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Destin

du

Spi rituel

RÉVOLUTION

POUR

par

Georges

IZARD

L'ESPRIT

Nous garderons, dans l'expression de notre doctrine,

quelques mots rebattus : esprit, révolution

terons même pas devant spiritualisme. Les intellectuels auraient bien changé en bien peu de temps s'ils ne s'en trouvaient quelques-uns pour remarquer que ces termes sont usés, discrédités, ridicules ; tout le monde s'en est servi, ils ont eu les acceptions les plus contradictoires, ils ne signifient plus rien et il faut qu'une pensée soit singu- lièrement imprécise pour s'en contenter. Ignorons-nous même que certains écrivains les emploient à contre-sens, avec le propos délibéré de les compromettre, de les rendre définitivement impropres, de les tuer, et avec eux la chose qu'ils traduisent ? Il nous semble que ces mots n'ont jamais été aussi beaux qu'aujourd'hui, aussi pleins de force inspiratrice. Car jamais leur sens n'a été plus clairement fixé. Les réalités qu'ils désignent deviennent aveuglantes. Les porteurs de plume ne savent pas qu'on ne vient à bout d'un mot que sion commence par détruire l'objet qu'il exprime ou l'homme capable de le recevoir. Or l'existence et la définition de l'esprit ne sont à la merci de personne. Tout l'effort de plusieurs siècles, dans son en~;;emble, toute une <c civilisa- tion '' ont tmvaillé contre lui et le résultat est que nous l'avons deviné, cherché avant toute chose et découvert tout purifié d'avoir cheminé sous notre longue et dure espérance. Qu'on usurpe son nom, notre amour s'en affermira davan- tage et la révolution pour instaurer l'esprit nous apparaîtra plus nécessaire encore. De jeunes écrivains, plus ou moins directement inspirés par les doctrines d'Action française, M. Thierry Maulnier, M. jean de Fabrègues, M. jean Maxence se recommandent du mot révolution. jean Guéhenno s'en est inquiété récem-

Nous n'hési-

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CHRONIQUES

ment. Il a tenu à leur faire l'application des critiques adres- sées par Emmanuel Berl au bourgeois. Ces jeunes fl'ens, dit-il, ne checchent qu'un <<voyage métaphysique », une de ces évasions à la mode qui permettent de tout boulever- ser dans son âme, d'apparaître comme un révolutionnaire hardi sur le champ de bataille du papier << afin d'éviter les sacrifices de la révolution vraie, la révolution matérielle, IR révolution dans la possession des biens >>.Pour eu:x, toute révolution est dans l'homme, elle doit arrêter à l'esprit ses audaces. Quand ils l'auront terminée à la satisfaction de leurs abonnés, l'esprit continuera d'être aussi complète- ment absent du monde qu'aujourd'hui. Dans la mesure où une telle opposition existe entre deux. tendances, représentées par Réaction et La Reoue française d'une part, de l'autre par Europe, l\1onde, etc., et s'il y a parfois obligation de choisir, nous nous rangeons auprès des seconds pour cette raison, en ce cas suffisante, qu'ils sont du côté de' ceux qui souffrent. Nous préférons infini- ment soutenir ceux qui réaliseront un acte où le spirituel

soit peu son compte - fût ·ce dans notre

interprétation - contre ceux. qui se battent pour qu'on ne réalise pas, même s'ils gardent à l'écart, dans leur intel~ ligence ou leur mémoire, certaines vèrités abstraites. On nous verra avec les gens de bonne volonté contre les phari- siens. Ceux de nos amis qui sont catholiques se sentent incomparablement plus accordés à un antireligieux dont l'action est généreuse qu'au dévot le plus intellectuellement orthodoxe, s'il est hostile à toute incarnation de l'amour. Il fallait que cela fût dit dès le début. M. Maxence est pour nous Monsieur Maxence, un bourgeois, un conservateur, plus un étranger qu'un adversaire. Et Guéhenno, que nous combattrons pourtant sur des questions essentielles, je ne puis l'appeler autrement que Guéhenno, à la manière des compagnons : même en l'attaquant je sens que son travail et notre conflit entrent efficacement dans l'œuvre que nous nous sommes proposée ici, qu'en présence de l'injus- tice et de la souffrance, nous aurons le même cri de douleur et de colère. Mais Guéhenno n'a pas assez poussé son analyse et sa critique. Il aurait dû ajouter que ceux qui n'acceptent d'agi- tations et d'ordre qu'à l'intérieur de l'esprit, plutôt qu'ils ne trahissent l'esprit, ne le possèdent pas. Une marque de l'esprit véritable, c'est de vouloir tout embraser. Qui n'est

trouvera tant

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pas avec lui partout est contre lui partout. Cette vérité suffit pour avoir la certitude que les jeunes écrivains de Réaction et La Revue française étaient de faux spiritualistes. Une lecture rapide le confirme aussitôt. Le numéro deux de !a Revue française nous a proposé un motif de rr colère >J. Nous étions sollicités de nous indigner contre les décrets de M. de Monzie, préparant la sélection des élèves à chaque degré du cycle secondaire. M. Rédier attend de nous la « juste fureur » que les exigences spirituelles ne manqueront pas de provoquer. Les membres du jury <'décideront que cet enfant, que j'aime parce qu'il est mon fils ou mon petit~

fils, et pour lequel, s'il est inférieur à sa tâche scolaire, je nourris en moi une indulgence paternelle, avec la résolu- tion fervente de l'aider, par tous les moyens en mon pou~ voir, à franchir les échelons qui le mettront au rang que J'ai voulu par lui, ces augures m'enverront un bulletin par

la poste par où j'apprendrai

poursuivra pas ses études

cette phrase incorrecte, mais le sujet est des plus graves. Le <r père de famille >> ne conteste pas que le jugement des sélectionneurs soit motivé ; il admet que son fils a été inférieur à sa tâche scolaire, que, s'il est admis à poursui~ vre ses études, il prendra injustement la place d'un enfant moins fortuné et plus travailleur ou plus doué, que, s'il avance encore grâce aux mêmes complaisances, il pourra usurper, avec la complicité d'un père riche, influent et rapace, un emploi où le talent d'un autre eût été mieux employé, en quoi il commet cett':! fots une faute contre le bien commun. L'esprit, s'il a un sens, s'il est amour, justice, goût de la création pleine dans l'intérêt de la personne humaine et de la société, crie que le << pauvre enfant>;, inca~ pable ou paresseux, doit être arrêté. M. Rédier ne considère que son égoïsme paternel. La famille est pour lui la cellule qui secrète l'injustice, ce pus de la société. II ne lui faut pas seulement l'héritage, mais la transmission héréditaire et illégitime des privilèges acquis. C'est dans ce cas, pour cette question peut~être la plus grave de toutes, qu'on voit appa~ raître le sentiment de classe dans toute sa sauvagerie ; ce sont ces duretés qui font la vérité relative de la critique marxiste. La famille y est défendue pour la fraude qu'on fait passer à l'abri de son nom respecté. Oui, Guéhenno, faisons la révolution temporelle ; il est grand temps ! Exterminons

que mon pauvre petit ne

pardonnera de citer

» On me

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tous ces avares qui se disent spiritualistes et proYoquent ainsi le pire scandale. Mais, de l'autre côté, on n'est pas exempt de faiblesses graves. A quelle révolution temporelle se rallie l'auteur de Conversion à l'humain ? Son point d'attache oscille dans l'ombre, entre le socialisme et le communisme. Il dépend intellectuellement du marxisme. Lorsqu'on lui reproche de ne chercher que le «désir de satisfaction ))il s'indigne,etnon sans raison. Il répond que la révolution consiste '' à être avec les pauvres contre les riches, qu'elle est une certaine disposition à abandonner ses biens, ses privilèges, qu'elle est essentiellement aujourd'hui, et dans le cas du commu~ msme, la dénonciation de ce vieux préjugé selon lequel les hommes ne travaillent qu'alors que leur propre intérêt est

en jeu, qu'elle est la foi que rien de grand ne peut plus se rze s'est jamais fait peut~être par l'intérêt personnel. ))

Cette tirade m'a peiné. J'y ai retrouvé le Guéhenno sen~ timental, émouvant toujours, mais dont la sensibilité s'offre trop souvent à résoudre les difficultés. Nous ne sommes pas entre politiciens. Comme dirait Berl, il faudrait tâcher de rester entre ((gens bien )), Et ces lignes m'ont paru désagréa- blement semblables à celles que Paul Faure écrivait sur le même sujet dans le Midi socialiste:<< C'est vieux, sinon corn~ me le monde, du moins comme le socialisme, cette accusa~ tion lancée contre nous de n'offrir comme objectif aux

masses que la <<pitance

«Si le mot idéal a un sens, s'il est possible de le tirer des obscures régions du mysticisme et de la religion pour lui donner une signification humaine et profonde, quelle doctrine peut, à cet égard, rivaliser avec le socialisme ? )) Il faudrait tout de même savoir si le socialisme reste marxiste, comme il le prétend, ou s'il est redevenu le <r socialisme utopique )) contre lequel Marx a dirigé ses cri~ tiques les plus acerbes. Il est incontestable que le socia-- lisme a des aspects d'une réelle beauté morale. Mais qu'il ne fasse pas de sa révolution une création d'idéal ! Il adhère à une loi rigide de l'évolution, subit la contrainte absolue de~ faits et sa liberté consiste à l'accepter en pleine cons~ cience. Mais il ne préside pas aux transformations; ce n'est pas l'esprit qui fait la révolution. Nous sommes les seuls, parce que nous croyons à la liberté humaine contre le maté~ rialisme historique, à vouloir et à préparer une révolution soumise aux exigences spirituelles.

faire,

))

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Et pour nous l'esprit n'est pas seulement, comme pour Jean-Richard Bloch, la possibilité de penser le monde, mais une réalité supérieure. Jamais l'esprit n'est fermé par en haut, ce que Faure devrait admettre s'il ne parlait pas de cc mysticisme n et de << religion n au petit bonheur ; nous acceptons tous que d'autres le prolongent vers l'inconnu, l'orientent autrement que nous-mêmes. L'esprit illumine et oriente la raison comme l'amour :nul ne peut s'étonner qu'il se cherche dans l'infini. Cela entraîne à quelques conséquences importantes que nous aurons l'occasion et la joie de développer longuement.

Georges

IzARD.

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