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Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » en Afrique de l’Ouest et dans les Caraïbes par Melissa LEACH et James FAIRHEAD
| é r ès | Re vue in t e rn a t ion a l e des sci ences soci a l es 2002/3 - N ° 173
ISSN 3034-3037 | ISBN 2-7492-0044-X | pages 337 à 351

Pour citer cet article : — Leach M. et Fairhead J., Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » en Afrique de l’Ouest et dans les Caraïbes, R evue int erna t ionale des sciences sociales 2002/3, N° 173, p. 337-351.

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D’un côté. conformément à ce qu’affirment les souligner la discordance et l’hétéronomie publications sur le « savoir indigène ». Courier posent à la pratique scienticitoyens ». de l’Amérique situation propres à divers acteurs sociaux. 1998) . 1996 . ceux qui quer les différences bien réelles qui existent s’occupent des technologies de pointe et des éco. ils ont aussi produit remment à ce qui ressort tiques qui lui sont propres. se réduisant à une multitude Tandis que les analystes et les militants qui s’oc. Reframing Deforeschasseurs correspond appapations théoriques et pratation.Fairhead@sussex. les auteurs de travaux sur la « science rents contextes sociaux et institutionnels de la des citoyens » affirment qu’elle résulte d’un science. des citoyens ». ainsi que l’évolution particulière de ces affrontement et d’une compétition directs avec la contextes. la science et les politiques publiques en Afrique de l’Ouest nité. Misreading the African tiques formulées par les fondements et des préoccuLandscape. le style direct des cricours se caractérise par des (par exemple. alors qu’en de façon très différente le Guinée la discordance et savoir des profanes et ses l’hétéronomie semblent relations avec la science plus grandes entre les moderne.entre les divers modes d’affrontement ou d’opposition entre les savoirs. où festent souvent leur intérêt l’Université du Sussex. Nous conceptuelles et morales des différents savoirs .leach@ids.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » en Afrique de l’Ouest et dans les Caraïbes Melissa Leach et James Fairhead Introduction Les deux discours reposent sur la thèse suivant laquelle tout savoir est un produit social. fique et à la politique des entre les deux discours ne James Fairhead est professeur d’anthroparcs nationaux financées pologie à l’École des études africaines réside pas seulement dans et asiatiques de l’Université du Sussex. où elle codirige des chasseurs ruraux s’oppour la « science des le Groupe Environnement. de l’Asie. chacun des deux dissavoir. À la Triarticle. RISS 173/Septembre 2002 .uk. l’expertise. les débats sur le « savoir indigène » en sont venus à savoirs. par des organismes internales termes employés. nomies industrielles avanDeux exemples fournis rescées des pays d’Europe et Melissa Leach est spécialiste d’anthropectivement par les d’Amérique du Nord manipologie sociale et Professorial Fellow à l’Institut d’étude du développement de Caraïbes et l’Afrique.R. celui des experts. le pouvoir.ac. pensons que ces différences reflètent les difféde l’autre. tionaux et par les États. Email : J. La différence électronique : m.de points de vue partiels et de pratiques en cupent de l’Afrique. entre le savoir des profanes et actuel met en évidence deux discours parallèles.uk. Comme nous le verrons dans Ils ont mené ensemble des recherches nous permettront d’illustrer la première partie de cet et copublié de nombreuses études sur le ces différences. qui ont par ailleurs influencé l’utiliscience produite par les institutions détentrices de sation et les représentations stratégiques de concepts comme ceux d’indigène ou de citoyen. L’analyse des débats publics en matière scienti.l’opposition entre « savoir indigène » et savoir fique dans les différentes régions du monde scientifique. récemment des études comparatives des débats sur la « science telles que Science and Society : an ethce qui les conduit à présenter nographic approach (à paraître). Cette latine et des Caraïbes étudient ou prônent le réduction théorique ne doit cependant pas mas« savoir indigène » et les ethnosciences.ac.

1995 . Caplan. et entraîne une méfiance croissante à leur égard. la seconde. Lash et al. surtout présente en Europe et en Amérique du Nord. de ses thèses sur la « société du risque ». comme un certain nombre de critiques l’ont montré. plutôt que sur la façon dont les savoirs du public se développent dans le cadre de rapports structurels avec les processus et les oppositions. soit en finançant et en organisant leurs propres enquêtes scientifiques. Cette inquiétude favorise. Pour Beck. à un déficit intellectuel que les établissements publics d’enseignement scientifique avaient pour mission de combler. 1996 . fascistes et démocratiques. chez une grande partie du public. porte sur les ethnosciences et le « savoir indigène ». par exemple. 2000). quels sont les membres du public qui ont le droit d’y participer ? Selon quelle dynamique les gens ordinaires peuvent-ils s’adresser (et s’opposer) aux experts ? Ces questions occupent désormais une place centrale dans les discussions sur les rapports entre science et société récemment apparues en Europe et en Amérique du Nord.338 Melissa Leach et James Fairhead Le « savoir indigène » et la « science des citoyens » font l’objet de discours très différents Le fait que la science ait joué un rôle très différent sous les régimes coloniaux. Il en est résulté. 1996 . ainsi que sur ses principaux concepts. l’agriculture ou . Elles ont mis l’accent sur la « science des citoyens » en tant que contre-science. 1998). Qui est habilité à faire de certains problèmes et de certains programmes des objets d’étude ou des centres d’intérêt légitimes. des autres types de science et des autres formes d’organisation sociale qui peuvent exister dans la sphère publique (Wynne.. la science crée les problèmes. Elles examinaient également des cas où des profanes avaient explicitement contesté la science et les opinions scientifiques en effectuant leurs propres recherches et leurs propres expériences (l’« épidémiologie populaire ». mais aussi ses modes d’institutionnalisation et les différentes façons de la soutenir et de la surveiller (Wynne. 1996 . des connaissances plus fines et plus précises qu’on ne l’avait cru jusque-là. beaucoup ont attribué cette crise aux idées fausses du public sur la science. 2000). le développement d’une attitude de réflexion critique envers les institutions détentrices de l’expertise et les connaissances des experts. par contrecoup. Ce sont précisément ces autres savoirs qui ont fait l’objet de deux traditions de recherche très différentes : la première. mais aussi les instruments d’analyse nécessaires pour les reconnaître et les surmonter : la réflexion critique adopte la terminologie de la science moderne pratiquée par les experts. soulève des questions difficiles sur les rapports du public avec l’expertise scientifique. 1992). à un manque de connaissance. est qualifié par certains auteurs de « science des citoyens » (Irwin. et à mener à bien l’étude de ces objets ou l’application de ces programmes ? Ces tâches sont-elles réservées à des spécialistes qui travaillent dans des laboratoires ou qui collaborent à des projets de développement ? Ou bien admettent-elles la participation du public ? Et. Au début des années quatre-vingt. où il soutient que les publics s’inquiètent toujours davantage de risques qui ne sont plus « extérieurs ». avec les conceptions et les morales propres aux différentes sociétés. une série d’études sociologiques qui ont montré que le public avait. où elles marquent le retour des « théories de haut niveau ». Cette tradition s’enracine dans des travaux d’anthropologie sociale remontant au début du XXe siècle. mais continuellement produits par les systèmes technologiques industriels et leur gestion. Les travaux des sociologues dans ce domaine sont largement suscités par la crise de légitimité de la science telle qu’elle est perçue dans les pays industriels du Nord. Les questions d’ancrage social sont au contraire au centre des débats sur le « savoir indigène » suscités par divers problèmes ruraux en Afrique. qui examinaient les systèmes de connaissances relatifs à des domaines comme la santé. Irwin et Wynne. en Asie et dans les Caraïbes. Ces études considéraient non seulement les objets et les méthodes de la science. L’examen critique auquel les publics soumettent désormais les points de vue scientifiques des experts et des institutions détentrices de l’expertise. soit en formant des groupes de pression pour orienter la recherche vers de nouvelles questions. Cependant. dans ce cas. porte sur la « science des citoyens » . Il faut souligner ici l’importance des travaux de Beck (1992. cette domination de la science moderne détourne l’attention des autres savoirs. en matière scientifique. 1995. présente surtout dans des pays à faible revenu. Fischer. évalue la pollution causée par certains déchets toxiques).

1994). Certains auteurs l’ont décrit comme un précieux savoir d’appoint qui pourrait trouver place.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » 339 Conseil de village en Guinée. Evans-Pritchard. Elle se fondait sur l’étude des catégories. l’écologie. sous une nouvelle présentation. ainsi qu’à la lutte pour la maîtrise des ressources et pour le pouvoir socio-politique. dans les institutions scientifiques spécialisées du monde moderne (Brokensha et al. Les travaux consacrés au « savoir indigène » ont permis de montrer à quel point les discussions locales sur des questions techniques sont étroitement liées aux oppositions sociales (opposition entre les sexes. Renaudeau/Hoa-Qui. Ces travaux d’esprit plus comparatiste s’inspirent en même temps du point de vue et des aspirations exprimés par les groupes indigènes. Elle soutenait que les connaissances et les croyances relatives aux questions « techniques » pouvaient difficilement se dissocier de la cosmologie et des religions locales d’une part. M. Scoones et Thompson. Richards. ce qui les distingue très nettement de la tradition de recherche relative à la « science des citoyens ». les ethnies. Ils signalent souvent l’absence de points communs entre les concepts des populations rurales et ceux de la science moderne. dont elle analysait la signification dans les différents contextes sociaux et culturels. qui revendiquent fréquemment l’autonomie des savoirs traditionnels et des modes de vie locaux par rapport aux États et aux types de développement modernes. les classes d’âge. des métaphores et des langues locales. 1992 . Pour d’autres. Si nombre de ces études rendent compte de la méfiance du public à l’égard de l’expertise en matière de développe- .). Mais ils ne font presque jamais état de critiques adressées à la science des experts. dans le cadre plus général d’une ethnographie des sociétés et des cultures (cf. 1980). Ce qu’on appelle depuis le début des années soixante-dix le « savoir indigène » entretient des relations ambiguës avec la « science occidentale moderne. il s’enracine dans un ensemble original de concepts et de constructions qui nécessite un cadre d’analyse plus largement ouvert aux com- paraisons (Fairhead.. etc. 1939 . de l’organisation sociale et des relations d’autorité existantes d’autre part. 1937).

nous devons faire abstraction. les savoirs et les pratiques d’un grand nombre d’intermédiaires (individus ou organismes) très variés qui possèdent à la fois les attributs du citoyen et ceux de l’expert. des travaux récents font apparaître une certaine convergence théorique entre les deux traditions de recherche. du point de vue de leur ancrage dans l’espace social. elles décrivent généralement une méfiance qui se manifeste par le refus de participer au développement et par la résistance aux effets du développement. se réfèrent aux particularités de leurs contextes respectifs. Toutefois. La conception symétrique. les savoirs locaux et la science naissent et se développent également à la faveur de pratiques historiquement datées. pratiques confinées dans des enceintes et des établissements publics déterminés. 1988). Ainsi.340 Melissa Leach et James Fairhead ment. « citoyen » ou « indigène » dans ces affrontements. et d’occulter l’expérience de certains groupes sociaux et culturels. Il importe aussi désormais d’analyser. plutôt que par une contestation active de la science. voir Fairhead et Leach. Les conflits internes entre les organismes scientifiques publics et les autres organismes auxquels ils sont reliés peuvent infléchir le développement de la science et l’utilisation qui en est faite. deux types de savoirs. Une validité réelle. à paraître) sont des exemples d’interactions entre des chasseurs locaux d’une part. En imaginant que la modernité est entrée dans une phase « tardive » ou « réflexive » caractérisée par une réflexion publique plus ponctuelle et plus critique. Comme le montre Agrawal (1995). nées dans des régions du monde très différentes. depuis les conseillers en politiques publiques et les groupes de pression jusqu’aux éducateurs et aux médias. relations qui varient considérablement selon les contextes. cette opposition sert à décrire les cultures indigènes comme des cultures statiques et bornées (ce qu’elles ne sont pas). qui considère aussi bien le « savoir indigène » ou la « science des citoyens » que la science officielle comme des constructions sociales locales. Les deux cas résumés ci-dessous (pour plus de détails. Plusieurs commentateurs ont signalé les problèmes que pose le maintien d’une frontière infranchissable entre le « savoir indigène » et la science. on risque cependant de surestimer l’empressement du public des phases antérieures à accepter le savoir scientifique spécialisé (Lash et al. il est important de mettre au jour et d’exa- miner les pratiques scientifiques des experts. empirique. La réfutation des oppositions théoriques entre le « savoir indigène » et le savoir scientifique ne doit cependant pas nous empêcher d’examiner les relations de la science avec les réalités sociales et politiques. alors que les études consacrées à la « science des citoyens » montrent comment la science est « sortie des laboratoires ». Suivant cette conception. nous semble-t-il. dans des contextes sociaux et institutionnels particuliers. Les exemples présentés cidessous montrent combien les deux situations sont différentes.. pour replacer ces exemples dans leur contexte. « traditionnel ». distinctes et fragmentaires. des chercheurs et des organisations internationales qui essaient de créer des parcs nationaux de l’autre. Par ailleurs. et d’étudier les catégories sociales qui fournissent le personnel des institutions détentrices de l’expertise. reflète la différence plus générale des contextes et des projets institutionnels et sociaux. 1996 . En fait. Murdoch et Clark. 1994). ce qui enlève toute valeur aux théories qui postulent une opposition fondamentale entre les deux types de savoir (Agrawal. suggèrent que certaines formes de science n’ont jamais été pratiquées dans un laboratoire. et des gouvernements. 1993). au sens où elle se fait dorénavant dans le cadre de relations sociales plus larges. jusqu’à un certain point. conduit sur le plan théorique à la dissolution de toutes les oppositions fondamentales au profit d’une multitude de points de vue partiels (Haraway. tout en montrant qu’ils sont l’expression . Les deux exemples indiquent aussi la prégnance de termes comme « moderne ». et nous concentrer sur le cadre historique et institutionnel dans lequel ces savoirs ont pu s’élaborer et s’exprimer. dans chaque cas. à l’opposition qui ressort des études consacrées au « savoir indigène » et à la « science des citoyens » : opposition entre l’autonomie relative de certains savoirs discordants et l’engagement d’autres savoirs discordants sur le terrain de la science. pourrait bien s’attacher. des questions épistémologiques et du contenu des savoirs. Latour. 1995 . et les livre à l’exploitation en les présentant comme des réserves de connaissances à l’intérieur d’un système mondialisé. On pourrait croire que ces deux traditions d’analyse. les travaux qui se rattachent à l’étude traditionnelle du « savoir indigène ». La nature très différente des affrontements qui opposent.

au sein du réseau formé par la Section de la faune. 1996). ont gravi les échelons d’un service administratif tourné vers la sylviculture industrielle. un biologiste trinidadien qui postulait une maîtrise en sciences de la vie à l’Université des Antilles. Ces spécialistes et cette conception de la forêt ont perdu progressivement leur prestige à la Trinité. D’autre part. de la Section de la faune et de l’Université des Antilles. l’EMA et l’Université des Antilles. a effectué une série d’études sur l’évolution des populations d’animaux sauvages dans les régions boisées du pays (Nelson. ou s’ils devaient être gérés par la Division des forêts. les études du biologiste ont été produites dans le contexte d’âpres discussions sur la création de parcs nationaux à la Trinité. offert par la République de Trinité-et-Tobago. dans les Caraïbes. au début des années quatrevingt-dix. On leur associe à présent une image d’archaïsme et de médiocrité. grâce au mouvement international pour la protection de l’environnement . dans les principales zones de forêt du pays. on a estimé que le nombre des mammifères avait globalement diminué pendant trois années consécutives. L’Université et l’EMA. à cet égard. Ils ont aussi bénéficié des liens existant avec la Section de la faune de la Division des forêts (gouvernement de Trinité-etTobago) et avec le Service de la gestion de l’environnement (Environmental Management Authority. Exemples : les chasseurs et les parcs nationaux Trinité-et-Tobago Le premier exemple. Les problèmes de la forêt n’attirent l’attention que depuis quelque temps. Il s’agissait notamment de savoir si ces parcs devaient être gérés par un nouveau Service des parcs nationaux financé par la Banque mondiale. qui ne s’occupent que depuis peu de temps de la protection de la faune à la Trinité. Le personnel des organismes réunis dans ce réseau institutionnel appartient à une génération nouvelle. largement issus du secteur de la production rurale. Les travaux du biologiste ont été supervisés par un professeur invité venu du Département de la protection des espèces vivantes de l’Université du Wisconsin. ils suscitent désormais l’intérêt d’une autre catégorie sociale. Les employés de la Division qui ont fait des études supérieures en cours de carrière ont généralement étudié la forêt de ce point de vue industriel. EMA). qui prétend s’être occupée des problèmes écologiques de la Trinité depuis le début du XXe siècle. Ces études relatives aux populations d’animaux sauvages se fondaient sur les rapports obligatoires que les chasseurs titulaires d’un permis doivent remplir et renvoyer chaque année à la Section de la faune. plus urbaine et plus intellectuelle. Au début des années quatre-vingt-dix. est celui d’une organisation de citoyens qui a explicitement contesté les méthodes et les conclusions des experts scientifiques après avoir mené ses propres enquêtes. conteste les analyses qui présentent la chasse comme la principale responsable de la diminution de la faune. et entretient des relations étroites avec les milieux scientifiques et les milieux dirigeants internationaux. Il met en jeu les connaissances scientifiques relatives à l’évolution de la faune produites par la section trinidadienne de l’Université des Antilles (University of the West Indies). dont les cadres. qui a d’ailleurs publié plusieurs articles avec son élève. il faut tenir compte de son ancrage culturel et historique. coopèrent avec la Section de la faune. financé par la Banque mondiale. Ces travaux sont donc le produit des relations qui unissent deux établissements scientifiques reconnus dans le domaine de la protection des espèces vivantes. La chasse est apparue comme la principale cause de cette diminution. préoccupée par la protection de l’environnement. qui peut ainsi évaluer le nombre des mammifères tués.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » 341 de constructions ou de représentations politiques qui nous en apprennent plus sur le contexte social et institutionnel que sur le contenu ou la valeur épistémologique des savoirs. du reste de la Division des forêts. dont le personnel se composerait en grande partie d’employés de l’EMA. organisation non gouvernementale implantée dans une région extrêmement boisée du sud-est du pays. L’Association des chasseurs du Sud-Est. La Section de la faune se distingue nettement. Sur la base de ces rapports. Pour comprendre la configuration institutionnelle particulière qui a produit ces études. qui peut défendre la cause de l’environnement (et ses propres intérêts dans ce domaine) au sein d’organismes différents : en l’occurrence. dont les cadres ont fait des études supérieures. et montre comment les conclusions de l’Université sur ce point ont rencontré l’opposition de l’Association des chasseurs du Sud-Est. Les chasseurs indiquent .

Suivant le président de l’Association. Plusieurs chasseurs rassemblent actuellement une grande quantité d’observations pour établir sur des bases solides cette méthode dont l’application suppose en particulier la connaissance pratique des animaux et de leurs habitudes : c’est une méthode de chasseurs. la possibilité de collaborer avec l’État à la protec- . Les résultats des recherches biologiques confirment la représentation anecdotique que les fonctionnaires chargés de la gestion de la faune se font des chasseurs. Elle a permis aux chasseurs d’estimer que la population de certaines espèces animales avait augmenté dans des régions où la Section de la faune avait conclu à une diminution de ces populations. Les chasseurs ne remplissent pas ces rapports au moment de la chasse. Les chasseurs contestent aussi les méthodes employées par les chercheurs de l’Université des Antilles et par la Section de la faune pour surveiller l’évolution des populations d’animaux sauvages. La divergence des analyses concernant les populations de mammifères et les effets de la chasse sur ces populations tient plus largement à la production de concepts sociaux différents (et concurrents) et. sur la base de leurs propres méthodes. que leurs activités n’ont pas eu globalement pour effet de réduire la population des espèces chassées. considérés à peu de choses près comme des braconniers endimanchés qui. par conséquent. D’autre part. que les braconniers sont le moins inquiétés et que. Les rapports obligatoires. élaborée grâce à la pratique de la chasse. dont les résultats divergent et vont même à l’encontre des conclusions des biologistes spécialistes de la protection de l’environnement. disent-ils. et d’autre part à protéger les populations d’animaux sauvages dans un réseau élargi de réserves naturelles et de parcs nationaux d’où les chasseurs seraient exclus.342 Melissa Leach et James Fairhead d’autres facteurs qui leur paraissent plus néfastes. La contestation des chasseurs ne porte pas seulement sur le contenu théorique et les méthodes de la science. par-delà ces concepts. Cette affirmation repose sur une étude des populations d’animaux sauvages effectuée à l’aide de théories et de méthodes empiriques. au mépris des lois nationales. Ils semblent justifier un mouvement attesté à la Trinité. le diamètre du cercle à l’intérieur duquel court un animal tiré par des chasseurs ou poursuivi par des chiens de chasse permet d’estimer l’étendue de son territoire et par conséquent l’importance de la population à laquelle il appartient. qui ne savent pas gérer sérieusement cette ressource. mais à la fin de la saison de la chasse. Le territoire est d’autant plus étendu et la population d’autant moins nombreuse que le cercle est plus grand. et notamment de la monoculture du teck et du pin développée par la Division des forêts 1. aux dimensions sociales et institutionnelles de la protection de l’environnement. c’est-à-dire à une époque de l’année où leurs souvenirs risquent d’être imprécis 2. que les « véritables » chasseurs pourraient surveiller s’ils avaient accès aux réserves naturelles et aux parcs nationaux. Les chasseurs de l’Association soutiennent en outre. les autorités penseront que les populations d’animaux diminuent. fourni par la biologie appliquée à la protection de l’environnement. chassent la nuit ou hors saison. La science de l’Association des chasseurs du Sud-Est s’exprime en revanche dans un discours qui présente les chasseurs comme des individus généreux. si bien que le nombre déclaré correspond à une « honnête moyenne 3 ». on leur reprochera de trop chasser . qui vise d’une part à réglementer plus sévèrement la chasse (voir le projet de loi sur la faune préparé en 1998/1999). des agriculteurs et des cultivateurs de marijuana. tels que la destruction de l’habitat des animaux sauvages au profit d’autres modes d’utilisation du sol. La corrélation entre la superficie de l’aire de fuite et l’importance de la population varie non seulement selon les espèces. bien informés et respectueux des lois. ne sauraient servir de base aux analyses. Les deux types de réponse risquent donc d’entraîner une restriction de la chasse. Ils prétendent en fait que c’est précisément dans les zones d’où les « véritables » chasseurs sont exclus – les réserves naturelles déjà existantes –. Il est important de noter que ces arguments produits par la science des citoyenschasseurs ouvrent théoriquement. pour ceux-ci. leurs réponses obéissent souvent à une stratégie dictée par ce qu’ils supposent être la science et la politique officielles en matière de gestion de la faune. mais aussi selon la nature du terrain et suivant d’autres facteurs encore. Si le nombre d’animaux tués qu’ils déclarent est trop élevé. les populations de mammifères ont le plus diminué 4. Un premier ensemble d’idées. Les dirigeants de l’Association s’efforcent de montrer que ses membres se distinguent des braconniers. impute de façon générale la diminution du nombre des mammifères aux chasseurs. mais s’il est trop faible.

Ces discussions ont eu lieu au sein de divers comités chargés de l’élaboration des politiques publiques et notamment du nouveau Projet de loi sur la faune. l’inquiétude des chasseurs au sujet des incertitudes et des menaces nouvelles qui planent sur leur situation. En même temps. l’identité sociale des chasseurs semble précaire. certains membres sont des petits cultivateurs qui doivent adhérer à une association de chasseurs pour avoir le droit de détenir des armes à feu. et notamment la presse quotidienne. L’Association est aussi. une organisation de la société civile dont les membres se considèrent comme des citoyens à part entière de l’État trinidadien. La création des parcs nationaux fournit un exemple de ces pressions. L’affrontement reflète aussi. Alors que ses dirigeants possèdent un niveau d’instruction élevé et ne chassent que pour leur plaisir. D’autre part. cependant. La baisse des revenus du pétrole et le chômage qui s’en est suivi ont poussé de nombreux Trinidadiens à revenir une fois de plus à des modes de subsistance ruraux. dans ce domaine. et relativement autonome par rapport à la science financée par l’État et les organismes internationaux. Elles ont soutenu que certaines dispositions du Projet qui prévoyaient l’inspection de maisons de chasseurs tirées au sort. qui tentait d’imposer un système très sévère et très fermé de zones protégées. dans une large mesure. où divers médias. et pour discuter avec des fonctionnaires. Bien que les donateurs se . c’est aussi contester ces pressions internationales et leur influence douteuse sur les projets nationaux. des cultivateurs de marijuana et autres « déviants » qui tirent leur subsistance d’activités illicites. en Afrique de l’Ouest. les citoyens de la Trinité sont parfaitement au courant de l’internationalisation croissante du mouvement écologique. sa position sociale à la Trinité lui a donné l’assurance nécessaire pour présenter les idées de l’Association aux professeurs d’université qu’il a invités aux réunions mensuelles de l’Association. Dans quel contexte historique et social un tel affrontement pouvait-il se produire ? Il faut remarquer que le président de l’Association est diplômé en sciences. portaient atteinte aux libertés civiles 5. Sa connaissance de la science officielle et de la fonction publique lui fournissent une base à partir de laquelle il peut analyser et critiquer directement les orientations institutionnelles et le contenu des études publiées par l’Université des Antilles et la Section de la faune. en grande partie sous l’effet des protestations du public orchestrées dans les médias par les deux associations de chasseurs. mais elle les distingue nettement des fonctionnaires qui tendent à adopter le point de vue international sur la protection de la faune et de l’environnement. (Les principes de la démocratie participative officiellement affirmés à la Trinité exigent que les représentants des organisations non gouvernementales puissent prendre part aux réunions de ces comités. expriment fréquemment et sous une forme populaire leur désaccord avec les politiques du gouvernement. de l’assistance et des conseils d’un grand nombre de donateurs et d’universitaires étrangers. car la Trinité bénéficie. bien qu’ils s’efforcent de se distinguer des braconniers. celui de la République de Guinée. Les chasseurs dits « traditionnels » et leurs sociétés participent pourtant à la gestion des parcs nationaux dans le cadre d’une nouvelle forme de partenariat avec l’État et des organismes donateurs étrangers. L’origine sociale de ces ruraux les rapproche de façon remarquable de nombreux employés de la Division des forêts qui se soucient essentiellement de la production sylvicole . Dès lors.) Les membres de l’Association des chasseurs du Sud-Est viennent de milieux extrêmement divers.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » 343 tion de l’environnement en participant à la répression des activités illicites. Le Projet a été retiré. La Guinée Dans le second cas que nous allons examiner ici. et qui trouvent dans l’Association une tribune où leurs intérêts sont défendus. licites ou illicites. des prêts conditionnels. l’Association nationale des chasseurs. Dans ce contexte. contester les présupposés scientifiques de l’Université des Antilles et de la Section de la faune. L’Association des chasseurs du Sud-Est et une organisation similaire. se sont en particulier vigoureusement opposées dans la presse au Projet de loi de 1996 sur les parcs nationaux. et qu’il travaille dans le secteur public. le savoir des chasseurs semble profondément ancré dans leur milieu culturel et historique. et savent que des établissements et des organisations scientifiques internationales exercent des pressions morales et financières sur la recherche et l’élaboration des politiques publiques dans leur pays. Ces événements ont contribué à donner aux chasseurs le sens de l’intervention qui les incite aujourd’hui à contester les politiques du gouvernement et leurs fondements scientifiques.

344 Melissa Leach et James Fairhead réfèrent explicitement à l’utilisation du « savoir indigène ». les investissements européens effectués au titre de l’aide au développement ont permis d’agrandir les réserves forestières de l’État et de créer de nouveaux parcs nationaux. l’action de services administratifs comme la Direction de la forêt et de la faune ou la Direction de l’environnement est largement tributaire de l’aide accordée par les donateurs étrangers. Les chasseurs (PACIPE. 1996). appartiennent aux mêmes réseaux d’apprentissage ou participent aux mêmes cérémonies – sont une institution ancienne de la société rurale. bref. – explorent les cours d’eau et les forêts . ainsi qu’à leur participation à la vie publique. à la valeur écologique du savoir traditionnel des chasseurs concernant les espèces animales et le comportement des animaux. Comme à la Trinité. L’idée. en Haute-Guinée. ou du moins de promouvoir une certaine conception de ces sociétés. s. avec les chasseurs de tout autres relations que les responsables des parcs plus anciens. Les représentants des organismes donateurs et les fonctionnaires guinéens se réfèrent. certaines organisations internationales ont exprimé les plus vives inquiétudes au sujet de la dégradation des forêts et des savanes guinéennes. a justifié au cours du XXe siècle diverses tentatives pour créer et réglementer des réserves forestières nationales et des parcs nationaux (Fairhead et Leach. Dans ce pays à faible revenu. suivant laquelle la région. mais aux sociétés de chasseurs. les chasseurs. Les « confréries » de chasseurs – comme on appelle souvent les groupes de chasseurs qui pratiquent les mêmes rites d’initiation.) [texte dont DOC n’a pu obtenir la communication] – fondent les trois quarts des villages . de la chasse et d’une exploitation anarchique des ressources par les populations locales. Il faut avoir présent à l’esprit le rôle essentiel des chasseurs dans les sociétés traditionnelles. Le rôle social des chasseurs englobe tous les aspects de la vie : . profitant des occasions qui leur sont offertes par cette collaboration. La chasse.d. institutionnel et historique plus large pour comprendre la nature de leur (dés-)engagement (partiel). Dans les années quatre-vingt-dix. pour définir cette stratégie. fournissent un moyen efficace de réglementer les pratiques des autres villageois et de leur communiquer des informations sur l’environnement. qui ont obtenu l’amitié d’êtres surnaturels. qu’il a redéfinies dans les termes du débat international sur la protection de l’environnement. aurait perdu une partie de ces richesses sous l’effet des changements de cultures. Pendant ce temps. ce partenariat n’a mis à contribution qu’une petite partie des connaissances et des pratiques des chasseurs. en tant qu’institutions locales respectées. lit-on dans ce programme. tel le vaste Parc national du Haut-Niger. il faut tenir compte d’un contexte social. Ils soutiennent aussi que les sociétés de chasseurs. programme régional d’information et de communication financé par l’Union européenne et destiné à diffuser des messages sur l’environnement en alliant tradition et modernité. – découvrent les repaires des animaux et les sites riches en gibier. – choisissent les terrains appropriés à la culture du sol . autrefois couverte de vastes forêts et peuplée d’une faune variée. consiste à confier la surveillance des parcs non pas à des gardiens. des feux de brousse. La nouvelle politique appliquée par les donateurs européens et les agents forestiers dont ils paient les salaires. poursuivent divers autres objectifs socio-politiques. ont collaboré avec ceux des parcs nationaux afin de promouvoir les sociétés de chasseurs. surtout chez les Mandé de la Haute-Guinée. 1996). financé par l’Union européenne (Programme d’aménagement des hauts bassins versants du Niger. semblet-il. plus récemment. est pratiquée par des individus doués pour la sorcellerie. Les responsables de cette nouvelle génération de parcs et de réserves entretiennent. confirmée par certains comptes-rendus scientifiques. qui accorde une grande valeur économique et symbolique au respect des cultures locales et des populations indigènes. Les gouvernements successifs de la Guinée et. par des individus qui détiennent des pouvoirs supérieurs. Les responsables du PACIPE. sous la forte pression d’acteurs internationaux soucieux de biodiversité. En particulier. et qui possèdent une profonde connaissance des plantes et des animaux . Cette mise à contribution du « savoir indigène » et des organisations traditionnelles renforce par ailleurs la perception que les organismes donateurs et les organismes gouvernementaux ont d’eux-mêmes en tant que représentants de la nouvelle écologie internationale. la protection de l’environnement a pris à nouveau beaucoup d’importance en Guinée.

Des entretiens avec les chasseurs mandé (Fairhead et Leach. de la pratique et du rôle social des chasseurs. par exemple. mais aussi le « nouer ». le principal chasseur de chaque village a été nommé chef du comité de village pour l’application du wa ton . sans comprendre que. dans le cadre d’un système centralisé calqué sur l’organisation actuelle de l’administration guinéenne. ces milieux imposent leur conception moderne. à protéger les espèces animales menacées. à lutter contre les feux de brousse. sur la brousse. ainsi qu’au niveau national. peut « nouer » la brousse. Le PACIPE a encouragé la création d’associations de chasseurs aux niveaux des districts. s’appuyant sur leur interprétation des lois de l’empire des Mandé. Il intervient de ce fait dans les relations socio-politiques et intersexuelles au sein de la communauté. qu’elle soit volontaire ou accidentelle. Si le PACIPE laisse entendre que les chartes sont rédigées avec la collaboration des chasseurs concernés. où. les confréries de chasseurs s’engagent à respecter le calendrier de la chasse. qu’ils entretiennent les uns avec les autres. qu’ils présentent ensuite sous une forme adaptée aux préoccupations écologiques actuelles. des souspréfectures et des préfectures. ils dépendent aussi bien. Les programmes relatifs à l’environnement ont renforcé (et peut-être transformé) les confréries de chasseurs afin de mettre ces lois traditionnelles au service de l’environnement. Leach. la représentation qu’on se fait aujourd’hui du savoir des chasseurs dans les milieux écologiques néglige largement le cadre théorique plus général où s’inscrivent ce savoir et les prescriptions du wa ton. à soutenir les programmes de gestion des ressources naturelles. parfois assorti de quelques « tabous traditionnels ». Autour du Parc national du Haut-Niger. Les auteurs du PACIPE. les sociétés de chasseurs ont dû signer des « chartes de la nature » conformes aux codes nationaux de la forêt et de l’environnement. et la croyance accordée aux charmes de puissants sorciers féticheurs ajoutent donc une dimension supplémentaire au cadre socio-culturel où s’insèrent le savoir et la pratique des chasseurs. – ils approvisionnent la communauté en protéines (contenues dans le poisson et les mammifères) . – ils ont des talents de guérisseurs . la représentation moderne que les donateurs se font de la position sociale du chasseur est extrêmement tendancieuse dans la mesure où ils voient en lui un personnage central et la principale figure de l’autorité dans les sociétés rurales. 1994) et d’autres travaux d’anthropologie sociale suggèrent cependant que de tels « partenariats » ne prennent en considération que certains aspects très limités du savoir. En signant ces chartes. Le wa ton est lié à des mythes et à des tabous qui rattachent les individus à la brousse (wa) et les avertissent des dangers auxquels les exposerait la transgression de ces règles. le wa ton (loi de la brousse) . affaibli depuis l’époque coloniale. de l’écologie. occidentale. 1992). dépendent du comportement des hommes et des événements de la vie collective . Ce spécialiste est souvent un sorcier qui peut non seulement purifier le territoire. quand et comment ces feux peuvent être allumés. La transgression des règles de comportement. de la vie domestique des villageois que des relations. Le monde complexe des esprits qui règnent sur le territoire. affirment que les communautés mandé possèdent un système cohérent de règles qui régissent l’exploitation des ressources naturelles. dans le monde des Mandé. Au niveau préfectoral. Suivant d’autres comptes-rendus eth- . Dans ce monde. En présentant le wa ton comme un ensemble de règles de gestion purement écologique. pourrait être restauré. 1996 . à déterminer aussi qui peut allumer des feux de brousse.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » 345 – ils protègent la société contre toutes les forces maléfiques . ce comité est habilité à décerner un nombre limité de permis de chasse et de pêche. l’écologique et le social sont des réalités consubstantielles (Croll et Parkin. harmonieuses ou conflictuelles. il faut remarquer que toutes les chartes préfectorales signées à ce jour sont identiques. où et quand la chasse est permise. Premièrement. les comportements. – ils organisent les cérémonies religieuses. Deuxièmement. le fermer aux entreprises des autres chasseurs. à déterminer qui peut chasser et quelle sorte de gibier. et par conséquent les résultats de la chasse. et que ce système de règles. – ce sont des défenseurs ou des guerriers courageux . par exemple les funérailles. L’ordre socio-économique normal ne sera rétabli que si un chasseur versé dans les lois des esprits locaux « purifie » le territoire. – ils remplissent des missions difficiles dans l’intérêt de la communauté . les déplacements et la reproduction des animaux.

jusqu’à un certain point. employé dans ces discours où s’élabore la conception de la masculinité. au cours d’une interview diffusée par une station de radio rurale. les chasseurs et leurs sociétés se servent de leurs relations avec les parcs nationaux pour poursuivre divers autres objectifs socio-politiques. En liant ainsi la question de l’environnement à celle de la sécurité. les confréries de chasseurs sont résolues à imposer leurs règles à tous les chasseurs qui utilisent des armes à feu. de nombreux aspects du savoir des chasseurs et de nombreux types de chasse encore pratiqués avec passion. En même temps. Troisièmement. le territoire national et l’État de l’autre. les responsables du projet établissent des distinctions qui ne se fondent pas sur celles que les chasseurs font eux-mêmes. comme la principale cause de la dégradation de l’environnement. Les représentants des chasseurs exploitent activement cette forme nouvelle de coopération avec l’État pour consolider leur position sociale et politique dans les zones rurales 6.346 Melissa Leach et James Fairhead nographiques (Jackson. Par exemple. et ceux qui viennent des autres régions pour pratiquer une chasse commerciale. dit-on. parce que celles-ci considèrent les pratiques anarchiques des chasseurs « indépendants ». Le terme péjoratif de « gamins ». que les confréries devraient assurer le respect de ce règlement et signaler toute contravention aux autorités nationales. Les responsables des parcs nationaux ont décidé que seuls les membres en règle des confréries de chasseurs pourraient porter des armes. mais largement méconnus ou exclus par les négociations et les représentations relatives au projet d’aménagement. la représentation du savoir des chasseurs à l’œuvre dans les négociations avec les donateurs laisse aussi de côté la distinction que les chasseurs eux-mêmes établissent entre les « véritables » chasseurs (qui connaissent la brousse sous tous ses aspects socio-écologiques) et les autres. 1988). ou encore – dans les sociétés qui pratiquent l’initiation – à l’absence d’initiation officielle. en passant par la chasse commerciale aux singes. L’obligation. depuis le piégeage jusqu’à la chasse aux aulacodes avec fusils et chiens. la seconde étant constituée par l’association qu’il dirige. Les discussions entre les chasseurs et les responsables des parcs nationaux ont donc laissé à l’écart. parfois décrits comme « des gamins qui s’amusent à tirer des coups de fusil ». de puissants et mystérieux « fétiches » capables de détruire ou de défaire le tissu social. 1988 . aux côtés des soldats guinéens qui protègent les frontières nationales contre les rebelles de la Sierra Leone. dans le contexte des relations tendues entre les chasseurs les plus âgés et les jeunes des zones rurales. Le Président de la Guinée a renforcé la militarisation des chasseurs mandé et leur participation à la défense des intérêts politiques nationaux en les déployant. les . Mais en promouvant cette réglementation. Elles ont obtenu sur ce point l’appui des organisations préoccupées par la protection de l’environnement. font seuls de longs séjours dans la brousse et possèdent. faite aux détenteurs d’armes à feu. les chasseurs et les autorités nationales tiennent désormais le double discours de l’écologie et de l’« indigénité » pour montrer la nécessité de défendre les territoires de chasse et les chasseurs d’une part. Le président de l’Association nationale des chasseurs a même déclaré publiquement. acquis aux objectifs du programme. Cette question est directement liée à la sécurité de l’État dans une région actuellement très instable. de connaissances et de pouvoirs. contre l’« infiltration des étrangers ». les chasseurs étant autorisés à participer à la surveillance du territoire national. Les chasseurs sont peut-être moins les piliers de la vie socio-politique locale que des acteurs marginaux dont l’action est imprévisible et dangereuse. les villageois considèrent que les chasseurs agissent à maints égards en marge des relations sociales « normales » puisqu’ils fraternisent avec les esprits de la brousse. se réfère moins à la jeunesse des chasseurs en question qu’à leur manque d’expérience. McNaughton. qui allument des feux de brousse et tuent trop de gibier. que la Guinée avait deux armées. d’adhérer à une confrérie de chasseurs permet au gouvernement guinéen d’étendre son contrôle sur les armes à feu dans les zones rurales. Mais tandis que certains porte-parole des confréries de chasseurs soulignent le fait que cette coopération les rapproche de l’État. Il existe pourtant de nombreuses formes de chasse auxquelles se livrent plus particulièrement les jeunes hommes. mais sur une certaine conception de l’ « indigénité » et sur les principes de l’écologie mondiale. Un directeur de projet du programme de l’Union européenne (le PACIPE) a déclaré qu’on dressait les chasseurs les uns contre les autres en distinguant les chasseurs « indigènes » de la région du parc. en qualité de combattants.

loin d’être simplement des organisations locales. le PUP de Lansana Conte. dans lesquelles ils voyaient une grave menace pour leur autorité encore fragile. À la Trinité. Le caractère tendancieux des accords conclus entre les chasseurs et les donateurs reflète aussi l’ambiguïté des relations historiques que les sociétés de chasseurs ont entretenues avec l’État et les puissances européennes. Les confréries de chasseurs sont restées des centres de mobilisation contre les Français durant la plus grande partie de la période coloniale. 1971). le jeu des partis vient encore compliquer la position des sociétés de chasseurs par rapport à l’État. Et ils s’y engagent sur un mode qui répond aux objectifs sociaux des chasseurs en montrant ce qui distingue aujourd’hui les chasseurs trinidadiens des braconniers.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » 347 chasseurs recourent à des stratégies éprouvées pour se dégager d’une association trop étroite avec l’État. dans le même domaine de l’action publique (la protection de la faune) et sur la base d’un ensemble de pratiques auxquelles elles appliquent toutes les deux l’épithète flatteuse de « scientifique » (bien que chacune critique les pratiques de l’autre comme étant « non scientifiques »). Mais l’Association des chasseurs et l’Université essaient de répondre à la même question (qu’en est-il des populations d’animaux sauvages ?). Conclusions Ces deux exemples illustrent deux types de relations très différents entre le savoir des profanes et les opinions scientifiques produites par les institutions qui détiennent l’expertise. La contribution des chasseurs au fonctionnement de certains services publics nationaux et à certains projets financés par l’État. ancrées dans les traditions culturelles indigènes. l’Association des chasseurs et l’Université des Antilles appliquent des méthodes différentes. les sociétés de chasseurs ont longtemps constitué une force organisée de la vie politique nationale et régionale. car ils savent bien qu’on peut amener facilement ces jeunes chasseurs à gérer des politiques acceptables pour leurs aînés. afin de maintenir leur autonomie sociale et politique. contrebalancent la violente opposition des chasseurs à la politique du gouvernement . ainsi que leur autonomie dans le domaine du savoir. Les administrateurs coloniaux se sont continuellement efforcés de mettre fin aux activités de ces confréries. Aujourd’hui. Par conséquent. On peut donc dire que les citoyens s’engagent ici. Les contours du débat sont imposés. dont elles sont à la fois proches et éloignées. est très impopulaire en pays mandé. neutres. les sociétés de chasseurs. Par exemple. sur le mode critique. . Les premières tentatives du régime colonial pour protéger l’environnement ont suivi de près des guerres qui avaient opposé les colonisateurs français aux armées mandé dirigées par des chasseurs-guerriers. et l’application de ces méthodes entraîne des conséquences sociales différentes (l’exploitation des ressources doit être soumise. dans l’autre cas. conforme à la politique culturelle qui caractérisait la variante très particulière de socialisme technocentrique à l’africaine mise en place par Sékou Touré (Rivière. au contrôle des communautés locales . fondées sur des pratiques différentes. ils ont souvent confié la direction des services de la chasse. à celui de l’État). dans une large mesure. Le parti au pouvoir. En Guinée. et non pas leur absence (leur exclusion des réserves forestières). les sociétés de chasseurs aient saisi l’occasion qui leur était offerte de constituer à nouveau des organisations administratives. Il n’est donc pas étonnant qu’après l’accession du pays à l’indépendance. dans un cas. dans des discussions scientifiques (et dans des discussions sur les politiques publiques) lancées par les institutions détentrices de l’expertise. nées dans ce climat nouveau. mais l’équilibre entre les deux tendances est instable. les organismes d’État et les organisations donatrices qui entrent en relation autour des parcs nationaux. à de jeunes chasseurs novices dépourvus d’autorité. ainsi que le soutien accordé par l’État à l’Association nationale des chasseurs. par la conception que défendent l’Université des Antilles et le gouvernement de la Trinité. aux niveaux des villages. Les premières associations préfectorales de chasseurs. des districts ou des préfectures. et qu’on peut tout aussi facilement les empêcher d’appliquer les mesures impopulaires. Ils s’engagent toutefois dans ces discussions à partir de pratiques fondées sur des relations empiriques et institutionnelles originales avec la forêt et les animaux : relations d’usage plutôt que de respect. bien que ce respect prît uniquement la forme d’une « démystification » affichée. datent du début des années soixante. relations qui supposent la présence des chasseurs (nécessaire pour empêcher l’exploitation illicite des ressources). Le gouvernement de la première république de Guinée a respecté les associations de chasseurs.

a cédé la place. l’Afrique. doté chaque préfecture d’un centre de formation agricole (Rivière. Bref. Le savoir et les pratiques indigènes se sont ainsi renforcés et ont acquis une plus grande autonomie par rapport à la science financée par l’État. mais cette contestation s’exprime de façon assez subtile. jointe à l’émergence d’une éthique religieuse et d’une éthique de l’éducation au sein des communautés d’immigrés pauvres. Elle ne contredit cependant pas le fait qu’on trouve dans tous les contextes une pluralité de points de vue partiels. Une telle opposition ne coïncide pas exactement avec celle des contextes géographiques (d’une part. qui remonte aux années 1830. les chasseurs tentent de renforcer leur position dans les arènes politiques locales. les négociations officielles n’ont pas su les appréhender et leur ont laissé une autonomie relative. Il a notamment créé trois grands centres d’études supérieures et. caractéristique de la période socialiste. Ces autres dimensions du savoir permettent de contester le point de vue du gouvernement et des donateurs sur la dégradation de l’environnement et l’organisation de la communauté. Pour accéder à l’éducation et à la science. et dans d’autres domaines. nationales et même régionales.348 Melissa Leach et James Fairhead semblent poursuivre des objectifs plus radicalement différents les uns des autres : alors que les organismes d’État et les organisations donatrices essaient de mettre fin à la diminution de la faune et à la dégradation de l’environnement. discrète. à des critiques directes. elles varient enfin en fonction des questions plus générales auxquelles ces pratiques répondent. l’Asie. En accordant une plus grande place aux confréries de chasseurs et à leur « savoir indigène ». dans le domaine de l’agriculture et de l’environnement. mais simplement qu’elles se sont maintenues dans des domaines relativement autonomes (auxquels la nouvelle élite politique et scientifique se référait pour accroître son pouvoir par des moyens traditionnels. en particulier dans les centres . L’évolution très différente de la politique du savoir en Guinée et à la Trinité reflète l’influence différente de l’histoire coloniale et postcoloniale sur le contexte social actuel de la science dans les deux pays. de nombreuses conceptions villageoises se sont fortement dégagées de l’emprise des institutions détentrices de l’expertise. en Guinée. sociales et institutionnelles qui influencent la production du savoir par les scientifiques et par les profanes . Ces deux exemples si différents l’un de l’autre montrent que la « science des citoyens » doit s’engager dans un débat avec la science des institutions détentrices de l’expertise. au sein de cette pluralité. les projets de protection de l’environnement ont favorisé un ensemble de pratiques compatibles avec les objectifs de tous les partenaires. a permis la naissance d’une classe moyenne. qui tranchait fortement avec le savoir « indigène » et les institutions des zones rurales. en 1958. Avant l’accession de la Guinée à l’indépendance. Nous ne voulons pas dire que les pratiques indigènes ont reculé. se combine ou s’oppose à d’autres points de vue. dans certains cas (comme celui de la Guinée). Ils montrent aussi que. La situation a peu changé après 1984. Les combinaisons de points de vue et la façon dont ils se combinent varient en fonction des relations historiques. il fallait adhérer à l’idéologie politique socialiste de l’État. la généralisation de l’enseignement. et accepter le discours scientifique dominant. à l’influence occidentale caractéristique de la période de libéralisation. À la Trinité. En même temps. date à laquelle l’influence de l’Europe de l’Est. les acteurs conservent des positions radicalement distinctes que les formations discursives ne peuvent appréhender. d’autre part. Chaque point de vue. La définition des objectifs scientifiques ne tenait guère compte des conceptions et des priorités locales. 1971). sous l’effet de circonstances historiques. d’autres dimensions du savoir et de la pratique sociale des chasseurs sont carrément tenues à l’écart . et soient parfois capables de tourner ces conséquences à leur avantage. par conséquent. l’Europe . variables selon les lieux et les époques. bien qu’ils soient obligés de tenir compte des conséquences matérielles de leur position. elles varient aussi en fonction des relations qui existent entre les différentes pratiques de production du savoir . mais en dissociant ces références de ses relations avec la science). mais ils n’ont pas donné lieu à l’élaboration d’une conception commune ni. Le gouvernement socialiste de la Guinée indépendante a entrepris un programme de modernisation fondé sur l’africanisation et sur la science. la recherche en sciences de la nature et en sciences sociales était peu développée dans les établissements scientifiques qui ne relevaient pas de l’administration coloniale dominée par les Blancs. l’Amérique latine et les Caraïbes) qui ont respectivement donné naissance à la « science des citoyens » et aux discours sur le « savoir indigène ».

ou – comme nous l’avons vu dans le cas de la Guinée – à renforcer leur position dans les affaires sociales. dans la mesure où elles décrivaient les cultures locales comme des cultures fermées. dans les discours tenus plus récemment sur le développement. que ce soit dans les médias. Mais les exemples que nous avons examinés montrent que les savoirs continuent de s’affronter sur des modes différents qui reflètent la diversité des contextes sociaux et historiques et celle des pratiques sociales. entre certaines situations individuelles déterminées par la position des individus dans le contexte social de la science. n’est pas du même type à la Trinité et en Guinée. distincts de la science moderne. Les différences entre les deux pays ne doivent cependant pas cacher les ressemblances qui existent. Des concepts comme ceux de citoyen ou d’indigène. Des publics relativement larges ont ainsi pu prendre une part active aux débats sociaux. sur le plan théorique. en revanche. on pourrait trouver chez certains habitants des villes guinéennes. une utilisation relativement concertée de la « science des citoyens ». Certains individus peuvent cependant présenter eux-mêmes leur savoir comme un savoir « indigène » ou « traditionnel » . étant incapables d’exprimer leur savoir et leur point de vue dans le cadre défini par les institutions scientifiques et politiques. telle que nous l’avons décrite dans cet article. d’autres Trinidadiens – par exemple. Ainsi. dans le cadre de la vie politique locale et nationale. entre savoir des profanes et savoir des experts. certains cultivateurs pauvres sans titre de propriété – sont à peu près dans la même situation que certains Guinéens. par exemple chez les étudiants mobilisés autour de questions comme celles des déchets ou des systèmes sanitaires. d’un pays à l’autre. De même. permettant ainsi à une population dotée d’une forte instruction de débattre avec des établissements scientifiques nationaux de haut niveau. ils peuvent se couper ou s’éloigner volontairement de la science et des institutions modernes dans le cadre d’une stratégie politique visant à accroître leur indépendance ou leur autonomie. doivent être considérés par rapport aux évolutions sociales et institutionnelles en cours et dans le cadre des politiques de la représentation qui leur sont associées.Modes de contestation : le « savoir indigène » et la « science des citoyens » 349 urbains qui se sont développés rapidement durant et après la grande période d’exploitation du pétrole. La thèse suivant laquelle tout savoir est le produit d’une construction sociale. la représentation des « savoirs indigènes ». 1998). En Guinée. des organisations de citoyens et des médias nationaux dynamiques s’emploient à mobiliser le public. et ce en adoptant les façons de penser et de parler propres à ces divers milieux. ou encore (comme nous le voyons aujourd’hui) à l’université. une histoire culturelle et politique différente ont donné naissance à des formes de discussion publique moins ouvertes et favorisé la persistance d’une certaine hétéronomie des savoirs. qui sont eux-mêmes le produit de ces contextes sociaux et historiques. Poussons plus loin la comparaison. de dissoudre l’opposition entre « savoir indigène » et savoir scientifique. sont encore largement issus d’une élite cultivée. Traduit de l’anglais . l’élaboration de certains types de savoirs présentés comme des savoirs locaux et authentiques. À la Trinité. prend elle aussi de l’importance dans les arènes internationales comme au niveau national. s’ouvrent à la discussion et favorisent l’élaboration d’une « science des citoyens ». les chasseurs trinidadiens qui se réfèrent à la « science des citoyens » pour contester les politiques nationales. est influencée par les contextes institutionnels actuels et par les stratégies actuelles en matière d’environnement et de développement. a pour effet. Comme nous l’avons montré. Et puisque le concept de peuple indigène prend une importance croissante en droit international et dans la réglementation internationale (Kingsbury. des ONG locales et nationales. De même. alors que la participation des chasseurs à la création des parcs nationaux. et de réduire ces savoirs à une multitude de points de vue partiels. politiques et scientifiques. Les études consacrées aux savoirs locaux par des spécialistes d’anthropologie sociale traduisaient leurs préoccupations théoriques et les préoccupations de l’administration coloniale. des traditions pédagogiques différentes.

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