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L‟INTRUSION DES TELEPHONES PORTABLES ET DES „SMS‟ DANS L'ARABE MAROCAIN EN 2002-2003 1

Voici mes remarques:

1. je mettrais un titre à ta prime présentation (avant 1.

enquête), peut être en essayant de montrer davnatage les

enjeux (on va dire) sociolinguistiques des SMS (qui

demeurent un objet curieux pour la discipline); peut être en termes de partiques langagières?

2. parfois tu mets le prénom de l'auteur, parfois la seule

initiale de son prénom. Pafois le seul nom. Homogénéise.

3. une question de béotien: y a t il en arabe des pratiques

d'écriture abrégée? 4. chouette: comment tu montres les corrélation entre l'outil et le parler jeune

5. du coup je me sens un peu frustré de ta conclusion: ne

peux tu pas l'étoffer un peu dans le sens (par exemple) de faits relevant au final de l'individuation sociolinguistique? Les jeunes se constituent d'un point de vue identitaire sur de multiples vecteurs: techniques (notamment lma dextérité) mais de facto linguistique (le

transcodage/ la transgraphie) et sociolinguistique (par les emprunts mais aussi les rituels finalement langagiers)

6. En tires tu des conclusions plus théoriques que celles

que tu proposes où souhaites tu (peut être l'as tu fait

ailleurs

(c'est nécessaire bien entendu) les énoncés?

Très intéressant

en rester à ton approche très focalisée sur

)

1 Dominique Caubet, CRÉAM, INALCO.

L’arrivée massive des téléphones portables dans la société marocaine a touché un très grand nombre de Marocains, pas seulement les jeunes. On voit ainsi des femmes d’âge mûr ou des paysans en jellaba utiliser un portable, ce qui était encore inconcevable il y a seulement deux ou trois ans. La situation que je décris ici est spécifique au Maroc ; elle est en effet très différente en Algérie où l’usage des téléphones ne s’est pas généralisé et reste réservé à une élite. En effet, les téléphones fixes étant très chers et peu sûrs (on se voit facturer les communications les plus fantaisistes sans possibilité de recours), les portables se sont assez rapidement substitués aux fixes dans certains milieux 2 . Cette évolution m’est apparue très clairement sur une période de deux ans, surtout à partir de 2002. Au Maroc, les SMS (‘short message servicing’ ou textos) ont été gratuits pendant les six premiers mois de leur introduction au Maroc en 2001, et ils sont devenus un excellent moyen de communiquer pour une catégorie de jeunes scolarisés, leur assurant une forme d’indépendance et de discrétion. Qui dit « SMS » dit « passage à l’écrit », et l’arabe marocain (ou darija) s’est ainsi trouvé massivement écrit, en graphie latine 3 , sur les écrans des portables (on estime aujourd’hui le nombre de SMS à un ou deux millions par jour en moyenne avec des pointes à six millions les jours de fête ou en période de gratuité) 4 .

2 Les gens aisés ont bien sûr un fixe et plusieurs portables (un par personne) ; mais je parlerai ici d’une autre catégorie de personnes dont les moyens financiers sont limités.

3 On m’a signalé, lors du colloque, la possibilité d’utiliser la graphie arabe sur les téléphones portables ; je ne l’ai jamais vu utilisée au Maroc. Est-ce un choix ? La graphie latine est-elle devenue une habitude, je ne peux pas le dire, mais il faudra suivre l’évolution.

4 Source : Aujourd’hui le Maroc, n° 319, 7-9 février 2003, p. 15 ; l’article titre : « 2 millions de SMS par jour », interview du PDG de Dial Technologies, Ismaïl Douiri ; il donne pour la France, 6 milliards en 2002 et 16,5 millions par jour.

Pour ce qui

ajouter l’éclosion des cyber-cafés, des courriels et des

‘chats’, sujet que je ne traiterai pas ici

pratique écrite de la darija, il faut

de

la

(voir Babbassi

; sauf pour dire qu’il ne faut pas, en

tout cas au Maroc, confondre les SMS avec les e-mails et les chats. S’il y a des rapprochements possibles et des différences sur les pratiques de l’écrit, les utilisateurs des téléphones portables et des cyber-cafés ne se recoupent pas, contrairement à ce qui est dit par J. Anis (2001) pour la France, qui glisse, malgré le titre l’ouvrage qu’il a dirigé Parlez vous texto ?, de l’un à l’autre avec des raccourcis 5 qui ne permettraient absolument pas de rendre compte de la situation marocaine. Les téléphones portables sont beaucoup plus répandus que l’accès à l’internet. En effet, rares sont les gens qui ont un ordinateur chez eux et qui, de plus, ont une connexion internet. Cela suppose donc que l’on se rende dans des cyber-cafés ; or, ce genre de lieu est assez cher 6 , mais surtout, n’est pas facilement fréquentable par les jeunes filles. Il est également utile de rappeler la difficulté d’enquêter sur les textos et de constituer un corpus. D’une part, un téléphone ne peut conserver que douze messages, ce qui oblige à travailler sur de l’éphémère qui doit impérativement être noté avant qu’il ne soit effacé. Il est important de recopier les messages en respectant la graphie d’origine puisqu’elle est elle-même objet d’étude. Par ailleurs, le caractère intime de certains

dans ce volume).

5 Il écrit p. 31 : « L’analyse qui va suivre repose principalement sur des corpus de chats. (…) Pourquoi pas des corpus de textos ? Essentiellement parce que l’explosion de ce média est trop récente, mais aussi parce que le chat relève de la communication publique, dont l’enregistrement est plus facile. De plus le ‘langage texto’ s’inspire largement du ‘langage internet’ (…) » 6 Les cyber-cafés sont chers et donc pas accessible à ces jeunes qui arrivent déjà tout juste à gérer l’utilisation d’un téléphone portable. J’ai relevé des prix des connexions à Fès : 1 heure coûte 10 dirhams (1 DH = 0,094 € ; pour avoir une idée globale du prix en euros, diviser par dix) ; 16 h, 120 DH, 30 h, 200 DH , 50 h, 300 DH.

messages suppose de la confiance de la part des jeunes avec qui l’on travaille. On envisagera donc successivement les conditions de l’enquête, le coût de fonctionnement des portables au Maroc et les conséquences sur les pratiques des jeunes, les fonctions des mobiles pour les jeunes, le passage à l’écrit de l’arabe marocain et enfin, l’irruption d’expressions nouvelles inspirées par les portables et l’internet dans les parlers jeunes au Maroc.

1 Enquête

Mes enquêtes se sont déroulées au cours de trois séjours en février 2002, avril 2002 et février 2003 ; j’ai enquêté essentiellement avec des jeunes (18-25 ans) de la famille que je fréquente depuis des années. Les jeunes interrogés ont tous été à l’école publique marocaine ; ils vivent à Fès ou dans diverses petites villes. Ils n’appartiennent pas à l’élite sociale et culturelle ; ils ne viennent pas des lycées français, ni de Casablanca. Mon informatrice principale a vingt ans, elle a raté son bac et, bien qu’elle ait fait toute sa scolarité jusqu’en terminale, elle ne sait vraiment ni parler ni lire le français ; elle sait par contre

très bien lire la graphie latine

J’ai recueilli une cinquantaine de textos et j’ai communiqué avec les jeunes par SMS lors de mon dernier séjour, notant tous nos échanges. C’est en tapant les textos sur mon portable que j’ai eu l’occasion de réaliser par moi-même combien de temps cela prenait pour taper un message et combien on était rapidement tenté d’écrire à l’économie (voir plus bas). Je les ai également questionnés sur leurs pratiques et sur les nouvelles expressions de l’arabe marocain.

7

.

7 À ce propos des enseignants qui accueillent les élèves nouvellement arrivés en France m’ont dit avoir été surpris de rencontrer des élèves qui lisaient à haute voix des textes français avec célérité, sans en comprendre le contenu. L’exercice de lecture est comme détaché de celui de la compréhension.

2 Le coût de fonctionnement des portables et ses conséquences sur les pratiques

Il semble bien que les téléphones portables reviennent moins cher que le fixe qu’ils soient plus souples et qu’ils aient bien d’autres avantages qui militent en faveur de son adoption massive par les Marocains de milieux très divers.

2.1. Les prix du téléphone fixe

Il n’y a qu’une compagnie, Maroc Télécom et l’abonnement le moins cher coûte 99 DH par mois, avec 25 DH de communications incluses ; ensuite, on peut acheter des télécartes dans les téléboutiques ou chez les épiciers d’une valeur de 50, 100 DH et plus. De manière générale, Les gens n’ont pas vraiment l’impression de maîtriser leur consommation. J’ai relevé les prix sur une formulaire : plus la formule est chère, plus l’abonnement baisse (il va de 74 à 34 DH par mois selon les formules mensuelles :

Tableau 1 : Téléphone fixe : le prix des formules Maroc Télécom

Formules Maroc

dont

dont

Télécom

communications

abonnement

99 DH

25

DH

74

DH

149

DH

80

DH

69

DH

199

DH

135

DH

64

DH

299

DH

245

DH

54

DH

499

DH

465

DH

34

DH

cartes,

communications)

Il y a deux compagnies au Maroc, Maroc Télécom (en arabe Ittisalat el-Ma•®eb, partenaire d’Orange), et Méditel (partenaire de SFR). On peut acheter des portables d’occasion, mais il arrive aussi que les aînés donnent un portable plus ancien à des jeunes de la

2.2.

Le

prix

des

portables

(acquisition,

famille ; acquérir un portable n’est pas très compliqué. Il est également très simple de faire débloquer un portable, cela coûte 30 DH. Acquérir un numéro chez Méditel coûte 250 DH, dont 198 DH de communications. Par la suite, on recharge le portable avec des cartes achetées dans les boutiques spécialisées ; on attend les promotions (régulières, tous les deux ou trois mois), où la valeur des cartes est doublée, voire plus. En payant 120 DH, on a 240 DH de communications, etc. ; au moment de l’Aïd, en février 2003, chez Maroc Télécom pour 680 DH, on obtenait l’équivalent de 2000 DH de communications, valables six mois ; mais seuls des adultes peuvent disposer de telles sommes. Les communications avec les cartes (‘Méditel classique’) sont chères, surtout d’un réseau à l’autre. De Méditel à Méditel, il en coûte en heures pleines 2,99 Dh la minute, 5,50 DH vers Maroc Télécom (heures creuses, de 20 h à 8h, et jours fériés, 1,99 DH et 2,75 DH). Ce sont donc des prix semblables, ou plus élevés qu’en France, pour un niveau de vie bien plus bas. Par comparaison, un SMS ne coûte que 0,80 DH (soit 8 c. d’€, quelque soit le réseau ; l’interconnexion entre les deux réseaux ne s’est faite qu’en septembre 2002). En France, il en coûte 15 c., soit deux fois plus cher. C’est également le prix d’un appel (payant) pour consulter le solde de sa consommation, les factures sont payantes, ainsi que tous les services. Les SMS est donc un des moyens le moins cher d’utiliser le portable. Pendant les six premiers mois de l’introduction des SMS en 2001, où ils ont été gratuits, les gens ont pris l’habitude de communiquer par ce moyen plusieurs fois par jour.

2.3. Comment tirer le meilleur profit d’un portable ?

On résumera lattitude des jeunes envers leur portable par la formule suivante : « Comment en tirer le meilleur profit ? » (les chiffres sont ceux de février 2003). Les jeunes (ainsi que les personnes sans ressources régulières comme les femmes au foyer et les utilisateurs

occasionnels) fonctionnent avec des cartes qu’ils ont l’impression de mieux maîtriser, plutôt qu’avec des abonnements qui supposeraient des revenus réguliers. Les gens ‘se débrouillent’ pour utiliser au mieux le

montant des cartes et prolonger l’utilisation du numéro :

1 - Ils n’achètent les cartes qu’en période de promotion, au moment du doublement des montants : les unités sont valables pendant six mois, et le numéro pendant neuf mois ; il convient donc de le recharger à temps pour ne pas le perdre.

2 On ne sélectionne pas le répondeur pour que celui

qui appelle n’ait pas à payer l’appel si on n’est pas disponible ; le numéro sera signalé comme ‘appel en absence’ et on saura qui a appelé.

3 – Avoir un numéro permet qu’on vous appelle.

4 - On envoie des SMS, nettement moins chers que les

appels.

5 - On peut aussi appeler le correspondant, en laissant

sonner une ou deux fois puis en raccrochant. Votre numéro, avec le nom s’il est enregistré dans le portable, est signalé comme un ‘appel en absence’. Cela s’appelle ‘biper’ en français (de l’anglais ‘beep’ ; le verbe se construit directement : « je l’ai bipé » ; cela signifie généralement : « je n’ai plus d’unités, rappelle-moi ! »). En arabe marocain, on dit bippa Çli-h 8 (litt. il a bipé sur lui) ; le verbe se construisant avec la préposition Çla ‘sur’. On peut biper les amis et la famille plusieurs fois par jour pour leur signifier que l’on pense à eux, ou pour leur demander de rappeler s’ils en ont la possibilité. 6 - Lorsqu’on est en communication, on change ses habitudes et on se fait violence (ce qui n’était pas le cas avec le téléphone fixe), en raccourcissant considé- rablement les salutations ; on a fait comprendre aux plus âgés qu’ils devaient changer leurs pratiques, au risque de paraître mal élevé, et qu’on n’avait pas les moyens de gaspiller des unités.

8 Le phonème arabe ع est noté Ç dans l’article.

Ainsi on voit que l’intrusion des portables a amené des changements dictés par des impératifs pratiques, ce que n’avait pas réussi à imposer les téléphones fixes (c’est sans doute l’une des raisons des notes de téléphone élevées) : un passage direct vers les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ?

3 Fonctions des portables et des SMS

Dans une tribune du quotidien français Libération (voir

Lardellier 2002), Pascal Lardellier parle pour la France d’un « nouveau mode de communication inter- personnelle, ludique et romantique », d’un « nouveau passe-temps branché discret et jubilatoire ». Refaisant l’histoire du succès des textos, il explique que

ce mode de communication

longtemps délaissé, considéré comme archaïque, a d’abord pris de cours les opérateurs. » En un mot, le succès des SMS n’était pas prévu et nous avons appris lors de ces journées d’étude que l’usage en était presque inconnu aux U.S.A. 9 . Parmi les causes de leur succès, Lardellier cite « le fait qu’ils proposent une alternative relationnelle réelle aux autres modes de communication » ou « l’aspect ludique des contextes d’échanges, souvent impromptus voire clandestins ». Il définit ainsi les textos : « Pratiques et ludiques, spontanés et distanciés à la fois, polis, intimes et confidentiels » Il note également la récupération qu’en a fait le monde de la pub, toujours à l’affût de ce qui peut toucher les jeunes. Dans l’ouvrage dirigé par J. Anis (2001:61), Jean-Pierre Jaffré dit : « On peut y déceler un mélange d’économie (dire le plus de sens possible avec un le minimum de signes) et aussi la recherche d’une certaine connivence

« l’engouement pour

9 Communication personnelle de Joel Scherzer, Professeur d’anthropologie à l’Université d’Austin, Texas. Seuls les personnes ayant des contacts avec des sociétés qui l’utilisent (Chine, Maghreb, etc.) en connaissent l’existence.

(qu’on trouve dans les argots par exemple). » Dans le même ouvrage (2001:29), on parle d’« une dimension ludique et transgressive, et l’aspiration à une contre- culture fondée sur de nouveaux codes. » En quoi cette analyse du contexte français peut-il s’appliquer au milieu (moyen-bas) sur lequel j’enquête (l’élite économique très occidentalisée n’étant pas concernée ici) ?

3.1. Intimité, connivence, discrétion

Je pense que la discrétion est une des motivations les plus fortes chez les jeunes au Maroc ; en effet, le portable garantit une certaine intimité dans une société où cela est rare. Les jeunes n’ont pas leur chambre ; ils dorment à plusieurs dans une pièce. Le téléphone fixe est au milieu de la maison et tout le monde peut entendre la conversation ; n’importe qui répond au téléphone, surtout les enfants et les gens de passage. Le téléphone fixe, s’ils n’y ont pas renoncé, n’est pas le lieu d’une relation personnelle : son usage est quasiment public. Lorsque les fréquentations sont très surveillées, le portable permet d’être seul (dans une pièce, dans la rue) et par la suite, éventuellement d’effacer les traces d’appel et de messages. En cela, on peut le comparer au transistor (puis au baladeur) qui, en leur temps, ont permis l’accès à une musique qui ne s’écoutait pas devant les parents 10 . Le problème se pose encore pour la télévision qui trône au milieu du salon et où l’on ne peut regarder que ce qui est visible en famille (il n’est pas rare qu’on soit obligé de ‘zaper’ devant une scène un peu ‘impudique’). Pour en revenir à la France, les SMS sont encore plus discrets puisqu’il n’y a pas de sonnerie (aujourd’hui, les téléphones vibrent ou clignotent au lieu de sonner). Celui qui le reçoit est libre de le lire quand il est disponible. À ce propos, P. Lardellier (2002) écrit : «(…) les SMS

10 Une musique où il est question d’amour, par exemple, comme le raï lors de ses débuts dans les années quatre-vingt.

instaurent souvent une paradoxale distance intime, ainsi qu’une véritable intimité virtuelle. Désengagés et impliquants à la fois, ils se fondent sur une philosophie relationnelle du retrait et du respect (beaucoup sont envoyés afin de ‘ne pas déranger son interlocuteur par téléphone’). » Je n’ai pas encore remarqué cette distance dans ce que j’ai vu au Maroc, mais il se peut que cela s’installe avec la pratique. Par contre, alors qu’il n’est pas possible de recevoir des appels au travail, rien n’interdit de communiquer par texto.

3.2. Fonctions particulières aux SMS

En France, on attribue des fonctions particulières aux textos, que rien ne pourrait remplacer : dire ce qu’on oserait pas dire de vive voix, conserver les messages favoris, comme on le faisait avec des lettres…

P. Lardellier (2002) note par exemple : « Pendant

quelques secondes, on est tout à cet autre, absent et très présent pourtant, par le temps et l’attention qu’on lui consacre. On téléphone désormais en vaquant à mille activités ; écrire un texto nécessite au contraire de ‘se centrer’, réhabilitant une forme d’osmose communica-

tionnelle. » Il poursuit : « Un nombre de plus en plus important de ruptures, mais aussi de réconciliations, d’invitations intimes, de promesses transies et de déclarations enflammées empruntent la voie des télémessages, à défaut des voix téléphoniques. » On a vu en mai 2003 une entreprise licencier par SMS (signalé par Le Canard Enchaîné). Pour le Maroc, ces fonctions existent également :

- Conservation des messages : les jeunes conservent dans la mémoire du portable des messages importants qu’ils peuvent relire à volonté (message particulièrement chargés émotionnellement dont on veut garder une trace). À l’inverse, on peut effacer les messages compromettants qui pourraient être découverts si

quelqu’un avait accès au portable alors qu’il est en

service 11 .

- Oser dire par SMS ce qu’on hésiterait à dire de vive voix : on touche là à quelque chose de très personnel ; j’ai relevé des déclarations ou des reproches dans les messages que l’on m’a donnés à voir. Aurait-il été possible de dire cela directement, je ne l’ai pas demandé. Une étude plus large serait nécessaire pour pouvoir

apporter une réponse à cette question.

3.3. Quelle transgression au Maroc ? La langue utilisée !

Pour la France, on analyse les pratiques de SMS comme un langage codé, le signe d’une appartenance à un groupe ; ainsi P. Lardellier écrit : « Parler un langage codé (argot, verlan ou javanais), cela nécessite toujours un décryptage et, par extension, le partage d’un code et d’un sens, donc une appartenance. » Dans l’ouvrage de J. Anis (2001:66), Nicole Marty note que « pour jouer avec les messages, pour que ce jeu ait quelque saveur, ces jeunes doivent se démarquer de l’écrit canonique, être en rupture : ils développent alors des compétences métalinguistiques ou grammairiennes. » Pour que l’usage des SMS se soit développé à ce point en France, il faut qu’il y ait eu un côté ludique et transgressif. Par ailleurs, J. Anis souligne la compétence nécessaire de ces utilisateurs, en expliquant que : « transgresser les règles suppose de les avoir parfaitement maîtrisées au préalable. » J’avancerai que la transgression au Maroc se situe à un autre niveau, celui de la langue utilisée. En effet il y a indubitablement un plaisir à communiquer par écrit en arabe marocain, langue n’ayant pas d’orthographe codifiée. On ne peut donc pas faire de fautes en écrivant l’arabe marocain ; c’est bien le seul fait de l’écrire qui est ludique.

11 Pour qu’un téléphone portable soit activé, il faut composer un code personnel (le code ‘pin’) après l’avoir allumé.

Pour les jeunes scolarisés au Maroc, l’écrit et la lecture se font dans les langues scolaires que sont l’arabe standard et le français (et pas dans les langues du quotidien que sont l’arabe marocain et le berbère) ; ces langues étant associées au contexte des études, ils ne lisent que rarement pour le plaisir (très peu ou pas de littérature, parfois la presse…). Les SMS, comme les chats, permettent une communication très liée avec l’oral quotidien, mais écrite. Pour le français, Anis (2001:60) note : « Cette évolution de la frontière oral/écrit revalorise l’écrit, comme l’affirme Alain Rey ; elle pousse à écrire des personnes qui n’écrivaient plus (…) » Appliqué à la situation marocaine, on s’aperçoit qu’avec les textos, on passe à un autre écrit, un peu comme dans les correspondances intimes ou familiales où des lettres étaient souvent écrites en arabe marocain pour pouvoir être comprises de tous.

4 – Conditions du passage à l‟écrit

Il est important de rappeler que, dans le contexte d’illettrisme important du Maroc (50 % est le chiffre officiel), les jeunes qui manient l’écrit avec la virtuosité que l’on verra, sont des gens compétents. Pour la France, Nicole Marty (Anis 2001:66) dit : « Les adolescents qui communiquent par Internet ou par les SMS sont déjà des ‘lettrés’, produits d’une certaine scolarité et de milieux sociaux privilégiés. » Pour le Maroc, sans faire partie de l’élite (qui fréquente l’enseignement privé de qualité), les jeunes du milieu que je décris ont été scolarisés jusqu’au bac et au-delà, mais dans le système public. Ces jeunes Marocains qui savent lire les graphies arabe et latine depuis l’enfance 12 , réalisent une sorte de téléscopage des deux graphies : écrire l’arabe marocain

12 Ce qui est loin d’être généralisé, étant donné le taux de scolarisation de cette génération des 16-25 ans et les déscolarisations précoces (au bout de trois à cinq ans d’école).

(qui n’a pas d’orthographe, ni en graphie arabe ni en graphie latine, voir Caubet 2002b), en graphie latine, mais en s’inspirant des procédés de la graphie arabe, en notant essentiellement les consonnes (voir plus bas). N’oublions pas que ce procédé est également couramment pratiqué pour le français ; J. Anis (2001:37) le confirme : « Depuis le latin, on utilise la suppression des voyelles de notre écriture alphabétique pour abréger des mots très usuels. Cette tradition se perpétue, par exemple dans les prises de notes, où chacun utilise et déchiffre sans problème tt, ts, bcp (…) »

4.1. Les procédés graphiques

Techniquement, il faut rappeler qu’un message ne peut compter que 160 caractères, blancs compris. J’ai relevé quelques procédés récurrents dans les messages analysés, mais il n’y a rien de fixé, tout juste des habitudes que peuvent prendre des gens qui s’envoient des SMS régulièrement (en s’influençant). Il n’y a aucune sécurité quant à ce système graphique qui n’est pas pris au sérieux par ses utilisateurs : je rappellerai ici l’étonnement de mes informateurs devant mon intérêt pour cette forme de communication et le système graphique utilisé. Les procédés utilisés dans les chats sont assez différents, parce que le clavier est plus riche que celui d’un mobile. On a noté des procédés mimétiques d’imitation du mot arabe allant au-delà de la simple imitation de graphèmes arabes, comme mentionné plus bas. Ainsi V majuscule, imite لا (la ‘non’) ou IUP, pour (Allah écrit en miroir) 13 .

4.1.1. Adaptation des phonèmes marocains à la graphie latine

Un certain nombresde phonèmes de l’arabe marocain n’ont pas de correspondants dans la graphie latine, mais des habitudes ont été prises dans l’orthographe française

13 Ces dernières informations proviennent d’un dossier inédit de maîtrise de F.L.E. de l’INALCO pour l’E.P. FLE 500A ‘Les langues de France’, voir Claude 2003.

depuis les temps de la colonisation, en particulier pour les toponymes et l’état civil ; ainsi, ceux qui savent écrire le français connaissent la graphie de leur nom qui figure sur les papiers d’identité et la plupart des documents officiels. Dans ces conventions, il est souvent fait usage de deux graphèmes pour un phonème :

/•/ > ‘gh/rh’ ; /x/ > ‘kh’ ; /u/ > ‘ou’ ; /Ç/ > ‘â/a/’ ; /š/ > ‘ch’ : Ghizlane, Rhissati, Khaled, Abdou, Laâribi, Amrani, Chraïbi, Abdelkader, Iraqui/Iraki, etc. D’autres phonèmes ne sont tout simplement pas notés, comme le /‡/ et les emphatiques, /™/, /˜/, /‰/ qui se notent ‘h’, ‘t’, ‘s’ et ‘d’, ne marquant plus l’opposition avec les phonèmes /h/, /t/, /s/ et /d/ de l’arabe marocain :

Ghettas, Hanane, Habib, Houda, Taha, Daoud etc… On hésite également sur la graphie de l’uvulaire /q/, notée ‘q/qu’ ou ‘k’ : Kader, Iraqui/Iraki, Skalli/Squalli ; l’usage du ‘c’ reste exceptionnel pour les patronymes (voir cependant ‘couscous’). On rappellera que le ‘k’ et le ‘w’ sont des graphèmes qui ne sont pas facilement associés à l’orthographe du français où ils demeurent rares (voir la discussion sur l’utilisation des ‘k’ et des ‘w’ dans certaines graphies des créoles et d’autres langues de France, dans Caubet, Chaker et Sibille 2002). On remarque également une utilisation du ‘e’ muet du français, surtout en fin de mot ; par exemple, on transcrira plus volontiers en français waš par ‘ouache’ que ‘wach’. Quelle est l’influence de ces habitudes graphiques dans les SMS ? Il semble que l’économie ne soit pas toujours la première motivation, et que les habitudes acquises soient très prégnantes. On retrouve également la confusion de deux phonèmes en un seul graphème :

- Le /•/ n’est pas souvent rendu par ‘gh’, mais plutôt par r 14 , avec un risque de confusion avec le phonème /r/.

14 Les exemples tirés des SMS seront écrits en caractères gras, avec la transcription phonologique et la traduction. Dans les chats, on peut trouver 3, par mimétisme avec la lettre arabe ع. Les chiffres sont beaucoup plus difficiles (longs) à apparaître sur les claviers des

Sur une douzaine de mots, un seul gh : ghadi (je vais) ; tous les autres en r : srira < ˜•Ì®a (petite), dlrda < d-el- •da (du déjeuner), rada < •edda (demain), rzala < •zala (gazelle), brit(e)/bari < b•Ìt/bÀ•i (je veux), kanrsal < kan•sel (je lave) ; ranmchi < •a nemši (je vais aller), ma ranwjad < ma •a nwejjed (je ne vais pas préparer), radi ykra < •Àdi yq®a (il va étudier), radi yji < Àdi yji (il va venir). - Le /r/ est également noté r : makrahtakch < ma kreht-ek š (je ne détesterais pas que tu), nhar < nhÀr (jour). Les cas de doublets sont si fréquents qu’il semble que cela ne pose pas de problème : le /‡/ et le /h/, les phonèmes emphatiques et non-emphatiques : confusion de /™/, /˜/ 15 , /‰/ et de /t/, /s/, /d/ de /q/ et de /k/. Ceci s’explique sûrement par le travail de reconstruction que représente le déchiffrage et la lecture.

- /x/ : la graphie française kh est presque systéma-

tiquement employée ; le ‘x’ de notre transcription n’est pas connu dans les SMS 16 : khliti < xellÌti, khelitiwe < xellÌtÌw, khlili < xelli l-i, khasak < xe˜˜-ek. - /q/ : q, mais essentiellement k, risquant la confusion avec le /k/. q : mqalek < mqelleq ; k : ykra < yq®a,

lakraya < le-q®aya, åkal < Çqel, ma bka < ma bqa,

faykin < fayqÌn, ikama < iqÀma, kalbi < qelb-i, haki < ‡eqq-i 17 .

- /‡/ > h : tahaja < ‡etta ‡Àja, hta < ‡etta,

twahachtak < twa‡‡ešt-ek, elhout < el-‡Ùt, haja

téléphones que sur celui d’un ordinateur, ce qui explique sans doute qu’ils ne sont pas utilisés dans les textos. 15 Il existe des pratiques différentes chez certains ‘chateurs’ qui notent le /˜/ par un 5 (ar. خ) (voir Claude 2003).

16 Les chats peuvent utiliser le 7. par ressemblance avec le ح (voir Claude 2003). 17 L’internet a souvent recours au 9 qui évoque la lettre arabe ق.

wahda < ‡Àja we‡da ; s’ecrit comme /h/ : lhadra < el- he‰ra 18 . - /Ç/ : å, ä (courants sur les claviers de portables), â ou a. Ce phonème est très courant et apparaît dans les prépositions mÇa ‘avec’ ou Çla ‘sur’, qui s’utilisent dans de nombreuses constructions indirectes :

a/aa : aliha < ÇlÌ-ha, ala < Çla, walach < we-ÇlÀš, maak < mÇa-k, aala < Çla, naaref < neÇ®ef, jani joua < ja-ni ej-juÇ (‘j’ai faim’) å/ä/â (selon les signes qui apparaissent en premier sur le

portable

ÇendÀ-k, tnårfek ma aåndek åkal 20 < tanÇerf-ek ma Çend-ek Çqel, fe låotla < f-el-Ço™la, tatåwdi < tatÇawdi, ålach < ÇlÀš. - /Ù/ > ou ; les habitudes héritées du français sont tenaces et l’on trouve souvent /w/Ù/ écrit avec le double graphème ou : elhout < el-‡Ùt, bousi < bÙsi, koulchi < kull ši, dertou < dertu, lhanout < l-el-‡anÙt (‘à la boutique’). Parfois, il passe à o : namchio < nemšÌw, c/kolchi < kull ši, achno < ašnu, tigolo < taygÙlu, negolik < ngÙl lÌ-k (‘je te dirai). Plus curieusement, on le trouve souvent noté e (qui marque déjà le /Æ/) : tkeni < tkÙni, tgeli < tgÙli, wale < wÀlu, chne < šnu, chefi <

: måaya < mÇa-ya, låziza < l-ÇzÌza, åndak <

19

šÙfi. L’imitation de la graphie arabe au moyen des chiffres, qui se pratique sur l’internet, n’a pas encore atteint les

par

mimétisme avec le , plutôt que d’utiliser le h (voir Claude 2003). Pour le /‡/, on trouve 7 pour évoquer la lettre arabe ح.

19 Le téléphone comporte douze touches qui servent chacune à taper entre huit et onze signes : 1-,‘":;?!i ; ABC2ÅÄÆÇ ; DEF3ÉΦ ; GHI4Γ ; JKL5Δ ; MNO6ÑøÖΩ ; PQRS7βПΣ ; TUV8Ü ; WXYZ9ΞΨ ; *=@/˜€$£&¥§ ; +0.#/%()><. Sur la touche 2ABC, le Å est le signe qui apparaît en premier, après le A, B, C, 2, juste avant le Ä.

20 ‘Je sais que tu n’as pas de tête’ ; il convient de noter la consistance dans la notation ; les trois /Ç/ sont écrits å. Dans les chats, on utilise couramment le 3, faisant penser au graphème arabe .

18 Dans les chats, on va jusqu’à noter

le

/h/ par

un

8

portables, sans doute à cause de la lenteur de la frappe, qui supposerait d’appuyer jusqu’à cinq ou six fois sur la même touche pour obtenir le signe voulu.

4.1.2. Suppression des voyelles

La suppression des voyelles, qui est pratiquée pour le français (voir plus haut J. Anis), est très aisée pour les jeunes qui savent lire les deux graphies, arabe et française. Ils y recourent volontiers par souci d’économie et de rapidité. En effet, il n’existe pas de clavier programmé pour l’arabe marocain, avec l’écriture intuitive aujourd’hui utilisée en France ; il faut donc taper chaque lettre et c’est assez fastidieux ; l’économie est donc bienvenue tant que la compréhension reste possible. On verra plus bas la suppression systématique des consonnes géminées ; les voyelles sont souvent omises, ne laissant que les consonnes :

Bzf < bezzÀf, wch < wÀš, tdbr li < tdebber l-i (‘tu me débrouilles’ qqch.).

4.1.3. Suppression des géminations, élisions de consonnes

Les géminations sont systématiquement supprimées ; il est vrai qu’en arabe, elles ne sont pas marquées dans une graphie courante. La langue qui n’a pas de normes graphiques, est bel et bien en train de s’en fabriquer dans la pratique, dans les chats et pour les textos. Comment la communication peut-elle fonctionner avec des infor- mations minimales ? Les jeunes utilisateurs font en tout cas preuve d’une très grande dextérité manuelle et intellectuelle. bzaf < bezzÀf, rda < •edda, tdbr li < tdebber li, mli < melli, li < lli, wla < wella, kantmna < kantmenna, slmi < sellmi, khasak < xe˜˜-ek, haki < ‡eqq-i, ama < amma, lala < lella, ndewech < ndewweš, nti le vepiti < enti lli veppÌti, maranwjad < ma •a nwejjed. Assimilations : certaines consonnes liquides comme le /m/, le /n/, le /t/ devant un /d/, sont assimilées dans la prononciation. Pour l’instant, les gens ont tendance à

écrire comme ils prononcent et ils notent ces assimilations :

ghadi rakbu < •Àdi nrekbu, kadiri < katdiri, bach dir

< bÀs tdir.

Absence de la préposition : si le verbe finit par un l, et se construit avec la préposition l-, il s’opère une gémination qui n’est pas notée : tatgolik < tatgÙl lÌ-k.

4.1.4. Utilisation du e muet en fin de mot : le superflu ?

Sous l’influence de l’orthographe française, il est très

fréquent de trouver des ‘e’ muets en fin de mot. Il semble bien qu’il y ait là une contradiction avec les besoins d’économie. Quand on supprime des voyelles ou des consonnes géminées, pourquoi ajouter un ‘e’ muet ? Certains notations apparaissent comme terriblement redondantes :

kidayrine < ki dÀyrÌn, belastkome < blÀ˜™-kum, selame < slÀm, agiwe < ÀjÌw, ine chaa lahe < in ša llÀh, brite < b•Ìt, chkone < škÙn, wache < wÀš, bache

< bÀš, f-lemetihane < f-l-imti‡Àn, labasse (avec deux

‘s’ pour noter le /s/) < la bÀs. Il apparaît que l’économie n’est pas le seul moteur de cette écriture et que des habitudes de graphie sont déjà prises, consciemment ou pas.

4.2. Les textos : appauvrissement ou valorisation de l’écrit ?

La question est posée pour le français, du statut de cet écrit d’un type nouveau, de l’appauvrissement de la langue et des craintes pour l’orthographe ; mais il est également dit que « les SMS pourrait revaloriser l’écrit chez des personnes qui n’écrivaient plus » (Vilarasau

2002).

La comparaison avec le Maroc est intéressante : pour ce qui est du statut et du risque, l’arabe marocain n’a pas d’existence légale et ne court donc aucun risque. Bien plus, j’ai remarqué que les SMS permettent à des jeunes, qui n’écrivent et ne lisent que dans le contexte des études, d’écrire pour le plaisir ou la connivence : de l’oral, on est passé à l’écrit. Et cet écrit amène une forme

de valorisation inconsciente à l’arabe marocain (voir Caubet 1999 et 2002a), de par son existence même. Il est intéressant de noter que dans les messages étudiés, la syntaxe de la darija n’est pas affectée ; il n’y a pas réduction de la langue, mais seulement notation collant à la réalisation phonétique, comme c’est souvent le cas pour les premiers essais.

4.3. Oral écrit ou nouvel écrit ?

P. Lardellier note pour la France que « les modes de réception de l’écrit et de l’oral – donc du texte et de la voix sont fondamentalement différents. » Il ajoute :

« En ce sens, les SMS instaurent souvent une paradoxale distance intime, ainsi qu’une véritable intimité virtuelle. » Etant donné le peu de caractères disponibles, il s’agit de recentrer le message sur l’essentiel, alors qu’à l’oral, on peut prendre plus le temps ; cependant, cela n’est plus la cas pour les appels sur les portables qui, de par leur coût, obligent aussi à abréger l’échange. Il sera intéressant de travailler sur la nature de cet écrit, mais pour l’instant dans les SMS, la syntaxe ne semble pas affectée et les réductions qui viennent d’une pratique bien installée, ne sont pas encore de mise (alors que c’est déjà le cas pour les chats).

5 Impact sur la darija et sur les parlers jeunes

L’arrivée des téléphones portables dans les foyers marocains n’a pas été sans conséquence sur l’arabe marocain qui a du intégrer les termes s’y rapportant. Autant ce type d’emprunts est courant pour les jeunes de la classe favorisée, autant les effets sont plus curieux sur les personnes plus âgées ne sachant pas lire. Ce téléphone a touché toutes les catégories de la population, y compris les couches sociales moins favorisées, et celles qui n’avaient pas accès au téléphone fixe.

5.1. Vocabulaire nouveau concernant les portables

Le vocabulaire de base est utilisé par tous, les termes plus ‘techniques’ étant réservés aux initiés.

5.1.1. Nom du portable :

Le téléphone portable est généralement désigné sous le nom de : « po®™ÀbÆl », avec un ‘p’, phonème utilisé exclusivement dans les emprunts en arabe marocain. Il est cependant amusant de savoir que dans la famille où j’enquête, un gentil sobriquet a été trouvé : el-be®™Àl qui désigne en arabe marocain le moineau et le passereau. On l’oppose au téléphone fixe : el-fiks.

5.1.2. Fonctionnement du portable

Tout un vocabulaire technique est nécessaire pour parler

du fonctionnement de l’appareil ; il est systématiquement emprunté au français :

- (re)charger > ša®ja/yša®ji ; ex : ša®jit el ba™ri/la

pile : J’ai rechargé la batterie ; on peut aussi utiliser le mot marocain ‘remplir’ (employé pour remonter une montre ou un réveil) : Çemme®t el ba™ri/la pile, mdešarji : il est déchargé (la batterie).

- codage ; les téléphones sont configurés pour l’un ou

l’autre réseau. Si l’on veut les utiliser au Maroc, il faut

les ‘décoder’ (opération payante qui coûte 30 DH au Maroc) :

ed-decodage : le décodage/débloquage ‰eko‰a/y-‰eko‰Ì : décoder ; participe actif/passif : m- ko‰i – mdeko‰i.

b š‡Àl ka-y-‰eko‰ew ? [à-combien-ils décodent]

Combien prennent-ils pour décoder ? ‰eko‰Ìti l- portable ? Tu as décodé le portable ? ®a-h huwa m-ko‰i ! [voilà-lui-lui-codé] (mais) il est codé ! nemši n‰eko‰i l-portable dyal-i

[j’irai-je décoderai-le portable-de moi]

Je vais aller (faire) décoder mon portable Le portable mdeko‰i : Le portable est décodé. Le portable m-verouillé / m-déverouillé : Le portable est vérouillé/dévérouillé. Waš liber ? : Est-ce qu’il est libre (débloqué) ?

5.1.3. Réseau

Toute une série de mots ont trait au réseau ; c’est dans ce domaine qu’il y aura le plus de glissements sémantiques dans les parlers jeunes. Le mot ‘capter’ est rendu par des verbes qui ont le sens de ‘prendre, saisir, attraper’ en darija (šedd et gbe‰) :

kayšedd li-ya : il capte (pour moi). waš gbe‰ l-ek e®-réseau ? : Est-ce que tu captes ?

[est-ce que-il a saisi-pour toi-le réseau]

®a-h ma šÀdd š ! Il ne capte pas !

[voilà-lui-ne-saisissant-pas]

‘Ne plus capter’ est rendu par ‘perdre, s’éloigner’ :

tlef l-u e®-réseau : Il a perdu le réseau

[il a perdu-pour lui-le réseau]

mša l-ek e®-réseau : tu ne captes plus (le réseau est parti pour toi)

5.1.4. Cartes, recharge

Les cartes s’achètent pour remettre des unités dans les portables ; le mot désigne également la carte initiale qui permet l’attribution d’un numéro. Lorsqu’un mot français féminin est intégré dans l’arabe marocain 21 , il garde généralement son article ‘la’ ; ainsi ‘la carte’ [laka®™] va-t-il être intégré tel quel dans l’arabe marocain. Le verbe ‘charger/décharger’ est intégré (voir également Boumans et Caubet) sous la forme ša®ja/yša®ji, part. m-ša®ji (ce terme peut également s’utiliser, comme nous l’avons vu plus haut, pour la charge de la batterie). La carte ma m-ša®jya š

[la carte-ne-chargée-pas]

La carte n’est pas chargée (il n’y pas d’unités) ša®jit la carte : j’ai rechargé la carte (j’ai mis des unités) ša®ji la carte, ®a-h kayn ed-dubl !

[charge-la carte-voilà-lui-il y a-le double]

Recharge la carte, (n’oublie pas) qu’ils doublent !

21 Voir à ce propos Boumans et Caubet.

« kayn ed-dubl » (litt. il y a le double) désigne le doublement des unités pour le même prix, promotions périodiques pratiquées par les deux compagnies. Les unités sont désignées par el-crédit ou el-he‰®a, ‘(de) la parole’ ou mukalamat ‘conversations’ au pluriel, mot emprunté à l’arabe standard et pluralisé utilisé plutôt par les jeunes scolarisés. Çend-i fi-h el-he‰®a/ši mukalamat

[chez-moi-dans-lui-la parole/des-conversations]

J’ai des unités dessus (dans le portable) tblokat l-ha la carte

[elle a été bloquée(passif)-à-elle-la carte]

Sa carte s’est bloquée (on ne peut plus la recharger, le délai étant écoulé)

5.1.5. Maniement du portable

On utilise un certain nombre de termes techniques pour le maniement du portable. Ainsi les codes nécessaires (code pin, qui identifie l’utilisateur et code puk, qui identifie le téléphone) :

dir el-pin (réduction de ‘code pin’ à ‘pin’) / el-code pin / el-code puk : fais le code pin/puk Ç™i el-code pin : donne le code pin. Pour la mise en marche, on utilise les termes ‘allumer’ et ‘éteindre’, comme pour l’électricité : ™fa/šÇel el- portable : il a éteint/allumé le portable. L’utilisation de la sonnerie du téléphone a été emprunté au mot anglais passé en français : ‘biper’ > bippa/y- bippi (avec gémination du p). Cela consiste à composer le numéro de quelqu’un qui va s’afficher sur son portable, sans qu’il décroche :

bippÌti Çli-ya : tu m’as bipé(e)

[tu as bipé-sur -moi]

J’ai également trouvé la forme vip à l’impératif ; curieux emprunt puisque les deux phonèmes v et p sont utilisés uniquement dans les emprunts ; il existe également le verbe vippa-y-vippi :

rani nkamel lkhadma ntkelem maâk wila konti radi thorji vip alia ®a-ni nkemmel el-xedma netkellem mÇa-k w-ila kunti •adi txurji, vip Çli-ya

étais-

allant-tu sortiras-vip-sur-moi]

Je finis mon travail et je parle avec toi et si tu dois sortir, bipe moi On utilise également sÙna (< sonner) ; certains distinguent bippa et sÙna (< sonner), selon que l’on a ou non convenu d’avance de la conduite à tenir :

sÙnÌt Çli-h (code binat-na) : je l’ai sonné (c’est un code entre nous pour qu’il me rappelle)

[j’ai sonné-sur-lui (code-entre-nous)]

En France, on bippe généralement lorsqu’on n’a plus d’unités et que l’on demande à l’autre de vous rappeler. Dans le milieu sur lequel j’ai enquêté au Maroc, c’est simplement pour dire que l’on pense à la personne ; on sait que si elle vous appelle, il ne faut pas répondre, sous peine de lui faire payer une communication. Ce geste peut être répété plusieurs fois dans la journée ; si l’on veut que la personne décroche, il suffit de laisser sonner plus longtemps, les répondeurs étant désactivés, toujours pour ne pas gâcher des unités. Sur les problèmes de réseau qui sont nombreux parce que les émetteurs ne sont pas en nombre suffisant et que les zones rurales sont très mal desservies (les habitants des campagnes sont pourtant demandeurs de portables, là où il n’y a pas de lignes fixes), on dit :

ma kayn š ®-réseau : Il n’y a pas de réseau

[voilà-moi-je

finirai-le

travail-je

parlerai-avec-toi-et-si-tu

[ne-il y a-pas-le réseau

22

]

®a-h huwa hors réseau : Il est (vraiment) hors réseau

[voilà-lui-hors réseau)]

ka-tetbloka en-num®a : Le numéro se bloque

[elle se bloque-la numéro (fém)]

5.1.6. Autour des SMS

Les SMS est appelé ‘message’, avec un pluriel externe commun à beaucoup d’emprunts récents en at :

mesaj-at ; à l’écrit, il est abrégé en MSG :

˜ife™ l-i un message ! : Il m’a envoyé un message

22 Sur la négation en arabe marocain, voir Caubet 1993, tome II et Chaker et Caubet 1996.

[il a envoyé-à-moi-un message]

ma Ç®eft waš kayduz el-message men Ittisalat l Méditel

[ne-j’ai su-est-ce que-il passe-le message-de Maroc Télécom-à-Méd.

Je ne sais pas si le(s) message(s) passent de Maroc Télécom à Méditel (la connexion ne s’est faite qu’en sept. 2002, voir plus haut)

5.2. Vocabulaire ayant trait aux chats et aux ordinateurs

Sans que cela soit le sujet de cet article, je pense qu’il est intéressant de donner quelques termes utilisés en informatique et dans les cyber-cafés, appelés en arabe marocain siber. Ces expressions m’ont été données par Achraf, 21 ans, qui est dans une école supérieure d’informatique. Ce vocabulaire a surtout été recueilli dans la mesure où il était réutilisé dans les parlers jeunes.

5.2.1. Les chats, internet

Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie comptaient chacun environ 500 000 internautes réguliers à la fin de 2002 (voir Picagne), et les trois pays tablaient sur un million d’ici à 2004. - ‘chater’ se dit en arabe marocain ša™a/y-ša™i, sans affrication :

nemši nša™i : Je vais chater [j’irai-je chaterai] nemšiw nša™yiw : Nous allons chater

[nous irons-nous chaterons]

wÀš katšÀ™iw ? : Est-ce vous chatez ?

[est-ce que-vous chatez]

nemši ne-t-konek™a : Je vais me connecter.

[j’irai-je me connecterai]

wÀš m-konek™i ? : Est ce que tu es connecté ?

[est-ce que-connecté]

dekonektÌt : Je suis déconnecté [j’ai déconnecté]

5.2.1. Les ordinateurs

Les termes français ou anglais sont directement intégrés dans l’arabe marocain :

wÀš téléchargé-ti l-programme ? Est ce que tu as téléchargé le programme ?

fo®ma™-it ed-disk dur : J’ai formaté le disque dur. install-it Windows : J’ai installé Windows. assembl-it el-PC : J’ai assemblé le PC. configur-it-u : Je l’ai configuré. m-branši : C’est branché (l’ordinateur, la prise…).

5.3.Récupération dans les parlers jeunes

Dans l’enquête que j’ai réalisée en février 2003, j’ai constaté que le vocabulaire nouveau des ordinateurs, de l’internet et des portables avait également fait irruption dans les parlers jeunes, en perpétuel recherche d’humour et de créativité. Ainsi, tout le vocabulaire tournant autour des réseaux, du fait de capter ou non, a été réinvesti très rapidement (voir

5.1.3).

mša l-u er-réseau ! (litt. le réseau lui a échappé > il est déconnecté) Pour tout ce qui signifie qu’il ne capte plus, qu’il est dans le vapes…) tlef l-u er-réseau (il a perdu le réseau) ®a-h ma šÀdd š ! Il ne capte vraiment pas !

[voilà-lui-ne-saisissant-pas]

Pour la drague et le fait de s’isoler avec sa copine, on peut dire :

wÀš m-konek™i ? [est-ce que-connecté]

Est-ce que tu es connecté ? > est-ce que je te dérange alors que tu es avec ta copine ? Ce ne sont que quelques exemples qui cherchent seulement à montrer la rapidité d’intégration des emprunts et l’aisance avec laquelle se produisent les glissements sémantiques.

6. Quelques exemples de SMS

Je présenterai pour finir quelques exemples de textos notés tels que je les ai recueillis (j’ai travaillé sur une cinquantaine). Ils illustrent le type d’échanges et la syntaxe qui apparaît pour l’instant comme une traduction fidèle du marocain spontané. Je présenterai le texte du texto, sa transcription en darija, et sa traduction :

- mabrouk åidkom, wach chbaåto chy lham. ändak matkhaliwlich haki man dwara ou chwa ou lham drass (frère > famille) mabrÙk ÇÌd-kum, wÀš šbaÇtu ši l‡em. Çand-ak ma txalliw l-i š ‡eqq-i men ed-duwwÀ®a u eš-šwa u el-l‡em d-e®-®Às Tous mes vœux pour votre Aïd, est-ce que vous êtes bien rassasiés de viande ? Attention de me laisser ma part de tripes et de méchoui et de viande de tête. - faynak twahachtak bzzaf. foukach radi nchefek. Ana brit nji lândak l-Kh. ou hadak lkraä dyal “bba” mabrach (copine > copine) fÀyn, a I, twe‡‡ešt-ek bezzÀf FuqÀš •Àdi nšÙf-ek Àna b•Ìt nji l-Çend-ek l-Kh. u hÀdÀk-l-qreÇ dyÀl bba ma b•a š Où es-tu ? tu me manques beaucoup ; quand est-ce que je vais te voir ? Je veux venir chez toi à Kh. ; et ce teigneux de mon père ne veut pas. L’exemple suivant est un échange d’un message avec sa réponse qui fuse :

- I. åndak tnsay tgeli lkhetak rah åndna mtihan rada flårbiya. ana tnårfak maåndak åkal (copine > copine) I. ÇandÀ-k tensÀy tgÙli l-xÌt-ek ®À-h Çend-na mṫÀn •edda f-el-ÇarbÌya. Àna tanÇerf-ek I, attention de ne pas oublier de dire à tes sœurs que nous avons examen demain en arabe ; je sais que tu n’as pas de tête - nti alhamka li ma maåndak åkal nti, a el-‡emqa, lli ma Çend-ek Çqel ! C’est toi la folle, qui n’as pas de tête !

7. Conclusion

Le communication par SMS en étant à ses débuts, chaque groupe produit des habitudes graphiques que l’on ne peut pas généraliser, mais qui présentent cependant des régularités que j’ai essayé d’analyser. Il convient de redire la dextérité dont font preuve les utilisateurs de SMS qui, en quelques mois, se sont appropriés une technique et l’ont mise au service de leurs

échanges, lui inventant une dimension intime, complice et ludique, et probablement aussi une forme de promotion de la darija.

Bibliographie

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