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Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS

Patrick Weil : "Il faut passer à l'action au lieu de se


contenter de symboles !"
LE MONDE | 17.12.08 | 15h40 • Mis à jour le 17.12.08 | 19h59

atrick Weil, vous êtes directeur de recherche au CNRS, auteur de "La


République et sa diversité" (Le Seuil, 2005) et de "Liberté, égalité,
discriminations" (Grasset, 2008). Faut-il inscrire la discrimination positive
dans le préambule de la Constitution ?

Non, je n'y suis pas favorable. En France, les seuls moments où l'on a distingué les races,
les ethnies ou les religions, c'était pendant l'esclavage, la colonisation et le régime de
Vichy.
La République a donc, en réaction, affirmé l'égalité devant la loi de tous les citoyens
"sans distinction d'origine, de race ou de religion", comme le précise la Constitution. Le
préambule s'inscrit dans notre histoire nationale, il reprend la Déclaration des droits de
l'homme et du citoyen de 1789 et proclame des valeurs fondamentales : si l'on y touche,
on risque de provoquer des débats interminables qui paralyseront toute politique en
faveur de la diversité pendant des années. Se lancer dans une réforme constitutionnelle,
c'est choisir de diviser le pays alors que l'on peut lutter dès aujourd'hui contre les
discriminations dans le cadre constitutionnel existant. La discrimination positive ne
figure d'ailleurs pas dans la Constitution américaine, dont certains veulent s'inspirer : la
Cour suprême a juste validé cette politique en la soumettant à de très strictes conditions
puisqu'elle porte atteinte au principe d'égalité individuelle devant la loi.
Que pensez-vous des mesures annoncées par Nicolas Sarkozy ?
Je trouve qu'elles sont un peu timides. Expérimenter le CV anonyme dans une centaine
d'entreprises, ce n'est que commencer à appliquer une disposition qui est dans la loi
depuis 2006. Quant aux internats d'excellence et aux 30 % de boursiers dans les classes
préparatoires, ce sera positif pour les individus qui en bénéficieront.
Mais, ajouté aux "assouplissements" de la carte scolaire, cela risque d'accentuer de façon
intolérable les inégalités entre établissements en vidant les lycées défavorisés de leurs
meilleurs éléments.
Mieux vaudrait s'inspirer des "percentages plans" que les Américains ont mis en place au
Texas ou en Floride : ils permettent aux meilleurs élèves de chaque lycée, quel que soit
leur niveau, d'avoir accès aux universités d'Etat, qui sont très sélectives. Ils produisent de
la diversité géographique, sociale et ethnique. Pourquoi ne pas appliquer ce système, en
France, dans les établissements qui sélectionnent à la sortie du bac comme les prépas, les
IUT ou les instituts d'études politiques ? On pourrait également modifier voire supprimer
les épreuves des concours les plus discriminantes comme la culture générale et, surtout,
les langues vivantes : la culture générale parce qu'elle fait appel à des notions que l'on
apprend dans les milieux favorisés et les langues vivantes parce qu'il n'y a pas meilleur
apprentissage que les séjours à l'étranger, qui ne sont pas accessibles aux milieux
populaires. Il faut, bien sûr, maîtriser les langues mais il faut les apprendre au cours de
sa formation, et non être sélectionné sur cette base. Il faudrait aussi que dans les
concours de la fonction publique et des grandes écoles, le coût des oraux soit pris en
charge : quand vous êtes admissibles et que vous habitez La Réunion ou même Nice, il est
très coûteux de venir passer quelques jours à Paris pour passer un oral.
Pour moi, la priorité, c'est de produire beaucoup plus de données qu'on ne le fait
actuellement dans l'éducation nationale ou les entreprises. Les statistiques publiques
ethniques sont certes interdites mais il est légal de demander le lieu de naissance ou la
nationalité des parents, alors faisons-le! Cela permettrait de faire des comparaisons, de
mettre à jour des discriminations et de construire des politiques publiques ou
d'entreprises qui corrigent ces inégalités. Arrêtons donc de débattre sur le changement de
la Constitution : il faut passer à l'action au lieu de se contenter de symboles!
Quelle est l'ampleur des discriminations en France ?
Les études montrent que les discriminations à l'école sont plus sociales et géographiques
qu'ethniques, mais que c'est l'inverse sur le marché du travail, notamment dans le secteur
privé.
En 2004, Jean-François Amadieu, qui dirige l'Observatoire des discriminations, a envoyé
plus de 1800 curriculum vitae concernant des postes de commerciaux pour lesquels il a
obtenu 258 réponses. A CV identique, l'homme blanc portant un nom français et résidant
à Paris était convoqué à 75 entretiens d'embauche, le même résidant au Val-Fourré, à
Mantes-la-Jolie, n'en obtenait que 45 et pour celui qui portait un nom à consonance
marocaine, le nombre d'entretiens tombait à 14… Dans l'entreprise, les discriminations se
poursuivent : à diplôme de l'enseignement supérieur égal, seuls 11% des jeunes d'origine
algérienne âgés de 25 à 33 ans sont cadres alors que 46% des jeunes d'origine française le
sont.

Propos recueillis par Anne Chemin