Vous êtes sur la page 1sur 11

QUAND UN JURISTE EXPLIQUE ET DÉCONSTRUIT L'ÉTAT

Olivier Beaud Editions de Minuit | Critique
2012/5 - n° 880 pages 401 à 410

ISSN 0011-1600

Article disponible en ligne à l'adresse:

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_poitiers - - 195.83.66.24 - 29/05/2012 18h27. © Editions de Minuit

Document téléchargé depuis www.cairn.info - univ_poitiers - - 195.83.66.24 - 29/05/2012 18h27. © Editions de Minuit

http://www.cairn.info/revue-critique-2012-5-page-401.htm

Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Beaud Olivier, « Quand un juriste explique et déconstruit l'État », Critique, 2012/5 n° 880, p. 401-410.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Editions de Minuit. © Editions de Minuit. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

66.. Théorie que l’on pourrait aussi bien appeler « théorie des contraintes » car Michel Troper a ajouté le correctif des contraintes à la doctrine selon laquelle le créateur du droit est l’interprète du droit.66. Voir dans ce même numéro l’article de Fabien Jobard. de la norme. PUF coll.cairn. en 1. Michel Troper fait sienne une conception du droit que l’on peut qualifier de « positiviste » au sens.. « Léviathan ». il succède à Pour une théorie juridique de l’État (1994) et La Théorie du droit. © Editions de Minuit } Paris. au premier chef. « L État.83. de pensée juridique fondée sur une épistémologie positiviste. l’État (2001).29/05/2012 18h27. démontre à quel point on ne saurait penser l’État sans recourir au droit. mais n’évoque presque aucun juriste. Il a. L œuvre ’ de Michel Troper.info . Document téléchargé depuis www. 2.29/05/2012 18h27. le droit. le droit constitutionnel et la théorie du droit. 2011. Le Droit et La Nécessité est le troisième volume qu’il publie dans la prestigieuse collection « Léviathan » : composé d’un ensemble imposant d’articles. un juriste de droit public dont la double spécialité. l’ouvrage posthume issu d’un de ses cours au Collège de France 1. non trivial.info .24 . .24 . © Editions de Minuit . ’ de l’appareil à l’apparat ».195. D’un (fort) volume à l’autre. 304 p. l’État se révèle à chaque fois comme un élément central de sa réflexion sur le droit. Document téléchargé depuis www.Quand un juriste explique et déconstruit l’État Michel Troper Le Droit et la Nécessité Dans Penser l’État.univ_poitiers . N’est­ce pas étonnant quand on songe que l’État reste.cairn.83. Pierre Bourdieu se réfère à nombre d’auteurs. l’a conduit à devenir le chef de file d’un courant dénommé « théorie réaliste de l’interprétation » (TRI 2).195.univ_poitiers . un concept juridique ? Penser l’État sans faire le détour par le droit semble décidément étrange et témoigne d’une certaine cécité française à la culture juridique.

un engagement qui se situe explicitement dans la lignée de Hans Kelsen.univ_poitiers .29/05/2012 18h27. mais aussi à rectifier les idées du célèbre pen­ seur autrichien. Dans le chapitre relatif au rapport entre « théorie sociolo­ gique et théorie juridique de l’État ». peut attribuer une telle légitimité à la contrainte. seul l’État... le monopole de la violence légitime qui caractérise l’État (selon Weber) a pour particularité de se fonder sur une violence posée comme « légitime » . par Charles Eisenmann. fondée sur un rapport de domination.univ_poitiers .66.66. Il en résulte que l’originalité de Weber disparaît aux yeux du juriste car « revendiquer le monopole de la contrainte légi­ time. © Editions de Minuit effet. 67). Michel Troper reprend à son compte la critique adressée par Kelsen à Max Weber selon laquelle la conception sociologique de l’État.info . toujours revendiqué. approche qui se situe aussi dans le prolongement de certains courants contemporains de la doctrine italienne du droit. en France.24 . Autrement dit.cairn. le fondateur de l’École de Vienne et du normativisme (perspective illustrée. Mais il serait réducteur de voir simplement en Troper un épigone des thèses de Hans Kelsen car une grande partie de son œuvre de théoricien du droit a consisté non seulement à approfondir.402 CRITIQUE L État vu par un théoricien positiviste du droit ’ On y retrouve d’abord la revendication de primauté qu’élèvent les juristes quand ils entendent parler de l’État. Document téléchargé depuis www. © Editions de Minuit .83.83.195. Weber ne s’écarte donc guère de la définition classique des juristes qui appellent État une organisation qui exerce sur une certaine population et sur un certain territoire une puissance souve­ raine » (p. en tant que catégorie juri­ dique. À partir de Droit et Nécessité. suppose nécessairement l’existence d’un concept juridique de l’État.info . dès lors. Sur ce point précis.195. on peut tenter de dégager la conception de l’État que se fait un théoricien positiviste du droit. en tant que théoricien du droit.cairn. Troper infléchit la version kelsé­ nienne en proposant la thèse singulière selon laquelle « la théorie du droit est une sociologie de l’État en tant qu’elle donne une description de l’État comme système de réparti­ Document téléchargé depuis www.29/05/2012 18h27. le directeur de la thèse de Troper sur la séparation des pou­ voirs). Le sociologue ne peut pas arracher l’État au droit qui le constitue et l’organise.24 . c’est tout simplement s’affirmer souverain.

univ_poitiers .univ_poitiers . en un certain sens. Celle­ci devient une métathéorie qui vise à étudier le droit « comme une forme particulière de discours visant à justifier les décisions. Certes. En d’autres termes. 69). afin notamment de pouvoir rendre compte causalement du droit.QUA ND UN JU RIST E E XP LIQ U E … 403 Document téléchargé depuis www.29/05/2012 18h27.66. c’est­à­dire par la décentralisation.195. ni par cette autre idée que le juriste aurait pour tâche de rendre compte causalement du droit . caractérisée par la hiérarchie des normes. et la pro­ duction par l’État de sa propre légitimité.83. Autrement dit. Le chapitre sur « la souveraineté impres­ criptible et inaliénable » dément à sa façon cette assertion d’un « État en crise » ou d’une « crise de la souveraineté » résultant notamment de la construction de l’Europe. la technique juridique à l’œuvre dans l’État moderne. « le concept de souveraineté est intact » (p. elle est multiple et il existerait quatre concepts de souveraineté ..info .cairn.24 . On peut ne pas être entièrement convaincu par l’idée que la hiérarchie des normes serait le meilleur moyen de décrire sociologique­ ment l’État. confèrent au juriste des moyens de décrire. ou un pouvoir empirique. 98). mais quel que soit le concept retenu.. le juriste un peu lucide ne partage pas la thèse du dépassement de l’État. c’est au terme d’un raisonnement très particulier que l’auteur conclut ce chapitre en observant que. en quelque sorte sociologiquement. la forme étatique. aucun Document téléchargé depuis www.29/05/2012 18h27. L inflexion de cette ’ théorie positiviste du droit revient à déplacer l’objet de celle­ ci de la norme au discours de justification.66.cairn. Pour lui. la souveraineté n’est pas une. Pour effectuer une telle démonstration. On lit en effet souvent que l’État serait menacé par « en haut » – la globalisation ou l’in­ tégration européenne – et par « en bas ». © Editions de Minuit . c’est­à­dire comme une forme d’exercice du pouvoir » (4e de couverture). « L État est toujours bien vivant : il n’est pas moribond » : ’ telle pourrait être la seconde leçon contenue dans cet ouvrage. que le juriste serait capable de décrire. Cette inclusion de la légitimité dans le champ de la théorie du droit est une des principales conséquences du renversement quasi copernicien de la théorie du droit pro­ posée par l’auteur. © Editions de Minuit tion du pouvoir et comme mode de légitimation » (p. mais l’essen­ tiel pour notre propos est de souligner cette revendication du juriste estimant qu’il est le mieux placé pour décrire et expliquer l’État. il rejette l’idée classique selon laquelle la souveraineté serait une substance.195.24 .83.info . ou encore une propriété objective et distinctive de l’État.

univ_poitiers .cairn.info .info . le caractère démocratique du processus de décision au sein de l’Union européenne est tout à fait indifférent (p. Un État est et reste un État même si.univ_poitiers .66. Il y aurait beaucoup à dire sur cette thèse du maintien intégral de la souveraineté dans l’actuel contexte européen. entre substance et exercice du pouvoir – de sorte qu’il peut affirmer 3..195. il ne l’a pas moins perdue. 126. © Editions de Minuit si un État a réellement perdu sa souveraineté. scolastique. sans qu’une autre l’acquière. 1999 .cairn.404 CRITIQUE d’entre eux ne serait remis en cause par la construction euro­ péenne. mais plutôt comme la virginité : une personne peut la perdre. Law.83. en tant que juriste théori­ cien. On peut estimer que cette perte est regret­ table ou heureuse. En effet. d’une cer­ taine dose d’irréalisme. Oxford University Press. la souveraineté n’est pas comme la propriété. Document téléchargé depuis www. il devient autocratique. 79). Oxford. ou vice versa. Document téléchargé depuis www. qu’il l’ait perdue au profit d’une instance démocratique ou d’une instance non démo­ cratique. de démocratique. thèse que l’on peut taxer.83. Troper se trouve p. Plutôt que de résumer sur ce point la démonstration de Michel Troper.195.29/05/2012 18h27. c’est seulement de savoir si « l’ensemble de prérogatives juridiques » (autre définition qu’il donne de la souveraineté) affecté à l’État reste ou non attaché à cet État : peu importe la manière dont est distribué l’exercice de ces pouvoirs juridiques. l’argumentation de Michel Troper est arc­boutée sur la distinction entre le pouvoir et son exercice – qui ressemble fort à celle. que la démocratie est une forme de gouvernement et que l’État est indifférent à toute forme de gouvernement. State and Nation in the European Commonwealth.. ce qui compte lorsqu’on analyse la souveraineté. selon les mots de MacCormick 3. © Editions de Minuit Une telle citation illustre le raisonnement du juriste positi­ viste qui entend prohiber tout jugement de valeur dans la démarche juridique : bien que profondément démocrate en tant que citoyen. De même.24 . mais lorsqu’on cherche seulement à établir si la perte a eu lieu. .66.29/05/2012 18h27. Neil MacCormick est l’auteur de Questioning Sovereignty. D’ailleurs. sans excès polémique.24 . le passage évoqué par M. Troper estime. on relèvera d’abord la façon dont il balaie l’ob­ jection du déficit démocratique qui lui semble un argument parasite dans ce débat sur la souveraineté et l’Europe. En effet.

89). Dans les deux cas. alors même qu’ils ont perdu la prérogative régalienne de battre monnaie (ils l’exercent conjointement depuis le traité de Maastricht). il est difficile d’affirmer que « ce pouvoir ne se perd pas lorsque ses compétences sont confiées à d’autres » (p. Document téléchargé depuis www. Pour prouver que les États membres auraient gardé le dernier mot.195. les États demeureraient souverains. ici fondée sur le pouvoir de conclure l’acte juridique (le traité) peut permettre de résoudre un problème juridique 4. alors même qu’il a confié l’exercice de ces pou­ voirs à un tiers (à savoir les représentants de l’Union euro­ péenne).66.cairn.info . selon lequel les États restent « maîtres des traités » (Herren der Verträge) dans la mesure où ils décident seuls de ratifier ou non la modification des traités. Bref.195.66. © Editions de Minuit que l’État membre de l’Union européenne conserve sa sou­ veraineté parce qu’il conserve la détention des prérogatives juridiques. cette ultima ratio. l’Union européenne repose sur des traités internationaux qui sont l’expression même de la « souveraineté des États ».24 .83.29/05/2012 18h27. donc leur souveraineté. avec d’autres éminents juristes (René Capitant. ce qui vaudrait notamment pour le pouvoir de battre monnaie.info . © Editions de Minuit . démontrerait que la souveraineté est inaliénable et reste aux mains de ces États. Quand on voit pourtant la manière dont la crise des dettes souveraines est non pas réglée.24 . qui consisterait pour les États membres à sortir de l’Union européenne. Autrement dit. on a du mal à adhérer complètement à cette thèse d’un maintien inté­ gral de la souveraineté qui fait bon marché du fonctionnement effectif de l’Union. Or. et ressemble ’ au fameux argument de Dieter Grimm dans la controverse relative à l’existence d’une « constitution européenne »...univ_poitiers .29/05/2012 18h27. de sorte que ces derniers peuvent toujours « résoudre » le contrat (le traité est juridiquement un contrat d’une nature spéciale) en se conformant à ses dispositions.cairn. Mais on voit bien comment une analyse formelle du droit. L argument est juridiquement rigoureux. dénon­ ciation ou modification des traités. Michel Troper invoque le pouvoir que détient chaque État de dénoncer les traités européens.83.univ_poitiers . mais « régie ». On notera en passant que Charles Eisenmann avait pourtant développé une argumentation très différente au moment du débat sur la constitutionnalité de la Communauté européenne de défense (CED) : il avait plaidé.QUA ND UN JU RIST E E XP LIQ U E … 405 4. Georges Document téléchargé depuis www.

la cause selon laquelle. non pas une loi ratifiant le traité. En effet. C’est particulièrement visible dans le chapitre au titre suggestif « L état d’exception ’ qui n’a rien d’exceptionnel ». prérogative profondément régalienne.29/05/2012 18h27. On songera ici à l’article 16 Burdeau). applicables pour deux types de situations différentes et l’état d’exception n’a rien d’excep­ tionnel » (p. de sorte que la Constitution était implicitement modifiée et qu’il fallait donc. révélateur de ce qu’on peut appe­ ler une façon libérale de penser l’État. la nécessité de déroger au droit. l’état d’exception « constitue toujours la mise en œuvre d’un régime juridique que l’on substitue à un autre. qui fait pendant à la défense de l’État de droit. indirec­ tement. © Editions de Minuit Document téléchargé depuis www.406 CRITIQUE Un État sans pathos de l’État La filiation entre Hans Kelsen et Michel Troper apparaît le plus nettement dans son souci constant de démythifier le pouvoir et de démasquer les idéologies servant à justifier le pouvoir ou le renforcement du pouvoir.195. écrit­il. Plus précisément. mais l’état d’exception est la situation qui fait l’objet de règles sur l’état d’exception » (p.cairn. du Seuil. Michel Troper dissout brillamment ce « double paradoxe » en rappelant notamment que la suspension du droit est ici uniquement partielle et en considérant que le régime de l’état d’exception révèle seule­ ment l’existence d’une double légalité. Là où Carl Schmitt invoque l’urgence. pour autoriser un tel changement.. c’est qu’il « y a deux séries de règles de droit. C’est donc toujours le droit qui contrôle la situation. celles de Carl Schmitt sur lesquelles elles reposent.66. en raison d’un trouble majeur à l’ordre public. les signataires de ce traité avaient porté atteinte à la substance de la souveraineté de l’État français. Troper inverse habilement l’argumentation : « il n’y a pas un état d’exception. conformément à une norme juridique supérieure » (p. 102). © Editions de Minuit .cairn.24 .195.29/05/2012 18h27. Il entend ici dénoncer le pathos de l’exception portée à son comble par Agamben prétendant que l’exception deviendrait la règle dans les démocraties occidentales et qu’elle serait une suspension prévue par le droit.66. puis des règles pour le régir. en mettant en commun la fonction militaire.univ_poitiers . 109).info . ce que révèle le cas ou la situation d’exception. Document téléchargé depuis www. dont le grand talent critique ne fait pas le moindre charme de ses écrits. 2004) et.24 . de laminer les thèses énoncées par Giorgio Agam­ ben dans État d’exception (Éd.83.83. 105). mais une révision de la Constitution.univ_poitiers .info . C’est l’occasion pour Michel Troper..

Troper se sort de ce voisinage dangereux en considérant qu’un tel état d’exception est prévu par le droit « conformément à une norme juridique supérieure ».24 .univ_poitiers .66. Rien de bien nouveau par rapport au discours de Kelsen. conformément à la fameuse pyramide des normes.195. diront les connaisseurs. « une seconde constitution maté­ rielle pour temps de crise » (p. Ce qu’on veut Document téléchargé depuis www. Celle­ci fonc­ tionne d’abord comme une opération technique qui sert à expliquer la manière dont les normes s’emboîtent les unes aux autres.66.cairn. comme si le droit lui­même pouvait.24 .. 107).29/05/2012 18h27.info . Troper invoque l’argument d’après lequel un tel problème se réduit à un pro­ blème de compétence : est « état d’exception » la situation ainsi définie par l’interprète du droit.cairn. Il reste cependant une interrogation. On trouve à son sommet une Constitution qui n’est fondée sur aucune norme de droit positif : sur elle repose néanmoins la loi sur laquelle se fondent les décrets ainsi que tous les textes réglementaires sur lesquels repose enfin une décision individuelle.29/05/2012 18h27.. Mais la véritable difficulté du cas d’exception ne surgit­elle pas lorsque l’on ne constate justement aucune norme supérieure qui le prévoie. l’une des maximes les plus fameuses dans l’opus de Schmitt. Mais au sein du projet méthodologique de la métathéorie du droit. « Est souverain celui qui décide de l’état d’exception » constitue.univ_poitiers . Document téléchargé depuis www. © Editions de Minuit de la Constitution de 1958 qui représente une suspension partielle de la constitution. Un tel raisonnement semble alors « flirter » dangereusement avec celui du déci­ sionnisme schmittien.83. © Editions de Minuit . Troper prétend régler la question de l’état d’exception sans se référer à l’État et à sa défense.info .QUA ND UN JU RIST E E XP LIQ U E … 407 La hiérarchie des normes Un des aspects les plus frappants de ce troisième recueil est la place centrale qu’occupe dans la configuration institu­ tionnelle de l’État la hiérarchie des normes. autoréférentiel­ lement.195. résoudre le problème que pose ce cas atypique de la suspension de la Constitution. la hiérarchie des normes occupe une place centrale en tant que discours de légitimité que le droit produit mécaniquement. en effet.83. c’est­à­dire dans le silence de la loi ou de la Constitution ? N’est­ce pas à ce moment­ là que surgit immanquablement l’argument de la nécessité de défendre l’État ? En somme.

Paris. par exemple. il y a bien longtemps.24 .29/05/2012 18h27.info . Mais une telle perspective. la liberté. largement commandée par la place prédominante accordée à la hiérarchie des normes – le contrôle de constitutionna­ lité des lois est la technique permettant de garantir cette hié­ rarchie – a pour effet de relativiser ou de minorer d’autres aspects fondamentaux de l’État.24 .univ_poitiers .info .29/05/2012 18h27.univ_poitiers . un vibrant plaidoyer intitulé Réinventer le Parlement (avec Pierre Birnbaum et Francis Hamon). il retombe sur la hiérarchie des normes qui joue désormais le rôle d’un discours de justification du pouvoir. cet État tel qu’il nous est décrit Document téléchargé depuis www. Il est frappant de voir que les institutions politiques et les mécanismes constitutionnels examinés dans ce livre se réfèrent essentiellement à la justice constitutionnelle et au pouvoir judiciaire et plus spécifiquement à ce qu’on appelle le contrôle juridictionnel de constitutionnalité des lois (nommé judicial review aux États­Unis). On ne trouve.cairn. se trouve aussi passé sous silence.. 58) de sorte que vers quelque endroit que le juriste tourne son regard – les droits fondamentaux. du moins de l’État français. © Editions de Minuit . © Editions de Minuit suggérer ici. En d’autres termes. de la prééminence du pouvoir exécutif et du progressif effacement du pouvoir parlementaire 5 . dans cet ouvrage. de rendre compte (de justifier ?) l’État de droit.195. le pouvoir important de l’Admi­ nistration. c’est qu’à lire plusieurs passages de ce livre. 1978. On peut inter­ préter cette idée comme étant la façon pour un positiviste. Document téléchargé depuis www. Michel Troper a pourtant publié. les techniques de garantie de ces droits. tout se passe comme si le thème de la souveraineté.408 CRITIQUE 5. aucune analyse du fonctionnement effectif de la Ve République.66.. essentiel en France. Ce point mériterait de plus amples déve­ loppements. Flammarion. mais on peut en douter.83. celle­ci « a sécrété la doctrine de l’État de droit » (p. pièce struc­ turante du discours sur l’État. en particulier le contrôle de constitutionnalité des lois (thème auquel l’auteur consacre plusieurs chapitres) –.cairn. était désormais remplacé par celui de la hiérarchie des normes. La question demeure néanmoins de savoir s’il importe de hisser cette théorie de la hiérarchie des normes au rang d’explication première de l’État.66. qui renonce au pathos du jusnaturalisme. d’un État libéral. dans la mesure où cela revient à reléguer en dehors de la question de l’État certaines questions centrales de son organisation et de son fonction­ nement. Selon Troper.83.195.

nous explique l’auteur. Le fait est que dans ce livre. Voir O.66. et.24 . Le pouvoir institutionnalisé. Rosenfeld et A. d’autre part.info . dans M.. Or l’une des spécificités de la construction intellectuelle de l’État en Europe continentale 6 réside dans cette étonnante faculté à « objectiver » le pouvoir qui n’appar­ tient pas à des individus : les gouvernants sont censés exer­ cer un pouvoir et des compétences qui leur sont attribués par l’État. 68).info . et qu’il néglige quelque peu le thème de l’État comme institution. c’est seulement en passant que Michel Troper évoque une question cruciale. suppose.. Document téléchargé depuis www. de détacher la réflexion de théorie constitutionnelle des pro­ blèmes juridiques les plus vifs suscités par l’examen de la pratique constitutionnelle (au sens de pratique non juridic­ tionnelle).66.cairn.83. et à travers son histoire très largement « judiciaire » et « doctrinale ». En outre.univ_poitiers . En outre. Beaud. opposé au droit privé.195. d’un État stricto sensu qui serait la personne juridique étatique pensée comme une sorte de sujet de droit. qui est le propre du pouvoir de l’État. définit un régime juridique grâce auquel l’État n’est pas assujetti aux mêmes règles que les personnes privées. © Editions de Minuit à travers le prisme de la hiérarchie des normes et de la jus­ tice constitutionnelle. d’une part. comme du reste dans les deux précédents. il faut. Tro­ per n’étudie pas spécifiquement cette question de la person­ nalité juridique.cairn. le droit public. se trouve dès lors pensé comme un pouvoir Document téléchargé depuis www.29/05/2012 18h27.83. c’est bien parce qu’il est « différent » que les juristes ont inventé un domaine spécifique.29/05/2012 18h27.195. Une telle distinction suppose de distinguer l’État lato sensu. mais à une personne morale instituée au sein de cet ordre » (p. d’effec­ tuer un cloisonnement que l’on peut estimer trop rigide entre droit constitutionnel et droit administratif et entre histoire constitutionnelle et histoire administrative. « Conceptions of the State ». il est également étonnant de constater que Tro­ per élude le problème de savoir si l’État est un sujet de droit comme les autres. Quand le juge administratif (le Conseil d’État par exemple) estime l’État responsable d’un dommage qu’il a causé. Oxford University Press.univ_poitiers .). © Editions de Minuit . Sajó (éd. The Oxford Handbook of Comparative Constitutional Law. Or.QUA ND UN JU RIST E E XP LIQ U E … 409 6. à savoir la nature juridique de l’État. Oxford. consi­ dérer alors que « ce n’est pas à l’ordre juridique envisagé globalement qu’il impute cette responsabilité. 2012. qui.24 .

Ces ques­ tions décisives ne se trouvent guère abordées ici.410 CRITIQUE Olivier beaud Document téléchargé depuis www..univ_poitiers .83. l’État russe d’aujourd’hui a­t­il dû rembourser.195. Le Droit et la Nécessité illustre. incarnant la perpétuité du pouvoir.66. indifférent à la succession des formes de régimes politiques différents. On peut d’ailleurs se demander si Max Weber aurait pu produire sa sociologie du droit ainsi que sa sociologie de l’État s’il n’avait pu.cairn. Elles font pourtant bien partie de la théorie générale de l’État.cairn. © Editions de Minuit .195.info . Document téléchargé depuis www.univ_poitiers .83. par exemple..29/05/2012 18h27.24 . certes avec des sommes ridicules. l’une des manières dont les juristes pensent aujourd’hui l’État même si.info . précisément.66. pour paraphraser une formule de Jean Carbonnier. on trouve plus d’une définition de l’État dans la maison du droit… Une chose n’est pas moins certaine : il n’est pas inu­ tile pour les non­juristes d’étudier la conception juridique de l’État.24 . reste le titulaire de l’obligation et des droits.29/05/2012 18h27. réfléchir à l’écart entre ce qu’il connaissait intimement du droit de son époque – à savoir la grande dogmatique juridique du droit privé alle­ mand et de l’Allgemeine Staatslehre (théorie générale de l’État) telle qu’il a pu l’étudier à travers son analyse de la personnalité morale des sociétés commerciales et de la cor­ poration étatique – et ce qu’il voulait construire. Pourquoi. les créances détenues par les héritiers des titulaires des fameux « emprunts russes » ? Les juristes expli­ queront que l’État. un siècle après sa répu­ diation des dettes par le gouvernement bolchévique. © Editions de Minuit perpétuel dans le seul but de résoudre des problèmes très pratiques. on l’a compris. à savoir une véritable sociologie du pouvoir politique.