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LA PATRIE ET LA MORT

par Georges IZARD

CONFLIT

D'AMOURS

Je dois exprimer une inquiétude aussi répandue. Je ferai donc un livie. Aurais~je pu croire que la littérature devien~ drait un jour pour moi cette obligation de conscience ? Les recherches du style, les exaltations provoquées pour avoir quelque chose à dire, tous ces jeux, indifférents à autrui, m'auraient perdu moi~même. J'ai honte d'y avoir cédé. Arraché à mes complaisances, je ne veux plus être qu'un interprète des angoisses et des espoirs les plus natu~ reis. J'avais pris comme idéal -et je me confesse pour beau~ coup d'autres -- de devenir toujours plus indépendant. Un amour, un mariage, la paternité, toutes ces artères qui ali~ mentent, mais immobilisent le cœur, me paraissaient être pour mon développement les pires dangers. Ne fallait~il pas prévoir et permettre les changements, demeurer sans gêne à la disposition de mon humeur, se tenir prêt à partir, à risquer, à mourir ? Cette disponibilité, ce souci de ména~ ger l'alternance pour saisir successivement les biens les plus contraires, qu'auraient~ils fait de moi ? Un être point au dessus des autres, mais différent, et négligeable à cause de son exception. Il faut accepter les chaînes humaines et cher~ cher la vraie liberté, celle d'une âme qui s'élève d'autant plus qu'elle est plus contrainte. Je n'ai pas voulu d'une vie qui n'eût été qu'une imagination, même d'artiste. J'étais un fils, la mort me l'a bien rappelé ; j'ai donné mon amour,

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je suis père, je suis un homme parmi les hommes, accablé souvent par les soucis du jour, mais je monte vers la mort avec les miens, l'épi serré de ma famille secoué avec l'im- mense blé. C'est de cette bienheureuse misère qu'est né ce livre. Il a fallu que je me perde ainsi dans la foule pour me connaître et que je me fixe à ma place normale pour avoir la révélation de ce qu'est le monde. On m'avait pourtant répété que je n'étais pas égoïste et sans doute avais-je assez de ce qu'on appelle la générosité du cœur. Il suffit d'être sociable et sensible pour trouver du plaisir à satisfaire autrui et rechercher la satisfaction qu'on se donne ainsi à soi-même. J'étais incapable de recon- naître que seul l'instinct de la vie m'inspirait, que ce qui pousse tant d'êtres à lutter pour leur existence les uns contre les autres, parfois jusqu'à s'entretuer, me faisait poursuivre la compagnie des hommes et travailler à leur bonheur.

parents m'a tou-

jours guidé. J'ai souvent essayé, lorsqu'elle me paraissait aller contre ma nature, de m'affranchir de la modération ou de la sagesse qu'il m'inspirait. Je n'y ai jamais manqué gravement. Tai cru sur le coup faire de grands sacrifices et ce serait mon excuse, si ce mot avait un sens pour qui voudrait donner réparation à ceux qu'il a laissé partir sous la pierre du tombeau. Mais aujourd'hui je découvre que ]'avais trouvé dans la fidélité aux miens un moyen sûr de ne pas m'abîmer. La divination de l'amour leur avait fait pressentir qui 1'étais et comment je devais le mieux m'épa- nouir ; et ces êtres modestes étaient infaillibles pour orien- ter des ambitions qu'ils n'avaient auparavant même pas

soupçonnées. Je ne leur ai jamais abandonné que ce dont je7souhaitais moi-même meîdéfaire. Ma jeunesse a ainsi assimilé en se ]ouant tout ce qui paraissait lui être le plus contraire. Il n'est pas jusqu'à l'idée de. la mort, dont mon enfance déjà avait été harcelée, que je n'aie transformée en source de vitalité : j'en usais comme d'un aiguillon de ma vie intérieure, elle donnait plus de.gravité à ma pensée. A l'expérience de la mort qui ~éjà s'approchait je préparais ainsi une cible plus doulou-

Un attachement passionné pour mes

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reuse. J'ai donc longtemps grandi, m'appropriant tout, fai~ sant non seulement mon miel, mais mon sang, des senti~

ments qui auraient dû me

dissant de tout ce que je paraissais donner. Combien sont~ils qui semblent et croient être voués au service desinteresse de leurs semblables et qui sont pour toujours exilés dans la solitude de l'amour~propre ! Glacé à mon tour, je pense à ces chretit.ns qui s'obligent à agir selon la charite et dont le regard transperce comme un peu de brume leurs protégés, leurs patients. Ne savent~ils pas qu'on veut être aime pour soi~même et que rien ne boule~ versait tant Pascal que de s'entendre rappeler : << ]'ai versé telle goutte de sang pour toi JJ ? D'un homme à un homme, d'un amour, hélas ! à celui qui lui repond et qui le cherche, quelle distance effrayante ! Combien sommes~nous à avoir fait la traversee autrement qu'en rêve ? Quelle pesanteur maligne nous fait toujours retomber sur la même terre piétinée ? Et cette âme étran~ gère et pourchassee n'est~elle pas un coin du paradis qui nous a ete ferme ? L'homme connaît le devoir, sent l'exi~ gence d'aller avec toute sa nature, n'ayant abandonné que ce qui sépare, à la poursuite de l'être reel d'autrui ; il lui est difficile de trahir consciemment cette obligation, plus encore de l'accomplir. On peut ecraser un corps contre le sien, prendre des lèvres, se croire au point le plus haut de l'amour, souffrir même de l'absence et n'avoir rien désiré qu'une compagnie, un plaisir, un divertissement qui donne l'illusion de ne plus se contempler soi~même, suprême horreur ; car l'homme est avec soi comme un charmeur de serpent devant sa bête, participant à la même extase; mais si peu qu'elle cesse, le serpent frappe le coup le plus meur~ trier. II faut avoir connu l'arrachement, avoir été transplanté et s'être nourri du nouveau sol pour entrer dans le grand mystère d'une autre existence. C'est la condition de l'amour. Le sentiment de notre vie est absolument distinct de la révélation de la vie d'autrui ; ils se contrarient l'un l'autre jusqu'au jour où nous découvrons dans un autre être les premières lumières véritables sur notre propre humanité. La

forcer à sortir de moi, et m' arron~

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passion même ne fait que battre de ses poings le rempart de notre prison. Elle sort toute brûlante de l'égoïsme ; elle se hérisse de toutes les épines qui peuvent le plus éloi~ gner et blesser ce que nous voudrions presser sur notre cœur, d'où cet accroissement de sa fureur qui la déchire elle~même. Voilà ce qui passe pour l'amour aux yeux de tant d'hom~ mes et ils gémissent de la dureté du monde ! N'ont~ils pas eu une mère, une sœur, une femme qui a tout sacrifié pour eux ? Ni un ami ? Ni même un écho d'une de ces vies qui dominent la mémoire des hommes ? Aiment~ils si mal leurs enfants ou croient~ils qu'il existe plusieurs formes de l'amour et que la meilleure est réservée à la consanguinité ? Quels sont ces ménagements que l'on prend avec soo cœur comme s'il n'était pas de tous nos biens le seul inépuisable, le seul que la dépense enrichisse et qui contredise au reste de nos misères ? Non, il faut d'ordinaire que les hommes poussent leur égoïsme jusqu'aux haines et aux guerres pour que le souvenir de l'amour leur revienne, au moment où ils tremblent de peur devant les forces qu'ils ont déchaî~ nées !

Il m'est aussi arrivé d'être au ban de l'humanité. Lorsque, pendant des jours, malgré des apparences d'amitié, je n'avais pas cessé de tourner à l'intérieur de moi~même, le moment ne manquait pas de venir où d'un seul coup je me trouvais au cœur du vide. Tout ce qui m'avait tant préoccupé me faisait horreur. J'appelais de toutes mes forces un être, une vie qui eussent résisté à mon dégoût. On ne s'arrache pas aussi facilement aux solitudes de l'égoïsme. Homme sans amour, voici tes joies ordinaires, ton orgueil, tes plaisirs, tes ambitions : des ombres ! Les êtres de chair, dont la création ne dépend pas de toi, ne passent jamais à ta por~ tée ! Poursuis~les, ils sont insaisissables ! Vous n'êtes plus de même nature. ]'errais à travers les rues, les cafés, les cinémas, les quar~ tiers ; le moindre arrêt me rappelait que je me faisais hor~ reur quoique je fusse incapable de savoir pourquoi. Tout me blessait ; chaque visage, surtout adorable, passait comme

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une trahison. De celle qui m'a tout appris, j'ignorais tout alors. Je soupçonnais seulement qu'elle se croyait mieux aimée et qu'elle méritait de l'être. L'abandon d'autrui n'est rien si nous ne nous abandonnons nous-mêmes et quelle souffrance perpétuelle que d'être l'objet indigne d'un bel amour ! L'amour ne se réalise que sur une terre étrangère où. sa présence aussitôt crée la patrie. Mais le monde pour- suivait autour de moi sa vie ignorée. r avais tout réduit à moi-même et je n'étais rien. Je n'étais d'ailleurs pas détruit,ce qui rendait la douleur infinie : la conscience planait. Et peut-être était-elle dans cette désolation étrangement clauvoyante car elle me ren- dait odieux tout ce dont j'avais coutume d'user pour sti- muler mon effort : le devoir, l'espoir d'une réussite, le goût d'une louange et ces encouragements à poursuivre un tra- vail médiocre, qu'on cherche dans la nécessité. La vie entière avait cédé, rongée par je ne sais quelle lèpre, sans que j'eusse porté sur elle aucun jugement. Une méditation, un remords, une résolution d'être meilleur n'avaient pas provoqué cet état aussi subit qu'un tremblement de terre. Je n'y étais pour rien. Sans doute ces effondrements coïncidaient-ils souvent avec une grande fatigue. Il m'aurait peut-être suffi de dor- mir douze heures pour me réveiller avec l'âme habituelle. Mais ·quel enseignement tirer de cette pensée sinon que mon bel équilibre, ma facilité étaient l'effet d'une bonne santé et que c'en est fait de ces biens dès que je sens ma guenille ? Ainsi, quelque pessimisme qu'on nourrisse sur la nature de l'homme, du moins doit-on reconnaître qu'il lui arrive de faire spontanément justice de ce qui nous force à la détester ! L'exécution que négligeait l'âme assou- pie, l'instinct souvent l'achève d'un coup. jusqu'où ne mènerait pas l' imbécilité de cette apparence d'intelligence et de cœur qui survit à toutes les amputations que nous leur avons fait subir, si tout à coup la chair ne regimbait ? Jusqu'où les peuples n'auraient-ils pas accepté de pousser leur esclavage, si l'excès de souffrance et la faim n'avaient redressé parfois ces échines courbées ? Heureusement le corps témoigne ainsi lui-même qu'îl ne peut subsister dans

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un complet assoupissement de l'esprit et il exige qu'il soit mis fin à certaines abdications. j'ai parlé du néant où je me trouvais, mais c'était le néant d'un être qui vit. Rien n'est plus empli de la fureur de la tendance à persévérer que la sensation du vide. Il me fallait une personnalité nouvelle ! Dans cette aptitude à se défaire de tout pour tenter fortune, peut-être y a-t-il chez certains une vertu héréditaire. Pendant des siècles ma famille a été ainsi courbée le nez en terre et comme retranchée du monde dans son travail de paysan. Son intelligence était plus obscure encore que sa condition. Le jour où la cons- cience lui est venue, en mes grands-parents et surtout en mon père,' elle a tiré tout son essor d'être une force pleine- ment libre au terme d'un total anéantissement, sans tradi- tions intellectuelles, sans préjugés, en contact direct avec quelques grands instincts, notre héritage. Une intelligence moderne plongeait ainsi ses racines dans une simplicité de nature dont le monde moderne a perdu. Je souvenir. Béni soit le passage dans le néant ! Certes dans ma vie personnelle, ces dures expériences n'ont pas suffi. Presque toujours. j'ai fini par recourir au sommeil pour calmer la bête qui mordait l'âme aux jarrets. Mais à mesure que ma nature se châtiait ainsi plus fré- quemment, le sentiment de mon impuissance à me suffire me devint plus familier. Je sus que jouir d'autrui, même pour le diriger, c'était toujours m'enclore en moi. j'ai tâché de briser l'écorce. Comment atteindre au c:l!ur d'autrui ? Comment se trouver en présence d'un homme sans que son aspect, un tic, sa façon de s'exprimer, tout ce qui l'individualise, ne m'impose aussitôt cette froideur intérieure, cette panique ? Je regardais les passants couler dans ces grands flots de foule de Paris comme s'ils devaient arriver à perdre leurs aspérités personnelles à force de se frotter les uns aux autres. Mais je les voyais de trop près. C'est en banlieue l'air de la zone, au fond le seul vivi- fiant, dulmoins pour ceux qui ne le respirent pas chaque jour, quifcommença de me guérir. Une telle misère réduit l'homme à si peu de chose, mais à un résidu si évidem- ment réel, à ce squelette sous des visages de parchemin ;

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ces ~tres qui passent sans vous apercevoir, isolés de tout par l'épuisement du corps et du courage, certains qu'il est inutile de rien demander, de rien attendre, si envoûtés par leur malheur qu'ils vous donnent enfin l'occasion de perdre toute fausse honte, Dieu ! que .i'aurais voulu leur ressem~ bler et n'être plus ce malade qui se dévore ! Je me souvins que mes grands~parents étaient comme eux ; mon cœur commença de s'ouvrir. Est~il possible que tant de malheu~ reux paient si cruellement la rencontre qui nous révèlera l'amour ?

Il devait éclater un jour. J'ai heurté par hasard ce grand vaincu du siècle. Son nom même lui a été mille fois volé. On ne sait plus ce qu'il désigne. La qualité d'une œuvre littéraire se mesure même à l'habileté ou, comme disent les critiques, à l'audace avec laquelle l'auteur analyse les fai~ blesses, les bassesses, ce qu'on appelle l'humanité de l'amour. Tant pis pour les romanciers ! Leur habitude de prendre pour personnages des hommes parmi les moins grands nous empêche de chercher en eux des guides. Rien n'est plus difficile à représenter que le bonheur, la beauté, ce par quoi une âme dépasse les autres, mais quel pouvoir si on y parvient ! Pour les philosophes, au contraire, le manquement à leur devoir est inexcusable. Si on excepte, par atavisme univer~ sitaire, les philosophes du Moyen Age, le premier grand système métaphysique dont le monde ait conservé l'expres~ sion presque complète, celui de Platon, est, avec celui de Plotin, le seul qui ait fait à l'amour une place convenable dans l'explication constructive de l'homme et de l'univers. Aujourd'hui chaque bachelier sait que l'amour a perdu toute dignité philosophique et qu'il n'est même pas admis dans l'étudn de la psychologie. D'autres ont déjà dit crû~ ment l'immense déception que nous avons éprouvée à la Sorbonne, alors que nous en attendions tant. Notre jeu~ nesse, ni~quoi que ce fût de vivant au',monde, n'aurait pu subsister dans ces salles closes où on ne nous apprenait même pas un"~'métier, mais les moyens de monnayer notre connaissance. Nous aurions voulu savoir ce qu'était vrai-

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ment l'amour, quel rôle il pouvait avoir dans notre vie, dans notre recherche de la vérité, dans l'organisation du monde. L'Université ignore par dessus tout l'amour. La philosophie contemporaine, celle qu'on enseigne, qui constitue la formation de la plupart des esprits, qui se diffuse du haut en bas et finit par devenir un vague credo national, reste l'esclave de la science. Ce sont les psycho~ physiciens qui l'emportent, avec les sociologues, leurs frères. Il leur faut une philosophie immédiatement utilisable, qui produise, qui donne des dividendes, et qui ne risque pas de provoquer des bouleversements dans les âmes et par suite dans la cité. Tous les amis du peuple, les démocrates, tous les instituteurs, ce merveilleux public, le plus affamé de connaissances qui soit, ont cru à une nouvelle victoire sur l'obscurantisme, alors que s'élabore paisiblement, avec inertie, la plus conservatrice des pensées. L'amour, cet unique danger qui menace les fils de famille ne se mesure pas comme les sensations et ne s'explique pas plus ou moins grossièrement comme le cc fait religieux n ou l'origine du langage. Écarté, ce mystère, cette force ! Contre lui, la Sorbonne, ordinairement si ignorante de son siècle, s'allie à M. Paul Valéry et le cite avec la révérence qu'elle réserve aux penseurs défunts. Tout le système est ainsi vicié par ce grand traquenard et la réforme la plus généreuse de l'enseignement sera une immense catastrophe si elle con~ siste à donner les meilleurs esprits, les moins déformés, en pâture à unt. culture destructrice. Au moment où les peuples étouffent entre les frontières de leur pays, l'amour est pour le peuple le plus indispensable des principes ; sans lui il est un troupeau ; par lui, une société d'hommes. S'il peut seul apporter certaines révélations à l'intelligence et aider l'humanité à résoudre des problèmes douloureux qui la bousculent, les philosophes n'en ont cure. Il nous a été heureusement permis de nous glisser hors de leurs serres avant qu'ils aient réussi à nous étouffer. Ainsi nous avons dû apprendre sans guide ce qu'est l'amour, au risque de commettre des erreurs ; car en aucune autre matière l'enseignement n'est plus nécessaire. L'amour ne s'improvise pas, ne varie pas selon les individus. Il est.

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et c'est à nous de nous approcher de sa perfection immuable L'amour véritable d'un être est une voie pour aller à l'amour de tous. 11 comporte bien une préférence, mais il ignore cette exclusivité sauvage de la passion où se retrouve l'in~ traitable tendance de l'amour~propre. L'amour nous modifie intérieurement de telle sorte que nous ne pourrons plus, avec qui que ce soit au monde, reprendre l'ancienne habi~ tude d'é5oïsme. Comme chacun est peu de chose, mais il est l'essentiel }'OUr celui qui l'aime! Peu à peu, ma vie se transporte ailleurs qu'en moi. La très exacte réalité de cette parole : moitié de mon âme ! Adieu tous les petits systèmes d'explication du monde ! Je sais des ménages paisibles qui lassent robservateur et dont les jours ne sont faits que de risques, d'étonnements et de révélations. Ils connaissent 1' approfondissement et la fusion croissante de deux êtres dont chacun a davantage le sentiment de la liberté de l'autre à mesure qu'il s'y sent plus complètement mêlé. C'est la femme que j'aime qui me garde ma liberté et c'est moi qui continuellement 1' aliène. Ainsi s'accroît l'amour, l'un trouvant plus en l'autre qu'en lui~même le sens de sa personnalité et possédant 1' autre d'autant mieux qu'il n'a pas cherché à en faire son esclave. Car nul n'est esclave, sa liberté est la dernière chose dont l'homme puisse se défaire et 1' amour ne peut exister s'il n'est un don à chaque instant renouvelé d'une libertè tou- jours complète. Rien ne dépasse la liberté de l'amoureux le plus abandonné. Pour si plein de vertus, de charme et de beautés qu'il soit, pour si unique, l'être qu'on aime est encore plein d'imperfection et l'amour n'est pas une béate admiration des mystères d'autrui. Il est avant tout un don maintenu quoiqu'il arrive à une âme prise avec tous ses défauts, chérie non pour eux mais avec eux, car elle ne serait plus tout à fait cette âme aimée si elle ne les avait pas eus. Dans un long amour qui chemine, s'enfonce et partout glisse ses racines conscientes, la vie superficielle de chacun des amants se dissipe vite pour 1' œil de 1' autre ; il ne reste que quelques grands instincts, les tendances dominantes et ce soleil de l'amour qui transfigure tout. Voilà ce qu'on montre, et on

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garde pour soi le sentiment d'une grande insuffisance et la certitude que, même pour l'homme, l'inébranlable fidélité est ce qu'on apporte de plus fort. L'amour réalise alors ce paradoxe que, plus on est dépomllè, plus on découvre de richesses et c'est cette union, même une seule fois réalisèe, qui nous éclaire le plus sur notre nature et sur l'humanité entière. Je n'ai pas changé d'avis depuis ma jeunesse : on se doit entièrement à l'amour. Mais cette nouvelle façon de le vivre a modifié bien des choses. On est contraint de don- ner sa présence à l'être qu'on aime et je reconnais que sou- vent c'est en mourant qu'on ne le trahit pas. L'amour a tous les droits et je ne m'oblige à des devoirs qu'envers lui. Mais qu'advient-il le jour où un amour exige qu'on demeure et l'autre qu'on meure pour lui? Le jour où la patrie commande que je me fa~se tuer pour elle, où cepen- dant ma famille est là comme d'ordinaire, et où le tréfonds des hommes à travers la terre n'a pas changé depuis la veille ? Cependant l'ordre de mobilisation est arrivé et il fawt se décider en une heure. Avant que l'amour pour la patrie n'apparaisse avec ces traits impérieux sous lesquels il m'est difficile de le reconnaître encore, je voudrais savoir de qui je dépends davantage. Et puisque c'est autour de la mort que ces amours se déchirent pour nous perdre ou nous sauver, il nous faut la voir elle-même se glisser parmi les hommes. Je ne m'excuserai pas de rappeler à nouveau mon expé- rience, car rien ne m'intéresse de moi que ce qui ne diffère pas d'autrui. Je me donne aussi comme but idéal de deve- nir le plus irremplaçable des êtres, par l'achèvement de ce que je porte de plus humain et non par la recherche de mes bizarreries ou de mes anomalies. Cette conduite sup- pose une conception arbitraire de l'homme ? Je l'ai formée au hasard des rencontres, mais selon les exigences de l'amour, sous leur contrôle. Plus que tous les programmes qu'on appelle de reconstruction et que toutes les économies, pédagogies et plans dont on nous accable, une conception vraie de la nature de l'homme me paraît propre à donner

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à ce siècle son salut. Il suffit, sans être complète, qu'elle atteigne l'essentiel. Une personnalité irremplaçable ne nous servira de rien si elle ne l'est que dans la mesure où elle se différencie de tous ses semblables. Cent ne feront pas mieux : quelques oisifs ou quelques dilettantes de plus secoués par la grande trépidation des matérialismes angle- saxon, bourgeois ou communiste, le moins dangereux n'étant pas celui de certains instincts. Il suffit de tailler convenablement dans chaque individu. On entend souvent des instituteurs dire d'une forte tête : « C'est le meilleur garçon du monde ; il suffit de savoir le prendre ». En est-il autrement du genre humain? Mais on ne sait et on ne peut prendre les gens que si on les aime et si on pense à eux et non à soi. Alors on a même le droit d'être dur. Car souvent une cruauté apparente est une inspiration du cœur. Rien ne rapproche plus les hommes que la mort. j'ai reçu d'autant mieux sa leçon que Je ne puis rien oublier de ce que tous sont destinés à connaître. ni écrire que dans la mesure où Je perçois l'importance universelle de certains événements. J'ignorais ce qu'était la mort avant celle de mon père. Mes grands-parents s'étaient éteints et avaient été enterrés sans moi. ]'étais à Paris ; rnc.n père avait voulu m'épargner les premières rencontres en face d'un cercueil et il avait même longtemps retardé la nouvelle de ces deuils. Sa douleur s'était tellement augmentée de prévoir la mienne ! En songeant à sa mort qu'il redoutait, 1'ai la certitude qu'il s'est efforcé par avance de me la rendre moins cruelle. C'est à coup sûr pour cela qu'il avait tenu à transformer mon affection filiale, à en faire comme une conséquence du sen- timent familial et qu'il rn' avait donné une notion si forte de la continuité de notre effort. Il savait qu'après sa mort Je continuerai la même tâche dont le but était alors un peu imprécis, << devenir un homme », et il espérait qu'ainsi je souffrirais moins. Et il est vrai que de lui être si aisément fidèle, de retrouver les traces de ses pas dans les terres de l'amour que je croyais être le premier à découvrir, me donne parfois l'impression, non de l'avoir perdu, mais de le suivre, comme un fils de pionnier dont le père a pris

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pour lui tout le danger. Il est vrai qu'à cause de cela j'ai de la douceur à revenir sur son tombeau. Je ne puis donc m'accorder avec ces écrivains dont la pénétration a paru sans égale quand ils ont dévoilé les divisions, les hypocrisies, les tares que cache le nom res- pectable de famille. Elle m'a tout donné. Certes )ai l'hor- reur de ces maisons où les liens du sang se sont amollis en une conjuration pour garder les apparences. Plus odieuses encore, celles où le mensonge règne, où l'attitude de mora- lité et de respect n'est aux mains des fils qu'un instrument de négociations pour obtenir les pires complaisances. On peut tout craindre d'un homme qui a été élevé sans l'amour du travail et le souci de sa propre dignité. Mais on n'ap- prend cela jamais aussi bien que dans la famille. Ce sont là les enseignements du pauvre. La famille n'a jamais été pour moi un foyer dos ni une maison refermée. Le sang a été et reste souvent la voie la moins difficile par où le premier amour désintéressé peut passer. Je n'ai vu que le cadavre d'un ami avant celui de mon père. Au cours d'une longue et discrète maladie, Roger avait lancé toute son âme vers la vie. Il s'était mûri en quelques mois ; mais, avec l'épuisement, les joues plus rouges et les yeux bleus plus clairs, il semblait que son charme se fût seulement affiné. De telle sorte que les plus souriantes de ses ironies (sur Dieu, sur l'existence, sur la jeunesse, sur la mort, car il ne parlait des hommes qu'avec indulgence) avaient toujours une résonnance tragique. Il est mort un quart d'heure après avoir crié : (c Je veux gué- rir )) . Il fallait qu'il fût perdu pour qu'il se fût ainsi trahi. Et moi, en entrant dans la chambre d'où on allait l'empor- ter, je ne pensais qu'à éviter une émotion trop torte ! je l'ai lâché aux bras de la mort. ]e n'ai pas pris son parti, alors qu'il s'était battu si longtemps devant moi, me mon- trant combien c'etait épouvantable de mourir. Roger, tout devait d'abord être bouleversé en moi pour que je te re- trouve et que je recueille ton horreur de finir. ]e n'emploie pas une expression figurée en disant qu'une partie de mon être est avec mon père dans son tombeau. Il est une sorte de joies, de douceur, de consolations que

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Je ne connaîtrai jamais plus. Lui seul pouvait me tirer d'une certaine solitude où je serai enfermé. je suis privé d'un retentissement de mes succès et de mes épreuves, aussi irremplaçable que cette fraîche tiédeur de l'automne sur la rivière de mon pays natal. Jamais je ne vivrai aussi pleine~ ment que lorsque ]e me trouvais sous son regard. J'aspirais sa joie comme un air des sommets ; je percevais l' intelli~ gence qu'il avait de mon moindre frémissement ; sa sym~ pathie me coulait en dedans par tous les pores. Il était mon honneur, mon témoin, mon juge, ma récompense. Mes enfants ne connaîtront jamais par moi un certain état de bonheur dont j'aurais pu leur donner l'idée si mon père avait vécu. Comment être dénué de tristesse à leur nais~ sance ? Le cœur de l'homme ressemble alors à ces villages dont le cimetière entoure l'église :on n'y peut aller à un bap- tême qu'après avoir pleuré au passage sur la tombe des siens. Mais la femme de celui qui est parti est presque morte elle~même. Derrière le cercueil, en allant de la ville à notre village, j'étais assis à côté de ma mère que la douleur con~ sumait. Elle reste debout. Un arbre vidé par la foudre ne s'abat pas davantage. Elle m'a indiqué la place qu'elle vou~ lait avoir dans le tombeau familial, à côté du corps de son mari et elle avance obstinément vers ce lieu, le long de sa vie bordée d'un abîme. Nous ne somme3 pas de ces familles où les femmes sont autre chose qu'une épouse et une mère. La nôtre ressemblait à la grande majorité des familles du monde. Nous y vivions les uns des autres, tournés vers ravenir, où sont les innombrables quartiers de noblesse des maisons obscures et courageuses. On ne peut dénombrer les bras de la mort. Elle n'emporte pas seulement un homme désespéré d'aller pourir loin de ce qu'il aime, elle ne fait pas seulement disparaître une bonté, un peu de bien qui embellissait la terre, ce qu'est la terre pour trois ou quatre humains, elle vient aussi frap~ per irrémédiablement les vivants. Ils lui échappent pour un temps, mais ils languissent après elle. Ils la haïssent et la désirent à la fois. Terre peuplee d'ossements, y a~t~il un être pour qui tu ne recèles quelques cadavre le long duquel il brûle de se coucher ?

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Bien sûr, nous essayons tout pour reprendre nos disparus. Lorsque je veillais mon père à la flamme d'une bougie, vingt fois, au moindre soufRe qui la faisait trembler, j'ai cru le voir tressaillir ; ce réveil m'avait paru naturel pen~

dant la seconde où ma conscience avait cédé à mes instincts. Détrompé, je croyais que je venais de le voir mourir une nouvelle fois. Il en est ainsi dans la lutte de chaque jour : mon père est présent comme lorsque nous étions séparés par la distance. Je m'inspire de son souvenir et rien n'est changé.

ne sais quoi faire de ma victoire.

Elle est un linceul qui me le dérobe encore davantage. Hélas, j'ai su aimer ! J'ai ainsi multiplié les risques. Je tremble de me sentir trop nécessaire à quelques cœurs parce que je ne suis pas maître de leur rester. Il semble que tout mortel. en se faisant aimer, trompe la confiance et dis~ simule qu'il peut un jour glisser des doigts. L'amour prend sa part à tout de ce qu'il aime. Quand un homme tombe sur un point quelconque du globe, des femmes et des enfants sont frappés du même coup. Il en est, surtout des femmes, qui, loin d'un mari, d'un fils, pen~ dant la guerre, se sont sentis soudain pris d'une horrible angoisse : au même instant leur amour expirait sur le front. • Tels sont les coups multiples de la mort. Me voici donc comme autrefois prêt à mourir pour ce qui en vaut la peine. Mais il faut mettre dans un plateau de la balance, car je suis obligé de peser désormais, outre ma vie, la douleur, l'effondrement de ceux qui m'aiment. En me sacrifiant, en plus du tombeau où je trouverai la paix, j'ouvre cette tombe plus terrible des jours à vivre où les miens devront traîner leur désespoir.

j'ai le devoir de me demander si ce mystérieux amour de la patrie doit me faire crucifier tous les autres. Ces petites balles pointues que nous avons maniées dans la car~ touchière d'un air distrait ne s'arrêtent jamais à la poitrine qu'elles trouent. Combien de cœurs encore vont~elles tra~

Et quand j'ai triomphé, je

verser ? Le soldat sait~il combien d'êtres innocents il

qu'il lui répugnerait de tuer s'il les voyait, quand il tient au bout de son fusil, bien ajusté, cet homme revêtu d'un uniforme différent ? On prévoit que les guerres futures

vise,

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seront particulièrement horribles, que les gaz iront au fond des pays empoisonner les femmes et les enfants. N'en a~t~il pas été toujours de même ? Quand mon père, chargé pen~ dant la guerre d'annoncer à un de ses amis la mort de son fils, eût prononcé deux mots, l'homme s'écroula. Sans rien perdre de sa force, la même balle avait cheminé. La balis~ tique ignore où finissent les trajectoires. Seule la science de l'âme élucide tous les secrets du monde. Cet homme était un français. Une nationalité étrangère eût~elle pu diminuer ma fraternité avec lui ? Elle existe parce qu'il est un homme. II conviendra de rechercher si un amour plus haut peut se concevoir et m'obliger légiti~ mement parfois à passer outre. Mais elle n'est pas un mot. Elle est fondée sur l'identité des misères communes. Que tout être ressente avec la même intensité la mort de ceux qu'il aime, qu'en face de la mort, il soit aussi impuissant que moi, que d'un bout du monde à l'autre, nous tremblions tous d'être enlevés aux nôtres ou de nous les voir arracher, voilà ce qui me fait ardemment aimer tous ces pauvres, mes semblables, voilà, si je ne veux pas tomber dans une effrayante légèreté ou dans un égoïsme qui me transforme~ rait en bête, ce qui m'oblige à me demander : qu'est~ce que la patrie ? Qu'est~ce que mon amour incontestable pour elle ? Quel droit a~t~il de disposer aussi impérieusement d'une vie qui ne m'appartient pas, de fouler sous les pieds ferrés de la guerre tous les autres amours, de me faire trahir ma famille et l'étroite communauté des humains ? Un cœur porte en lui plusieurs amours unis qui tout à coup se désaccordent ailleurs que dans ce cœur même et dont l'un conspire à la mort de l'autre, sans qu'aucun soit devenu moins cher. C'est ce qui se passe dans l'âme des hommes les soirs de mobilisation. C'est à ce conflit que je voudrais trouver une issue. II ne suffit plus de dire : a Aimez l'humanité dans la patrie, les hommes dans vos concitoyens JJ, Je trahis tout à coup ma famille qui se moque de tout, sauf de ma vie, ceux pour lesquels je me bats et ceux contre qui je me bats. En ai~je le droit ? Ai~je le droit d'obéir ? Car je veux bien mourir par fidélité, mais non par obéis~ sance, si elle est un alibi de la trahison.

suivre)

Georges IZARD.

ESPRIT - Octobre 1932 - Page 15 sur 15