent avoir mené leurs combats politiques avec un minimum de voilement idéologique : les intérêts, les passions et les ambitions s'expriment avec une crudité saisissante u. La constitution et le développement, à partir du

9. Je sais pertinemment que l'apparition des intellectuels, définis comme un groupe qui fait profession (c'est-à-dire tire sa subsistance) de ses activités intellectuelles, date du XIe- XIIe siècles, en Occident. Avec des exceptions notables, comme les sophistes grecs et chinois, qui sont des intellectuels ainsi définis. Pour mon compte, je ne vois pas de raison de ne pas appeler intellectuel tout homme qui se spécialise dans les activités intellectuelles, que ce soit par loisir ou pour gagner sa vie. Comme illustration de la première thèse, voir J. LE GOFF : Les Intellectuels au Moyen Age, Paris, Le Seuil, 1957. 10. On pourrait ici, rappeler la distinction kantienne entre l'entendement et la raison, et rappeler comment la raison en vient nécessairement à se poser des questions illégitimes, c'est- à-dire qu'elle ne peut résoudre. 1 1 . J'écris « semblent », car il faut tenir compte de la pente rationalisatrice de notre principale source, Thucydide. Dans ses pages célèbres sur les guerres civiles dans les cités grecques, débu tées à Corcyre, le caractère rudimentaire de l'idéologie apparaît clairement : « A l'origine de

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XVIIe siècle, de la science occidentale, ont offert aux idéologues un nouveau support. Non que les diverses sciences se prêtent aussi aisément à un usage idéologique. La loi de la gravitation universelle est incomparablement moins utilisable que la théorie de l'évolution et de la sélection naturelle. Quant aux sciences sociales, en particulier celles que l'on partage indûment en histoire et en sociologie, le danger idéologique y est à son comble. Cela tient au fait qu'elles se donnent un objet — les hommes et les sociétés — qui constitue une totalité, alors que l'entendement ne peut saisir rigoureusement que des isolats. Le décalage est comblé, si l'on n'y prend garde, par des propositions portant sur des réalités insaisissables : la destinée humaine, la fin de l'Histoire ou la finalité des sociétés. Par conséquent, dès qu'une histoire et une sociologie se veulent générales, elles ne peuvent guère éviter un infléchissement idéologique. 3. L'ampleur des problèmes embrassés. Selon que l'idéologie vise un secteur restreint de la condition humaine ou l'envisage dans son entier, la quantité et la complexité des problèmes posés varie, ainsi que l'ampleur de la construction idéologique. Le nudisme s'oppose au socialisme, la pauvreté évangélique au césaro- papisme, le libéralisme au fascisme. Plus le projet visé est englobant, plus l'idéologie tendra à former système, car il faut résoudre une multitude de problèmes à partir d'un point de vue unique : il y a ainsi des idéologies faibles et bloquées, et des idéologies fortes et ouvertes.

//. La genèse des idéologies

Je voudrais dégager à grands traits les variables qui déterminent l'émergence et le développement des idéologies. Des indications données dans la première partie, il ressort que ces variables sont triples :

— les luttes politiques, car la demande d'idéologie est directement tributaire des conflits et des polémiques politiques;

— le support non-idéologique, car les conflits et les polémiques sont perçus

et exprimés à partir des types de propositions dominants dans une société à un moment donné. Pour poursuivre l'image économique, on dira que ce support constitue l'offre;

— les acteurs idéologiques, car il faut des hommes de chair et de sang pour servir d'intermédiaires.

tous ces maux, il y avait l'appétit du pouvoir qu'inspirent la cupidité et l'ambition personnelle. De là l'acharnement que les factions mettaient à combattre. Les chefs des partis dans les cités adoptaient de séduisants mots d'ordre, égalité politique de tous les citoyens d'un côté, gouver nement sage et modéré par les meilleurs de l'autre. (C'est moi qui souligne.) L'État, qu'ils pré tendaient servir, était pour eux l'enjeu de ces luttes. Tous les moyens leur étaient bons pour triompher de leurs adversaires et ils ne reculaient pas devant les pires forfaits. Quand il s'agis saitde se venger, ils allaient plus loin encore, accumulant les crimes sans se laisser arrêter par le souci de la justice et du bien public et sans autre règle que leur caprice. Frappant leurs ennemis par des condamnations injustes ou usurpant le pouvoir par la force, ils étaient prêts à tout pour assouvir leurs besoins du moment. Ni les uns ni les autres ne s'embarrassaient de scrupules, mais on prisait davantage les hommes qui savaient mener à bien des entreprises détestables en les couvrant avec de grands mots. (C'est moi qui souligne.) Quant aux citoyens d'opinions modérées, ils tombaient sous les coups des deux partis, soit parce qu'ils refusaient de combattre avec eux, soit parce que l'idée qu'ils pourraient survivre excitait l'envie. » {Guerre du Pélopo- nèse. III, 82.)

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DÉBATS ET COMBATS

A) Les luttes politiques.

Étant donné que toute idéologie est polémique et toute polémique politique est idéologique, on peut en déduire trois « lois » (si ce terme n'est point trop ambitieux). La production idéologique, dans une société quelconque, sera d'au tant plus intense que :

1 . Le consensus sera faible. En effet, du fait de l'absence ou de la faiblesse d'un système de pensée reçu par tous (ce que j'appellerais une Koinè) chaque

groupe d'intérêts sera et rallier ses partisans.

contraint d'adopter une idéologie pour justifier ses positions Inversement, plus le consensus est grand, moins l'idéologie

joue de rôle, au contraire des us et coutumes et de la religion.

2. Les conflits politiques seront intenses, c'est-à-dire tourneront à la lutte

à mort, sans négociation, ni compromis. Cela peut se produire sur un fond de large consensus par ailleurs, par exemple pendant les guerres de religion. Ces

conflits, qui tournent à la guerre civile, sont nécessairement idéologiques, car s'y affrontent deux conceptions globales.

3. Les conflits à implications politiques seront nombreux, en entendant

par là les conflits où la décision fait intervenir le rapport général des forces : en gros, cela se confond avec le processus d'étatisation. En effet, dans une telle

situation, tout choix est politique, donc arbitraire, et requiert une justification idéologique. Suivant la pente totalisante de l'idéologie, les conflits auront ten dance à devenir globaux et inconciliables, et l'idéologie à se répartir en deux pôles : celui des idéologies conservatrices et celui des idéologies révolutionnaires. On n'a que l'embarras du choix pour illustrer ces trois « lois ». Je ne prendrai que deux exemples connus. Le premier concerne la Chine du VIe au IIIe siècles 12. C'est certainement la période-clé de l'histoire chinoise, car s'y constituent, à partir d'une poussière de principautés, de grands royaumes; ceux-ci, à leur tour, sont des étapes vers la constitution de l'Empire unitaire, réalisé en 221 av. J.-C. par l'empereur Tsin Che Houang-ti. Les transformations s'accompagnent d'un bouleversement des sorts, des rangs, des coutumes, des héritages, des traditions, des coutumes, et déterminent une fermentation intellectuelle except ionnelle. Celle-ci se traduit par un pullulement de corporations, de sectes et d'écoles, aux statuts variés :

— certaines sont accueillies, subventionnées, patronnées par des princes

qui se veulent éclairés; d'autres sont libres, qui se subdivisent à leur tour en fixes

ou errantes;

— les unes regroupent une vaste clientèle, les autres un maître avec quelques

apprentis; — on donne un enseignement technique, ou un enseignement spécialisé (rhétorique, balistique, bienfaisance). Le cursus est le même partout : on entre dans une clientèle; on subit un long apprentissage; l'enseignement est payant, gradué (sur 3 000 disciples de Confuc ius,72, dit-on, comprirent toutes les leçons). Il est, malheureusement, impossible de reconstruire une histoire de ces idées, car l'empereur Tsin Che Houang-ti fit brûler « Les Discours des Cent Écoles » :

12. Je m'appuie sur les travaux suivants : Marcel GRANET, La Pensée chinoise, Paris,

rééd. Albin Michel, 1968; Henri MASPERO, La Chine antique, Paris, P.U.F., rééd. 1965; H. MASPERO et E. BALAZS, Histoire et institutions de la Chine ancienne, Paris, P.U.F., 1967; H. MASPERO, Le Taoïsme, Paris, P.U.F., 1967.

650

DE L'IDÉOLOGIE

J. BAECHLER

il ne nous reste que des noms, des ouvrages apocryphes, des fragments, des citations choisies par des adversaires; quant aux quelques œuvres authen tiquesconservées, elles sont de la fin de la période. Tout ce qu'il est possible de faire, est de distinguer les principales tendances, dont la plupart rappellent des exemples connus de l'histoire occidentale :

1 . Les politiciens, qui étudient et enseignent l'art des recettes de gouverne* ment, permettent de saisir toutes les chances d'accroître le pouvoir surtout vers l'extérieur. Cette orientation mena logiquement à la distinction de la coutume (ou loi) et de l'art de gouverner, réservé au prince et à son conseil privé.

2. Les sophistes, qui veulent faire revenir à la sagesse les princes et confondre

les conseillers pernicieux. Pour ce faire, ils perfectionnent la rhétorique et l'art de la discussion (par l'usage des sophismes et des paradoxes). Ce sont, comme

en Grèce, des virtuoses de la rationalité, dont le rôle est révolutionnaire, car ils ruinent un système vénérable de classifications et de correspondances.

3. Les logiciens, qui se consacrent à l'art de qualifier correctement, c'est-à-

dire de mettre chacun et chaque chose à sa place dans un système préordonné. C'est une tendance conservatrice, qui vise la perpétuation d'un ordre traditionnel; on y procède par une série d'identifications : de l'ordre logique à l'ordre moral, de celui-ci à l'ordre politique13.

4. Les légistes, qui étudient les recettes qui donnent aux États leur force

intérieure : organisation du territoire et de l'armée, économie et finances, pros

périté et discipline sociales. Ils parviennent à dégager l'idée de la souveraineté du prince et de la loi, qui doit être publique, universelle et obligatoire 14.

5. Les moralistes, dont le principal est Confucius. A vrai dire, on ne sait rien

de lui et presque rien de sa pensée. Comme, d'autre part, le confucianisme devient doctrine officielle à partir des Han (à partir de 206 av. J.-C), on attribue à Confuc iusdes enseignements d'origines diverses. En gros, il s'agit d'une systématisat ionde la vieille morale chinoise. Quant à Mô-tseu, il représente une sorte de Hobbes : les hommes sont sortis de l'anarchie en se soumettant à un chef; le chef est l'arbitre du licite et de l'illicite ; il faut se soumettre à sa volonté ; il condamne les clans, qui sont porteurs d'anarchie; il est hanté par la misère, et condamne le luxe, la thésaurisation, la fiscalité, les guerres.

6. Les taoistes, qui développent un art de la longue vie, grâce « à une ascèse

tendue vers un idéal de vie naturelle, libre, pleine, joyeuse » 15. Ils utilisent diverses techniques : alimentaires, sexuelles, respiratoires, gymniques, destinées non à

mortifier, mais à vivifier. Ils développent une sorte de mystique de l'autonomie :

civilisation, impur, germe de mort, artificiel, acquis s'opposent à nature, authent ique.Ils sont opposés à tout pouvoir établi, si bien qu'ils ont inspiré, au long des âges, les sectes révolutionnaires. Leur idéal politique est un régime de minuscules communautés paysannes. On voudra bien me pardonner la rapidité de cet exposé. Il sert simplement à

13.

14.

15.

Cette orientation fut adoptée par le premier empereur, ce qui nous a valu cette inscrip

G RAN ET,

op. cit., p. 372.)

M. GRANET, op. cit., p. 413.

tionextraordinaire, gravée pour proclamer les accomplissements du règne : « J'ai apporté l'ordre

à la foule des êtres et soumis à l'épreuve les actes et les réalités : chaque chose a le nom qui lui

convient. » (M.

« Ils ont défendu le principe que les lois n'ont de rendement qu'à deux conditions :

si le prince fait en sorte que son intérêt coïncide avec l'ensemble des intérêts particuliers, et si, condamnant le régime du bon plaisir, il prend soin d'accorder la réglementation aux circons tances concrètes. » (M. GRANET, op. cit., p. 383.)

651

DÉBATS ET COMBATS

illustrer mon propos. L'on voit que, dans toute cette fermentation intellectuelle exceptionnelle, il n'y a pas de propositions idéologiques en tant que telles, mais un usage idéologique, plus ou moins systématisé, de thèmes coutumiers, moraux, scientifiques. L'on constate aussi la polarisation progressive autour d'une idéologie conservatrice (le confucianisme) et d'une idéologie révolutionnaire (le taoïsme). Rome aux lendemains de la Deuxième Guerre Punique offre un autre exemple d'éclosion idéologique, sans doute moins grandiose16. Au lendemain de sa vic toire définitive sur Carthage, Rome se trouve à la croisée des chemins. Elle a le choix entre un repli sur l'Italie et l'aventure impériale. La première orientation est défendue par Caton l'Ancien et se traduit par une valorisation véhémente du mos majorům; la seconde par Scipion l'Africain, qui adopte l'idéologie des monarchies hellénistiques. Caton fonde son choix sur le sentiment de la justice. Chaque paysan a droit à son lopin de terre et chaque peuple à ses biens; or le domaine romain, conquis grâce aux mérites et vertus de son peuple, c'est l'Italie. Au demeurant, seuls comptent les groupes et non les individus; c'est l'heureuse harmonie de la cité qui a fondé la grandeur de Rome. Quant aux relations exté rieures, elles sont fondées sur le respect de la foi jurée, sur la Fides ; il s'ensuit que la politique extérieure doit être exclusivement défensive; au-delà, commencent le danger et la folie. De ce fait, les guerres d'Orient sont injustes, car elles ne sont pas indispensables à la sécurité; elles sont frappées d'une tare originelle, qui provoquera des répercussions vers l'intérieur : convoitises, mœurs corrompues, appauvrissement des campagnes italiennes. Logique avec lui-même, Caton refuse l'annexion de la Macédoine après Pydna (168 av. J.-C.) et se prononce contre la guerre aux Rhodiens (167). Scipion soutient une position diamétralement opposée. Rome a le devoir de défendre la « civilisation » menacée par la guerre, la tyrannie, l'anarchie. La conquête de l'Italie n'est qu'une étape dans une mission sacrée à l'échelle de Vorbis terrarum. Dans les événements, les vertus des peuples laissent sa place à la Fortune ; de ce fait, le rôle des héros, des individus d'exception, est décisif. Dans l'immédiat, Caton l'emporta, puisqu'il fit condamner Scipion à l'exil sur ses terres; mais Scipion fut vainqueur sur le long terme, puisque ses positions prendront couleur officielle dans l'entourage d'Auguste. L'on voit que le débat et les solutions proposées étaient fort simples. Malgré son importance historique, d'une ampleur rarement égalée, il n'a pas donné lieu à des constructions idéologiques grandioses. Cela tient à la faiblesse du support non-idéologique : les mœurs des ancêtres et la religion romaine, avant l'helléni- sation de l'intelligentsia romaine. Une anecdote célèbre révèle crûment la candeur intellectuelle des Romains. En 155, Athènes envoie trois intellectuels de haut vol comme ambassadeurs à Rome : l'académicien Carnéade, le stoïcien Diogène de Séleucie et le péripatéticien Critolaos. Comme il se doit, Carnéade infligea deux conférences à ses hôtes : dans la première, il fit l'éloge de la Justice, seul fonde ment dés cités et des lois; le lendemain, il montra que la Justice est une chimère, car la Justice ne saurait être contraire à la Sagesse, sinon Rome devrait rendre ses conquêtes. Le scandale devant cette prestidigitation intellectuelle fut immense, et les ambassadeurs renvoyés séance tenante dans leurs foyers. L'invasion massive du stoïcisme à partir de la fin du IIe siècle, allait leur faire perdre rapidement cette candeur, en leur donnant un support plus consistant pour les constructions idéo logiques.

16. J'utilise l'exposé de Pierre G RI MAL : Le Siècle des Sci pions, Paris, Aubier, 1953.

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DE L'IDÉOLOGIE

J. BAECHLER

B) Le support non-idéologique.

Je rappelle que j'entends par cette expression peu élégante, le système des propositions (us et coutumes, mythologie, religion, morale, science) qui est utilisé dans un but politique et, donc, idéologique. J'ai déjà eu l'occasion d'indi

querçà et là l'extrême inégalité des supports devant les possibilités de raffinement et de ratiocination. La mythologie grecque me paraît remarquablement stérile de ce point de vue : comment diable voulez-vous utiliser les écarts de Zeus et les humeurs d'Héra dans une joute idéologique? Pour autant que je puisse voir, le confucianisme n'est pas beaucoup plus susceptible de variations; au fond, il s'agit de l'accession au rang de doctrine officielle des mœurs et de la morale chinoise traditionnelles, c'est-à-dire un ensemble, cohérent et fermé, de recettes de vie et de gouvernement; malgré les avatars politiques les plus divers et les changements sociaux les plus profonds, l'idéologie confucéenne perdure à travers les millénaires, pratiquement intacte, en dehors d'une courte phase de réélabora tionsous les Song, avec le philosophe Tchou Hi (1129-1200). L'Islam, en tant que système religieux, offre des possibilités plus grandes de conflits doctrinaux et permet à bien plus de conflits politiques de s'exprimer en termes de conflits religieux : par exemple, la lutte pour le pouvoir kalifal s'exprimera idéologiquement en dissentiments sur l'interprétation de la vraie doctrine 17. Aux yeux du profane que je suis, trois difficultés intrinsèques au système ont été utilisées idéologiquement :

1 . Il y a d'abord le problème de Yinterprétation d'un Livre Saint, en l'occurrence le Coran. La recherche du sens vrai du Livre ne peut pas ne pas mener à la dis

tinction

et ésotérique (le ta'wîl). Cette distinction essentielle entraîne deux conséquences essentielles aussi. Elle fonde la possibilité et la nécessité du prophétisme, par la

nécessité et la possibilité de réactiver le message divin en redécouvrant le sens vrai 18. En second lieu, elle fonde une mystique de l'attente, c'est-à-dire de la

révélation plénière de tous les sens cachés (cette orientation sera exploitée par les shî'ites).

2. Le problème de l'imâm, c'est-à-dire du dépositaire légitime du pouvoir

dans la Communauté. Le problème a été posé (et résolu par un désaccord défi nitif) dès les lendemains de la mort de Mahomet, à la bataille de Siffi (655). Elle opposait Ali, gendre du prophète, à Mu'àwiya, qui n'était que son beau-frère 19. Une suspension fut demandée, un arbitrage accepté, qui donna tort à Ali. Aussitôt trois courants apparurent, qui existent encore aujourd'hui :

de la

famille du Prophète et qui respecte la Tradition du Prophète et de ses compagnons ; bref il suffit d'être orthodoxe, la vie privée de l'élu importe peu ;

universelle du sens apparent et exotérique (le tanzil) et du sens caché

— les sunnites se rallient au vainqueur

: est légitime tout imâm issu

17. J'utilise les ouvrages suivants : Claude САН EN : Leçons d'Histoire Musulmane (VIII*- XIe siècle), Paris, Centre de Documentation universitaire, 3 vol., 1958-1958; D. et J. SOUR-

DEL : La Civilisation de l'Islam Classique, Paris, Arthaud, 1968; Henri CORBIN : Histoire de fa Philosophie Islamique, Gallimard, 1964; Louis GARD ET : L'Islam. Religion et Communauté. Desclée de Brouwer, 1970; Maurice LOMBARD : L'Islam dans sa première grandeur (VIIIe- XIe siècle). Paris, Flammarion, 1971.

18. De la même manière, en Israël, les Prophètes sont chargés de réactiver le contrat originel

avec Yahwé.

19. Son père, Abu Sufyan, s'était montré l'adversaire le plus acharné de Mahomet, et ne

s'était converti qu'in extremis, en lui donnant une de ses filles.

653

DEBATS ET COMBATS

— les shî'ites restent fidèles à Ali : seul est légitime l'imâm qui descend d'Ali ; ils sont impeccables par essence. En fait il s'est posé un problème de filiation après le 6e imâm, d'où une bifurcation entre shî'ites duodécimains et septima- niens (les Ismaéliens actuels) ;

n'aurait pas dû accepter l'arbitrage : ils « se

— pour les Kharidjites, Ali

retirent » (c'est le sens du mot) ; pour eux, tout imâm qui pêche est illégitime, et, réciproquement, tout musulman irréprochable peut être élu imâm. Bien entendu, les circonstances mêmes de l'éclatement sont accidentelles, mais il ne pouvait pas ne pas se produire, dès lors que la communauté était dirigée par un chef à la fois spirituel et temporel : les ambitions ne pouvaient pas ne pas,

un jour ou l'autre, se heurter à la légitimité. Le fait constant est l'existence, dès les débuts, d'une orthodoxie et de deux hétérodoxies (en fait une, car les Kharidjites resteront très minoritaires). Il suit que tout mouvement révolutionnaire se dote d'une idéologie d'inspiration shî'ite. Ainsi le mouvement des Qarmates, au début secte shî'ite extrémiste, puis gigantesque mouvement social, qui ébranle la dynast ieabasside, et finit par s'emparer du pouvoir au Caire sous le nom de Fatimides (fin Xe siècle). En fait, l'expérience a montré ce que fut, pendant des siècles, la source essentielle du combat idéologique : quel est le titulaire authentique?

3.

Le

problème du droit Le Coran est aussi un corps de recettes de vie

prescrit à la communauté; or, du fait de la conquête, elle est entrée en contact avec d'autres cadres de vie et d'autres droits, ce qui pouvait entraîner des conflits entre la fidélité au Message et les nécessités pratiques. En fait, ces conflits ont été désamorcés très vite, car la science du droit (le fiqh) s'est figée en quatre

écoles officielles, qui incarnaient à peu près toutes les solutions possibles :

lopper

les hanafites (du nom du fondateur Abu Hanifa) s'efforcent de déve le raisonnement juridique et de rationaliser les méthodes;

— les malikites (de Malik !bn Anas) recourent au principe d'utilité générale

et au consensus des savants ; ils tiennent le plus grand compte de la source second aire du droit qu'est la coutume;

— «es shafi'ites (de Shafi'i) valorisent la Sunna (c'est-à-dire le Coran + les faits et gestes des Compagnons du Prophète), aux dépens de la jurisprudence et du consensus des savants;

compte la

tradition du Prophète et des Premiers Compagnons. Supposons, au contraire, qu'une seule interprétation ait été imposée : iné vitablement, des conflits auraient surgi et le droit serait devenu une source idéo logique possible. Le pluralisme accepté dès le départ l'a tarie aussitôt. Ajoutons que d'autres possibilités de variations doctrinales et idéologiques ne se sont pas présentées ou n'ont pas été exploitées :

— les hanbalites (de Ibn Hanbal) sont les plus rigides

: seule

— la croyance en un Dieu personnel et transcendant pose le problème de la

représentation et des images : elles sont condamnées par le Coran lui-même;

— il n'y a pas de clergé, donc pas de conflits entre les fidèles et le clergé; ni à l'intérieur du clergé;

officielle de la foi, ce qui

— il n'y a pas de conciles, donc pas de définition

rend plus difficile le partage entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie;

— la croyance en un Dieu créateur pose nécessairement le problème de la

liberté et du mal. Les Sourates du Coran sont contradictoires; certaines insistent sur la toute-puissance divine, d'autres sur la responsabilité humaine. Des conflits doctrinaux graves étaient en germe, si une tendance précoce nfavait valorisé les premières. Avec une exception : les Mu'tazilites, qui défendent le libre-arbitre

654

DE L'IDÉOLOGIE

J. BAECHLER

et deviennent doctrine officielle sous le calife Al Ma'mun (813-833); mais ils sont ensuite condamnés, persécutés, éliminés et leurs livres brûlés. A partir du XIIIe siècle, du fait de développement de la piété populaire propagée par les confréries religieuses, le fatalisme triomphe complètement; — enfin, il faut tenir compte de la réalité décisive, qu'en terre d'Islam, du fait de la confusion entre le civil et le religieux, toute dissidence religieuse a nécessairement une portée politique. De telle sorte que les autorités sont contraintes d'intervenir immédiatement pour l'étouffer dans l'œuf. C'est une des raisons qui peuvent expliquer que l'histoire de l'Islam est davantage marquée par les conflits extérieurs qu'intérieurs. Si je me tourne maintenant vers le Christianisme et si j'interroge son potentiel idéologique, je trouve un merveilleux bouillon de culture pour les divergences doctrinales. Je me contente de citer les principales, car cela doit être bien connu

du lecteur occidental :

1 . Les problèmes théologiques : il y a d'abord tous les problèmes liés à l'inte rprétation d'un livre Saint (en fait, il y en a même deux : l'Ancien et le Nouveau Testament). On trouve le problème aigu du statut ontologique du Christ, qui a soulevé des passions sanglantes pendant tout le IVe siècle. On n'a pas évité le problème de la grâce, sur quoi se sont portés les conflits des XVIe et XVIIe siècles. On a posé celui de la représentation de Dieu et Byzance en a été déchirée.

2. Les problèmes de l'Église, qui se subdivisent en conflits intérieurs à la

hiérarchie (qui détient le pouvoir dogmatique ?) ; en conflits entre les fidèles et le

clergé; en conflits sur la discipline ecclésiastique (le mariage des prêtres, par exemple) ; en conflits sur la liturgie (ainsi le Raskol russe) ; en conflits sur la structure ecclésiale en tant que telle. Quant aux Conciles, ils fixent l'orthodoxie

c'est-à-dire qu'ils choisissent parmi plusieurs solutions possibles : ils déterminent par le fait même la possibilité des hérésies.

3. Les problèmes du monde, c'est-à-dire des relations avec l'État et la société

civile. Au moins quatre solutions sont possibles, ont été tentées ou réalisées. Ou bien l'Église domine l'État : c'est la solution théocratique, tentée par Inno cent III. Ou bien l'Église est étatisée (suppression du Patriarcat par Pierre le Grand). Ou bien l'on admet des formes multiples et variables de dépendance, d'influence, de conflit. Ou bien c'est la séparation pure et simple, parfaitement possible, car la société civile a toujours eu sa sphère propre.

4. Le problème des rapports avec les richesses, très grave, car inscrit dans

l'Évangile même et révélé par les succès mêmes de l'Église. A l'heure actuelle, ce problème est en plein développement. Il a « fonctionné » aussi au Moyen Age 20. Deux interprétations ont dominé :

— ou bien l'on valorisait la pauvreté pour elle-même, en affirmant que la renonciation aux biens de ce monde constituait la voie d'accès privilégiée à la perfection (en se fondant sur la figure du Christ, « qui n'a pas où reposer sa tête »). Dès le début du XIe siècle, tout un courant hérétique apparaît (à Monforte, près de Milan en 1023, à Arras en 1024, etc.). Il est porté par des ermites et des Wan- derprediger, qui prêchent la pauvreté volontaire (« Nudus nudum Christum sequi »).

20. Quelques ouvrages récents pour l'époque médiévale : H. GRUNDMANN, Religiose

Bewegungen im Mitte/aiter, 1935, rééd. de 1961, Hildesheim; E. WERNER, Pauperes Christi. Studien zu sozialreligiôsen Bewegungen im Zeitalter des Reformpapsttums, Leipzig, 1956; T. MANTEUFFEL, Naissance d'une hérésie. Les adeptes de la pauvreté volontaire au Moyen Age, trad, franc., Paris- La Haye, Mouton, 1970; Compte rendu critique de A. VAL)CHEZ, « La Pauvreté volontaire au Moyen Age », dans Annales E.S.C., 1970, n° 6, pp. 1566-1573.

655

DEBATS ET COMBATS

Tout naturellement, ils se rapprochent des laissés pour compte de l'expansion, les vagabonds et les prostituées par exemple A partir de là, des risques de conflits apparaissent avec la hiérarchie Les uns restent dans l'orthodoxie, comme les Franciscains. Les autres, d'Arnaud de Brescia à Valdo, franchissent le pas et forment des sectes hérétiques : Vaudois, Humiliés, Pauvres Lombards, par exemple. A partir de la fin du XIIe siècle, ils sont férocement persécutés. Ils deviennent ainsi les réceptacles naturels des mouvements révolutionnaires, car de la valorisation des pauvres à la dénonciation des riches, il n'y a qu'un pas, toujours franchi;

— ou bien l'on tente de concilier astucieusement les inconciliables, par la

doctrine grégorienne de la vita apostolica : on vise simultanément la pauvreté

des clercs dans la richesse et la puissance de l'Église, en se fondant sur les Actes

des Apôtres IV, 32,

5 : « Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux

tout était commun ». Puis un système de redistribution hors de l'Église devait permettre de supprimer la distinction riches- pauvres. Cette deuxième inte

rprétation devient officielle en 1111, lorsque Pascal II est contraint, par les évêques et la Curie, de rompre son accord avec l'empereur Henri V, par lequel l'Église retrouvait son indépendance en renonçant à ses biens et à ses droits. L'essentiel à retenir de cette simple enumeration me paraît être que :

— tous les problèmes posés sont des problèmes réels, c'est-à-dire inscrits

dans la doctrine elle-même; ils doivent, donc, impérativement recevoir une solution; mais il y a toujours plusieurs solutions possibles;

— cette situation induit des possibilités pratiquement infinies de raffinements

intellectuels;

— tout mouvement, qu'il soit conservateur ou révolutionnaire, peut trouver des arguments dans un courant intellectuel chrétien ;

— inversement, tout courant intellectuel chrétien peut se muer en mouve

mentpolitico-social, en exploitant les clivages et les conflits qui secouent le corps social. Or le propre de l'Occident, depuis mille ans, et pour des raisons qui me feraient sortir de mon propos, est la richesse et la diversité des conflits. Ces quatre réalités me semblent constituer l'explication ultime d'une originalité frappante de la civilisation occidentale, à savoir la diversité, la permanence et l'agitation perpétuelle.

C) Les acteurs idéologiques.

Il convient de commencer par se débarrasser d'une illusion tenace, qui fait parler d'idéologie aristocratique, bourgeoise, paysanne, prolétarienne, etc. Si je vois très bien ce que peut être une idéologie portée ou défendue par des aris tocrates, des bourgeois, etc., il me paraît absurde d'attribuer à une classe ou à un groupe quelconque la paternité d'une idée, sans parler d'un système de pensée organisée. C'est l'entendement qui pense, et il pense à travers des crânes indi viduels. Il en va de même pour les autres productions du génie humain. Ainsi, il n'y a pas de musique populaire, si l'on entend par là une création spontanée du peuple entier. La musique est créée par des hommes doués pour assembler les sons en des ensembles structurés, non par des groupes. Musique populaire n'a de sens que si l'on désigne par cette expression, soit la musique qui correspond au goût général d'une collectivité, soit une musique opposée à une musique savante, produite par des spécialistes ayant subi un apprentissage et appliquant des techniques en perpétuelle réélaboration. Pour en revenir aux idéologies, il est

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DE L'IDÉOLOGIE

J. BAECHLER

commun de parler d'une idéologie bourgeoise, apparue on ne sait trop à quelle époque, et marquée par un effort de rationalisation scientifique, technique, politique. Il existe un moyen simple de vérifier si cette essence idéologique de la bourgeoisie n'est pas un mythe : il suffit de constater les mêmes orientations, à peu près au même moment, au Japon, mais dans l'aristocratie militaire, et non dans la bourgeoisie, qui pourtant existait bel et bien dès l'époque. On peut appliquer le même raisonnement à une autre théorie, qui attribue la paternité des idéologies à des facteurs psychologiques. Je ne vois pas qu'un sentiment, une passion ou un complexe aient jamais produit des mots, des phrases, des idées, encore moins des systèmes d'idées. Si je comprends parfaitement qu'un complexe ď Œdipe mal résolu mène à militer pour des positions différentes de celles défendues par un homme qui a harmonieusement résolu le sien, je maintiens que les positions elles-mêmes n'ont rien à voir avec le complexe d'Œdipe, mais sont des produits de l'entendement. Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : les idéologies ne naissent pas au hasard et ne sont pas adoptées au hasard. Il existe des variables qui doivent expliquer pourquoi une idéologie est apparue ici à tel moment et a trouvé un écho chez tels hommes. Si, comme en Grèce archaïque, le débat politique et idéologique porte sur les terres et les dettes, il est évident que les propriétaires et les créanciers auront une tendance irrésistible à se trouver dans un camp, les sans-terre et les débiteurs dans l'autre. Cela ne signifie nullement que la solution apportée par Solon à Athènes et par Cypsélos à Corinthe soient des émanations spontanées de la masse : ce sont des solutions rationnelles (c'est-à- dire cohérentes en elles-mêmes et adaptées à leur objet), que des individus doués d'agilité intellectuelle ont construites et que des individus doués de sens politique (il peut se faire que se soient les mêmes) ont su appliquer. Si l'on adopte cette position conforme au bon sens et aux faits, l'analyse des acteurs idéologiques peut et doit s'orienter dans trois directions :

1 . Les éléments psychologiques. En traiter de façon détaillée excède mes

compétences. Il m'apparaît que l'enquête devrait s'appuyer sur plusieurs ques tions fort différentes :

— quels types de personnalités trouve-t-on de façon dominante pour défendre

telle ou telle idéologie ? Par exemple, y a-t-il des différences significatives dans le recrutement des bolcheviks et des fascistes ? Il me paraît clair qu'on ne peut répondre à cette question qu'après des enquêtes patientes et difficiles, fondées sur des biographies. Lorsqu'on voit l'extrême difficulté, dans l'état actuel de la science psychologique, de sonder un seul individu qu'on a tout loisir d'interroger et si l'on connaît la rareté des documents même pour l'époque contemporaine, on est enclin à penser qu'une réponse décisive n'est pas pour demain ;

— quels sentiments sont mobilisés par telle ou telle idéologie ? Il n'est pas

douteux que la réponse soit simple et banale : tous les sentiments sont mobilisés par toutes les idéologies. La haine, l'amour, la peur, la crainte, l'intérêt, l'idéa

lisme, la jalousie, l'envie, le dévouement, etc., se retrouvent partout : se retrouvent- ils en proportion variables selon les idéologies ? bien malin qui le dira. Il n'est pas douteux non plus qu'il y a des durs et des mous, des fanatiques et des laxistes, des utopistes et des réalistes, des intransigeants et des tolérants;

— quel rôle joue l'idéologie dans la structuration des personnalités ? Les

uns ont besoin d'un engagement radical pour s'accommoder de leurs problèmes intimes, quel que soit l'engagement, pourvu qu'il exige un effacement total de

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DÉBATS ET COMBATS

la personnalité (d'où des retournements idéologiques du communisme au fascisme et réciproquement, qui n'étonnent que les naïfs). Les autres se contentent de prêter la part la plus extérieure de leurs intérêts, car la condition humaine est ainsi établie qu'on ne peut échapper à l'idéologie. Bref, tous les degrés sont possibles entre le tout ou rien (c'est-à-dire le fanatisme ou le suicide) et l'indiff érencepresque complète. Ces notations sont tout au plus des orientations de recherche. Elles m'in

clinent

idéologies, je veux dire qu'il n'existe aucun blocage psychologique qui assure l'immunité à quiconque. Bien plus, à l'intérieur de chaque idéologie, il y a place pour un matériel humain des plus variés : la sélection des types et des personnal itésse fera en fonction des responsabilités effectives et du stade atteint par le

mouvement. Ainsi un messianisme ne recrutera pas les mêmes personnalités au moment de son émergence et à sa constitution éventuelle en église stable.

à conclure, dès maintenant, qu'il y a place pour tout le monde dans les

2. Les éléments sociologiques. Plusieurs problèmes se présentent :

— Celui de la carte de l'implantation. Comment expliquer la répartition des différentes définitions du dogme trinitaire au IVe siècle ? celle de la Réforme au XVIe siècle ? celle des mouvements marxistes au XXe siècle ? Je ne pense pas qu'il soit possible de construire une théorie générale, ni d'établir une rela tion univoque entre telle idéologie et tel aspect d'une société. Je suis d'avis qu'il faut se résoudre à une analyse minutieuse de cas, dans la ligne proposée par Claude Lévi-Strauss pour l'étude du totémisme. Il n'y a aucune relation dire ctement intelligible entre un animal A et un clan A, mais un parallélisme percept ibleentre, d'une part, les animaux A et В et, d'autre part, les clans A et B. De même, il faudrait disposer de l'éventail complet des formations idéologiques disponibles à un moment donné dans un ensemble donné, et de la répartition complète des groupes et des conflits. Ainsi je ne vois aucune corrélation directe entre les conditions locales du patriarcat d'Alexandrie et l'adoption du symbole de Nicée; mais je comprends très bien que, dans le système des forces et des influences, Alexandrie trouvait son avantage à soutenir Rome contre Antioche. Bref, il faut renoncer à trouver des correspondances verticales terme à terme au profit de deux systèmes parallèles, l'un à l'étage idéologique, l'autre au niveau des forces sociales. — Celui de la participation idéologique. Les deux critères à retenir me paraissent être l'instruction et la position dans l'échelle sociale. Le critère de l'instruction est évident, puisque la production idéologique est une activité intellectuelle. On peut poser comme loi, sans courir grand risque d'être démenti par les faits, que plus l'instruction est élevée, plus la probabilité est grande d'une forte participation aux débats idéologiques. — J'ai tendance à distinguer une échelle sociale à trois échelons : l'élite (qui regroupe tous ceux qui bénéficient

du pouvoir, du prestige, des richesses ou du talent), le peuple, la canaille (c'est- à-dire les exclus du système social, qu'en allemand on désigne sous l'expression Lumpenproletariat). Dans le combat idéologique, on trouve, avec une cons tance sans faille à travers l'histoire, une prépondérance de l'élite dans le combat idéologique. Ce qui n'a rien de mystérieux, puisque, par définition, l'élite jouit de l'instruction, du loisir propre aux affaires politiques, qu'elle est en état de saisir les problèmes et de les penser, qu'elle a des positions à défendre. Pourdes ra

isons

exactement inverses, la canaille ne peut y avoir qu'une part insignifiante.

658

DE L'IDÉOLOGIE

J. BAECHLER

Quant au peuple, il me paraît rallier les positions idéologiques définies par l'élite, plutôt qu'il ne défend les siennes propres 21.

3. Les intellectuels.

Ce sont, bien évidemment et si ma thèse générale

a

quelque consistance, les premiers producteurs de l'idéologie. Comme déjà indi qué, les intellectuels ne peuvent pas, sauf exception, ne pas verser dans l'idéo logie. Il va de soi — et la banalité du propos dispense d'en dire plus — qu'il faut distinguer entre les créateurs et les perroquets, entre Marx et les marxistes. Ici, comme dans toute activité intellectuelle, il y a des hiérarchies naturelles, liées à l'inégalité des dons, du talent et du génie. A quoi l'on peut ajouter que, les sys tèmes idéologiques étant en nombre plus limités que les systèmes scientifiques, les créateurs (les prophètes si l'on veut) sont plus rares dans la sphère idéolo gique que dans la sphère scientifique. Il est plus intéressant de constater que les centres de production idéologique sont étroitement liés aux centres d'enseigne mentsupérieur. Il n'y a nul mystère à cela. Il est logique que les centres univers itaires vivent le plus intensément les conflits et soient le plus à même d'en fournir une interprétation intellectuelle. Le grand centre est Athènes, non Sparte. Il sera Rome, à partir de la deuxième moitié du IIe siècle, lorsque Panaitios et Posidonios auront installé les premières écoles stoïciennes. Alexandrie et Carthage ont été des officines idéologiques honorables. C'est dans ces centres universitaires que, par le jeu des influences diverses, se font les synthèses et se multiplient les diver sités; ainsi dans l'empire abbasside. Le centre créé en 832 à Bagdad par Al-Mamûm, la « Maison de la Sagesse », recueille un héritage très complexe. Un affluent vient de « l'École des Perses » fondée par Zenon à Édesse en 489, réfugiée plus tard à Nisibe; un autre est issu de l'école de Gondé-Shâhpour, créée avec des maîtres syriens, par le Sassanide Khosraw Anush-Ravan (521- 579); un troisième hérite de la diaspora néo-platonicienne en Iran, provoquée par la fermeture de l'école d'Athènes par Justinien en 529. Au XIIe siècle, en Occident et plus particulièrement en France, on assiste à un extraordinaire engoue mentpour les études, surtout juridiques; il en sort tout un personnel compétent au service de l'Église et des États en voie de formation ; ce sont ces spécialistes qui vont fonder la pensée politique européenne et conceptualiser la notion d'État de droit 22. A côté des intellectuels spécialisés, il ne faut pas négliger toute une cohorte de gens plus ou moins instruits, susceptibles d'avoir, surtout de recevoir et encore plus de propager des idées : les scribes, les fonctionnaires, les notaires, les tabellions, les médecins, les militaires, etc. Plus le semis de ces instruits sera serré, plus la diffusion idéologique dans la masse de la population sera rapide et profonde. Cela permet, pour reprendre une distinction devenue célèbre, de discerner des sociétés froides et des sociétés chaudes quant à la sensibilité idéologique. J'aurais tendance à admettre, sans pouvoir produire de chiffres avant le XIXe siècle, que l'Occident se distingue des autres civilisations par une densité particulière de ce semis.

21.

J'admets que ces affirmations péremptoires demanderaient à être étayées par des faits.

Une certaine familiarité avec les mouvements sociaux me permettrait d'en produire abondamm

ent.On ne peut tout dire dans un article. Celui-ci n'est pas une somme, mais une problémat

ique.J'ai tenté de la pousser plus loin dans Les Phénomènes révolutionnaires, Paris, P.U.F., 1970, en particulier pp. 191-205.

me donne l'occasion de signaler un beau petit livre de Joseph R.

On the medieval Origins of the Modern State. Princeton University Press, 1970. Ce mouve

mentuniversitaire à implications idéologiques subséquentes est étudié aux pp. 24 à 26.

22. Cela

STRAYER :

659

DÉBATS ET COMBATS

Enfin, partout où l'activité intellectuelle est un peu plus importante, la pro idéologique y marchera du même pas. Les villes l'emporteront sur les

duction

campagnes, les milieux alphabétisés sur les illettrés, les monastères sur les laïcs, etc. Je n'ai pas prétendu à l'exhaustivité; les indications qui précèdent suffisent à montrer la complexité et la diversité des facteurs qui interviennent dans la genèse des idéologies. Ce qui me frappe surtout est l'étonnante conductibilité — si je puis dire — idéologique de l'esprit humain : il se nourrit de tout élément disponible; il est apte à faire un usage idéologique de n'importe quoi, il profite du moindre élément favorable dans les conditions extérieures pour se donner carrière, à la manière de ces insectes, qui utilisent la plus minime variation favo rable dans leurs conditions de vie, pour proliférer et tout envahir.

///. La modernité idéologique

Je ne me propose évidemment pas de rédiger une histoire ni une analyse systématique des idéologies modernes. Je voudrais simplement, à partir des analyse sgénérales qui précèdent, signaler les principaux facteurs qui me paraissent agir sur la production idéologique de ces derniers siècles. Ma thèse est la sui vante : l'évolution de la société occidentale, depuis le XIe siècle, tend à multi plier les productions idéologiques, à les systématiser et à idéologiser tous les problèmes; et cette tendance est irréversible. A l'appui de cette thèse, j'avancer ailes arguments suivants :

1. La politisation : c'est-à-dire la tendance à inclure dans le champ de la décision et du conflit politiques une proportion croissante des activités. Dans

les autres sociétés, au contraire, la plupart des activités sont fixées par la tradi tion et échappent à la lutte des interprétations 23. Cette politisation me paraît à son tour liée à quatre traits originaux, que je donne ici sans les hiérarchiser, pour éviter une polémique sans conséquence pour le problème qui m'occupe :

— le pluralisme politique, qui triomphe à partir du XVIIIe siècle et surtout

du XIXe siècle est intrinsèquement corrupteur de tout consensus. Par le méca

nisme même de la pluralité des partis, la multiplicité, la variabilité et la légitimité des points de vue les plus divers ne peuvent pas ne pas être perçues, et la tradi tion (en l'occurrence la tradition chrétienne) rejetée dans la sphère privée ou réduite au rang d'une interprétation parmi d'autres;

— le pluralisme culturel joue dans le même sens, et fait que toute institution est arbitraire, donc contestable, donc contestée, donc défendue. En un mot, toute institution a ses conservateurs et ses révolutionnaires24;

— la disparition de tout code de vie admis par tous et qui s'imposerait à la

manière des lois naturelles. Comme il est impossible de vivre scientifiquement,

23.

Ce qui ne veut pas dire que ces sociétés sont fixes, bien entendu ; le changement peut

s'effectuer par altérations insensibles, sans le fracas des luttes politiques.

24. Dont il n'y a aucune raison de penser qu'ils sont les mêmes partout. Quelqu'un qui a

d'autres mécontents. Cette vérité première suffit à rendre sceptique sur les tendances à

beaucoup à redire sur les institutions sexuelles peut être satisfait par toutes celles sur quoi s'ex

citent

l'aggravation et à la coalition des oppositions dans les régimes pluralistes.

660

DE L'IDEOLOGIE

J. BAECHLER

il ne reste que l'idéologie pour boucher le trou, ou bien la position de Descartes, déjà indiquée 25;

— les mutations, qui contribuent à la dissolution du consensus et des codes

de vie, soit par l'obsolescence dont elles frappent certains (dans le domaine professionnel par exemple), soit par une déconsidération générale étendue à toutes choses. Sur la scène internationale, ces traits sont grossis jusqu'à la caricature. Jus qu'en 1914 le système était homogène, parce que européen: les partenaires partageaient un grand nombre de valeurs communes, de telle sorte que l'idéo logie pouvait être limitée au minimum. Depuis, et surtout depuis 1945, le sys tème est devenu planétaire, mais hétérogène, c'est-à-dire qu'il contraint à vivre ensemble et à s'entendre des communautés humaines que rien n'a préparées à cette vie commune. Aucun consensus n'est possible et chacun doit produire une interprétation du sort du monde, qui ne saurait être qu'idéologique. D'où l'usage idéologique constant de toute manifestation internationale 2e. A quoi il faut ajouter la montée des nationalismes, car les comparaisons deviennent possibles : ils seront d'autant plus frénétiques, du moins chez les intellectuels, que l'on sera intimement convaincu de l'infériorité historique de la communauté à laquelle on appartient 27. Je ne vois donc nul mystère à la multiplication des conflits politiques, ni à leur intensification. Les positions en présence ne se séparent pas sur des points particuliers (comme jadis sur la présence réelle, en s'entendant sur le reste), mais ils sont devenus totaux : il y a incompatibilité radicale entre les exigences de la croissance économique et les communautés pré-industrielles. Du fait que les conflits portent sur la totalité, il faut que l'idéologie devienne elle aussi totale. On passe ainsi inévitablement de la proposition idéologique au système idéolo gique englobant

2. La rationalisation : les succès foudroyants de la science et de la technique

ont nourri la tentation irrésistible de s'autoriser de leur exemple pour traiter des problèmes de valeur et d'équilibre des forces (dans le domaine de la répartition des biens rares). Il n'y a pas de problème humain ni social, dont les spécialistes

ne proposent des solutions scientifiques, avec le seul inconvénient qu'elles sont multiples. Il existe tout un éventail de solutions, entre deux extrêmes :

— pour les uns, tout réel est rationnel, c'est-à-dire que l'on part de proposi

tionsscientifiques justes pour établir des propositions idéologiques aléatoires.

Car il faut tenir compte des deux attitudes logiques en face de l'arbitraire : si tout est

arbitraire, ou bien tout est permis, ou bien il n'y a pas de raison de changer. Cette deuxième

vérité première renforce le scepticisme sur la multiplication des révolutionnaires frénétiques.

Ce qui s'est passé à Mexico en 1968 est frappant. Les Jeux Olympiques sont nés en

1896 dans une phase d'unanimité culturelle de l'Europe; de ce fait, on pouvait exiger et obtenir la neutralité politique et la communion dans un même idéal sportif. En 1 936, le monde est déchiré, et, comme il se doit, les Jeux de Berlin sont une parade idéologique. De nos jours, les divisions sont si profondes et irréductibles que l'idéal originel du baron de Coubertin n'est plus qu'une façade hypocrite : la vérité est l'usage partisan et idéologique des succès et des échecs de chaque

pays. 27. Par « conviction intime de l'infériorité historique », j'entends le sentiment qui naît de la comparaison entre les Anglo-Saxons qui ont éliminé les Indiens et construit les États-Unis, et les Espagnols qui ont éliminé les Indiens et construit la Bolivie, le Honduras ou le Nicaragua. Il n'est pas besoin de chercher plus loin les raisons de la haine de l'intelligentsia latino-améri cainecontre I' « Impérialisme américain ».

25.

26.

661

DEBATS ET COMBATS

On utilise la loi des coûts comparés pour justifier le libre-échangisme, celle de la concurrence parfaite au profit de la libre entreprise, celle de la montée aux extrêmes de la guerre pour la guerre totale, celle de la sélection naturelle à

l'avantage de

la

loi

du

plus fort;

— pour les autres, tout rationnel est réel : tout système de pensée logique

et cohérent est aperception du réel, peut et doit se résoudre en action politique et informer les sociétés. Cette solution nourrit tous les délires idéologiques. Si,

d'aventure, ils accèdent au pouvoir, ils entraînent des régimes terroristes, par quoi on peut entendre les régimes qui font violence à la réalité pour la conformer aux visions idéologiques. Le XXe siècle en présente quelques exemples connus.

3. L'instruction : Les individus qui ont quelque contact avec l'activité intel

lectuelle se sont multipliés depuis deux siècles, en proportions fantastiques. J'aurais tendance à discerner dans cette expansion un héritage humaniste, qui

voit dans l'instruction un bien en soi, cause de progrès moral et social, bien plus que les contraintes du système de production. Celui-ci, sans doute, exige en un premier temps des qualifications plus grandes, et, dans un deuxième, une apt itude plus grande à en changer : mais il y a un gouffre entre ces exigences ration nelles et la passion qui s'empare de certains lorsque l'instruction devient une valeur. Peu importe, l'essentiel, admis par tous, est la prolifération des « inte

llectuels

».

4. Uimmaturation : Du point de vue social, l'on peut définir la maturité

comme l'assimilation et l'adhésion à un code de vie. Sauf déviances individuelles à motivations psychologiques, cette assimilation ne fait pas problème, là où l'enfant puis l'adolescent n'ont pas le choix, sinon entre accepter le code de vie du groupe auquel ils appartiennent, ou le rejeter, avec tous les risques que comp orte une telle dissidence. Le problème se complique à partir du moment où les enfants et les adolescents ont connaissance de plusieurs solutions possibles. Le problème devient épineux, lorsque les parents eux-mêmes sont incapables de décider du bon code et de l'imposer à leur progéniture. Cette situation retentit par plusieurs biais sur la diffusion idéologique. L'appar itiondu groupe social des jeunes, que j'interprète comme une conséquence du pluralisme culturel 28, multiplie les grands demandeurs sur le marché idéolo gique. Car le pluralisme culturel est une situation des plus inconfortables, dont une issue simple est d'adhérer fanatiquement à une idéologie quelconque. De leur côté, les adultes ne sont pas mieux lotis, car, du fait qu'ils ont dû choisir entre plusieurs manières de conduire leur vie, ils ont dû, pour ce faire, utiliser une idéologie. Telle fut une de mes premières hypothèses. Comme il y a plu sieurs idéologies disponibles, elles ne peuvent pas ne pas se combattre l'une l'autre. Contrairement à ce que pourraient croire les naïfs, le pluralisme culturel ne mène ni à la tolérance, ni au scepticisme, ni à l'indifférence, mais au fanatisme. Dont il y a plusieurs variétés antagonistes, ce qui laisse quelques chances de survie au pluralisme. Le fait certain et évident est que, depuis deux siècles (et surtout depuis la guerre de 14-18, qui m'apparaît comme la grande rupture en ce domaine), la demande idéologique n'a cessé de croître. Je suis d'avis que, simultanément,

n° 128.(maiCf. 1970),Jean BAECHLERpp. 31-40. : « Les Jeunes et la Révolution en Occident », dans Contrepoint

662

DE L'IDÉOLOGIE

J. BAECHLER

l'offre idéologique a diminué. En effet, le support non-idéologique extraordinaire que composaient les contradictions et les ambiguïtés du christianisme et de

l'Église, a cessé d'être le support unique. Des fractions croissantes d'intellectuels ont fait de l'idéologie à partir d'autres supports. Or le seul autre support dispon ible, du fait de la rationalisation, était la science. Je ne pense pas que la science constitue un support aussi riche que le christianisme, avant tout parce que la science n'a que des propositions partielles à offrir. Il en résulte, que repenser la totalité à partir de cette proposition localisée, c'est faire excessivement violence

à la réalité et produire un système tout simplement stupide. La loi de la gravitation

universelle a donné lieu à de multiples usages idéologiques, qui n'ont pas laissé de souvenirs flatteurs pour l'espèce humaine. La sélection des espèces a donné l'eugénisme et le racisme (et leurs contre-idéologies, cela va sans dire) : cela ne permet pas des raffinements intellectuels infinis. Fort heureusement, les sciences sociales sont apparues, comme l'économie politique, qui offrent davan tagede possibilités. Il est plus facile, plus naturel et plus astucieux de passer des lois de l'équilibre général à celles de Tordre social, ou de la loi de la valeur- travail à celle de la composition organique du capital. Mais les possibilités ne sont pas infinies, et je suis d'avis qu'elles ont toutes été trouvées dans la pre mière moitié du XIXe siècle.

Ce décalage entre la demande et l'offre idéologiques me paraît expliquer la situation idéologique actuelle. Car il n'y a que trois issues :

— on refait à chaque génération les mêmes discours, en dégageant un

extraordinaire ennui. Une expérience hygiénique consistait à écouter telle séance

à la Sorbonně en mai 1968 et à relire le chapitre de Г « Éducation Sentimentale » sur le Club de l'Intelligence en 1848;

— on raffine et on ratiocine à l'usage de quelques initiés : cela tombe tout

de suite dans la préciosité et le vide insupportables. Il est peu niable que, à cet égard, l'œuvre de Marx constitue un point de départ utile ,: par l'ampleur de la construction et les ambiguïtés qu'elle recèle, elle peut nourrir des discussions aussi vaines qu'éternelles. Il semble que l'œuvre de Freud ne manque pas de vertu pour un usage idéologique;

— on conteste, on refuse purement et simplement n'importe quel ordre :

tout est possible et permis, c'est-à-dire rien. L'observateur n'y voit qu'inconsis tanceet effets de mode.

La situation me paraît encore aggravée, du moins en Occident, par la conjonct ure,qui met hors circuit la plupart des idéologies disponibles depuis le début du XIXe siècle jusqu'aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. En effet :

— le libéralisme est au pouvoir, il est donc conservateur, il n'est donc pas très séduisant. Par nature, le libéralisme séduit sous les oppressions;

— le fascisme a perdu la guerre, et d'une façon dont on ne se relève pas ;

— le socialisme est déconsidéré dans sa version soviétique, peu exaltant dans sa version libérale;

— l'anarchisme ne fait pas sérieux.

Cet appauvrissement conjoncturel de l'offre idéologique fait que les demand eursexaltés n'ont guère le choix qu'entre le conservatisme pur et simple et la « révolutionite ». On ne peut guère en attendre de grands exploits intellectuels. L'historien des idéologies en viendrait presque à regretter le temps, béni pour lui, où le christianisme permettait aux passions et aux ambitions de s'exprimer dans des discours qui avaient de la tenue.

663

DEBATS ET COMBATS

Conclusion

II y a quelques années, un débat s'était instauré aux États-Unis dans la foulée du XXe Congres : vivons-nous la fin des idéologies ? Il est difficile aujourd'hui d'y voir autre chose qu'une plaisanterie. Sans doute, si l'on entend par idéologie les paroxysmes délirants de l'hitlérisme et du stalinisme, on peut être assuré que, comme tout paroxysme, ils ne durent pas; ce qui ne veut pas dire qu'à l'occasion de bouleversements imprévisibles, il n'en renaîtra pas d'autres. Il est, en revanche, constant que, du fait qu'aucun consensus planétaire n'a la moindre chance de s'instaurer jamais, les hommes continueront à produire et à consommer de l'idéo logie.

Je préfère conclure sur une note plus scientifique. L'interprétation que j'ai donnée de l'idéologie (d'autres sont probablement possibles et justifiées, selon les problèmes que l'on veut étudier) me paraît devoir orienter une éventuelle enquête systématique sur les idéologies dans quatre directions :

— le repérage des thèmes et de leur organisation en systèmes;

— l'apparition, la diffusion et l'implantation des idéologies;

— l'analyse des personnalités idéologiques;

— les victoires et les défaites des idéologies, et leur impact sur le destin des hommes.

664

Jean BAECHLER.