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Sciences Po Document téléchargé depuis www.cairn.info - - ANATOMIE POLITIQUE D'UNE CONTROVERSE La démocratie

ANATOMIE POLITIQUE D'UNE CONTROVERSE

La démocratie sud-africaine à l'épreuve du sida

Didier Fassin

Presses de Sciences Po | Critique internationale

2003/3 - no 20 pages 93 à 112

ISSN 1290-7839

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2003-3-page-93.htm

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Pour citer cet article :

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Fassin Didier , « Anatomie politique d'une controverse » La démocratie sud-africaine à l'épreuve du sida,

Critique internationale, 2003/3 no 20, p. 93-112. DOI : 10.3917/crii.020.0093

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D’ailleurs

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Anatomie politique d’une controverse

La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida

La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida par Didier Fassin c onsidérée depuis l’Europe, la

par Didier Fassin

c onsidérée depuis l’Europe, la controverse sud-africaine

autour du sida semble ramener une fois de plus le continent noir vers les insondables profondeurs d’un irrationnel dont on croyait pourtant relativement exempte cette jeune démocratie ouverte sur la société globale et riche de ses élites occidentalisées 1 . En Afrique du Sud même, la focalisation du débat sur la seule question du lien causal entre le virus et la maladie, que mettent en cause les déclarations inoppor- tunes de certains membres du gouvernement, et parallèlement sur la personnalité du président Thabo Mbeki, qui s’est lui-même exposé comme principal protago- niste de la polémique, a restreint celle-ci à une énigmatique singularité psycholo- gique du chef de l’État, éventuellement mêlée d’obscures considérations politi- ciennes de son entourage 2 . Sur la scène mondiale comme dans l’espace national,

1. Lire par exemple le long article d’Helen Esptein : « The mystery of AIDS in South Africa », dans The New York Review

of Books, 20 juillet 2000. Pour une présentation des principaux épisodes de la controverse, on peut se référer aux articles d’Helen

Schneider et Joanne Stein (2001) et de Philippe Denis (2001).

2. Voir, parmi bien d’autres articles : « Irrational Aids debate rides rough-shod over patients », Daily Mail and Guardian,

14 mars 2000 ; « What’s behind Mbeki’s crusade », Weekly Mail and Guardian, 31 mars 2000 ; « President Mbeki is not mad »,

City Press, 8 octobre 2000.

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94 — Critique internationale n°20 - juillet 2003

l’affaire, trop rapidement interprétée en termes de déni, échappe ainsi à la compré- hension des analystes qui se voient réduits, de leur propre aveu, à d’insatisfaisantes conjectures, souvent brouillées par des jugements passionnels ou des réflexes partisans. S’il est vrai que les enjeux en sont complexes, leur intelligibilité passe par un ré- examen de la situation à partir non plus d’inaccessibles subjectivités, qu’elles soient collectives ou individuelles, mais, plus banalement, sur la base des réalités socio- politiques du pays et à la lumière d’un passé encore proche. Il ne s’agit au fond que d’appliquer les mêmes règles analytiques qu’on utiliserait pour traiter de faits concernant des sociétés qui nous sont plus familières. Extraire l’Afrique de son exceptionnalité culturelle dans laquelle le sens commun occidental, mais également certains intellectuels néo-africanistes, l’enferment est certainement la tâche la plus urgente de toute anthropologie politique qui prend ce continent pour cadre histo- rique de son programme scientifique 3 . Elle dépasse, bien entendu, la seule question du sida : un ensemble de faits, plus ou moins dramatiques, qui s’y sont produits au cours des dernières années et dont il a semblé difficile à beaucoup de rendre compte, relèveraient de cette exigence. La tragédie de cette épidémie, avec ses cinq millions de personnes contaminées en Afrique du Sud, et la controverse à laquelle elle a donné lieu sont assurément exemplaires, mais non pas isolées. C’est dans cette perspective que je voudrais ici reprendre l’analyse sociopolitique de la polémique en m’efforçant d’en déplacer le référentiel d’analyse. Je m’appuie- rai sur une enquête conduite depuis deux ans à travers l’étude de l’abondante litté- rature notamment journalistique produite sur le thème, la réalisation d’entretiens avec une cinquantaine d’acteurs de milieux divers et la participation à plusieurs mani- festations scientifiques et politiques sur le sida. Après avoir brièvement esquissé la chronique de la controverse, j’aborderai trois points pour lesquels je suggérerai une reformulation des termes du débat. Premièrement, là où une opposition binaire entre deux thèses est généralement présentée, je montrerai que l’on a affaire en réalité à des coalitions stratégiques d’acteurs qui défendent des idées et des projets très différents. Deuxièmement, alors que la chronologie des faits est systématiquement établie dans le temps court, je me référerai à une plus longue durée indispensable à la compréhension des tensions présentes. Troisièmement, plutôt que de consi- dérer que la question centrale est celle du déni d’une réalité scientifiquement établie, je proposerai de parler d’une posture de défiance qui inclut une évaluation en termes de justice. En conclusion, contrairement à ce que laissent entendre nombre de commentateurs qui considèrent la société sud-africaine menacée par la polémique, je soulignerai qu’aussi difficile qu’en soit l’épreuve, la démocratie en sort aujourd’hui renforcée. Si la gravité de la situation sanitaire que connaît l’Afrique du Sud peut assurément expliquer la violence des passions qu’elle cris- tallise 4 , il n’en est que plus important de tenter de rendre intelligible cette crise épidé- miologique autant que politique.

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Sciences Po Document téléchargé depuis www.cairn.info - - Une succession de controverses La démocratie sud-africaine

Une succession de controverses

La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida — 95

La polémique sud-africaine autour du sida est devenue publique à l’échelle planétaire à l’occasion de la parution dans le Washington Post d’une lettre adressée le 3 avril 2000 par le président Thabo Mbeki aux « world leaders », dans laquelle il défendait sa recherche d’une réponse « spécifique et ciblée » à une infection dont les caracté- ristiques lui semblaient différentes de ce qu’avaient connu les pays industrialisés 5 . Toutefois, elle n’était alors que la dernière d’une série d’affaires qui, depuis 1995, avaient agité la vie politique nationale et entamé le crédit du gouvernement aux yeux d’une partie de ses soutiens. C’est un an seulement après les premières élections démocratiques mettant un terme à près d’un demi-siècle de régime d’apartheid que le sida devient un enjeu politique avec le scandale de Sarafina II qui éclabousse la ministre de la Santé, Nkosazana Zuma, et le vice-président, Thabo Mbeki. À la suite du large succès popu- laire dont avait bénéficié une comédie musicale éponyme, l’idée d’un spectacle monté avec la même troupe pour sensibiliser le public sud-africain au problème du sida était venue aux autorités. La réalisation de ce projet fut toutefois entachée de nombreuses irrégularités et maladresses 6 . On reprocha notamment au ministère de la Santé d’avoir dépensé sans aucun contrôle extérieur la somme considérable de quatorze millions de rands, d’avoir recruté fastueusement artistes et techniciens sans passer par les procédures habituelles d’appel d’offres, d’avoir enfin témoigné d’amateurisme dans la préparation des messages éducatifs de prévention. Les enquêtes tant administratives que journalistiques firent soupçonner des malversa- tions et révélèrent des abus de pouvoir. La réponse du gouvernement à ces critiques fut brutale et les organisations non gouvernementales engagées dans la lutte contre le sida qui lui avaient demandé des comptes virent leurs subventions drastiquement réduites au profit d’associations plus dociles. Alors que les divisions entre les pouvoirs publics et la société civile apparaissaient ainsi au grand jour, une seconde affaire éclata au début de l’année 1997. Une équipe de chercheurs de l’Université de Pretoria, après avoir testé en dehors de tout

3. La remarque peut du reste être étendue à l’exceptionnalité historique de l’Afrique du Sud qui a souvent fait obstacle à sa

compréhension, comme le suggère Gill Seidman (1999).

4. La situation épidémiologique du sida en Afrique du Sud est l’une des plus préoccupantes au monde. Les taux de séro-

prévalence de l’infection sont passés de moins de 1 % au début des années quatre-vingt-dix à plus de 20 % à la fin de la décennie, dépassant même le tiers de la population adulte dans certaines provinces comme le KwaZulu-Natal. Le sida est désormais

devenu la première cause de mortalité des adultes. La diminution d’espérance de vie est estimée à vingt ans en deux

décennies. Voir notamment les documents publiés par le Department of Health (2000) et l’équipe de Robert Dorrington (2001).

5. Pour une discussion de la position du président sud-africain et une interprétation en termes de crise globale, on peut se

référer à mon article dans un récent dossier sur les « Afriques du monde » (2002a).

6. L’affaire aurait toutefois gardé des proportions limitées si la ministre de la Santé, Nkosazana Zuma, n’en avait fait un enjeu

personnel et surtout une question raciale (Marais 2000).

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protocole scientifique ou éthique un médicament, le Virodène, sur des malades du sida, demanda au gouvernement une subvention exceptionnelle de près de quatre millions de rands, en justifiant leur démarche inhabituelle par les refus réitérés des institutions médicales de leur accorder les moyens nécessaires 7 . Une somme impor- tante leur fut allouée pour continuer leurs essais, alors que le Medicines Control Council, agence nationale du médicament, persistait dans ses exigences de respect des normes habituelles de validation des nouveaux produits. La médiatisation de la découverte suscita d’immenses espoirs parmi les personnes infectées, la polémique enfla entre les ministres concernés et les professionnels de santé, impliquant là encore le vice-président ; et l’opposition politique demanda une enquête administrative sur un possible intéressement financier de membres de l’ANC – African National Congress, le parti au pouvoir – dans la fabrication du remède. Malgré la démons- tration de l’absence d’efficacité du produit, qui s’était révélé être un solvant indus- triel, dans des essais menés à l’étranger, les recherches se poursuivirent. Si la pre- mière controverse avait eu pour effet une confrontation entre le gouvernement et les milieux associatifs, c’était désormais aussi avec la profession médicale que les relations se dégradaient. Un nouveau pas fut cependant franchi en octobre 1998 avec l’annonce par la ministre de la Santé de la suspension des essais qui portaient sur la prévention de la transmission materno-infantile du virus du sida. L’AZT, médicament commer- cialisé alors depuis une dizaine d’années, mais dont l’efficacité chez les femmes enceintes venait d’être établie dans plusieurs essais internationaux, fut critiqué d’abord par la ministre pour son coût élevé, puis un an plus tard, après la baisse de son prix par le laboratoire qui le fabriquait, par le nouveau président Thabo Mbeki, pour sa toxicité, en s’appuyant sur l’existence d’effets secondaires au demeu- rant réels. À partir de ce moment, et alors qu’il avait nommé une nouvelle ministre de la Santé, Manto Tshabalala-Msimang, le chef de l’État se plaça au premier plan de la controverse. Il entra en contact, par l’intermédiaire de sites Internet qui assuraient la promotion des idées hétérodoxes sur la maladie, avec des dissidents occidentaux, surtout américains, mais également européens et australiens 8 . Il lança au début de l’année 2000 l’idée d’un panel international rassemblant des partisans de différentes théories du sida, qu’il réunit successivement les 6 et 7 mai, puis les 3 et 4 juillet, soit moins d’une semaine avant l’ouverture de la Treizième conférence internationale sur le sida que nombre de spécialistes de la maladie avaient menacé de boycotter. En réaction à ce qu’ils considéraient comme un risque de publicité inespérée faite à des thèses dont on ne parlait plus guère depuis une dizaine d’années, cinq mille médecins et savants du monde entier signèrent la Déclaration dite de Durban, dans laquelle ils réaffirmaient l’origine virale du sida et l’effica- cité des antirétroviraux. Désormais, la controverse se déployait à l’échelon plané- taire et l’Afrique du Sud devenait le mauvais exemple de la lutte contre le sida.

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La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida — 97

Avec le procès de Pretoria, intenté par un regroupement des plus grandes firmes pharmaceutiques contre l’État sud-africain pour avoir introduit dans sa réglemen- tation une clause autorisant l’obtention des licences des médicaments et l’impor- tation de produits génériques en cas de problème de santé publique grave, on pensa un moment l’union sacrée contre le sida reconstituée, dans la mesure où les asso- ciations, rassemblées pour la plupart sous la bannière de la TAC, Treatment Action Campaign, jouèrent un grand rôle aux côtés du gouvernement dans la mobilisation de l’opinion publique internationale. Lorsque les avocats des multinationales reti- rèrent la plainte de leurs clients, on se prit même à croire à une réconciliation nationale. Cet enthousiasme fit cependant long feu et, après que la ministre de la Santé eut à nouveau réitéré son refus de mettre en œuvre immédiatement un pro- gramme national de prévention materno-infantile, des malades, des médecins et des organisations non gouvernementales intentèrent à leur tour un procès au gouver- nement, qu’ils gagnèrent au début de 2002, contraignant les pouvoirs publics à annoncer qu’ils donneraient de la Névirapine, nouveau médicament de prescription plus simple et moins coûteuse, aux femmes enceintes séropositives et à leurs enfants nouveaux-nés 9 . Le ministère de la Santé faisant toutefois traîner la mise en place effective des dispositifs de distribution, une sorte de guerre de basse intensité s’en- gagea alors, ici avec l’interdiction d’une organisation non gouvernementale ou le licenciement d’un médecin de service public – l’une et l’autre ayant prescrit des anti- rétroviraux aux femmes victimes de viol 10 –, là, à l’inverse, avec la décision d’un ministre provincial de la Santé de mettre en place la prévention de la transmission materno-infantile en anticipant des dispositions qui ne venaient pas 11 . C’est dire que, huit ans après l’avènement de la démocratie, le sida est devenu, en Afrique du Sud, le principal sujet de la vie politique et l’enjeu central de l’action publique 12 .

7. L’invocation de la découverte d’un médicament de production locale n’est pas une première en Afrique subsaharienne.

Plusieurs autres produits ont ainsi fait l’objet non seulement d’annonces spectaculaires, mais aussi d’interventions étatiques,

tels le Kemron au Kenya ou le Therastim en Côte d’Ivoire, mais le premier de la série était, en 1987, le MM1 (Fassin 1994),

d’après les initiales des présidents des deux États dont étaient originaires les savants qui l’avaient conçu : Mobutu et Moubarak.

8. La dissidence scientifique sur le sida, telle qu’elle s’est développée aux États-Unis, a été étudiée par Joan Fujimora et Danny

Chou (1994) et par Steven Epstein (1996). Le caractère radicalement inédit de la controverse sud-africaine est sa politisation et son internationalisation.

9. Voir par exemple : « Victory for the HIV mothers. Government loses court battle over Aids drug », The Star, 4 avril 2002,

et « Govt ordered to provide Aids drug », Sowetan, 5 avril 2002.

10. Lire notamment : « Rape survivors’ NGO banned from hospital », Mail and Guardian, 20 octobre 2000, et « Aids angel

faces “Dr Death” witchhunt », The Star, 17 octobre 2002.

11. Se référer à : « ANC in turmoil over HIV-AIDS », Sowetan, 20 février 2002, pour la contestation dans le Gauteng ; « KZN

jumps state Aids ship », Weekly Mail and Guardian, 1er mars 2002, pour le KwaZulu-Natal.

12. Dans l’introduction de leur ouvrage consacré à la présidence de Thabo Mbeki, Sean Jacobs et Richard Calland (2002)

considèrent que les deux plus grandes crises auxquelles le chef de l’État est confronté sont le sida et le Zimbabwe. En réalité, si le parallèle entre les deux sujets de controverse est parfaitement justifié en termes d’analyse idéologique et poli- tique, la gravité du problème du sida et l’écho que les médias lui donnent sont sans commune mesure avec les enjeux et les

débats autour du régime de Robert Mugabe.

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Probablement même n’y a-t-il aucun équivalent dans le monde, depuis le début de l’épidémie, d’une telle cristallisation du débat public et de la question démocra- tique autour de cette maladie. À lire la présentation événementielle qui vient d’être faite, la cause peut d’ailleurs sembler entendue : une série de fautes intellectuelles, de maladresses politiques, d’erreurs stratégiques, de possibles abus de biens sociaux, au fond un cas de plus de mauvaise gouvernance dont le continent africain semble coutumier et dont quelques politiciens aux commandes des affaires publiques seraient ici les princi- paux responsables. Réduite à cette condamnation, l’analyse serait pourtant courte. Elle éluderait la question de la réception des controverses par la société sud- africaine, bien plus divisée qu’on ne le laisse généralement entendre, et occulterait les enjeux qu’elles révèlent, tant sur le plan des rationalités gouvernementales que des rapports internationaux en train de se construire.

que des rapports internationaux en train de se construire. Des coalitions stratégiques T elles que r

Des coalitions stratégiques

Telles que représentées dans les restitutions qu’en font les commentateurs, qu’ils appartiennent ou non au monde médiatique, les controverses autour du sida sem- blent des pièces à un ou deux personnages principaux (Thabo Mbeki, d’abord dans son rôle de vice-président, puis de président, et ses deux ministres de la Santé successives), avec quelques contradicteurs qui leur donnent courageusement la réplique (le juge de la Cour suprême Edwin Cameron, l’activiste Zachie Achmat, le juriste Mark Heywood, le chercheur William Malegapuru Magkoba, notamment), à l’ombre de la figure tutélaire et bienveillante du père de la nation (l’ancien pré- sident Nelson Mandela qui, sans jamais désavouer officiellement son successeur, rappelle avec bonhomie mais non sans fermeté les principes du bon gouvernement). Rendre compte de ce qui se joue autour du sida implique toutefois de considérer, au-delà de ce microcosme, un théâtre dont la scène est la société sud-africaine. Sur cette scène, ne s’affrontent pas seulement des membres du gouvernement tenants des théories dissidentes et quelques représentants de la société civile défenseurs d’une thèse établie, mais deux coalitions stratégiques dont chacune est constituée d’agents affichant des idées variées et porteurs d’intérêts distincts. Rien là qui doive nous étonner, et l’histoire nous rappelle opportunément que les épidémies ont souvent divisé les sociétés selon des lignes de fracture bien loin d’être univoques. Si l’on a longtemps, à la suite des travaux pionniers d’Erwin Ackerknecht sur le choléra en 1830, opposé de manière schématique contagionnistes et anti-contagionnistes, des recherches plus récentes 13 ont montré que les deux camps étaient en réalité bien plus hétérogènes que cette désignation binaire ne le faisait accroire et que, par exemple, il y avait loin des interprétations néo-hippocratiques par les miasmes aux modèles hygiénistes d’insalubrité, dont les promoteurs, plutôt conservateurs

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pour les premières et progressistes pour les secondes, se rangeaient apparemment ensemble sous la bannière de l’anticontagionnisme. On peut faire un semblable constat pour le sida. Le méconnaître participe justement de la présentation cari- caturale des débats. D’un côté, en effet, que l’on peut appeler hétérodoxe en ce qu’il met en cause les thèses considérées comme établies, existent au moins trois types de position dont les justifications reposent sur des arguments profondément différents. La première position est celle des dissidents qui, selon les cas, réfutent le lien causal entre le virus et le sida, dénoncent le danger des antirétroviraux, contestent la fiabilité des données épidémiologiques ou même, pour les plus radicaux, nient l’existence d’une épidémie, rapportant l’excédent de décès à la seule dégradation des conditions de vie. On les trouve notamment parmi les participants au Panel présidentiel chargé d’établir la vérité sur la maladie, mais également au sein du monde politique et de la société civile 14 . Cette lecture est parfois exprimée ouvertement – par le député de l’ANC Peter Mokaba ou le chef du Département de médecine familiale de l’Université d’Afrique australe à Pretoria Sam Mhlongo, par exemple – mais elle prend le plus souvent la forme d’un doute traduisant un scepticisme à l’égard des évidences scientifiques plutôt que leur rejet pur et simple. La seconde position rassemble nombre de spécialistes de la santé publique et du développement social qui, s’ils ne remettent nullement en cause le savoir biomédical et les constats épi- démiologiques, s’accordent avec le gouvernement pour considérer, d’une part, que la pauvreté est un facteur essentiel de propagation et de gravité de la maladie, d’autre part, que les structures sanitaires du pays sont mal en mesure d’intégrer des traitements coûteux nécessitant une surveillance biologique difficile 15 . Ils plaident en particulier pour une priorité aux programmes d’aide sociale destinés aux milieux défavorisés plutôt qu’aux actions médicales qui auraient de toutes façons peu de chances d’atteindre les plus pauvres. La troisième position peut se caractériser en termes de loyauté politique, de la part de militants de la lutte contre l’apartheid, souvent noirs ou métis, qui se sentent encore avant tout solidaires de leurs repré- sentants. Quoi qu’ils pensent des éventuels errements du président, sujet sur lequel ils ne s’expriment généralement pas en public, ils considèrent que manifester leur

13. Si l’anticontagionnisme a tout de même pu fructifier pendant un demi-siècle, cette théorie erronée – partiellement, car

la dimension environnementale n’était pas infondée – a fourni leur justification aux grands programmes hygiénistes visant à rendre les villes plus saines (Ackerknecht 1986, LaBerge 1992). C’est tout le mal qu’on peut souhaiter aux interprétations

sociales du sida, qui ont le mérite de mettre en lumière une dimension peu reconnue de la maladie et de servir à justifier des programmes de lutte contre la pauvreté.

14. Voir notamment la composition et les recommandations du Presidential AIDS Advisory Panel Report, mars 2001, Pretoria, 134 p.

15. Pour une présentation des inégalités géographiques du système de santé, on peut se reporter au document « Geographic

patterns of deprivation and health inequalities in South Africa : Informating public resource allocation strategies », Equinet Policy Series n° 10, août 2001, 47 p.

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fidélité au gouvernement du premier régime démocratique d’Afrique du Sud est plus important qu’entamer une polémique avec lui 16 . S’ils sont souvent embarrassés par la confusion des genres dont fait preuve le chef de l’État et par l’écho média- tique qui lui est donné, ils préfèrent réserver leurs critiques à ceux qui, n’ayant rien fait lorsqu’ils étaient au pouvoir, se transforment si aisément en censeurs. Bien entendu, ces trois argumentaires ne sont pas totalement étanches et tel spécialiste de santé publique se montrera à la fois convaincu de la justesse des explications sociales et loyal à l’égard du pouvoir élu. De l’autre côté, que l’on qualifiera symétriquement d’orthodoxe parce qu’il se réclame des théories admises par la collectivité scientifique, on peut également décrire trois types d’attitude correspondant à trois groupes sociaux plus nette- ment constitués. Premièrement, les « activistes du sida », dont beaucoup proviennent du mouvement démocratique de masse qui a lutté dans le pays contre l’apartheid

à l’époque où l’ANC et le Parti communiste en étaient bannis, défendent le droit

des patients à bénéficier des meilleurs soins et des traitements les plus efficaces 17 .

Souvent déchirés entre leurs combats d’avant 1994 et leurs actions d’aujourd’hui contre le gouvernement qu’ils avaient appelé de leurs vœux, ils œuvrent dans le cadre d’une mobilisation nationale, regroupée dans la Treatment Action Campaign, et internationale, incluant des organisations comme Médecins sans frontières. Deuxiè-

mement, les acteurs de la santé, et plus particulièrement les médecins, qui appar- tiennent pour la plupart aux segments conservateurs de la société, ont pris activement part à la campagne en défendant l’accès aux médicaments pour leurs patients 18 . Ils le font toutefois plus souvent par habitus corporatif, au nom de l’autonomie pro- fessionnelle, et par ethos humanitaire, en invoquant l’argument compassionnel, qu’au nom de raisons politiques ou à proprement parler éthiques, que démentiraient du reste leurs pratiques habituelles tant dans les services publics que dans l’exercice libéral. Sans sous-estimer le dévouement d’un certain nombre de médecins, l’obser- vation de l’exercice ordinaire de ce métier – et notamment le peu de cas fait des malades pauvres – invite en effet à prendre quelque distance par rapport aux argu- ments avancés par les milieux médicaux. Troisièmement, l’opposition politique s’est saisie du sida comme principal cheval de bataille contre le pouvoir. Ce fut le cas de l’éphémère Democratic Alliance, constituée par la fusion du Democratic Party et du New National Party de l’ancien président Frederik de Klerk et rassemblant une large part des libéraux modérés d’avant 1994. Le chef de ce parti, Tony Leon,

a lui-même construit sa légitimité politique, au demeurant fragile, sur cette ques-

tion, en instruisant pendant plusieurs mois un procès public, par médias interposés, contre le président sud-africain, avant de subir une éclipse avec la disparition de son organisation politique 19 . À l’évidence, les erreurs de ce dernier ont fourni l’occasion rêvée à un camp discrédité par sa participation, pour les uns, ou son oppo- sition modérée, pour les autres, au régime de l’apartheid, lui permettant d’affirmer

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La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida — 101

à peu de frais sa défense des intérêts de tous, y compris de la population noire prin- cipale victime de l’épidémie. Ces trois groupes constitués sur des bases associative, professionnelle et politique communiquent partiellement avec des activistes se servant de l’épidémie comme arme politique contre le gouvernement, tel le député d’opposition Costa Gazi ; mais, d’une manière générale, les militants du sida ont presque toujours été très attentifs à ce que leur mobilisation ne fasse pas l’objet d’une manipulation partisane. Reconnaître la diversité des positions et des intérêts en jeu derrière des coalitions dont généralement seuls quelques leaders sont identifiés, c’est non seulement per- mettre l’amorce d’une analyse sociologique là où il est commode de représenter une arène où s’affrontent deux thèses, une vraie et une fausse, mais c’est aussi s’autoriser à comprendre, voire à anticiper, les évolutions du débat et de l’action publics, en considérant l’état du champ comme instable puisque résultant d’alliances qui n’ont pas nécessairement le sida pour lieu réel de convergence 20 . Ce que l’his- toire récente a montré avec un « procès de Pretoria » rassemblant pouvoirs publics et activistes en avril 2001 contre une industrie pharmaceutique accusée de faire passer ses bénéfices avant la souffrance des malades, suivi un an plus tard d’un second « pro- cès de Pretoria » remporté cette fois par les mêmes militants contre le même gouvernement au nom de la défense du droit à la vie. Mais cette coalition qui se défait dit bien plus que les habituels jeux politiciens : elle dévoile les contradictions profondes d’acteurs liés par une expérience de luttes communes pour un avenir démocratique, et aujourd’hui divisés selon les lignes de partage tracées par l’histoire, dont la plus douloureuse et la plus refoulée est la « colour line », comme on l’appelle pudiquement.

16. C’est toute la difficulté à laquelle se trouvent confrontés les membres de l’Alliance tripartite au pouvoir, qui rassemble

l’ANC (African National Congress), le SACP (South African Communist Party) et la Cosatu (Congress of South African Trade Unions) : « Alliance in for serious debate », Saturday Star, 16 septembre 2000 et « Cosatu wants Aids on summit agenda », Weekly Mail and Guardian, 4 avril 2003.

17. Lire par exemple « Aids activists to challenge the state », Weekly Mail and Guardian, 8 septembre 2000 et, plus récemment,

l’éditorial de Zachie Achmat, président de la Treatment Action Campaign, justifiant la campagne de désobéissance civile :

« The long walk to civil disobedience », Weekly Mail and Guardian, 4 avril 2003.

18. Lors de la Conférence internationale sur le sida à Durban, en juillet 2000, les médecins ont présenté un front uni

d’orthodoxie, illustré par une tribune intitulée « Leave science to the scientists, Mr. Mbeki », Sunday Independant, 25 juin

2000. Plus tard, certains se sont même risqués à mettre en place des programmes de prévention de la transmission de la mère à l’enfant contre les autorités provinciales : « Mpumalanga doctors defy Manana », Weekly Mail and Guardian, 12 avril 2002.

19. Voir les oppositions médiatiquement construites autour du sida : « Mbeki versus Leon », Sunday Times, 9 juillet 2000,

et « What Leon and Mbeki had to say », Weekly Mail and Guardian, 6 octobre 2000.

20. Pour une présentation d’ensemble de la scène politique de l’Afrique du Sud, on peut lire les ouvrages de Nigel Worden,

The Making of Modern South Africa, Oxford et Cambridge, Blackwell, 1994, et, pour la période récente, de Tom Lodge, South

African Politics since 1994, Le Cap et Johannesburg, David Philip, 1999.

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102 — Critique internationale n°20 - juillet 2003

- - 102 — Critique internationale n°20 - juillet 2003 Un passé si présent Tous les

Un passé si présent

Tous les récits des controverses sud-africaines débutent en 1995, tradition que cet article a reprise pour mieux la souligner. Il en est de même pour la plupart des études sur le sida. Plus encore : l’épidémie elle-même semble s’être développée à partir de 1990, c’est-à-dire avec la fin du régime d’apartheid, dont le démembrement pré- céda de quelques années l’avènement de la démocratie. Dans sa lettre aux grands de ce monde, Thabo Mbeki n’a pas manqué lui-même de relever cette coïnci- dence implicitement établie entre l’épidémiologie de la maladie et l’histoire du pays dans des déclarations de responsables de l’agence internationale Onusida. Pour appréhender les termes du débat actuel, il est pourtant indispensable de l’éclairer par quelques faits récents autant que par des événements plus anciens. Comme beau- coup d’autres réalités de la société sud-africaine, le sida a ses « lieux de mémoire » qui sont profondément ancrés dans une histoire collective et des expériences singu- lières 21 . De cette mémoire incorporée il est aujourd’hui difficile et presque illégi- time de parler car l’activité de la Commission vérité et réconciliation, dont les travaux se sont achevés au début de l’année 2002 au terme de cinq ans d’existence, a eu pré- cisément pour fonction d’en finir une fois pour toutes avec un passé douloureux et souvent trouble. Deux traits cristallisent la dramatisation de l’enjeu du sida : la racialisation des termes du débat et la constitution d’une théorie du complot. On peut parler de racia- lisation lorsqu’un fait donne lieu à une interprétation qui fait prévaloir la couleur de peau sur tout autre critère permettant d’en rendre compte. Dans le contexte sud- africain, elle présuppose une division raciale du monde social, dont l’apartheid a donné la version la plus littérale et institutionnelle, mais que le fameux discours du président devant l’Assemblée nationale le 29 mai 1998 intitulé « South Africa :

two nations » a réitérée sur un mode aussi littéraire qu’idéologique 22 . Que la racialisation procède d’un calcul tactique – dont on soupçonne volontiers les responsables politiques qui en retireraient un soutien de la population noire – ou d’une lecture strictement réaliste qui ne ferait qu’énoncer la difficulté objective de surmonter l’apartheid, elle n’en a pas moins une efficacité performative forte. Les protagonistes des controverses successives ne se sont pas privés d’en exploiter les ressorts, tout au moins du côté du gouvernement, qui n’a cessé d’accuser ses adver- saires, depuis l’affaire Sarafina II, de faire preuve de racisme en s’attaquant au gouvernement à majorité noire, dans le meilleur des cas, voire de tentation éradi- catrice à l’encontre de la population noire, soit en rendant les médicaments inac- cessibles par leur prix, soit à l’inverse en distribuant des produits hautement toxiques. Cette racialisation se double d’une théorie du complot, dans laquelle l’ennemi est tantôt l’opposant politique héritier du régime précédent, dans le scandale de la comédie musicale, tantôt d’anciens alliés de l’ANC accusés d’avoir

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trahi la cause, au moment de l’expérimentation du Virodène, tantôt enfin des puis- sances occidentales ou, plus spécifiquement, des laboratoires pharmaceutiques, avec l’incrimination des antirétroviraux. Le sida ne fournit d’ailleurs pas le seul pré- texte à l’invocation d’une conspiration, et certains événements de la vie politique reçoivent les mêmes interprétations. Comme on le conçoit, le déploiement de cette paranoïa racialiste, souvent considérée comme une caractéristique majeure du pouvoir actuel, contribue à discréditer le gouvernement aux yeux de l’opinion, tant nationale qu’internationale. Ce faisant, on tend toutefois à oublier que ces traits accompagnent depuis un siècle l’histoire de la santé publique. C’est en effet la peste de 1900 qui a justifié, dans le cadre du Public Health Act, les premières mesures de déplacement forcé de populations africaines dans la ville du Cap et l’institution des premiers quartiers qui leur étaient spécifiquement réservés sous le nom de « native locations », alors même que les cas de maladie étaient relativement moins nombreux parmi les Noirs que parmi les Blancs et les Métis 23 . Lorsque, à partir de 1910, la tuberculose fait des ravages chez les mineurs d’or du Witwatersrand, elle sert à la fois à disqualifier les modes de vie des populations noires, accusées d’être responsables par leur mauvaise hygiène de la dissémination de l’infection, et à renforcer leur exploitation économique en justifiant une rotation intensifiée de la main-d’œuvre entre les régions minières et les zones rurales 24 . Plus récemment, quand le sida commence à se développer en Afrique du Sud, à la fin des années quatre-vingt, ce sont encore les Noirs des townships qui sont stigma- tisés pour leur « promiscuité sexuelle », certains députés conservateurs allant même jusqu’à se réjouir publiquement de ce que le fléau va peut-être enfin les débar- rasser des Africains 25 . C’est dire que la racialisation des pratiques sanitaires, l’uti- lisation des épidémies à des fins de ségrégation et le traitement polémique des ques- tions de santé publique 26 ne sont pas choses nouvelles dans l’histoire de ce pays et l’expérience de ses habitants.

21. Sur l’inscription de l’histoire collective dans l’expérience singulière, notamment sous la forme de récits de maladies ou

d’épidémies, on peut lire les ouvrages de Paul Farmer (1992) et de Nancy Scheper-Hughes (1992). Pour l’Afrique du Sud, on pourra se référer à mon article sur l’incorporation de l’histoire (2002b).

22. Consultable en ligne sur le site www.anc.org.za, le discours a été republié dans plusieurs des ouvrages sur le président

sud-africain (Hadland et Rantao, 1999).

23. Sur cet épisode inaugural mais mal connu de la peste, voir l’article de Maynard Swanson (1977) sur ce qu’il appelle le

syndrome sanitaire.

24. Sur la tuberculose, se référer au livre de Randall Packard (1989), véritable traité d’économie politique et d’épidémio-

logie sociale.

25. Sur le sida sous l’apartheid, on consultera le texte de Virginia van der Vliet (2001), qui évoque un député du Conservative

Party déclarant en 1990 que « si le sida arrêtait la croissance de la population noire, ce serait Noël », cité dans les archives parlementaires, Debates of Parliament.

26. Pour une analyse plus générale de l’utilisation de la santé publique comme technologie de contrôle des populations noires

en Afrique du Sud, on lira l’ouvrage d’Alexander Butchart (1998).

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Si cette trame historique rend plus intelligible la méfiance des autorités et des populations actuelles à l’égard des politiques du sida, la récente révélation des activités d’un médecin, le Dr Wouter Basson, et du laboratoire public de recherche qu’il a dirigé sous l’apartheid a apporté une preuve tragique à la théorie du com- plot. Les déclarations de chercheurs de ce laboratoire au cours des auditions de la Commission vérité et réconciliation, en 1998, et les enquêtes conduites dans le cadre du procès contre leur directeur à la Cour de Pretoria, de 2000 à 2002, ont en effet permis d’établir l’existence de programmes scientifiques recourant à des armes biologiques telles que l’anthrax, ou bacille du charbon, pour éliminer des leaders noirs, recherchant des instruments de stérilisation chimique pouvant être appliqués aux femmes noires, et imaginant même un plan de contamination des quartiers noirs par des prostituées séropositives 27 . La publicité donnée à cette affaire et la gravité des faits qu’elle met en lumière doivent assurément être prises en compte dans l’ana- lyse de la réception de la présente controverse au sein d’une partie de la population sud-africaine qui entrevoit, à mesure que son histoire politique lui est révélée, l’étendue du projet criminel de l’apartheid et le rôle qu’ont pu y jouer des insti- tutions scientifiques et la profession médicale (il est remarquable que le médecin incriminé continue aujourd’hui d’exercer son métier). Dans les entretiens réalisés depuis deux ans dans des milieux très divers, dont celui de la santé publique, l’évo- cation de ces révélations revient comme un leitmotiv pour rendre compte de l’atmosphère lourde de suspicion qui entoure le sida, ses causes et ses traitements.

qui entoure le sida, ses causes et ses traitements. Le temps du soupçon Dans ces conditions,

Le temps du soupçon

Dans ces conditions, ne faut-il pas alors réviser les catégories qui servent à penser la controverse ? Pour interpréter l’attitude du président sud-africain, on parle généralement de « déni », voire, en anglais, de « denialism », expression visant à lui donner une coloration plus systématique, à la constituer en idéologie, comme on le fait, en français, avec « négationnisme ». Cette qualification décrit pourtant mal l’ambiguïté des positions revendiquées par le gouvernement et les doutes exprimés par ses membres : plutôt qu’à une négation du lien causal entre le virus et le sida, on a affaire à un discours mettant en question son univocité ; dans sa lettre du 3 avril 2000, Thabo Mbeki s’interrogeait sur les particularités du sida sur le conti- nent africain, sur sa diffusion épidémique plus rapide et son évolution clinique plus dramatique, et demandait qu’on explore d’autres facteurs étiologiques possibles ; dans son discours d’ouverture de la Conférence internationale sur le sida à Durban le 9 juillet 2000, il s’appuyait sur un rapport de l’Organisation mondiale de la santé pour affirmer que la pauvreté était la principale cause de décès sur le conti- nent africain ; même dans ses déclarations les plus maladroites, comme dans l’entretien publié dans le magazine Time le 11 septembre 2000, et quelle que soit

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sa conviction intime en la matière, il se contente de dire que le virus est « une cause parmi d’autres du déficit immunitaire » 28 . De telles hésitations traduisent en réa- lité la difficulté, dans les deux camps, à penser de façon cohérente à la fois l’évi- dence biomédicale de l’infection et les conditions socioéconomiques de son dévelop- pement 29 . Le terme « déni », tel qu’on l’emploie communément, est du reste non seulement impropre, mais il s’avère aussi polémique. Il l’est d’autant plus que le procès en « révisionnisme » fait au chef de l’État sud-africain évoque les néga- tionnistes de l’histoire des camps d’extermination nazis et que des accusations publiques de « crimes contre l’humanité » et de « génocide » lui sont adressées par des personnalités religieuses ou des représentants associatifs. Sans exonérer Thabo Mbeki de ses erreurs et de leurs graves conséquences en matière de pré- vention de la transmission de la mère à l’enfant et de ralentissement de la progression de la maladie, on peut donc s’efforcer de comprendre ce qui est en jeu dans la posi- tion qu’il défend, et bien d’autres avec lui. Tant qu’à parler de déni, il faut affiner l’analyse et distinguer ce qui relève du déni de la réalité en tant que telle et ce qui appartient au déni de la réalité en tant qu’elle est injuste 30 . Face à une situation intolérable, on peut en effet différencier deux formes de dénégation. La première revient à dire : ce n’est pas vrai, au sens de : ce n’est pas possible, donc ce n’est pas. C’est la réalité que l’on nie. La seconde exprime l’idée de : ce n’est pas normal, c’est-à-dire : c’est, mais cela ne devrait pas être. C’est l’injustice que l’on refuse. Dans le cas du sida en Afrique du Sud, les mani- festations du déni s’inscrivent dans ces deux registres cognitifs. Les faits sont impensables, parce qu’intolérables. D’un côté, l’épidémie ravage le pays de façon inédite et tout simplement inconcevable car, pour un responsable politique, com- ment appréhender intellectuellement et comment énoncer publiquement ce que lui prédisent les démographes, à savoir une perte d’espérance de vie de vingt ans

27. Les témoignages peuvent être consultés sur le site de la Commission vérité et réconciliation, www.doj.gov.za/trc, sous

la rubrique : « Special hearings (Chemical and biological warfare) ». De nombreux articles de presse ont été publiés sur le « Dr. Death », par exemple : « Gory war details surfacing in Basson trial », Sowetan, 4 mai 2000 ; « Why is Dr. Death still busy in the wards », Sunday Independant, 7 mai 2000 ; « Apartheid atrocities unravel in Basson trial », Weekly Mail and Guardian, 26 juin 2000 ; et plus particulièrement sur le sida : « HIV blood was stored for war », The Citizen, 25 mai 2000. Voir égale-

ment la tribune de Chandré Gould et Peter Folb, « Perverted science and twisted loyalty », Sunday Independant, 8 octobre 2000.

28. Ces textes peuvent être consultés sur le site www.anc.org.za. Pour des réactions dans les milieux scientifiques interna-

tionaux, voir notamment : « Letter fuels South Africa’s AIDS furore », Nature, 2000, 404, p. 911 ; « Mbeki defiant about

South African HIV/AIDS strategy », The Lancet, 2000, 356, p. 225, ainsi que la réponse du directeur du Medical Research Council qui a rompu avec le président sud-africain : Malegapuru William Magkoba, « HIV/AIDS : The peril of pseudo- science », Science, 2000, 288, p. 1171.

29. Ce à quoi s’emploient pourtant certains, comme Paul Farmer (1999). Pour une critique de la lecture étroitement bio-

médicale du sida, voir le texte de Randall Packard et Paul Epstein (1992) et l’article un peu antérieur que j’ai rédigé avec

Jean-Pierre Dozon (1992).

30. Selon l’heureuse distinction proposée par Alain Cottereau (1999) qui parle, lui, de « déni de réalité » et de « déni de

justice ».

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en seulement deux décennies ? À cet égard, quel que soit le bien-fondé de la pré- vention de la transmission mère-enfant par la Névirapine, les prévisions les plus optimistes concernant l’impact de cette mesure sur la progression de l’épidémie montrent qu’elle ne peut avoir qu’un effet très réduit, ce qui indique bien la fai- blesse de la marge de manœuvre des pouvoirs publics. De l’autre côté, ce désastre épidémiologique survient précisément au moment où la démocratie est enfin ins- taurée dans le pays, après plusieurs siècles de conquêtes et de guerres, de ségré- gation et de violence, ce que ne manquent pas de relever maints commentateurs qui s’étonnent plus ou moins pernicieusement de la coïncidence. De ce point de vue, le parallèle régulièrement fait entre l’apartheid et le sida, s’il peut valoir comme mot d’ordre mobilisateur pour le nouveau combat, apparaît comme par- ticulièrement injuste lorsqu’il met sur le même plan le régime raciste institué au début des années cinquante et le pouvoir multiracial issu des urnes en 1994, ren- voyés dos à dos comme ennemis du peuple. Le déni, s’il faut donc user de ce mot, est à la fois refus de la réalité et rejet de son injustice : ce n’est pas possible, mais ce n’est pas non plus acceptable. Le sida semble mettre l’Afrique en général, l’Afrique du Sud en particulier, face à une affliction permanente, celle d’un continent colonisé, exploité, appauvri, marginalisé, aujourd’hui en proie aux pires crises et victime de tous les maux. Mais peut-on en rester là ? Au-delà du déni, qui suggère une négation pure et simple de l’évidence scientifique dont on a vu qu’elle rendait mal compte des ambivalences du pouvoir, ne faudrait-il pas s’attacher à comprendre ce qu’il y a de commun entre la contestation des thèses communément admises sur l’étiologie du sida, l’évocation des risques des médicaments antirétroviraux et, plus largement, les positions adoptées sur un ensemble de sujets nationaux et internationaux, comme la crise zimbabwéenne, dans laquelle le gouvernement sud-africain a été accusé de ne pas se démarquer suffisamment de son autocratique voisin ? Au lieu de parler de déni, on serait alors tenté de qualifier de défiance ce qui relève moins d’un repli obscurantiste sur l’erreur ou l’ignorance que d’une posture suspicieuse à l’encontre de vérités venues d’ailleurs 31 . Défiance à l’égard tantôt des Blancs, tantôt des Occidentaux, soupçonnés de prolonger jusque dans le savoir leur entreprise de pouvoir, de s’assurer par l’emprise des discours et la violence des actions une domi- nation sans cesse renouvelée, que ce soit sur les Noirs ou sur la population afri- caine 32 . Bien plus que la dénégation, qui n’en est que la traduction partielle, c’est en effet le soupçon qui sous-tend les réactions des autorités – et, au-delà, d’une partie de l’opinion – sud-africaines et rend compte de leur méfiance envers la science bio- médicale, l’industrie pharmaceutique et, plus largement, envers tout ce qui peut représenter l’ancien colonisateur ou le nouvel impérialisme. Un soupçon dont on a vu qu’il n’est pas seulement la projection d’un fantasme, mais qu’il est histori- quement fondé dans une expérience collective dont les blessures sont encore

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récentes. Ce sentiment n’est nullement spécifique de l’Afrique du Sud : il affecte plus largement l’ensemble des sociétés post-coloniales, comme l’a montré le suc- cès des thèses formulées par certains chercheurs sur une origine exogène de l’épi- démie, dont les premières évoquaient la diffusion intentionnelle d’un nouveau virus par des savants américains et dont la plus récente en fait la conséquence de l’introduction du vaccin antipoliomyétique sur le continent africain dans les années soixante-dix. Il ne se limite du reste pas non plus au sida ni même à la maladie : à qui en douterait, la réception des événements du 11 septembre 2001 et de la réponse militaire américaine apporterait une preuve supplémentaire. Soupçon, accusation : certainement, l’analyse de l’espace symbolique des relations interna- tionales, auquel celui de la sorcellerie fournit une sorte de matrice cognitive 33 , est- elle un préalable à la compréhension de l’ordre politique du monde post-colonial. En proposant ainsi de déplacer l’interprétation du déni à la défiance, il s’agit dans le même mouvement de faire passer la controverse du registre psychologique au registre politique. Penser l’attitude du gouvernement sud-africain en termes de déné- gation, c’est opposer une vérité et une erreur pour répartir chaque camp de part et d’autre de cette ligne virtuelle et, finalement, n’avoir à rendre compte que du discours aberrant en puisant dans les ressources de la psychologie. Ce faisant, on méconnaît que, du côté de l’orthodoxie savante, bien peu a été fait pour com- prendre les inégalités et les violences qui sous-tendent l’épidémie – négligence que personne n’a pourtant songé à considérer comme un déni – et que bien peu a été fait pour intervenir sur ces causes sociales – inaction que personne n’a toutefois qua- lifiée de crime. Or c’est cette indignation sélective qui conduit au sentiment d’injus- tice et au durcissement des positions. Parallèlement, on méconnaît que, du côté de l’hétérodoxie, quelque chose était dit d’une réalité de l’état du monde – énoncé traité comme nul et non avenu par la communauté scientifique internationale – et que ce discours se voulait porteur d’une critique sociale – qui s’est trouvée réduite

31. Voir, sur ce point, l’article que j’ai écrit avec Helen Schneider (2002). Celle-ci, dans un entretien au New York Times du

31 mars 2002, expliquait les réticences à l’égard des antirétroviraux en rappelant que « dans ce pays, il existe une histoire

récente de conspiration directe contre les Noirs », se référant implicitement aux révélations du procès contre le biologiste Wouter Basson, parfois comparé par la presse au Dr Mengele. L’acquittement de celui-ci en avril 2002, grâce à un jeu de procédures déployé par le juge Willie Hartzenberg, frère du leader du Conservative Party (extrême droite), a eu pour effet de conforter l’idée de complot.

32. Il faut bien sûr resituer cette défiance dans un rapport critique plus général au monde occidental, dont les études dites

post-coloniales sont l’expression dans l’univers de la littérature et des sciences sociales (Ashcroft, Griffith et Tiffin 1989, Mamdani

1996, Mbembe 2001).

33. Le parallèle établi avec la sorcellerie ne doit pas être compris comme renvoyant l’Afrique à ses modèles ancestraux. De

ce point de vue, la lecture que propose Adam Ashforth (2002) n’est pas pleinement convaincante, car elle situe l’inter- prétation de la maladie dans le cadre d’une nosographie traditionnelle qui mêlerait sida et isidliso, sorte de maléfice accom- pli par les sorciers. L’analyse suggérée ici pose au contraire une relation métaphorique et non métonymique, un cadre conceptuel pour penser le soupçon au niveau des rapports sociaux et non une description réaliste des étiologies locales.

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à un simple égarement intellectuel. Or c’est également la cécité à l’endroit de

cette contestation radicale qu’il prétendait incarner qui a isolé le gouvernement au point de rendre tout dialogue impossible. Restituer à la controverse sa significa- tion politique est désormais un préalable pour le renouer.

tion politique est désormais un préalable pour le renouer. La biopolitique sud-africaine du sida Michel Foucault

La biopolitique sud-africaine du sida

Michel Foucault 34 situait au seuil de la modernité ce basculement qui fait du pou- voir sur la vie l’objet central de la définition du politique, en lieu et place du droit de donner la mort. Avec le sida, l’Afrique du Sud se trouve désormais à ce point de son histoire où sa jeune démocratie est mise à l’épreuve de la biopolitique. Pour rendre ce moment historique intelligible, il faut toutefois récuser la simpli- fication du parallèle qui met sur le même plan – sous la forme allusive de la maladie présentée comme un nouveau péril ou sur le mode idéologique de la dénonciation des dirigeants comme nouveaux oppresseurs – l’avant et l’après de l’apartheid. Le sens que l’on peut donner à la politique est précisément dans la reconnaissance de cette rupture dans la signification du politique, que marque le passage d’un régime fondé sur la guerre des races et sur un droit de mort potentiellement exercé sur les populations noires – dont le programme « Chemical and biological warfare » du Dr. Wouter Basson est la manifestation la plus extrême – à un régime fondé sur un principe de commune humanité où la question du faire vivre devient cruciale

avec, pour décision emblématique, l’autorisation de la Névirapine pour réduire

la transmission materno-infantile. Rarement situation historique aura aussi radicalement inscrit cette irruption de la biopolitique dans la matière même de la société. Il faut en prendre la mesure, non comme un recul de la démocratie, que l’on sent poindre parfois dans l’ana-

lyse foucaldienne et surtout chez ceux qu’elle a inspirés comme Agnès Heller 35 , mais comme une nouvelle épreuve qu’elle doit subir. Il serait à cet égard injuste d’en mini- miser la portée ou d’en maximiser le prix, en mettant en exergue les cinq millions de séropositifs dont on ne saurait sans malhonnêteté faire assumer la responsabilité

à l’actuel gouvernement. Sous-estimer les stigmates laissés par un passé si récent

– « the legacy of apartheid », selon l’expression consacrée – non seulement dans les

mémoires, mais aussi dans les corps et, à travers eux, dans les rapports sociaux, leurs dérèglements, leurs inégalités, leurs violences, serait, pour le coup, être à son tour dans le déni. Et puisqu’on parle de révisionnisme, on peut se demander si ceux qui réévaluent si vite à la baisse les conséquences de l’héritage d’un siècle de ségrégation raciale, en demandant de faire du passé table rase, n’en sont pas eux-mêmes les plus affectés.

S’il faut, dans cette chronique d’une mort collective annoncée, trouver quelques lueurs d’espoir, c’est précisément dans cette rencontre presque inédite de la démo-

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La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida — 109

cratie et de la biopolitique qu’on les cherchera. On en relèvera trois signes. En premier lieu, par-delà toutes les critiques que l’on peut adresser au président sud- africain, chacun convient qu’il aura, par les controverses qu’il a soulevées, mis le sida au cœur de l’espace public. Résultat qui n’est pas mince au regard des apparents consensus qui, dans tant d’autres pays de ce continent, ont servi à masquer l’impuis- sance du pouvoir et l’inefficacité des actions (il suffit pour s’en convaincre de rap- peler qu’en Afrique, moins d’une personne infectée sur mille reçoit un traitement antirétroviral). Il n’est nul problème qui soit aujourd’hui placé au-dessus du sida dans la hiérarchie des enjeux que l’État doit traiter en priorité. En second lieu, par leur incessant rappel du thème de la pauvreté, les pouvoirs publics ont inscrit une préoccupation de justice sociale sur l’agenda politique du sida. Si la rhétorique n’est pas absente de ce discours et si c’est bien sûr aux actes qu’il faut en mesurer fina- lement la vérité, l’importance accordée à la question des inégalités n’a pas d’équi- valent sur le continent (les pressions nationales et internationales sur les grands labo- ratoires ont ainsi permis de diviser par vingt le coût des traitements). En revanche, la politique gouvernementale a semblé beaucoup moins convaincante dans le domaine économique et social, en s’alignant prioritairement sur les logiques du marché, comme en témoigne le plan très critiqué GEAR (Growth, employment and redistribution) ; mais en même temps, l’extension de la protection sociale aux malades du sida sous forme d’une allocation pour handicapé (disability grants) a donné une dimension concrète aux promesses de lutte contre la pauvreté. En troisième lieu, la mobilisation sociale qui s’est développée contre les firmes pharmaceu- tiques, puis contre le gouvernement, pour rendre accessibles les antirétroviraux et pour dénoncer les atteintes aux droits des malades a permis de reconstruire une société civile dans un pays où le parti au pouvoir domine, par sa majorité très large et ses alliances efficaces, la scène politique tant nationale que locale (aux élections législatives de 1999, l’ANC a recueilli 66 % des suffrages, loin devant la Democratic Alliance qui n’en obtenait que 17 %, et aux élections municipales de 2000, il a emporté le scrutin avec 59 % des voix contre 22 %). C’est autour du sida plus que sur tout autre question qu’un espace de débat et d’autonomie par rapport à cette domination a pu se reconstruire après 1994, dans la rue comme dans les tribunaux. Quel pays dans le monde a réussi, par le recours à l’autorité des juges,

34. Parlant de « bio-histoire » et surtout de « bio-politique » pour, écrit-il (1976), « désigner ce qui fait entrer la vie et ses

mécanismes dans le domaine des calculs explicites et fait du pouvoir-savoir un agent de transformation de la vie humaine ».

35. En fait, elle définit la biopolitique (1996) comme une politique qui se fixe sur la « différence » naturalisée dans des caté-

gories de sexe, de race, d’ethnie, etc., ce qui correspond explicitement, dans le cas sud-africain, à l’histoire de l’apartheid et, aujourd’hui, à la persistance de définitions identitaires y compris autour de l’épidémie. Elle lui oppose la prise en compte de la « question sociale », au sens d’Hannah Arendt, dont on peut voir les prolongements, pour ce qui est de l’Afrique du Sud, dans certaines positions du gouvernement, mais aussi de certains activistes aujourd’hui, autour de la dénonciation des inégalités devant la maladie.

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110 — Critique internationale n°20 - juillet 2003

à obtenir la condamnation de son gouvernement et l’obligation pour celui-ci de modifier sa politique sur un sujet aussi sensible (même si le ministère ne s’est engagé sur cette voie qu’en traînant les pieds, selon l’expression d’un journaliste) ? La campagne de désobéissance civile, lancée en mars 2003 par la Treatment Action Campaign avec le soutien des syndicats de la Cosatu, a constitué à cet égard un nou- veau défi pour le gouvernement, qui a fini par annoncer en août de la même année la distribution prochaine des antirétroviraux pour les malades. La biopolitique est ainsi devenue, en Afrique du Sud, tout à la fois affaire d’État, question de justice sociale et enjeu de reconquête démocratique 36 . Un intellectuel sud-africain, militant anti-apartheid devenu activiste du sida, me disait récem- ment combien, tout au long de cette controverse tellement irritante à ses yeux, le sens de leur propre action avait évolué, sous l’effet même des arguments de leurs adversaires au pouvoir, depuis une logique où seule comptait chaque vie sauvée jus- qu’à une perspective où l’approche compassionnelle devenait indissociable d’une exigence d’équité. Désormais, expliquait-il, chaque existence valait pour autant seu- lement que l’on reconnaissait que toutes valaient. Permettre à un enfant de vivre n’avait de sens que si l’on se donnait les moyens d’offrir cette chance au plus grand nombre. À l’entendre, je me faisais à moi-même le commentaire qu’il n’est peut- être pas de plus haut lieu de la réconciliation de la biopolitique avec la politique tout court que celui où, pour utiliser les catégories de Giorgio Agamben 37 , la vie sociale réinvestit la vie nue.

Didier Fassin est directeur d’études à l’EHESS, professeur à l’Université Paris 13 et Directeur du Centre de recherche sur les enjeux contemporains en santé publique (Cresp, Inserm-UP13).

E-mail : didier.fassin@ehess.fr

Ce texte s’appuie sur une recherche financée par l’ANRS et conduite avec le Center for Health Policy de l’Université de Witwatersrand à Johannesburg.

36. On peut se référer à l’analyse qu’en fait Solomon Benatar (2001), même s’il n’adopte pas la conceptualisation proposée ici.

37. Reprenant la distinction aristotélicienne entre zoé et bios, le philosophe italien (1997) oppose la « vie nue », ou « simple

fait de vivre » comme l’animal, et la « vie sociale », ou « façon de vivre » dans la cité. La politique porte sur les deux moda-

lités de la vie. Dans le cas sud-africain, l’opposition s’est radicalisée entre tenants de l’une (affirmation du droit à la vie) et de l’autre (lutte contre les inégalités).

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La démocratie sud-africaine à l’épreuve du sida — 111

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