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Marcel Gauchet

La Gauche est en crise partout en Europe


Université d’été des Gracques,
Paris, 7 septembre 2008

Je ne suppose pas que vous avez fait appel à moi en tant que démagogue préposé à chauffer
la salle et à galvaniser les énergies. « Nous sommes les meilleurs », « L’avenir est a nous »,…
Vous avez déjà entendu cela assez souvent pour que je ne le répète pas. Je n’ai
malheureusement à vous entretenir que de choses assez déprimantes.

La gauche va mal. Je ne vous apprends rien. Vos chances de vous faire entendre du parti
socialiste sont minces, vous le savez. Ce que vous avez peut-être moins, c’est à quel point
vous n’êtes pas bien portant. Je ne m’excepte pas du diagnostic. Je me l’applique. En effet, les
chances de faire entendre un discours comme celui qui s’exprimera ici dans sa diversité dans
la société française aujourd’hui sont, inutiles de nous aveugler sur ce point, à peu près nulles.
Je parlerai le langage de la franchise médicale renforcé par l’exigence de franchise amicale.
Nous sommes devant une montagne à gravir et la première des tâches politiques aujourd’hui
est de prendre la mesure de son escarpement. Des idées, oui, mais la première doit être de
regarder la réalité en face.

Nous avons à réfléchir sur les raisons qui rendent la situation de la gauche si problématique
en profondeur partout en Europe et pas seulement en France – même si nous sommes
naturellement plus sensibles à sa situation. Je dis bien la gauche dans TOUTES ses
composantes, aussi bien modérées que radicales.
Dans les années 1970, la gauche a connu un premier grand choc : la disparition – je souligne
disparition – de l’idée de révolution. Cela a donné un second souffle et une nouvelle
respectabilité à son aile réformiste et social-démocrate. Mais, cette gauche réformiste et
social-démocrate est rattrapée à son tour par l’histoire. Elle est sous le coup d’un second
grand choc : l’ébranlement de la perspective réformiste. Non pas le fait des réformes, bien sûr.
Il n’est plus question que de cela. La droite aussi est réformiste et c’est justement le problème.
Où est le réformisme de gauche quand le mouvement passe à droite ? C’est cette conjoncture
qu’il nous faut éclaircir sauf de quoi nous sommes menacés de barboter pour une ou deux
décennies dans un marécage. C’est un scénario des plus plausible, j’essaierai d’expliquer
pourquoi. Nous sommes en tout les cas devant une longue marche et une reconstruction de
grande ampleur. La mue du monde va contre la gauche. Il faut comprendre pourquoi. La
gauche est obligée de se redéfinir radicalement pour redevenir audible dans des sociétés où
elle occupe une place qui ne sera pas contestée mais où sa capacité d’incarner un espoir ou un
horizon est en train de s’étioler à grande vitesse. C’est à cette effort que je voudrai, très
modestement, contribuer.

Pourquoi la gauche européenne – je dis bien européenne et pas française – est-elle en si


mauvaise posture sur le fond ?

Le pire est qu’elle tend à l’ignorer parce qu’il y a un paradoxe dans sa situation. Ce ne sont
pas les orientations de la gauche réformiste qui sont en causes. Ce ne sont pas les finalités
qu’elle se propose. Ce ne sont pas les valeurs qui la guident. Ces finalités, ces orientations,
ces valeurs sont majoritaires dans les sociétés européennes. Moralement, culturellement,
intellectuellement, c’est toujours la gauche qui donne le ton des sociétés européennes

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aujourd’hui et c’est ce qui la trompe. C’est ce qui la rend si volontiers aveugle à ses faiblesses
politiques. Le scénario qui risque d’être dominant en Europe dans la période qui vient c’est
celui d’une droite libérale intelligente, gouvernant en préemptant par triangulation les
politiques de centre-gauche qui la dérangent le moins, en face d’une gauche ne comprenant
pas ses échecs à répétition. Une politique de gauche dans ses fins conduite par la droite dans
les moyens. Voilà, au fond, le point d’équilibre idéal des électorat européens d’aujourd’hui.
Pour faire une politique de gauche mieux vaut faire confiance à la droite, la gauche ne sachant
pas conduire sa propre politique. Je me permets de vous renvoyer sur cette conjoncture
politique à un excellent article d’Ernst Hillebrand, représentant la fondation Friedrich-Ebert-
Stiftung à Paris, qui paraît dans une revue que je connais bien, dans le prochain numéro du
Débat (n°151, septembre-octobre 2008), qui s’appelle « L’inéluctable réorientation de la
gauche européenne » et qui, sur cette conjoncture, apporte toutes les lumières souhaitables.

Ce qui fait problème à gauche, ce ne sont pas les finalités, les orientations, ce sont les
moyens. La gauche n’a plus aucune analyse efficace de la société telle qu’elle va. Elle n’a pas
de perspective historique à proposer et du coup elle n’est plus crédible sur le terrain des
leviers et des moyens d’action concrets. Voilà le déficit fondamental dont elle souffre. Les
valeurs, c’est très bien. Encore faut-il avoir à proposer une vue plausible des conditions et des
voies dans lesquelles ces valeurs peuvent s’incarner. Dans l’autre sens d’ailleurs, le
réformisme n’a de sens, dans sa prudence et son réalisme, que s’il s’inscrit dans une
perspective d’ensemble. Il retombe autrement dans l’ornière de l’opportunisme à courte vue.
La gauche est le parti du mouvement ou n’est pas. Or aujourd’hui, le mouvement, elle le
subie. Elle ne le conduit pas. Pas de n’importe quel mouvement, bien entendu, maintenant que
la droite est, elle aussi, le parti du mouvement. Voilà la grande nouveauté historique. Le
mouvement de droite, pour le dire très sommairement, c’est plus de la même chose. Le
mouvement de gauche est mouvement vers autre chose mais il s’agit de nommer cet autre
chose quand ce n’est plus le collectivisme, l’association généralisée, la réconciliation sociale
générale…Et cela ne suffit pas. Encore faut-il dire par quelles voies historiques on va aller
vers cet autre chose. C’est sur ce terrain que le bât blesse pour la gauche européenne.

La gauche européenne vivait depuis le XIXe siècle sur un rente de situation. Elle avait
le mouvement de l’histoire pour elle. Il était admis communément - et tout semblait ratifier ce
pronostic – que l’histoire allait globalement vers le progrès, c’est-à-dire vers plus de raison
dans le fonctionnement des sociétés, vers plus de liberté pour les individus, vers plus d’égalité
entre ces individus, vers plus de prospérité et de bien-être pour tous et vers plus de justice. Il y
avait eu au XIXe siècle un grand moment de perplexité devant la révolution industrielle et
l’avènement du capitalisme avec leurs effets sociaux terribles bien connus. Toutefois, on
s’était vite convaincu dans le parti du progrès que ce redoutable capitalisme allait pour finir
dans le même sens parce qu’il conduisait vers le socialisme d’une manière ou d’une autre.
Avec divers façons de le comprendre, le capitalisme allait en tout cas vers une forme de
société caractérisée par la maîtrise consciente de l’économie parce que, fondamentalement,
c’est cela la gauche dans son identité historique au sein des sociétés européenne. C’est le parti
des Lumières. Il est bâti autour de l’idée que l’histoire pousse vers une plus grande maîtrise
consciente du fonctionnement des sociétés qui va permettre une plus grande justice dans leur
organisation. Les deux présupposés fondamentaux de la pensée de gauche telle que nous en
héritons sont
1°) qu’il est possible de comprendre la dynamique des sociétés et de tracer une perspective
sur cette base
2°) que sur cette base, il est possible de façonner un ordre volontaire des sociétés.

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Dans cette perspective, sur un certain plan, la gauche a gagné historiquement. Nous
sommes dans des sociétés de gauche. La gauche a accompagné la gestation des sociétés
modernes dans leur première phase caractérisée par la lutte contre les principes réactionnaires
et passéistes ou traditionnels. Ces principes réactionnaire et traditionnels n’existent
simplement plus. Nous sommes dans des sociétés intégralement modernes. C’est cela aussi la
situation actuelle. Pas seulement la globalisation mais, à côté d’elle, on l’oublie trop au profit
de cette dimension mondiale, la radicalisation interne des principes de la modernité qui, pour
la première fois dans nos sociétés européennes, n’ont plus rien du passé en face d’eux.
Cela change tout pour la gauche qui se retrouve en grande difficulté, si ce n’est
structurellement minoritaire, dans la seconde phase de la modernité où nous entrons. Elle n’a
plus rien a annoncé puisque ce qu’elle annonçait s’est réalisé pour parti. Elle n’a plus le
monopole du mouvement historique. Pire encore, elle n’a plus les moyens de ses ambitions.
Elle n’a plus entre les mains les instruments de gouvernement adaptés au monde tel qu’il se
redessine.

Détaillons un peu plus cette situation. Inutile de vous le dire, son analyse complète
exigerait beaucoup plus de développement que je ne puis en livrer ici. Ce ne sont que des
aperçus que j’espère suggestifs.
Pendant un siècle environ (1880-1980), pour prendre des repères claires, la perspective de
gauche par excellence, héritée des Lumières, celle de la maîtrise consciente de la marche des
communautés humaines, a été dominée par le marxisme révolutionnaire. On allait vers la
maîtrise consciente intégrale des collectivités humaines par la révolution sociale, par le
dépassement du capitalisme et du salariat.
Les réformistes, dans ce contexte, je le rappelle tellement ces choses paraissent loin, étaient
ceux qui, tout en épousant la même idée du but, repoussaient la perspective d’une révolution
violente et préconisaient une évolution graduelle prenant le cadre démocratique pour base.
Dans leur esprit, ces réformes graduelles, qu’on en était venu à dire structurelles - un mot qui
aujourd’hui, vous le remarquerez, est passé de l’autre côté de l’échiquier politique -, étaient
néanmoins d’essence révolutionnaire puisqu’elles étaient destinées à aboutir au même objectif
de maîtrise consciente intégrale. Il faut se souvenir de ces choses pour qui nous semblent si
loin pour avoir la mesure du chemin parcouru dans un temps très court. Car, souvenons-nous
en, c’est encore dans cet état d’esprit que la majorité des socialistes français abordent
l’alternative de 1981. Cette perspective révolutionnaire, qu’on y aille par la violence du parti
d’avant-garde des masses ou qu’on y aille par des réformes de structure graduelles, a été
balayée. Il n’en reste rien, y compris dans la tête de ceux qui continuent à brandir le drapeau
de la révolution devenu purement rhétorique. Personne en fait ne pense plus et ne peut plus
penser dans nos sociétés que leur mouvement les mène de lui-même vers une maîtrise
consciente, systématique et complète de leur organisation et de leur fonctionnement. Ou en
termes plus familiers mais qui font perdre quelque chose à l’idée, vers la réalisation de la
justice dans la liberté.
La gauche européenne s’est remise sans trop de mal, somme toute, de cette déroute de l’idée
révolutionnaire parce qu’elle disposait d’une position de repli non préparée à l’avance mais
qui a fonctionné comme telle sous l’aspect de la version modérée de l’idée révolutionnaire qui
la reconduite vers ses origines. La gauche est redevenue dans les années 1980 partout en
Europe le parti des Lumières qu’elle était avant 1880. Elle a retrouvé le réformisme mais le
réformisme dans un sens complètement différent de celui qu’employait la social-démocratie
dans sa définition historique véritable. La social-démocratie n’est pas moins morte dans
l’opération que le socialisme révolutionnaire. Un exemple très parlant : qu’est-ce donc que le
blairisme sinon purement et simplement le retour de la gauche britannique à l’inspiration du
parti libéral du XIXe siècle en deçà du travaillisme qui ne date, je vous le rappelle, que du

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début du XXe siècle. Cette configuration a pu servir de discours transitoire, qui a donné même
une conjoncture politique faste à ce que Ernst Hillebrand appelle le « centro-technocratisme »
- l’expression me semble assez heureuse. Un « centro-technocratisme » dont l’étoile a
sérieusement pâli et dont on peut même considérer à beaucoup d’égards qu’il correspond
désormais à une période dépassée. Parce que le problème de fond est que cette société
moderne radicalisée, la société de l’hypercapitalisme globalisé, la société des individus, tend à
exclure de ses horizons spontanés toute maîtrise et toute conscience de son fonctionnement.
Elle va droit contre tout les fondamentaux de l’identité historique de la gauche. Cette société
ne croit, pour des raisons très profondes, qu’à la régulation automatique. A ses yeux,
spontanément, la théorie ne sert à rien sinon, au mieux, à des ajustements locaux de
techniciens. Toute perspective de gouvernement d’ensemble est par principe exclu. Il suffit
d’ailleurs de l’évoquer devant des gens qui n’ont aucune conscience politique pour se voir
immédiatement taxé – c’est très significatif – de « totalitarisme ».
C’est pourquoi la droite est comme un poisson dans l’eau dans ce monde qui ne conduit pas
par lui-même vers le socialisme. Le socialisme était du côté de la nécessité historique.
Maintenant, il a à être le parti de la volonté contre la pente naturelle des choses. Une fois la
droite délestée de son moralisme passéiste, elle est le parti naturel de la gestion de la société
comme elle va et telle qu’elle se redessine.
En revanche, la gauche y est profondément malheureuse pour la première raison qu’elle n’a
pas la mesure de cette société et pour la seconde raison qu’elle n’a dans son arsenal aucun
discours permettant d’envisager la modification substantielle de ses rouages. La gauche, par
rapport au monde tel qu’il va, est dans une position réactive ou bien pour vouer ce nouveau
monde aux gémonies – c’est le pseudo-radicalisme qui n’est au fond qu’un moralisme - ou
bien pour lui apporter des remèdes à l’échelle de dysfonctionnements locaux qui n’ont aucune
prise sur son organisation d’ensemble et dont une droite habile peut aisément s’emparer.

La gauche, et surtout la gauche réformiste – la seule aujourd’hui qui ait historiquement un


sens -, est condamnée à remonter la pente et à redevenir le parti de la théorie sociale qu’elle
fut au XIXe siècle. Pas en revenant, naturellement, à Proudhon ou à Pierre Leroux, si
sympathiques qu’ils puissent être par ailleurs - je le regrette pour notre ami Vincent Peillon –
mais dont la capacité de réponse aux problèmes qui sont devant nous me paraît néanmoins
modeste. Tout est à rebâtir en sortant une bonne fois du marxisme et, surtout, de sa version
abâtardie mais omniprésente, hégémonique : l’économisme.
Car cette conjoncture, si difficile qu’elle soit, n’est pas pour autant fatale. La gauche n’est pas
morte. Elle est à refaire à la base. Elle doit se pourvoir pour se faire entendre d’une analyse de
la dynamique sociale contemporaine, de ce qu’implique la société des individus, de ce que
signifie l’économie dans notre monde. Elle doit être en mesure de proposer une image
plausible d’une société plus démocratique dans son fonctionnement et plus juste à tous les
niveaux, y compris au plus petit niveau – la grande infirmité de la gauche, celle-là française.
C’est là que l’imagination réformiste doit se déployer sur la base d’un réalisme social
renouvelé. J’insiste sur le réalisme social car si le réalisme économique est indispensable le
réalisme social l’est tout autant et c’est la grande oubliée des discussions de la gauche. Il
demande de rompre avec l’enfermement technocratique. Le fonctionnement social ne se laisse
pas plus enfermer dans les statistiques économiques que dans des schémas idéologiques
préfabriqués. Si vous attendez des économistes de l’éducation la solution des problèmes de
l’école, changez de métier.

Je voudrais atterrir sur le sujet du jour [Ndlr : Les Français et la mondialisation] qui me
servira d’exemple parce qu’il associe tous les paramètres de la démarche qui me semble la
bonne par rapport aux peurs que suscite la mondialisation.

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Il ne suffit pas de déplorer ces peurs ni de croire qu’on va les dissiper par de la pédagogie. Il
faut les comprendre radicalement – c’est-à-dire à la racine, en général – et ensuite les
comprendre dans leurs aspects français. Le réformisme est la démarche intellectuelle – en
tout cas sa version de gauche, me semble-t-il – qui se préoccupe en priorité de ce qui fait
obstacle à la réforme et de ce qu’il faut réunir comme conditions pour la faire comprendre et
l’accepter. L’infirmité du réformisme français est d’en être très communément incapable
(« Nos réformes sont bonnes donc il n’y a aucune raison pour qu’elles ne s’appliquent pas »).

Les peurs de la mondialisation touchent à quelque chose de très profond et de très juste que
l’économisme technocratique ambiant tend à méconnaître. Le politique est la consistance du
politique mais aussi la consistance historique des communautés humaines. L’économisme
d’aujourd’hui reconduit la cécité du marxisme sur ce point. Il n’y a pas que l’économie dans
la vie. L’économie est un passage indispensable à condition d’en sortir. Les sociétés humaines
sont aussi politiques et historiques. Il serait temps que la gauche s’en rende compte et se mêle
d’en faire la théorie. C’est particulièrement crucial dans le cas qui nous occupe, celui de la
mondialisation. Quelques points en vrac :
C’est l’organisation politique du monde qui permet sa globalisation. Enlevez la structure
politique des sociétés au profit des marchés et vous verrez très vite qu’il n’y aura plus de
globalisation économique possible. La globalisation implique en réalité – c’est là où le
politique est d’autant plus nécessaire – l’exclusion de la perspective d’un gouvernement
mondial sur lequel la gauche entretient si volontiers encore des phantasmes. C’est une vieille
idée. Elle date de la première mondialisation des années 1900 [Ndlr : 1880-1914]. Un monde
qui s’unifie doit avoir un seul gouvernement. L’idée paraît sur le papier extrêmement
séduisante. Et bien, la seconde mondialisation est en train de nous montrer que c’est le
contraire. Dans un monde globalisé, il n’y a pas de gouvernement mondial possible. Cela veut
dire qu’il faut trouver autre chose pour le faire fonctionner dans son unité et sa cohérence.
Nous en sommes très loin.
Le politique, dans le contexte de globalisation, est ce par quoi peut passer la fameuse
régulation jusqu’alors introuvable – il faudrait peut-être se demander pourquoi. C’est dans la
mesure où cette consistance des communautés politiques et historiques est assumée que la
mondialisation peut être acceptée. Il y aura d’autant d’ouvertures possibles des sociétés que
cette ouverture sera politiquement maîtrisée. Nous avons d’ailleurs dans les petits pays
d’Europe du Nord des exemples, sur ce point, qu’on se trompe en réduisant à la « flex-
sécurité ». C’est quelque chose qui va infiniment au-delà. C’est la cohérence politique de la
Suède ou du Danemark qui lui permet d’assurer un degré d’ouverture dont nos sociétés sont
incapables pour des raisons qui sont fondamentalement politiques.

L’Europe est en panne - et un panne qui va durer, ne nous illusionnons pas sur ce point –
parce qu’elle ne comprend pas le politique. S’il y a une exception européenne à l’échelle du
monde, c’est celle-là. L’Europe est le continent de la méconnaissance du politique, ce dont
nos voisins mondiaux s’étonnent et à propos de quoi ils s’interrogent. Soyons pour de bons
mondiaux ! Sortons du provincialisme européen ! Regardons le monde comme il est, avec les
yeux des autres acteurs du monde ! L’Europe est malade de l’ethnocentrisme européen.

Il y a en la matière, on le sait, une exception française. Les peurs de la mondialisation y sont


plus fortes qu’ailleurs. Encore qu’il faille relativiser le diagnostic, et de loin, puisque l’un des
pays les plus hostiles à la mondialisation dans ses opinions, ce sont les Etats-Unis1. Toujours
est-il qu’il y a une relative exception française. Cette exception est-elle inintelligible ?

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Eloi Laurent, « Vers un nouveau protectionnisme américain ? », Le Débat, n°151, septembre-octobre 2008.

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Absolument pas. Elle est, au contraire, limpide. C’est par là qu’il faut commencer. Il faut
commencer par la rendre intelligible.
La mondialisation pose un problème spécial à la société française parce qu’elle prend à
contre-pied sur à peu près tous les paramètres la culture politique française telle qu’elle s’est
sédimentée depuis au moins deux siècle. Pas seulement politique : la culture française dans
l’ensemble de ses dimensions.
Les Français sont réfractaires aux réformes parce que les réformistes ne cherchent pas à
comprendre les Français et ne comprennent hélas pas souvent pas grand chose à la France.

La démarche du politique est une démarche de psychanalyste. C’est là qu’il faut aller
chercher le modèle de la scène politique aujourd’hui. On ne peut changer les gens et les
collectifs qu’à partir de ce qu’ils sont ; pas, en tout cas, en leur disant de renoncer à ce qu’ils
sont.

La gauche, aujourd’hui, derrière de nobles apparences contraires, méprise les idées au nom
du pragmatisme politique quand elle est dans l’opposition et au nom du réformisme
technocratique quand elle est au gouvernement. On ne peut davantage se méprendre sur les
exigences de la situation parce que c’est avant tout d’idées que la gauche à besoin aujourd’hui
pour être politiquement crédible et efficace. Sa seule démarche pour se sauver est de
reprendre l’avantage intellectuel et culturel qu’elle a perdu. Comprendre la société est la
condition pour elle pour être politiquement efficace et pour ne pas subir le pouvoir en en
sortant par la petite porte de manière plus ou moins honteuse. Comprendre la société en train
de naître et sa dynamique radicalement originale par rapport aux repères que nous
connaissions, identifier ses problèmes inédits, comprendre les Français : voilà quelles doivent
être les priorités du réformisme intelligent.

Je vous remercie de votre attention.