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LA CITÉ, PROJECTION PLANE DE L'ÉTAT SOCIAL

par

Louis-Émile

GALEY

Un usage établi veut que l'architecte et plus généralement l'artiste traite de son œuvre et de son activité en dehors de tout système idéologique propre ; comme si les problèmes de l'art n'étaient pas liés aux autres problèmes culturels, économiques ou sociaux. Cette erreur, qui à un petit nombre semble une habileté, est pour d'autres une paresse ; pour la plupart, de l'incompréhension. L'architecte est d'abord

un homme. Il n'a ni le droit, ni le pouvoir de raisonner dans l'absolu. En présence du chaos actuel, il ne s'agit plus de se dérober. Il y a des responsabilités à prendre. C'est en par- tisan que j'écris ces lignes.

On a

voulu mettre l'artiste en

face d'un dilemme : ou

bien se faire le défenseur d'une forme d'art qui, n'ayant pas su assimiler à temps les programmes et les moyens d'expression nouveaux, demandait à des thèmes usés de suppléer à une imagination déficiente ; ou bien se rallier à ceux qui prétendent se dispenser délibérément de toute leçon du passé, et qui ont la prétention, au moins inattendue, de s'exprimer, complètement, sans posséder le premier élé- ment d'un langage plastique. Au reste, n'attendez ni des uns ni des autres la moindre logique. Tel farouche admi- rateur des architectures collectivistes est un conservateur social convaincu, et inversement. Ne nous attardons pas sur le cas des impuissants et des imposteurs. Mais combien est tragique la situation des Jeunes hommes, doués d'un pouvoir créateur, désintéressés dans leur effort vers le beau,

et livrés à des enseignements qui les étouffent ou qui les leurrent. Quoi qu'on fasse, on ne pourra pas leur cacher toujours le parallélisme saisissant qui existe entre l'évolu- tion de l'architecture et celle de l'état économique et social. D'une part les éléments réactionnaires, générateurs d'anar-

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chie, vestiges d'une conception individualiste périmée, d'une abjection morale aussi écœurante que les œuvres nées de leurs cerveaux d'enfants de vieux ; en face les révolution- naires formels, pratiquant la facile politique des contraires, couvrant leurs solutions arbitraires de l'autorité d'une phi- losophie matérialiste, aggravée, dans le cas qui nous occupe, pas un esprit de système particulièrement primaire. Nous rejetons les réalisations des uns et des autres. Il faudrait d'abord nous entendre sur ce qu'est l' archi- tecture. Le chaos actuel est tel dans tous les domaines qu'on a quelque peine à s'accorder sur le sens même des mots. L'architecture est un art. La génération qui nous a pré- cédés a tourné plaisamment la difficulté en déclarant que c'était •( l'art de bâtir >>. II ne faut pas être grand clerc pour apprécier toute la fécondité de cette Lapalissade. Cha- cun s'empara de cette formule pour y ajouter sa note per- sonnelle. Fallait-il bâtir vrai ? Fallait-il bâtir beau ? Le vrai était-il beau ? Où était la v~rité ? Qu'était-ce que la Beauté ? etc ... L'impossibilité d'arriver à une formule d'accord engendra rapidement cette charmante et diverse nullité qui caractérise si bien le XIXe et le xxe siècles. Peut-être eût-il été plus facile dt se rendre compte de la valeur symbolique de l'architecture. On aurait peut-être entrevu qu'elle est à toutes les époques un des plus clairs moyens d'expression d'un état social donné et que si elle devenait de jour en jour plus chaotique c'est que le chaos social devenait lui aussi chaque jour plus évident. Si nous nous apercevions demain que la langue française ne suffit plus à nos besoins, Je ne pense pas qu'on obtien- drait de résultats satisfaisants, en réapprenant le latin ou en faisant de l'espéranto notre nouvel idiome. La cause orga- nique du mal n'aurait pas disparu. Or c'est à peu près exactement ce qu'ont cherche les architectes de notre époque. Les uns se raccrochent désespérément à une apparence toute extérieure du traditionnalisme, les autres par igno- rance, esprit de contradiction, ou opportunisme, cherchent

à imposer au monde

une conception standard de l' architec-

ture, méconnaissant délibérément ce qui est éternel chez l'homme, l'esprit, ce qui est essentiellement varié, sa sen- sibilité, pour détruire par un désir toujours croissant de confort matériel le sentiment de son indépendance morale et jusqu'au respect même de la dignité humaine.

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Encore faut-il jeter les bases d'une architecture nouvelle. Une discrimination s'impose: quels sont les éléments variables de la vie contemporaine ou future, quels en sont les éléments éternels. Les éléments nouveaux sont principalement une augmen- tation de puissance et un accroissement de vitesse. Le béton armé, les aciers chromés sont autre chose que la pierre et le bois. Le chemin parcouru jadis en un jour par une dili- gence se fait en une heure en auto et en 1/4 d'heure en avion. Ces considérations de fait qui nous amènent en éco- nomie politique à dépasser les limites de rarrondissement, du département, de la nation, cadres périmés, nous per- mettent de concevoir l'édification de vastes centres indus- triels, rationnellement organisés, capables d'un rendement conforme à un plan préétabli, en vue d'un bien-être supé- rieur de la collectivité. Que dans ce domaine propre de la machine, on se plie aux exigences des lois mécaniques, rien de plus naturel. Là, nous admettons que la ligne: droite soit reine, là nous préconisons le travail en série à plein rendement, là nous considérons qu'il est capital de faire passer au premier plan les questions de technique dans tous les rayons d'activité. Sous réserve d'une étude spéciale encore à faire, nous voyons seulement la nécessité de limiter l'importance de ces centres par une décentralisation en harmonie avec les ressources naturelles des régions et les possibilités momen- tanées des moyens de communication. Mais, en quoi le 1< standard )) de vie de l'homme a-t-il sensiblement changé depuis l'évolution des moyens de pro- duction ? Quels sont les besoins organiques nouveaux ? Il mange, boit, et dort comme par le passé. Ses vêtements (dont la coupe laisse vraiment à désirer du reste) ne sont-ils pas faits de la même laine ? A-t-on empêché l'homme d'aimer une femme, de fonder son foyer, d'avoir du plaisir à cultiver son jardin, pêcher à la ligne ou fumer sa pipe. Aussi 11 radieuse )) que puisse être sa cellule dans la 11 cité radieuse n, pense-t-on qu'elle vaudra jamais pour lui la maison yu'il a faite sienne par ses efforts et souvent ses sacrifices. - Oui, je connais l'objection : Dès qu'on laisse l'homme libre de faire sa maison, il accouche d'une horreur ! A qui la faute ? Aux architectes qui n'ont pas d'exemples à donner.

La solution serait la suivante

: Autour

dP.

ces

centres

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industriels dont nous venons de parler, et dans un vaste rayon, édifier un nombre suffisant de petites cités de 5 à 10.000 âmes. Ces cités seraient reliées aux centres par tous les moyens rapides dont nous disposons. Chacune d'elles aurait un architecte sélectionné. Un plan d'urbanisme humain serait établi par lui. De plus les plans de chaque construction par- ticulière devraient obligatoirement lui être soumis, il serait, comme il est normal, le conseiller ct le plus souvent l'unique créateur de l'édifice. Ses directives générales seraient une harmonie d'ensemble rationnellement imposée du reste par les caractères de la région, les matériaux, la nature du sol, la configuration même du pays. Les circonstances par- ticulières seraient la création d'ambiances optima par chacun de ses clients. Donc, pas de solutiom; à priori (uniquement formelles du reste), mais une véritable étude psycholo- gique de son sujet et une collaboration étroite avec lui. Ainsi sur des thèmes différents se créerait une symphonie harmonieuse et riche sans raideur, dans un rythme régulier, en un mot une œuvre humaine. Dans cette cité, le plaisir de vivre sainement serait la seule règle. Par opposition au centre de travail, la nonchalence y serait la règle. Après les quelques heures données à plein collier pour faire son œuvre, l'individu aura droit à la détente. Adieu la rue en ligne droite. Prenons le terrain comme il est. Le « chemin des ânes 11, Monsieur Le Corbusier, n'est pas, comme vous le dites, le chemin de l'être sans but, c'est le chemin du moindre effort pour un travail donné (au fait, c'est de l'excel- lent Taylor !) Nos rues s'écarteront le plus possible des lignes de plus grande pente. Nous ferons un crochet pour sauver un arbre, et l'urbaniste parmi tous ces obstacles s'efforcera de composer un plan. Alors seulement il sera un artiste. Il me reste à parler de la forme. Si la difficulté est faible dans les cités d'habitation telles que je les ai décrites, elle subsiste entièrement dans l'édification des grands centres industriels ou commerciaux, et dans les grandes villes admi- nistratives. Là nous aurons des gratte-ciels, des buildings géants, et tous les grands édifices publics. Peut-être même créera-t-on des centres d'activité internationaux. Alors, nous aurons besoin d'une architecture nouvelle. Les matériaux nouveaux seront les nôtres. Quel aspect prendront nos réalisations ? N'ayons pas d'espoir. Elles

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seront maladroites. On a mis des siècles à trouver les élé- ments de la pierre ; combien d'architectes ont travaillé la proportion d'un entrecolonnement et d'un fronton avant que naisse l'architecte du Panthéon. Nous n'avons pas le premier élément d'un <<ordre » en béton armé. Des essais individuels, plus ou moins heureux. C'est tout. Quelle que soit notre foi dans la réussite future, il est impossible d'espérer réaliser actuellement un ensemble d'architecture qui ne soit une œuvre de '' primitifs ». Ce n'est pas une raison pour perdre courage. Nous entreprendrons cette tâche sur ce terrain comme nous le faisons dans le domaine social parce que c'est notre devoir. Le rôle du précurseur est ingrat, mais nous ne croyons pas faire une œuvre stérile ni même sans grandeur en consacrant notre vie à lutter pour un idéal dont la réalisation sera le triomphe de nos lointains descendants.

L.-E.

GALEY.

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