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 Notes pour les cours de J.­Cl.

 Polet dans FLTR 1510 ©  1

B. Les Héritages grec et latin
Cf Professeur P.­A. Deproost. 

C. Racines celtiques, germaniques et slaves

1. Les Celtes :
Cf Professeur Guido Latré

2. Les Germains :
Cf Professeur Guido Latré

3. Les Slaves2
Les   témoignages   écrits   sur   les   racines   slaves   sont   aussi   tardifs   et,   postérieurs   à   la 
christianisation, très mixtes et ambigus. Les Slaves, en effet, n’entrent en contact direct et 
fécond avec la culture de l’Empire romain, d'Occident comme d’Orient, qu’à la fin du IX e 
siècle, quand, en 863, Cyrille3 et Méthode4, deux Grecs de Thessalonique, viennent, avec la 
bénédiction des autorités latines, en Grande Moravie pour évangeliser les populations et, ainsi, 
tout à la fois les introduire à la culture savante (mise au point d'un alphabet glagolithique, 
maintenu en Macédoine jusqu'à la fin du XIe siècle, en Serbie jusqu'à l'époque actuelle, puis, 
enfin, évolution vers l'alphabet cyrillique) et les enraciner dans la tradition chrétienne. Tout ce 
qui tenait à la culture antérieure, païenne et ancestrale, ne sera guère plus précisément connu 
qu'à travers ce qu'en disent les interdits et les destructions dont elle fera l'objet5. 
Les Slaves ont envahi l'Europe centrale au VIe  siècle, atteignant l'Elbe et l'Adriatique ; ils 
franchissent le Danube et occupent les Balkans. Divisés en peuples et ces peuples en tribus, ils 
possédaient un fond culturel commun et une langue, attestée par un chroniqueur de Kiev du 
XIe ou du XIIe siècle, que nous appelons le slave commun, dont il ne reste rien mais dont les 
formes  peuvent   être   reconstituées  à  partir   des  différentes   langues  slaves   ou  de  celles   des 
peuples  baltes (le  lette, le  lituanien  et le  vieux prussien)  et qui, en évoluant a donné les 
différents  slavons.   Avec  l'expansion  des  Slaves   en  Europe   et,  plus  tard,  en  Asie,   le  slave 

1
Tous droits réservés. Communication exclusivement réservée par l'auteur aux étudiants inscrits au cours à
l'UCL en 2006-2007.
2
La matière de cette section est largement disponible dans le volume 4a du P.L.E.
3
On lui attribue le Proglass, prologue aux évangiles, composé vers 863-869, qui affirme qu'il n'y a plus de peuple
élu et, par conséquent, plus de langue sacrée, et que chaque idiome est apte désormais à exprimer la parole de
Dieu, à devenir liturgique et à traduire authentiquement les évangiles.
4
Après la mort de son frère en 869, Méthode, nommé archevêque de Pannonie, poursuit son œuvre contre le
clergé franc, qui finit par l'emporter ; quand il meurt en 885, ses disciples sont expulsés de Moravie par le clergé
germanique et se réfugient en Bulgarie où ils continuent leur apostolat.
5
Tout ce que l'on puisse savoir, ou plutôt déduire d'autre vient de la matière archéologique, muette, ou de la
matière folklorique, inévitablement recouverte par le « bavardage des générations » et ainsi défigurée, et dont la
patience des folkloristes parvient au mieux à donner une image reconfigurée par les reconstitutions.
commun6  a   donné   naissance   à   trois   familles   de   langues :   orientales   (russe,   ukrainien.   et 
biélorusse) ; occidentales (polonais, sorabe, tchèque, slovaque, polabe, disparu vers la fin du 
XVIIe siècle) ; méridionales : bulgare, macédonien, serbe, croate, slovène).
Le baptême de la Russie (de la Russ de Kiev) se fera, en 988, sur l'ordre de Vladimir7, converti 
au christianisme de rayonnement grec. La première puissance russe est, en fait, construite par 
les Vikings, dont le premier prince, Rurik (IXe siècle), d'origine danoise ou frisonne, fondera 
une dynastie, les Rurikides, qui ont leur capitale, d'abord à Novgorod (d'où ils entretiennent de 
multiples relations avec les peuples de la Baltique et qui restera longtemps prospère), puis, dès 
la deuxième génération, à Kiev. Il faudra attendre le XV e siècle (1478) pour que la principauté 
de Moscou, sous Ivan III8, annexe les principautés originelles de la puissance russe et fasse de 
Moscou la capitale de « toutes les Russies ». 
Les Slaves sont entrés dans l'histoire, comme tout le monde, en entrant dans l'écriture9, c'est­à­
dire dans la conscience de l'irréversibilité du passé pour la conscience10. Pour eux, comme 
pour d'autres peuples, l'Écriture restera longtemps de l'ordre des références religieuses, sortie 
de la Bible, des écrits théologiques, spirituels, liturgiques et mystiques, s'appuyant sur la 
caution des cohérences et des promesses divines, et s'y ordonnant. 

6
Différent du vieux russe (parlé et déjà caractérisé par des variantes dialectales), la première langue écrite — elle
ne s'est jamais parlée — de la Russie, le slavon (dérivé du vieux slave) fut adopté comme langue liturgique et,
jusqu'à la fin du XVIIe siècle, comme langue littéraire, le russe n'étant écrit que pour les textes juridiques et
administratifs. Le slavon, qui a ainsi joué un grand rôle dans la culture russe, a survécu jusqu'à nos jours dans
l'usage liturgique de l'Eglise russe.
7
Saint Vladimir (+ 1015). Dans l'esprit même de la fidélité/féodalité commun aux Germains et aux Slaves,
Vladimir entraîna dans sa conversion tout son peuple et ne pensait pas qu'il puisse y avoir de résistance à cette
logique. Ce fut au nom des mêmes principes que Charlemagne ne put tolérer le refus des Saxons d'adhérer au
christianisme et qui entraîna donc leur massacre.
8
Il épouse Sophie Paléologue, la nièce du dernier empereur romain d'Orient et se trouvera ainsi fondé, après la
chute de Constantinople, à revendiquer l'héritage historique de l'Empire romain d'Orient. L'Orthodoxie (la « foi
droite ») russe se sentira tout pareillement fondée à se dire l'authentique détentrice de la pure tradition
chrétienne et à se sentir intronisée « troisième Rome » par la Providence, après que la première Rome, déchue
par le schisme et l'hérésie, et que la deuxième Rome, Constantinople, détrônée par l'islam, eurent laissé vacant le
trône de la souveraine référence chrétienne. Cette théorie est officiellement abandonnée aujourd'hui, mais
demeure latente.
9
Elle demeure à bon droit le point de repère et d'appui du passage de la préhistoire à l'histoire. Avant la
conversion au christianisme, les Slaves n'avaient pas d'écriture.
10
Le passé est, dans la réalité, définitivement passé et, ainsi, objectivement irréversible : ses conséquences dans
le présent ou le futur sont ainsi inéluctables, pour autant que leur nécessité logique rencontre des circonstances
chronologiques appropriées (c'est ainsi que la plupart des conséquences de nos actes nous échappent et meurent
dans l'inaccompli, mais c'est ainsi aussi que, quelquefois, nous sommes « rattrapés » par certains de nos actes qui
avaient semblé demeurer sans conséquences). Mais, dans la conscience, le passé est souvent vécu ou souhaité
comme réversible. On « oublie », on « gomme », on « omet » les conséquences des actes manqués ou honteux ;
on repasse, comme un linge froissé, à la vapeur de l'imagination, en les embellissant, les choses banales ou
insuffisantes du passé ; on les nie même (c'est là une des principales sources du mensonge volontaire et
endurant). La conscience du passé demeure souvent volatile, dans l'ordre des mots prononcés ou des légèretés du
réel (verba volant). Tout change avec l'écrit, avec la signature, qui engage le présent et le futur, qui scelle le
passé, qui fait de nos actes des normes, des références, les soumet à la cohérence. La responsabilité (mot
fabriqué sur « réponse ») devient non celle qui vient accomplir une promesse (maintenue, tant qu'elle n'est pas
réalisée, dans l'éventualité de son effectuation), mais celle qui est de l'ordre des obligations d'un contrat. L'accès
à l'écriture, pour un peuple, représente une révolution culturelle extrêmement importante, qui transforme la
temporalité existentielle, individuelle et collective en histoire, c'est-à-dire en un scénario où les relations
humaines tendent à la cohérence dans tous les domaines, où chaque cohérence est appelée à respecter une
rationalité appropriée à son ordre de réalité, et où une cohérence d'ensemble assure à toutes les cohérences une
compatibilité aussi harmonique que possible.
La littérature des Slaves ne commence, comme ailleurs en Europe, qu'à partir de la toute fin 
du   Xe  siècle   et   est   consacrée,   outre   les   sujets   religieux   (homélie   et   hagiographie),   à   la 
chronique et au genre héroïque. La principale chronique est celle dite « de Nestor » ou Récit  
des temps passés  (XIe  siècle), qui raconte notamment l'histoire des premiers saints rois et 
princes de haute vertu guerrière, politique et chrétienne : Vladimir, Boris et Gleb, Iaroslav le 
Sage. Le premier texte héroïque, très révélateur de la conscience épique russe (comme la 
Chanson de Roland, c'est la célébration d'un héros défait) est le  Dit de la campagne d'Igor 
(1185­1187), qui célèbre avant tout l’appropriation de la conscience russe et de sa terre. 
Les Slaves de l'Est et du Sud seront, les uns plus, les autres moins, peu à peu coupés des 
peuples de l'Occident, pour des raisons diverses et successives : 1054 date le schisme entre 
l’Église d’Orient et l’Église d’Occident, un schisme transformé en hostilité de principe et en 
défiance construite après 1204, où a lieu la prise de Constantinople par les croisés d’Europe 
Occidentale, et la fondation de l’Empire latin de Constantinople, dont le premier empereur 
sera Baudouin de Flandre11 ; 1242, Alexandre Nevski arrête la conquête projetée des terres 
slaves par les Chevaliers teutoniques, et scelle une nouvelle hostilité et une vraie méfiance, 
nordique celle­là, à l'égard de l'Occident ; enfin et surtout, les invasions mongoles au XIIIe 
siècle (1238­1240) installent une durable sujétion des principautés russes aux khans tatars 
jusqu'à ce que, en 1380, Dimitri Donskoï obtiennne la victoire de Koulikovo. 
Les Russes ne sont, certes, pas les seuls Slaves12. D'autres littératures ont des textes anciens, 
mais   peu   d'entre   eux,   outre   leur   « slavitude »,   renseignent   sur   les   enracinements   slaves 
antérieurs à la christianisation. Citons la Vie de saint Venceslas, dont l'origine vieille­slave (de 
Bohême) est de la première moitié du IXe siècle13. 

Chapitre   II :   GRANDS   MOMENTS   DE   LA   CONSTITUTION   CULTURELLE   DE 


L'EUROPE

Préliminaires
La   question   est   de   savoir,   dès   lors   qu'il   y   a,   à   l'évidence,   une   conscience   européenne 
contemporaine   et   qu'elle   se   sait   enracinée   dans   l'histoire,   quand   et   comment   elle   s'est 
manifestée de manière décisive, structurante, constituante. Il s'agit donc de privilégier, après 
les avoir identifiés, certains  moments climatériques  dans l'élaboration de cette conscience 
constituée. Ces moments sont climatériques dans la mesure où ils sont autant d'étapes et de 

11
Les chrétiens d’Orient se sont sentis poignardés dans le dos par les frères qui étaient, censément, venus les
aider pour endiguer la progression de l'islam. La rupture de 1204 n'est pas, comme 1054, une rupture par le haut :
elle ne concerne pas que les élites religieuses et intellectuelles. C’est une rupture qui traverse toute la pyramide
de la hiérarchie sociale et qui sème en Orient une hostilité à l'égard de tout ce qui vient d’Occident. De plus, ce
fut un pillage religieux, politique et économique. Les Russes vont adopter quelque peu cette hostilité, eux qui se
sentiront les héritiers légitimes de l'Empire orthodoxe.
12
Vers le IXe siècle, il existait déjà des États slaves, les plus puissants d'entre eux étant ceux de Moravie et de
Bulgarie. Les Bulgares étaient des conquérants de race turque mais qui bientôt se slavisèrent ; leur prince Boris
se convertit au christianisme en 864.
13
La Vie de saint Sava, serbe et du XIIIe sicèle, comporte certes divers traits typiques, mais son esprit et son
propos sont clairement et décidément chrétiens. Pour ce qui est de la littérature ancienne de Pologne, elle n'a
laissé, en polonais, qu'une prière à la Mère de Dieu (Bogurodzica, XIIe siècle) : le reste de la littérature polonaise
du Moyen Âge est, pour l'essentiel, en latin.
points   d'appui   de   la   mémoire,   autant   de   pas   vers   la   constitution   d’une   identité   collective 
endurante,   susceptibles   ainsi   de   devenir   des   références   rétrospectives   pour   tous   et 
mobilisatrices pour l'avenir, et de donner à tous les Européens les moyens de concevoir, au­
delà aussi bien des communautés acquises de leurs identités collectives que des spécificités 
qui les composent, un lieu pour l'universalité humaine qui soit fondé sur l'échange14. 
Bien que nous ayons montré combien les traditions juive et chrétienne, les héritages grec et 
latin,   les   racines   celtiques,   germaniques   et   slaves   sont   les   fondements   sans   lesquels   une 
consistance de civilisation et une conscience culturelle sont, pour l'Europe, inenvisageables, il 
est   clair,   par   exemple,   qu'on   ne   peut   pas   dire   qu'une   conscience   européenne   existât   dans 
l’Antiquité. Si même on peut prétendre qu'ait existé, aux premiers siècles de l'ère chrétienne, 
une conscience commune dans l’Empire romain, elle ne correspondait nullement, ni dans ses 
composantes, ni dans ses moyens, ni dans ses finalités, à la conscience européenne moderne. 
Il   est  tout   aussi  clair  qu’au  cours  du  Moyen  Âge  —  concept chronologique   et  continuité 
historique qui ne vaut, en fait et proprement, que pour les restes, la suite et les à­côtés de 
l'Empire romain d'Occident —, il n’y a rien qui puisse permettre, avant le XV e  siècle, de 
fonder le début d'une conscience européenne  tunc15, c'est­à­dire une conscience européenne 
vivante et militante. On peut cependant discerner, dans les XIIe et XIIIe siècles européens, en 
Occident, l'élaboration d'une cohérence favorable à l'établissement d'un tissu culturel divers de 
compatibilités   transversales,   tissu   qui   présente   suffisamment   de   croisements   et   de 
convergences pour qu'il soit possible d'y discerner un ensemble de caractéristiques analogue à 
ce qui sera, plus tard, le concert des harmonies culturelles européennes16. 

14
Révéler et entretenir un niveau de conscience européenne au-delà des différences de tous ordres, c'est le
principal défi à relever pour les Européens aujourd’hui. L'ennemi n° 1, c'est la conscience nationale, exclusive de
toute autre — sur laquelle se replient les hommes politiques dès qu'ils rencontrent des difficultés —, et pire, le
nationalisme. À vrai dire, seule une commune conscience de l'uni-diversité de la culture européenne peut assurer
et renforcer l'union européenne et lui permettre de relativier les difficultés de tous ordres qui lui surviennent. La
difficulté, c'est que la conscience culturelle, tout en étant la plus humainement nécessaire à la dignité de
l'homme, est la moins rentable des motivations et des arguments politiques et que l'Europe pousse la diversité
culturelle jusqu'à la diversité linguistique, et qu'il est facile de stimuler les fermetures nationalistes en jouant sur
l'adéquation de la langue maternelle à l'essence de soi. Il faudrait donc stimuler et entretenir une conscience
culturelle européenne fondée sur l’essence des grands moments de la culture européenne, une conscience issue
de l’histoire, qui se pose au-delà des langues, des nationalités, des économies, des particularismes…
15
L'Empire romain d'Orient, depuis Justinien jusqu'à 1453, a sans doute été, et est considéré, notamment par
certains historiens roumains, Latins (soucieux de le rester — le roumain vient du latin) d'Europe orientale,
comme le modèle, le conservatoire et le laboratoire de l'union des diversités. Mais, outre les schismes religieux
et les divisions politiques, linguistiques, etc., cet empire fut trop « asiatique » pour convenir, fût-ce comme
modèle rétrospectif, aux Occidentaux, eux-mêmes trop « barbares » pour devenir, fût-ce en raison de leur
modernité, une référence normative pour les Orientaux. Comme on le verra plus loin, c'est la chute de
Constantinople et la perte de l'équilibre symbolique et politique entre l'Orient et l'Occident européens qui vont
susciter, en même temps que les déplacements géographiques de l'équilibre impérial (un idéal encore
paradigmatique, jusqu'il y a peu — le dernier empire à tomber, en Europe, est l'empire soviétique) la première
inquiétude sur la nécessaire implication d'une concertation, sinon volontaire, au moins objective, entre les
puissances, et, peu à peu, la conscience de leur nécessaire concorde au service des énergies et de l'illustration des
valeurs de la civilisation européenne.
16
On a présenté Charlemagne comme père de l'Europe, et on comprend que les pères fondateurs de l'Europe des
Six l'aient ainsi élu dans l'ordre symbolique : les Six pays fondateurs de l'Union représentaient en effet, grosso
modo, ce que fut, territorialement, l'Empire de Charlemagne. Cependant, outre que cela ne saurait pêtre vrai
qu'aux yeux d'un Européen d'Occident, il est clair que pareil patronage ne vaut qu'en raison de ce que cette
référence évoque dans l'esprit des auditeurs, mais qu'elle est très éloignée de ce que fut Charlemagne dans les
faits. Certes, il a restauré l'Empire romain au nom de la nation germanique et à son bénéfice, réalisant, par son
1. Première ébauche partielle : les XIIe et XIIIe siècles en Occident
Si les choses se sont produites en Occident, c'est parce que l'Occident avait, culturellement, à 
renaître. L'Empire romain d'Orient n'avait besoin ni de se repenser ni de se reconstruire : il 
avait seulement à se poursuivre et à éviter son démembrement, car il n'avait jamais cessé d'être 
le   centre  d'une   civilisation  extrêmement  riche   et  brillante,  ayant   accumulé  et  assimilé  les 
apports divers et multiples des traditions juive et chrétienne, des héritages grec et latin, des 
civilisations  du  Proche  et  du  Moyen­Orient,  et  il   avait  produit  en   son  sein,   au  cours   des 
nombreux siècles où l'Occident se débattait dans les crises et les carnages, une civilisation de 
qualité soutenue17. Les barbares avaient, quant à eux, très largement détruit le tissu culturel de 
l'Occident. Une fois passée la période à tous égards difficile du Haut Moyen Âge, une fois, 
surtout, les temps de la paix et de la prospérité revenus, la renaissance de l'Occident s'est 
imposée et s'est accomplie en deux siècles. 
C'est la nécessité de cette refondation  — récapitulation et nouvelle synthèse — qui donne à la 
renaissance   des   XIIe  et   XIIe  siècles   la   possibilité   de   figurer,   de   la   cohérence   culturelle 
européenne, une ébauche représentative et un profil significatif, figurant partiellement, voire 
préfigurant la cohérence culturelle européenne dans son plein. 
Cette renaissance médiévale montre bien que l'efflorescence culturelle dépend de bien des 
facteurs, notamment politiques, sociaux et économiques (qu'elle exprime d'ailleurs), sans en 
être dépendante de manière déterministe (l'intelligence et l'art sont libres, par essence). 
Les XIIe  et XIIIe  siècles viennent, en effet, à la suite de modifications fort importantes du 
contexte historique et culturel : 1° les invasions vikings ont cessé et les Normands se sont 
établis, voire intégrés18 ; 2° les guerres régionales se raréfient, en raison, notamment, de la 
grande sollicitation des croisades ; 3° l'idéal courtois imprègne l'idéal guerrier et fait naître 
l'idéal de chevalerie (on ne tue pas, mais on protège la veuve et l'orphelin ; on se fait adouber 
au cours d'une cérémonie rituelle), auquel vient s'adjoindre l'idéal religieux ; 4° le climat s'est 
amélioré,   on   a   inventé   le   soc,   le   collier   de   trait,   l'assolement   triennal,   la   jachère,   ce   qui 
augmente les rendements à l'hectare, augmente la trésorerie, provoque un heureux exode rural, 
l'augmentation de l'artisanat et la diversification du commerce ; 5° les combats de justice 
deviennent des débats de justice, le droit romain reparaît et les relations de pouvoir, en dehos 
de la féodalité, sont régies par des chartes ; 6° le loisir et le luxe, le goût des arts et du 
raffinement entrent dans l'organisation du temps et de l'argent ; 7° la population continue 
d'augmenter dans une prospérité moyenne qui permet la diversification des activités et le souci 
de l'épanouissement personnel ; 8° la sécurité des voyages suscite l'échange sous tous rapports 
et la prise de conscience tout à la fois de la diversité des langues et de la richesse de leurs 

sacre papal (en 800), à l'image de ce que faisait l'Empire d'Orient, la synergie de l'autorité spirituelle et du
pouvoir temporel, mais on sait que cette restauration fut précaire et de courte durée, non seulement parce que le
droit germanique divisa l'empire, mais parce que, bientôt, les invasions normandes (d'autres Germains) le
ruinèrent. Il demeura cependant en titre « Saint Empire romain de la nation germanique », en attendant la fin du
XVe siècle pour retrouver, avec les Habsbourgs, les moyens de ses prétentions.
17
La première défaite grave et la première étape de la décadence de l'Empire romain d'Orient est à dater de
l'expansion de l'islam, qui finira par le dévorer tout entier. Sa première désillusion définitive et la décisive
intuition de sa propre fin s'est opérée en 1204. On conçoit d'autant plus aisément l'amertume qui s'ensuivit à
l'égard de l'Occident chrétien.
références culturelles générales ; 9° le latin, langue des clercs, c'est­à­dire de l'Église, de la 
science   et   de   l'enseignement,   s'affirme   bientôt   non   seulement   comme   langue   de   la   haute 
culture   traditionnelle   mais   comme   langue   de   communication   de   la   culture   savante   et 
internationale dans tout l'Occident européen ; 10° les nécessités de l'enseignement et de la 
(re)constitution du savoir amènent les autorités de l'Église séculière à créer, pour pourvoir à 
l'éducation de ceux qui ne sont pas dans l'orbite monastique, spécialement dans les villes, un 
ensemble d'écoles cathédrales, les universités. 
La renaissance médiévale va d'abord concerner le savoir, qui va se repenser, se reformuler et 
s'enseigner en latin, la langue de la théologie (définie alors comme organisation inspirée des 
vérités   absolues   et   révélées),   de   la   philosophie   (définie   alors   comme   systématisation   des 
vérités de la raison, et du réel par la raison), des sciences (définies alors comme les vérités 
déduites19 de la philosophie et appliquées aux réalités matérielles). Citons brièvement Abélard 
(env.   1079­1142),   Bernard   de   Clairvaux   (1090­1153),   Thomas   d'Aquin   (env.   1225­1274), 
Bonaventure   (1217­1274),   Albert   le   Grand   (env.   1200­1280).   Le   latin   est   aussi   langue 
d'expression littéraire dans tous les genres établis de l'époque. Cependant, quelles qu'en soient 
les qualités, cette littérature est, aujourd'hui, d'une faible actualité dans la conscience vive et 
même rétrospective. 
Aux XIIe et XIIIe siècles, la plupart des langues vulgaires sont formées, et déjà littéraires, en 
Europe20. Et elles vont connaître un élan de créativité fort important. Le français va même 
acquérir un prestige tel qu'il apparaîtra — mis à part le latin — comme la langue de culture 
par   excellence,   et   suscitera   de   nombreuses   filiations   et   imitations   partout   en   Europe.   La 
littérature française, en ces deux siècles, est celle des littératures européennes occidentales en 
langue   vulgaire   qui   compte   le   plus.   Elle   s'est   développée   dans   tous   les   genres   littéraires 
médiévaux   et   brille   au   sommet   de   beaucoup   d'entre   eux :   hagiographie   (La   Vie   de   saint 
Alexis), chanson de geste (cycle de Charlemagne, avec la Chanson de Roland ; le cycle des 
barons révoltés, avec Raoul de Cambrai ; le cycle de Guillaume d'Orange, avec Le Charroi de 
Nîmes), lyrisme d'amour courtois (d'oc, avec Guillaume d'Aquitaine et Bernard de Ventadour ; 
d'oïl, avec Conon de Béthune et Thibault de Champagne), roman (antique, avec Benoît de 
Sainte­Maure et le Roman de Troie ; breton, avec Chrétien de Troyes et le Conte du Graal, ou 
Béroul   et   Thomas,   avec   Tristan   et   Iseult),   théâtre   (mistère,   moralité,   farce),   littérature 
didactique (bestiaires, lapidaires, encyclopédies). Cette renaissance médiévale témoigne de la 
nouvelle vitalité et de l'excellence culturelle de l'ancien empire romain d'Occident et sera le 
fondement   de   la   future   hégémonie   dont   l'Europe   occidentale   va   bénéficier   dès   lors   que 
l'Empire romain d'Orient aura disparu, au milieu du XVe siècle. 

18
Ils ont fondé la Normandie, en France, d'où Guillaume le Conquérant partira pour conquérir l'Angleterre
(1066, bataille de Hastings) et la franciser (le Parlement d'Angleterre ne reparlera anglais, définitivement, qu'au
milieu du XIVe siècle) ; ils ont fondé le Royaume normand de Sicile, donnant lieu là à un style (siculo-normand)
que l'on trouve, par exemple, dans la cathédrale de Palerme.
19
On part de principes spéculatifs (métaphysiques) proches de l’unité de l’intelligence et du réel pour aller vers
les ordres de réalité qui présentent des structures d'intelligibilité proches de celle des principes premiers et on
leur applique, ou on y découvre les réseaux d'analogies qui s'y manifestent. Il faudra attendre le XVII e et, surtout,
le XVIIIe siècle pour que se renverse cette perspective.
20
Les clercs, les écrivains, sont cependant au moins bilingues et écrivent tantôt en latin, tantôt dans leur langue.
Il en est cependant dont on n'a conservé que des textes dans une seule langue.