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FICHE DE LECTURE

Louise GABORIT

N°20608438

RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

Auteur : Jean-Claude Kaufmann Titre : La trame conjugale, Analyse du couple par son linge Éditeur : Nathan Année de publication : 1992

MOTS CLEFS

capital des manières, capital négatif, couple, défection secrète, dette, don, égalité, familiarité, habitudes, intégration ménagère, injonction, interaction, linge, minimum ménager, quasi-couples, rôles, typification

Jean-claude Kaufman s’intéresse aux moments de la vie quotidienne d’un point de vue microsociologique. A la suite d’entretien et de l’observation, il nous fait partager son "analyse montrant ainsi que le centre de résistance à l'égalité entre les sexes se trouve en famille, à la maison, dans les pratiques ménagères les plus élémentaires et notamment les plus féminisées : les gestes du linge" p.233, dans son livre « la trame conjugale ». Avec la diminution du nombre de mariage et l’affaiblissement de l'idée traditionnelle du couple, on observe une réinvention de la notion de ménage. Auparavant les époux n'avaient qu'à se glisser dans des rôles socialement pré-définis. Dans nos sociétés modernes ces rôles ne sont plus reconnus. Le couple doit donc s'inventer, aidé par des « schémas culturels incertains ».

L'égalité est maintenant élevée comme valeur morale indiscutable qu’elle existe réellement ou non. Les couples modernes sont en partie le résultat de la tension entre l'"idéologie égalitariste" et la réalité due à « l'héritage des manières ». La plupart défendent donc une position d'" inégalité raisonnable ".

C’est à travers l’analyse par le linge et notamment par le rôle central joué par le lave-linge que l’auteur essaie de décrypter la relation que le couple entretient avec cet objet, afin d'étudier les mécanismes qui interviennent dans la pérennisation de la relation de couple.

"dans l'individu, dans le geste simple, dans la façon de ranger la chaussette, j'ai à chaque fois cherché un processus social" p.233

Le linge est ainsi pris comme l'objet matériel le plus représentatif de la relation de couple et symboliquement le plus chargé. Cette thèse est également défendue par

l'auteur lorsqu'il décrit l'utilisation du lave-linge comme un indicateur essentiel sur la relation de couple, par sa qualité d'objet social problématique, introduisant du collectif. "Dis-moi où tu laves ton linge, je te dirai si tu formes un couple" p.66

De plus, par la notion d'intégration ménagère, concept central du livre, Kaufmann décrit le processus par lequel le couple devient un ménage. « L'intégration ménagère consiste à mettre en commun les tâches du ménage, à ce que l'individu s'insère dans une organisation collective » p.65 Le mécanisme de typification réciproque signifie que le conjoint se découvre dans l'interaction. Lorsqu’elles se produisent, cela créé instantanément des règles de comportement et des habitudes. "l'interaction a servi de matière première à un processus de connaissance, qui à son tour à redéfini les règles de cette interaction" p.58

"L'intégration ménagère s'inscrit elle-même dans un ensemble plus vaste : la construction et l'accumulation des habitudes domestiques"

La familiarité est donc le résultat d'une construction sociale, de l'accumulation de micro- évidences alors que les rôles sont des "systèmes de contraintes normatives auxquelles sont censés se plier les acteurs". Dans la société traditionnelle les rôles sont socialement pré-construits, déterminant les habitudes. Nos société modernes quant à elles sont caractérisées par une évolution vers la volonté proclamée "d'inventer" leur propres rôles domestiques. C'est-à-dire que"les habitudes construisent en partie les règles d'interaction alors que les rôles en sont plutôt la résultante" Cependant on observe souvent une réutilisation des rôles anciens pour gérer les difficultés dans les échanges conjugaux.

Néanmoins, l'auteur remarque l'existence de freins à l'intégration ménagère. En effet si l'individu n'a pas forcément conscience de remettre en question une institution, il a tout a fait conscience de tester le partenaire. Les quasi-couples, repoussant l'intégration ménagère, sont une forme de réponse. Ils se caractérisent par un état de "minimum ménager". Leur méthode d'organisation se situe entre l'individualisation et la collectivisation des tâches : le choix est fait entre le coût pour soi-même et le coût pour le couple (particulièrement sur l'utilisation du lave-linge). C'est la méthode du « chacun son tour », de l'interchangeabilité : brève mais puissante, école d'interconnaissance des manières. Elle est paradoxale car nécessite une grande capacité de don de soi pour fonctionner sans conflits. Le quasi-couple est donc un état de fait, justifié à postériori. C'est une large réalité concrète, pas un modèle.

Durant l'intégration ménagère, "les systèmes complexes mis au point correspondent a des évidences construites dans l'histoire conjugale plus qu'à une stricte rationalité domestique" Chacun y allant de son astuce, on se souviendra des mouchoirs frottés sur

la cuisse pour ne pas les repasser ou l’utilisation du sèche-linge sur un demi-cycle suivi de l'étendage classique.

Cependant on observe mouvement irrésistible vers l'intégration ménagère, fait de découverte d'évidences (unir linge sale), mais aussi du à une augmentation des exigences de propreté et de rangement. En effet, avec l’augmentation du travail, il apparait nécessaire de mieux s’organiser collectivement. Il y a donc un "ajustement vers le haut".

N’oubions pas de noter aussi dans ce processus, l'importance des choses comme repères et bases matérielles structurantes. "Des règles de vie, des habitudes se sédimentent donc dans le fonds conjugal avec ce monde matériel, d'autant plus intégratrices que la mémoire des objets est explicitement collective" p.80 "la sédimentation d'habitudes est un processus linéaire d'accumulation, véritable machine à fabriquer le conjugal. »

D’autre part, dans "la Trame conjugale", l'ensemble des idées et des techniques incorporées par chacun sur la tenue du ménage est conceptualisé par "le capital des manières".

Tout l'enjeu du couple moderne consiste à prendre, ou pas, en compte le capital des manières de chacun pour organiser la répartition des tâches ménagères.

"hier détail anecdotique, le poids des manières personnelles est désormais au cœur de la vie de couple" p.111 car il y aune volonté d'harmonisation et ceci peut être source de divergence.

"si l'autonomie décontracté s'est suffisamment développée pour que se structurent des habitudes de "minimum ménager", un capital de manières aura été constitué, permettant plus facilement de résister au mouvement vers le rangé et à l'intégration ménagère, donc à une conjugalisation rapide" p.62

L'écrasante majorité des pratiques conjugales consiste à se répartir les tâches selon les capitaux de manières (ni rôles domestiques ni égalitarisme).Le concept de "disponibilité" permet donc de justifier les inégalités malgré l'égalitarisme affiché.

"Un capital de manières trop important rend l'ajustement conjugal difficile dans le nouveau contexte d'"invention" de la répartition des tâches et des rôles domestiques."

L'auteur introduit également la notion de "capital négatif". Par l'auto-définition grandissante des rôles conjugaux, chacun est amené à évaluer en fonction de son propre capital. Le décalage induit par la différence de manières et les degrés d'exigence pousse le détenteur du capital le plus important à en faire davantage tout en interdisant l'autre de reconnaître cet effort.

A travers ce que Kaufmann appelle "L'art conjugal " (art du dosage, art du concret) il analyse des mécanismes de don et de contre-don au sein du couple.

"Le don de soi est fluide et instable, sorte d'énergie du conjugal, alors que la réflexion en terme de dette tend à la définition de règles, d'un droit conjugal." p158

qui

consiste à se détacher un peu du partenaire en attendant la rééquilibration et une réponse tardive. "Enregistrer vaguement, dans une mémoire molle, les plaisirs et les peines, de remettre les comptes à demain ou d'attendre qu'ils se rééquilibrent".

A noter : « L'idéologie égalitaire constitue le meilleur paravent pour que le don se

structure dans le silence et la non-représentation »

L'auteur utilise le concept de "défection secrète" emprunté à Albert Hirschman

Une autre forme d’art appeler communication est constituée de paroles, de silences et

de scènes de ménages.

Il existe de deux types de paroles : le bavardage quotidien et la discussion ouverte ; niveau de communication douce, implicite et niveau de communication explicite. La petite phrase, elle, a une fonction libératoire et de rappel. De plus, il existe deux types de silences. Le "silence de l'habitude", de l'injonction, non- pensé est à mettre en opposition à la pensée critique qui diminue la facilité de l'action. "Les habitudes interactives permettent en fait de se protéger des tensions comme le faisaient les masques et les rôles socialement constitués" "l'art constitue à rompre le silence quand il doit être rompu (inventer les habitudes) et à

le reconstituer ensuite, totalement."

Le "silence de la défection secrète" est alors souple et permet le maintien des règles de

l'interaction.

Enfin, la "scène de ménage" est un art qui a priori semble supprimer les ambiguïtés tout en maintenant l’existence de "scènes ritualisées". Elle a une fonction régulatrice. Le rôle du rire et de l'amusement est vider le problème de son potentiel agressif de manière plus légère même si souvent on a l'opposition : amusement de l'un / agacement de l'autre.

La femme, l'homme dans le couple hétérosexuel se différencient par des caractéristiques propres à leur genre. Les caractéristiques du parcours féminin :

-La jeunesse : apprentissage et révolte -Les débuts : On observe un temps, au début de l'installation en ménage ce que l'auteur appelle « la fièvre ménagère » qui correspond à un frénésie du nettoyage. -La vie en couple : "Le piège" - les femmes sont très majoritairement les détentrices de capital négatif

"la femme se piège elle-même, divisée par une injonction contradictoire : d'un coté ce qui la pousse à agir, portée par le décalage positif des manières, et de l'autre la pression sociale qui l'incite à tendre vers l'égalité" p.212

"Il existe une manière paradoxale de fuir de piège, en parvenant à l'ignorer totalement, à faire comme si on l'avait volontairement construit" p.208 : Nombre de femmes finissent par « choisir » de rester au foyer. Les caractéristiques du parcours masculin :

-La jeunesse et les débuts : tendance à passer d'une femme à l'autre, de la mère à la compagne. -La vie en couple : l'homme, élève de sa femme, connaît un sentiment de culpabilité :

"Comme le piège, la culpabilité vient de la perception d'une incohérence, d'une division de la personne entre ses gestes et ses idées (démontrant la puissance de la norme égalitaire)" p.227

Le sentiment amené à perdurer est que "L'apprentissage n'est en effet que secondairement technique ; l'essentiel est l'incorporation de l'injonction à agir" p.224 même si, "le piège quand il se forme est incomparablement plus lourd à supporter qu'un simple sentiment de culpabilité" p.229

Enfin, nous pouvons voir que l’individu a un rôle centrale dans¸"la Trame conjugale". Kaufmann développe la notion de représentation de soi. Elle est le produit de "la folie imaginative de l'imaginaire", c'est un "petit cinéma intérieur". Elle permet :

- la réinterprétation et réactualisation du passé

- l'unification du moment présent

- la construction du possible

Elle est donc productrice du réel et a une importance dans les ruptures biographiques où les habitudes sont réinterprétées. Elle permet en effet l'émancipation de l'héritage des habitudes acquises et le décalage vers l'imaginaire. "la représentation de soi manipule le passé accumulé dans un cadre de contraintes précis : celui de l'interaction du moment". L'individu, unité de représentation, ne se construit qu'au croisement des interactions. Cependant, "L'équilibre conjugal établi grâce à la fixation d'un système d'habitudes diminue la potentialité créatrice de concret de la production imaginaire : les rêves restent des rêves" p.128, et ce d'autant plus lorsqu'il y a stabilisation par les rôles traditionnels.

La marge de manœuvre est faible pour l'invention, mais en même temps considérable car elle intervient souvent quand il existe une possibilité de choix entre des logiques d'existence très contrastées.

COMMENTAIRES :

Brique sociale de base, le couple me semble un sujet de recherche des plus important. En effet, comme le dit l'auteur, notre société moderne assure davantage sa

reproduction par des « opérateurs internes aux personnes », il est donc nécessaire de plonger dans le quotidien de chacun afin de saisir la réalité de notre temps.

Depuis cette enquête, 18 ans se sont écoulés, c'est à dire quasiment une génération. Cependant il est fort à parier que les choses n'ont pas beaucoup bougé. En effet, comme le remarquait l'auteur, nous somme peut-être arrivés à un nouveau palier dans l'organisation des couples et le rôle de chacun associé à son genre. Deplus, il se forme de plus en plus de couples homosexuels et ceci nous amène à nous poser la question de l’intégration ou non des rôles et par quelle entité du couple. Enfin, dépassant l'entretien du linge, la simple observation des logements des étudiant-es nés dans les années 86-90 vivant seuls permet de mesurer l'ampleur de l'écart de capital des manières entre hommes et femmes notamment à propos de l'injonction à agir. Promettant ainsi de recréer les inégalités observées lors de la mise en ménage.

Relation avec les notions de 1ère année La socialisation Le genre Études sur le choix du conjoint Le don